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mercredi 8 juillet 2026

Sang Royal T04 Vengeance et rédemption

La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise.


Ce tome constitue la dernière partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 03: Des loups et des rois (2013) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante planches de bande dessinée.


Au pied de la colline de cristal, deux bergers mènent leur maigre troupeau vers le château royal. Le premier explique que ça lui fait mal de penser que ces nobles vont manger toutes leurs brebis. Son ami ironise : est-ce qu’il veut qu’ils assistent au couronnement le ventre vide. En outre, ils leur en ont donné un bon prix, ils peuvent se réjouir. Le plus rondouillard répond : Se réjouir de cette folie ? Pour aplanir leur rivalité et conclure la paix, leurs rois cèdent leurs trônes à deux jeunes sans expérience ! Il verra qu’eux vont les entraîner dans une guerre encore plus atroce ! Son ami lui répond qu’il se trompe : Aram et Mara s’aiment, l’amour est fécond, leurs rois seront les aïeuls d’un même descendant, c’est la paix qu’ils auront, pas la guerre. En réponse, l’autre fermier lui fait observer qu’il lui parle sur ce champ de bataille, jadis jonché de cadavres, on raconte que la nuit ils reviennent par ici en quête de viande fraîche. Les deux hommes et leurs bêtes sont observés par une créature ailée, juchée au sommet d’un des cristaux titanesques. Il fond vers eux, prend une brebis dans ses griffes et se met à boire son sang. Le grand berger frappe la créature avec son long bâton, et il se fait décapiter d’un coup de griffes. L’autre s’enfuit aussi vite qu’il le peut, et il est rattrapé par deux autres créatures ailées. Le soleil se lève.



Au château, les deux rois sont en train de comparer la taille de la couronne de leurs enfants. Honim estime que c’est inacceptable : la couronne de sa fille a moins de diamants que celle du fils de Alvar. Ce dernier répond que la première a beaucoup plus d’émeraudes que celle de son fils, en fait elles sont d’égale valeur, ce que reconnaît finalement Honim. Son homologue lui propose alors de trinquer. Alors qu’ils viennent d’entrechoquer leurs verres, ils sont interrompus par Goiria qui les informe qu’il y a là un berger qui dit avoir été attaqué par de féroces vampires la veille au soir. Alvar minimise la déclaration : ce vieux cherche à justifier avec des histoires à dormir debout le peu de bêtes qu’il leur amène. Il ordonne qu’on lui donne un bout de pain et qu’il s’en aille. Goiria obtempère. Un autre serviteur fait observer qu’il y aura peu de viande au banquet. Alvar rassure Honim : il n’y a pas à s’inquiéter, il va sacrifier quelques-unes de ses meilleurs chevaux, ils feront d’excellentes grillades. Honim ajoute que lui, pour chaque monture sacrifiée, il offrira un tonneau comme celui qui se trouve devant lui, de son meilleur vin, pour accompagner cette viande savoureuse. Honim vide son gobelet et tombe inconscient comme une masse par terre. Alvar se décompose : l’autre roi ne respire plus. Le serviteur le rassure : il n’est pas mort, c’est une de ses attaques, il est habitué.


Ça commence très fort : apparition d’une nouvelle race surnaturelle dans la série, des vampires. Elle s’intègre tout naturellement dans le contexte, puisqu’il y avait déjà des loups garous, toutefois rien n’annonçait leur existence. L’intrigue progresse rapidement, avec le déroulement du couronnement de la nouvelle reine et du nouveau roi. Puis l’apparition du spectre du Maître vénéré… Et hop la menace de Batia & Sambra est réglée avec une bouteille magique. Ça continue à un rythme effréné avec la révélation de ce que recèle le site des cristaux titanesques, et l’existence d’une autre reine, déjà décédée. Le lecteur se remémore qu’il s’est écoulé sept ans entre la parution du tome trois en 2013 et du quatre en 2020. Une partie de l’électorat avait peut-être déjà abandonné tout espoir que cette série connaisse une fin en bonne et due forme, que le scénariste puisse la mener à son terme, en plus avec le même artiste. La connivence entre ces deux créateurs transparaît à chaque page. Le scénariste se montre en totale confiance vis-à-vis de l’artiste : sept pages sans un seul mot ou tout juste une phrase courte, avec les dessins qui portent toute la narration pour raconter l’histoire. Effectivement certains passages donnent la sensation qu’ils auraient mérité plus de page. Par exemple, l’attaque du camp de l’armée royale et la riposte : c’est réglé en deux pages, alors qu’il s’agit d’une bataille spectaculaire et décisive, elle se prêtait bien à une séquence d’une dizaine de pages pour le fracas des armes et les enjeux.



Arrivé à ce dernier tome, l’horizon d’attente du lecteur se compose de nombreuses composantes, sans forcément de priorité. Par exemple, dans les tomes précédents, il a pu prendre goût aux ténèbres de certaines séquences, rendues glauques et effrayantes par l’artiste. De ce point de vue, la première attaque des vampires fondant sur leurs proies, brebis et êtres humains, remplit son office : les canines plus longues bien sûr, et aussi la mâchoire déformée en conséquence, la bestialité de la voracité, la musculature sèche, les griffes épaisses et acérées, les petits yeux enfoncés, tout cela établit comme une évidence que cette race est très éloignée de l’humanité. Cette séquence s’insinue et reste dans l’esprit du lecteur et il ne s’en trouve que plus affecté en découvrant le corps de mère-louve qui a subi pareille attaque : une horreur. L’artiste met en scène l’envol d’une nuée de vampires : une scène nocturne sous une pleine lune, une planche de cinq cases qui font frémir devant l’agressivité évidente de ces créatures. Il s’en suit un carnage avec des cases d’un massacre quasiment insoutenable, en particulier quand le meneur saisit fait éclater le sommet du crâne d’un soldat en serrant ses mâchoires. Le lecteur n’en regrette que d’autant plus le faible nombre de pages dévolues à l’attaque finale des vampires contre l’armée royale.


Les horreurs vont plus loin que les violences physiques. Comme à son habitude, le scénariste fait subir des souffrances dépassant l’entendement à ses personnages. Ainsi Mara se retrouve attachée et offerte à la merci de Prétor, le vampire alpha des vampires, pour une scène de viol traumatisante, y compris pour le lecteur. Le dessinateur sait également mettre en scène l’horreur d’une autre nature. Lors de la rencontre entre Vaal et la grande prêtresse Sor Rana, sa direction d’acteurs montre au lecteur l’agressivité de celle-ci à l’égard du jeune homme plus petit et plus chétif, sous-entendant une forme de mépris pour un individu qu’elle considère comme inférieur. Au cours de l’entretien, il s’avère que les talents de stratège de Vaal lui permettent de reprendre le dessus de la conversation, et que la grande prêtresse n’arrive plus à donner le change, trébuchant même en prenant congé, et s’étalant de tout son long. Vaal assure alors son ascendant, qu’elle ne peut qu’accepter, sans réussir à masquer totalement sa révulsion, une forme d’horreur psychologique tout aussi traumatisante. Le lecteur retrouve également toute l’implication de l’artiste pour représenter les différents environnements aussi complexes soient-ils (le camp piégé de l’armée), et les éléments inattendus comme un tigre magnifique ou un luth. Il s’investit tout autant pour une scène de banquet aux innombrables invités, que pour un moment psychologique entre deux personnages. Le lecteur savoure la dernière planche en espérant que cet artiste mènera une longue et prolifique carrière.



Parmi les autres attentes du lecteur, figure également la résolution de l’intrigue. Celle-ci est menée à son terme en bonne et due forme, que ce soit la possibilité d’une guerre entre les deux royaumes, la descendance de la filiation du roi Alvar sur laquelle il a été sciemment trompé, ou son propre sort. Le scénariste réserve plusieurs développements inattendus au lecteur, que ce soient les vampires ou la nature du site aux cristaux gigantesques. Venu pour une aventure sur une trame classique, le lecteur sent son petit cœur battre d’espoir pour l’amour d’Aram & Mara, et pourquoi pas pour celui de Vaal & Sor Rama, quoi que ce dernier soit perverti. Il sait ne sait que trop bien que les amoureux vont souffrir comme jamais, parce que c’est du Jodorowsky et que ses personnages grandissent en traversant des épreuves traumatisantes qui les marquent dans leur chair et dans leur âme. Il a gardé à l’esprit la maxime mise en avant dans le tome précédent : La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond. Il en découvre une variante dans celui-ci : La haine n’apaise pas la haine, c’est l’amour qui l’apaise. C’est toujours ça de gagné pour les amoureux. Quant à Alvar, il lui reste du chemin à parcourir pour trouver sa propre paix. Il extermine ses ennemis avec une rare efficacité, les vampires étant mis en scène comme une race toxique pour l’humanité sans valeur rédemptrice aucune. Il confronte ses démons intérieurs, qui viennent à lui sous forme de spectre : Batia & Sambra. Sous cette forme, elles sont tenues de ne dire que la vérité, et il apprend que la dynastie qu’il s’est employé à créer au prix de moults sacrifices personnels tant physiques (jusqu’à l’automutilation) que des renoncements psychologiques repose sur une duperie sciemment ourdie faisant office de vengeance. Ses tourmenteuses trouvent le repos de leur âme en confessant leurs manipulations, et surtout en obtenant vengeance. Il en coûte à une ultime automutilation à Alvar pour enfin faire le deuil de son arrogance, de son égoïsme et de son absence de valeurs morales. Comme à son habitude, le scénariste se montre moral à sa manière.


Une série qui débute avec un tome où le lecteur éprouve la sensation que le scénariste effectue un exercice de style de commande, sans grande conviction, avec un dessinateur fougueux manquant encore un peu d’expérience, et des facilités dans les horreurs choc. Puis le récit révèle que ces abominations ne sont pas gratuites, que l’intrigue est plus substantielle qu’une simple suite de combats et un comportement dicté par un orgueil dépourvu de toute empathie. Dès le deuxième tome, l’artiste a acquis la confiance du scénariste et réalise des planches consistantes, souvent à couper le souffle. Le scénariste reste égal à lui-même en termes d’atrocités, d’épreuves insoutenables, chaque personnage progressant à sa manière sur le chemin de l’éveil spirituel. La nouvelle génération effectue le constat qu’ils ne sont pas ce qu’ils étaient, qu’ils ne sont pas ce qu’ils seront, qu’ils sont ce qu’ils sont. Ce constat fait sens dans le cadre de la conclusion et constitue une conclusion pleine d’espoir.



mercredi 24 juin 2026

Sang Royal T03 Des loups et des rois

La haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Ce tome constitue la troisième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang Royal - Tome 02: Crime et châtiment (2011) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Au château du roi, une demi-douzaine de serviteurs viennent lui apporter sa nouvelle cuirasse… à peine plus grande que la précédente, presque rien. Le roi Alvar ne s’en laisse pas conter : sa panse ne rentre plus dans l’autre, les années passent, les kilos s’accumulent. Il leur demande de se hâter à le vêtir car cinq mille soldats l’attendent. Enfin le grand cardinal Lifas précède le porteur de l’épée : l’Implacable, bénie par Kosmath leur dieu-père. Le roi est satisfait, mais il manque un détail. Il appelle d’une voix forte Goiria, pour avoir sa fleur sauvage. Elle arrive en courant, expliquant qu’elle a eu du mal à en trouver une intacte, les villageois les ont presque toutes piétinées en fuyant pour se réfugier dans les montagnes. Le roi les traite de poltrons : chaque fois que lui et son armée livrent bataille au roi Honim, les paysans détalent comme des lièvres, affolés. Quand le combat cesse, ils reviennent tout honteux, pourtant ne savent-ils pas que Kosmath les protège. Le grand cardinal tente une intercession : en tant que vicaire de Dieu, il conjure le roi de cesser de combattre le roi Honim. Alvar répond sèchement que voilà des années que Honim et lui sont rivaux. Alvar revendique le rocher de cristal qui s’élève entre leurs deux royaumes, et bien entendu, Honim le veut aussi. Il a une immense valeur émotionnelle. Depuis toujours, le vainqueur y verse le sang de ses soldats morts. La guerre continuera jusqu’à ce que son rival succombe !



Vaal, le jeune fils du roi, demande à ce que Alvar l’emmène, car il manie très bien l’épée. Son père lui fait observer qu’avec son pied difforme, quelle que soit son adresse à l’épée, n’importe quel débutant le vaincra., car il n’a pas d’équilibre, il devrait plutôt continuer à se consacrer à son élevage de canaris. L’heure est venue : le roi marche d’un bon pas pour rejoindre son armée, alors que Goiria fait observer que Honim a vaincu aussi souvent que Alvar. Dans une immense plaine, les deux armées fortes de plusieurs centaines d’hommes se font face à quelques dizaines de mètres. Le roi Honim déclare d’une voix forte à Alvar que pour ne pas sacrifier leurs soldats, il le défie en combat singulier : Que le plus fort soit le maître de ce rocher ! Alvar accepte : ils combattront jusqu’à la mort ! Les deux rois chevauchent l’un vers l’autre et le duel à l’épée s’engage. Les échanges est farouche, et les deux combattants sont d’une force similaire. Après plusieurs passes d’arme, les deux grands cardinaux se détachent des rangs des soldat et s’avancent vers la zone de duel. Ils indiquent que leur dieu respectif les conjure de cesser cette nuisible dispute, de cesser le combat que le dieu-père Kosmath et la déesse mère Gardita ne sont pas rivaux, mais complémentaires. Le sang sacré ne doit plus couler : la haine n’engendre rien, seul l’amour est fécond.


Après les horreurs du tome précédent, entre mutilations, automutilations, meurtres de type exécution sommaire et nécrophilie (Ah oui, quand même), le lecteur se prépare au pire. Ça commence bien avec le roi Alvar toujours aussi condescendant et méprisant du haut de sa virilité assurée par une haute stature, un corps bien découplé et fortement charpenté, et sa position d’autorité absolue en tant que roi. Il commence par rabaisser une personne de petite taille, puis raille la faiblesse de son propre fils devant une demi-douzaine d’adultes, et enfin il se moque des paysans qui ne sont que des poltrons, tout en s’apprêtant tranquillement à verser le sang de ses soldats, sans une arrière-pensée. Le dessinateur exécute une case occupant le quart supérieur d’une double page : une vision panoramique saisissante des deux armées face à face, qui rappelle la bataille ouvrant le premier tome. Il accentue les angles de prise vue pour qu’ils soient plus inclinés, un effet dramatique imparable : ces cases en contreplongée magnifient la force des cavaliers, leur vitesse, leur puissance. Puis vient une case de la largeur de la planche avec les destriers cabrés, les épées entrechoquées, le ciel d’orage en arrière-plan, la poussière soulevée par les sabots, et la formation rocheuse de cristaux géants dans le lointain. Et… Rupture totale alors que les deux grands cardinaux s’avancent et prennent la parole.



La série continue sur sa lancée : le voyage du héros, enfin le personnage principal, qui passe par des épreuves qui le marquent dans sa chair ou dans son âme. Les auteurs inscrivent ce voyage dans les conventions de genre, celles du Médiéval fantastique. L’artiste progresse de tome en tome. Il sait transcrire la dimension spectaculaire avec plausibilité et dramatisation. Les murailles du château d’Alvar s’élèvent haut dans le ciel, massives et indestructibles, dans une contreplongée qui leur fait honneur. À l’intérieur, la hauteur sous plafond atteste de la majesté de la construction, avec le double effet de donner de l’importance aux maîtres des lieux et de relativiser leur importance au vu de la différence d’échelle. Les deux armées en place dans une grande plaine ceinte de montagnes, s’étalant sur deux pages en vis-à-vis en imposent avec le nombre de soldats, leurs armes, leurs oriflammes. Quatre pages plus loin, elles ont installé leurs campements respectifs, une vue du ciel avec les tentes et les torches, un apaisement total. Le lecteur sourit d’aise devant la case occupant les deux tiers d’une planche où un beau jeune homme en pagne, bien découplé suit quatre loups, avec une montagne en arrière-plan : une convention de genre très bien réalisée. Pour la scène finale, l’artiste ne ménage pas sa peine : foule nombreuse, faste de la cérémonie, vue générale de la ville depuis le château qui la domine, pluie de pétales pour accompagner la procession nuptiale, habits d’apparat, multitude innombrable rassemblée autour de la formation de cristaux géants, etc.


Les auteurs comblent l’horizon d’attente du lecteur en termes de visuels grandioses et soignés, donnant une consistance remarquable, tangible et spécifique à ce récit de genre. Le lecteur constate également la qualité de la mise en scène et des prises de vue pour les affrontements physiques. Le duel à cheval entre Alvar et Honim fait sens dans son déroulement, dans l’enchaînement de ses différentes phases, dans la plausibilité de l’intervention des grands cardinaux, dans l’établissement des campements par la suite. Plus loin, le lecteur assiste à l’affrontement entre un loup garou et un loup chef de meute, un combat intense et sauvage de trois pages, dans une lumière bleutée ensorcelante. C’est ensuite autour de Mara de littéralement massacrer et ridiculiser un cinquième maître d’armes, le lecteur souffre pour lui. Le combat nuptial entre le fils d’Arval et la fille de Honim se déroule sans pitié, en cohérence avec ce que le lecteur a pu voir des personnages, une suite de coups chorégraphiés avec une logique spatiale et d’attaques. L’artiste met en œuvre sa sensibilité personnelle pour donner à voir des moments tout aussi inattendus, comme la nuée de canaris autour du prince Vaal.



Le scénariste continue de faire souffrir ses personnages, même si la chair d’Alvar en porte déjà des traumatismes graves aux conséquences définitives. Dans la continuité du tome précédent, tout commence avec une résolution de conflit inattendue : Jodorowsky prend le lecteur à contrepied avec l’intervention du clergé pour éviter les morts. Le lecteur se souvient que Alvar lui-même avait gracié deux meurtriers dans le tome précédent. Il est accordé au prince de développer un talent en cohérence avec le fait qu’il souffre d’une difformité physique qui rend impossible les prouesses au combat. Le roi Honim montre des symptômes de l’âge et de la solitude. Un vieil homme prend à sa charge un jeune homme rejeté par la société et l’éduque avec altruisme (enfin, pour ce que l’on en voit dans ce tome). Ces passages servent également pour augmenter le contraste avec les moments plus horribles. Pour la deuxième fois dans la série, un individu procède à l’ablation de ses testicules, de manière volontaire. La sauvagerie de la princesse Mara porte l’arrogance d’une personne de son rang bénéficiant de privilèges. Le prince Vaal se conduit de manière fourbe et cruelle, à sa façon, comme il a pu voir son père le faire, et comme son père s’est conduit envers lui. La princesse Mara se trouve dans un état psychique tout aussi conflictuel, allant jusqu’à décider que : Celui désire être son époux doit la combattre et s’il vainc son hymen sera sien (un écho d’une déclinaison de Red Sonja, personnage de Robert Erwin Howard, 1906-1936). Cela aboutit à une scène peu féministe.


D’une certaine manière, Alvar s’est un peu amélioré, dans la mesure où il accepte que certaines situations puissent se résoudre autrement que par l’application de la force brutale pour asséner l’arbitraire de sa volonté. Cependant il lui reste encore beaucoup de chemin à parcourir, ne serait-ce que dans la façon dont il traite son fils Vaal, le considérant comme inférieur du fait de sa difformité physique, et le lui disant explicitement. Il faut voir ce roi piquer une colère, épée à la main parce qu’il n’a pas de descendance en mesure de lui succéder, estimer que son trône ne lui sert à rien, et décider sous le coup de la colère et de la frustration que le royaume pourra finir avec lui. Il finit par s’écrouler sur les marches devant son trône, en se lamentant que personne ne l’aime… et humilier Goiria la seule personne qui lui porte une sincère affection. Le tome précédent révélait qu’il est également pris dans les machinations de Batia & Sambra, à base de mensonges pour assouvir leur vengeance depuis l’au-delà. À nouveau, l’âme du lecteur au cœur pur se révulse devant des tromperies aussi infâmes et injustes, même si la victime en est Alvar, lui-même indigne à bien des égards.


Cette série était partie avec un tome assez bateau, dont l’intrigue semblait indigne du scénariste, et les dessins sacrifiant la consistance à l’esbrouffe. Le second tome commençait à dévoiler la profondeur des thèmes mis en scène dans ce récit de genre Médiéval fantastique, avec des planches impressionnantes. Avec ce troisième tome, les auteurs continuent de faire souffrir des individus souvent méprisables, tout en réussissant à générer de l’empathie chez le lecteur, à poursuivre leur tragédie à haute teneur en pathos et destin qui s’acharne, avec une narration visuelle qui emporte tout sur son passage, autant par sa qualité descriptive, que par son élan tragique.



mercredi 10 juin 2026

Sang Royal T02 Crime et châtiment

Neige infinie, à quoi me sert d’être vivant ?


Ce tome constitue la deuxième partie d’une tétralogie, il fait suite à Sang royal T01 Noces sacrilèges (2010) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Les noces du roi Alvar et de la nouvelle reine Sambra ont été célébrées : le peuple profite de réjouissances publiques, avec des festivités dans la rue. Alors que la cérémonie s’achève par une étreinte et un chaste baiser déposé par l’époux sur le front de Sambra, des bergers arrivent dans la grand-rue avec des agneaux égorgés dans les bras. Ils clament haut et fort d’arrêter le bal et la musique : pendant que les villageois célèbrent les noces royales, une immense meute de chiens sauvages dévore leurs troupeaux, ils ont déjà assassiné quatre cents têtes de bétails ! Les bergers continuent : ils n’ont pas assez d’armes pour les éliminer, il faut demander l’aide au roi. Tout de suite ! La reine Violena et son fils muet Rador sont restés assis sur leur trône respectif dans la salle désertée par la noce. Elle explique à son fils la situation : Le moment tant attendu est arrivé. Cela lui a coûté la plupart de ses bijoux : elle a fait venir en secret cinq cents chiens affamés pour les lancer à l’assaut des troupeaux. Ses sbires, protégés par l’obscurité de la nuit, ont emprunté des chemins désaffectés pour y faire passer leurs chariots remplis de ces bêtes. Tout a fonctionné comme elle l’avait prévu ! Ces rustres puants sont venus mendier l’aide du roi, lequel, imbu de ses idéaux stupides, a déclaré la guerre aux chiens. Il est parti à la tête de son armée pour les décimer. Elle et son fils ont obtenu qu’ils les laissent seuls… Même si cela doit leur coûter la vie, ils vont briser le cœur de ce monstre qui se fait passer pour le père de Rador. Elle demande à son fils s’il a mis le pot de miel à l’endroit qu’elle lui a indiqué ?



Le seul gardien qu’Alvar ait laissé pour protéger Sambra est l’ours. L’odeur du miel l’attirera. La gourmandise l’éloignera de cette chienne. Violena demande à son fils Rador de modérer ses ardeurs : il ne s’agit pas d’ôter la vie de Sambra. Elle veut qu’Alvar, jour après jour, souffre en la voyant. Artropo entre dans la salle portant sur son épaule Sambra, pieds et poings liés, avec un bâillon dans la bouche. Il la dépose sur un trône inoccupée, et l’y attache. La reine ordonne à son fils d’exécuter le châtiment ! Avant tout une belle entaille longue et profonde sur le visage. Rador, qui avait préparé son long couteau effilé, exécute un geste large et précis, occasionnant une large entaille, puis il s’approche et lui coupe le nez. Sa mère lui ordonne de couper ses seins, et il s’exécute à nouveau, la victime ne pouvant pas crier car elle est toujours bâillonnée, ni elle ne perd conscience. La mère se saisit d’une des pièces anatomiques et l’écrase sur le visage de l’amputée. Soudain, l’ours fait son apparition dans la salle du trône et Rador lâche son poignard de peur. Artropor se lance à l’assaut de l’énorme animal armé d’une courte épée.


Pas sûr que le lecteur soit revenu pour le deuxième tome. Dans le premier, il avait retrouvé les thèmes favoris du scénariste, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, dans laquelle les rebondissements semblaient s’enchaîner de manière mécanique et théâtrale, tel un opéra artificiel et grotesque, avec un héros emporté par sa puissance virile, imposant ses désirs pulsionnels et soudain, un exemple accablant de masculinité toxique. Pour autant, il avait également pu être séduit par les dessins transcrivant à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Soit par complétisme, par compulsion de connaître la suite et la fin dans les tomes à venir, ou par goût pour le travail de l’artiste, il revient pour ce deuxième tome. La séquence d’ouverture le conforte dans son impression : des dessins exaltés par le souffle des émotions exacerbées et… toujours plus d’horreur malsaine et sadique. Les actes de barbarie commis sur la reine ligotée ont de quoi fait vomir le lecteur sensible, et même le lecteur endurci réprime un sursaut de dégout. Au bout d’une quinzaine de pages, arrive le jugement du roi sur les deux coupables, et…



Et les auteurs prennent le lecteur par surprise. Ce dernier commence par voir exactement ce à quoi il s’attend : la grande salle du trône aux dimensions qui se devinent gigantesques même si les dessins n’en montrent qu’une petite partie, les trônes en haut d’une volée de marches et en contrechamp la foule dans une grande zone dépourvue de caractéristiques. Le roi fait preuve de sa volonté de toute puissance, en faisant mettre à genoux sa première reine et son fils devant lui, pour les humilier et montrer qu’il exerce son droit de vie et de mort sur eux. Le dessinateur investit du temps pour rendre compte des textures, en particulier des pierres froides du dallage et des murs, et aussi des différentes étoffes des tenues vestimentaires, en particulier celles des robes des deux reines. Il apporte un soin particulier aux bijoux et aux parures : les couronnes très finement ouvragées, la bande de gaze masquant une partie du visage de Sambra pour cacher l’absence de nez, les fines broderies dorées à l’encolure des robes, le collier de perles, etc. Il varie les angles de vue pour accentuer la situation des personnages : la reine et le roi en contreplongée pour bien montrer qu’ils sont situés plus haut que les autres au sens propre comme au figuré, au contraire la première reine et son fils vus en légère plongée pour bien montrer qu’ils sont dominés, les soldats et les nobles de dos pour souligner le fait que peu importe leur identité ils restent des anonymes par rapport au roi et à la reine, etc. Et pourtant dans cette scène en trois pages, le jugement prend le lecteur au dépourvu : à la fois cette façon de raconter avec des ruptures brusques, des décisions semblant sortir de nulle part, et en même temps une vraie cohérence avec la logique interne du récit présente depuis le début.


Dans le même temps, le lecteur ressent que la narration combine cette forme abrupte avec des ruptures donnant une sensation de haché, et une dimension visuelle plus fluide. Il lui faut peut-être un peu de temps pour en prendre pleinement conscience. Il peut le remarquer lorsqu’il découvre des planches dépourvues de tout texte. Elles sont au nombre de sept dans ce tome, dont une séquence de bataille de trois pages d’une ampleur inouïe contre les deux armées chargeant l’une contre l’autre sur une grande plaine. Il lui revient alors à l’esprit la détresse absolue de Violena alors que Rador se livre à l’abjecte mutilation dans une planche de quatre cases ne comportant qu’un unique phylactère avec quatre mots, puis Artropor affrontant l’ours dans une planche de cinq cases dont deux de la largeur de la page avec uniquement trois brefs phylactères. À l’évidence, Jodorowsky a acquis assez de confiance vis-à-vis de Liu pour lui laisser raconter une partie significative du récit uniquement par les images. Par ailleurs, l’artiste semble avoir gagné en confiance pour réaliser des découpages et des prises de vue plus variés. Ses pages ont également gagné en équilibre, entre les fonds de cases habillés de camaïeux, la variété des plans, la construction des planches, la gestion des décors et son optimisation. La sensation de scène se déroulant dans un endroit abstrait sans caractéristique physique a disparu : chaque action est bien campée dans un environnement tangible et concret, quand bien même il n’est pas représenté dans chaque case.



Le lecteur passe de l’humidité du château et de la froideur de ses pierres, à une lande de moyenne montagne battue par les vents et assombries par les nuages, à une scène d’une intense morbidité de nuit à la lueur des torches alors que des dizaines de cadavres de femmes mutilées ont été alignés à même le sol, à un champ de bataille dans la grisaille, à des pentes montagneuses verdoyantes pour finir dans le périmètre protégé d’une grotte, puis la tête dans les étoiles. Le scénariste semble lui aussi avoir réussi à trouver un second souffle, à retrouver un dynamisme plus organique à son intrigue. La grandiloquence et l’emphase sont toujours de mise : une vraie tragédie grecque (tuer sa mère, tuer une femme) avec des déchirements, des coups du sort insoutenables, des horreurs immondes (nécrophilie, mutilation et automutilation), et un destin implacable. Il continue d’utiliser un mouvement de balancier pouvant être perçu comme artificiel : Alvar perdant sa couronne, retrouvant sa couronne, la reperdant, passant par un mode égoïste au possible et ivre de puissance, à la déchéance sociale totale volontaire ou imposée et la disparition totale de son hubris. Dans le même temps, l’intrigue s’étoffe progressivement et commence à faire sens (par exemple la conséquence des servantes mutilées et tuées par Rador). Finalement, Alvar progresse comme tous les héros de ce scénariste sur le chemin de l’élévation spirituelle. Il part d’un point vraiment très bas, jouissant de sa force et du plaisir de ses pulsions dont il est le jouet, pour se retirer et trouver une forme d’apaisement imposé et mélancolique, pour retomber dans ses travers, tirer une leçon de ses épreuves, et avancer cahin-caha. En contrepoint, les auteurs établissent en filigrane qu’il n’y a pas de retour en arrière, que le temps avance inexorablement.


Moyennement convaincu par le premier tome, le lecteur souhaite peut-être retrouver les dessins pleins d’emphase, ou savoir si le scénariste parviendra à s’élever au-dessus du racolage facile. La première séquence douche ses espoirs, s’enfonçant plus profond dans l’abject ignoble. Insensiblement, le charme se déploie : la narration visuelle gagne en naturel et fluidité, en beauté également, le scénario surprend d’abord inopinément, puis la logique interne se révèle peu à peu pour un opéra sauvage et cruel, impitoyable pour tous les personnages, grotesque dans sa pompe, et révélateur dans ses artifices. Tempus fugit.



mercredi 27 mai 2026

Sang royal T01 Noces sacrilèges

Le roi ne reconnait aucune autorité !


Ce tome constitue la première partie d’une tétralogie, indépendante de toute autre, et complète. Son édition originale date de 2010. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario et par Donzi Liu pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre planches de bande dessinée.


Le roi Alvar en armure sur son destrier blanc abaisse son épée d’un geste vif, et il tranche en deux la tête d’un ennemi. Il brandit bien haut son épée ensanglantée, et il mène la charge de ses braves, leur clamant que Dieu est avec eux, et que lui le roi est son bras vengeur. Menant la charge, il franchit le Pont noir et il défit en duel le commandant des envahisseurs. Celui-ci accepte : le cavalier charge l’homme solidement campé sur ses pieds, le duel s’engage. D’un seul coup d’épée, Alvar fait voler en l’air la tête de son adversaire. Un archer ennemi en profite pour décocher sa flèche qui atteint le roi dans le défaut de sa cuirasse brillante, sous le bras gauche, à l’aisselle. À ses côtés sur le pont, et derrière lui, les soldats de son armée se figent : ils sont tétanisés à l’idée que leur roi les abandonne, car il est leur puissance. Les envahisseurs saisissent l’instant pour charger à leur tour et faire un carnage. Le roi s’adresse à ses troupes leur disant que ce n’est rien, on va lui ôter la flèche, et avec un bandage il reviendra. Il est emmené à l’écart sous un arbre par son cousin Alfred qui le dépose à terre et lui conseille de se reposer. Le roi explique que c’est impossible : quand les troupes sauront que le roi est grièvement blessé, elles rendront les armes et il faut gagner.



Le roi Alvar enjoint son cousin Alfred de lui ôter son armure et de la revêtir à sa place. Les soldats prendront Alfred pour Alvar, seule sa fidèle épouse doit connaître la vérité. Alfred accepte : il retire la flèche, et il revêt l’amure du roi. Il lui déclare que : Les murs de la prison où son âme était enfermée se sont effondrés. L’armure et le casque du roi ont éveillé la personnalité véritable d’Alfred… Il est roi ! Rien n’arrive par hasard. Si Alvar est ici en train de perdre son sang, c’est parce que Dieu l’a décrété : Alfred estime qu’il mérite de régner à la place d’Alvar… Il pourrait égorger le roi à l’instant mais le même sang coule dans leurs veines. Il ne peut pas le verser. Le destin s’en chargera à sa place. Cette terre empêchera sa blessure de se refermer. Il saignera à mort. Qu’il plonge donc dans l’oubli ! Alvar le traite de misérable traître. Son cousin enfourche le destrier royal et s’en va au combat. Il arrive à temps pour galvaniser les troupes et les faire repartir au combat. Pendant ce temps, menant son petit troupeau de brebis, une femme laide et difforme arrive au pied de l’arbre où git le roi. Elle constate que le cœur bat encore, et elle remercie le ciel de lui envoyer ce cadeau : sa solitude est révolue, il va le soigner, il est à elle. Sur le champ de bataille, les soldats acclament le roi Alvar. Dans la grotte qui sert de foyer à la femme, elle panse le blessé qui délire. Il croit qu’il est soigné par son épouse la reine Violena et il décide de lui faire l’amour, comblant ainsi Batia.


Bon, ce scénariste dispose d’une réputation assise sur certaines spécificités de son écriture : un goût pour la violence, souvent cruelle, une intrigue qui repose sur une quête spirituelle dont la progression se fait par affrontements successifs, traumatisant la chair du héros, une forme de grandiloquence empruntée à l’opéra, avec parfois une touche de mysticisme ou d’ésotérisme plus ou moins appuyée. La couverture et le titre de la série préparent le lecteur à un récit brutal, avec des combats à l’épée, relevant vraisemblablement du genre Fantasy médiévale. Il n’y a pas tromperie sur la marchandise : une première case graphiquement explicite de crâne fendu en deux par une épée, avec une giclée de sang, une bataille rangée impliquant des centaines de soldats, un roi et une reine, une imposture… mais pas forcément de sorcellerie ou de pouvoirs magiques. Traumatisme physique : c’est fait aussi, dès la quatrième planche avec cette blessure que le cousin va aggraver pour être sûr que le roi passe l’arme à gauche. La grandiloquence : Jodorowsky se surpasse avec des personnages effectuant des déclarations enflammées sous l’effet d’une émotion intense, transportés par leurs convictions, et la conscience de ce qu’ils sacrifient de plein gré pour atteindre leurs objectifs. En revanche, pas de trace de mysticisme ou d’ésotérisme dans ce premier tome. Plutôt une forme de masculinité très toxique, exacerbée dans le comportement de conquérant du roi, ou d’enfant gâté de celui de son fils.



Il faut que le lecteur ait le cœur bien accroché pour terminer sa lecture. Outre les combats assez graphiques, il voit un père arracher la langue de son fils pour s’assurer de son silence, qu’il ne le trahira pas. Le dessinateur se montre également assez explicite quant à la nudité, évitant de dessiner les sexes masculin ou féminin, mais pas les ébats, pour lesquels le consentement s’avère optionnel. Le dessinateur a l’art et la manière de mettre en scène les émotions intenses habitant les personnages dans des actes peu ragoutants voire immondes : Alvar amnésique mordant à pleine dent dans le cadavre d’une chèvre appartenant à sa fille, un combat de deux pages d’une brutalité animale opposant un homme à un loup, un homme traînant une femme par les cheveux, une deuxième tête qui vole dans un décolletage impitoyable à l’épée, la scène d’arrachage de langue à main nue, et encore deux ou trois autres joyeusetés. D’un côté, ces moments servent à établir la personnalité d’Alvar, de l’autre la sensibilité du lecteur peut y voir une forme du voyeurisme malsain et glauque. Certes, ces actes barbares ont leur place dans le récit, ils s’inscrivent dans une narration exacerbée de type opéra, toutefois le lecteur peut rester dubitatif de ces choix narratifs au regard de la trame très classique du scénario, une forme d’entêtement à être roi, à dominer comme il se doit à un mâle alpha, à laisser sa virilité dicter son comportement.


En fonction de ses goûts, le lecteur peut être plus ou moins réceptif aux dessins. La bataille impressionne par l’allure du roi sur son destrier blanc, avec son armure de métal brillant finement ouvragée et sa très longue épée, les cavaliers chargeant sur une même ligne, les fantassins avançant en grimaçant, les cadrages mettant en valeur la vitesse des actions avec des perspectives saisissantes, le nombre imposant de guerriers, la forêt de lances levées, les étendards au vent, etc. Pourtant, mis à part le Pont noir, la bataille semble se dérouler sur un champ sans aucune personnalité géographique ou topographique. Le lecteur retrouve ces mêmes caractéristiques, prises de vue cinématique et décors peu consistants, lors de la séquence suivante qui se déroule dix ans plus tard, alors Batia et sa fille Sambra élèvent des chèvres, et que Alvar se bat contre un loup sautant d’un rocher bien pratique pour donner du dynamisme à son attaque. Le ressenti peut complètement s’inverser : les planches où Alvar s’introduit dans le château avec des murailles très consistantes et l’aménagement des différentes pièces (la chambre du prince Rador, la chambre de la reine Violena), la salle du trône où se déroule cérémonie de mariage. En contrepoint, l’artiste réalise de magnifiques moments tout en ambiance : la petite fille innocente en pleurs, le coup de poing asséné avec une force monumentale dans la gueule du loup, la reine tenant tête à son époux revenu, la peau laiteuse de Sambra devenue jeune adulte, la fourrure de l’ours, le courage insensé de l’évêque qui tient tête au roi, etc.



Le lecteur termine ce premier tome, très indécis, éprouvant des difficultés à savoir s’il a aimé ou non. Il ne semble pas y avoir de personnage sympathique, encore moins de personnage qui mérite l’admiration ou qui puisse être qualifié de héros. Les auteurs s’y entendent pour montrer une facette détestable en chacun d’eux : la volonté de toute puissance d’Alvar, les caprices cruels de son fils Rador, la manipulation malhonnête et totalement intéressée de Batia envers Alvar, le dégout de Sambra pour son père, la traîtrise de la reine Violena envers Alvar commise sciemment, et même la servilité coupable de Artropo pour la reine. Tout cela combiné avec l’emphase opératique de la narration, du comportement de chacun, ça fait beaucoup. Il faut un peu de recul au lecteur pour qu’il puisse trouver du sens à ces débauches de comportements condamnables. Certes, la première séquence met en lumière que Alvar fait passer le destin du royaume avant le sien en demandant à son cousin de le remplacer. À la réflexion, il trouve un écho à ce comportement dans celui de la reine qui explique à Alvar pourquoi elle a accepté la supercherie d’Alfred prétendant être Alvar, malgré l’absence de trois marques de naissance en forme de demi-lune. Elle explique à son époux légitime que : Ce n’est pas à un homme qu’elle s’est offerte, mais à un roi ! Quand Alfred est arrivé ceint de la couronne et brandissant le sceptre, vénéré par son armée, triomphant et porteur d’un butin fabuleux, les trois demi-lunes et même le visage d’Alfar se sont effacés de sa mémoire. Elle s’est donnée au pouvoir. Elle termine en établissant que : Elle n’est pas une femme, elle est une reine ! Le lecteur peut voir dans ces deux déclarations, une forme de dissociation dans ces deux individus qui se considèrent plus comme l’incarnation d’une fonction que comme un être humain doué de sa personnalité propre. Une forme pervertie d’existentialisme.


La couverture l’indique clairement : un récit de combats à l’épée, d’hommes imposant leur volonté par la force dans ce que cela peut avoir de plus toxique. Les dessins transcrivent à merveille cette violence et cette cruauté, la personnalité exaltée des protagonistes, et parfois quelques étonnants moments de douceur. Le scénariste fait usage de ses thèmes favoris, comme le héros lancé dans un voyage de progression spirituelle, ici à son insu, devant payer le prix de chaque victoire, en en ressortant marqué dans sa chair, en se retrouvant à commettre des folies sous le coup de l’émotion. Une lecture éprouvante, malsaine, charriant en filigrane une façon d’être au monde reposant sur l’idée pervertie que l’individu peut se faire du rôle social qui lui est attribué et des sacrifices qu’il doit faire pour le remplir.



mardi 28 février 2023

Le Mercenaire T03 Les épreuves

Trop beau pour être vrai… C’est un piège ?


Ce tome fait suite à Le mercenaire T02 La formule (1983) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Ce tome a été publié pour la première fois en 1984, réalisée intégralement par Vicente Segrelles, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. La totalité de la série a été rééditée dans une intégrale en trois volumes, en 2021/2022. Pour un autre point de vue sur cet album, Les BD de Barbüz : Les épreuves.


Le mercenaire est de retour dans le monastère de la grande plaine glacée, ayant refait le chemin en sens inverse. En particulier, il est à nouveau descendu par cette formation géologique remarquable : une cascade s’écoulant dans une énorme falaise circulaire qui abrite un réseau de grottes. Il est reçu formellement par le grand maître qui lui indique que pour entrer dans leur ordre, il faut triompher d’épreuves difficiles, que le risque de mourir ne peut être exclu. Il répond que risquer sa vie fait partie de son travail. Le maître l’informe qu’ils vont mettre à dure épreuve ses capacités de combat, de courage, de volonté, et de résistance à la trahison. Il ne doit surtout pas oublier que garder le secret de leur existence est fondamental. L’entretien est terminé, le mercenaire peut se retirer, Nan-Tay le conduira à ses quartiers. Chemin faisant, elle lui suggère de se reposer car les épreuves débuteront à minuit et elle peut l’assurer qu’elles seront ardues. Elle lui remet un petit paquet enveloppé de toile avec une ficelle : cela lui servira pour la dernière épreuve. Elle ajoute qu’il faut que cela reste entre eux, ce dont il convient.



Le soir à minuit, le mercenaire se trouve au milieu de la procession qui chemine : chaque prêtre en bure, avec une torche à la main, montant un escalier menant sur le toit du temple où se trouve un dragon volant. Le maître se tient dans une chaise à porteur dorée chaque ouverture masquée par des tentures diaphanes. Revêtu de son armure, et armé d’une longue lance, le mercenaire enfourche le dragon et ce dernier prend son envol dans l’espace d’une énorme caverne aux parois tellement éloignées qu’elles sont indiscernables. Il atterrit sur un gros piton rocheux, avec une entrée de caverne en forme de crâne avec un casque à corne. Deux braseros diffusent de la lumière de part et d’autre de la porte d’entrée. Le mercenaire s’approche, il prend un tison et s’en sert comme de torche. Il dégaine son épée et, sur le qui-vive, pénètre prudemment dans la caverne. Derrière lui, un géant en armure se détache de l’ombre et lui déclare que la première épreuve, c’est lui. Il est armé d’une lourde épée, et il faut au moins deux têtes de plus que le mercenaire. Il ajoute qu’il pourrait également être la dernière épreuve. Si son adversaire le bat, il pourra avancer, mais c’est un combat à mort. Mercenaire a le choix : mourir ou retourner au cratère. Son adversaire répond qu’il ne le connaît pas : il ne recule pas devant le premier obstacle venu. Le guerrier abat son énorme épée et tranche net un morceau d’un énorme vase qui était juste à côté de Mercenaire. Ce dernier se rend compte qu’il n’est pas à la hauteur de son ennemi et il décide de reculer et de reprendre les airs sur son dragon.


Premier tome : une mission de sauvetage au cours de laquelle le mercenaire ne se montre pas très efficace. Deuxième tome pareil. Le lecteur se demande ce qui l’attend pour ce nouvel épisode. Dans un premier temps, ce mercenaire doit passer les épreuves qui lui permettront d’être accepté dans la communauté du monastère de la grande plaine glacée, et plus précisément dans la secte du cratère. Cette première partie se déroule sur les planches une à trente-deux. Suit une mission d’une nature différente : empêcher le débarquement de cent guerriers hostiles dans le monastère pendant les quatorze autres planches. Le lecteur constate vite qu’il retrouve les principales caractéristiques de la série : ce mercenaire anonyme toujours bien coiffé qui combat et triomphe par la force de son épée et de son intelligence, des jeunes femmes accortes et dénudées, des monstres impressionnants, des vols aériens en dragon avec des combats. La narration visuelle se fait par des peintures à l’huile, donnant une sensation à nulle autre pareille : un relief et des textures produisant une impression quasi tactile, des pages qui peuvent être assez aérées avec deux ou trois cases pour apporter de l’ampleur aux scènes spectaculaires. Le lecteur commence également à voir se dessiner une forme de continuité puisque l’histoire se déroule au monastère de la grande plaine glacée comme celle du tome précédent, et trois autres personnages secondaires sont de retour, le grand lama du monastère et Nan-Tay, avec un autre. Le lecteur ne dispose de moyen pour savoir si c’était le plan à long terme de l’auteur, mais ce développement semble organique, comme s’il avait été planifié.



Tout mercenaire qu’il soit, le personnage principal a donc choisi son camp, ce qui modifie quelque peu son statut : il a décidé de prêter allégeance à la communauté du monastère, en se soumettant aux épreuves. Cela découle assez naturellement de sa prise de position dans le tome précédent. Dans un premier temps, le lecteur est à la fête et il ne boude pas son plaisir. Ce tome s’ouvre avec une nouvelle vision de cette formation géologique si particulière qui avait frappé son esprit dans le tome deux, et il sait gré à l’auteur de la réutiliser. Le dessin en pleine page qui ouvre le récit lui remet en tête cette disposition originale et spectaculaire. La planche trois accueille également un dessin en pleine page : cette étrange procession nocturne avec ce dais doré qui devient presque une source lumineuse dans la pénombre. Une fois encore, l’artiste a conçu une formation rocheuse originale, avec un temple totalement intégré dedans. La page suivante se décompose en trois cases de la largeur de la page pour mettre en valeur le dragon et son harnachement, ainsi que son envol, une créature animale qui a bénéficié d’une conception travaillée. Page suivante, Mercenaire approche de cette entrée en forme de crâne géant : le lecteur sourit devant ce rocher ainsi taillé pour provoquer l’effroi chez le visiteur. Il accepte le géant en armure comme une convention du genre Fantasy. Mais quand même, il est peu probable que les moines aient mis en place un tel guerrier dont le travail est de hacher menu les postulants, et pouvant être sacrifié si le postulant sait se battre. Cela donne lieu à un combat bien conçu, ou Mercenaire peut enfin mettre son intelligence au travail pour concevoir un plan d’attaque avec une possibilité de succès.


Après la victoire, Mercenaire se dirige, toujours à dos de dragon volant, vers le deuxième site : un palais posé sur un rocher au milieu d’une mer intérieure, et recouvert d’une sorte de voile gluant, certainement l’œuvre d’arachnides mutantes. Un monstre aquatique surgit, massif et dans un mouvement puissant plein de grâce. L’auteur prend le temps de deux pages montrer comment Mercenaire parvient à passer cet obstacle avec une narration visuelle claire et explicite, superbe dans la prise de vue des mouvements. À nouveau la découverte de ce que recèle ce palais nécessite une augmentation de la dose de suspension d’incrédulité consentie. Puis Mercenaire reprend son vol à dos de dragon, et c’est à nouveau une séquence visuellement enchanteresse avec des spectres apparaissant sur le fond étoilé du cosmos. La dernière épreuve se déroule dans la grande cour intérieure de la coupole et demande d’augmenter encore un peu le degré de suspension consentie d’incrédulité. Pour autant le dénouement vient apporter une explication entièrement satisfaisante à ces bizarreries.



Le dernier tiers du tome est consacré à une course-poursuite magnifique : l’auteur a réalisé une suite de prises de vue qui coupent le souffle, qui permet de suivre parfaitement les déplacements des uns et des autres à dos de dragon dans les gorges montagneuses, également des uns relativement par rapport aux autres. Cette séquence constitue un exemple parfait de narration visuelle, par contraste à quelques images mises bout à bout misant tout sur leur aspect spectaculaire mais sans fil logique. Le lecteur éprouve la sensation d’être présent sur les lieux entre ces deux parois rocheuses quasi verticales, de voir les dragons fournir l’effort musculaire pour voler avec leur cavalier, de percevoir les efforts conscients de Mercenaire pour trouver une stratégie pertinente en fonction des paramètres de la situation en se focalisant tantôt sur la configuration du défilé, tantôt sur les poursuivants, tantôt sur Nan-Tay en faisant alors abstraction du lieu qui devient une toile floue en fond de case. Cette façon de raconter autorise également les cases spectaculaires qui prennent alors tout leur sens dans le fil narratif.


Au vu des premières épreuves, le lecteur peut ressentir une pointe de condescendance pour ces aventures peu crédibles, charriant deux ou trois clichés sur le guerrier qui triomphe de tout par la force et les femmes dénudées qui servent de décoration valorisante. Mais, comme dans les deux précédents, l’intrigue s’avère plus subtile qu’en première apparence, avec un enjeu qui découle directement des aventures passées. En surface, la narration visuelle peut paraître terne en termes de couleurs, et un peu appliquée dans sa manière de montrer. À la lecture, le ressenti est tout autre : une narration très immersive, privilégiant l’histoire au clinquant.



vendredi 10 septembre 2021

Colt et Pepper T02: Et in Arcadia ego

Ma place est avec les morts.


Ce tome est le second d'un diptyque : il faut donc avoir lu avant Colt et Pepper T01: Pandemonium à Paragusa paru en 2020. Sa première parution date de 2021. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins et la supervision des couleurs, Anubis pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Fanny Thuillier. L'album compte 54 pages de bande dessinée.


Marchant d'un pas lugubre, sous un ciel tout aussi lugubre, Colt et Pepper empruntaient les sentiers les moins fréquentés pour rentrer à Paragusa. Ils passent le long d'un champ sur lequel se tient un long dragon aux splendides couleurs, qu'une demi-douzaine de paysans essaye d'éloigner, en brandissant des bâtons et des houes. Ils ne s'arrêtent pas et continuent leur chemin, Culpepper essayant de comprendre pourquoi son neveu reste mutique. Il lui demande s'il s'inquiète pour Ossus le nécromancier. Puis il le taquine en lui disant qu'il doit penser à Lytha, la fille de Barth le rouge. Dans le champ, les paysans ont tellement houspillé le dragon qu'il s'est envolé, un homme ayant réussi à s'accrocher à une pointe dorsale, et tenant un couteau entre les dents. Pepper fait observer que Reed Cove se trouve juste derrière le virage devant eux, et il propose à Colt d'aller saluer la jeune fille, malgré l'absence d'envie manifestée par le jeune homme.



La dernière fois que Colt et Pepper s'y étaient attardés Reed Cove n'était qu'un labyrinthe effrayant. Mais cette fois, la douceur pâle du soleil faisait toute la différence. Ils descendent tranquillement une rue en pente, peu inquiets du fait qu'ils sont recherchés. Le pied de Salomon glisse sur une plaque de neige et il se retrouve les quatre fers en l'air, n'ayant pas pu retrouver son équilibre sur les pavés trop polis. Son neveu et un passant l'aident à se relever. Il demande à l'habitant s'il peut lui indiquer où trouver une jeune femme s'appelant Lytha. Le porteur leur propose de leur montrer où elle habite : ils lui emboîtent le pas. Ils les laissent passer devant pour entrer dans une cour : une demi-douzaine d'individus armés de bâtons les agresse. Ils se retrouvent immobilisés au sol, plaqués ventre à terre. Theophrastus Levi, le chef de bande, descend un escalier et s'adresse à Culpepper. Ce dernier lui explique qu'ils sont à la recherche de Lytha, la fille de Barth. Le chef essuie une marche avec un mouchoir qu'il a sorti de sa poche, range son mouchoir dans sa manche, et s'assoit. Il explique que Lytha a voulu monter sa propre bande, composée uniquement de femmes et qu'il a dû intervenir. Il ne l'a pas tué, mais il l'a vendue à un diable pour trois larmes d'or qu'il montre à ses interlocuteurs. Pepper lui demande où retrouver ce diable, proposant de le dédommager avec une demi-saucisse d'ail. Le juif porte son mouchoir à son nez pour se protéger de l'odeur et lui donne la réponse gratis. Colt et Pepper repartent dans les bois enneigés et retrouvent rapidement les traces de ce diable humanoïde dans la neige, puis l'individu lui-même.


Le lecteur part avec un horizon d'attente bien clair dans sa tête : il s'agit du deuxième tome d'un diptyque donc il doit retrouver les mêmes qualités que dans le premier, l'histoire doit être conclue à la fin, et comme annoncé à la fin du premier, les héros retournent à Paragusa pour récupérer l'âme de Colt. La première page le rassure tout de suite : Igor Kordey ne lâche rien en ce qui concerne le niveau de détails de ses cases. Dans ce dessin en pleine page, le dragon est magnifique, sorte de gros serpent à pattes et à écailles avec une tête et gueule d'inspiration chinoise, et une superbe mise en couleurs. Celle-ci souligne qu'il s'agit d'une bête fantastique avec des couleurs plus vives attestant qu'elle provient d'un monde merveilleux. Le lecteur prend son temps pour absorber les informations visuelles : la tenue des paysans, leurs outils, leur carriole, les sillons de labour, la végétation autour du champ, le muret de clôture en pierre, le tracé du chemin sur lequel se trouvent les deux voyageurs. La mise en couleurs participe à rehausser le relief de chaque élément, ainsi qu'à les faire ressortir les uns par rapport aux autres. Un spectacle magnifique.



Tout du long de ce tome, le lecteur retrouve cette narration visuelle descriptive totale très riche qui ne hiérarchise pas l'information. De séquence en séquence, il est impressionné par le spectacle varié : les rues pavées de Reed Cove et les façades des maisons, l'aménagement en pierre de la cour intérieure, le riche habit de gentilhomme de Theophrastus Levi, la brillance des deux anges de la mort, les rangs de vigne avec leur palissage et les feuilles à la couleur déjà automnale, les grappes de raisins, les chais de la cave, la large rue en escalier qui mène à l'entrée du château, la salle du trône, la chambre de Coltrayne au palais, etc. Il prend le temps de s'arrêter sciemment pour profiter d'une scène incroyable : ce dragon merveilleux harcelé par des paysans besogneux, ces deux anges à la brillance intense dans une caverne, les vendanges sur un coteau qui permet de découvrir le panorama à plusieurs kilomètres dans le lointain, cette sortie dérobée de contrebandiers dans un immense fût dans une cave, la partie d'échecs où le rôle de chaque pièce est tenu par un être humain, la tentation de Culpepper par des femmes correspondant à ses fantasmes (dont une amazone au sein droit coupé), etc. L'artiste fait un usage opportun des dessins en pleine page, avec ce degré de détail élevé qui permet à tous les éléments, naturels ou surnaturels, de coexister sur le même plan. Il mesure également l'inventivité du scénariste pour avoir imaginé chacun de ces éléments fantastiques, chacune de ces situations extraordinaires.


Le lecteur avait déjà été un peu dérouté par la construction du premier tome, mais à la fin, l'auteur donnait une indication claire de l'objectif de ce second tome : l'oncle et le neveu se retournent à Paragusa, pour y récupérer une âme, bien que leur tête y soit mise à prix. Comme le premier tome celui-ci est découpé en trois chapitres numérotés de 4 à 6 indiquant ainsi que les deux tomes ne forment qu'une seule et même histoire. Au bout de 3 pages, le lecteur se retrouve tout autant décontenancé, car Culpepper a décidé de faire une halte à Reed Cove pour aller saluer Lytha, puis d'aller la sauver des griffes d'un garçon démon, à l'allure de bouc anthropomorphe. Finalement, il n'y a rien d'urgent à récupérer cette âme. Cela étant, les deux voyageurs pénètrent dans la ville de Paragusa, puis déambulent dans les rues en interpelant leurs connaissances, sans aucune inquiétude du fait que leur tête soit mise à prix. Il ne reste qu'à mettre ça sur le compte du fait qu'il s'agit d'un conte. Mis à part qu'ils soient des fugitifs qui reviennent sur le lieu de leur crime, l'intrigue aboutit à une conclusion en bonne et due forme, et les mystères en suspens sont résolus. La structure du récit est un peu étrange, mais à nouveau cela peut être considéré comme un conte. Il y a quelques pointes d'humour qui font mouche : une demi-saucisse à l'ail pour payer un service, l'emploi du surnom vermisseau évoquant la taille du pénis de l'interlocuteur, Dionysos dieu du vin laissant tomber à terre des grappes de raisin, le prêtre ne sachant même pas qu'il avait une âme Et puis il y a ce titre étrange.



Le titre est une expression latine pouvant être comprise comme : Moi qui suis mort, je vécus aussi en Arcadie, c’est-à-dire le pays des délices. Il renvoie donc à l'état de l'un des deux voyageurs qui s'est rendu compte qu'il est en fait sûrement mort. Peut-être que l'idée de cette histoire est venue au scénariste en contemplant un des deux tableaux portant ce titre, réalisés par Nicolas Poussin (1594-1665). Le lecteur se souvient que plusieurs thèmes courraient sous-jacents dans le premier tome : l'expérience qui vient avec les décennies vécues, et la conscience de l'inéluctabilité de la mort, ce qui relativise bien des choses. S'il fait passer son cerveau dans ce mode de lecture, il relève plusieurs situations et plusieurs remarques effectuées par les personnages qui résonnent avec ces thèmes. Un jeune déjà mort au monde qui l'entoure. Un prêtre tiré de son endoctrinement par son avarice. Le prince grenouille Heinrich de Grimm qui remarque qu'on ne peut tuer ce qui n'a pas d'âme, mais ceux qui n'ont pas d'âme peuvent vous tuer. Theophrastus Levi qui a fait le constat qu'il ne peut aller contre les idées reçues, alors il est devenu ce qu'on pensait déjà qu'il était. Même si ces éléments ne lui semblent pas primordiaux quand il les découvre, il y repense quand Culpepper s'interroge en déambulant dans les rues de Paragusa. Où sont passés les rires ? Où sont les chansons ? Où sont passés tous les regards vicieux et les mains baladeuses ? Si tous ces gens étaient morts, ça ne ferait aucune différence ! On ne partage plus la nourriture. On passe sous silence le vice. La bienveillance a disparu, et les petits fripons aussi. Le personnage principal est en butte aux effets de ce qui est appelé la Paix Noire. Le nécromancier a réussi à instaurer une forme de sérénité dans le royaume, mais le prix à payer est celui de l'anesthésie des émotions, pour une vie calme proche d'un état de zombie (sans la pulsion de manger de la chair ou de la cervelle humaine), une forme de mort émotionnelle. Vu sous cet angle, les bizarreries du récit font sens : le scénariste formule sa vision de l'existence. Elle ne peut pas être parfaite, les injustices et les défauts en sont consubstantiels, et ils participent à lui donner sa saveur. Culpepper fait même le constat qu'il ne peut sauver personne, et qu'il ne peut même pas changer les choses.


Au fur et à mesure des séquences et des pages, le lecteur tombe sous le charme de la narration visuelle riche et inventive, acceptant de consentir un supplément de suspension d'incrédulité pour les bizarreries de la construction du scénario. Progressivement, il se rend compte que certaines phrases de dialogue se répondent et développent plusieurs thèmes sous-jacents, tels que l'inéluctabilité de la mort, mais qui ne doit pas paralyser les individus pour autant, et l'impossibilité de perfection dans le monde réel. Comme le dit le jeune Ossus : Vous vous imaginez craindre la mort à chaque instant de votre vie ? Ce n'est pas une vie, je vous l'assure. Un conte adulte d'une extraordinaire qualité.



samedi 28 août 2021

Colt et Pepper T01: Pandemonium à Paragusa

Qu'avons-nous appris ? Que tous les crimes ne sont pas punis.


Ce tome est le premier d'un diptyque, racontant une histoire indépendante de toute autre. Sa première parution date de 2020. Il a été réalisé par Darko Macan pour le scénario, Igor Kordey pour les dessins et la supervision des couleurs, Anubis pour la mise en couleurs. La traduction a été réalisée par Fanny Thuillier. L'album compte 53 pages de bande dessinée. Le tome 2 s'intitule Colt et Pepper T02: Et in Arcadia ego.


Au 17ème siècle, l'Amérique a changé lorsqu'elle a cédé la place à un monde peuplé d'une multitude d'étranges créatures magiques, lors de la Transition. S'en est suivie une guerre pendant deux décennies entre les différentes espèces, avant qu'une paix fragile ne s'installe pendant vingt ans. Salomon Culpepper avait été capitaine de la garde à Paragusa pendant deux douzaines d'années. C'était peu dire, mais ce n'en était pas moins miraculeux d'y avoir survécu. Pepper, comme on le surnommait, avait été promu capitaine après qu'il avait aidé le Vieux Duc à accéder au trône. Le Jeune Duc détestait Pepper mais ce dernier fut le seul rempart entre lui et la rébellion. Le Duc Frême n'avait pas toute sa tête, et il avait régné pendant moins d'un an. Et quand le Duc Domitian avait usurpé le trône, il lui sembla logique de maintenir Pepper à son poste pour faciliter la transition. Puis vint le temps pour Pepper de prendre sa retraite. Dans quelques semaines à peine, il ne serait plus soldat. Il avait déjà versé un acompte pour un chalet dans un vignoble et choisi deux esclaves dignes de confiance. Il déambule dans le marché de la ville, chacun le saluant, certains lui offrant un fruit ou lui faisant une offre de service. Il s'interrompt en entendant du bruit : une douzaine d'adolescents et de jeunes adultes qui montent vers le château, en criant À bas le duc. Pepper fait signe à un corbeau, lui donne un peu de son fruit, et lui demande d'aller avertir la garde au château.



Le corbeau remplit sa mission et avertit la garde qui a le temps d'abaisser la herse et de déverser une marmite de restes dégoulinants et nauséabonds rendant l'escalier glissant. Il ne leur reste plus qu'à charger et tabasser les manifestants, puis les emmener dans les geôles. À la fin de sa longue journée, Salomon Culpepper a pris sa décision : il descend dans les geôles et salue Spyder, un ancien camarade de bataille. Il explique qu'il désire voir l'un des rebelles : Coltrayne, le fils de sa sœur. Il va discuter avec lui qui se trouve dans une cellule, avec la douzaine de rebelles. Colt explique qu'ils souhaitent tuer le tyran. Les douze garçons avalent tous un petit disque noir et ils se fondent dans une masse de chair grouillante dotée d'une grande force. Ils défoncent les barreaux. Spyder décide de s'interposer, laissant le temps à Pepper de fuir. Celui-ci remonte les escaliers, voit encore quelques soldats mourir des mains du monstre, et fait irruption dans la grande salle du château, interrompant la réunion du Duc Domitian. Le monstre arrive quelques secondes après et se dirige droit vers le duc. Pepper réfléchit et s'interpose, s'adressant à son neveu dont la tête est encore visible dans cet amas d'individu. Il lui demande pour quelles raisons ils souhaitent tuer le duc, et qu'est-ce qu'ils espèrent qui prendra sa place.


Ce duo de créateurs a déjà collaboré sur deux séries Nous, les morts (en 4 tomes) et Marshal Bass (6 tomes parus en 2021). Ils réalisent un diptyque surprenant. Il faut que le lecteur s'immerge dans le récit pour découvrir partiellement le contexte avec un dessin en double page à couper le souffle, pages 42 & 43. Il finit également par consulter la quatrième de couverture pour découvrir le contexte global : une Amérique du dix-septième siècle dans laquelle une catastrophe appelée Transition a eu lieu, apportant un lot de créatures fantastiques, et faisant disparaître une partie de la population humaine. Ce dessin en double page en met plein la vue : une vue du dessus d'une ville avec un angle incliné. Le lecteur prend le temps de regarder les éléments visuels : des créatures fantastiques volantes, les différents bâtiments et leur architecture, les habitants dans la rue principale, des animaux également comme une licorne et d'autres sortes de croisement entre des tigres et hyènes, des navires dans le port, une tortue géante remontant la rivière, un pont avec un chariot tiré par des chevaux, des oiseaux dans le ciel, et beaucoup d'autres choses encore. La mise en couleurs est de type naturaliste, sans chercher à faire ressortir un élément par rapport à une autre, mais en portant une grande attention aux textures, que ce soient les ailes diaphanes d'une sorte de moto libellule, ou le cuir d'une créature chauve-souris géante.



Cette narration visuelle très dense est présente à chaque page dès la seconde de couverture et la page en vis-à-vis, pour un dessin en double page. Il faut un temps d'accoutumance au lecteur pour s'y habituer. Le lecteur peut voir une carte posée sur une table, et beaucoup de choses posées dessus : une miche de pain, une bourse avec des pièces, une épée dans son fourreau, une planche à découper avec un saucisson, des tranches et le couteau, une assiette avec des tranches de saucisson et d'oignons, une bougie, un encrier avec une plume, une paire de gants. S'il s'y arrête un peu plus, le lecteur découvre encore un chat sous la table, une chaise avec des accoudoirs, une fée minuscule en train de virevolter, et un insecte de la même taille. La première page contient également un dessin en pleine page, plaçant le lecteur dans l'allée du marché, et là aussi il peut accorder du temps pour découvrir tous les détails, des tenues vestimentaires, aux produits présents sur les étals, en passant par les créatures inattendues et les bâtiments en arrière-plan. C'est très dense en informations visuelles, et c'est le cas sur toutes les pages. D'une certaine manière, l'artiste ne donne pas la priorité à tel ou tel élément, mais s'attache à tout représenter avec la même minutie, et la même inventivité. Le lecteur se projette à chaque endroit, regarde tout ce qui l'entoure, les personnes autour de lui, êtres humains et autres, leurs vêtements, les accessoires, sans oublier ce qui est en train de se passer.


Cette narration visuelle descriptive totale s'avère très riche et elle présente la particularité de ne pas hiérarchiser l'information. Le lecteur se retrouve donc plongé dans un monde pleinement réalisé absorbant beaucoup d'informations, se demandant lesquelles s'avèreront primordiales et lesquelles sont secondaires. C'est à la fois un vrai délice que de découvrir un détail singulier, et très déroutant de ne pas être guidé. Cela influe fortement sur la perception du récit lui-même. Le titre annonce que les personnages principaux sont l'oncle et le neveu et le premier chapitre confirme qu'il en est bien ainsi. L'ouvrage est découpé en trois chapitres : Pandémonium à Paragusa, La transformation de Barth le rouge, Le bois de bouleaux. Ils se déroulent chronologiquement en suivant le périple de Colt & Pepper. Il y a un fil directeur qui court dans les trois, même si le lecteur se dit que le deuxième n'était pas indispensable. Ils peuvent également considérés chacun comme une aventure à part entière, rapide et originale. Dans la première, Pepper défend le tyran avec un argumentaire qui tient la route. Dans la deuxième, la transformation de Bartholomew Cook l'amène à lutter contre un jeune homme qui l'a défié en duel pour prendre sa place de chef de la Main Rouge. Dans la troisième, Pepper, puis Colt sont confrontés à d'anciens camarades. Mais quand, même ça reste un peu bizarre comme construction.



Le lecteur note bien la différence d'âge entre l'oncle à quelques semaines de la retraite et le neveu entrant tout juste dans la vie adulte. Cela amène le premier à formuler des commentaires sur les situations au bénéfice du second, et il en va de même pour Barth le rouge. Ça commence avec les gardes indiquant à Pepper qu'ils étaient de taille à s'occuper de la racaille par eux-mêmes, c’est-à-dire charger Colt et ses compagnons. Ça continue avec Pepper faisant observer que le Duc Domitian est bien un tyran, mais plutôt modéré et nettement moins pire que les autres qu'il a pu servir. Dans le chapitre 2, Barth fait demande à Pepper : Combien sommes-nous à nous souvenir de la guerre et du changement ? Un constat sur le temps qui passe, et l'oubli qui efface le souvenir des morts au combat. Plus tard, il explique à Colt que les anciens encore en vie sont tous des lâches et des traîtres. C'est comme ça qu'ils sont encore en vie. Seuls ceux qui sont capables de trahison et qui savent courir vite, s'en sortent. Les vermisseaux survivent. Les héros… ils ne font pas long feu. Plus loin, un autre explique que tous les crimes ne sont pas punis. Quiconque est suffisamment culotté, suffisamment fou ou suffisamment pourri, aura toujours une chance de s'en tirer. Sous des dehors d'aventures mêlant Cape & Épée, avec des monstres, l'intrigue pose un regard d'adulte expérimenté sur les aléas de l'existence.


La couverture ne permet de se faire une idée claire de la nature du récit, mis à part le fait qu'il s'inscrit dans le genre Cape & Épée. Le premier paragraphe de la quatrième de couverture permet de se faire une idée de l'environnement dans lequel se déroule l'histoire. Le lecteur se retrouve rapidement submergé par la richesse de la narration visuelle, les détails, sa qualité. Il découvre les aventures originales d'un oncle et de son neveu. Progressivement, il s'imprègne du thème sous-jacent présent dans chaque chapitre : l'expérience qui vient avec les décennies vécues, et la conscience de l'inéluctabilité de la mort, ce qui relativise bien des choses.