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jeudi 30 juillet 2026

Zheng Shi T02 Madame Tsching

Le commerce ! Devons-nous tout concéder au commerce ?


Ce tome fait suite à Zheng Shi - Tome 01: La Rivière des perles (2025) qui constitue la première partie de ce diptyque et qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte (peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l'Académie des Arts et Sciences de la Mer), pour le scénario et les dessins, avec une mise en couleurs réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il s’agit d’une biographie de Zheng Shi / Ching Shih (1775-1844), une femme pirate chinoise, également connue sous le nom de Cheng I Sao ou de madame Tsching.


À Guangzhou, dans le palais du gouverneur en septembre 1809, le conseiller vient informer le gouverneur que les misérables renégats à la solde de Zheng Shi ont encore frappé. Il raconte : un marchand, un deux-mâts qui appartiendrait à une de ces nombreuses compagnies occidentales qui assurent le commerce. L’équipage est, paraît-il, sain et sauf, mais le navire a naturellement été pillé ! Son interlocuteur devine qu’il s’agit d’un navire portugais. Le conseiller le confirme. Le gouverneur continue : il a compris depuis longtemps le petit jeu malsain de Zheng Shi… Obliger les étrangers à intervenir sur leurs eaux afin de le discréditer auprès de leur empereur. Le conseiller suggère qu’il faudrait peut-être demander à Pékin de nouveaux renforts, l’empereur se doit de le soutenir. Même si le conseiller comprend les réticences du gouverneur, ces troubles nuisent fortement au commerce. Le dirigeant se demande s’ils doivent tout concéder au commerce. Il continue : leur pays a ouvert ses portes aux barbares et il faut bien reconnaître que cela ne leur a apporté que du désordre. La puissance militaire des étrangers a révélé les faiblesses des Chinois dont ils ne cessent de payer le prix.



Le gouverneur Bai Ling reconnaît qu’il s’est montré trop présomptueux : il a cru que la mort du misérable Zheng Yi allait entraîner la disparition de la confédération des pirates dont il était le chef. Jamais il n’aurait pensé que son épouse ait suffisamment d’autorité pour lui succéder. Le conseiller pense que les Portugais risquent de vouloir intervenir sans l’accord du gouverneur. Ce dernier estime qu’il a parfaitement raison : il décide de leur envoyer une missive pour les informer de l’incident avec ce navire marchand, tout en sachant qu’ils le connaissent déjà. Il décide également de devenir des alliés avec eux dans le combat contre ces misérables pirates. Mieux, ils vont également inviter les Anglais, car leur compagnie a un comptoir dans la cité, ils sont donc concernés. Plus au sud, dans les eaux de la rivière des Perles, sur le navire amiral des Portugais, l’Almirante explique à ses officiers qu’ils sont obligés de réagir, il en va de leur crédibilité et de leur honneur. Il précise sa pensée, il ne s’agit pas de déclarer la guerre, car ils sont ici pour soutenir le commerce. En les observant discuter, les marins se doutent qu’il se prépare quelque chose car les porte-manteaux sont en grande discussion.


À la fin de la première moitié, le lecteur se demande comment la situation va tourner pour Zheng Shi et la confédération de pirates, tout en l’ayant vue en tenancière de fumerie d’opium en 1843, lors de la séquence d’ouverture du premier tome. Avec sa dextérité habituelle, l’auteur avait su élégamment distiller les informations historiques tout du long pour que le lecteur en comprenne le contexte : commerce international dans des comptoirs en Chine, en particulier avec les Portugais et les Anglais, une autorité locale à la puissance relativisée par celle des étrangers, une autorité impériale éloignée, une bande de pirates sévissant dans la région pour se rebeller contre l’autorité établie en s’attaquant aux navires marchands étrangers. À leur tête une femme. Comme d’habitude dans les ouvrages d’historiques de cet auteur, les hommes sont prépondérants dans la distribution des personnages. Ici, mis à part le cas particulier du personnage principal, les femmes sont également reléguées au rôle de figurantes, accomplissant des tâches quotidiennes, sans être nommées ou jouer un rôle dans la situation. En revanche, la cheffe des pirates parle d’égale à égal avec les responsables chinois ou portugais. Les pirates la respectent comme un chef, sans qu’il soit question de son genre. Son autorité s’applique de la même manière que s’il s’agissait d’un homme.



Dès la première planche, le lecteur peut constater le degré d’implication de l’artiste et de la coloriste. Il découvre un dessin en pleine page, une vue du palais du gouverneur depuis l’autre côté d’un quai : une grande attention portée à l’architecture, des maisons à un étage, à la forme d’un pont, au dallage du quai, aux arbres avec leur fût et leur houppier des bateliers en train décharger leur cargaison avec deux personnes la prenant en charge, deux soldats en uniforme en train d’observer la scène, l’eau du canal miroitant et reflétant les couleurs du ciel et des frondaisons, un superbe travail de mise en couleurs. Puis le lecteur se retrouve devant le palais et il dispose alors d’une vue d’ensemble de son architecture, toiture et galerie. Au fur et à mesure que le gouverneur et son conseiller déambulent dans les rues, il jette un coup d’œil à droite et à gauche pour admirer les autres vues : un grand pont en pierre enjambant une rivière, plus loin les jonques amarrées serrées le long d’un quai, un rempart, les habitants qui vaquent à leurs occupations dont un qui tire une charrette. Une vingtaine de pages plus loin, Zheng Shi siège dans son quartier général : une bâtisse avec un haut mur d’enceinte au bord d’une bras de rivière, une porte avec une ferronnerie sophistiquée, à nouveau un bel arbre. Le dessinateur va également l’emmener dans la baie de Macao avec les canons pointés vers la mer, dans la baie de Tung Chung avec un imposant portique de bois ouvragé, un retour dans la province de Fujian et un autre à Macao de nuit. Les scènes à l’extérieur des villes permettent également d’admirer les magnifiques paysages qui donnent envie de pouvoir s’y promener.


Dès la cinquième planche, le lecteur est emmené à bord d’un navire portugais : tout le savoir-faire en termes de représentation des navires rayonne avec évidence, des gréments aux sabords, des poulies à la longueur des rames du canots. Trois pages plus loin, une illustration en double page montre le navire des Portugais celui qui a été attaqué, avec trois autres bâtiments chinois plus petits, sous un ciel rendu gris par les volutes de nuages, échoué sur un sol entre vase et rochers. Puis le lecteur peut voir la différence entre les navires chinois et ceux des Portugais. Plus tard il se promène sur le pont supérieur, puis sur un pont inférieur d’un de ces énormes navires portugais, notant au passage comment les canons sont arrimés. Il peut ensuite voir le positionnement des navires dans la baie de Tung Chung, alors que le piège va se refermer sur eux. Lors du premier affrontement, le lecteur se trouve au premier plan pour assister à la boucherie occasionnée par la mitraille fauchant les marins chinois, l’artiste montrant clairement l’horreur physique et le coût en vies humaines. Lors du second affrontement, il met en scène l’affrontement chaotique sans réel ordre de bataille dans la baie de Tung Chung : Les ponts de batterie des vaisseaux portugais tirent au jugé sur tout ce qui s’apparente à un navire pirate. Il est vrai que, pour les Portugais, les couleurs qui flottent au gréement des navires chinois n’ont aucune signification et que rien ne ressemble plus à une jonque qu’une autre jonque.



Dans ses récits, il tient à cœur pour l’auteur d’inclure les éléments de contexte historique, et de faire vivre le récit à hauteur d’être humain. Dans cette seconde partie, le lecteur peut sentir les contraintes qui pèsent sur Zheng Shi, en tant que meneuse d’une confédération de pirates, c’est-à-dire qui prend le risque à chaque décision d’être désavouée par certains clans, tout en menant une rébellion contre des forces bien supérieures aux siennes. Le scénariste montre habilement et clairement comment elle met en place une stratégie intelligente qui tire parti de ces faiblesses, dans le piège tendu dans la baie de Tung Chung. En parallèle, il lui tient également à cœur de mettre en scène des êtres humains, et pas des individus assoiffés de sang souhaitant exterminer tous les ennemis. Il évoque le racisme présent chez les Portugais, disposition d’esprit bien pratique pour justifier de les tuer, mais aussi trouvant ses limites quand certains marins ne savent pas faire la différence entre les navires amis et les navires ennemis chinois. Il prend soin d’inclure un personnage évoquant la réalité de la majorité de ces soldats et de ces marins : des hommes dans le dénuement, attirés par la bonne paye militaire, sans conviction particulière, sans haine contre l’ennemi. Si sa sensibilité le pousse dans ce sens, le lecteur relève également une petite phrase prononcée par le gouverneur : Le commerce ! Doit-on tout concéder au commerce ? Comme il le fait régulièrement dans ses récits, il pointe du doigt l’origine réelle de ces combats meurtriers : des questions de pouvoir, de profit, c’est-à-dire des dynamiques sans grand rapport avec les intérêts du peuple et des êtres humains qui le compose.


Cette deuxième partie s’avère aussi excellente que la première. Dès la première planche, le lecteur est conquis par la qualité des dessins, l’implication et le plaisir de l’artiste et de la coloriste. Malgré le faible nombre de personnages féminins, il constate que l’auteur traite Zheng Shi avec respect pour ce qu’elle accomplit indépendamment de toute considération de genre. Dans une pagination restreinte, il réalise une reconstitution historique solide, une biographie captivante, en intégrant les horreurs du combat et les intérêts réels des belligérants dans sa trame narrative. Du bel ouvrage.



lundi 18 mai 2026

Les grandes batailles navales T17 Leyte

Les forces japonaises ne vont pas rester sur la défensive.


Ce tome est le dix-septième de la série Les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par le scénariste, comprenant huit parties intitulées : Un plan parfait ?, Ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !, Pléthore de porte-avions !, Trop de chefs et un incroyable imbroglio !, Suprématie aérienne, Surprise ! Surprise !, Kamikaze !, Le coup de grâce, ainsi qu’un glossaire.


Avec l’année 1944, les forces de l’Axe sont acculées. En Europe, l’implacable rouleau compresseur soviétique progresse inlassablement tandis que les alliés, en débarquant en Italie et en Normandie, ouvrent de nouveaux fronts. Dans le Pacifique, les Japonais reculent également. Après le tir aux pigeons des Mariannes, c’’est l’heure de reconquérir les Philippines. Cela a commencé le 17 octobre 1944 par un bombardement intensif de l’île de Leyte qui a été suivi par un débarquement. Une semaine plus tard, c’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. La reconquête de l’archipel des Philippines est un impératif stratégique pour les États-Unis. Elle doit permettre de couper les routes d’approvisionnement du Japon tout en multipliant les aérodromes à proximité du Japon afin de donner davantage de puissance destructive à leurs escadrilles de bombardiers. Mais dans le Pacifique, la reconquête est un chemin couvert d’embûches où chaque relief, chaque bosquet cache un piège mortel car, même affaibli, l’empire du Japon n’a pas renoncé à se battre. Cela dit, ce 24 octobre 1944, les principaux affrontements ne se déroulent pas dans les terres mais en mer. Bien plus au nord de l’île de Leyte, dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, le premier acte d’une imposante confrontation entre la marine impériale japonaise et l’US Navy se termine.



Le pilote d’un avion de chasse et son navigateur larguent leur bombe sur un énorme cuirassé qui a déjà encaissé des grappes de torpilles et des chapelets de bombes, qui crache de la fumée par tous les sabords, mais refuse de couler. Il est 17h35, après une énième attaque, le cuirassé japonais Musashi sombre. Sur un petit atoll dans les Philippines, le lieutenant Hiroyoshi lit un magazine américain contenant de pin-ups, assis sur une caisse renversée, à côté d’un chasseur sur lequel s’affairent des mécaniciens. Un autre avion revient d’une mission et se présente pour l’atterrissage. Le pilote Hiroyoshi descend du cockpit de son chasseur qui porte les marques de nombreux impacts de balles. Il saigne un peu à la cuisse. Le lieutenant lui demande ce qu’il en est de la flotte de Kurita dans la mer de Sibuyan, du plan Sho. Le pilote répond qu’il n’avait jamais vu une telle armada, mais les avions U.S. étaient trop nombreux. Ils ont eu le Yamato ou le Musashi, Kurita a viré de bord.


C’est toujours un plaisir que de découvrir un bataille navale célèbre dans le cadre de cette collection : les dessins concrets et secs de Delitte, ainsi que sa capacité à évoquer les affrontements dans un ouvrage très synthétique, sa brièveté pouvant frustrer les connaisseurs, et faisant œuvre de vulgarisation pour des néophytes. Il est possible qu’arrivé à la fin de la partie bande dessinée, les uns et les autres restent un peu sur leur faim. Certes la narration fluide a mis en scène de nombreuses facettes de cette grande bataille navale. Les avions : Zéro, Hellcat, Vought Corsair, Helldiver. Plusieurs gradés sont évoqués : Takeo Kurita (1889-1977), Samuel Eliot Morison (1887-1976), William Frederick Halsey (1882-1959), Shōji Nishimura (1889-1944), Kiyohide Shima (1890-1973), etc. Plusieurs batailles sont nommées par leur localisation : mer de Sibuyan, détroit de Surigao, détroit de San Bernardino, et bien sûr l’île de Leyte. Également, le lecteur peut voir plusieurs navires subir les attaques des chasseurs et des bombardiers. Pour autant, cette forme narrative est exempte de plan de bataille, de vue générale sur le positionnement des différentes flottes engagées, ou encore des dates des autres affrontements. En revanche, la lecture du dossier historique fournit tous ces éléments de contexte (à part le plan de situation), et développe plusieurs facettes spécifiques comme la composition des flottes, ou la tactique kamikaze.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur se réjouit de plonger dans un tome illustré par JY Delitte lui-même, car il en connaît les qualités. Bien évidemment, l’art et la manière de représenter les vaisseaux relèvent du meilleur niveau. S’il a lu des tomes de la série illustrés par d’autres artistes, le lecteur a pu constater que ce qui semble si évident sous le crayon de cet artiste devient tout de suite moins accessible pour les autres dessinateurs. Au vu de ses qualifications professionnelles, ce peintre officiel de la Marine sait maîtriser la structure et les particularités de chaque bâtiment, et les restituer dans ses dessins. Il choisit des angles de vue adaptés, permettant de bien les visualiser en fonction de l’action, débarquement, ou survol par des avions, explosions de bombes larguées par des avions, tir de leurs canons, etc. Il utilise des traits de contour très fins, lui permettant d’aller à un niveau élevé de détails dans ses représentations, pour des éléments qu’il choisit comme étant essentiels dans l’identité d’un navire : par exemple les canots de sauvetage, les grues et palans, les portes des transporteurs de troupe, les tourelles et leurs multiples canons, le pont d’envol des porte-avions et les dispositifs d’appontage, les cales et les chariots de manutention, le château et ses radars et antennes, la masse titanesque des cuirassés aussi bien ceux de la marine des États-Unis que ceux de celle du Japon, etc. Cette bataille navale, ou cette succession d’affrontements implique des porte-avions, et l’artiste se montre tout aussi impliqué pour représenter dans le détail avec la même qualité de conviction, les différents chasseurs étatsuniens et japonais.


Comme à son habitude, l’auteur réalise une vulgarisation de cette bataille navale à hauteur d’hommes. Comme à son habitude également, il met en scène des personnages exclusivement masculins : des hommes à l’allure normale, avec des morphologies variées, une différence discrète dans les visages des Américains et ceux des Japonais, des gestes et des comportements d’adultes sans exagération dramatique. Le lecteur peut même repérer l’écho du geste du caporal Jimmy en train de fumer sa clope les pieds dans l’eau de la jungle (planche treize) et un geste analogue quand le pilote Tomisaku fume la sienne assis sur une caisse renversée à côté de son avion. Comme d’habitude, le lecteur voit des êtres humains accomplissant des gestes banals même en mission, comme regarder un avion qui passe dans le ciel, lire un magazine, vérifier la propreté d’une timbale avant de se servir à boire dedans, taper le carton, protéger ses yeux du soleil en mettant sa main en visière à hauteur du front, trinquer ensemble, etc. Là encore, chaque image porte en elle la rigueur de la reconstitution historique, avec les uniformes, les armes et les différents accessoires militaires, quelle que soit l’arme considérée, terre ou air. Ce mode narratif contient en fait de multiples informations visuelles, intégrées de manière organique dans chaque image. Il met en scène le racisme ordinaire des Américains vis-à-vis des Japonais, ainsi que la consommation d’alcool comme anesthésiant pour faire passer des situations intenables.



Le récit plonge également le lecteur au milieu des batailles, majoritairement du point de vue des pilotes. À la différence de l’album consacré au Bismarck (2019), l’artiste ne s’attache pas à décrire un navire en train de sombrer par le fond. En revanche il montre l‘attaque d’un kamikaze, aux commandes d’un Mitsubishi A6M5, plus connu sous la dénomination de Zéro, qui s’écrase volontairement sur le pont d’envol du porte-avions d’escorte St Lo. Le dossier historique apporte des détails complémentaires : L’explosion de l’avion japonais provoque un important incendie qui, en l’absence d’un pont blindé, va rapidement ronger les entrailles du navire. Le St Lo va rentrer dans l’histoire en étant le premier navire de surface coulé par un kamikaze. La mise en scène des combats montre clairement ce qui est en train de se passer, permettant au lecteur de se projeter dans ces situations. Elle comprend quatre illustrations en double page : des chasseurs américains se retrouvant face à des chasseurs japonais au nord de l’île de Leyte dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, plus loin deux cuirassés japonais de la flotte de l’amiral Takeo Kurita, des destroyers U.S. attaquant la flotte japonaise, et le porte-avions St-Lo étant la proie des flammes. Cette fois-ci le bédéaste s’attarde moins sur la réalité concrète des morts et des blessés, laissant l’imagination du lecteur faire le travail pour les marins prisonniers d’un navire ravagé par les bombes et les torpilles, ou pour ce qui se passe dans l’esprit d’un kamikaze.


Cette bande dessinée retrace une partie de la bataille de Leyte, c’est-à-dire celle du golfe de Leyte, des 24 et 25 octobre 1944, mettant en présence du côté américain douze cuirassés, dix croiseurs lourds, douze croiseurs légers, cent quarante-et-un destroyers, vingt-deux sous-marins, trente-neuf Peet-Boat, huit porte-avions d’escadre, huit porte-avions légers et dix-huit porte-avions d’escorte, et du côté japonais trois flottes totalisant quatre cuirassés, treize croiseurs lourds, six croiseurs légers et trente-cinq destroyers, quatre porte-avions, deux cuirassés porte-avions, deux pétroliers. Le bédéaste représente admirablement bien les navires militaires et les avions, ainsi que les soldats, les moments de calme et les affrontements mêlant navires et avions. Au vu de l’ampleur des engagements, il fait œuvre de vulgarisation, en montrant quelques facettes, sans se lancer dans une présentation exhaustive. Le lecteur complète les planches de bande dessinée, avec la découverte du dossier historique, ce qui lui donne une meilleure compréhension des manœuvres, et la confirmation qu’il s’agit de la première bataille dans laquelle les forces japonaises ont eu recours à des opérations kamikazes sur ordre. La guerre dans toute sa dimension inhumaine et infernale.



lundi 4 mai 2026

Les grandes batailles navales T09 Midway

Bakugeki-ki !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.


Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Pearl Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !



Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.


Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.



L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.


Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.



Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.


Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.



lundi 20 avril 2026

Les grandes batailles navales T07 Hampton Roads

Le temps de la marine à voile et aux carènes de bois semble bien révolu !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le septième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants après une introduction sans titre sur le contexte des armes au moment où la guerre civile éclate en avril 1861 aux Amériques, entre États du Sud et du Nord : L’artillerie ou l’histoire d’une continuelle révolution, De la frégate au cuirassé, petit hier géant demain, Que cela est lent ! La roue à aubes ou l’hélice ?, CSS Virginia vs USS Monitor, Triste mot Fin !.


Amérique du Nord, état de Virginie, le huit mars 1862, dans un fortin militaire, un jeune soldat de l’Union scrute l’horizon du port naturel d’Hampton Roads. Un autre soldat, plus expérimenté, lui enjoint de descendre du point haut sur lequel il se trouve, car il risque de se faire tirer dessus. Le premier obéit à contre-cœur car les Johnnys sont planqués de l’autre côté. Un autre soldat s’approche du vétéran pour savoir ce que voulait le jeunot. Constatant qu’il s’ennuie, l’autre comprend cette sensation : cela fait des mois qu’ils sont terrés ici, et que leurs belles frégates ont mouillé leurs ancres. Il ne pensait pas qu’un blocus ressemblait à cela. Il n’a pas encore vu un seul navire avec le Stars and Bars. L’ancien lui répond en lui demandant avec quoi les confédérés pourraient attaquer : avec leurs malheureux fluviaux armés de pierriers ? Pour lui, ce n’est pas demain qu’ils quitteront Norfolk. Faudrait être fou pour qu’ils oser attaquer les frégates de l’Union, rien qu’avec le Cumberland avec ses cinquante canons taillerait en pièces toute une armée. Pourtant, il se produit un mouvement sur l’eau du côté des confédérés. Le lieutenant appelle tous les servants à leurs pièces, les autres regardant par-dessus la barricade : un drôle de navire approche, avec une ligne de flottaison très basse et le drapeau Stars and Bars.



Trois mois plus tôt à Hampton Roads, les confédérés s’impatientent dans leur camp fortifié, le sergent ne comprenant pas pourquoi ils ne leur envoient pas quelques obus. Un soldat lui fait observer que les macaques, comme dit son interlocuteur, font le blocus des ports confédérés, pas vraiment une déculottée. Puis il ajoute que tout cela sera bientôt fini car il se prépare un truc à Norfolk. Le lieutenant Taylor Wood vient à passer à cheval par-là, et il leur indique qu’il cherche à rejoindre l’arsenal de Norfolk. Le sergent lui explique qu’il est sur le mauvais chemin, Norfolk c’est derrière lui. Il lui faut retourner sur ses pas et au premier croisement prendre à l’ouest. Au même instant, plus au nord à New York, sur les rivages de East River à hauteur de Greenpoint, là où les constructeurs navals rivalisent d’ingéniosité loin des tumultes de la guerre…


Le lecteur a pu venir à cet album parce qu’il connaît déjà la bataille et qu’il se demande comment elle va être racontée, ou parce qu’il lui tarde de se retrouver au cœur d’une nouvelle bataille navale dans cette série qu’il apprécie, ou encore la forme bizarre du navire en couverture, le CSS (Confederate States Ship), a éveillé sa curiosité. Comme dans les autres tomes, il prend graduellement conscience des enjeux réels du récit. À l’évidence dans l’histoire de la marine de guerre, cette bataille navale présente la première utilisation d’un navire cuirassé dans un affrontement militaire. Le contexte est rapidement établi : la guerre de Sécession, c’est-à-dire une guerre civile survenue entre 1861 et 1865 aux États-Unis. L’un des personnages mentionne le nom de Jefferson Davies (1808-1889), président des États-Unis confédérés de 1861 à 1865. Si le récit s’attache à quelques personnages jusqu’au conflit lui-même, le dossier évoque d’autres personnages historiques ayant eu une importance majeure dans l’évolution des navires de guerre : Henri-Joseph Paixans (1783-1854) inventeur du concept du canon-obusier, John Adolphus Bernard Dahlgren (1809-1870) pour le canon à chargement par la bouche en fonte, Thomas Jackson Rodman (1815-1871) pour le canon mixte boulet et obus, William George Armstrong (1810-1900) pour le canon rayé à chargement par la culasse, Martin von Wahrendorff (1789-1861) inventeur du mécanisme de chargement par la culasse des canons, Robert Parker Parrott (1804-1877) pour la mise au point d’un canon à âme rayée, Jacques-Noël Sané (1740-1831) ingénieur constructeur naval français, l’un des plus brillants de l’âge de la voile, surnommé aussi le Vauban de la marine. Ce qui donne une vision éclairante des enjeux techniques.



Au premier degré, l’auteur évoque les dernières phases de préparation du CSS Virginia, et en parallèle évoque la réaction côté Union. Comme à son habitude, l’auteur prend soin de promener le lecteur dans des lieux variés, insufflant ainsi du rythme à son récit et de la diversité de manière organique. Ainsi le lecteur se retrouve les pieds dans la boue à côté d’un canon sur un platelage en bois dans le fortin, puis dans un fortin du camp opposé à partager sa gamelle avec les soldats en buvant dans des tasses métalliques, dans les chantiers navals à Greenpoint (New York), puis ceux de Norfolk avec les rues en terre. Enfin devant le CSS Virginia en train d’être carapaçonné pour devenir un cuirassé dans une splendide illustration en double page (seize et dix-sept). Il se retrouve à suivre le lieutenant Taylor Wood sur sa monture dans des routes enneigées. Il peine avec les soldats à marcher dans la neige sous le vent pour regagner Norfolk à pied. Enfin le temps est venu de la première sortie du CSS Virginia qui fait feu sur un navire de l’Union, alors que les boulets pleuvent littéralement autour de lui, certains atteignant leur cible. Il passe la nuit dans un fortin avec les militaires en train de supputer quelles actions seront les plus probables le lendemain. La bataille opposant le CSS Virginia et le USS Monitor : en trois pages dont un dessin en double page, l’affrontement a eu lieu, bref, brutal et définitif.


Le lecteur sent bien que ces pages se lisent toutes seules, chaque situation participant autant de l’évidence de que la plausibilité. En fonction de son horizon d’attente, il peut être plus ou moins contenté par les choix narratifs de l’auteur. Finalement la bataille navale s’avère très courte, ce qui correspond en fait à la réalité de son déroulement : deux sorties du premier cuirassé, chacune de quelques heures. Il peut trouver que consacrer la planche vingt-cinq au passage des saisons dans un plan fixe constitué de quatre cases de la largeur de la page aurait pu être employé à étoffer la narration par exemple quant aux circonstances historiques. D’un autre côté, il peut également l’interpréter comme une mise en scène du déroulement temporel menant à cette bataille : des jours, des semaines qui se passe sans que les soldats de l’Union ou confédérés ne perçoivent quelque information que ce soit concernant l’apparition à venir d’une nouvelle classe de navires. Comme à son habitude, l’auteur laisse de côté la gent féminine qui n’a pas le droit de cité dans son tome, et il met en scène des hommes burinés, blanchis sous le harnais pour certains. La direction d’acteurs fait ressortir des êtres humains sur la réserve propre à la vie en société, et à la relation subalterne découlant des grades dans l’armée. Ce qui n’empêche pas que leur visage exprime régulièrement des états d’esprit apportant une couleur inattendue à leurs propos, à commencer par ce soldat de l’Union portant une forme condescendance amusée sur l’inexpérience d’un jeune militaire, dans la première planche. Ou le même en page quarante-six arborant un air vraiment surpris (malgré son expérience) par les échanges de boulets de canon entre les deux cuirassés.



Comme d’habitude chez cet auteur, le récit met en lumière à quel point la vie de chaque soldat est tributaire de décisions prises par des personnes maniant le pouvoir très loin des champs de bataille, méconnaissant complètement les conditions de vie des militaires en opération. Par exemple un soldat s’adresse un lieutenant pour donner son avis : Ce serait bien la première fois que ces abrutis de l’état-major auraient un plan, ils sont juste bons à les faire monter à l’assaut au premier coup de feu ! Un autre fait remarquer que : Le pire c’est cette guerre, car hier leurs grands-pères se sont battus pour leur offrir la liberté. Aujourd’hui, leurs descendances s’entretuent pour des histoires d’esclavage ou on ne sait trop bien quoi ! Plus loin un photographe plantant son appareil pour essayer d’obtenir un cliché de la bataille qui va se dérouler dans la baie, constate avec un cynisme à toute épreuve que : Ce qui l’ennuie, c’est qu’il n’y a même pas de quoi faire une belle photo avec toute cette fumée ! Malgré tout, à l’issue de la bataille navale, les uns et les autres ont conscience qu’ils ont assisté à un moment déterminant dans l’histoire de la marine : Le temps de la marine à voile et aux carènes de bois semble bien révolu ! À nouveau, le lecteur régulier (sans forcément être systématique) de la série en perçoit sa dimension sous-jacente : pointer les moments clés de l’évolution des engagements navals, soit en les racontant directement, comme cette première apparition de cuirassés, soit en les évoquant, comme l’évolution des techniques des canons.


Avec le recul, une bataille d’une ampleur très réduite, en réalité l’affrontement de deux navires à une reprise. En fait une bataille de référence dans l’histoire de ces engagements car il s’agit de la première apparition d’un navire cuirassé. L’artiste et le scénariste (oui, c’est la même personne) font preuve d’un art consommé de la narration que ce soit par le réalisme rêche des dessins et la qualité de la reconstitution historique, ou par l’habileté élégante avec laquelle les informations apparaissent à chaque page, dressant un portrait multi-facette de la situation. Du bel ouvrage.



lundi 23 mars 2026

Les grandes batailles navales T02 Jutland

L’apothéose du combat naval traditionnel tout en étant son chant du cygne


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le deuxième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Un duel d’artillerie Le cuirassé, Le croiseur, Le torpilleur, L’U-boot, La vitesse ou le blindage, La controverse.


Il y a quelques semaines, le monde était en paix… Il y a quelques jours encore, l’étrave du SMS Masdeburg fendait les eaux… Il y a quelques heures seulement, le fier navire de la Kaiserliche Marine s’était malencontreusement échoué sur un banc de sable à moins d’un mille nautique d’Odensholm, une île russe !… Il y a moins d’une heure, hélas, l’artillerie russe ouvrait le feu ! Et là, maintenant, ce 26 août 1914 à 12h47, le croiseur allemand n’est plus qu’une épave. Une petite vedette russe portant quatre hommes à son bord gagne l’épave. L’un d’entre eux est un agent du service du renseignement britannique qui vient inspecter les différentes salles, à la recherche de documents révélateurs. Il trouve effectivement des papiers à terre.



En Allemagne, à Wilhelmshaven, en février 1916, le général Von Molkte se rend à l’état-major de la Hochseeflotte de la Kaiserliche Marine : il est reçu par deux amiraux. Il a reçu des ordres du Kaiser qu’il doit leur transmettre. L’un de ses interlocuteurs les devine sans peine : Guillaume a le rêve d’écraser la marine anglaise. Il fait observer que le général a dû apercevoir en arrivant, dans l’arsenal, que leur beau croiseur de bataille, le SMS Seyplitz, est toujours en cale sèche pour réparation, c’est le triste résultat de la dernière confrontation avec les Anglais dans le Dogger Bank, un haut-fond sableux en mer du Nord. Il continue : Depuis que leur empereur s’est laissé séduire par Von Triptz et son plan de modernisation de leur flotte, il croit possible de battre la Royal Navy. L’autre amiral ajoute que le Kaiser oublie qu’à un de leurs vaisseaux de ligne, les Anglais leur en opposent trois. Von Molkte conclut en répétant qu’il a reçu un plan de bataille, il leur permettre de prendre l’ascendant sur la Royal Navy. Une semaine plus tard, sur une petite route de campagne du West Sussex en Angleterre le commandant Thomas Parry Bonham conduit sa voiture, avec son épouse à ses côtés. Il se dirige vers le port où l’attend son navire : le Black Prince. Sa femme lui dit que le temps s’écoule bien trop vite : il est à peine rentré de mission que déjà il la quitte, et elle ne lui dit pas ce que leurs enfants pensent de tout cela ! Il répond qu’il est marin et officier dans la Royal Navy : il ne fait que son devoir.


Après Trafalgar (2017, dessiné par Denis Béchu) l’une des plus célèbre bataille navale de l’histoire, l’auteur passe de 1805 en 1916, des navires en bois et à voiles, à des navires de type cuirassé avec blindage et chaudières. La première opposait trente-trois vaisseaux de lignes, cinq frégates et trois bricks, soit 25.000 hommes côté Français, à vingt-sept vaisseaux de lignes, quatre frégates, une goélette et un cotre, soit 18.500 hommes côté Britanniques. Celle-ci oppose cent-quarante-neuf bâtiments britanniques (dreadnoughts, croiseurs de bataille, croiseurs cuirassés, croiseurs légers, destroyers), à quatre-vingt-dix-neuf navires allemands (dreadnoughts, croiseurs de bataille, pré-dreadnoughts, croiseurs légers, torpilleurs) et dura deux heures. Les pertes humaines furent de 6.094 morts côté britannique, et 2.551 morts côté allemand. Le déroulement du récit met en scène les difficultés techniques pour viser et atteindre les navires ennemis avec les canons obusiers. Le dossier historique développe plusieurs points présents dans le récit. Le premier chapitre évoque la bataille de Tsushima (2017, Delittte & Baigera), première grande confrontation navale de l’ère moderne, et estimant que la bataille de Jutland fut le dernier duel d’artillerie dans l’histoire de la marine. Il l’inscrit donc ainsi dans l’histoire des batailles navales, aussi bien techniquement, que dans les évolutions des règles d’affrontement provoquées par cette nouvelle génération de bâtiments.



Ce dossier expose également que plus de 20.000 coups de canon ont été tirés et ont engendré une pluie supérieure à 6 millions de kilos d’acier et d’explosif. Il présente ensuite les caractéristiques de ces nouveaux navires de guerre pour lesquels : La vapeur et l’acier ont supplanté la voile et le bois, une mutation imposée par les révolutions industrielles et de nouvelles techniques dans l’armement : le cuirassé, le croiseur, le torpilleur, l’U-Boot, même si ce dernier n’a pas joué de rôle dans cette bataille. L’auteur a consacré un tome de la série à ces sous-marins : U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi. Comme il le fait pour chaque tome de la série, le scénariste entremêle des informations historiques sur la situation de guerre entre les états concernés, des informations sur leur marine respective, et l’histoire de marins, simples soldats ou gradés. Pour cette série, le scénariste a pris l’habitude d’exposer les faits à partir de plusieurs points de vue, en particulier celui des deux belligérants par le biais d’un marin ou d’un officier de chaque bord, et de raconter la bataille en elle-même, en lui accordant un nombre de pages variables.


Pour la bataille du Jutland, l’auteur consacre dix-sept pages aux combats ce qui est assez élevé en comparaison d’autres tomes de la série. L’horizon d’attente du lecteur s’en trouve comblé. Tout commence avec deux marins allemands voyant apparaître les colonnes de fumée des chaudières au loin à l’horizon dans une case de la largeur de la page, et réalisant qu’il s’agit des Anglais. Dès la page suivante, un canon crache un obus, avec l’effet de flamme et de fumée attendu. Puis survient une illustration en double page montrant un cuirassé allemand ballotté par la mer et entouré de gerbes générées par les obus, au point que son hélice et son axe soient apparents, le tout sous un ciel gris plombé, ce qui correspond bien au climat de cette région du monde. La planche trente-cinq est composée de quatre cases de la largeur de la page, montrant différentes phases d’un navire en train de sombrer, dans un plan fixe, avec la fumée noire de l’incendie qui dépasse de la bordure supérieure de la case du haut. Dans les deux pages, le lecteur découvre un navire allemand littéralement brisé en deux en son milieu par un obus, un spectacle terrifiant par la violence de la destruction, et par son ampleur. Pire encore les marins morts s’enfonçant dans l’eau sans un bruit, sans un mouvement.



Comme à son habitude, le dessinateur réalise des traits de contour précis, pour des dessins dans une veine descriptive et réaliste, s’appuyant sur une documentation et des recherches solides. Le lecteur peut avoir tout confiance en lui pour l’authenticité aussi bien des uniformes militaires, que des caractéristiques techniques des bâtiments militaires. Il nourrit les formes détourées avec des petits traits secs et acérés, et des aplats de noir aux formes torturées, qui produisent un effet de réalité dure, sévère et abrasive, en totale cohérence avec la nature d’un récit de guerre. Les êtres humains présentent une apparence tout aussi sérieuse, et souvent burinée, des individus déjà marqués par les épreuves de la vie et les souffrances des époques de conflit. En donnant à voir des faits survenant avant la bataille et parfois dans des lieux éloignées, l’artiste montre des éléments diversifiés et parfois inattendus au lecteur : deux mécaniciens en train de travailler sur un axe d’hélice en cale sèche à Wilhelmshaven, une voiture décapotable roulant sur une route de campagne dans le Sussex, un tout jeune homme jouant avec un avion modèle réduit en pleine campagne dans la Moselle allemande, un hydravion français survolant la flotte britannique à Scapa Flow, les canons de défense anti-aérienne sur une côte du Sussex.


Fait exceptionnel, ce tome de la série met en scène des femmes, le temps de deux pages chacune, l’épouse de l’officier Thomas P. Bonham (1873-1919), et la mère du matelot Éric / Erik. Il est également question du temps que les militaires passent loin, séparés de leur épouse et de leur famille. Comme à son habitude également, l’auteur évoque en creux d’autres paramètres du conflit : les ordres donnés par un empereur (en l’occurrence Guillaume II) et qui s’imposent à toutes son armée leur dictant ainsi leur vie et leur destin, l’incidence de l’absence d’un époux dans son foyer (un divorce), les allégeances difficiles pour les habitants d’une région conquise (Le jeune Éric citoyen de la Moselle allemande), la fiabilité technique des vaisseaux dont dépendent la vie des marins (en l’occurrence les chaudières), etc. S’il y prête attention, le lecteur dispose ainsi d’éléments de contexte, certains d’ordre sociaux.


Cette collection promet de raconter une bataille navale, différente dans chaque tome, dans un format concis, quarante-six pages de bande dessinée, avec un dossier historique développant plus avant certains aspects. La narration visuelle de ce tome s’avère totalement en phase avec le sujet, rêche et âpre, factuelle et documentée, sachant aussi bien mettre en valeur les hommes que les navires. L’auteur expose avec clarté et efficacité le déroulé de ladite bataille, ainsi que de nombreux éléments contextuels, à l’occasion d’un dialogue ou en les montrant. Le dossier historique apporte de nombreuses informations complémentaires, permettant de comprendre le choix de raconter cette bataille, ainsi que des paramètres militaires propres aux marines en guerre. Formidable.



lundi 23 février 2026

Les grandes batailles navales T11 Le Bismarck

L’histoire des affrontements relève parfois de cruelles désillusions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le onzième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant neuf chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Il y a d’abord un traité…, … Et puis une réalité, La guerre totale se fait aussi sur les mers, Un nouveau géant mais au pied d’argile, 1-0 La balle au centre, L’art de viser juste, Un jeu de cache-cache, Et au final le lion dévore l’aigle !, Le crépuscule des dieux.


Berlin, janvier 1991. Suite à l’invasion du Koweït par les forces irakiennes, l’opération Desert Storm, menée par les États-Unis est lancée dans la nuit du 17 janvier 1991. Une guerre suivie en direct à la télévision. En cette journée de janvier, ce sont les images d’un cuirassé qui alterne les bordées de 406mm et lancement de missiles Tomahawk, qui tournent en boucle. C’est le USS Missouri, l’un des derniers cuirassés au monde encore en activité. Affectueusement surnommé Big Mo, le cuirassé, lancé en 1944, déplace plus de 58.000 tonnes. Affalé dans son fauteuil, Ludovic Dekoning est en train de regarder les informations télévisées, pendant que son petit-fils joue à la guerre avec un casque sur la tête, un modèle réduit d’avion dans sa main droite, et celui du Bismarck dans la gauche. Le grand-père reconnaît immédiatement sa maquette, et la reprend des mains du garçon pour la replacer sur son étagère. Les souvenirs remontent.



En mai 1941… Ludovic Dekoning était matelot, technicien de pont à bord du Bismarck. Matelot breveté Ludovic Dekoning ! Il était fier ! Ils étaient quelque part dans les eaux glacées, aux limites de la banquise, entre les terres du Groenland et celles d’Islande. Le Bismarck avait appareillé deux jours plus tôt de Norvège avec le Prinz Eugen, un fier croiseur lourd. Ils avaient reçu la mission d’aller semer la pagaille dans l’Atlantique. Même si l’Europe était à genoux, que leur armée était aux portes de l’Union soviétique et qu’ils occupaient la moitié d’un pays comme la France, la guerre n’était pas finie. On ne sait trop comment, mais les Anglais leur sont rapidement tombés dessus. Au début, ça ne portait pas à conséquence, deux croiseurs qui prenaient garde à ne pas s’approcher d’eux et de leurs canons de 380. Mais le 24 au matin, la partition a changé : le Hood et le Prince of Wales sont entrés dans la danse ! Un croiseur de bataille et un cuirassé, deux titans des mers. Ils n’en menaient pas large… Les deux navires anglais tirent sur le cuirassé allemand qui encaisse les coups. Le Bismarck riposte et coule le HMS The Hood.


Le cuirassé de la mort !!! Hmm, hmm… En reprenant un peu de distance, quelle illustration de couverture !!! Quel navire ! Un cuirassé allemand mis en service le vingt-quatre août 1940, le plus grand navire allemand de la seconde guerre mondiale, deux cent cinquante mètres de long, 41.700 tonnes de déplacement, 50.300 tonnes de port en lourd, plus de deux mille hommes d’équipage, sans parler de ses canons. Il vient de participer à la bataille du détroit du Danemark, il a été pris en chasse et au final il est poursuivi par une trentaine de vaisseaux dont des cuirassés, des croiseurs de batailles, puis deux porte-avions, et des croiseurs lourds. L’horizon d’attente du lecteur est alimenté par ce bâtiment hors norme. L’auteur en a bien conscience : ce navire figure dans plus de trente pages de ce tome. Le lecteur se trouve aussi bien à bord avec le technicien de pont, qu’en pleine mer à contempler la silhouette du cuirassé, que dans les airs au milieu des avions en train de le survoler ou de lui tirer dessus. L’illustrateur s’en donne à cœur joie pour le représenter, soit en totalité en mettant en valeur sa longueur et sa masse, soit depuis le pont ou ses coursives pour donner à voir la masse monstrueuse de ses canons dont 8 de 380mm répartis dans quatre tourelles (A, B, C et D) dénommées Anton, Bruno, Caesar et Dora, le blindage de sa coque, ses gigantesques hélices et ses gouvernails, son fier pavillon, ses canots de sauvetage massifs également, jusqu’à ce qu’il coule à pic.



D’une manière inhabituelle pour cette série, le récit commence à une époque différente de celle de la bataille navale concernée : 1991. Le lecteur comprend bien que cette introduction de deux pages sert à présenter le personnage qui remplit le rôle de point de repère humain dans le récit, un matelot à bord du Bismarck. Il relève également la remarque sur l’un des derniers cuirassés au monde concernant l’USS Missouri. En lisant le dossier historique, le sens de cette remarque prend toute son ampleur, dans le paragraphe intitulé : Le crépuscule des dieux. L’auteur évoque le bombardement du port de Tarente en 1940, le désastre de Pearl Harbor en décembre 1941, les pertes du HMS Prince of Whales et du HMS Repulse, également en décembre 1941, la fin du Tirpitz ou encore des géants japonais Musashi et Yamato. Puis il mentionne les écrits de 1920 de l’Anglais John Fischer, marin émérite, et en 1921, les théories du général américain William Billy Mitchell mal accueillies après qu’il ait déclaré que l’état-major de la marine s’y connaît en aviation autant qu’un cochon en patinage. Delitte conclut par C’est donc les affres de la Seconde Guerre mondiale qui vont imposer une évidence : la suprématie des cuirassés sur les eaux est terminée et les engagements d’artillerie entre vaisseaux de surface appartiennent au passé. Un nouveau roi s’est emparé du trône, il se nomme porte-avions.


Le lecteur retrouve avec plaisir les caractéristiques graphiques de cet illustrateur : traits de contour acérés, visages expressifs et naturels, usages d’aplats de noir aux formes irrégulières et déchiquetées. Tout cela concourt à donner une sensation de réalité un peu râpeuse, transcrivant des conditions de vie dures et âpres, un environnement indifférent à la vie humaine, que ce soient les formes géométriques métalliques du Bismarck, la salle d’opérations du commandement de la marine britannique, on encore l’immensité des flots. Pour ces derniers, le lecteur peut voir l’agitation créée par les obus, par les mouvements des navires et leur étrave, ou bien la mer étale lors de survols par avion, ces dernières situations bénéficiant de deux dessins en double page en attaque nocturne. Il ressent la violence des impacts sur la structure du cuirassé qui essuie les tirs. Il s’est préparé à l’issue finale, et pour autant il sent l’émotion l’étreindre à la vue de ces trois cases contigües de la hauteur de la page. Comme à son habitude dans cette série, la coloriste utilise une palette de couleurs sombres et un peu ternes, qui ajoutent au sérieux du récit : elles n’accablent pas les personnages, tout en induisant qu’il ne peut pas y avoir de moment joyeux. Les seules lueurs orangées qui viennent apporter une touche plus claire correspondent aux éclats des détonations, soulignant ainsi leur violence.



Le lecteur passe ensuite au dossier historique. Comme pour les autres tomes de la série, ce dernier apporte de nombreuses informations de contexte dont l’inclusion dans la bande dessinée l’aurait rendue indigeste. Sont passés en revue le traité de Washington, signé en février 1922 (une tentative pour régulariser le tonnage total des flottes accordé à chaque État, au prorata, en particulier de leur territoire maritime, ainsi que leur déplacement et leur puissance de feu, mais il n’est pas demandé aux différents signataires de démanteler leur flotte dans l’immédiat pour se conformer au traité), la réalité des flottes en présence, l’art de tirer, et le sort des cuirassés. En fonction de ses connaissances préalables, le lecteur peut se retrouver passionné par les conséquences de la modernisation de l’artillerie et les performances grandissantes des canons, et la découverte de leur puissance réelle.


Comme à son habitude, l’auteur met en scène plusieurs points de vue humains très caractérisés de son récit, sans présence féminine. Ainsi le lecteur sait dès les premières pages que Ludovic Dekoning va survivre au coulage du Bismarck, un des rares rescapés d’un équipage de plus de deux milles hommes. Cela induit qu’il considère ses points de vue et ses répliques à l’aune de cette issue, ce qui colore également le positionnement de son camarade prénommé Adolf, entièrement acquis à l’idéologie nazie. Par effet miroir, le lecteur se trouve dans une forme d’opposition assez bizarre aux attaques britanniques, d’un côté parce qu’il connaît déjà le sort de ce cuirassé, de l’autre parce que les alliés deviennent les persécuteurs de marins qui ne font que leur travail, effectuant des attaques en masse sur un unique bâtiment. À nouveau, il n’y a pas de morale à cette bataille : les êtres humains sur ce navire subissent les conséquences des décisions d’autres êtres humains dans des salles d’opérations, les attaques des avions, les blessures causées par le métal déchiqueté, les noyades horribles, etc.


Dans ce tome, l’auteur donne au lecteur ce qu’il attend : la course-poursuite du cuirassé le Bismarck, par les Britanniques. Comme à son habitude, sa narration visuelle est impeccable sur le plan de la reconstitution, avec une ambiance dure et factuelle, mêlant scènes spectaculaires mettant en valeur les navires (et les avions) et dialogues entre hommes très humains. Le lecteur n’est pas près d’oublier la puissance massive du Bismarck, la situation des marins ne pouvant qu’effectuer leurs tâches sur ce bâtiment en pleine mer, et la traque sans merci organisée de main de maître par l’état-major britannique. Une réussite.



lundi 9 février 2026

Les grands batailles navales T26 Navarin

Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, monsieur. Si ce n’est d’y survivre !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le vingt-sixième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de portraits et de tableaux d’époque comprenant huit chapitres et un glossaire. Ils portent les titres suivants : Vive la révolution !, La politique de l’autruche, La philhellénisme, Quand l’opinion publique s’allie aux intérêts politiques, Si l’écrit ne suffit pas on laissera parler le canon, Vers l’irrémédiable escalade, La témérité et puis… Badaboum !, Épilogue.


Edward Levington est un de ces aventuriers insouciants et intrépides que l’on rencontre au XIXe siècle. Écrivain et artiste peintre sans réel talent, l’homme qui dispose d’une petite aisance financière suite à quelques héritages, parcourt le monde dans la deuxième décennie de ce XIXe siècle, c’est la cause grecque qui a séduit Edward Levington. Il faut dire que si longtemps la Grèce en tant que nation n’a eu aucune réalité, depuis quelques années des idées révolutionnaires et un sentiment nationaliste grandissent. Il est loin le temps antique où les Grecs se définissaient à travers des cités-états qui n’hésitaient pas à se faire la guerre. Occupation romaine, empire byzantin ou conglomérat de petits royaumes et duchés appartiennent au passé. Sous domination ottomane depuis le XIVe siècle, les Grecs rêvent de se défaire de leur joug, aidés par de nombreux philhellènes et soutenus par une importante diaspora, les Grecs n’ont d’ailleurs plus hésité à rentrer en guerre contre l’occupant en février 1821. Ainsi bénéficiant de quelques soutiens et suivant les traces de George Gordon Byron – le poète et aventurier anglais acquis à la cause grecque et décédé prématurément des fièvres en avril 1824 à Missolonghi – Edward Levington a décidé de poser les pieds dans le Péloponnèse dans les derniers jours de septembre 1827.



De nuit, un grand canot avec quatre rameurs dépose Edward Levington sur une plage isolée où l’attend un petit groupe de soldats grecs. Il est accueilli nominativement par l’un d’eux, qui va lui servir de guide jusqu’au théâtre des opérations. Levington profite d’une halte diurne pour réaliser une peinture du panorama. Il explique au comte John Brennan, un Irlandais, qu’il ne s’agit pas de peindre les choses telles qu’on les voit, mais surtout telles qu’on les ressent. Cela semble à son interlocuteur, une bien étrange méthode pour faire de la peinture. Un soldat leur demande de monter sur la colline pour le rejoindre : il y a de nouveaux ordres et c’est urgent. Il explique les Ottomans avancent en force dans la région et tout le monde se replie. Levington demande à Brennan ce qui l’a poussé à prendre les armes pour défendre la cause des Grecs. Son interlocuteur répond qu’il est d’origine irlandaise, ils ont ça dans le sang chez eux.


Le lecteur ayant déjà pioché dans cette série consacrée aux batailles navales et lu Sinope (2025) apprécie de pouvoir découvrir la bataille de navarin car elle est mentionnée dans l’ouvrage susmentionné. Il sait qu’il peut compter sur le fait de retrouver la qualité habituelle de la série, aussi bien la rigueur de la reconstitution historique, l’habileté avec laquelle l’auteur infuse les informations de manière organique, l’approche factuelle des dessins, et la mise en perspective de l’importance de cette bataille. Pour ce dernier point, la conclusion met à profit le recul apporté par les siècles passés : Personne ne le sait encore, mais la bataille marque un tournant dans la guerre, car quelques mois plus tard en mai 1828 les Russes vont attaquer l’Empire ottoman allant jusqu’à menacer Constantinople. L’auteur conclut : Pressés de toute parts, les Ottomans se résigneront à signer la paix et à accepter l’indépendance de la Grèce. Le dossier historique se conclut sur un autre constat : La bataille de Navarin est considérée par de nombreux historiens comme la dernière grande bataille de la marine traditionnelle à voile, aux coques de bois armées de canons à âme lisse tirant des boulets. Et s’il est vrai que les batailles de la marine traditionnelle qui suivront n’atteindront jamais cette ampleur dans les engagements, cette bataille détonnera aussi par l’absence de toute tactique et de manœuvre.



Comme d’habitude, le lecteur ressort impressionné de cet ouvrage, par la capacité de l’auteur à allier des ingrédients hétéroclites pour former un tout cohérent, sans aller jusqu’à une vision holistique, tout en présentant la bataille sous de nombreuses facettes. La dimension historique s’avère particulièrement dense, tout en étant diffuse. De ci de là, le lecteur relève un nom ou deux, parfois inventés pour le récit comme Edward Levington, parfois authentiquement historique. Dans cette dernière catégorie, il lui vient l’envie de se renseigner plus avant sur Thomas Cochrane (1775-1860, amiral et homme politique britannique), George Finlay (1799-1875, philhellène et historien écossais), Henri de Rigny (1782-1835, vice-amiral français), Lodewijk Sigismond Gustaaf comte van Heiden (1773-1850, amiral russe), ou encore Thomas Fellowes (1778-1853, contre-amiral). Sans oublier la référence à Lord Byron (1788-1824), célèbre poète britannique. En filigrane, il peut également avoir à l’esprit la suite des dix ou onze guerres russo-turques du seizième au dix-neuvième siècle. Le contexte global évoque également une phase de la guerre d’indépendance grecque, menant à la reconnaissance de leur indépendance par l’Empire ottoman, et l’aide des philhellènes de la France, du Royaume-Uni et de la Russie.


Comme à son habitude, l’auteur met également en scène la nature systémique de la guerre, au travers de ses deux personnages principaux. Comme à son habitude toujours, il rappelle que : Les guerres sont comme cette bataille, des histoires bien confuses voulues par des personnes qui jamais ne verseront leur sang ! L’Irlandais John Brennan tempère ce constat amer par le fait qu’il ne connait pas de paix qui se soit imposée autrement que par la force. Il rappelle également que l’amiral britannique tout comme les amiraux français et russe ont des comptes à rendre à des messieurs qui les gouvernent, et que ces grands messieurs qui les gouvernent n’ont pas choisi d’envoyer ici de belles escadres pour simplement être les témoins d’une guerre (sous-entendant qu’il y a quelque chose à gagner, des intérêts en jeu). Ce militaire éminemment pragmatique sait que : Il n’y a jamais rien à espérer d’une guerre, si ce n’est d’y survivre ! C’est toujours la même histoire ! Dans le même ordre d’idée, la narration visuelle montre bien l’effet des boulets sur le corps humain, le commentaire faisant observer que : Ce n’est pas beau à voir quand un boulet transperce la muraille. Comme dans Sinope, une petite remarque en passant établit que des Français servent également à bord des navires ottomans, en tant que conseillers et experts, bien rémunérés. Enfin, comme de coutume dans cette série, les femmes sont réduites à la portion congrue, même pas représentées dans ces pages, tout juste raillées en tant qu’épouses mal commodes.



C’est toujours un vrai plaisir de retrouver les dessins un peu rêches de cet artiste. Il sait rendre compte de la majesté des navires, de la rudesse de la vie à bord, de la beauté de ces énormes bâtiments sur la mer, de la destruction et du saccage lors des combats, les couleurs un peu ternes et un peu foncées de la coloriste venant renforcer ces sensations. Il rend hommage à ces navires dans une première illustration en peine page de nuit, puis une autre en double (22 & 23) pour un navire se rapprochant de la baie de Navarin où mouille la flotte ottomane, les canons qui se déchaînent dans une deuxième illustration en double page (36 & 37), et enfin une autre illustration en pleine page d’un bateau ravagé échoué sur le sable, en vis-à-vis d’un extrait du poème Navarin (1829) de Victor Hugo (1802-1885). Les séquences sur le pont des navires ou dans les canots sont tout aussi enchanteresses : le niveau de détail pour les canons, les poulies, les haubans, les innombrables cordages, les cabestans, etc. En outre, le lecteur bénéficie de deux autres dessins en pleine page : une vision magnifique à couper le souffle du monastère de Prodromos, et également deux cavaliers avec les pattes de leur monture dans l’eau sur le rivage, un superbe effet des reflets de l’eau réalisé par la coloriste.


Comme pour chaque tome dessiné par Delitte, la narration visuelle se fait factuelle et sèche, très descriptive et détaillée pour les navires, logique pour leurs déplacements et leurs positionnements respectifs lors de la bataille navale, avec un total de trente pages se déroulant sur mer. Le lecteur regarde fasciné, le casus belli se dérouler sous yeux, un simple mouvement d’humeur qui provoque cette bataille à bout portant, sans tactique ni manœuvre. Comme d’habitude, le dossier historique se révèle riche et intéressant, reprenant certains éléments présents dans le récit, et venant développer le contexte historique, avec une prise de recul, et évoquant les répercussions de cette bataille au déroulement à l’opposé de toute forme académique ou intelligemment construit. Quelle bataille !


Comme toujours, la superbe couverture invite à la navigation et au conflit armé. L’exécution de la reconstitution de cette bataille navale se fait avec des dessins secs, solides, documentés, réalisés par un amoureux de la mer. Le lecteur se retrouve aux côtés d’un aventurier avec une certaine aisance financière et un marin de métier, à attendre de rencontrer la flotte ennemie, tout en évoquant différentes dimensions du conflit en cours, entre alliance des Français, des Britanniques et des Russes, intérêts nationaux, et mouvement pour la reconnaissance de l’indépendance de la Grèce. Brutal.