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jeudi 23 juillet 2026

Le nom de la Rose T02

Quel est le péché d’orgueil qui peut tenter un moine savant ?


Ce tome constitue la seconde moitié d’un diptyque adoptant le roman du même nom ; il faut avoir lu la première partie avant : Le Nom de la Rose - Tome 01 (2023). Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, et par Simona Manara pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comporte soixante-deux planches de bande dessinée. Il se conclut avec un article de trois pages, intitulé Spectator in fabula, Adapter le nom de la rose, écrit par Jean-Jacques Annaud, le dix-neuf novembre 2025.


Adso de Melk continue de rédiger ses mémoires : Que Dieu, la vierge bienheureuse et tous les saints du Paradis m’assistent à présent que je vais dire ce qui m’arriva. La pudeur, la dignité de mon état (vieux moine désormais dans ce beau monastère de Melk) me conseilleraient de très pieuses précautions. Mais je me suis promis de raconter, sur ces événements lointains, toute la vérité, et la vérité est indivise. Elle brille de sa propre évidence, et ne consent pas d’être réduite par notre honte. Qu’éprouvais-je ? Que vis-je ? De cela je me souviens : les émotions du premier instant furent dénuées de toute expression parce que ma langue et mon esprit n’avaient pas été éduqués à nommer des sensations de ce genre. Ô amour, fille de délices, un roi est pris à tes boucles ; murmurai-je en moi, et je fus dans ses bras… Et elle me baisa des baisers de sa bouche, et ses amours furent plus délicieuses que le vin et l’arôme de ses parfums… Ô seigneur, quand l’âme se voit ravie, alors la seule vertu est d’aimer, alors on savoure la vraie vie qu’après cette vie mortelle il nous reviendra de vivre auprès des anges dans l’éternité…



Après des étreintes indicibles et un sommeil délicieux, Adso s’assoupit. Il rouvre les yeux quelque temps après, et la lumière de la nuit s’est beaucoup affaibli. Il allonge sa main de côté et il ne sent pas le corps de la jeune fille. Il tourne la tête : elle n’est plus là. Il se revêt presque fiévreusement. Il aperçoit alors le paquet que la fille a abandonné dans sa fuite. Il le déroule et sur le moment il ne comprend pas ce qu’il y a dedans. Puis il comprend : parmi les caillots de sang est devant ses yeux un cœur de grande dimension. Un voile sombre descend sur ses yeux, une salive acidulée lui remplit la bouche, il pousse un hurlement et il tombe comme un corps mort tombe. Adso revient à lui au moment où quelqu’un lui humecte le visage. Guillaume de Baskerville se tient devant lui et il lui demande ce qui lui est arrivé, pour qu’il le retrouve à avoir volé des abats dans la cuisine. Adso bafouille quelque chose à propos du cœur, et son maître le rassure : Quel homme pourrait avoir un cœur aussi gros ? C’est un cœur de vache, ou de bœuf plutôt. Et il souhaite savoir comment il est parvenu dans les mains du moinillon. À ce point-là, oppressé par les remords, Adso fond en larmes et demande qu’il administre le sacrement de la confession. Il lui raconte tout sans rien lui cacher.


Il est fort probable que le lecteur dispose d’une connaissance préalable à sur l’identité du meurtrier et sur les modalités du crime, que ce soit par la lecture du roman originel ou par le film de 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery et Christian Slater. Du coup, son intérêt réside dans la manière dont l’adaptateur va donner sa vision de l’œuvre. Outre les anecdotes sur la réalisation du film, dans sa postface, Annaud évoque sa passion pour le roman de Umberto Eco (1932-2016) : Ce livre invraisemblable, savant, provocateur et malicieux, une chose improbable ne pouvant intéresser que quelques hellénistes attardés comme lui, amateurs de cabinets de curiosités et intrigués par les querelles religieuses du XIVe siècle. Plus loin, il raconte que Eco était horrifié à l’idée de voir confier le rôle principal à Connery, lui voyant plutôt Max von Sydow (1929-202, alors trop âgé), et la détermination d’Annaud à donner plus d’importance à la désirable prostituée du village des affamés. Il conclut son texte avec le paragraphe suivant : Bienvenues sont donc toutes les interprétations, les distorsions, les visualisations contradictoires suscitées par l’œuvre première. Il continue : c’est le discours défendu dans l’œuvre ouverte, du vénéré maître Umberto. Autant de livres, de films, d’interprétations, de perceptions, de variations de BD, d’opéras et d’opérettes que de lecteurs et de spectateurs.



Ainsi éclairé, le lecteur se sent déculpabilisé de pouvoir apprécier cette version pour Milo Manara plus que pour Eco, de trouver son plaisir dans les dessins, plutôt que de se placer dans une posture offusquée que l’adaptation ne restitue pas toute la richesse de l’œuvre originelle. Il sent bien de temps à autre que le bédéaste peine à se montrer complet : les controverses théologiques en alternance de champ et contrechamp des interlocuteurs, ou la motivation profonde du coupable, le sens du titre de l’ouvrage, ou encore l’inspiration tirée des Prisons imaginaires de Giovanni Battista Piranesi (1720-1778, Piranèse) auquel Manara avait rendu hommage dans Piranese, la planète prison (2002). Le dessin élégant aux traits de contour légers fait des merveilles pour a reconstitution historique et la consistance des lieux. Le lecteur se retrouve à nouveau transporté dans cette abbaye isolée, vivant au rythme des saisons, en l’occurrence la couche de neige alors que les deux personnages principaux effectuent leurs relevés pour repérer la position de chaque pièce, le brouillard matinal devenu un linceul lactescent qui enveloppait tout le plateau, l’incendie final qui éclaire tout le domaine. En passant, il peut relever le soin apporté dans un détail ou un autre, par exemple ce bâtiment sur pilotis en page seize pour compenser la déclivité du terrain. Tout du long, il constate l’investissement de l’artiste dans les éléments architecturaux : le tunnel évoquant des catacombes avec ses crânes sur les étagères creusées dans la roche, la grande pièce dans le bâtiment des bains, l’immense hauteur sous plafond de certaines pièces de la bibliothèque avec la charpente apparente, la salle capitulaire avec ses sévères sièges en bois, les stalles de bois dans le chœur de l’église aux dimensions impressionnantes, et les ruines de l’abbaye quelques décennies plus tard.


Sans grande surprise, le bédéaste ouvre cette deuxième partie avec Adso très âgé prenant un moment pour savourer ses souvenirs : la belle jeune femme s’offrant à lui, sa première expérience, et deux pages d’un érotisme doux avec une femme mince et gracieuse dont il a le secret et qui a fait sa renommée. Puis il emmène le lecteur à la suite de Baskerville et Adso, dans différentes parties de l’abbaye et de son domaine, avec une sensation d’immersion formidable. Régulièrement la narration visuelle apporte une diversité opportune et organique servant le récit. Première occurrence : Adso voit le visage de la jeune femme dans les branches d’un arbre dénudé qui forment sa chevelure, puis dans les ondulations du paysage qui évoquent ses courbes. En page vingt-huit, le dessinateur réalise quatre illustrations évoquant des dessins d’époque pour mettre en images la recette d’un philtre d’amour. Il y a également les traits de contour estompés par le brouillard, la danse des démons des légions de l’enfer, grotesques et obscènes, la magnifique page entre rêve et cauchemar d’Adso assoupi pendant les prières de matines, les couleurs de l’incendie. La narration quitte alors le domaine du reportage factuel pour se teinter de la subjectivité d’un des protagonistes, sans oublier quelques moments particuliers comme l’arrivée de la légation avec le cardinal Bertrand du Poggetto, ou des évocations de la Cène.



En fonction de son horizon d’attentes et de ses a priori, le lecteur doit faire preuve d’efforts plus ou moins importants pour accepter les partis pris du bédéaste pour son adaptation. Il se montre moins sous l’influence de Jorge Luis Borges (1899-1986) pour le rendu visuel de la bibliothèque, et il se trouve obligé de condenser les considérations théologiques. D’un autre côté, il les prend bien en compte pour restituer les antagonismes sous-jacents des moines entre eux et avec la légation du cardinal. Le lecteur peut se faire une idée des divergences de points majeurs de la Foi catholique, des conséquences très concrètes pour les religieux vivant selon le credo et la règle, des risques mortels sanctionnant des propos hérétiques. Du fait de la construction du récit, il voit Guillaume de Baskerville comme le héros, à travers les yeux de son disciple. Il s’investit plus ou moins dans l’enquête proprement dite en fonction de ce qu’il en connaît déjà. Il identifie le thème de la censure, des ouvrages interdits, de la connaissance à jamais perdue (l’ouvrage La poétique d’Aristote, -384 à -322, et sa partie traitant de la comédie à jamais perdue), l’importance des émotions et des passions visibles dans les réactions du jeune Adso, la destruction accompagnant les comportements fanatiques, que ce soient ceux de l’inquisiteur Bernard Gui ou ceux du moine vénérable Jorge de Burgos.


La maxime veut que : Adapter c’est trahir. Ici, elle pourrait prendre la forme de : Adapter, c’est réduire. Qu’il ait lu le roman d’Eco ou vu le film d’Annaud, ou découvert cette œuvre par le truchement d’une autre adaptation, le lecteur vient à celle-ci avec ses propres attentes : les dessins élégants de Manara, l’enquête à la Sherlock Holmes, les enjeux théologiques d’une époque révolue, la découverte de la complexité du monde par une jeune novice, etc. Il sait que le bédéaste aura fait des choix, ne pouvant intégrer la richesse de l’œuvre originale dans seulement une centaine de planches. L’adaptateur parvient à respecter l’esprit du roman et les interactions de ses différentes dimensions. Le bédéaste réalise des planches mémorables, avec un narration visuelle élégante.



mercredi 22 janvier 2025

Le nom de la rose - Livre premier

Les images marginales prêtent souvent à sourire, mais à des fins d’édification.


Ce tome est le premier d’un diptyque formant l’adaptation en bande dessinée du roman du même nom, paru en 1980, d’Umberto Eco (1932-2016), ayant fait l’objet d’un film en 1986, réalisé par Jean-Jacques Annaud, avec Sean Connery (1930-2020) et Christian Slater dans les rôles principaux. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Milo Manara pour l’adaptation et les dessins, par Simona Manara pour les couleurs, avec une traduction de Jean-Noël Schifano conformée à la présente adaptation graphique par Aurore Schmid. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Il se termine par un cahier de recherches graphiques de sept pages.


À pic sur une boucle du Danube, à proximité de Melk, se dresse le très beau Stift, un monastère plus d’une fois restauré au cours des siècles. L’écrivain s’y rend vers la fin août 1968 pour dénicher quelque trace d’un manuscrit ancien – naturellement. Il en avait trouvé mention dans un livre dû à la plume d’un certain abbé Vallet. Le livre s’intitulait Le manuscrit de Dom Adson de Melk, traduit en français d’après l’édition de Dom J. Mabillon, et on le lui mit dans les mains à Prague, le 16 août 1968. Dans l’attente d’une personne chère, il rédigeait presque d’un seul jet, une traduction sur ces grands cahiers de la papeterie Joseph Gibert, où il est si agréable d’écrire avec une plume douce. Six jours après, les troupes soviétiques envahissaient la malheureuse ville. En suivant un parcours hasardeux, il parvint à atteindre la frontière autrichienne à Linz. De là, il se dirigea vers Vienne, où il rejoignit la personne attendue, et ils remontèrent le cours du fleuve. Avant d’arriver à Salzbourg, une nuit tragique, dans un petit hôtel sur les rives du Mondsee. La personne avec qui il voyageait disparut en emportant dans son bagage le livre de l’abbé Vallet. Il ne lui resta ainsi qu’une série de cahiers écrits de sa propre main et un grand vide dans le cœur.



Quelques mois plus tard à Paris, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, il trouvait les Vetera Analecta auxquels faisait référence Vallet. Inutile de dire qu’ils ne contenaient aucun manuscrit d’Adso ou Adson de Melk. Il en serait probablement encore à se demander d’où pouvait bien venir l’histoire d’Adso de Melk si, en 1970, à Buenos Aires, ne lui était aussi tombé dans les mains un opuscule de Milo Temesvar, trouvé sur les étagères d’un petit libraire antiquaire dans la Corrientes. Il s’agissait de la traduction introuvable de l’original en langue géorgienne du De l’utilisation des miroirs dans le jeu des échecs, et, à sa grande surprise, il y lut de copieuses citations du manuscrit d’Adso, sauf que la source n’en était pas Vallet, mais bien le père Athanasus Kircher. Les épisodes auxquels il se référait étaient absolument analogues à ceux du manuscrit trouvé par Vallet. C’est ainsi que l’écrivain se sent libre de raconter par simple goût fabulateur, l’histoire d’Adso de Melk, si glorieusement éloignée du temps présent parce que c’est là une histoire de livres, non de misères quotidiennes, et sa lecture peut incliner à réciter avec le grand imitateur A. Kemois : In omnibus requiem quaesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cim libro. (J’ai cherché le repos partout et ne l’ai trouvé que dans un coin avec un livre.)


Adapter le roman le plus célèbre d’Umberto Eco en bande dessinée constitue un défi impressionnant, et le lecteur est fort aise de découvrir que c’est un bédéiste chevronné qui se donne ce défi. Cet écrivain sait conjuguer une intrigue en forme de polar médiéval, révélateur de facettes de la société de l’époque, avec des questionnements philosophiques, un regard d’historien et une savante contextualisation, encore enrichi par d’élégantes métaphores. Une seule certitude : l’adaptation d’une telle œuvre ne peut que perdre en densité du propos de l’auteur, tout en s’y heurtant. De fait, le lecteur voit bien deux ou trois passages au cours desquels l’adaptateur se trouve confronté à la nécessité de transmettre une énorme quantité d’informations en respectant le style de l’écrivain, à la fois dans sa langue et dans la forme, en l’occurrence quel personnage parle. Cela commence avec le prologue dans lequel l’écrivain évoque le processus par lequel il a mis la main sur les mémoires d’Adso de Melk : un texte courant d’un cartouche à l’autre, avec de magnifiques illustrations, le monastère se reflétant dans la rivière, l’écrivain s’adressant au lecteur, le même prenant des notes, un char dans les rues de Prague, puis un fac-similé d’une gravure ancienne dans laquelle un moine se tient à son scriptorium. Cette sensation réapparaît chroniquement face à un phylactère occupant plus de place que le dessin dans une case.



Le principe de reprendre des portions du texte original revient en page cinquante-quatre le temps de trois pages, puis de deux autres un peu plus loin. L’artiste passe en mode illustration avec des traits de contour ténus et assurés. Il s’agit d’évoquer la vie du moine Salvatore : de son village natal où les champs pourrissaient tandis que l’atmosphère était viciée par miasmes mortifères, jusqu’à une vie de vagabondage au sein d’une bande de déshérités suivant frère Paul, un boiteux qui se vantait d’avoir eu directement du Saint-Esprit, la révélation que l’acte charnel n’était pas péché. Le lecteur ressent de l’empathie pour ce pauvre homme, ballotté par les circonstances de sa naissance, soumis à la réalité de grands mouvements sociaux, qu’il est incapable de discerner, encore moins de nommer. Puis vient l’histoire d’Ubertin de Casale qui se mêle aux personnes qui suivent le prédicateur Fra Dolcino. À nouveau, l’empathie fonctionne, et le lecteur perçoit l’histoire personnelle d’un individu défavorisé par les circonstances de la naissance. Les dessins apparaissent également d’une incroyable délicatesse, et d’une grande élégance, autant de miniatures permettant au récit de s’incarner, au lecteur de voir de vrais êtres humains qui souffrent tout en espérant un avenir meilleur.


Avec un peu de recul, le lecteur perçoit les éléments historiques référencés, sans être toujours explicités. Durant ces deux séquences consacrées à la vie de deux moines, sont évoqués la pauvreté du peuple, les prédicateurs franciscains, le pape coupable de simonie, la croisade des Pastoureaux de 1320 (une insurrection populaire), le règne de Philippe V, une croisade contre des hérétiques, différentes hérésies religieuses. Au début du récit, Guillaume de Baskerville évoque son métier d’inquisiteur, et Adso évoque la chrétienté divisée entre l'autorité du pape Jean XXII et celle de l'empereur Louis IV du Saint-Empire. En fonction de sa familiarité avec cette époque, le lecteur peut éprouver le besoin de se renseigner plus avant, ou alors il soupire d’aise en voyant ce contexte clairement exposé et utilisé avec intelligence. De son côté, Milo Manara réalise des dessins d’une minutie exquise pour donner à voir cette époque, à la fois dans les tenues vestimentaires, et dans les ustensiles divers et variés, que ce soit dans la cuisine, dans la bibliothèque ou encore dans l’herboristerie. Le lecteur se régale de ces images délicates et précises, donnant à voir les lieux tels qu’ils sont perçus par le jeune Adso.



Une fois passé les trois pages de prologue, le lecteur découvre une page dense de contexte historique, Louis IV et Jean XXIII, la position des Franciscains par rapport au pape, la pauvreté du Christ comme vérité de Foi. Puis la narration passe en mode direct, et le lecteur se retrouve à grimper la pente enneigée d’un chemin pour rallier l’abbaye, dans des teintes grisées, un temps de neige. Page onze : une vue en contrebas de la gigantesque abbaye, dans un dessin en pleine page à couper le souffle. Très conscient des décors exceptionnels, l’artiste s’investit dans leur représentation, dans des dessins en pleine page, ou occupant deux tiers d’une page, magnifiques. Le lecteur ralentit consciemment son rythme pour savourer une vue générale en plongée oblique sur le domaine de l’abbaye et son mur d’enceinte, la vision de l’église et de son tympan historié, un immense couloir avec une hauteur sous plafond de trois ou quatre étages, la cuisine avec tous les servants en activité, le scriptorium avec les moines au travail, l’herboristerie, etc. Comme dans le film de Jean-Jacques Annaud, l’abbaye devient un personnage à part entière, surprenant, écrasant par sa taille, tolérant l’activité des hommes en toute indifférence.


L’adaptateur met en scène l’enquête en elle-même : le constat des décès, l’examen des cadavres, la recherche d’indices, les phases de déduction, dans un registre naturaliste, dont sourd une inquiétude générée par le caractère factuel des constats et l’incompréhension de ce qui motive le coupable, ainsi que l’absence d’explication rationnelle de la cause de la mort. Le lecteur ressent la mécanique du polar : à la fois la dimension ludique de comprendre comment les cadavres peuvent se retrouver à ces endroits, à la fois la dimension sociale et historique car le contexte est spécifique et les meurtres touchent aussi bien les simples moines que les responsables. Le lecteur sent bien au fond de lui-même que l’auteur se joue de lui, entre les indices insuffisants pour pouvoir anticiper les révélations, et ce mystère autour d’une bibliothèque. En effet, la présence de livres au sein d’une histoire produit automatiquement une mise en abîme. Il y a déjà ce nom très particulier de Baskerville qui fait penser à une enquête de Sherlock Holmes : Le chien des Baskerville (1902). Il y a également cette bibliothèque dont l’accès est réglementé, et une zone interdite, induisant un questionnement sur les effets produits par la lecture sur les moines. En sus du questionnement sur le rire dans la foi catholique, la contemplation des petits personnages dessinés par Adelme d’Otrante, la première victime, qui attire l’attention des moines. L’un d’eux en parle en les qualifiant d’images marginales, une formulation évoquant les Marginals de Sergio Aragonés, petits dessins fourmillant dans les marges du magazine MAD.


Découvrir Le nom de la rose, par cette adaptation en bande dessinée : une bonne idée, car Milo Manara met tout son savoir-faire au service de ce récit, sans en occulter de facettes. Le lecteur commence par assimiler le contexte historique du récit, puis il se retrouve aux côtés d’Adso, jeune moine, accompagnant Guillaume de Baskerville, moine confirmé. Les pages sont magnifiques, faisant honneur tant à la reconstitution historique, qu’aux décors saisissants. Qu’il connaisse l’intrigue ou non, le lecteur prend rand plaisir à lire, bien au chaud, cette enquête dans cette abbaye sous la neige. Du grand art.