Quel est le péché d’orgueil qui peut tenter un moine savant ?
Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque adoptant le roman du même nom ; il faut avoir lu la première partie avant : Le Nom de la Rose - Tome 01 (2023). Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, et par Simona Manara pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée. Il se conclut avec un article de trois pages, intitulé Spectator in fabula, Adapter le nom de la rose, écrit par Jean-Jacques Annaud, le dix-neuf novembre 2025.
Adso de Melk continue de rédiger ses mémoires : Que Dieu, la vierge bienheureuse et tous les saints du Paradis m’assistent à présent que je vais dire ce qui m’arriva. La pudeur, la dignité de mon état (vieux moine désormais dans ce beau monastère de Melk) me conseilleraient de très pieuses précautions. Mais je me suis promis de raconter, sur ces événements lointains, toute la vérité, et la vérité est indivise. Elle brille de sa propre évidence, et ne consent pas d’être réduite par notre honte. Qu’éprouvais-je ? Que vis-je ? De cela je me souviens : les émotions du premier instant furent dénuées de toute expression parce que ma langue et mon esprit n’avaient pas été éduqués à nommer des sensations de ce genre. Ô amour, fille de délices, un roi est pris à tes boucles ; murmurai-je en moi, et je fus dans ses bras… Et elle me baisa des baisers de sa bouche, et ses amours furent plus délicieuses que le vin et l’arôme de ses parfums… Ô seigneur, quand l’âme se voit ravie, alors la seule vertu est d’aimer, alors on savoure la vraie vie qu’après cette vie mortelle il nous reviendra de vivre auprès des anges dans l’éternité…
Après des étreintes indicibles et un sommeil délicieux, Adso s’assoupit. Il rouvre les yeux quelque temps après, et la lumière de la nuit s’est beaucoup affaibli. Il allonge sa main de côté et il ne sent pas le corps de la jeune fille. Il tourne la tête : elle n’est plus là. Il se revêt presque fiévreusement. Il aperçoit alors le paquet que la fille a abandonné dans sa fuite. Il le déroule et sur le moment il ne comprend pas ce qu’il y a dedans. Puis il comprend : parmi les caillots de sang est devant ses yeux un cœur de grande dimension. Un voile sombre descend sur ses yeux, une salive acidulée lui remplit la bouche, il pousse un hurlement et il tombe comme un corps mort tombe. Adso revient à lui au moment où quelqu’un lui humecte le visage. Guillaume de Baskerville se tient devant lui et il lui demande ce qui lui est arrivé, pour qu’il le retrouve à avoir volé des abats dans la cuisine. Adso bafouille quelque chose à propos du cœur, et son maître le rassure : Quel homme pourrait avoir un cœur aussi gros ? C’est un cœur de vache, ou de bœuf plutôt. Et il souhaite savoir comment il est parvenu dans les mains du moinillon. À ce point-là, oppressé par les remords, Adso fond en larmes et demande qu’il administre le sacrement de la confession. Il lui raconte tout sans rien lui cacher.
Il est fort probable que le lecteur dispose d’une connaissance préalable à sur l’identité du meurtrier et sur les modalités du crime, que ce soit par la lecture du roman originel ou par le film de 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery et Christian Slater. Du coup, son intérêt réside dans la manière dont l’adaptateur va donner sa vision de l’œuvre. Outre les anecdotes sur la réalisation du film, dans sa postface, Annaud évoque sa passion pour le roman de Umberto Eco (1932-2016) : Ce livre invraisemblable, savant, provocateur et malicieux, une chose improbable ne pouvant intéresser que quelques hellénistes attardés comme lui, amateurs de cabinets de curiosités et intrigués par les querelles religieuses du XIVe siècle. Plus loin, il raconte que Eco était horrifié à l’idée de voir confier le rôle principal à Connery, lui voyant plutôt Max von Sydow (1929-202, alors trop âgé), et la détermination d’Annaud à donner plus d’importance à la désirable prostituée du village des affamés. Il conclut son texte avec le paragraphe suivant : Bienvenues sont donc toutes les interprétations, les distorsions, les visualisations contradictoires suscitées par l’œuvre première. Il continue : c’est le discours défendu dans l’œuvre ouverte, du vénéré maître Umberto. Autant de livres, de films, d’interprétations, de perceptions, de variations de BD, d’opéras et d’opérettes que de lecteurs et de spectateurs.
Ainsi éclairé, le lecteur se sent déculpabilisé de pouvoir apprécier cette version pour Milo Manara plus que pour Eco, de trouver son plaisir dans les dessins, plutôt que de se placer dans une posture offusquée que l’adaptation ne restitue pas toute la richesse de l’œuvre originelle. Il sent bien de temps à autre que le bédéaste peine à se montrer complet : les controverses théologiques en alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, ou la motivation profonde du coupable, le sens du titre de l’ouvrage, ou encore l’inspiration tirée des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi (1720-1778, Piranèse) auquel Manara avait rendu hommage dans Piranese, la planète prison (2002). Le dessin élégant aux traits de contour légers fait des merveilles pour a reconstitution historique et la consistance des lieux. Le lecteur se retrouve à nouveau transporté dans cette abbaye isolée, vivant au rythme des saisons, en l’occurrence la couche de neige alors que les deux personnages principaux effectuent leurs relevés pour repérer la position de chaque pièce, le brouillard matinal devenu un linceul lactescent qui enveloppait tout le plateau, l’incendie final qui éclaire tout le domaine. En passant, il peut relever le soin apporté dans un détail ou un autre, par exemple ce bâtiment sur pilotis en page seize pour compenser la déclivité du terrain. Tout du long, il constate l’investissement de l’artiste dans les éléments architecturaux : le tunnel évoquant des catacombes avec ses crânes sur les étagères creusées dans la roche, la grande pièce dans le bâtiment des bains, l’immense hauteur sous plafond de certaines pièces de la bibliothèque avec la charpente apparente, la salle capitulaire avec ses sévères sièges en bois, les stalles de bois dans le chœur de l’église aux dimensions impressionnantes, et les ruines de l’abbaye quelques décennies plus tard.
Sans grande surprise, le bédéaste ouvre cette deuxième partie avec Adso très âgé prenant un moment pour savourer ses souvenirs : la belle jeune femme s’offrant à lui, sa première expérience, et deux pages d’un érotisme doux avec une femme mince et gracieuse dont il a le secret et qui a fait sa renommée. Puis il emmène le lecteur à la suite de Baskerville et Adso, dans différentes parties de l’abbaye et de son domaine, avec une sensation d’immersion formidable. Régulièrement la narration visuelle apporte une diversité opportune et organique servant le récit. Première occurrence : Adso voit le visage de la jeune femme dans les branches d’un arbre dénudé qui forment sa chevelure, puis dans les ondulations du paysage qui évoquent ses courbes. En page vingt-huit, le dessinateur réalise quatre illustrations évoquant des dessins d’époque pour mettre en images la recette d’un philtre d’amour. Il y a également les traits de contour estompés par le brouillard, la danse des démons des légions de l’enfer, grotesques et obscènes, la magnifique page entre rêve et cauchemar d’Adso assoupi pendant les prières de matines, les couleurs de l’incendie. La narration quitte alors le domaine du reportage factuel pour se teinter de la subjectivité d’un des protagonistes, sans oublier quelques moments particuliers comme l’arrivée de la légation avec le cardinal Bertrand du Poggetto, ou des évocations de la Cène.
En fonction de son horizon d’attentes et de ses a priori, le lecteur doit faire preuve d’efforts plus ou moins importants pour accepter les partis pris du bédéaste pour son adaptation. Il se montre moins sous l’influence de Jorge Luis Borges (1899-1986) pour le rendu visuel de la bibliothèque, et il se trouve obligé de condenser les considérations théologiques. D’un autre côté, il les prend bien en compte pour restituer les antagonismes sous-jacents des moines entre eux et avec la légation du cardinal. Le lecteur peut se faire une idée des divergences de points majeurs de la Foi catholique, des conséquences très concrètes pour les religieux vivant selon le credo et la règle, des risques mortels sanctionnant des propos hérétiques. Du fait de la construction du récit, il voit Guillaume de Baskerville comme le héros, à travers les yeux de son disciple. Il s’investit plus ou moins dans l’enquête proprement dite en fonction de ce qu’il en connaît déjà. Il identifie le thème de la censure, des ouvrages interdits, de la connaissance à jamais perdue (l’ouvrage La poétique d’Aristote, -384 à -322, et sa partie traitant de la comédie à jamais perdue), l’importance des émotions et des passions visibles dans les réactions du jeune Adso, la destruction accompagnant les comportements fanatiques, que ce soient ceux de l’inquisiteur Bernard Gui ou ceux du moine vénérable Jorge de Burgos.
La maxime veut que : Adapter c’est trahir. Ici, elle pourrait prendre la forme de : Adapter, c’est réduire. Qu’il ait lu le roman d’Eco ou vu le film d’Annaud, ou découvert cette œuvre par le truchement d’une autre adaptation, le lecteur vient à celle-ci avec ses propres attentes : les dessins élégants de Manara, l’enquête à la Sherlock Holmes, les enjeux théologiques d’une époque révolue, la découverte de la complexité du monde par une jeune novice, etc. Il sait que le bédéaste aura fait des choix, ne pouvant intégrer la richesse de l’œuvre originale dans seulement une centaine de planches. L’adaptateur parvient à respecter l’esprit du roman et les interactions de ses différentes dimensions. Le bédéaste réalise des planches mémorables, avec un narration visuelle élégante.





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