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lundi 23 mars 2026

Les grandes batailles navales T02 Jutland

L’apothéose du combat naval traditionnel tout en étant son chant du cygne


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le deuxième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Un duel d’artillerie Le cuirassé, Le croiseur, Le torpilleur, L’U-boot, La vitesse ou le blindage, La controverse.


Il y a quelques semaines, le monde était en paix… Il y a quelques jours encore, l’étrave du SMS Masdeburg fendait les eaux… Il y a quelques heures seulement, le fier navire de la Kaiserliche Marine s’était malencontreusement échoué sur un banc de sable à moins d’un mille nautique d’Odensholm, une île russe !… Il y a moins d’une heure, hélas, l’artillerie russe ouvrait le feu ! Et là, maintenant, ce 26 août 1914 à 12h47, le croiseur allemand n’est plus qu’une épave. Une petite vedette russe portant quatre hommes à son bord gagne l’épave. L’un d’entre eux est un agent du service du renseignement britannique qui vient inspecter les différentes salles, à la recherche de documents révélateurs. Il trouve effectivement des papiers à terre.



En Allemagne, à Wilhelmshaven, en février 1916, le général Von Molkte se rend à l’état-major de la Hochseeflotte de la Kaiserliche Marine : il est reçu par deux amiraux. Il a reçu des ordres du Kaiser qu’il doit leur transmettre. L’un de ses interlocuteurs les devine sans peine : Guillaume a le rêve d’écraser la marine anglaise. Il fait observer que le général a dû apercevoir en arrivant, dans l’arsenal, que leur beau croiseur de bataille, le SMS Seyplitz, est toujours en cale sèche pour réparation, c’est le triste résultat de la dernière confrontation avec les Anglais dans le Dogger Bank, un haut-fond sableux en mer du Nord. Il continue : Depuis que leur empereur s’est laissé séduire par Von Triptz et son plan de modernisation de leur flotte, il croit possible de battre la Royal Navy. L’autre amiral ajoute que le Kaiser oublie qu’à un de leurs vaisseaux de ligne, les Anglais leur en opposent trois. Von Molkte conclut en répétant qu’il a reçu un plan de bataille, il leur permettre de prendre l’ascendant sur la Royal Navy. Une semaine plus tard, sur une petite route de campagne du West Sussex en Angleterre le commandant Thomas Parry Bonham conduit sa voiture, avec son épouse à ses côtés. Il se dirige vers le port où l’attend son navire : le Black Prince. Sa femme lui dit que le temps s’écoule bien trop vite : il est à peine rentré de mission que déjà il la quitte, et elle ne lui dit pas ce que leurs enfants pensent de tout cela ! Il répond qu’il est marin et officier dans la Royal Navy : il ne fait que son devoir.


Après Trafalgar (2017, dessiné par Denis Béchu) l’une des plus célèbre bataille navale de l’histoire, l’auteur passe de 1805 en 1916, des navires en bois et à voiles, à des navires de type cuirassé avec blindage et chaudières. La première opposait trente-trois vaisseaux de lignes, cinq frégates et trois bricks, soit 25.000 hommes côté Français, à vingt-sept vaisseaux de lignes, quatre frégates, une goélette et un cotre, soit 18.500 hommes côté Britanniques. Celle-ci oppose cent-quarante-neuf bâtiments britanniques (dreadnoughts, croiseurs de bataille, croiseurs cuirassés, croiseurs légers, destroyers), à quatre-vingt-dix-neuf navires allemands (dreadnoughts, croiseurs de bataille, pré-dreadnoughts, croiseurs légers, torpilleurs) et dura deux heures. Les pertes humaines furent de 6.094 morts côté britannique, et 2.551 morts côté allemand. Le déroulement du récit met en scène les difficultés techniques pour viser et atteindre les navires ennemis avec les canons obusiers. Le dossier historique développe plusieurs points présents dans le récit. Le premier chapitre évoque la bataille de Tsushima (2017, Delittte & Baigera), première grande confrontation navale de l’ère moderne, et estimant que la bataille de Jutland fut le dernier duel d’artillerie dans l’histoire de la marine. Il l’inscrit donc ainsi dans l’histoire des batailles navales, aussi bien techniquement, que dans les évolutions des règles d’affrontement provoquées par cette nouvelle génération de bâtiments.



Ce dossier expose également que plus de 20.000 coups de canon ont été tirés et ont engendré une pluie supérieure à 6 millions de kilos d’acier et d’explosif. Il présente ensuite les caractéristiques de ces nouveaux navires de guerre pour lesquels : La vapeur et l’acier ont supplanté la voile et le bois, une mutation imposée par les révolutions industrielles et de nouvelles techniques dans l’armement : le cuirassé, le croiseur, le torpilleur, l’U-Boot, même si ce dernier n’a pas joué de rôle dans cette bataille. L’auteur a consacré un tome de la série à ces sous-marins : U-9 (2025) avec Philippe Adamov & Fabio Pezzi. Comme il le fait pour chaque tome de la série, le scénariste entremêle des informations historiques sur la situation de guerre entre les états concernés, des informations sur leur marine respective, et l’histoire de marins, simples soldats ou gradés. Pour cette série, le scénariste a pris l’habitude d’exposer les faits à partir de plusieurs points de vue, en particulier celui des deux belligérants par le biais d’un marin ou d’un officier de chaque bord, et de raconter la bataille en elle-même, en lui accordant un nombre de pages variables.


Pour la bataille du Jutland, l’auteur consacre dix-sept pages aux combats ce qui est assez élevé en comparaison d’autres tomes de la série. L’horizon d’attente du lecteur s’en trouve comblé. Tout commence avec deux marins allemands voyant apparaître les colonnes de fumée des chaudières au loin à l’horizon dans une case de la largeur de la page, et réalisant qu’il s’agit des Anglais. Dès la page suivante, un canon crache un obus, avec l’effet de flamme et de fumée attendu. Puis survient une illustration en double page montrant un cuirassé allemand ballotté par la mer et entouré de gerbes générées par les obus, au point que son hélice et son axe soient apparents, le tout sous un ciel gris plombé, ce qui correspond bien au climat de cette région du monde. La planche trente-cinq est composée de quatre cases de la largeur de la page, montrant différentes phases d’un navire en train de sombrer, dans un plan fixe, avec la fumée noire de l’incendie qui dépasse de la bordure supérieure de la case du haut. Dans les deux pages, le lecteur découvre un navire allemand littéralement brisé en deux en son milieu par un obus, un spectacle terrifiant par la violence de la destruction, et par son ampleur. Pire encore les marins morts s’enfonçant dans l’eau sans un bruit, sans un mouvement.



Comme à son habitude, le dessinateur réalise des traits de contour précis, pour des dessins dans une veine descriptive et réaliste, s’appuyant sur une documentation et des recherches solides. Le lecteur peut avoir tout confiance en lui pour l’authenticité aussi bien des uniformes militaires, que des caractéristiques techniques des bâtiments militaires. Il nourrit les formes détourées avec des petits traits secs et acérés, et des aplats de noir aux formes torturées, qui produisent un effet de réalité dure, sévère et abrasive, en totale cohérence avec la nature d’un récit de guerre. Les êtres humains présentent une apparence tout aussi sérieuse, et souvent burinée, des individus déjà marqués par les épreuves de la vie et les souffrances des époques de conflit. En donnant à voir des faits survenant avant la bataille et parfois dans des lieux éloignées, l’artiste montre des éléments diversifiés et parfois inattendus au lecteur : deux mécaniciens en train de travailler sur un axe d’hélice en cale sèche à Wilhelmshaven, une voiture décapotable roulant sur une route de campagne dans le Sussex, un tout jeune homme jouant avec un avion modèle réduit en pleine campagne dans la Moselle allemande, un hydravion français survolant la flotte britannique à Scapa Flow, les canons de défense anti-aérienne sur une côte du Sussex.


Fait exceptionnel, ce tome de la série met en scène des femmes, le temps de deux pages chacune, l’épouse de l’officier Thomas P. Bonham (1873-1919), et la mère du matelot Éric / Erik. Il est également question du temps que les militaires passent loin, séparés de leur épouse et de leur famille. Comme à son habitude également, l’auteur évoque en creux d’autres paramètres du conflit : les ordres donnés par un empereur (en l’occurrence Guillaume II) et qui s’imposent à toutes son armée leur dictant ainsi leur vie et leur destin, l’incidence de l’absence d’un époux dans son foyer (un divorce), les allégeances difficiles pour les habitants d’une région conquise (Le jeune Éric citoyen de la Moselle allemande), la fiabilité technique des vaisseaux dont dépendent la vie des marins (en l’occurrence les chaudières), etc. S’il y prête attention, le lecteur dispose ainsi d’éléments de contexte, certains d’ordre sociaux.


Cette collection promet de raconter une bataille navale, différente dans chaque tome, dans un format concis, quarante-six pages de bande dessinée, avec un dossier historique développant plus avant certains aspects. La narration visuelle de ce tome s’avère totalement en phase avec le sujet, rêche et âpre, factuelle et documentée, sachant aussi bien mettre en valeur les hommes que les navires. L’auteur expose avec clarté et efficacité le déroulé de ladite bataille, ainsi que de nombreux éléments contextuels, à l’occasion d’un dialogue ou en les montrant. Le dossier historique apporte de nombreuses informations complémentaires, permettant de comprendre le choix de raconter cette bataille, ainsi que des paramètres militaires propres aux marines en guerre. Formidable.



lundi 4 août 2025

Le Petit Théâtre des opérations - tome 05: Faits d'armes impensables mais bien réels…

Cette approche simplissime va lui permettre de passer au-delà de la barrière culturelle.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas d’avoir lu les tomes précédents, mais ce serait dommage de s’en priver. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, Monsieur le Chien (avec une faute de frappe volontaire sur la couverture, Monsieur le Chon) pour les dessins, et Albertine Ralenti pour les couleurs. Il se présente comme les tomes précédents : un découpage en chapitres allant de cinq à sept pages, une page de texte avec une photographie en fin de chaque chapitre, et quatre anecdotes intercalaires également sous forme de bande dessinée. Par opposition au tome précédent, ces sept chapitres sont tous consacrés à la même personne, pour raconter des phases de sa vie : Adrian Carton de Wiart (1880-1963), officier de l’armée britannique.


Le cinq mai 1880, à Bruxelles, Léon Constant Ghislain Carton de Wiart (1854–1915) félicite son épouse Ernestine Wenzig (1860-1943) alitée, qui tient dans ses bras son nouveau-né Adrian. En 1886, après le décès de sa femme, le père d’Adrian s’installe en Égypte, où il commerce avec les Britanniques. Il explique à son jeune fils que ce dernier reprendra un jour les affaires du père, et pour cela il devra maîtriser aussi bien le français que l’anglais et l’arabe. Adrian apprend aussi tout ce que doit maîtriser un gentleman : le tir sportif, l’équitation au pied des pyramides, la résistance aux maladies de l’époque. Il réussit ainsi à survivre par deux fois au choléra. La nouvelle épouse de son père décide d’en profiter pour lui apprendre à nager en le jetant à la mer. Il s’en tire encore. En 1889, Adrian est envoyé étudier en Angleterre. Ses petits camarades l’accueillent de manière sportive, et ils le regrettent incontinent, étant obligés d’en appeler aux surveillants, pour les sauver de lui. Adrian adore l’Angleterre, et la baston, surtout la baston, un peu trop d’ailleurs. En voyant une affiche de recrutement pour l’armée de l’empire, il sait désormais ce qu’il veut faire : la guerre. Et c’est ainsi qu’en 1891, Adrian quitte l’école, en faisant le mur.



Adrian Carton de Wiart se rend au bureau du recruteur militaire. Il falsifie ses papiers pour pouvoir attester qu’il est bien anglais, et âgé de plus de vingt-cinq ans. Oui, ça passe. Il en profite même pour passer le test de vue à la place d’un autre volontaire. Et oui, c’est repassé. Adrian est envoyé combattre les Boers en Afrique du Sud. Après un voyage en bateau qui lui semble interminable, il se retrouve enfin sur le terrain. Fougueux ; il s’élance pour traverser un fleuve et il se fait tirer dessus. Ses compagnons le tirent de là, et Adrian blessé au ventre et à l’aine est renvoyé en Angleterre. Alors qu’il est sur son lit d’hôpital, son père le sermonne, espérant qu’il a appris la leçon. Adrian lui répond que oui : c’est que la prochaine fois, il nage plus vite pour aller leur péter la tronche. Une fois rétabli, Adrian se rengage dans l’armée, cette fois sous son vrai nom. Il parvient à obtenir sa première promotion : il est nommé caporal. Il réussit l’exploit d’être dégradé le même jour, pour avoir menacé un supérieur. Peu lui en chaut, s’il a pu le faire, il le refera. Il est têtu, il y parvient et progresse vite. Il est bientôt nommé lieutenant.


En marge de la série Le petit théâtre des opérations, le scénariste a également consacré une bande dessinée à Albert Roch (2024), l’un des plus grands héros de la Première Guerre mondiale, dessiné par Éric Stalner. Ici, il choisit un autre militaire à la carrière extraordinaire, tout en le réintégrant dans la série, avec le dessinateur habituel. Il reprend également le découpage en chapitre, ici au nombre de sept, la page de texte en fin de chaque chapitre, et quatre intermèdes. Dans ces derniers, les auteurs se mettent en scène : le scénariste en homme du monde distingué, et le dessinateur en individu mal dégrossi, littéralement à la botte de l’auteur, quémandant son savoir et ses bons mots, ainsi qu’une forme de reconnaissance, l’autre se montrant hautain et méprisant. Le ton est la taquinerie et la carricature teintée d’un cynisme de bon aloi que ce soit pour évoquer la comtesse Carton de Wiart, une cousine d’Adrian, resté à Bruxelles en 1914, la fois où Adrian a accepté d’être témoin d’un duel, la forme que prenaient les superstitions d’Adrian, et la fois où il a défié un Polonais en duel. En huit ou neuf cases, l’anecdote est narrée avec un ton à la raillerie plus respectueuse que moqueuse, aux dessins efficaces et sans fioriture portant eux aussi leur part de dérision déférente.



Alors, oui, les deux auteurs ont conservé toute leur verve humoristique, aussi visuelle que dans les remarques en passant. Tout commence dès l’illustration de couverture avec ce manchot ayant passé un gant de boxe aux couleurs de la Belgique à la main droite, alors que la gauche pendouille inutile là où devrait se trouver la main gauche aux couleurs de la Grande Bretagne, puis le lecteur prend progressivement conscience des six ennemis sévèrement maravés, un seul ayant conservé sa dignité, le Chinois. Dès la première page du premier chapitre, le lecteur sourit devant l’exagération graphique : la nouvelle épouse du père qui botte l’arrière-train du jeune Adrian qui tombe ainsi à l’eau depuis le haut d’une falaise, alors que le texte évoque qu’elle lui apprend à nager en le jetant à la mer. Les auteurs usent régulièrement de ce procédé d’exagération visuelle, accompagnée par un texte sarcastique : le nouveau-né Adrian porte déjà la moustache, la comtesse Carton de Wiart porte également la moustache, l’aide de camp suit Adrian partout en portant une couverture rose à fleurs jaunes, dans son assiette à dîner à la table du roi d’Angleterre se trouve un petit monstre plein de tentacules (alors qu’une notre dans la marge reproduit les propos de ce mini Nyarlathotep, en version originale), les réactions des personnes présentes quand Adrian surgit tout à coup dans une pièce alors qu’ils évoquaient sa mort assurée, etc. Le dessinateur s’amuse comme à son habitude à glisser une incongruité visuelle de ci de là : le message Remember the fifth of november sur l’affiche d’un opticien, le sigle des Cigares du pharaon sur une pierre dans le désert, des dés en peluche accrochés au poste de pilotage d’un avion militaire, un petit canard en plastique flottant sur la mer au milieu du naufrage d’un avion, etc.


Le scénariste s’amuse bien également avec différents gags, dont ceux récurrents comme Adrian surprenant jusqu’à l’effroi des personnes qui le croyaient morts, ou la menace de gouter de ses coups de badine si on lui désobéit. Il prend un malin plaisir à faire mettre en scène le nombre incalculable de fois où l’avion qui le transporte s’écrase, malgré toute l’insistance qu’a pu mettre Adrian à ce qu’il soit vérifié sous toutes les coutures avant le décollage. Évidemment, les auteurs jouent sur le caractère de ce militaire : le nombre incroyable de blessures, la façon dont il perd son bras, son regard d’une dureté implacable, sa prestance qui provoque l’effroi chez les individus animés de mauvaises intentions à son encontre, sa résistance surhumaine, sa volonté inébranlable. Le lecteur ressent une forme d’admiration inconditionnelle vis-à-vis de cet homme hors du commun, tempérée par cet humour proche de la dérision qui contrebalance le caractère formidable de ses exploits, au point qu’Adrian soit qualifié d’intuable. Ainsi le lecteur conserve le sourire aux lèvres tout du long de ces épreuves endurées avec un stoïcisme exemplaire.



À l’évidence, le ton persifleur de la narration introduit une forme de dissonance par rapport au thème de l’ouvrage : des actes de guerre. Il peut paraître difficile, voire saugrenu, de concilier des missions périlleuses et des hauts faits improbables, avec ce militaire au comportement de personnage de dessin animé. Pourtant, les cartouches de texte rappellent régulièrement que tout est vrai, ce dont le lecteur ne doute pas, car le scénariste évoque les mémoires du général Adrian Carton de Wiart, ainsi que les archives militaires documentant ses missions. Dans le même temps, il semble impossible d’un point de vue statistique que cet homme ait survécu, d’un point de vue biologique non plus. Un homme à la constitution physique d’une résistance sans égale, avec un goût pour le combat et la guerre confinant à la témérité inconsciente, à la chance insolente. Cela peut se percevoir comme une forme d’humilité narrative, et parfois comme une limite car en semblant tout raconter à la légère, les compétences réelles de De Wiart s’en trouvent occultées. Pourtant…


Régulièrement le lecteur reprend sa lucidité, ne serait-ce que le temps de tourner la page. Il garde conscience qu’il lit une biographie, non pas romancée, mais orientée dans sa présentation, se focalisant sur des morceaux choisis. D’un autre côté ces événements semblent parfois trop gros pour être possibles, par exemple le roi qualifiant Adrian de Britannique comme on en fait plus, et le Belge le détrompant sur sa nationalité. Ou bien les Italiens incapables d’identifier un individu borgne et manchot en cavale (et pourtant tout est vrai). Il a sous les yeux également le fait qu’il s’agit de temps de guerre, durant lesquels des inconnus s’affrontent arme à la main et s’entretuent. Les auteurs réussissent l’exploit de mettre en scène les hauts faits d’un militaire sans jamais glorifier la guerre ou les combats, ou même Adrian Carton de Wiart, ce qui est très singulier. Le lecteur ne peut qu’admirer le courage de cet homme doté d’une confiance en lui hors de proportion, et en même temps complètement justifiée. Pas un instant ne lui vient l’idée de le considérer comme un patriote extrémiste ou un individu forcené avec un goût maladif pour la violence confinant à la pathologie. Juste un homme qui accomplit son devoir pour sa patrie d’adoption, avec la chance d’aimer son travail.


Pas facile de raconter les exploits d’un militaire de carrière, quand celle-ci revêt un caractère si extraordinaire qu’elle en perd toute plausibilité. Une fois encore ce duo d’auteurs relève ce défi, réalisent un album drôle et enjoué, tout en racontant des périls angoissants et des souffrances qui terrasseraient n’importe qui d’autre. La narration visuelle semble simpliste et caricaturale, et elle se révèle claire, parlante et drôle. Quelles que soient ses convictions en matière de guerre et d’armée, le lecteur en ressort avec une admiration sans borne pour cet homme, et avec le sourire. Paradoxal et cohérent.



jeudi 22 février 2024

Une romance anglaise

Aucune théorie du complot ne résiste au démontage d’un mécanisme si complexe.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, revenant sur une histoire d’espionnage britannique ayant pris la forme d’un scandale politique au Royaume-Uni en 1963. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Jean-Luc Fromental pour le scénario et par Miles Hyman pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec un texte d’une page, rédigé par le scénariste en juillet 2022, intitulé L’écheveau de la reine. Dans cette postface, il évoque l’intérêt d’évoquer cette affaire à l’âge du conspirationnisme aigu, du fake et de la post-vérité, de la masse de documents de toute forme (un dédale d’où ne peut sortir aucune vérité incontestable), et du choix d’avoir écrit ce récit avec le point de vue de l’accusé.


Old Bailey à Londres, le 30 juillet 1963. Stephen Ward sort de la Cour centrale de la Couronne britannique, où il vient d’être entendu en tant qu’accusé. Les policiers lui forment une haie qui lui permet de passer au milieu des photographes et des journalistes qui le bombardent de questions. Christine et Mandy sont-elles des prostituées ? Où sont ses amis célèbres ? Qui a payé sa caution ? Est-il un agent de l’Est ? Quel verdict espère-t-il ? En son for intérieur, il se dit que C’est le moment de vérité. Après ces mois de harcèlement, de déballages de caniveau, de mensonges plantés comme des banderilles, le monstre qu’ils ont créé attend l’estocade. Plus de sanctuaire. L’arène réclame la mise à mort. Où sont-ils les puissants, les profiteurs, les petites filles perdues qui lui mangeaient dans la main ? Plus d’ami, plus d’allié. On ne veut plus le connaître. Si on se souvient de lui, c’est seulement dans la lumière poisseuse du scandale. Maintenant la foule l’insulte : Ordure ! Pervers ! Traître ! Maquereau ! Sale rouge !



Stephen Ward monte dans la voiture qui l’attend et il regagne son dernier refuge, à Chelsea. Derrière les stores vénitiens, dans son salon, il s’assoit devant son enregistreur à bande Grundig TK-14 pour dire tout ce qu’il sait. Sa vérité est la vérité, mais il semble qu’il soit désormais le seul au monde à pouvoir l’entendre. Ce qu’il fera ensuite, dieu seul le sait. C’est son procès qu’il recommence. Il sera son juge le plus sévère. Et s’il s’avère qu’au bout du compte il est coupable… Il jette un coup d’œil à une affiche de tauromachie décorant son mur, où le torero a donné le coup de grâce à l’animal dans le dos duquel sont fichées plusieurs banderilles. Où commencent les histoires ? Il faudrait reprendre du début, mais le temps lui est compté, demain la justice aura parlé, ce sera fini. Il choisit comme point de départ de ce jeu de dupes une fin de matinée de janvier 1961, alors qu’il se trouve au volant de sa voiture, dans les rues de Londres et que la radio diffuse le hit de Julie London, puis de Cliff Richard. Il pleut sur Londres, ce crachin qui a fait la réputation de sa ville. Devant le Garrick Club, le voiturier prend sa Jaguar en charge. Il y retrouve Colin Coote, rédacteur en chef du très conservateur Telegraph, qui lui présente le capitaine Evgueni Ivanov, attaché naval de l’ambassade d’U.R.S.S.


En fonction de sa familiarité avec l’affaire relatée, le lecteur peut découvrir cette bande dessinée sans en avoir aucune connaissance, ou en avoir déjà entendu parler. Dans le premier cas, il fait connaissance avec Stephen Ward, ostéopathe de personnalités politiques et de riches citoyens, accusé par la vindicte populaire d’être une ordure, un pervers, un traître, un maquereau et un sale rouge. Il comprend que cette affaire est racontée avec le point de vue de cet homme, en toute subjectivité. Le personnage est présent dans la plupart des scènes à l’exception d’une vingtaine de pages consacrées à d’autres personnages, en particulier à Christine Keeler, et lorsqu’il se retrouve en prison. Dans la postface, le scénariste explique que : Le choix fait ici est de laisser la parole à celui qui tint le premier rôle dans un scandale entré dans les annales sous le nom d’un autre, le seul paradoxalement à ne pas avoir eu le temps de coucher par écrit sa version des faits. Il ajoute que : Stephen Ward fut la victime expiatoire, le bouc émissaire dont la fin opportune permit de cautériser dans l’urgence un certain nombre de plaies inquiétantes pour l’élite du Royaume. Le lecteur a bien conscience dès le début de lire la version des faits de Stephen Ward, avec ce qu’elle comporte de subjectif, et étant relatée à la première personne celui-ci se voit comme un être humain normal, pas comme un ignoble coupable.



Après la scène d’introduction, le récit reprend un déroulé chronologique, et le lecteur bénéficie de la présentation de Stephen Ward que fait Colin Coote au bénéfice de Evgueni Ivanov : l’ostéopathe d’hommes politiques, portraitiste d’une grande finesse, bridgeur décent, et peut-être entremetteur. Dans le même temps, il ouvre grand les yeux pour regarder autour de lui, pouvant se projeter dans chaque lieu, et ressentir l’ambiance de l’époque. L’artiste réalise un impressionnant travail descriptif. Il se nourrit de photographies d’archives pour donner à voir chaque environnement, les tenues vestimentaires de rigueur ou à la mode. Au fil des séquences, le lecteur se retrouve ainsi aux côtés des personnages dans les rues de Londres avec des voitures d’époque (dont la Jaguar de Ward), à attendre sur un banc dans Hyde Park, dans le village de Wraysbury dans le Berkshire, à circuler le long de la Tamise, dans les jardins d’un cottage luxueux proche du château de Cliveden à Taplow dans le comté de Buckinghamshire, et au bord de sa piscine, dans le quartier pas très bien fréquenté de Soho, à l’entrée du Marquee Club. Il les accompagne également dans les intérieurs : le douillet appartement de Ward au 17 Wimpole Mews, la salle à manger du luxueux Garrick Club, le Murray’s Cabaret Club et son spectacle de danseuses, différents pubs chics, un autre club de Soho avec des chanteurs noirs, un véritable manoir, une chambre miteuse de Brentford, une salle de cinéma, la salle de rédaction du Sunday Pictorial, une cellule de prison, la chambre des Communes, une salle d’audience au tribunal, une chambre d’hôpital. Pour chaque endroit, le dessinateur prend le temps de représenter les détails des murs, des décorations, des meubles, des aménagements, avec un investissement remarquable.


L’artiste fait preuve d’une aussi grande implication pour mettre en scène les différents individus : entre rendu parfois quasi photographique et simplification, sur la base d’une direction d’acteurs naturaliste. Le lecteur prend son temps pour savourer les robes de ces dames et les costumes de ces messieurs, y compris les uniformes des bobbies et la robe du juge. Il ressent pleinement la puissance de séduction de Christine Keeler, de son amie Mandy et d’une ou deux autres jeunes femmes. Il est sous le charme de la distinction des hommes, un peu distants, très chics sans ostentation. Il voit la différence de manière de se tenir entre les citoyens de la haute, et les gens du peuple, en particulier des clubs cosmopolites fréquentés par Christine. Sous le vernis de la bonne éducation, il peut ressentir l’intensité du désir des hommes, il succombe au charme de ces demoiselles qui savent très bien à quel jeu elles jouent. Sans en avoir conscience, le lecteur absorbe de nombreuses informations par les dessins : ce que font les personnages bien sûr, mais aussi le milieu dans lequel ils évoluent, les personnes qu’ils croisent et leur milieu social, leurs logements et leurs voitures qui sont révélateurs sur leurs revenus ou leurs richesses.



S’il ne connaît rien à l’affaire Profumo, le lecteur la découvre par les yeux de Stephen Ward, ne mesurant pas toujours le caractère polémique de telle rencontre, des enjeux politiques ou sociaux. Il note quelques repères historiques comme la mention du débarquement de la baie des Cochons en 1961, la crise des missiles de Cuba du 14 au 28 octobre 1962, ou des repères culturels comme le film Vie privée (1962) réalisé par Louis Malle, avec Brigitte Bardot. La scène du procès lui permet de comprendre la perception que le public a pu avoir de cette affaire, du mode de vie de Stephen Ward et de Christine Keeler. S’il connaît déjà l’affaire Profumo, il en mesure mieux les enjeux et les paramètres, et il peut comparer ce qu’il lit aux souvenirs qu’il en a. Dans sa postface, le scénariste indique que : Les fins connaisseurs du dossier ne manqueront pas de relever les libertés que s’accorde ce livre avec certains faits ou chronologie d’une telle intrication que des milliers d’articles et des douzaines d’ouvrages plus ou moins fiables ne sont jamais parvenus à les mettre au clair. Jean-Luc Fromental explicite également l’intention de son projet : montrer à quel point cette affaire résulte d’un engrenage hallucinant de hasards, d’accidents, de maladresses, de rancœurs personnelles, de conflits d’intérêt, de raisons d’État, de voyeurisme et d’autres facteurs trop ténus et imprévisibles pour les identifier tous. Il permet d’illustrer que : Aucune théorie du complot ne résiste au démontage d’un mécanisme si complexe. Le lecteur prend fait et cause pour Stephen Ward puisque c’est sa version qu’il découvre, et que les mœurs ont évolué depuis rendant son comportement normal et acceptable. Il voit une classe sociale privilégiée utiliser les moyens à sa disposition pour parvenir à une résolution qui ne les accuse pas. Dans le même temps, les Swinging Sixties prennent leur essor, remettant quand même en cause leur privilège.


S’il ne dispose pas de connaissance préalable sur l’affaire Profumo, le lecteur s’interroge sur le caractère un peu racoleur de la couverture, sur le titre cryptique. Il découvre alors une narration visuelle très fournie, avec une mise en couleurs profonde et confortable, pour un récit en apparence feutré, et sans pitié dans le fond. S’il connaît déjà l’affaire, il se remémore les faits, et les considère sous l’angle du principal condamné, avec une perspective sociale qui s’en trouve accentuée. Il prend la mesure de l’imbroglio défiant l’entendement, fruit de circonstances arbitraires, mettant en lumière l’impossibilité pour des êtres humains à concevoir ou mettre en œuvre un enchevêtrement aussi complexe pour aboutir à cette configuration. Magistral.



mercredi 16 novembre 2022

Les grandes batailles navales T18 Falkland: La Guerre des Malouines

Un chien on le dresse avec le bâton, pas avec des caresses.


Ce tome est le dix-huitième de la série Les grandes batailles navales, écrite par Jean-Yves Delitte qui en a également dessiné huit. Chaque tome est indépendant de tous les autres. La première édition date de 2022. Ce tome comporte quarante-six pages, dessinés par Mario Bianchini assisté de Francesco Mercoldi, et mises en couleurs par Douchka Delitte. Il comprend un dossier historique de sept pages, illustré par des photographies d’époque, rédigé par Jean-Yves Delitte. Les autres albums de la série sont consacrés soit à une bataille, soit à un navire : Jutland, Trafalgar, Chesapeake, Lépante, Tsushima, Stamford Bridge, Hampton Roads, Midway, Texel, Salamine, No Ryang, Le Bismarck, Actium, La Hougue, Gondelour, Gravelines, Leyte. Il commence par une préface d’une demi-page en petits caractères, rédigée par Denis-Michel Boëll, conservateur général du patrimoine, sur les enjeux des batailles navales, et le principe de les raconter par le prisme de personnages embarqués dans ces aventures, sur la base d’une enquête documentaire rigoureuse.


L’archipel des Falkland perdu dans l’Atlantique sud rentre dans l’Histoire avec les grandes découvertes de la fin du XVIe siècle. Anglais, Espagnols, Français, Argentins, vont alternativement exprimer des prétentions territoriales sur ces quelques kilomètres carrés de terres arides, balayés par des vents glacials. En 1981, une nouvelle junte militaire accède au pouvoir en Argentine, avec à sa tête le général Leopoldo Galtieri, proche du tristement célèbre Jorge Rafael Videla. Le pays est alors confronté à une situation financière catastrophique où l’inflation explose. Pour les généraux argentins, il faut trouver une parade au risque de voir le mécontentement se généraliser et tourner au pugilat public, pour ne pas dire à l’insurrection. C’est alors que l’archipel revient à la mémoire de la junte argentine. Les quelques kilomètres carrés de terre, peuplés de 700.000 moutons et d’un millier d’âmes selon les imaginaires, deviennent subitement une cause nationale. Le premier avril 1982, l’Argentine, pays refuge pour les nazis et dictature militaire sans honneur, avait envahi des terres anglaises perdues dans le Pacifique sud. Le 2 mai 1982, le sous-marin anglais HMS Conqueror répondait à l’acte insensé des Argentins en coulant le croiseur Ara General Belgrano. La guerre que d’aucuns tentaient encore d’éviter était devenue une réalité.



La flottille anglaise file paisiblement vers les Falkland. À bord du HMS Sheffield, dans l’antre du navire, l’officier radar écoute avec nonchalance de la musique à la radio, tandis que l’officier de surveillance aérienne tout comme son suppléant ont quitté leur poste. Cerise sur le gâteau, les défenses rapprochées ne sont pas approvisionnées en munition et n’ont aucun serveur. La suite est dès lors un enchaînement implacable. Deux pilotes argentins se rapprochent à basse altitude. Puis, suivant une procédure parfaitement maîtrisée, ils reprennent de l’altitude, allument leur radar d’approche, arment leurs missiles – Exocet de type AM39 air-mer – avant de presser la détente de tir et de virer pour rejoindre leur base.


Le titre de la collection est explicite et fait office de promesse : raconter une grande bataille navale. En fonction de son inclination et de sa connaissance préalable de ce conflit, le lecteur peut choisir de commencer par la bande dessinée elle-même, et voir s’il lui reste assez de curiosité pour lire le dossier en fin de tome, ou s’il préfère l’inverse pour avoir un aperçu du conflit et des détails techniques avant. Quoi qu’il en soit, son horizon d’attente comprend le fait que cette bande dessinée se présente comme une œuvre d’Histoire. La couverture peut l’étonner car elle met au premier plan un avion, mais le dossier explicite le fait que les batailles navales impliquent l’aviation qui y joue un rôle prépondérant depuis le vingtième siècle. La couverture a été réalisée par Delitte et elle s’étend sur la première et la quatrième de couverture mettant en valeur le vol de ces chasseurs, avec l’océan en arrière-plan et une petite portion de terre derrière les nuages. Le lecteur découvre ensuite les dessins de Francesco Mercoldi : ils s’inscrivent bien sûr dans un registre réaliste et descriptif pour réaliser une reconstitution historique fidèle et précise. Bien évidemment le lecteur guette de grandes cases mettant en valeur les navires et les avions de chasse. Ça commence avec une case de la largeur de la page montrant des torpilles filant silencieusement sous l’eau. Ça continue avec le vaisseau HMS Sheffield fendant les flots. Page neuf, le lecteur découvre une partie de la flottille britannique dans une case occupant les deux tiers de la planche. Planche onze, un avion décolle depuis le pont d’un porte-avions. Page suivante, deux avions argentins volent juste au-dessus des flots. Par la suite, le lecteur peut admirer un combat aéronaval pages vingt et vingt-et-un, puis un combat aérien, avec des tirs de canons terrestres, un vol d’hélicoptères, l’avancée d’une colonne chars.



De manière inattendue, l’artiste ne cherche pas à magnifier la puissance de feu des avions, des navires, ou des véhicules militaires, ni même leur capacité de destruction. À les voir évoluer, le lecteur se retrouve surtout impressionné par leur allure qui atteste de la réussite technologique qu’ils constituent. Ce n’est pas une forme de majesté qui impose le respect, c’est l’évidence de voir évoluer des engins fiables et robustes, capables de tenir leur place sur un océan agité, ou de fendre les airs en toute sécurité pour les êtres humains à l’abri à l’intérieur. Le dessinateur s’inspire bien sûr d’images militaires, mais sans exagérer les angles de prises de vue ou les prouesses d’évolution. De même, la coloriste reste dans un registre naturaliste, et même volontairement terne. Ce ne sont pas des engins rutilants pour en mettre plein la vue comme à la parade, mais des outils robustes à l’efficacité éprouvée. Il en va de même pour la représentation des militaires : pas de rodomontades, de lunettes de soleil avec reflet esthétique, ou de muscles gonflés et huilés, ni même d’hommes avançant contre les éléments dans des tenues déchirées. Il s’agit d’individus bien différenciés, et pas d’une masse d’hommes interchangeables, certains avec un uniforme argentin, d’autres avec un uniforme britannique : ils ont tous un visage unique et une morphologie avec quelques détails même si ces derniers sont peu nombreux car gommés par les uniformes. Pour autant le lecteur reconnaît au premier coup d’œil Augustin Tosco Valdès, soldat argentin.


Le lecteur prend vite conscience qu’il évolue dans un monde d’hommes, sans aucune femme. Il voit également que les auteurs respectent la ligne éditoriale de cette collection : raconter la guerre à hauteur d’homme. Il voit donc des soldats britanniques comme argentins, quelques officiers, un conseiller militaire ex-nazi. Ces personnages discutent, commentent la situation, donnent parfois leur avis en prenant du recul. Il n’y a que Augustin Tosco Valdès dont l’histoire personnelle soit un peu développée. D’un côté, ces êtres humains font exister ce conflit, lui donnent un peu de chair ; d’un autre côté, sans être interchangeable, ils ne deviennent pas familiers au lecteur. D’un côté, les auteurs atteignent l’objectif de montrer que la guerre est faite par des êtres de chair et de sang, sans jugement de valeur autre qu’il s’agit de bons professionnels qui ne sont ni sanguinaires ni des extrémistes patriotiques. De l’autre côté, ils n’ont pas de point de vue sur leur métier, ou sur le conflit. Il n’y a qu’Augustin qui évoque l’injustice de la junte argentine et ses exactions, et qui manifeste son opposition à la présence d’ex-nazis en tant que conseillers de l’armée. Il en découle un patriotisme très ténu et générique qui n’a rien de militant : la condamnation d’un régime dictatorial par rapport à une démocratie, mais sans entrer dans le détail.



En termes de narration de la guerre, le lecteur apprécie donc la qualité de la reconstitution historique visuelle, le soin apporté aux éléments militaires, les prises de vue des batailles. Il se rend compte que le scénariste fait l’effort de faire respirer son récit, avec quelques pages comportant des informations, contrebalancées par d’autres focalisées sur l’action, et même huit pages dépourvues de phylactères et de cartouches de texte, sans aucun mot. La contrepartie de ce mode narratif implique une place limitée pour intégrer les informations historiques. De fait, l’auteur ne place pas de date pour chaque séquence, ce qui est assez surprenant pour une reconstitution historique. Le choix de raconter la guerre à hauteur d’homme induit également que le lecteur n’assiste pas aux réunions d’état-major, aux prises de décision stratégiques, ou encore aux répercussions médiatiques des affrontements, que ce soit du côté argentin, du côté britannique, ou à l’échelle de l’opinion mondiale. De ce point de vue, s’il n’est pas familier avec les différentes phases de ce conflit, il a tout intérêt à commencer par la lecture du dossier en fin d’ouvrage, pour pouvoir mieux saisir l’ampleur de certaines ellipses.


Cette reconstitution de la guerre des Malouines se montre intéressante par ses représentations visuelles, et par son approche très professionnelle de l’armée. Elle peut s’avérer un peu frustrante par le manque d’épaisseur des hommes en uniforme dont les propos sont exempts de tout point de vue, ou par la faible teneur en exposé de faits historiques, en analyse stratégique ou géopolitique.