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jeudi 23 juillet 2026

Le nom de la Rose T02

Quel est le péché d’orgueil qui peut tenter un moine savant ?


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque adoptant le roman du même nom ; il faut avoir lu la première partie avant : Le Nom de la Rose - Tome 01 (2023). Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, et par Simona Manara pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée. Il se conclut avec un article de trois pages, intitulé Spectator in fabula, Adapter le nom de la rose, écrit par Jean-Jacques Annaud, le dix-neuf novembre 2025.


Adso de Melk continue de rédiger ses mémoires : Que Dieu, la vierge bienheureuse et tous les saints du Paradis m’assistent à présent que je vais dire ce qui m’arriva. La pudeur, la dignité de mon état (vieux moine désormais dans ce beau monastère de Melk) me conseilleraient de très pieuses précautions. Mais je me suis promis de raconter, sur ces événements lointains, toute la vérité, et la vérité est indivise. Elle brille de sa propre évidence, et ne consent pas d’être réduite par notre honte. Qu’éprouvais-je ? Que vis-je ? De cela je me souviens : les émotions du premier instant furent dénuées de toute expression parce que ma langue et mon esprit n’avaient pas été éduqués à nommer des sensations de ce genre. Ô amour, fille de délices, un roi est pris à tes boucles ; murmurai-je en moi, et je fus dans ses bras… Et elle me baisa des baisers de sa bouche, et ses amours furent plus délicieuses que le vin et l’arôme de ses parfums… Ô seigneur, quand l’âme se voit ravie, alors la seule vertu est d’aimer, alors on savoure la vraie vie qu’après cette vie mortelle il nous reviendra de vivre auprès des anges dans l’éternité…



Après des étreintes indicibles et un sommeil délicieux, Adso s’assoupit. Il rouvre les yeux quelque temps après, et la lumière de la nuit s’est beaucoup affaibli. Il allonge sa main de côté et il ne sent pas le corps de la jeune fille. Il tourne la tête : elle n’est plus là. Il se revêt presque fiévreusement. Il aperçoit alors le paquet que la fille a abandonné dans sa fuite. Il le déroule et sur le moment il ne comprend pas ce qu’il y a dedans. Puis il comprend : parmi les caillots de sang est devant ses yeux un cœur de grande dimension. Un voile sombre descend sur ses yeux, une salive acidulée lui remplit la bouche, il pousse un hurlement et il tombe comme un corps mort tombe. Adso revient à lui au moment où quelqu’un lui humecte le visage. Guillaume de Baskerville se tient devant lui et il lui demande ce qui lui est arrivé, pour qu’il le retrouve à avoir volé des abats dans la cuisine. Adso bafouille quelque chose à propos du cœur, et son maître le rassure : Quel homme pourrait avoir un cœur aussi gros ? C’est un cœur de vache, ou de bœuf plutôt. Et il souhaite savoir comment il est parvenu dans les mains du moinillon. À ce point-là, oppressé par les remords, Adso fond en larmes et demande qu’il administre le sacrement de la confession. Il lui raconte tout sans rien lui cacher.


Il est fort probable que le lecteur dispose d’une connaissance préalable à sur l’identité du meurtrier et sur les modalités du crime, que ce soit par la lecture du roman originel ou par le film de 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery et Christian Slater. Du coup, son intérêt réside dans la manière dont l’adaptateur va donner sa vision de l’œuvre. Outre les anecdotes sur la réalisation du film, dans sa postface, Annaud évoque sa passion pour le roman de Umberto Eco (1932-2016) : Ce livre invraisemblable, savant, provocateur et malicieux, une chose improbable ne pouvant intéresser que quelques hellénistes attardés comme lui, amateurs de cabinets de curiosités et intrigués par les querelles religieuses du XIVe siècle. Plus loin, il raconte que Eco était horrifié à l’idée de voir confier le rôle principal à Connery, lui voyant plutôt Max von Sydow (1929-202, alors trop âgé), et la détermination d’Annaud à donner plus d’importance à la désirable prostituée du village des affamés. Il conclut son texte avec le paragraphe suivant : Bienvenues sont donc toutes les interprétations, les distorsions, les visualisations contradictoires suscitées par l’œuvre première. Il continue : c’est le discours défendu dans l’œuvre ouverte, du vénéré maître Umberto. Autant de livres, de films, d’interprétations, de perceptions, de variations de BD, d’opéras et d’opérettes que de lecteurs et de spectateurs.



Ainsi éclairé, le lecteur se sent déculpabilisé de pouvoir apprécier cette version pour Milo Manara plus que pour Eco, de trouver son plaisir dans les dessins, plutôt que de se placer dans une posture offusquée que l’adaptation ne restitue pas toute la richesse de l’œuvre originelle. Il sent bien de temps à autre que le bédéaste peine à se montrer complet : les controverses théologiques en alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, ou la motivation profonde du coupable, le sens du titre de l’ouvrage, ou encore l’inspiration tirée des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi (1720-1778, Piranèse) auquel Manara avait rendu hommage dans Piranese, la planète prison (2002). Le dessin élégant aux traits de contour légers fait des merveilles pour a reconstitution historique et la consistance des lieux. Le lecteur se retrouve à nouveau transporté dans cette abbaye isolée, vivant au rythme des saisons, en l’occurrence la couche de neige alors que les deux personnages principaux effectuent leurs relevés pour repérer la position de chaque pièce, le brouillard matinal devenu un linceul lactescent qui enveloppait tout le plateau, l’incendie final qui éclaire tout le domaine. En passant, il peut relever le soin apporté dans un détail ou un autre, par exemple ce bâtiment sur pilotis en page seize pour compenser la déclivité du terrain. Tout du long, il constate l’investissement de l’artiste dans les éléments architecturaux : le tunnel évoquant des catacombes avec ses crânes sur les étagères creusées dans la roche, la grande pièce dans le bâtiment des bains, l’immense hauteur sous plafond de certaines pièces de la bibliothèque avec la charpente apparente, la salle capitulaire avec ses sévères sièges en bois, les stalles de bois dans le chœur de l’église aux dimensions impressionnantes, et les ruines de l’abbaye quelques décennies plus tard.


Sans grande surprise, le bédéaste ouvre cette deuxième partie avec Adso très âgé prenant un moment pour savourer ses souvenirs : la belle jeune femme s’offrant à lui, sa première expérience, et deux pages d’un érotisme doux avec une femme mince et gracieuse dont il a le secret et qui a fait sa renommée. Puis il emmène le lecteur à la suite de Baskerville et Adso, dans différentes parties de l’abbaye et de son domaine, avec une sensation d’immersion formidable. Régulièrement la narration visuelle apporte une diversité opportune et organique servant le récit. Première occurrence : Adso voit le visage de la jeune femme dans les branches d’un arbre dénudé qui forment sa chevelure, puis dans les ondulations du paysage qui évoquent ses courbes. En page vingt-huit, le dessinateur réalise quatre illustrations évoquant des dessins d’époque pour mettre en images la recette d’un philtre d’amour. Il y a également les traits de contour estompés par le brouillard, la danse des démons des légions de l’enfer, grotesques et obscènes, la magnifique page entre rêve et cauchemar d’Adso assoupi pendant les prières de matines, les couleurs de l’incendie. La narration quitte alors le domaine du reportage factuel pour se teinter de la subjectivité d’un des protagonistes, sans oublier quelques moments particuliers comme l’arrivée de la légation avec le cardinal Bertrand du Poggetto, ou des évocations de la Cène.



En fonction de son horizon d’attentes et de ses a priori, le lecteur doit faire preuve d’efforts plus ou moins importants pour accepter les partis pris du bédéaste pour son adaptation. Il se montre moins sous l’influence de Jorge Luis Borges (1899-1986) pour le rendu visuel de la bibliothèque, et il se trouve obligé de condenser les considérations théologiques. D’un autre côté, il les prend bien en compte pour restituer les antagonismes sous-jacents des moines entre eux et avec la légation du cardinal. Le lecteur peut se faire une idée des divergences de points majeurs de la Foi catholique, des conséquences très concrètes pour les religieux vivant selon le credo et la règle, des risques mortels sanctionnant des propos hérétiques. Du fait de la construction du récit, il voit Guillaume de Baskerville comme le héros, à travers les yeux de son disciple. Il s’investit plus ou moins dans l’enquête proprement dite en fonction de ce qu’il en connaît déjà. Il identifie le thème de la censure, des ouvrages interdits, de la connaissance à jamais perdue (l’ouvrage La poétique d’Aristote, -384 à -322, et sa partie traitant de la comédie à jamais perdue), l’importance des émotions et des passions visibles dans les réactions du jeune Adso, la destruction accompagnant les comportements fanatiques, que ce soient ceux de l’inquisiteur Bernard Gui ou ceux du moine vénérable Jorge de Burgos.


La maxime veut que : Adapter c’est trahir. Ici, elle pourrait prendre la forme de : Adapter, c’est réduire. Qu’il ait lu le roman d’Eco ou vu le film d’Annaud, ou découvert cette œuvre par le truchement d’une autre adaptation, le lecteur vient à celle-ci avec ses propres attentes : les dessins élégants de Manara, l’enquête à la Sherlock Holmes, les enjeux théologiques d’une époque révolue, la découverte de la complexité du monde par une jeune novice, etc. Il sait que le bédéaste aura fait des choix, ne pouvant intégrer la richesse de l’œuvre originale dans seulement une centaine de planches. L’adaptateur parvient à respecter l’esprit du roman et les interactions de ses différentes dimensions. Le bédéaste réalise des planches mémorables, avec un narration visuelle élégante.



mercredi 22 janvier 2025

Le nom de la rose - Livre premier

Les images marginales prêtent souvent à sourire, mais à des fins d’édification.


Ce tome est le premier d’un diptyque formant l’adaptation en bande dessinée du roman du même nom, paru en 1980, d’Umberto Eco (1932-2016), ayant fait l’objet d’un film en 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery (1930-2020) et Christian Slater dans les rôles principaux. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, par Simona Manara pour les couleurs, avec une traduction de Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de sept pages.


À pic sur une boucle du Danube, à proximité de Melk, se dresse le très beau Stift, un monastère plus d’une fois restauré au cours des siècles. L’écrivain s’y rend vers la fin août 1968 pour dénicher quelque trace d’un manuscrit ancien – naturellement. Il en avait trouvé mention dans un livre dû à la plume d’un certain abbé Vallet. Le livre s’intitulait Le manuscrit de Dom Adson de Melk, traduit en français d’après l’édition de Dom J. Mabillon, et on le lui mit dans les mains à Prague, le 16 août 1968. Dans l’attente d’une personne chère, il rédigeait presque d’un seul jet, une traduction sur ces grands cahiers de la papeterie Joseph Gibert, où il est si agréable d’écrire avec une plume douce. Six jours après, les troupes soviétiques envahissaient la malheureuse ville. En suivant un parcours hasardeux, il parvint à atteindre la frontière autrichienne à Linz. De là, il se dirigea vers Vienne, où il rejoignit la personne attendue, et ils remontèrent le cours du fleuve. Avant d’arriver à Salzbourg, une nuit tragique, dans un petit hôtel sur les rives du Mondsee. La personne avec qui il voyageait disparut en emportant dans son bagage le livre de l’abbé Vallet. Il ne lui resta ainsi qu’une série de cahiers écrits de sa propre main et un grand vide dans le cœur.



Quelques mois plus tard à Paris, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il trouvait les Vetera Analecta auxquels faisait référence Vallet. Inutile de dire qu’ils ne contenaient aucun manuscrit d’Adso ou Adson de Melk. Il en serait probablement encore à se demander d’où pouvait bien venir l’histoire d’Adso de Melk si, en 1970, à Buenos Aires, ne lui était aussi tombé dans les mains un opuscule de Milo Temesvar, trouvé sur les étagères d’un petit libraire antiquaire dans la Corrientes. Il s’agissait de la traduction introuvable de l’original en langue géorgienne du De l’utilisation des miroirs dans le jeu des échecs, et, à sa grande surprise, il y lut de copieuses citations du manuscrit d’Adso, sauf que la source n’en était pas Vallet, mais bien le père Athanasus Kircher. Les épisodes auxquels il se référait étaient absolument analogues à ceux du manuscrit trouvé par Vallet. C’est ainsi que l’écrivain se sent libre de raconter par simple goût fabulateur, l’histoire d’Adso de Melk, si glorieusement éloignée du temps présent parce que c’est là une histoire de livres, non de misères quotidiennes, et sa lecture peut incliner à réciter avec le grand imitateur A. Kemois : In omnibus requiem quaesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cim libro. (J’ai cherché le repos partout et ne l’ai trouvé que dans un coin avec un livre.)


Adapter le roman le plus célèbre d’Umberto Eco en bande dessinée constitue un défi impressionnant, et le lecteur est fort aise de découvrir que c’est un bédéiste chevronné qui se donne ce défi. Cet écrivain sait conjuguer une intrigue en forme de polar médiéval, révélateur de facettes de la société de l’époque, avec des questionnements philosophiques, un regard d’historien et une savante contextualisation, encore enrichi par d’élégantes métaphores. Une seule certitude : l’adaptation d’une telle œuvre ne peut que perdre en densité du propos de l’auteur, tout en s’y heurtant. De fait, le lecteur voit bien deux ou trois passages au cours desquels l’adaptateur se trouve confronté à la nécessité de transmettre une énorme quantité d’informations en respectant le style de l’écrivain, à la fois dans sa langue et dans la forme, en l’occurrence quel personnage parle. Cela commence avec le prologue dans lequel l’écrivain évoque le processus par lequel il a mis la main sur les mémoires d’Adso de Melk : un texte courant d’un cartouche à l’autre, avec de magnifiques illustrations, le monastère se reflétant dans la rivière, l’écrivain s’adressant au lecteur, le même prenant des notes, un char dans les rues de Prague, puis un fac-similé d’une gravure ancienne dans laquelle un moine se tient à son scriptorium. Cette sensation réapparaît chroniquement face à un phylactère occupant plus de place que le dessin dans une case.



Le principe de reprendre des portions du texte original revient en page cinquante-quatre le temps de trois pages, puis de deux autres un peu plus loin. L’artiste passe en mode illustration avec des traits de contour ténus et assurés. Il s’agit d’évoquer la vie du moine Salvatore : de son village natal où les champs pourrissaient tandis que l’atmosphère était viciée par miasmes mortifères, jusqu’à une vie de vagabondage au sein d’une bande de déshérités suivant frère Paul, un boiteux qui se vantait d’avoir eu directement du Saint-Esprit, la révélation que l’acte charnel n’était pas péché. Le lecteur ressent de l’empathie pour ce pauvre homme, ballotté par les circonstances de sa naissance, soumis à la réalité de grands mouvements sociaux, qu’il est incapable de discerner, encore moins de nommer. Puis vient l’histoire d’Ubertin de Casale qui se mêle aux personnes qui suivent le prédicateur Fra Dolcino. À nouveau, l’empathie fonctionne, et le lecteur perçoit l’histoire personnelle d’un individu défavorisé par les circonstances de la naissance. Les dessins apparaissent également d’une incroyable délicatesse, et d’une grande élégance, autant de miniatures permettant au récit de s’incarner, au lecteur de voir de vrais êtres humains qui souffrent tout en espérant un avenir meilleur.


Avec un peu de recul, le lecteur perçoit les éléments historiques référencés, sans être toujours explicités. Durant ces deux séquences consacrées à la vie de deux moines, sont évoqués la pauvreté du peuple, les prédicateurs franciscains, le pape coupable de simonie, la croisade des Pastoureaux de 1320 (une insurrection populaire), le règne de Philippe V, une croisade contre des hérétiques, différentes hérésies religieuses. Au début du récit, Guillaume de Baskerville évoque son métier d’inquisiteur, et Adso évoque la chrétienté divisée entre l'autorité du pape Jean XXII et celle de l'empereur Louis IV du Saint-Empire. En fonction de sa familiarité avec cette époque, le lecteur peut éprouver le besoin de se renseigner plus avant, ou alors il soupire d’aise en voyant ce contexte clairement exposé et utilisé avec intelligence. De son côté, Milo Manara réalise des dessins d’une minutie exquise pour donner à voir cette époque, à la fois dans les tenues vestimentaires, et dans les ustensiles divers et variés, que ce soit dans la cuisine, dans la bibliothèque ou encore dans l’herboristerie. Le lecteur se régale de ces images délicates et précises, donnant à voir les lieux tels qu’ils sont perçus par le jeune Adso.



Une fois passé les trois pages de prologue, le lecteur découvre une page dense de contexte historique, Louis IV et Jean XXIII, la position des Franciscains par rapport au pape, la pauvreté du Christ comme vérité de Foi. Puis la narration passe en mode direct, et le lecteur se retrouve à grimper la pente enneigée d’un chemin pour rallier l’abbaye, dans des teintes grisées, un temps de neige. Page onze : une vue en contrebas de la gigantesque abbaye, dans un dessin en pleine page à couper le souffle. Très conscient des décors exceptionnels, l’artiste s’investit dans leur représentation, dans des dessins en pleine page, ou occupant deux tiers d’une page, magnifiques. Le lecteur ralentit consciemment son rythme pour savourer une vue générale en plongée oblique sur le domaine de l’abbaye et son mur d’enceinte, la vision de l’église et de son tympan historié, un immense couloir avec une hauteur sous plafond de trois ou quatre étages, la cuisine avec tous les servants en activité, le scriptorium avec les moines au travail, l’herboristerie, etc. Comme dans le film de Jean-Jacques Annaud, l’abbaye devient un personnage à part entière, surprenant, écrasant par sa taille, tolérant l’activité des hommes en toute indifférence.


L’adaptateur met en scène l’enquête en elle-même : le constat des décès, l’examen des cadavres, la recherche d’indices, les phases de déduction, dans un registre naturaliste, dont sourd une inquiétude générée par le caractère factuel des constats et l’incompréhension de ce qui motive le coupable, ainsi que l’absence d’explication rationnelle de la cause de la mort. Le lecteur ressent la mécanique du polar : à la fois la dimension ludique de comprendre comment les cadavres peuvent se retrouver à ces endroits, à la fois la dimension sociale et historique car le contexte est spécifique et les meurtres touchent aussi bien les simples moines que les responsables. Le lecteur sent bien au fond de lui-même que l’auteur se joue de lui, entre les indices insuffisants pour pouvoir anticiper les révélations, et ce mystère autour d’une bibliothèque. En effet, la présence de livres au sein d’une histoire produit automatiquement une mise en abîme. Il y a déjà ce nom très particulier de Baskerville qui fait penser à une enquête de Sherlock Holmes : Le chien des Baskerville (1902). Il y a également cette bibliothèque dont l’accès est réglementé, et une zone interdite, induisant un questionnement sur les effets produits par la lecture sur les moines. En sus du questionnement sur le rire dans la foi catholique, la contemplation des petits personnages dessinés par Adelme d’Otrante, la première victime, qui attire l’attention des moines. L’un d’eux en parle en les qualifiant d’images marginales, une formulation évoquant les Marginals de Sergio Aragonés, petits dessins fourmillant dans les marges du magazine MAD.


Découvrir Le nom de la rose, par cette adaptation en bande dessinée : une bonne idée, car Milo Manara met tout son savoir-faire au service de ce récit, sans en occulter de facettes. Le lecteur commence par assimiler le contexte historique du récit, puis il se retrouve aux côtés d’Adso, jeune moine, accompagnant Guillaume de Baskerville, moine confirmé. Les pages sont magnifiques, faisant honneur tant à la reconstitution historique, qu’aux décors saisissants. Qu’il connaisse l’intrigue ou non, le lecteur prend rand plaisir à lire, bien au chaud, cette enquête dans cette abbaye sous la neige. Du grand art.



mardi 1 août 2023

Le mercenaire T14 Le jour ultime

Dans l’espace infini, le temps n’a aucun sens.


À la fin du tome trois de l’intégrale parue en 2021/2022, l’éditeur a recueilli des récits réalisés par Vicente Segrelles. Tout d’abord une histoire en prose de quarante-sept pages, une nouvelle dont le texte est imprimé sur chaque page de gauche, avec une illustration en pleine page sur celle de droite. Cette nouvelle porte le titre de Livre quatorzième : Le dernier jour. Vient ensuite une bande dessinée de dix pages, intitulé La preuve, mettant en scène Mercenaire dans une mission. Puis une bande dessinée de huit pages, intitulée C’était écrit, un récit de science-fiction post apocalyptique. Cette partie se termine par vingt-cinq illustrations en pleine page, sans aucun texte, réalisées par Segrelles, dont une dizaine correspondant à une couverture des tomes de la série Le Mercenaire. Ce tome fait suite à Le mercenaire T13 La délivrance 2.


Le ciel, d’un bleu foncé intense, était limpide et serein. La lune illuminait la grande plaine glacée de tons bleutés, un vent glacial et doux léchait la neige, recouvrant la glace au rythme d’un murmure sifflant. Dans quelques heures, le soleil se lèverait. Nan-Tay était inquiète. Le Mercenaire aurait dû rentrer il y a plusieurs heures déjà au monastère, et il n’avait pas encore donné signe de vie. Un lampadaire éclairait la silhouette de la jeune guerrière. Elle se trouvait sur les remparts, tout en haut de la muraille circulaire qui encerclait le cratère mineur. Depuis les travaux de rénovation, on n'utilisait plus l’entrée du cratère majeur, celle qui passait sous la cascade. Nan-Tay n’était pas de garde cette nuit-là, l’inquiétant retard du mercenaire l’avait poussée jusqu’aux remparts, ainsi elle avait fini par remplacer un des deux moines postés à cet effet. Comme tous les habitants du cratère en service, elle portait plastron et spalières. Suite aux dernières informations parvenues, la garde avait été renforcée. De là, elle pouvait clairement voir si quelqu’un approchait au loin. Nan-Tay scruta à nouveau l’horloge mécanique d’Arnoldo. Le mercenaire respectait toujours scrupuleusement le timing, avec une marge acceptable. Son retard ne présageait rien de bon.



La nouvelle de la résurgence de Claust avait choqué toute la communauté du cratère. Depuis une semaine, on le savait dans la cité des mages. On savait donc qu’à l’instant où il récupèrerait un semblant de pouvoir, ils seraient son premier objectif. Dans le but de confirmer cette information, le mercenaire s’était rendu sur place. Il voyageait sous couverture, vêtu comme un simple habitant du pays des nuages permanents, sans armure, mais avec un plastron et des spalières, comme le voulaient les nouvelles règles en vigueur au cratère. Sous sa selle des plus communes, il avait bien caché le nouvel arc inventé par Arnoldo, une arme puissante, peu encombrante, discrète et démontable en trois pièces, ainsi que quelques flèches et charges explosives. Il montait un dragon marron, l’un des seuls du Monastère. Ces animaux à la robe foncée étaient les plus répandus dans la vallée. Bien que sensiblement plus lents que les blancs, on estima qu’il était plus idoine pour cette mission.


De biens étranges retrouvailles entre le lecteur et cette série. Après tout, il pouvait bien s’être accommodé d’être resté sur le tome treize, surtout si son premier contact avec la série était postérieur au dernier tome paru en 2003, car il savait par avance qu’elle s’arrêtait avec ce tome il y a deux décennies. D’un autre côté, il sait qu’il va retrouver les personnages avec lesquels il a développé une forme de familiarité pendant treize tomes, même si leur personnalité n’a jamais été très développée. Il n'entretient pas forcément de grandes attentes quant à l’intrigue. Le personnage de Claust s’était retrouvé mis de côté depuis plusieurs tomes. La fin du tome treize avait ramené la situation globale à une forme de statu quo satisfaisant. En outre, il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’une nouvelle illustrée, un format bien différent. Mais vingt-quatre nouvelles illustrations de l’artiste, ça ne se refuse pas.



La plongée dans le texte permet de découvrir une écriture précise, essentiellement dans la description et dans l’action, correspondant en tout point avec la manière de raconter de Vicente Segrelles. L’auteur narre son histoire avec le souci de dire ce qui se passe, qui est le point central de la scène, et peut-être de citer un personnage secondaire et des figurants. Il précise à chaque fois le lieu où se situe l’action, avec ses principales caractéristiques, en s’appuyant parfois sur ce qu’en connaît déjà le lecteur des tomes précédents. Il utilise régulièrement les dialogues entre personnages, accélérant ainsi le rythme de la lecture. Le lecteur assimile bien que l’intérêt du récit réside essentiellement dans l’intrigue, car les réflexions des personnages se limitent à décrire ou expliquer l’action, parfois la nature des risques encourus, peu de ressentis, aucune réflexion analytique ou existentielle. Le récit tient les promesses faites dans l’introduction rédigée par l’éditeur : découvrir ce qu’il est advenu de Claust, connaître le destin de la communauté du monastère du Cratère, avec des conventions de genre mêlant Fantasy et science-fiction, les dragons volants et le retour des extraterrestres.


Bien évidemment le lecteur se repaît de chaque tableau accompagnant la page de texte en vis-à-vis. Il retrouve toute la maestria de l’artiste dans sa capacité à rendre compte des textures, à réaliser des illustrations en couleur directe, à imaginer des scènes mêlant spectaculaire et enchantement. Le lecteur soupire d’aise en découvrant la troisième : Mercenaire à dos de dragon volant, au-dessus d’une mer de nuages, avec des poursuivants gagnant du terrain et la cité sur un énorme plateau rocheux dans le lointain. La suivante montre un moment du combat qui s’en suit, alors que l’un des poursuivants chute vers la lave qui coule en contrebas. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve saisi par une vision impressionnante : le manteau de glace autour du cratère supérieur en train de se disloquer, la lave atteignant les étages supérieurs des tours du monastère, un énorme serpent de mer dont Segrelles a le secret, un vaisseau spatial. D’autres illustrations apparaissent plus convenues, en particulier quand elles se focalisent sur un personnage qui semble comme figé dans une position statique. De toute évidence, ces illustrations ne génèrent pas du tout le même effet qu’une narration visuelle en bande dessinée.



Le lecteur ressort de cet ultime chapitre, avec un goût de manque. Il a bel et bien retrouvé les personnages, et plus encore l’environnement qu’il a tant apprécié pendant treize tomes. L’auteur apporte une conclusion satisfaisante à sa série, en cohérence parfaite avec tout son déroulement. Les illustrations valent le déplacement. Pour autant, ce n’est pas une bande dessinée, et Vicente Segrelles n’est pas un aussi bon écrivain que bédéiste. Les illustrations permettent de fixer l’imaginaire du lecteur sur la vision de l’auteur, sans retranscrire le souffle de l’action.


La preuve. Mercenaire chevauche un dragon blanc au-dessus des flots tumultueux. Il arrive à sa destination : un énorme dôme circulaire posé sur un périmètre de colonnes massives. Il se pose à l’intérieur et il doit affronter un guerrier en armure chevauchant un serpent géant très agressif. Le lecteur soupire à nouveau d’aise : une vraie bande dessinée, des dessins magnifiques comme d’habitude, et une intrigue ramassée sur elle-même. Pour une fois, Mercenaire est bien le héros de son aventure, sans personnage féminin qui vienne jouer le premier rôle dans la résolution du conflit. Le scénariste s’amuse comme à son habitude à confronter un chevalier en armure du tournant du premier millénaire à des inspirations piochées dans différentes mythologies, comme la geste arthurienne et l’Égypte antique, avec une touche de science-fiction. Il s’agit d’une mission qui n’a pas d’incidence sur la continuité globale de la série. Pour autant, vol à dos de dragon, usage de l’arc, phénomène spectaculaire : tout y est pour le plus grand bonheur du lecteur.



C’était écrit. Un sous-marin avance silencieusement dans des eaux peu profondes, longeant des gratte-ciels immergés, les ruines inondées d’une grande mégapole. Le submersible fait surface. Son commandant demande à la radio s’il a établi un contact : négatif. Il se rend à l’évidence : cela fait des mois passés à chercher un signal. Ils doivent être les seuls survivants. Le radio l’interpelle : il vient de capter un signal, vraisemblablement un autre sous-marin. Segrelles maîtrise l’art de la nouvelle, avec une histoire assez développée, une tension présente dès la deuxième page. La narration visuelle s’inscrit dans la même veine que celle de la série Le mercenaire, appliquée à une version d’anticipation du monde réel. Une histoire qui se lit toute seule, avec plaisir, une variation sur une histoire très classique d’anticipation, après une guerre mondiale.


Le lecteur termine avec les vingt-cinq illustrations en pleine page, conscient qu’il s’agit d’une sélection des couvertures du Mercenaire et diverses autres illustrations des mondes de Fantasy de Vicente Segrelles. Une manière de plonger une dernière fois dans ses univers et de lui faire ses adieux.



mardi 18 juillet 2023

Le Mercenaire T13 La Délivrance 2

Mercenaire, bien des choses sont arrivées, hélas toutes mauvaises.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire - Tome 12: La Délivrance (2002). La première édition de ce tome date de 2004, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Le troisième tome de l’intégrale contient une nouvelle de vingt-trois pages, illustrée par vingt-quatre tableaux de la main de l’auteur, apportant une fin au récit : Le Mercenaire T14 Le jour ultime. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La délivrance 2.


Le grand lama a convoqué sa petite-fille Ky et Mercenaire car il a une mission urgente à leur confier. Le petit Wor l’a contacté pour lui faire part d’une nouvelle très inquiétante. Et cela n’a pas été chose facile. S’il en croit les faits qu’il parvient enfin à rapporter maintenant, mais qui se sont déroulés il y a déjà plus de dix jours. Kay demande à quel point la nouvelle est inquiétante. Le grand lama répond : au point de mettre en péril leur existence. Il y a eu un coup d’état au royaume des lézards. Le père de Wor a été destitué. Les militaires désapprouvaient sa politique d’ouverture. Ils veulent clairement s’assurer du silence des habitants du monastère de l’Ordre du Cratère. Ils finiront, soit en prison à vie, soit exécutés. Le pire étant qu’ils ne vont pas tarder. Wor disait qu’ils attaqueraient une dizaine de jours plus tard. Maintenant, donc. Ky se dit qu’ils doivent pouvoir faire quelque chose, mais Mercenaire estime que contre ces lézards, ils sont sans défense. Pour autant, il décide qu’il faut quand même préparer un plan d’évacuation sur le champ. Peut-être s’enfuir par les galeries du lac aux eaux acides ? Le son de l’arrivée du grand vaisseau des lézards se fait entendre. Le grand lama décide qu’il est trop tard et que la fuite serait futile. En revanche, Ky a raison, il est possible de faire quelque chose. Il leur ordonne d’enlever leurs armures, d’aller chercher des armes légères et de revenir dans cette salle, rapidement, sans en parler à personne, par même à Nan-Tay.



Côté lézards, la situation est bien maitrisée : la surprise a été totale, trois humains sont morts, deux ont disparu, mais tous les autres ont été capturés. Sous les ordres de leur général, les lézards rassemblent tous les humains dans la grande salle du monastère. Le général décide de clore l’affaire en faisant exploser le cratère avec les humains dedans. Ainsi, personne ne pourra témoigner, ni ceux dans la salle, ni ceux qui manquent à l’appel. C’est un ordre ! L’un des capitaines proteste : ils ne peuvent pas faire ça sans l’autorisation du conseil d’état. Le général passe outre cette objection. Le grand lama s’avance vers lui : il lui fait observer qu’il avait prévu de les éliminer dès le début, qu’il n’est qu’un vulgaire assassin. Le capitaine s’en prend au grand lama et le gifle. Nan-Tay s’interpose, récupère une arme à la ceinture du général et l’utilise pour le décapiter. Le capitaine se voit dans l’obligation de prendre le commandement. Il ne peut assumer l’ordre du général.


Les révélations énormes du tome précédent avaient laissé le lecteur dans un état de manque, et se demandant ce qui allait lui tomber dessus dans la seconde partie. Il a conscience aigüe qu’il s’agit du dernier tome de la série, en format BD, et comme pour le précédent il y vient avec la ferme intention de profiter pleinement de la narration visuelle, de chaque lieu, chaque action d’éclat, et de chaque moment plus calme avec les personnages. L’artiste sait le prendre par les sentiments puisqu’il ouvre cet ultime tome avec une case de la largeur de la page sur la formation circulaire des falaises dans lesquelles se niche le monastère de l’Ordre du Cratère. Le lecteur s’emplit les mirettes d’une vision du même cratère, à partir d’un autre point de vue, celui des sources chaudes. L’artiste termine son récit avec deux autres représentations de cet endroit si remarquable dans la dernière page, les sommets des toits dépassant même de la couche glacée. La composante science-fiction présente dans le tome précédent reprend de plus belle, avec dans la deuxième planche, un dessin en pleine page montrant la Machine de Vie (un énorme vaisseau aérien d’une forme remarquable), et une navette aérienne plus petite en premier plan. Une partie du récit se déroule dans le monde souterrain où se sont réfugiées les trois amazones survivantes (Anna, Caterina, Isabella) avec Karim dans le tome précédent, l’occasion pour l’artiste de réaliser de splendides camaïeux rendant compte de l’ambiance lumineuse unique, et de la manière dont elle fait ressortir le relief des parois, et la couleur de l’eau. Le vol à dos de dragon est, malheureusement (soupir), réduit à la portion congrue dans ce tome, mais le lecteur bénéficie de plusieurs séquences de vol dans de petites navettes, avec de magnifiques cieux d’une couleur enchanteresse. Il accompagne les personnages dans d’autres formes de voyage : un court passage sous l’eau avec un rendu superbe du bleu, plusieurs déplacements en barque avec le jeu de la lumière de reflétant sur l’eau et créant de discrètes fluctuations sur les parois, et une case splendide occupant les deux tiers d’une page, d’une petite barque glissant sans bruit sur un fleuve d’une tranquillité absolue, dans un boyau gigantesque sous terre.



L’auteur a conçu une intrigue bien dense, donnant lieu à de nombreuses séquences différentes, certaines à couper le souffle : l’arrivée du vaisseau La machine de Vie, le coup d’éclat de Nan-Tay tuant le général en trois cases, un lézard au casque transpercé par une flèche décochée par Mercenaire, les vols successifs de la petite navette aérienne dans le monde souterrain, le puits de lumière correspondant au moteur antigravitationnel, la découverte de la cité souterraine des Atlantes, l’hologramme interactif gigantesque permettant à Wor de communiquer avec le seigneur, etc. Segrelles soigne tout autant la représentation de ses personnages : les armures de Ky et de Mercenaire font plus vraies que nature, la peau des lézards est écailleuse à souhait avec une texture presque visqueuse, il faut voir les habitants du monastère éplorés en portant le corps de Nan-Tay et en soutenant le grand lama, l’assurance qui se lit sur le visage de Ky, l’inquiétude qui se lit sur celui des Atlantes qui transgressent la loi, la gentillesse déterminée du jeune Wor. Comme d’habitude, la coiffure de Mercenaire reste impeccable du début à la fin, même en plaine scène d’action échevelée. En revanche, une transformation pilaire prend le lecteur par surprise : le grand lama est contraint de se raser la barbe !


Pour ce dernier tome, qui n’avait peut-être pas été programmé en tant que tel, le scénariste a continué à densifier son intrigue, avec un nombre d’événements qui s’enchaînent rapidement. Le tome précédent avait donc introduit une nouvelle race d’individus dotés de conscience sur Terre : des reptiles anthropomorphes, surnommés Lézards par les humains, en plus des Atlantes qui étaient déjà présents, et de l’existence d’une Terre parallèle dénommée Geos. En outre, ces lézards utilisent une technologie bien supérieure à celle des êtres humains, une technologie de science-fiction à une époque désignée comme correspondant au onzième siècle. Sans oublier les trois amazones survivantes de la cité volante. La tendance à renforcer la continuité se confirme dans cette seconde partie. Segrelles raconte son histoire au travers des personnages principaux qu’il a développés précédemment (Mercenaire, Grand Lama, Nan-Tay, Ky) et ceux qu’il a introduit plus récemment (Karim, Wor). Andolfo de Vinci n’a droit qu’à une très courte apparition. Comme tout du long de la série, ces protagonistes ne présentent pas une personnalité très développée, même si Mercenaire bénéficie d’un peu plus de répliques que d’habitude. Le lecteur va ainsi de surprise en surprise, dans une course pour soigner Nan-Tay, et pour déjouer l’ordre d’anéantissement donné par le général des lézards.



Le déroulement du récit repose sur la volonté d’un peuple d’assurer sa pérennité, en éliminant toute une population qui ne les a pas agressés. Au cours de l’histoire, l’auteur fait apparaître que cette intention est l’œuvre d’un conseil d’état, et du zèle d’un général, mais qu’une partie de la population ne souscrit pas à cette solution d’extermination. Outre les héros luttant pour assurer la survie de leur communauté, Segrelles met également en scène une communauté d’Atlantes, vivant sous la dictature des Lézards, certains prêts à aider les humains blessés. Toutefois, il s’avère que certains Atlantes ont plus à cœur la survie de leur propre communauté, et qu’ils l’érigent en intérêt supérieur, préférant une survie dans une dictature, plutôt qu’une extermination assurée. Le salut à espérer se trouve dans le cœur pur d’un enfant. La progression dramatique peut passer à l’arrière-plan du fait de la densité de l’intrigue, pour autant le récit développe le point de vue qu’il existe des alternatives à la survie d’une communauté en recourant à l’extermination d’une autre.


Petit pincement au cœur puisqu’il s’agit du dernier tome de bande dessinée de cette série atypique, tant par la qualité hors du commun des illustrations que le rôle primordial des femmes dans ce récit de genre Fantasy. Le scénariste semble habité par des idées tellement nombreuses qu’il opte pour une narration compressée, mais restant facile à suivre. La narration visuelle présente toujours ce niveau de qualité enchanteur. De nombreux éléments d’intrigue viennent trouver leur résolution dans ce tome qui accentue le regret qu’il n’y en ait plus d’autres après.



mardi 4 juillet 2023

Le Mercenaire T12 La délivrance

L’intelligence humaine ne peut arriver naturellement, elle vient d’ailleurs.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire T11 La fuite (2001). La première édition de ce tome date de 2002, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La délivrance.


Il y a des années de cela un puissant souverain oriental fut ridiculisé par les épouses de son harem. Quand ces jeunes prisonnières recouvrèrent la liberté à bord de l’énorme ballon qu’elles avaient fabriqué, le monarque, humilié, jura de les retrouver et de les exécuter en public. Son pouvoir et ses alliances étaient si étendus que les jeunes femmes se trouvèrent obligées de rester en permanence en l’air, à fuir, à jamais. Leur route croisa même un jour celle du pays des nuages permanents. Aujourd’hui, le vent capricieux les emmène au-dessus d’une forteresse. Le ballon de la communauté des amazones survole la cité de Pagan, proche de Catay. Le jour commence à se lever, et la responsable ordonne de remonter vite avant qu’on les voie. Des fusées de poudre sont tirées depuis la cité, et l’une d’elles enflamme la toile du ballon. La cité volante descend inexorablement vers la terre. Dans un territoire éloigné, de nuit, à la lumière de la Lune, Yusuf et Rachid guettent le ciel. Bientôt un petit individu casqué arrive sur ce qu’ils prennent pour un tapis volant. Il se pose à terre et va tremper ses jambes dans la mare. Il finit par se rendre compte qu’il est observé et commence à rejoindre son tapis volant, mais trop lentement. Yusuf le ceinture par derrière, et le neutralise, pendant que son cousin s’approche du dispositif volant. Zusuf l’a déshabillé pour découvrir un lézard anthropomorphe. Ce dernier appuie sur un dispositif accroché à son cou, et sa plateforme volante explose. Les cousins décident de se rendre à Pagan pour le vendre au souverain de Kaherzm dont le fils aîné collectionne les bêtes. Leur rareté fait leur beauté.



Dans le monastère de l’Ordre du Cratère, Nan-Tay rend compte à son grand-père : Karim les a contactés et ce qu’ils redoutaient est arrivé. Le sultan a attrapé les amazones, le ballon est tombé à Pagan, près de Catay. Le grand lama ne peut que constater que les tentacules du tyran s’étendent loin, et il demande à sa petite-fille si son plan pour les sauver tient toujours la route. Elle le confirme : Karim a même trouvé une solution à ce qui les empêchait d’accéder à leur cellule dans le dédale des prisons royales. Mais elle ne pensait pas que les exécutions débuteraient aussi vite. Elle se rend compte qu’elle en a pour dix jours de voyage : elle n’arrivera jamais à temps pour toutes les sauver. Le grand-père répond que même s’ils ne parviennent à n’en sauver qu’une cela en vaudra déjà la peine. Elle décide de partir sur le champ en emmenant Mercenaire. Ky déplore de ne pas pouvoir les accompagner.


En route pour une nouvelle aventure… malheureusement la dernière. En entamant ce tome, avec les années passées, le lecteur sait qu’il s’agit de la fin de la série répartie sur deux tomes, celui-ci et le suivant. Il n’en prend plus que soin de savourer sciemment chaque séquence, chaque page. Il est fort aise de retrouver la cité aérienne des amazones, apparue dans le premier tome de la série Le mercenaire T01 Le feu sacré (1982). Par la suite, il recroise un vaisseau caractéristique apparu à la fin de Le Mercenaire T07 Le voyage (1995). Le scénariste ne l’avait pas habitué à développer une telle continuité, d’autant qu’il est à nouveau question des survivants de l’Atlantide. Mais avant tout, ce qui occupe la plus grande place dans l’horizon d’attente du lecteur, c’est le voyage visuel. Quel plaisir renouvelé à chaque tome, de retrouver la formation caractéristique des chutes d’eau circulaires au-dessus du monastère de l’ordre du cratère. Juste une bande de trois cases, consacrée au toujours majestueux vol à dos de dragon, avec des dialogues qui viennent manger un peu le superbe ciel. Qu’importe, le plaisir de ce vol calme et posé reste intense et intact. Histoire de respecter les attendus de la série, le scénariste explique que le sultan a instauré une nouvelle tradition, un cruel raffinement : ses ex-épouses doivent se dénuder avant la décapitation, ce qui lui donne l’occasion de dessiner une femme nue à deux reprises, représentation somme toute assez chaste. Le lecteur exhale un soupir d’aise en découvrant un monstre marin avec des dents bien aiguisées, un autre classique dans la série, et un autre soupir encore plus grand lors d’un nouveau vol à dos de dragon, cette fois-ci dans des cases sans texte, et une seconde vision du monastère de l’Ordre du Cratère dans la dernière page.



Pour autant, le bédéiste va de l’avant, sans se complaire à ressasser les mêmes scènes, ou les mêmes visuels. Le lecteur fait l’effort conscient de se montrer plus attentif, de ralentir sciemment sa progression pour une case ou une séquence. Dès la deuxième planche, la deuxième case s’avère mémorable : comme un décollage de missiles pour aller abattre la cité flottante, un rapprochement visuel avec ces fusées fonctionnant comme des feux d’artifice. L’arrivée d’une petite créature humanoïde sur un croisement entre un tapis volant et un aéroglisseur monoplace frappe pour son élégance et son alliance visuelle entre ces deux moyens de déplacements. La ville arabisante de Pagan occasionne des visuels superbes : la vue d’ensemble de la ville avec ses dômes, le cadre d’une porte décorée de carrelages, le jardin intérieur d’une grande demeure, la pièce de réception du sultan, les entrailles du palais, etc. Au passage, s’il entretenait encore quelques doutes sur le recours à l’infographie, le lecteur en a la confirmation avec un ou deux effets spéciaux typiques de ce mode de dessin. Les personnages reprennent leur vol à dos de dragon et emmènent le lecteur dans un autre environnement, une autre cité, très différente, une autre communauté, très inattendue, une autre architecture plus futuriste et élégamment dépouillée, un autre enchantement.


L’intrigue commence par surprendre le lecteur avec ce retour sur des personnages du premier tome, qui n’avaient jamais été évoqués par la suite. Puis elle prend un tour très familier : une mission de sauvetage dans une forteresse, à l’identique de la trame du cinquième tome Le Mercenaire T05 La forteresse (1991). Pour autant, les différences rendent cette histoire distincte : Nan-Tay part rencontrer leur contact Karim. Ils bénéficient par la suite d’un guide appelé Wor, d’une race inattendue. Le sauvetage n’est pas une réussite éclatante. Comme d’habitude, les femmes subissent l’intention des hommes de les réduire à l’état d’objet, à commencer par ce sultan Kaherzm qui exige que ses épouses se dénudent avant la décapitation, et comme d’habitude ces mêmes femmes jouent un rôle indispensable et essentiel dans la victoire, à l’opposé d’artifices pour appâter le jeune lecteur mâle. Le souverain apparaît comme un tyran dont les caprices incitent ses sbires à ne faire preuve d’aucune initiative de peur de déplaire, ce qui les rend inefficaces, et fait passer par contraste le tyran pour un individu plus intelligent, mais quand même pas assez pour faire face à l’intelligence collective de l’équipe qui a organisé le sauvetage des prisonnières.



À l’issue de cette phase du récit, le lecteur en a déjà pour son argent : il a trouvé tout ce qu’il attendait, et vécu une belle aventure aux côtés du Mercenaire. Sans s’y attendre, il s’envole avec les personnages pour les vingt-six pages suivantes, pour cette seconde destination, et des découvertes formidables : le peuple de leur guide dans les souterrains de Pagan, la cité qu’ils habitent, leur civilisation. Le scénariste a déjà construit d’autres tomes de la série ainsi : une aventure en deux parties, ou parfois trois, comme s’il agrégeait deux histoires distinctes, ou qu’il écrivait des histoires plus brèves que les quarante-huit pages classiques. Dans cette seconde partie, il joue avec les préconceptions du lecteur. Un tel peuple ne peut qu’être une rémanence du passé, une forme de vie inférieure à l’être humain. Le lecteur se prête bien volontiers à ce jeu, en essayant d’anticiper les circonstances qui ont mené à préserver ces créatures de l’extinction, s’interrogeant sur la manière dont elles ont pu acquérir une conscience et faire preuve d’intelligence. Il se dit que le fait que la machine de vie connaisse déjà Mercenaire sera expliqué dans le dernier tome. Un développement supplémentaire dans la mythologie de la série, sans certitude qu’il sera repris dans la seconde partie de La délivrance. Survient alors la dernière page avec les explications du grand lama et une révélation tonitruante que rien ne laissait présager. Vite la suite et fin !


Bon, la dernière histoire de la série, en deux parties dont ce tome constitue la première : la cause est acquise d’avance. S’il est parvenu jusqu’ici dans la série, le lecteur sait déjà ce qu’il est venu chercher, l’auteur le lui a donné à chaque tome, il va en faire ainsi de nouveau. Effectivement, la narration visuelle génère un enchantement savoureux, avec tous les ingrédients visuels attendus, et de nombreux autres. L’intrigue reprend la trame d’un tome précédent, avec des variations significatives générant l’intérêt du lecteur. Que demander de plus ? Le bédéiste en donne beaucoup plus : à la fois dans les visuels toujours aussi peaufinés avec une densité de détail roborative, et avec une seconde partie emmenant le lecteur beaucoup plus loin qu’il ne pouvait s’y attendre dans l’univers de Mercenaire.



mardi 20 juin 2023

Le Mercenaire - Tome 11: La fuite

Maître, le destin tire ses fils très subtilement.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire - Tome 10: Géants (1999). La première édition de ce tome date de 2001, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La fuite.


An 1006. La Terre frôlera Geos dans quelques jours. Le pays des nuages permanents vit une période de paix. Les moines du cratère peuvent ainsi se consacrer à leur mission première : copier et conserver la culture humaine des plus divers endroits de la planète. Pourtant la tristesse règne dans le cratère. Le grand lama, leur maître, est gravement malade. Dans la chambre du malade alité, le serviteur annonce au grand lama que Nan-Tay, Ky et Mercenaire attendent de le voir. Le lama lui dit de les faire entrer. Alors qu’ils pénètrent dans la pièce, il leur indique qu’ils n’arriveront pas à le convaincre. Ky lui rappelle que quelques jours seulement les séparent de la rencontre avec Geos. Ils pourraient y trouver un remède au mal qui le ronge. Mercenaire ajoute que tout est prêt : Ky a été irradiée et son armure est assemblée. Le grand lama les met en garde : le voyage est très risqué : les êtres mythologiques ont dû descendre de l’Olympe et s’emparer de la planète. Ky se montrant insistante, il leur explique qu’il souffre d’une tumeur maligne et qu’il ne lui reste que peu de temps à vivre, et il l’assume. Ky le reprend : elle se doutait qu’il s’agit d’un lymphome. Elle ira sur Geos et elle ramènera un cristal radioactif. Au cours de ses lectures là-bas, elle a appris des choses dont le fait qu’un tel cristal est son seul espoir de guérison. Mais elle ne sait pas où en trouver.



Le grand lama explique à Ky comment en trouver : dans un point précis de la faille, cet endroit est étroit et dangereux. Il faut d’abord trouver les Abyssiens, puis chercher le gardien du soleil obscur. Ils vivent sous l’eau, tout près des cristaux irradiés. Ils respirent l’oxygène contenu dans l’eau. Ils ont pu survivre à la couche blanche et à la pollution qu’elle a engendrée. Ce sont presque des humains, ils sont pacifiques et bienveillants. Surtout, il faut prendre garde aux êtres mythologiques. Il y a des siècles de cela, ils ont perdu le pouvoir et ne l’acceptent toujours pas. Ils sont arrogants et ambitieux. Il a peur qu’ils aient pris leurs aises. Il faut les éviter à tout prix. Il faut demander à Arnoldo de Vinci d’ajouter de l’isolant sous la semelle de Ky et Mercenaire. Peu de temps après, bien préparés, les aventuriers quittent le monastère de la grande plaine glacée pour se rendre sur le sommet rocheux où va se produire le point de jonction entre la Terre et Geos. La traversée s’effectue sans heurt, mais au prix de la vie de leur monture dragon. Ils embarquent à bord d’un aéronef volant et se rendent à la base QR7. À partir de là, s’étend la zone interdite. Règle numéro un : pour survivre, ne pas se fourrer sciemment dans des endroits dangereux.


Après des histoires courtes tournant autour de géants, le scénariste reprend le fil de sa série, ou en tout cas propose une unique intrigue tout du long de l’album. Il reprend également la datation de son récit, avec l’an de grâce 1006. Le lecteur retrouve plusieurs éléments récurrents de la série : Mercenaire bien sûr qui travaille toujours pour le monastère de l’Ordre du Cratère, Nan-Tay, le grand lama, Ky apparu dans le tome huit L’an 1000, et bien sûr les dragons volants. De manière inattendue, Segrelles décide de développer le principe de cette terre parallèle appelée Geos qui entre en contact pendant quarante-huit heures avec la Terre et sur laquelle il est possible de passer moyennant quelques précautions. Le lecteur retrouve aussi les êtres mythologiques qui étaient également apparus dans le tome huit, ainsi que la technologie de science-fiction de ce monde, à commencer par les aéronefs futuristes. La mission de Ky & Mercenaire impliquent de rentrer en contact avec une autre race vivant sur cette planète : les Abyssiens, un peuple subaquatique. Le scénariste donne ainsi une suite avec une teneur soutenue en continuité à la précédente expédition sur cette planète, et le lecteur accompagne les deux aventuriers ce qui lui permet d’en découvrir plus sur ce monde.



Le lecteur se régale par avance à la perspective d’effectuer un nouveau voyage de découverte grâce aux dessins de Vicente Segrelles. Il se souvient d’avoir appris dans le tome précédent que l’artiste était passé d’une technique traditionnelle de peinture à l’huile, à un outil numérique. Il lui faut un peu de temps avant de croire déceler ou percevoir une différence, peut-être dans un dégradé trop parfait, ou un lissé de surface d’une netteté impeccable. En fait, il ne s’en préoccupe guère car la sensation à la lecture est identique aux tomes précédents. Tout commence avec une illustration pleine page : une vue magnifique de la formation rocheuse unique, avec ces deux disques découpés qui permettent d’accéder au monastère de l’Ordre du Cratère. Par la suite, il prend tout son temps pour savourer les différents environnements : la chambre du grand lama avec ses bibliothèques et ses tapis, la cale de halage avec son gong avant et après sa destruction, l’architecture de l’extraordinaire cité subaquatique, l’ancienne salle sèche de réception, le grand complexe industriel pour exploiter la radioactivité, les plages avec leur sable blanc, la grande cale du vaisseau cargo.


Le plaisir de la narration visuelle s’amplifie lors de certaines séquences par l’implication et le plaisir évident de l’artiste à montrer ces mondes qu’il a imaginés. Le lecteur aime toujours autant voir Mercenaire, accompagné ici par Ky, chevaucher un dragon volant et parcourir dans un calme réconfortant de longues distances en silence, avec en arrière-plan des paysages naturels remarquables. Il éprouve une sensation très similaire quand Ky & Mercenaire se retrouvent pris comme passagers sur le dos d’un serpent de mer, derrière son cavalier abyssien. Le bleu de l’eau tire vers le vert émeraude, pour des cases de la plus belle eau. Comme à son habitude, l’artiste donne à voir la créature sous-marine dans sa longueur, sa sinuosité, son apparence monstrueuse et dangereuse, avec une consistance qui permet au lecteur d’y croire complètement. L’envol du pégase (cheval ailé) monté par Mercenaire dégage une élégance rare, même si le résultat s’avère moins glorieux. Non seulement ces images restent en mémoire, mais en plus l’artiste s’avère un excellent conteur visuel. La répugnante attaque des blattes génère un mouvement de recul chez le lecteur. La mise à mort de Syros, un être mythologique, est montrée de manière concrète et logique. Le vol du vaisseau cargo s’effectue au travers d’une suite de cases respectant une cohérence spatiale dans le déplacement.



Comme d’habitude, le lecteur sent que l’intrigue passe au second plan dans son esprit, totalement séduit par la narration visuelle. Il ne peut pas s’empêcher de constater que le scénariste met à profit deux ou trois astuces bien pratiques. Les fameux êtres mythologiques s’avèrent être très sensible aux ultrasons, et les Abyssiens ont sous la main des armes à ultrason aux moments les plus critiques. Pour pouvoir passer d’un monde à l’autre, Ky & Mercenaire doivent porter leur armure médiévale métallique, ce qui fait craindre une noyade rapide lors des séquences sous-marines, or il se trouve toujours des circonstances bien opportunes qui leur permettent de s’en sortir facilement. Sans oublier le fait que sous l’eau se trouvent toujours des espaces conçus pour des êtres humains respirant de l’air. Une fois augmentée la suspension consentie d’incrédulité par le lecteur, ces détails passent à l’arrière-plan, et l’aventure reprend ses droits. Ky & Mercenaire partent pour une mission consistant à récupérer un cristal radioactif pour soigner le grand lama, et ils se retrouvent à devoir lutter contre les êtres mythologiques menés par leur roi Polyphème XIV, et à sauver une communauté de l’anéantissement. Ils doivent improviser avec les moyens à leur disposition, générant une tension narrative et un suspense irrésistibles.


Un tome de plus pour la série, une nouvelle aventure pour Mercenaire : le lecteur ne boude pas son plaisir. La narration visuelle l’emmène toujours rapidement dans cet autre monde, à côtoyer des créatures fantastiques (des tritons), avec un mélange de mythologie (il est question de l’Olympe), et de science-fiction (des aéronefs futuristes, des cristaux irradiés). Le créateur sait amalgamer ces ingrédients dans une intrigue cohérente, jouant avec les conventions du genre, et quelques-uns de ses artifices, pour un divertissement de haute volée. En y repensant, le lecteur constate que Vicente Segrelles continue de jouer avec ces conventions dont il est très conscient. C’est ainsi qu’une fois encore la victoire est attribuable aux actions d’une femme, à ses compétences en pilotage, et son savoir scientifique. En filigrane, il est question d’épuration ethnique, d’extermination, d’exode imposé, de défaitisme face à la maladie, de civilisation étant arrivé à la fin de sa période de vie, et de défense des plus faibles.



mardi 6 juin 2023

Le Mercenaire T10 Géants

Oui, un ravalement de façade s’impose. Ta beauté légendaire s’est fanée.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire T09 Les Ancêtres disparus (1997). La première édition de ce tome date de 1999, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Géants.


Nan-Tay et Mercenaire sont partis pour une nouvelle mission. Au cours du voyage, ils se reposent à la lueur d’un feu de bois, adossés chacun à un rocher, un petit lac à côté, et leurs deux dragons allongés paisiblement. Elle explique que ce qu’elle préfère quand on voyage, c’est se reposer à la lueur d’un feu de bois et écouter des récits fantastiques. Elle se souvient quand son grand-père lui racontait des contes. Elle adorait ceux avec des géants. Quelle nostalgie. Mercenaire lui répond qu’il en connaît quelques-uns qu’elle n’a jamais entendus, sur des géants. Elle lui indique que ça lui ferait très plaisir de les entendre. Il commence : alors voilà, c’était une sombre histoire de kidnapping… Une halte sur le chemin : Mercenaire a accepté une mission. Il se trouve à pied d’œuvre, en haut d’un escalier, avec un point en pierre devant lui, qui mène à l’entrée gigantesque d’un château fort de géant. Il a revêtu son armure, et il ajuste la plaque faciale sur son heaume. Il sait qu’il doit disposer cent sous dans un panier pour entrer. Il se demande jusqu’où le mènera cette mission. Il s’avance vers le point levis. Il frappe un énorme gong avec un maillet. Le pont-levis s’abaisse. Il vide la bourse contenant les cent sous dans la panière et celle-ci s’élève, déclenchant un mécanisme qui actionne l’ouverture de la porte. Il pénètre dans le hall.



Après ce premier souvenir, Mercenaire enchaîne avec le deuxième : Trois vœux. Au cours d’un autre voyage, il passe la nuit au milieu de ruines à demi englouties par le sable du désert, abrité sous une arche accolée à un mur en pierre, son dragon à ses côtés. Il se rend compte qu’à trois mètres de lui, se trouve un anneau dans le sol. Une entrée secrète peut-être ? Il accroche la longe de son dragon à l’anneau, et la bête tire jusqu’à soulever l’épaisse dalle qui permet d’accéder à une immense salle souterraine dans laquelle il fait jour, à la grande stupéfaction de Mercenaire qui ne comprend comment il peut en être ainsi. En plus, il y a un cadavre, ça commence à l’inquiéter. Il a l’impression d’entendre quelqu’un : il tourne la tête pour regarder autour de lui et il découvre un petit personnage en train de gesticuler dans une bouteille en verre fermée par un bouchon. Il ôte le bouchon, et le petit personnage devient un géant de plusieurs mètres de haut, jouissant d’être enfin libre, après sept cent cinquante trois ans passés dans ce maudit flacon. Endora : après cette rencontre avec un génie, au cours d’une autre mission, Mercenaire chevauche sur son dragon et il arrive devant un géant ailé armé d’une épée se tenant au sommet d’une tour. Il l’attaque avec son arbalète.


Ky n’est pas là, Nan-Tay non plus à part pour la première et la dernière page, et le lecteur ne sait pas comment elle s’en est sortie de sa mission qui l’avait amené à se séparer de Mercenaire dans le tome précédent. Ici, il découvre quatre histoires courtes, autant de rencontres avec un géant, ou une géante, dans des aventures datant d’avant qu’il ne rejoigne la communauté du monastère de l’Ordre du Cratère, sans lien avec ses aventures précédentes. Le lecteur a pris l’habitude depuis le tome sept que l’auteur conçoit sa série comme une suite d’aventures à la continuité lâche, sans forcément de reprise d’un fil narratif d’un album au suivant, ou de développement d’une intrigue secondaire amorcée dans le tome précédent. La construction du présent tome peut déconcerter : une page d’introduction, une page de conclusion, et entre les deux quatre missions, la première comptant huit pages, la deuxième sept pages, la suivante seize pages et la dernières treize pages. Il n’y a aucun indice qui laisserait à penser qu’elles pourraient avoir des conséquences pour les intrigues des albums suivants. Elles n’engendrent pas d’incidence sur Nan-Tay, et elles ne viennent pas développer la personnalité de Mercenaire, au-delà de ce que le lecteur sait déjà de lui, si ce n’est l’existence d’un sens de l’humour discret et second degré.



Le lecteur met de côté ses espoirs de voir les différents fils narratifs continuer à construire une intrigue globale sur l’ensemble de la série, constat déjà effectué dans les tomes précédents, et il se laisse bien volontiers emmener dans ces nouvelles. Il est tout de suite transporté ailleurs avec ce coucher de soleil aux couleurs violettes, et cette herbe tendre et fournie sur laquelle se sont installés les deux voyageurs. Dès la deuxième planche, il se retrouve devant un de ces châteaux fortifiés en pierre dont l’artiste a le secret : un pic rocheux qui a été partiellement évidé pour construire les pièces accueillant les habitants, une forteresse qui met à profit une formation géologique naturelle, avec un côté sur la mer, totalement inaccessible. Un accès qui se fait par un pont étroit en pierres : le lecteur aimerait bien pouvoir visiter ces lieux. Son envie va grandissante en découvrant le pont-levis, la salle du trône, ce dernier étant en pierre également, même si les marches sont difficiles à gravir car adaptées à un individu de plus quatre mètres de haut. La deuxième histoire offre au lecteur une déambulation dans un palais oriental, le sable du désert tapissant le sol. L’artiste prend plaisir à reproduire les spécificités architecturales de cette région du monde, et à accrocher des décorations correspondantes. Nouveau château fort pour la troisième histoire, moins montré, mais suivi par une descente littérale aux enfers, avec la lave et le trône de Satan lui-même. Comme à son habitude, Segrelles joue admirablement des nuances de couleur pour créer une ambiance lumineuse spécifique. Dernière histoire : une attente morose dans une lumière grise, pour une aventure qui se termine dans un nouveau palais, également différent des précédents.


Le lecteur découvre des situations visuelles marquantes dans chacune des histoires. La double chute de la première : quand Mercenaire tourne son visage vers le lecteur pour une révélation stupéfiante, puis quand le lecteur voit un aéronef s’envoler dans la dernière page, une touche d’humour qui prend par surprise, tout en s’inscrivant dans la mythologie de la série. La deuxième histoire montre que le pauvre génie prend progressivement conscience qu’il n’est pas assez astucieux pour avoir le dessus, ce qui donne lieu à quelques expressions de visage savoureuses. La troisième histoire débute avec trois pages splendides : Mercenaire arrive à dos de dragon devant le sommet d’une tour sur lequel est assis un géant ailé avec une épée pointe vers le bas, ses mains reposant sur sa garde : de la pure Fantasy. Par la suite, l’artiste s’amuse avec un dose d’humour macabre : l’effet des carreaux décochés par l’arbalète de Mercenaire, l’arme amenée par Mercenaire dans les enfers, et la chute. Dans la dernière histoire, il revient sur la place des femmes dans cette littérature de genre, avec une tribu de swats, des femmes guerrières ayant créé une société sans homme : l’auteur montre qu’elles savent se montrer aussi dépourvues de pitié que les hommes, et aussi stupides qu’eux dans leur capacité à détruire leur propre société.



Au travers de ces quatre récits, le scénariste nourrit ses intrigues avec des mythologies différentes, comme il l’a fait dans les albums précédents : des géants bien sûr, un génie oriental et une lampe (belle idée sur qui l’a emprisonné dans la lampe), les enfers avec son diable qui y règne, ou encore les amazones. La narration visuelle est toujours réalisée en couleur directe à la peinture à l’huile… jusqu’à la planche trente-quatre. Pourtant, s’il n’y prête pas attention, le lecteur n’y voit que du feu : aucune solution de continuité entre cette planche et la suivante, aucun effet de débauche de nuances permise par l’infographie, aucune sensation d’un utilisateur tâtonnant avec un nouvel outil, ou d’une technologie pas encore très performante. Le plaisir de lecture ne s’en trouve aucunement altéré. La qualité du rendu reste à l’identique, ainsi que le degré de finition : une transition parfaitement réussie.


Chaque nouveau tome constitue l’assurance de pouvoir accompagner Mercenaire dans de nouvelles aventures, nourries par des mythologies et des périodes historiques inattendues, s’intégrant toujours bien à cette version alternative du début du deuxième millénaire sur une Terre légèrement décalée. L’auteur tient la promesse du titre : des géants que Mercenaire rencontre dans quatre aventures différentes en solo. Il retrouve son rôle premier : accomplir des missions de sauvetage périlleuse, et bien rémunérées, pour sauver une belle jeune femme. La narration visuelle à la peinture à l’huile donne une consistance remarquable à chaque décor, chaque personnage. L’implication de l’artiste émane de chaque page pour des visions merveilleuses, parfois horrifiques, parfois humoristiques. Une série toujours aussi enchanteresse.