Ma liste de blogs

jeudi 30 juillet 2026

Zheng Shi T02 Madame Tsching

Le commerce ! Devons-nous tout concéder au commerce ?


Ce tome fait suite à Zheng Shi - Tome 01: La Rivière des perles (2025) qui constitue la première partie de ce diptyque et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’agit d’une biographie de Zheng Shi / Ching Shih (1775-1844), une femme pirate chinoise, également connue sous le nom de Cheng I Sao ou de madame Tsching.


À Guangzhou, dans le palais du gouverneur en septembre 1809, le conseiller vient informer le gouverneur que les misérables renégats à la solde de Zheng Shi ont encore frappé. Il raconte : un marchand, un deux-mâts qui appartiendrait à une de ces nombreuses compagnies occidentales qui assurent le commerce. L’équipage est, paraît-il, sain et sauf, mais le navire a naturellement été pillé ! Son interlocuteur devine qu’il s’agit d’un navire portugais. Le conseiller le confirme. Le gouverneur continue : il a compris depuis longtemps le petit jeu malsain de Zheng Shi… Obliger les étrangers à intervenir sur leurs eaux afin de le discréditer auprès de leur empereur. Le conseiller suggère qu’il faudrait peut-être demander à Pékin de nouveaux renforts, l’empereur se doit de le soutenir. Même si le conseiller comprend les réticences du gouverneur, ces troubles nuisent fortement au commerce. Le dirigeant se demande s’ils doivent tout concéder au commerce. Il continue : leur pays a ouvert ses portes aux barbares et il faut bien reconnaître que cela ne leur a apporté que du désordre. La puissance militaire des étrangers a révélé les faiblesses des Chinois dont ils ne cessent de payer le prix.



Le gouverneur Bai Ling reconnaît qu’il s’est montré trop présomptueux : il a cru que la mort du misérable Zheng Yi allait entraîner la disparition de la confédération des pirates dont il était le chef. Jamais il n’aurait pensé que son épouse ait suffisamment d’autorité pour lui succéder. Le conseiller pense que les Portugais risquent de vouloir intervenir sans l’accord du gouverneur. Ce dernier estime qu’il a parfaitement raison : il décide de leur envoyer une missive pour les informer de l’incident avec ce navire marchand, tout en sachant qu’ils le connaissent déjà. Il décide également de devenir des alliés avec eux dans le combat contre ces misérables pirates. Mieux, ils vont également inviter les Anglais, car leur compagnie a un comptoir dans la cité, ils sont donc concernés. Plus au sud, dans les eaux de la rivière des Perles, sur le navire amiral des Portugais, l’Almirante explique à ses officiers qu’ils sont obligés de réagir, il en va de leur crédibilité et de leur honneur. Il précise sa pensée, il ne s’agit pas de déclarer la guerre, car ils sont ici pour soutenir le commerce. En les observant discuter, les marins se doutent qu’il se prépare quelque chose car les porte-manteaux sont en grande discussion.


À la fin de la première moitié, le lecteur se demande comment la situation va tourner pour Zheng Shi et la confédération de pirates, tout en l’ayant vue en tenancière de fumerie d’opium en 1843, lors de la séquence d’ouverture du premier tome. Avec sa dextérité habituelle, l’auteur avait su élégamment distiller les informations historiques tout du long pour que le lecteur en comprenne le contexte : commerce international dans des comptoirs en Chine, en particulier avec les Portugais et les Anglais, une autorité locale à la puissance relativisée par celle des étrangers, une autorité impériale éloignée, une bande de pirates sévissant dans la région pour se rebeller contre l’autorité établie en s’attaquant aux navires marchands étrangers. À leur tête une femme. Comme d’habitude dans les ouvrages d’historiques de cet auteur, les hommes sont prépondérants dans la distribution des personnages. Ici, mis à part le cas particulier du personnage principal, les femmes sont également reléguées au rôle de figurantes, accomplissant des tâches quotidiennes, sans être nommées ou jouer un rôle dans la situation. En revanche, la cheffe des pirates parle d’égale à égal avec les responsables chinois ou portugais. Les pirates la respectent comme un chef, sans qu’il soit question de son genre. Son autorité s’applique de la même manière que s’il s’agissait d’un homme.



Dès la première planche, le lecteur peut constater le degré d’implication de l’artiste et de la coloriste. Il découvre un dessin en pleine page, une vue du palais du gouverneur depuis l’autre côté d’un quai : une grande attention portée à l’architecture, des maisons à un étage, à la forme d’un pont, au dallage du quai, aux arbres avec leur fût et leur houppier des bateliers en train décharger leur cargaison avec deux personnes la prenant en charge, deux soldats en uniforme en train d’observer la scène, l’eau du canal miroitant et reflétant les couleurs du ciel et des frondaisons, un superbe travail de mise en couleurs. Puis le lecteur se retrouve devant le palais et il dispose alors d’une vue d’ensemble de son architecture, toiture et galerie. Au fur et à mesure que le gouverneur et son conseiller déambulent dans les rues, il jette un coup d’œil à droite et à gauche pour admirer les autres vues : un grand pont en pierre enjambant une rivière, plus loin les jonques amarrées serrées le long d’un quai, un rempart, les habitants qui vaquent à leurs occupations dont un qui tire une charrette. Une vingtaine de pages plus loin, Zheng Shi siège dans son quartier général : une bâtisse avec un haut mur d’enceinte au bord d’une bras de rivière, une porte avec une ferronnerie sophistiquée, à nouveau un bel arbre. Le dessinateur va également l’emmener dans la baie de Macao avec les canons pointés vers la mer, dans la baie de Tung Chung avec un imposant portique de bois ouvragé, un retour dans la province de Fujian et un autre à Macao de nuit. Les scènes à l’extérieur des villes permettent également d’admirer les magnifiques paysages qui donnent envie de pouvoir s’y promener.


Dès la cinquième planche, le lecteur est emmené à bord d’un navire portugais : tout le savoir-faire en termes de représentation des navires rayonne avec évidence, des gréments aux sabords, des poulies à la longueur des rames du canots. Trois pages plus loin, une illustration en double page montre le navire des Portugais celui qui a été attaqué, avec trois autres bâtiments chinois plus petits, sous un ciel rendu gris par les volutes de nuages, échoué sur un sol entre vase et rochers. Puis le lecteur peut voir la différence entre les navires chinois et ceux des Portugais. Plus tard il se promène sur le pont supérieur, puis sur un pont inférieur d’un de ces énormes navires portugais, notant au passage comment les canons sont arrimés. Il peut ensuite voir le positionnement des navires dans la baie de Tung Chung, alors que le piège va se refermer sur eux. Lors du premier affrontement, le lecteur se trouve au premier plan pour assister à la boucherie occasionnée par la mitraille fauchant les marins chinois, l’artiste montrant clairement l’horreur physique et le coût en vies humaines. Lors du second affrontement, il met en scène l’affrontement chaotique sans réel ordre de bataille dans la baie de Tung Chung : Les ponts de batterie des vaisseaux portugais tirent au jugé sur tout ce qui s’apparente à un navire pirate. Il est vrai que, pour les Portugais, les couleurs qui flottent au gréement des navires chinois n’ont aucune signification et que rien ne ressemble plus à une jonque qu’une autre jonque.



Dans ses récits, il tient à cœur pour l’auteur d’inclure les éléments de contexte historique, et de faire vivre le récit à hauteur d’être humain. Dans cette seconde partie, le lecteur peut sentir les contraintes qui pèsent sur Zheng Shi, en tant que meneuse d’une confédération de pirates, c’est-à-dire qui prend le risque à chaque décision d’être désavouée par certains clans, tout en menant une rébellion contre des forces bien supérieures aux siennes. Le scénariste montre habilement et clairement comment elle met en place une stratégie intelligente qui tire parti de ces faiblesses, dans le piège tendu dans la baie de Tung Chung. En parallèle, il lui tient également à cœur de mettre en scène des êtres humains, et pas des individus assoiffés de sang souhaitant exterminer tous les ennemis. Il évoque le racisme présent chez les Portugais, disposition d’esprit bien pratique pour justifier de les tuer, mais aussi trouvant ses limites quand certains marins ne savent pas faire la différence entre les navires amis et les navires ennemis chinois. Il prend soin d’inclure un personnage évoquant la réalité de la majorité de ces soldats et de ces marins : des hommes dans le dénuement, attirés par la bonne paye militaire, sans conviction particulière, sans haine contre l’ennemi. Si sa sensibilité le pousse dans ce sens, le lecteur relève également une petite phrase prononcée par le gouverneur : Le commerce ! Doit-on tout concéder au commerce ? Comme il le fait régulièrement dans ses récits, il pointe du doigt l’origine réelle de ces combats meurtriers : des questions de pouvoir, de profit, c’est-à-dire des dynamiques sans grand rapport avec les intérêts du peuple et des êtres humains qui le compose.


Cette deuxième partie s’avère aussi excellente que la première. Dès la première planche, le lecteur est conquis par la qualité des dessins, l’implication et le plaisir de l’artiste et de la coloriste. Malgré le faible nombre de personnages féminins, il constate que l’auteur traite Zheng Shi avec respect pour ce qu’elle accomplit indépendamment de toute considération de genre. Dans une pagination restreinte, il réalise une reconstitution historique solide, une biographie captivante, en intégrant les horreurs du combat et les intérêts réels des belligérants dans sa trame narrative. Du bel ouvrage.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire