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mardi 1 août 2023

Le mercenaire T14 Le jour ultime

Dans l’espace infini, le temps n’a aucun sens.


À la fin du tome trois de l’intégrale parue en 2021/2022, l’éditeur a recueilli des récits réalisés par Vicente Segrelles. Tout d’abord une histoire en prose de quarante-sept pages, une nouvelle dont le texte est imprimé sur chaque page de gauche, avec une illustration en pleine page sur celle de droite. Cette nouvelle porte le titre de Livre quatorzième : Le dernier jour. Vient ensuite une bande dessinée de dix pages, intitulé La preuve, mettant en scène Mercenaire dans une mission. Puis une bande dessinée de huit pages, intitulée C’était écrit, un récit de science-fiction post apocalyptique. Cette partie se termine par vingt-cinq illustrations en pleine page, sans aucun texte, réalisées par Segrelles, dont une dizaine correspondant à une couverture des tomes de la série Le Mercenaire. Ce tome fait suite à Le mercenaire T13 La délivrance 2.


Le ciel, d’un bleu foncé intense, était limpide et serein. La lune illuminait la grande plaine glacée de tons bleutés, un vent glacial et doux léchait la neige, recouvrant la glace au rythme d’un murmure sifflant. Dans quelques heures, le soleil se lèverait. Nan-Tay était inquiète. Le Mercenaire aurait dû rentrer il y a plusieurs heures déjà au monastère, et il n’avait pas encore donné signe de vie. Un lampadaire éclairait la silhouette de la jeune guerrière. Elle se trouvait sur les remparts, tout en haut de la muraille circulaire qui encerclait le cratère mineur. Depuis les travaux de rénovation, on n'utilisait plus l’entrée du cratère majeur, celle qui passait sous la cascade. Nan-Tay n’était pas de garde cette nuit-là, l’inquiétant retard du mercenaire l’avait poussée jusqu’aux remparts, ainsi elle avait fini par remplacer un des deux moines postés à cet effet. Comme tous les habitants du cratère en service, elle portait plastron et spalières. Suite aux dernières informations parvenues, la garde avait été renforcée. De là, elle pouvait clairement voir si quelqu’un approchait au loin. Nan-Tay scruta à nouveau l’horloge mécanique d’Arnoldo. Le mercenaire respectait toujours scrupuleusement le timing, avec une marge acceptable. Son retard ne présageait rien de bon.



La nouvelle de la résurgence de Claust avait choqué toute la communauté du cratère. Depuis une semaine, on le savait dans la cité des mages. On savait donc qu’à l’instant où il récupèrerait un semblant de pouvoir, ils seraient son premier objectif. Dans le but de confirmer cette information, le mercenaire s’était rendu sur place. Il voyageait sous couverture, vêtu comme un simple habitant du pays des nuages permanents, sans armure, mais avec un plastron et des spalières, comme le voulaient les nouvelles règles en vigueur au cratère. Sous sa selle des plus communes, il avait bien caché le nouvel arc inventé par Arnoldo, une arme puissante, peu encombrante, discrète et démontable en trois pièces, ainsi que quelques flèches et charges explosives. Il montait un dragon marron, l’un des seuls du Monastère. Ces animaux à la robe foncée étaient les plus répandus dans la vallée. Bien que sensiblement plus lents que les blancs, on estima qu’il était plus idoine pour cette mission.


De biens étranges retrouvailles entre le lecteur et cette série. Après tout, il pouvait bien s’être accommodé d’être resté sur le tome treize, surtout si son premier contact avec la série était postérieur au dernier tome paru en 2003, car il savait par avance qu’elle s’arrêtait avec ce tome il y a deux décennies. D’un autre côté, il sait qu’il va retrouver les personnages avec lesquels il a développé une forme de familiarité pendant treize tomes, même si leur personnalité n’a jamais été très développée. Il n'entretient pas forcément de grandes attentes quant à l’intrigue. Le personnage de Claust s’était retrouvé mis de côté depuis plusieurs tomes. La fin du tome treize avait ramené la situation globale à une forme de statu quo satisfaisant. En outre, il ne s’agit pas d’une bande dessinée, mais d’une nouvelle illustrée, un format bien différent. Mais vingt-quatre nouvelles illustrations de l’artiste, ça ne se refuse pas.



La plongée dans le texte permet de découvrir une écriture précise, essentiellement dans la description et dans l’action, correspondant en tout point avec la manière de raconter de Vicente Segrelles. L’auteur narre son histoire avec le souci de dire ce qui se passe, qui est le point central de la scène, et peut-être de citer un personnage secondaire et des figurants. Il précise à chaque fois le lieu où se situe l’action, avec ses principales caractéristiques, en s’appuyant parfois sur ce qu’en connaît déjà le lecteur des tomes précédents. Il utilise régulièrement les dialogues entre personnages, accélérant ainsi le rythme de la lecture. Le lecteur assimile bien que l’intérêt du récit réside essentiellement dans l’intrigue, car les réflexions des personnages se limitent à décrire ou expliquer l’action, parfois la nature des risques encourus, peu de ressentis, aucune réflexion analytique ou existentielle. Le récit tient les promesses faites dans l’introduction rédigée par l’éditeur : découvrir ce qu’il est advenu de Claust, connaître le destin de la communauté du monastère du Cratère, avec des conventions de genre mêlant Fantasy et science-fiction, les dragons volants et le retour des extraterrestres.


Bien évidemment le lecteur se repaît de chaque tableau accompagnant la page de texte en vis-à-vis. Il retrouve toute la maestria de l’artiste dans sa capacité à rendre compte des textures, à réaliser des illustrations en couleur directe, à imaginer des scènes mêlant spectaculaire et enchantement. Le lecteur soupire d’aise en découvrant la troisième : Mercenaire à dos de dragon volant, au-dessus d’une mer de nuages, avec des poursuivants gagnant du terrain et la cité sur un énorme plateau rocheux dans le lointain. La suivante montre un moment du combat qui s’en suit, alors que l’un des poursuivants chute vers la lave qui coule en contrebas. À plusieurs reprises, le lecteur se retrouve saisi par une vision impressionnante : le manteau de glace autour du cratère supérieur en train de se disloquer, la lave atteignant les étages supérieurs des tours du monastère, un énorme serpent de mer dont Segrelles a le secret, un vaisseau spatial. D’autres illustrations apparaissent plus convenues, en particulier quand elles se focalisent sur un personnage qui semble comme figé dans une position statique. De toute évidence, ces illustrations ne génèrent pas du tout le même effet qu’une narration visuelle en bande dessinée.



Le lecteur ressort de cet ultime chapitre, avec un goût de manque. Il a bel et bien retrouvé les personnages, et plus encore l’environnement qu’il a tant apprécié pendant treize tomes. L’auteur apporte une conclusion satisfaisante à sa série, en cohérence parfaite avec tout son déroulement. Les illustrations valent le déplacement. Pour autant, ce n’est pas une bande dessinée, et Vicente Segrelles n’est pas un aussi bon écrivain que bédéiste. Les illustrations permettent de fixer l’imaginaire du lecteur sur la vision de l’auteur, sans retranscrire le souffle de l’action.


La preuve. Mercenaire chevauche un dragon blanc au-dessus des flots tumultueux. Il arrive à sa destination : un énorme dôme circulaire posé sur un périmètre de colonnes massives. Il se pose à l’intérieur et il doit affronter un guerrier en armure chevauchant un serpent géant très agressif. Le lecteur soupire à nouveau d’aise : une vraie bande dessinée, des dessins magnifiques comme d’habitude, et une intrigue ramassée sur elle-même. Pour une fois, Mercenaire est bien le héros de son aventure, sans personnage féminin qui vienne jouer le premier rôle dans la résolution du conflit. Le scénariste s’amuse comme à son habitude à confronter un chevalier en armure du tournant du premier millénaire à des inspirations piochées dans différentes mythologies, comme la geste arthurienne et l’Égypte antique, avec une touche de science-fiction. Il s’agit d’une mission qui n’a pas d’incidence sur la continuité globale de la série. Pour autant, vol à dos de dragon, usage de l’arc, phénomène spectaculaire : tout y est pour le plus grand bonheur du lecteur.



C’était écrit. Un sous-marin avance silencieusement dans des eaux peu profondes, longeant des gratte-ciels immergés, les ruines inondées d’une grande mégapole. Le submersible fait surface. Son commandant demande à la radio s’il a établi un contact : négatif. Il se rend à l’évidence : cela fait des mois passés à chercher un signal. Ils doivent être les seuls survivants. Le radio l’interpelle : il vient de capter un signal, vraisemblablement un autre sous-marin. Segrelles maîtrise l’art de la nouvelle, avec une histoire assez développée, une tension présente dès la deuxième page. La narration visuelle s’inscrit dans la même veine que celle de la série Le mercenaire, appliquée à une version d’anticipation du monde réel. Une histoire qui se lit toute seule, avec plaisir, une variation sur une histoire très classique d’anticipation, après une guerre mondiale.


Le lecteur termine avec les vingt-cinq illustrations en pleine page, conscient qu’il s’agit d’une sélection des couvertures du Mercenaire et diverses autres illustrations des mondes de Fantasy de Vicente Segrelles. Une manière de plonger une dernière fois dans ses univers et de lui faire ses adieux.



mardi 25 avril 2023

Le Mercenaire T07 Un rêve inquiétant

Tôt ou tard, on doit rendre compte aux dieux. Souvenez-vous en.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire T06 Le Rayon mortel (1994). La première édition de ce tome date de 1995, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Un rêve inquiétant.


Mercenaire chevauche un grand dragon blanc aux amples ailes. Ils volent au-dessus de la mer, avec la silhouette d’une île dans le lointain. Bien protégé dans son armure, Mercenaire lit la carte qui lui a été remise pour accomplir sa mission : cette île ne figure pas dessus malgré sa grande taille. Bizarre. Pour autant, il cherche de l’eau pour lui et sa monture, et il décide de s’y arrêter. Ils approchent des rives, passant par-dessus des récifs, franchissant la légère langue de brume, et parvenant à l’orée d’une vaste et dense forêt. Les troncs sont tellement resserrés que le vol du dragon en devient impossible : Mercenaire décide de continuer à pied. Il fait atterrir son dragon sur les rives d’un petit lac avec une chute d’eau. Le dragon se désaltère et Mercenaire remplit sa gourde. Soudain, il entend un cri poussé par une voix humaine. Il décide d’aller investiguer. Il tire son épée de son fourreau et avance prudemment. Il découvre une autre clairière et repère l’entrée d’une caverne avec une toile d’araignée sur tout le pourtour. Il en déduit que l’araignée doit être démesurée. Une voix s’élève en provenance de la toile.



Mercenaire joue habilement de son épée pour tailler dans la toile d’araignée et libérer la personne qui s’y trouve. Il découvre une jeune femme pourvue d’ailes diaphanes. Elle est inconsciente : il en déduit qu’il est arrivé trop tard. Un bruit se fait entendre en provenance de la caverne et l’araignée gigantesque commence à en sortir. Mercenaire abat son épée et tranche une patte en même temps que la tête. Il continue à entendre un bourdonnement : il en déduit qu’il n’est pas seul. Il entend que ça bouge derrière lui : il se retourne vivement et devine une autre femme ailée qui se cache derrière un tronc d’arbre. Il lui enjoint de se montrer en la rassurant : il ne lui veut aucun mal. Elle lui répond sans bouger les lèvres : elle l’a vu sauver sa sœur. Elle est troublée : il ressemble à un roi-insecte, avec un visage humain. Elle ne sait que faire. Il lui confirme qu’il est un humain normal et que malheureusement sa sœur est morte. Elle le rassure : elle n’est que paralysée, ce qu’elle vérifie en soulevant sa paupière pour regarder son œil. À son tour, il lui explique qu’il pourra échapper aux insectes humanoïdes grâce à son dragon qui vole et le transporte. Elle l’avertit que les insectes s’en sont emparé et qu’ils le mangeront : ils mangent tout. Mercenaire lui déclare qu’il faut le sauver : elle lui propose un plan un peu étrange.


Voilà qui est fort déconcertant : une aventure qui commence sans explication, sans exposition de la nature de la mission de Mercenaire. Un atterrissage sur une île qui n’est pas sa destination, une rencontre avec une créature féérique puis avec des créatures monstrueuses, un combat gagné par la ruse, un autre monstre dont seule un tentacule est visible… Le lecteur reprend pied quand Mercenaire chute de la falaise et manque d’être avalé tout cru par un monstre marin qui ressemble à ceux croisés dans les tomes précédents. Mais il perd derechef toute constance avec l’apparition de Claust, un personnage récurrent, dans une séquence qui semble sans queue ni tête. La suite s’avère tout autant déconcertante, comme une succession de courtes aventures, la principale se déroulant sur moins de vingt pages. Le lecteur passe de séquence en séquence, cherchant à établir le fil directeur de cet album dont la première édition en français portait un autre titre : Un rêve inquiétant. Il se demande effectivement s’il ne faut pas y voir une fugue onirique plutôt qu’une intrigue en bonne et due forme. Peut-être que le scénariste disposait de bouts d’idée qu’il a enfilés pour obtenir la pagination requise. Ou qu’il s’est laissé guider par l’inspiration du moment jusqu’à atteindre le nombre de pages requis pour un album ?



D’un autre côté, le lecteur retrouve dès la première page les qualités de la narration visuelle qui constitue une grande partie de son horizon d’attente. Le vol du dragon est majestueux, avec ses ailes amples, son corps solide, visiblement capable de supporter le poids de Mercenaire en armure, et les vagues de la mer en dessous. En trois cases, le ton de l’aventure est donné et le lecteur ne demande qu’à accompagner le héros dans la découverte de lieux surprenants. Un peu plus loin, il sourit quand Andolfo de Vinci évoque justement l’importance de la charge alaire de Mercenaire qui teste une de ses inventions, et qui lui recommande de plonger en piqué sans hésiter pour atteindre une bonne vitesse, comme un clin d’œil au vol du dragon. Tout du long, le lecteur se délecte des visions offertes par les cases : la jungle dense, la cascade, les femmes ailées, bien peignées comme il se doit, les insectes humanoïdes avec leurs mandibules et leur carapace, les eaux agitées venant battre le pied d’une falaise, la tour à partir de laquelle Mercenaire se jette dans le vide pour tester ses ailes, le dragon s’échouant sur une plage de nuit, un volcan commençant à entrer en action, un tsunami, et des éléments bien plus surprenant encore.


Effectivement, l’artiste semble s’être fait plaisir à dessiner ce qui l’inspire, des aventures extraordinaires dans un monde vaguement moyenâgeux et des îles recelant des surprises indicibles. Après tout qu’importe si l’enchaînement des séquences dégage un parfum d’artificialité. Les composantes constitutives de la série sont garanties : un valeureux héros peu communicatif, bien protégé dans son armure, sauvant une demoiselle en détresse (enfin presque, une jeune femme ailée), des monstres à pourfendre sans se préoccuper de savoir s’ils disposent d’une intelligence encore moins d’une personnalité, de la bravoure, de la résilience, et aussi une compréhension de ce qui se passe qui place le héros au-dessus de la mêlée. En outre, l’artiste ne se fait pas juste plaisir à peindre avec entrain. Sa narration présente une fluidité et une évidence remarquables. En créateur complet, il alloue l’espace qu’il souhaite à chaque action. Mercenaire ayant impressionné les insectes humanoïdes, ceux-ci le conduisent devant le roi-insecte sur son trône. L’auteur régale le lecteur avec une vue des murailles devant le palais, avec l’approche dans la salle du trône dans une page de cinq cases culminant avec le roi et son épée entre les jambes, le combat en deux pages, un plan fixe de Mercenaire en train de chuter le long de la paroi verticale de la falaise. Il consacre des cases occupant les deux tiers d’une page à des vues à couper le souffle. Un spectacle d’une grande qualité.



Le lecteur remarque rapidement que, plus encore que dans les tomes précédents, l’artiste effectue un travail particulier avec sa palette de couleurs. Chaque séquence dispose de sa tonalité propre de couleur. Cela devient une évidence avec le rose qui infuse chaque case lors du test des ailes de vol inventées par Andolfo de Vinci. Cette approche prend également tout son sens avec le vert s’imposant dans toutes les cases quand Mercenaire pénètre dans le rayon lumineux. Le lecteur se fait également la remarque que l’auteur semble s’amuser discrètement avec des détails. Il y a bien sûr l’étonnement de la femme ailée sur le mode de communication très limité de Mercenaire, ou l’air ahuri du marin pointant du doigt le tsunami. Le lecteur sourit en voyant que Nan-Tay porte son épée, pendante entre les deux jambes, comme le roi-insecte, étrange écho visuel phallique, mais aussi reflétant bien le rôle de guerrière. Puis la nature de la mission se trouve enfin révélée, avec une énorme surprise quant à un vaisseau inattendu. Le lecteur se souvient que Nan-Tay avait fait une observation sur l’origine de la sphère qu’elle et Mercenaire avaient récupérée au beau milieu d’une très ancienne cité dans le tome précédent. Le lecteur en déduit que cette nouvelle composante sera développée dans les tomes suivants.


Un septième tome très déconcertant. Pourtant il présente les caractéristiques attendues : des vols en dragon dans des vieux paisibles, des sites surprenants, en l’occurrence trois îles, des situations de combat dans lesquelles Mercenaire se conduit en héros valeureux de peu de mots, des personnages récurrents (Nan-Tay, Andolfo de Vinci, Claust), une narration visuelle qui laisse le temps de contempler les actions et les voyages. Mais, cette fois-ci, Nan-Tay n’intervient pas pour lui sauver la mise, elle n’est présente que dans deux pages. D’un autre côté, le lecteur éprouve une sensation de déconnexion : il n’est pas fait allusion au géant du tome précédent, ou même à un nouveau plan de Claust. Les péripéties se suivent comme autant de brefs chapitres sans beaucoup de rapport entre eux. Pourtant la magie opère toujours sur le lecteur, ravi de pouvoir savourer ces pages servies par une narration visuelle claire et fluide, spectaculaire et pragmatique.



mardi 11 avril 2023

Le Mercenaire T06 Le rayon mortel

Le poids de l’or est le plus grand ennemi de la liberté.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire, tome 5 : La forteresse (1991). La première édition de ce tome date de 1994, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Le rayon mortel.


Sur une terre recouverte par la neige, Claust avance dans un long manteau rouge, guidé par l’ex-ministre Valdor et accompagné par un homme de main. Ils arrivent au pied d’une cité fortifiée. Au sommet d’une tour, un rayon de lumière s’élève droit dans le ciel. Arrivés devant la herse, le guide crie pour savoir s’il y a quelqu’un : aucune réponse. Il s’approche de la grille et donne un coup de pied : le barreau cède sous le coup. Ils pénètrent dans l’enceinte des fortifications et le guide repère un garde. Il l’assaille par derrière et l’égorge : le corps cède sous la traction, c’est un cadavre dont il en reste plus que les vêtements sur les os. Claust exprime tout haut son avis : ce n’est clairement plus qu’un cimetière depuis des lustres. Les trois hommes ont progressé dans la forteresse et ils se tiennent maintenant devant la tour d’où émane le rayon à la verticale : elle ne présente aucune entrée. Claust en touche le mur et constate qu’il n’y a pas de glace autour de ce donjon, alors que le reste est aussi froid qu’un mort. Le guide a trouvé une dalle recouverte par du sable : il s’agit d’une trappe. Le trio descend et se retrouve dans un couloir qu’ils éclairent avec une torche. Ils aboutissent devant un escalier qui monte : l’accès au donjon sans aucun doute.



Claust, Valdor et le guide se retrouvent sur la terrasse et voient ce rayon de soleil enfermé dans une urne. Le guide estime que cela n’a pas l’air dangereux et il passe ses doigts au-dessus du rayon : ceux-ci tombent sectionnés net. Claust se fait remettre le poignard de l’ex-ministre et en passe la lame dans le rayon : elle est sectionnée net. Il ne reste plus à Claust qu’à déterminer comment déplacer cette urne qui pèse deux milles arrobes. Valdor poursuit ses explications : la présence de cette sphère noire dans ces lieux n’est pas liée à son poids, mais plutôt à cette substance invisible et mystérieuse qu’elle émet. Il est écrit qu’elle déforme et tue, et qu’il existe un métal capable de l’éviter. Hélas, il n’a pas réussi à savoir lequel. Après plusieurs mois de laborieux efforts, de pots-de-vin et de dépenses folles, Claust trouve le moyen de déplacer la dangereuse sphère noire, et de lancer ainsi son ambitieux plan d’extorsion et de vengeance. Quelle n’est pas sa surprise quand la sphère se révèle en fin de compte plus légère et plus noire que prévu. Peu lui importe ! Il ne sait pas qu’elle est entrée en phase lumineuse. Son autodestruction a débuté. Quelques temps plus tard, un navire cuirassé arrive vers le port du la cité du lac. Un fin pinceau lumineux s’élève de son sommet. Le vaisseau s’arrête à quelques distances du port, et son sommet triangulaire commence à s’ouvrir.


La dynamique de la série est maintenant bien établie : Claust reste assoiffée de conquête et rêve de domination, plus que de vengeance. Il trouve un nouveau moyen d’asservir le monde connu : une mystérieuse sphère noire qui émet un rayon lumineux, que le lecteur associe sans peine à un rayon laser, même si les remarques sur l’évolution de ladite sphère font plutôt penser à un processus de radioactivité. Il attaque le port du grand lac, et une fois encore il appartient au monastère de l’Ordre du Cratère d’intervenir pour éviter le pire, en missionnant ses deux principaux agents : la guerrière Nan-Tay et Mercenaire toujours fidèle à cette communauté. Leur aventure prend la forme d’une quête pour commencer : récupérer une particule qui permettra de neutraliser le rayon. Puis vient le temps de s’infiltrer dans le cuirassé pour effectuer l’opération de neutralisation, à l’instar du tome précédent dans lequel Mercenaire devait s’infiltrer dans la forteresse, puis neutraliser le stock de poudre noir. Le lecteur retrouve également les personnages principaux : Mercenaire, Nan-Tay et Claust, ainsi que les personnages secondaires comme Arnoldo de Vinci & Hector, sans oublier les dragons volants. Il sourit en constatant que les chevelures de Nan-Tay et de Mercenaire sont toujours aussi impeccables quelles que soient les acrobaties qu’ils doivent réaliser, avec une belle raie au milieu pour elle et une sur le côté pour lui. Il retrouve également ce grand lac avec sa cité portuaire, ainsi que la formation rocheuse si caractéristique d’une cascade circulaire. Mercenaire porte son armure métallique. Un cavalier chevauchant son dragon volant se trouve brutalement abattu comme dans le tome précédent, mais cette fois-ci coupé en deux plutôt que transpercé par une grêle de balles. Contrairement à d’habitude, la poitrine de Nan-Tay ne se retrouve pas dénudée.



Le déroulement de l’aventure suit donc une route bien balisée, et pour autant le lecteur se retrouve impliqué. Tout commence avec le méchant de la série qui met la main sur un outil de destruction dans une forteresse oubliée, pas très original. D’un autre côté, l’arrivée en petit voilier sur une côte enneigée emporte tout de suite le lecteur dans un ailleurs, avec une lumière verdâtre, où celle du ciel répond à celle de la mer. Les pierres du quai sont apparentes, ainsi que le ciment utilisé. Claust impressionne dans son manteau rouge bordé de fourrure blanche. Le lecteur peut voir les pieds des trois hommes s’enfoncer dans la neige et les traces de pas restent apparentes après leur passage. Comme à son habitude, l’artiste n’hésite pas à prendre le temps de montrer les différentes phases d’une action, par exemple le séide approchant le garde par derrière avec un cadrage qui permet de constater qu’il s’attaque à un cadavre desséché. Dans le même ordre d’idée, il a conçu une prise de vue pour le sectionnement des phalanges par le rayon : l’homme qui constate le résultat après avoir passé sa main dans le rayon, comme il l’aurait passée dans une flamme. Et pour clore cette séquence, un dessin en pleine page, ou plutôt une illustration en pleine page montrant Claust à son bureau avec la sphère dans son conteneur pyramidal posé sur son bureau, et une femme derrière lui.


Le lecteur tourne la page et découvre la deuxième séquence, celle consacrée à l’arrivé du navire cuirassé vers le port du grand lac, de nuit. L’artiste réalise un superbe travail sur les couleurs, pour rendre compte de l’ambiance lumineuse nocturne. Comme dans le tome précédent, il réalise ses dessins essentiellement en couleur directe, avec très peu de cases dans lesquelles il recourt à l’utilisation de trait de pinceau en noir pour faire apparaître le contour d’un élément de décor. Le lecteur prend le temps de contempler la vision du port dans une case qui occupe les deux tiers supérieurs de la page : les bâtiments, leur toiture, les rues dallées, les deux phares placés de part et d’autre de l’entrée de la rade, les flancs de montagne en arrière-plan. Puis vient un plan fixe en trois cases sur la bande inférieure, comme si le lecteur regardait, sans bouger, le navire apparaître progressivement en dépassant un promontoire. Chaque page apporte une scène mémorable que ce soit un lieu (l’immense bibliothèque du monastère de l’Ordre du Cratère, la cascade à 360°, la découverte de la pyramide qui abrite d’autres orbes, la forêt abritant le géant, et bien sûr le nuage dans le ciel dans la page de fin), ou des actions comme Mercenaire sur son dragon évitant le rayon destructeur, Mercenaire venant à a rescousse de Nan-Tay plaquée contre une statue, l’effondrement de la pyramide dans les eaux, les gestes du géant, ou encore le court voyage en submersible. Vicente Segrelles donne à voir des aventures merveilleuses qui enchantent les rétines.



Le lecteur fait vite le constat que la mythologie de la série s’enrichit avec ce tome : un rayon destructeur qui évoque un rayon laser, des hiéroglyphes dans un temple égyptien, une remarque en passant de Nan-Tay sur la provenance extraterrestre d’une sphère, une apparition bien étrange d’un jeune géant qui semble littéralement sortir de nulle part, sans oublier ce petit sous-marin en cuivre qui semble sortir des carnets de léonard de Vinci. La série semble entamer un deuxième cycle en se démarquant un peu plus d’un monde de type médiéval fantastique, en introduisant des éléments qui semblent issus d’autres genres, avec une touche marquée d’Égypte antique. L’auteur a conservé le titre de Le mercenaire pour la série, avec ce héros très courageux ayant le sens du sacrifice, dont les réussites sont tributaires des hauts faits de la guerrière Nan-Tay car les actions de cette dernière sont essentielles sur le chemin de la victoire. La personnalité des protagonistes reste à l’état d’embryon : ils ne sont pas interchangeables, mais ils ne présentent pas beaucoup de traits de caractère. La répartition entre bons et méchants continue d’être claire et nette.


D’un côté, cette série semble manquer un peu d’originalité avec ses intrigues linéaires, son héros courageux et assez taiseux, et ses éléments fantastiques qui recyclent surtout des contes et légendes très classiques. D’un autre côté, la narration visuelle continue de progresser en qualité, que ce soient les plans de prise de vue, ou les cases toujours magnifiques, comportant presque toutes un arrière-plan descriptif. Les bons gagnent à la fin : le lecteur a son content d’actions spectaculaires, de mystères, de suspense, d’héroïsme pragmatique, de spectaculaire. Avec ce tome, la mythologie de la série progresse et s’ouvre, et les vols de dragon invitent le lecteur à un superbe voyage dans l’imaginaire.



mardi 28 mars 2023

Le Mercenaire T05 La forteresse

La providence est décidément de notre côté.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire, tome 4 : Le sacrifice (1988). La première édition de ce tome date de 1991, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La forteresse.


Dans la grande salle du monastère, le grand lama s’adresse au conseil au grand complet. Claust, après son coup d’état et sa tentative d’inondation du cratère, les a laissés tranquilles afin de concentrer tous ses efforts à construire une énorme forteresse, réputée inexpugnable. Cet entrepôt de poudre et d’armes lui permet d’intimider les états limitrophes et de dominer le pays des nuages permanents. Depuis lors, ils débattent du bien-fondé d’offrir la formule de la poudre à ses voisins, dans l’espoir d’un retour de l’équilibre et d’une annihilation de Claust. Cette décision provoquerait une furieuse réaction du tyran aux dépens du monastère… Cette fois, sans aucun doute, il les décimerait tous. Pourtant, le moyen d’en finir une fois pour toute avec lui est apparu aujourd’hui. Nan-Tay a infiltré la forteresse. Elle a porté à leur connaissance, un fait surprenant : un point faible dans sa conception, dans la partie basse de l’édifice, là où se situe le dépôt de poudre. Les torches sont interdites. Un système de lucarnes à l’épreuve de toute arme y est intégré. Pourtant, c’est là que le bâtiment est vulnérable. Ils pourraient le détruire, et Claust avec, en envoyant par surprise une charge de plusieurs quintaux depuis une barque amarrée dans le lac. Le tir devra pénétrer par une lucarne et atteindre la poudre. Dit ainsi, cela semble impossible. Pourtant, frère Arnoldo, ici présent, va expliquer le plan, et il les assure, il est réalisable. Il laisse la parole à Arnoldo.



Arnoldo de Vinci prend la parole en leur indiquant qu’il va leur demander un effort collectif considérable. Au coucher du soleil, l’obscurité recouvre peu à peu le grand lac. L’énorme édifice s’emplit jusqu’au moindre recoin du son d’un puissant gong. À cet instant, la ronde débute, les herses sont baissées et on obstrue les lucarnes du dépôt de poudre. Ainsi se déroule la routine quotidienne de défense nocturne de la nouvelle forteresse de Claust. Cette même nuit, Mercenaire chevauche un dragon pour se rendre jusqu’au port du grand lac. Il rend visite à Auro, le responsable de la construction du navire : c’est le bateau le plus solide qu’il ait jamais construit. Toutefois, l’affût du canon est très exposé au feu. Satisfait de ce qu’il a vu, Mercenaire repart en rappelant à Auro que personne ne doit suspecter ce qu’ils préparent. Chevauchant son dragon, Mercenaire descend dans la cascade circulaire qui permet d’accéder au monastère. Il effectue son rapport au maître : le bateau est presque fini. Il s’enquiert de la marche des choses. Le maître répond que les choses vont plutôt bien : le grand canon à vapeur fonctionne parfaitement, le léger, moins.


Au cours des tomes trois et quatre, le lecteur a eu la confirmation de la nature de la dynamique de la série : Mercenaire travaille maintenant de manière pérenne pour le monastère, et ces derniers doivent se défendre contre les assauts de Claust et de son armée, voire essayer de le neutraliser si possible. Comme à son habitude, le scénariste déroule un scénario sur un mode linéaire : exposition de la situation de départ avec une nouvelle menace (la nouvelle forteresse de Claust et de son armée), préparatifs de Mercenaire et de la communauté du monastère, attaque, bataille, actions d’éclat de Mercenaire. Le lecteur retrouve ce schéma très classique de récit d’aventures hérité du dix-neuvième siècle comme si les évolutions du vingtième siècle en termes de narration n’étaient jamais survenues. Pour autant, cette structure à base d’exposition, d’attaques et de contre-attaques parvient à capter son attention car l’enjeu est clair, et les obstacles à surmonter titillent la curiosité du lecteur qui se demandent comment les héros vont s’y prendre, sur quels imprévus ils vont tomber, avec la promesse de la démonstration de leur ingéniosité et de leur courage pour triompher à la fin.



L’autre attrait qui capte l’attention du lecteur réside dans la qualité de la narration visuelle : l’artiste sait quelles scènes méritent d’être montrées dans le détail, quelles scènes se prêtent à des visuels mémorables. Il sait également doser entre images et textes, de manière favoriser les premières pendant les moments d’action. Ainsi dès la planche quatre, le lecteur découvre une page sans aucun texte, le vol de nuit de Mercenaire sur un dragon, tout en silence, avec le lent mouvement des ailes de la monture, les quelques sources lumineuses qui se reflètent sur l’eau, dont un phare, le calme du port endormi, les eaux du lac parfaitement étal. Deux pages après, le héros fait le chemin en sens inverse, à nouveau au cours d’une planche dépourvue de mot, avec seulement trois cases. Il est toujours aussi impressionnant de (re)voir cette étonnante formation géologique avec une cascade à trois cent soixante degrés, et le vol qui amène à descendre dans cet immense gouffre circulaire, entouré par la brume des eaux tumultueuses.


La première bataille est de nature navale, avec un bâtiment à l’apparence de navire marchand qui vogue lentement vers la cité-forteresse, l’objectif à détruire. Survient le premier tir de canon destructeur, et bien sûr la riposte de l’armée assiégée. Les phylactères se font moins nombreux, laissant les images raconter, et laissant parler la poudre. Le lecteur apprécie la clarté du récit permettant de comprendre et de voir les attaques des deux camps en lice. L’artiste sait aussi bien montrer la trajectoire d’une charge explosive depuis le fût du canon, jusqu’au bâtiment, que l’avancée des soldats sur leur dragon, avec leurs propres charges explosives, et les tirs pour essayer de les descendre avant qu’ils ne soient au-dessus de leur cible. Segrelles n’hésite pas à représenter la violence de la guerre, par exemple un projectile traversant le cou d’un dragon, ou la tête arrachée d’un soldat par un autre projectile. Cette volonté de montrer les actions dans leur durée apporte une consistance à des phases qui sinon ne seraient qu’une collection de clichés vidés de leur substance. Par exemple, le lecteur suit Nan-Tay et Mercenaire pendant quatre pages, alors qu’ils progressent prudemment et rapidement au sein de la forteresse afin d’accomplir leurs missions.



Outre les dragons, les armures, les armes médiévales et la coiffure toujours impeccable de Mercenaire, l’artiste ne résiste pas à l’envie de montrer la poitrine dénudée de Nan-Tay pendant un peu plus d’une page. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut y voir une titillation gratuite pour retenir l’attention du lecteur mâle et adolescent à moindre frais, ou l’acte de guerriers qui y voient une manière d’humilier une faible femme sans défense, en abusant de leur force. Toutefois, comme dans les tomes précédents, cette femme n’est pas réduite à un objet du désir comme artifice narratif misogyne : une fois encore, la victoire ne peut être acquise que par ses actions. Ainsi dans un récit de Fantaisie médiévale, une femme joue un rôle de premier plan : sans elle, les bons ne triompheraient pas des méchants, ce qui accrédite la dénonciation des soldats l’humiliant par la nudité, plutôt que la complaisance. Plus les tomes passent, plus l’artiste prend confiance dans ses capacités : il n’y a pratiquement plus de contours tracés, la couleur directe devenant la technique majoritaire. Le dosage en informations visuelles gagne lui aussi en qualité. L’artiste semble particulièrement conscient de sa pagination limitée et du fait que les images constituent le moyen par lequel le lecteur se trouve transporté dans ce monde extraordinaire. Ainsi le nombre de cases avec un camaïeu pour fond diminue drastiquement, le dessinateur s’attachant à montrer chaque lieu, son aménagement, les accessoires. Outre cette qualité réelle d’immersion, le lecteur s’attarde sur de nombreux détails : l’aménagement de la pièce du conseil avec son vitrail, ses dais rouges, ses bancs, les bâtiments du port, les colonnades et les escaliers du monastère, les outils dans l’atelier des forgerons, le schéma du canon léger d’Arnoldo de Vinci (certainement inspiré des schémas de Léonard de Vinci), le plumage de l’oiseau apportant le message codé, les formations rocheuses des rives du lac, les harnais des dragons, l’architecture intérieure de la forteresse, le trône de Claust, etc.


Un nouveau tome, une nouvelle phase dans la guerre qui oppose Claust et son armée à la communauté du monastère et ses deux agents d’élite Nan-Tay et Mercenaire. La narration visuelle est encore une fois enchanteresse, gagnant en capacité immersive, l’artiste devenant plus assuré, et toujours autant investi dans chaque planche, chaque case. Une aventure prenante fonctionnant sur le principe d’une mission de destruction. La personnalité des protagonistes reste peu développée, ce qui n’empêche pas de ressentir leurs convictions et d’admirer leur bravoure.



mardi 14 mars 2023

Le Mercenaire T04 Le sacrifice

Le meilleur des pères… Il m’aimait tant.


Ce tome fait suite à Le Mercenaire, tome 3 : Les épreuves (1984). La première édition de ce tome date de 1988, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022.Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Le sacrifice.


Mercenaire se trouve sur un petit promontoire rocheux, devant une grande étendue d’eau. Il abat son épée sur le monstre attaché à la pierre, devant lui. Le sang coule de la blessure du cadavre et tombe dans l’eau du lac. Mercenaire se tient bien droit avec un grappin dans la main gauche. Il regarde le grand pic rocheux au loin au milieu du lac, ainsi que le pont à arches qui y mène. Il voit un éclat rouge s’élever de la tour à l’extrémité du pont. Il comprend que la cérémonie a commencé. Il espère qu’il ne tardera pas. En contemplant l’eau, il remarque une ridule bien droit qui vient vers lui : le voilà. La tête d’un immense monstre marin surgit de l’eau, juste devant lui. Il saute dans la gueule du monstre et s’accroche à la paroi de son palais avec l’une des griffes du grappin. Voilà Mercenaire ainsi arrimé à l’intérieur de la bouche du monstre, juste avant le début de sa gorge. Le monstre happe le cadavre de la bête immolée, referme sa bouche et s’enfonce sous l’eau. Mercenaire a affermi sa prise, en plantant un poignard de sa main droite, dans le palais, et tenant toujours le grappin bien fiché, de sa main gauche. Le monstre sous-marin nage gracieusement dans les fonds du lac, jusqu’à l’entrée de sa tanière, dans la roche. Il y pénètre, et, toujours aussi gracieusement, il remonte le long boyau jusqu’à la surface. Sa tête sort enfin de l’eau à l’autre extrémité. Mercenaire a bien senti le mouvement de montée et il s’apprête à sortir.



Mercenaire remonte le long des conduits nasaux du monstre jusqu’à se retrouver en position pour planter son épée. Il l’enfonce d’un coup sec et assurée, et commence à réaliser une entaille précise. Une fois son geste de coupe terminé, il peut sortir par la plaie ainsi créée, juste au-dessus de l’œil droit du monstre, ce dernier grondant de douleur. Mercenaire trouve un sentier à même la roche, mais il craint que la bestiole ne soit trop repérable et qu’il n’ait pas le temps d’avancer avant d’être découvert. Il reprend son grappin en main, et le lance pour qu’il s’accroche autour de la tourelle du petit bâtiment devant lui, une porte d’entrée vers le temple dans lequel il doit s’infiltrer. Il parvient juste à temps, juste avant que la gueule du monstre ne puisse le croquer. Il remonte la pente sur quelques mètres et se met en position d’attente. Il entend le gong résonner : c’est l’heure. Un enfant ligoté chute le long de la pente, un sacrifice destiné au monstre sous-marin. Mercenaire l’intercepte dans sa chute et coupe ses liens. Il le serre dans ses bras en l’enjoignant de se calmer et en l’informant que c’est son père qui l’envoie. Il lui explique que tant qu’il est pendu, la corde reste tendue. Si le monstre le mange, la corde se détend.


Dans le tome précédent, Mercenaire a été intronisé dans la communauté du monastère, après avoir passé avec succès les épreuves. L’auteur a donc mis en place une dynamique pour l’intrigue : Mercenaire a évolué dans son statut social, il s’est sédentarisé, et il n’exerce plus le métier dont il a choisi le nom comme patronyme. En outre, la pérennité de ladite communauté est menacée par les agissements de l’alchimiste Claust qui est parvenu à dérober le secret de la poudre explosive au monastère. Le présent tome commence avec une mission de sauvetage, et la seconde partie est consacrée à la défense du monastère qui subit une attaque de grande ampleur par la force armée de Claust. Il s’agit donc d’un tome tourné vers l’action. L’album commence avec une page composée de trois grandes cases dépourvues de mots : Mercenaire enfonce sa lame dans un animal sans défense. C’est brutal et sans explication. Dans la deuxième page, ne se trouvent que deux courtes bulles de pensée, une grande case de la largeur de la page en occupant les trois cinquièmes en partie supérieur : le lecteur se tient dans le dos de Mercenaire et peut voir ce qu’il regarde. Les trois cases de la bande inférieure sont en vue subjective, comme si le lecteur se trouvait sur le dos du monstre marin approchant de l’animal sacrifié. Dans la troisième page, juste deux effets sonores, et cette action très spectaculaire de Mercenaire qui saute dans la gueule grande ouverte du monstre, et qui plante son grappin dans l’intérieur de sa joue.



Le lecteur se cale tranquillement pour profiter du spectacle que lui offre l’auteur. Après cette entrée en matière brutale et fantastique, il voit le monstre marin glisser dans les eaux, la formidable construction du temple de la lumière avec cette grand place, ce cristal taillé monumental, ces passerelles en pierre surplombant des abîmes vertigineux, cette improbable décharge d’électricité statique, les couloirs au mur de pierre, les énormes mécanismes en bois avec des rouages, des engrenages, des cordes, des chaînes, des portes guillotines (et le prêtre qui meurt écrasé sous l’une d’elle). Puis dans la seconde partie, le dessinateur conserve cette narration avant tout visuelle : le lac souterrain, avec le chemin taillé dans le roc, passant entre d’immenses stalactites et stalagmites, un autre monstre marin à la stature effrayante, puis un dédale de cavernes, de tunnels creusés dans la roche. Comme dans les tomes précédents, la technique de réalisation des images en couleur directe, en plus à la peinture à l’huile, apporte une texture tactile à chaque élément. Ainsi les rochers ne sont pas que des formes vagues et passe-partout, mais de vrais blocs massifs et consistants. Le lecteur éprouve la sensation de pouvoir toucher la surface de l’eau. Il apprécie la douce luminescence des paysages sous-marins du lac. Il se rend bien compte de la différence de luminosité entre le lac entourant le temple de la lumière, et celui que doivent franchir Mercenaire, Nan-Tay et le garçon pour arriver jusqu’au monastère.


L’auteur a donc décidé de réaliser un album orienté action qui en met plein la vue. Il ne s’agit pas pour lui de se contenter d’une enfilade d’images spectaculaires. En fait, le tome commence par une image qui constitue un plan en coupe du monastère souterrain et des chemins d’accès permettant de situer les éléments suivants : gong d’appel, tunnel inférieur, escalier d’accès au monastère, extrémité du pont suspendu détruit par un énorme reptile, porte d’inspection pour vérifier l’état de la rivière souterraine, rochers qui s’ils se détachent peuvent provoquer le débordement de la rivière souterraine, champs de cultures. Même s’il ne prend pas le temps de regarder ce dessin, le lecteur est assuré de la cohérence des déplacements des personnages, de la pertinence de la stratégie de l’armée de Claust, et de la manière dont la communauté va essayer de le contrecarrer. D’un autre côté, cela implique également que le scénariste ne dispose pas de beaucoup de place pour développer les personnages, ou même l’intrigue de fond de sa série. Dans le même temps, il parvient à établir les enjeux de la guerre qui oppose Claust au monastère. D’une manière toujours étrange, avec l’air de ne pas y toucher, il sait apposer de petites touches pour apporter un peu d’épaisseur aux personnages : l’inquiétude du petit garçon même s’il n’est pas nommé, un souvenir d’enfance de Mercenaire, la compétence sans faille de Nan-Tay. Ainsi, ils ne sont pas réduits à l’état de pantin utilisé comme artifice narratif, mais bien animés par une motivation identifiée.



Mercenaire incarne toujours ce héros fort et sombre, homme de peu de mots, n’hésitant à braver le danger qu’il prenne la forme de prouesses physiques, de confrontations avec des animaux monstrueux ou, pire, contre des hommes animés de mauvaises intentions. Il sauve un garçon pas encore adolescent utilisé comme victime sacrificielle par un culte, il n’hésite pas à tuer ses ennemis, il est prêt à se sacrifier pour une cause. Comme dans les tomes précédents, la bravoure de Mercenaire n’a d’égale que celle des deux autres personnages principaux. Nan-Tay, une femme en armure, se bat aussi bien que lui, le sauve une nouvelle fois d’une mort certaine. Le lecteur note que pour une fois elle ne se retrouve pas déshabillée, et qu’il n’y a même aucune nudité féminine dans ce tome. Le petit garçon fait preuve d’un acte de bravoure qui dépasse même ceux des adultes, Mercenaire et Nan-Tay. D’une certaine manière, il donne l’exemple aux adultes. Les héros luttent pour préserver la vie de la communauté du monastère, contre l’avidité de conquête et de puissance de Claust. Si cette trame d’intrigue est très classique, la narration visuelle lui donne une consistance et une originalité peu communes.


Ce tome confirme que Mercenaire a changé de statut : il sert la cause de la communauté du monastère, sans plus chercher de contrat juteux. Ses actions le désignent comme un héros viril à l’ancienne, accomplissant des actes de bravoure fantastique, dans un monde vaguement médiéval avec des créatures monstrueuses et des temples incroyables. Pour autant, l’implication totale de Vicente Segrelles donne corps à des endroits palpables, tout aussi ordinaires ou fantastiques qu’ils puissent être. Bien qu’il semble rester à distance de ses personnages, le lecteur en perçoit la personnalité par des détails, comme il peut apprendre à connaître les individus qu’il côtoie au quotidien. Une belle série d’aventures plus humaine qu’il n’y paraît.



mardi 28 février 2023

Le Mercenaire T03 Les épreuves

Trop beau pour être vrai… C’est un piège ?


Ce tome fait suite à Le mercenaire T02 La formule (1983) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Ce tome a été publié pour la première fois en 1984, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. La totalité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Les épreuves.


Le mercenaire est de retour dans le monastère de la grande plaine glacée, ayant refait le chemin en sens inverse. En particulier, il est à nouveau descendu par cette formation géologique remarquable : une cascade s’écoulant dans une énorme falaise circulaire qui abrite un réseau de grottes. Il est reçu formellement par le grand maître qui lui indique que pour entrer dans leur ordre, il faut triompher d’épreuves difficiles, que le risque de mourir ne peut être exclu. Il répond que risquer sa vie fait partie de son travail. Le maître l’informe qu’ils vont mettre à dure épreuve ses capacités de combat, de courage, de volonté, et de résistance à la trahison. Il ne doit surtout pas oublier que garder le secret de leur existence est fondamental. L’entretien est terminé, le mercenaire peut se retirer, Nan-Tay le conduira à ses quartiers. Chemin faisant, elle lui suggère de se reposer car les épreuves débuteront à minuit et elle peut l’assurer qu’elles seront ardues. Elle lui remet un petit paquet enveloppé de toile avec une ficelle : cela lui servira pour la dernière épreuve. Elle ajoute qu’il faut que cela reste entre eux, ce dont il convient.



Le soir à minuit, le mercenaire se trouve au milieu de la procession qui chemine : chaque prêtre en bure, avec une torche à la main, montant un escalier menant sur le toit du temple où se trouve un dragon volant. Le maître se tient dans une chaise à porteur dorée chaque ouverture masquée par des tentures diaphanes. Revêtu de son armure, et armé d’une longue lance, le mercenaire enfourche le dragon et ce dernier prend son envol dans l’espace d’une énorme caverne aux parois tellement éloignées qu’elles sont indiscernables. Il atterrit sur un gros piton rocheux, avec une entrée de caverne en forme de crâne avec un casque à corne. Deux braseros diffusent de la lumière de part et d’autre de la porte d’entrée. Le mercenaire s’approche, il prend un tison et s’en sert comme de torche. Il dégaine son épée et, sur le qui-vive, pénètre prudemment dans la caverne. Derrière lui, un géant en armure se détache de l’ombre et lui déclare que la première épreuve, c’est lui. Il est armé d’une lourde épée, et il faut au moins deux têtes de plus que le mercenaire. Il ajoute qu’il pourrait également être la dernière épreuve. Si son adversaire le bat, il pourra avancer, mais c’est un combat à mort. Mercenaire a le choix : mourir ou retourner au cratère. Son adversaire répond qu’il ne le connaît pas : il ne recule pas devant le premier obstacle venu. Le guerrier abat son énorme épée et tranche net un morceau d’un énorme vase qui était juste à côté de Mercenaire. Ce dernier se rend compte qu’il n’est pas à la hauteur de son ennemi et il décide de reculer et de reprendre les airs sur son dragon.


Premier tome : une mission de sauvetage au cours de laquelle le mercenaire ne se montre pas très efficace. Deuxième tome pareil. Le lecteur se demande ce qui l’attend pour ce nouvel épisode. Dans un premier temps, ce mercenaire doit passer les épreuves qui lui permettront d’être accepté dans la communauté du monastère de la grande plaine glacée, et plus précisément dans la secte du cratère. Cette première partie se déroule sur les planches une à trente-deux. Suit une mission d’une nature différente : empêcher le débarquement de cent guerriers hostiles dans le monastère pendant les quatorze autres planches. Le lecteur constate vite qu’il retrouve les principales caractéristiques de la série : ce mercenaire anonyme toujours bien coiffé qui combat et triomphe par la force de son épée et de son intelligence, des jeunes femmes accortes et dénudées, des monstres impressionnants, des vols aériens en dragon avec des combats. La narration visuelle se fait par des peintures à l’huile, donnant une sensation à nulle autre pareille : un relief et des textures produisant une impression quasi tactile, des pages qui peuvent être assez aérées avec deux ou trois cases pour apporter de l’ampleur aux scènes spectaculaires. Le lecteur commence également à voir se dessiner une forme de continuité puisque l’histoire se déroule au monastère de la grande plaine glacée comme celle du tome précédent, et trois autres personnages secondaires sont de retour, le grand lama du monastère et Nan-Tay, avec un autre. Le lecteur ne dispose de moyen pour savoir si c’était le plan à long terme de l’auteur, mais ce développement semble organique, comme s’il avait été planifié.



Tout mercenaire qu’il soit, le personnage principal a donc choisi son camp, ce qui modifie quelque peu son statut : il a décidé de prêter allégeance à la communauté du monastère, en se soumettant aux épreuves. Cela découle assez naturellement de sa prise de position dans le tome précédent. Dans un premier temps, le lecteur est à la fête et il ne boude pas son plaisir. Ce tome s’ouvre avec une nouvelle vision de cette formation géologique si particulière qui avait frappé son esprit dans le tome deux, et il sait gré à l’auteur de la réutiliser. Le dessin en pleine page qui ouvre le récit lui remet en tête cette disposition originale et spectaculaire. La planche trois accueille également un dessin en pleine page : cette étrange procession nocturne avec ce dais doré qui devient presque une source lumineuse dans la pénombre. Une fois encore, l’artiste a conçu une formation rocheuse originale, avec un temple totalement intégré dedans. La page suivante se décompose en trois cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le dragon et son harnachement, ainsi que son envol, une créature animale qui a bénéficié d’une conception travaillée. Page suivante, Mercenaire approche de cette entrée en forme de crâne géant : le lecteur sourit devant ce rocher ainsi taillé pour provoquer l’effroi chez le visiteur. Il accepte le géant en armure comme une convention du genre Fantasy. Mais quand même, il est peu probable que les moines aient mis en place un tel guerrier dont le travail est de hacher menu les postulants, et pouvant être sacrifié si le postulant sait se battre. Cela donne lieu à un combat bien conçu, ou Mercenaire peut enfin mettre son intelligence au travail pour concevoir un plan d’attaque avec une possibilité de succès.


Après la victoire, Mercenaire se dirige, toujours à dos de dragon volant, vers le deuxième site : un palais posé sur un rocher au milieu d’une mer intérieure, et recouvert d’une sorte de voile gluant, certainement l’œuvre d’arachnides mutantes. Un monstre aquatique surgit, massif et dans un mouvement puissant plein de grâce. L’auteur prend le temps de deux pages montrer comment Mercenaire parvient à passer cet obstacle avec une narration visuelle claire et explicite, superbe dans la prise de vue des mouvements. À nouveau la découverte de ce que recèle ce palais nécessite une augmentation de la dose de suspension d’incrédulité consentie. Puis Mercenaire reprend son vol à dos de dragon, et c’est à nouveau une séquence visuellement enchanteresse avec des spectres apparaissant sur le fond étoilé du cosmos. La dernière épreuve se déroule dans la grande cour intérieure de la coupole et demande d’augmenter encore un peu le degré de suspension consentie d’incrédulité. Pour autant le dénouement vient apporter une explication entièrement satisfaisante à ces bizarreries.



Le dernier tiers du tome est consacré à une course-poursuite magnifique : l’auteur a réalisé une suite de prises de vue qui coupent le souffle, qui permet de suivre parfaitement les déplacements des uns et des autres à dos de dragon dans les gorges montagneuses, également des uns relativement par rapport aux autres. Cette séquence constitue un exemple parfait de narration visuelle, par contraste à quelques images mises bout à bout misant tout sur leur aspect spectaculaire mais sans fil logique. Le lecteur éprouve la sensation d’être présent sur les lieux entre ces deux parois rocheuses quasi verticales, de voir les dragons fournir l’effort musculaire pour voler avec leur cavalier, de percevoir les efforts conscients de Mercenaire pour trouver une stratégie pertinente en fonction des paramètres de la situation en se focalisant tantôt sur la configuration du défilé, tantôt sur les poursuivants, tantôt sur Nan-Tay en faisant alors abstraction du lieu qui devient une toile floue en fond de case. Cette façon de raconter autorise également les cases spectaculaires qui prennent alors tout leur sens dans le fil narratif.


Au vu des premières épreuves, le lecteur peut ressentir une pointe de condescendance pour ces aventures peu crédibles, charriant deux ou trois clichés sur le guerrier qui triomphe de tout par la force et les femmes dénudées qui servent de décoration valorisante. Mais, comme dans les deux précédents, l’intrigue s’avère plus subtile qu’en première apparence, avec un enjeu qui découle directement des aventures passées. En surface, la narration visuelle peut paraître terne en termes de couleurs, et un peu appliquée dans sa manière de montrer. À la lecture, le ressenti est tout autre : une narration très immersive, privilégiant l’histoire au clinquant.



lundi 13 février 2023

Le Mercenaire T02 La formule

Heureusement que les forteresses sont faites pour éviter les entrées, pas les sorties.


Ce tome fait suite à Le mercenaire T01 Le feu sacré (1982) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour disposer des deux ou trois informations relatives à l’environnement dans lequel le personnage évolue. Ce tome a été publié pour la première fois en 1983, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. L’intégralité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : La formule.


Dans une des villes du Pays des Nuages, Mercenaire est chez l’armurier pour se racheter une armure, ayant perdu la sienne dans la cité du peuple du feu sacré. Il essaye un casque métallique : il n’est pas convaincu par le modèle car il n’y a pas assez de visibilité sur les côtés ou vers le haut. Il questionne le marchand sur une armure complète en exposition. Celui-ci lui indique qu’elle est merveilleuse, mais ces pièces sont très chères. Il ne peut pas lui proposer les conditions habituelles, il ne peut pas prendre ce risque du fait de la profession de son client. Leur discussion est interrompue par un autre client qui se présente : Claust, l’alchimiste. Peut-être ont-ils entendu parler de lui ? Il suppose que l’autre client est un homme de main, statut que lui confirme Mercenaire. Claust continue : il a besoin qu’on l’escorte pendant quelques jours. Il offrira cette armure en paiement. Mercenaire souhaite en savoir plus. Claust détaille : il s’agit de se rendre à la grande plaine glacée. Il ne pense pas que de toute sa carrière Mercenaire ait été aussi bien rétribué. Ce dernier n’a jamais foulé cette plaine, mais il sait que c’est une zone périlleuse et qu’il s’y trouve un labyrinthe. Claust répond qu’il y est déjà allé à plusieurs reprises et qu’il en est toujours revenu. Il servira de guide.



Peu de temps après, Mercenaire en armure tient les rênes du dragon qui leur sert de monture, et Claust est assis sur une selle derrière. Mercenaire aperçoit la frontière de la zone des grands froids : à partir de là, il pénètre dans des territoires qu’il ne connaît pas. Claust lui indique les directions : passer par la faille à leur gauche, et accéder ainsi au labyrinthe. Une fois engagé dans la faille entre deux pentes escarpées, il convient d’amorcer la descente car le dragon ne supportera pas ce froid longtemps. Il faut ensuite aller jusqu’à la première gorge à gauche. Attention : tomber à l’eau les conduirait à une mort certaine, et impossible d’escalader ces parois. Continuer par le boyau, en face. Tout d’un coup, ils constatent que la gorge est barrée par un éboulis. Il faut que Mercenaire fasse remonter le dragon : la distance est trop courte et l’envergure de l’animal l’empêche de faire demi-tour. Claust indique que l’éboulement est récent : il n’y était pas la dernière fois. Mercenaire évalue la situation : ils ne pourront pas décoller à moins que cette bête monte suffisamment et il n’a pas l’impression qu’elle y songe. Il a peur qu’elle ne soit trop âgée et trop lourde. Claust lui intime de mettre pied à terre et de l’obliger à bouger : le coin est infesté d’énormes carnivores.


Le premier tome ne définissait pas d’autres directions à la série que celle du métier du personnage principal : un mercenaire qui loue ses services à ceux en mesure de payer ses tarifs, pour accomplir des missions périlleuses. Ici, un alchimiste a besoin d’une escorte pour réaliser une livraison et récupérer son paiement, pour assurer sa sécurité au voyage d’aller et à celui du retour. Tout ne se passe pas comme prévu et Claust prend une initiative scélérate qui place Mercenaire dans une situation où il doit participer à sa neutralisation. La narration de l’intrigue s’effectue de manière linéaire. Le lecteur retrouve des illustrations aussi superbes que dans le premier tome, des combats physiques bien mis en scène, une jeune belle jeune femme qui se retrouve nue le temps d’une page, et des séquences spectaculaires : le compte est bon, l’horizon d’attente est comblé. Un récit de Fantasy, avec des épées, des armures, des dragons, et une croyance dans l’alchimie qui se révèle être une réaction chimique très classique. Et comme dans le premier tome, la personnalité de l’auteur irrigue la manière de raconter le récit qui s’avère plus riche et plus surprenant qu’une simple quête de sorcier et de guerrier.



Après la magnifique couverture avec Mercenaire dans son armure, chevauchant son dragon, se trouve une illustration en pleine page, tout aussi impressionnante du dragon se dirigeant vers la lamaserie. La majorité des planches contiennent de trois à six cases, un faible nombre montant à sept ou huit, et un nombre tout aussi restreint descendant à deux, avec également une illustration en pleine page pour la dernière page. L’artiste donne de la place à ses personnages et aux dragons pour exister, pour évoluer, pour déployer leurs ailes pour ces derniers. À deux ou trois reprises, il utilise un plan fixe pour décrire une action précise, par exemple quatre cases montrant un poignard venant se ficher juste au milieu de la hauteur du nez d’un bandit. À deux reprises, l’artiste s’affranchit de représenter les arrière-plans pendant trois ou quatre cases d’affilée : quand le poignard vient se ficher juste sous les yeux du bandit, dans la geôle. Aussi brefs et peu nombreux soient-ils, ces deux passages attirent l’œil du lecteur car ils lui font prendre conscience que partout ailleurs, le dessinateur représente le décor, ou réalise un camaïeu qui en rappelle les grandes lignes. Cet investissement dans la représentation apporte une consistance aux lieux qui fait une grande différence avec un récit de Fantasy produit au kilomètre. Le lecteur voit ce labyrinthe de failles qui serpentent entre les flancs escarpés de montagnes infranchissables en vol de dragon, parce que trop hautes. La découverte de la formation géologique qui permet d’accéder à la lamaserie coupe littéralement le souffle par son envergure, les fumées qui s’en échappent et les cascades. L’architecture de la lamaserie ne donne pas lieu à un plan large en extérieur : en revanche les intérieurs donnent une idée des matériaux et de l’inspiration qui a présidé à son aménagement. De même, le château de Claust semble bien sympathique, assez moyenâgeux. Si son esprit critique se met en marche, le lecteur se dit que l’artiste n’a peut-être pas pensé ces demeures dans leur intégralité, mettant plutôt bout à bout des pièces en fonction de ses besoins.


Au cours de la lecture, il est vraisemblable que l’esprit critique se mette en veille dès la troisième planche : une illustration en pleine page montrant le dragon avec ses deux passagers en gros plan, de dos, et au loin la muraille rocheuse et la faille s’ouvrant entre deux pans, avec un sentier et un pont en arc, sur laquelle ont été incrustées deux cases en insert. Avec cette planche et les deux suivantes, le lecteur peut suivre le vol du dragon : une magnifique prise de vue avec une continuité logique du relief d’une case à l’autre, d’un plan à l’autre. Le dessinateur semble plus à l’aise dans les décors naturels pour en assurer la cohérence spatiale, ce qui donne une plausibilité remarquable aux déplacements en dragon. La neuvième planche est découpé en quatre cases de la largeur de la page pour montrer le dragon volant au ras de la surface de l’eau en essayant d’échapper à l’énorme monstre aquatique qui l’a pris en chasse : efficacité narrative optimale. Sur le chemin du retour, Mercenaire et un guerrier de la lamaserie doivent affronter quatre brigands de la frontière, chevauchant eux aussi des dragons. Le plan de prise de vue permet de comprendre du premier coup d’œil la position relatives des uns et des autres dans le ciel, ainsi que leur trajectoire. La deuxième partie du combat se déroule à terre, là encore avec une logique de déplacements impeccable. Le lecteur est subjugué par cette narration solide et soignée.



L’intrigue s’avère donc très simple : Mercenaire assure la sécurité de Claust qui commet un vol dans la lamaserie. Il s’agit alors pour Mercenaire et un guerrier dépêché par le grand lama de se lancer à sa poursuite et de récupérer le médaillon dérobé avec la formule qu’il contient. Rien de très original, si ce n’est que la victoire n’est pas conquise par la bravoure de Mercenaire, ni sa témérité, ni ses compétences dans le maniement des armes. Comme dans le premier tome, le lecteur ne peut pas s’empêcher de penser que l’inclusion d’une femme dénudée dans le récit constitue un marqueur temporel : cela trahit l’époque à laquelle il a été réalisé, à destination d’un lectorat d’adolescents mâles. Sauf que Segrelles déconstruit ce cliché. Pour commencer, il s’agit du plan de cette femme, ce qu’elle explique à Mercenaire : son plan implique qu’elle se dénude intégralement. Puis elle le traite de benêt, et lui intime de se dépêcher plutôt que de la reluquer. Enfin, la victoire est acquise grâce à son intelligence, ce qui fait d’elle la véritable héroïne de l’histoire. Autre cliché qui se trouve réinvesti de sens : les combats. Au début, Mercenaire fait à nouveau la preuve de son adresse au tir à l’arc. Mais voilà que le guerrier de la lamaserie utilise un arc beaucoup plus lourd que le sien, tirant d’énormes flèches, très lourdes. Un concours de celui qui la plus grosse (flèche) ? La narration visuelle montre par la suite l’avantage de ces flèches s’apparentant à des lances, sur le modèle classique, mais aussi les limites ou inconvénients d’une telle arme.


Une histoire de mercenaire dont les services sont loués par un alchimiste qui le trahit : pas très originale comme intrigue, surtout quand elle est développée de manière linéaire, comme c’est le cas ici. Or Vincente Segrelles met tout son art de conteur et son énergie dans son récit, pour cette série qui est la sienne, à la fois avec des images superbes, une narration visuelle solidement construite, et un jeu sur les conventions du genre Fantasy. Le lecteur savoure pleinement cette histoire très classique, racontée avec un art consommé de conteur qui en fait une aventure originale, surprenante, détournant les codes du genre.