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mardi 7 juillet 2026

L'instant d'après

Une erreur judiciaire a dû leur sembler, somme toute, plus confortable que la vérité.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Éric Maltaite pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-quatre planches de bande dessinée. Ces deux créateurs ont également réalisé Hollywoodland en deux tomes (2022 & 2023), et Fuck ze tourists ! (2025).


Charleston, la perle de la Caroline du Sud. Tu connais ? Dommage, c’est plutôt pas mal, Charleston… de jour ! La date : le 9 juillet. Non ! Le 10 juillet, vu que l’horloge indique 3 heures du mat’. 3 heures, l’heure poisseuse où les mecs sont prêts à n’importe quel bobard pour faire croire qu’ils ont autre chose à proposer que les billets verts dans leur poche. L’effeuilleuse Blandine Lefranc est assise à une table en train d’écouter les propos plus ou moins direct d’un client, qui finit par lui glisser un billet dans la naissance des seins. Elle se lève et se dirige vers la scène pour effectuer son numéro de stripteaseuse. Alors qu’elle vient d’enlever son corset et de découvrir ses cache-tétons, elle est saisie d’une certitude qui la fige : Il est arrivé quelque chose à Aline ! Sur une autoroute française, une trois fois deux voies, une voiture roulant trop vite n’arrive pas à freiner à temps pour éviter un camion semi-remorque renversé sur la chaussée : le conducteur tente une manœuvre d’évitement sur le bas-côté, la voiture percute la glissière de sécurité et fait un tonneau. Ça devait être au même instant en effet. Précisément au même instant. C’est un vrai miracle qu’il s’en soit sorti vivant. La chance du débutant !



Un peu auparavant, Philippe Ballester et Aline Lefranc sont en train de prendre un café au comptoir d’un relais d’autoroute, séparés par deux sièges. Une larme coule doucement sur la joue de la jeune femme qui traite son compagnon de gros égocentrique, et qui lui rappelle que la harpe ça se joue assis. Il lui rétorque que de toute façon il n’a pas envie d’en discuter, que ça a été Non les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf premières fois : ça sera non à la millième ! Elle lui fait observer qu’elle n’a pas besoin de son autorisation pour l’avoir, ce gosse. Il lui demande si elle pense vraiment qu’il la laissera faire. Il se lève pour s’acheter ses clopes et payer, et ils y vont, sinon il n’y aura pas que ses règles qui seront en retard. Dans la voiture, l’autoradio diffuse une chanson d’amour ; Aline l’éteint et elle fait remarquer à son compagnon qu’il roule trop vite. Puis elle lui demande une clope. Tout en gardant le regard fixé sur la route, il sort son paquet et lui tend. Surpris qu’’elle n’en prenne pas, il se tourne vers elle : le siège passager est vide. Il refixe son regard sur la route : Trop tard ! Il fonce droit sur le camion semi-remorque. Philippe reprend lentement connaissance : il est couché sur un lit d’hôpital et Joséphine & Georges Lefranc, les parents d’Aline, se tiennent devant lui. Il demande si elle a été retrouvée. Ils répondent qu’il paiera pour son crime, que si la justice ne l’envoie pas à la guillotine, c’est Joséphine qui le tuera.


Premier contact avec cette bande dessinée : la couverture, un accident de voiture, une jeune femme visiblement pas commode, la clope au bec, avec une colorisation par points évoquant un âge révolu des technologies d’impression. Mystérieux… Une première séquence à l’ambiance très marquée : première case en extérieur sous une teinte bleu-gris, puis à l’intérieur une ambiance orange rouge pour découvrir Blandine sur son lieu de travail. Des dessins dans un registre réaliste et descriptif, avec des traits de contour parfois un peu appuyés, ainsi que quelques ombrages accentués, apportant une forme de gravité et une forte consistance, un réalisme sérieux. Puis le scénariste joue discrètement avec la chronologie : d’abord l’instant juste avant l’accident, avec des véhicules établissant la période des années 1950, puis sans indication un retour en arrière alors que le couple est en train de faire une pause dans un restoroute, le lecteur apprécie la décoration d’époque. Puis de retour dans l’habitacle de la voiture avec lui conduisant et elle sur la place du passager, huit cases en plan fixe, établissant la soudaineté de la disparition de la jeune femme : Elle était là, et puis, l’instant d’après ! Ensuite le récit reprend le cours de la chronologie normale, avec le retour à la conscience de Philippe Ballester dans son lit d’hôpital et les parents d’Aline le regardant d’un air dur, deux cases en plan fixe en vue subjective, accolée à des gros plans. Efficace.



Une intrigue déstabilisante : le lecteur a pu constater que Philippe ne semble être en rien responsable de la disparition d’Aline, au moins en apparence. Pour autant, le personnage est désagréable, ne serait-ce que par ce qu’il a montré de sa volonté de contrôler la vie de sa compagne, en refusant qu’elle ait un enfant, même si les dessins montrent qu’il est beau gosse. De l’autre côté, Blandine Lefranc apparaît comme une adulte peu gâtée par la vie, s’offrant littéralement au lecteur par une séance d’effeuillage, endeuillée par le décès de sa sœur jumelle. Une femme à la belle silhouette, une évidence du fait de la nature de son métier, à la chevelure entièrement blanche comme l’était également celle de sa sœur. Le dessinateur a l’art et la manière d’insuffler de la vie dans ses personnages : une direction d’acteur naturaliste, sans dramatisation des gestes, avec des expressions d’adulte. L’envie peut prendre le lecteur d’apprécier la variété des visages et de ce qu’ils disent : l’air mutin très professionnel de Blandine alors qu’elle se déshabille sur scène, la détermination de sa sœur alors qu’elle est prise en tenaille entre son envie de porter son bébé à son terme et sa colère contre son compagnon inflexible, la vulnérabilité de Philippe plâtré dans son lit d’hôpital dépendant du bon vouloir des infirmières, le calme méthodique de Gilbert Houdain effectuant sa revue de presse en prison, l’incrédulité excitée du jeune homme Hadrien en train d’étaler la crème solaire sur le dos de sa tante qui sait très bien l’effet qu’elle lui fait, l’inquiétude de la jeune apprentie hôtesse de l’air se retrouvant à piloter un petit avion à hélice, la colère de froide de Blandine contre Philippe lorsqu’elle lui déverse le contenu de son urinal sur la tête, le mépris très urbain de Joséphine Lefranc envers sa fille Blandine, la prévenance affable de Pierre Tchernia (1928-2016) expliquant les prises de vue de l’émission La piste aux étoiles ainsi que les attentes des téléspectateurs (Aujourd’hui ce que les gens veulent, ce sont des certitudes), etc.


Le lecteur s’imprègne inconsciemment de la sophistication de la narration visuelle et de la construction du récit. L’effet Divertissement se fait tout naturellement sentir, en commençant par la diversité : numéro de music-hall, accident de voiture, visite à l’hôpital, lecture en cellule dans un établissement pénitentiaire, bronzette sur la plage, pilotage d’un petit coucou, diverses disparation dans la classe d’une école religieuse, dans les couloirs d’une agence de publicité, dans une cabine d’essayage, appartement de la défunte, bain délassant dans une baignoire, entretien avec un entraîneur de boxe dans une salle d’entraînement, etc. Il n’y a pas à dire : scénariste comme dessinateur dont la preuve de leurs talents de conteur. Le deuxième semble savoir tout dessiner : reconstitution historique impeccable et vivante des modèles de voiture aux tenues vestimentaires d’époque, bar enfumé, façade d’un immense hôpital, urinal, magnifique appartement bourgeois avec parquet et harpe, platine disque d’époque (Automatic Belt Drive), perspective du jardin du Luxembourg, recherches organisées en plein champ pour retrouver un cadavre, etc. Le récit délivre toute la diversité de sa richesse : pas de possibilité d’anticiper la scène suivante, originalité de chaque situation.



Dans la mesure où le récit commence avec une disparition inexpliquée, le lecteur s’attend à découvrir une intrique de type policière qui permettra de découvrir le coupable ou qui expliquera ce phénomène incompréhensible. Cela semble bien commencer comme ça, avec ce détenu qui collectionne les articles de journaux relatifs à des disparitions inexplicables, les classant en trois catégories : D, T et A. D pour cas douteux quand il n’y a qu’un seul témoin oculaire ou d’aucun, T pour les cas troublants, quand plusieurs témoignages fiables se recoupent, A enfin, pour les cas avérés de disparitions inexplicables, ceux pour lesquels on dispose de preuves tangibles. D’ailleurs il se produit d’autres disparitions soudaines sur le mode : La victime était là et puis, l’instant d’après… L’enquête progresse jusqu’à un cas de disparition ayant été filmé, une preuve irréfutable… mais sans suite. En terminant la dernière page, il est à craindre que le lecteur cartésien l’ait mauvaise, faute d’explication… Il lui reste à accepter un phénomène surnaturel inexpliqué, tout comme la gémellité a permis à Blandine de ressentir la mort d’Aline. Puis il repense au titre : L’instant d’après. Cette expression est employée à deux reprises dans le récit. Le lecteur se dit qu’elle contient une forme de métaphore : une disparition soudaine et inexpliquée, totale, absolue. Cette personne était présente dans la vie d’une autre, ou de de plusieurs, et d’une seconde à l’autre elle en a été enlevée. Une forme de mort immédiate, sans même un cadavre, sans certitude. Voire dans certains cas la personne qui en était la plus proche a pu en souhaiter la mort. Le processus de deuil s’en trouve empêché, une expérience très similaire à celle de la mort d’un proche qui se produit d’un instant à l’autre, irrémédiable, la personne était là… et l’instant d’après son esprit, son âme, son étincelle de vie ne laisse qu’une enveloppe charnelle. Avec ce point de vue en tête, le lecteur fait l’expérience d’une bande dessinée à la structure singulière sur l’arbitraire de la mort comme disparition, son absence de sens, la forme de culpabilité qui est projetée sur ceux qui vivent encore… l’instant d’après.


Comme à leur habitude, ce tandem de créateurs réalise une bande dessinée de haute qualité, que ce soit par la variété des situations, par la solidité de la narration visuelle, par les nuances exprimées, par le jeu subtil avec la temporalité, par les détails pertinents (référence à l’enfant Lindbergh, à Patricia Highsmith), tout en prenant le lecteur au dépourvu en ne lui donnant pas ce qu’il attend : une explication en bonne et due forme. Ce récit prend alors tout son sens en le considérant comme une métaphore du caractère arbitraire et absolue de la mort d’un être humain, dans toute sa soudaineté : Il était là et puis, l’instant d’après il n’était plus là.



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