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lundi 21 octobre 2024

Lefranc T26 Mission Antarctique

La roue d’Anacréon. Elle ne cesse jamais son mouvement inexorable.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 25 - Cuba libre (2014, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2015. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Prague, Tchécoslovaquie. Ce soir-là sur le pont Charles désert qui joint les deux rives de la Vitava, un homme venant du quartier de Malá finit de traverser en direction de Staré Mèsto, la vieille ville. Il pleut… Peu après, ayant emprunté, un peu hésitant, un itinéraire qu’il ne semble pas connaît par cœur, il atteint enfin son but dans la rue Na Porici. Guy Lefranc pénètre dans la librairie Jaroslav Hasek, la seule vitrine éclairée de la rue. Il repère un exemplaire de La grande menace sur une pile. Le libraire rentre dans la pièce à son tour et indique que le magasin est fermé : ils sont en plein inventaire. Le reporter demande un exemplaire de la première publication des Montagnes hallucinées, de H.P. Lovecraft. Il s’en suit un échange d’expert sur l’année de cette première édition. Le libraire semble satisfait : son visiteur connaît le mot de passe. Il le conduit dans une pièce au sous-sol, où Lefranc retrouve Mister Cunningham, un agent des services secrets britanniques dont il avait fait connaissance lors d’une précédente aventure. Ce contact l’invite à s’installer, et lui prépare un thé. Puis il annonce que Guy Lefranc est mort : un corps portant ses papiers et les mêmes vêtements que lui est en train d’être repêché dans la Vitava par la police fluviale.



Tout avait commencé dans les locaux du journal Le Globe quelques semaines plus tôt, alors que Lefranc travaillait sur un nouvel article. Il avait reçu un appel du commissaire Renard, lui disant qu’ils devaient se voir. Renard vient prendre Lefranc en voiture, rue de Rivoli, une demi-heure plus tard. Il l’emmène en Normandie, suivant des ordres qui viennent d’en haut. Après une heure de route environ, la traction du commissaire Renard arrive à destination. Il pénètre dans une propriété, dont la grille est gardée par un homme en arme. À la porte de la demeure, Lefranc est accueilli par Mister Cunningham. Une fois à l’intérieur, celui-ci lui explique qu’il s’agit de sauver le monde. Il demande au journaliste, s’il connaît la Nouvelle Souabe, et il se lance dans une explication en s’aidant d’une carte accrochée au mur : La Nouvelle Souabe, ou Neuschwabenland comme disent les Allemands, se trouve là, en Antarctique ! Son territoire est aussi vaste que celui de la France. L’antarctique, comme Lefranc le sait sans doute, est le cinquième plus grand continent de la Terre. Il occupe l‘extrême sud de la planète. Cunningham souhaite juste décrire l’endroit peu hospitalier où Lefranc va devoir se rendre. Sa masse continentale est formée d’un lit rocheux, mais celui-ci reste invisible à 95% en raison de l’épaisse couche de glace qui le recouvre presque entièrement. Ces glaces s’étendent sur plus de 14 millions de kilomètres carrés, soit presque le double de l’Australie.


Premier album de la série écrit par François Corteggiani et dessiné par Christophe Alvès, duo qui va réaliser un tome en alternance avec le duo Roger Seiter (scénario) et Régric (dessins) jusqu’au décès de Corteggiani en 2022. Dès la première page, le lecteur est en territoire familier : dessins de type ligne claire avec une dizaine de cases par page en moyenne, dialogues et cartouches de texte copieux, pour une narration réaliste et dense. L’entrée en la matière établit le récit dans le genre de l’espionnage : la ville de Prague dans les années 1950, un rendez-vous de nuit dans une librairie mystérieusement ouverte, un mot de passer pour s’identifier, une rencontre dans une pièce au sous-sol aménagée douillettement avec un bon thé chaud, la mise en scène de la mort du héros, et tout ça en moins de quatre pages. Le scénariste continue sur sa lancée : une mystérieuse base secrète en Antarctique en héritage du régime nazi, une mystérieuse arme destructrice, une usurpation d’identité, un accident de la route arrangé, un voyage en zeppelin, des œuvres d’art dérobées pendant la seconde guerre mondiale, un agent secret infiltré à l’identité inconnue, etc. C’est un vrai roman d’espionnage en pleine guerre froide, et en même temps ce n’est pas simplement la dichotomie manichéenne du bloc de l’ouest contre le bloc de l’est, des Américains contre les Russes.



Le scénariste joue habilement avec un autre registre : la possibilité d’une technologie d’anticipation, voire peut-être une touche de science-fiction. Dès la page quatre, le mot de passe repose sur l’année de la première édition d’un roman de Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) : Le montagnes hallucinées (1936). Corteggiani s’amuse à faire mentionner ce roman une seconde fois en page neuf, quand Mister Cunningham commence son long exposé, Guy Lefranc citant l’université de Miskatonic. L’auteur continue à entretenir le doute dans l’esprit du lecteur avec les théories de Richard Byrd (1888-1957), explorateur polaire et aviateur américain de l'US Navy : avoir trouvé au pôle Nord, par moins 58°, avec trois compagnons, une vallée luxuriante où passaient des mammouths, et en volant une autre fois à basse altitude pénétrer par un large trou dans la croûte glaciaire et parvenir au centre du grand inconnu, la terre étant creuse selon certaines théories fantaisistes. Mais quand même, c’en est trop pour le héros rationnel, et Guy Lefranc s’offusque en demandant à Cunningham si : Il ne serait pas adepte, lui aussi, de loges comme celle de Thulé (un groupe d'études ethnologiques s'intéressant à l'Antiquité germanique et au pangermanisme aryen) ou des pratiques médiumniques de cette Maria Orsitch (ou Maria Orsic, 1895-1945 ?, médium, pronant l’existence de l’énergie Vril, de messages métaphysiques et scientifiques d’Aldébaran) prétendant entrer en contact avec des entités venant d’Aldébaran. Ainsi en fonction de ses inclinations, le lecteur hésite entre supposer que le récit restera dans un registre rationaliste avec un pointe d’anticipation, ou intègrera une touche de surnaturel ou de spiritisme (et puis, c’est bien tentant d’imaginer une soucoupe volante dont le carburant serait la force de l’esprit).


Dans le même temps, Guy Lefranc se lance dans une vraie aventure : infiltrer une base secrète en Antarctique sous le couvert d’une usurpation d’identité. Là aussi, la densité narrative permet de développer des moments divers : l’évocation de l’exploration de l’Antarctique, l’installation de la base secrète dans la Nouvelle Souabe, un voyage en zeppelin, la visite de plusieurs zones de la base en Antarctique et la découverte de ce qu’elle contient, le passage à tabac d’un prisonnier pour un interrogatoire musclé, une évasion assez classique, la prise d’assaut de la base souterraine, sans oublier deux vols dans cet appareil étrange en forme de soucoupe. Le scénariste maîtrise ces moments d’action classique, les amenant dans une succession logique, avec un enchaînement qui coule de source, un rythme maitrisé, des particularités qui leur donnent une saveur propre, sans impression de cliché ou de rebondissement usés jusqu’à la trame et prêts à l’emploi.



Le dessinateur maîtrise, lui aussi, les caractéristiques de la narration visuelle de type ligne claire. Il réalise des cases descriptives et réalistes, avec un niveau de détails élevé. Le lecteur peut identifier du premier coup d’œil la vue sur Prague depuis un bateau sur la Vitava. Il ne manque pas une seule brique au mur du couloir souterrain qui mène à la pièce cachée où se tient Mister Cunningham. À chaque lieu, le lecteur prend le temps de savourer les accessoires et les aménagements : le carrelage devant l’évier de ladite pièce, le périscope d’un sous-marin, l’intérieur du Haunebu, l’aménagement intérieur du zeppelin, le petit train qui permet de se déplacer dans l’immense base de l’Antarctique et le réseau d’éclairage des galeries, le magnifique paysage de montagne et son hôtel des Sommets avec sa cheminée. Certes à deux reprises, le scénariste prend un malin plaisir à écrire un cartouche qui décrit exactement ce que montre l’image, certainement une sorte d’humour référentiel ou un défi chez les continuateurs de l’œuvre de Jacques Martin. Pour autant, les cases apportent toujours beaucoup d’autres informations visuelles et le lecteur est à la fête : les modèles de voiture (une tradition bien établie dans cette série), les tenues polaires, quelques avions, un modèle de lampe de bureau, les armes à feu (en remarquant que Lefranc prend bien soin de ne pas tuer) et même un bazooka, un modèle de transistor, etc. Il n’y a que la rue de Rivoli qui semble un peu étroite, avec pas assez de files de circulation.


Pour ce vingt-sixième album de la série, les auteurs se montrent aussi respectueux du travail de Jacques Martin, qu’impliqués pour réaliser une histoire mémorable. Le scénariste est allé piocher dans les rumeurs et autres théories du complot sur l’héritage des Nazis, pour une intrigue parfaitement dosée, entre plausibilité et éléments propres à déclencher l’imagination du lecteur. La narration visuelle est impeccable, précision et minutie, lisibilité et efficacité, réalisme et images mémorables. Un grand album de cette série.



jeudi 14 mars 2024

L'Impératrice rouge T02 Cœurs d'acier

Une femme, justement ! Plus libérale, plus éclairée que n’importe quel homme…


Ce tome fait suite à L'Impératrice rouge, tome 1 : Le Sang de St-Bothrace (1999) qu’il faut avoir lu avant car la tétralogie forme une histoire complète. Sa première édition date de 2001. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Nicolas Pancock lit le billet qui lui a été remis de la part de l’impératrice. Celle-ci l’enjoint de la rejoindre à la tombée du jour chez Polkine. L’établissement sera fermé. Il frappera deux coups brefs, trois coups longs. Elle l’attendra, son bel amant, sachant qu’il ne la décevra pas. Chez Polkine : il sait que cet établissement se trouve près des anciennes fonderies. Il s’y rend à pied et il voit passer un char avec un soldat à la tourelle. Il se dit que l’empereur multiplie les rondes, car c’est le troisième qu’il voit passer aujourd’hui. La méfiance de l’empereur ne cesse de croître depuis les cérémonies de Saint-Bothrace. Pancock se dit qu’il a intérêt à se montrer méfiant. Il arrive devant l’établissement Polkine, teste le bouton de la porte : c’est ouvert. Il pousse la porte et il pénètre à l’intérieur : un homme l’assomme par derrière. Pancock reprend conscience, suspendu par les mains entravées au poignet par une chaîne accrochée à un tuyau qui passe au-dessus. À sa gauche, un autre homme est suspendu de la même manière. En dessous, une très grande trappe horizontale de métal, légèrement entrouverte dans sa longueur laissant deviner du métal en fusion. Autour de la trappe une dizaine d’hommes en noir, dont un assis sur un fauteuil : Drossof.



Drossof s’adresse aux deux hommes suspendus. Sa question sera simple et elle demande une réponse précise : pourquoi l’impératrice ne fait-elle pas appel à ses services ? Le dédaigne-t-elle ? Croit-elle qu’il soit de de peu d’importance, lui qui dirige l’une des familles le plus influentes de la ville ? Il continue : il a soumis le problème à son espion, Xavilii l’homme suspendu aux côtés des Pancock, qui travaillait pour l’impératrice. Il devait écouter, mais il n’a rien entendu. Il devait conseiller mais sa bouche est restée close. Xavilii essaye de dire quelque chose, mais son bâillon empêche d’en saisir un traître mot. La sentence de Drossof tombe : dorénavant la bouche restera close à jamais. Il ordonne : la trappe ! L’homme placé dans le poste de commande, manipule les boutons et la trappe commence à s’ouvrir en grand. En réponse à une exclamation de Pancock, Drossof explique : Une ancienne cuve… La seule qui contienne encore du métal en fusion. Du Xoron-gamma 3. On n’en utilise plus de nos jours. C’est dommage. Ses propriétés restent très intéressantes, comme il pourra le constater. Xavilii est lentement abaissé jusqu’à ce que la moitié inférieure de son corps soit immergée dans le métal en fusion.


C’est reparti dès la première page pour ce futur mi post apocalyptique, mi anticipation, montré avec le souci du détail, ce qui le rend d’autant plus consistant et quasiment palpable. La quatrième case occupe les deux tiers de la page et montre les toits des hauts immeubles de Petersborogh : les tours improbables, comme ajoutées par-dessus les immeubles, faisant comme des lances pointées vers le ciel, portant des inscriptions en cyrillique, coiffées d’un marteau et d’une faucille, ou d’une étoile rouge, ou encore d’une croix teutonique renversée. Alors que Pancock marche dans la rue vers l’établissement Polkine, le lecteur observe une statue soviétique avec les lettres CCCP. Plus loin, il admire l’élégance des tours élancées du palais, ainsi que les clochers à bulbe, et le magnifique dôme doré. Il regarde avec la même curiosité les intérieurs : les pièces spacieuses du palais, les tableaux monumentaux accrochés aux murs, les riches draperies, le mobilier travaillé, les moulures au plafond. Dans les appartements de l’empereur Pierre : un paravent richement orné, des tapis, d’autres tableaux, d’autres étoffes. Il découvre également l’aménagement de la grande tente de réception des Zaparogues, un peuple nomade, ou encore la taverne populaire et mal famée de la Matouchka, dans un entresol avec une voûte, des salaisons accrochées au plafond, et malheureusement des cancrelats dans le potage.



Le lecteur retrouve ce même mélange d’éléments historiques et d’éléments d’anticipation dans les tenues vestimentaires : manteaux, tenues en noir pour le crime organisé, les splendides robes et déshabillés de l’impératrice, les différents uniformes militaires, les blouses des scientifiques et des techniciens, les habits plus richement décorés des nomades, les vêtements plus uniformes et grisâtres des miséreux dans la taverne. De temps à autre, il relève une bizarrerie parfaitement intégrée dans ces vêtements : un pull en laine avec de jolies rayures pour Pancock, des lunettes de soleil bien noires et fines pour les malfrats, une coiffe avec masque intégré couvrant le front, les yeux et le nez pour un haut dignitaire, un masque de fer pour le chef des tribus, sans oublier les toques en fourrure et les longs manteaux aux revers également en fourrure. Tout du long, il relève également les éléments d’anticipation : outre l’architecture composite des bâtiments, cet étrange matériau en fusion et les installations industrielles, des voitures volantes, un cyborg avec plusieurs prothèses, un système de verrouillage d’une ogive nucléaire, des chauve-souris génétiquement modifiées, et des références à des impurs, vraisemblablement des êtres humains génétiquement modifiés eux aussi. Ces éléments ressortent d’autant plus quand ils apparaissent à côté d’accessoires aussi anodins qu’une canne pour marcher, le brasero de fortune de personnes à la rue, des tables et des bancs en bois, ou encore des bottes en cuir fourrées traditionnelles.


Outre toute cette richesse picturale, l’artiste s’avère un très bon conteur que ce soit pour les plans de prise de vue de scène de discussion, pour la mise en scène des moments d’action, ou encore pour la dimension sexuelle du récit. L’impératrice rouge n’a rien perdu de son appétit en la matière, même si ce n’est pas elle qui a adressé le message coquin à Nicolas Pancock. Les premiers éléments visuels de nature sexuelle s’avèrent discret : un plug renversé par un geste brusque en planche huit, un tableau accroché au mur avec deux femmes en pleine action, Adja rajustant le haut de sa robe pour cacher un sein que Pancock avait découvert d’un geste vif avant d’être proprement remis à sa place, l’étrange motif de la longue robe de l’impératrice, au niveau du bas-ventre évoquant un yoni sans doute possible. Dans ce tome, les auteurs racontent une unique scène de sexe, sans hypocrisie, avec nudité frontale. Il s’agit d’une cérémonie officielle au cours de laquelle l’empereur doit honorer son épouse. Catherine est allongée nue sur un lit d’apparat dans une grande salle et elle est inspectée visuellement par le prêtre. Contrairement aux apparences, elle maîtrise la situation : en son for intérieur elle raille le prêtre sachant que cette vieille barbe peut bien se rincer l’œil car elle est sûre qu’il n’a jamais rien vu d’aussi beau de toute sa vie. L’empereur arrive et il doit lui aussi se mettre nu, exposer son corps décharné et flétri. Trois femmes l’aident pour provoquer une érection, un homme dans la foule faisant observer à son voisin que tout le monde attend, comme à chaque fois. L’empereur accomplit son devoir tant bien que mal, presque surpris d’y être arrivé et il s’endort aussi sec. La gent masculine apparaît libidineuse et quasi impotente, face à la gent féminine confiante et contrôlant la situation.



Grâce à la narration visuelle si fournie et précise, la mémoire des différents protagonistes revient immédiatement à l’esprit du lecteur, et par là-même, l’intrigue. L’impératrice semble avoir conservé ses deux coups d’avance sur son époux, même si celui-ci bénéficie d’espions efficaces. L’opérateur le plus puissant de Catherine éprouve des difficultés avec ses pièces détachées, et Pancock est soumis à la question par une tierce partie. L’empereur ne parvient pas à stabiliser ses alliances avec les tribus, et des oppositions se font jour au sein de celles-ci. Le crime organisé se fait connaître à l’impératrice, proposant une alliance, tout en réclamant sa part du gâteau, c’est-à-dire des assurances quant aux avantages en cas de victoire. Une liste de demandes qui se révèle hétéroclite : une aile du palais pour y installer des machines à sous, de l’argent en vue de produire des films pornographiques, et des terrains sur lesquels élever un parc d’attractions à la Walt Disney. Et pour le chef personnellement, une Jaguar S-Type avec l’intérieur en cuir noir et des sièges chauffants. En tout cas le conflit larvé est proche de devenir ouvert.


Ce deuxième tome s’avère tout aussi riche visuellement que le premier : une Russie alternative, entre retour au dix-neuvième siècle et anticipation. Des intrigues de cour et d’état, entre espionnage et assassinats. Des alliances dangereuses et des secrets bien cachés et chers payés. Une impératrice qui en a, bien au-dessus de la mêlée masculine. Le lecteur sait sur qui il parie.



jeudi 29 février 2024

L'Impératrice rouge, tome 1 : Le Sang de St-Bothrace

Chandelle morte n’enflamme pas fagot.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, indépendante de toute autre, formant une histoire complète. Sa première édition date de 1999. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Philippe Adamov pour les dessins et la mise en couleurs. Il comporte quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2009, avec un épilogue supplémentaire de quatorze pages. Adamov est également le dessinateur des séries Le Vent des dieux (1991, cinq tomes) et Les eaux de Mortelune (1986-2000, dix tomes), deux séries écrites avec Patrick Cothias, ainsi que deux tomes de la série Dakota (2012, 2016) avec Dufaux.


Dans un palais opulent, richement meublé, des chats se promènent dans une chambre, dans l’enfilade de laquelle se trouve un immense salon avec une petite table dressée avec une corbeilles de fruits, des bougies. Ailleurs dans une place forte, les soldats de Stepan Rajine, la tribu des Zaparogues se sont déchaînés : les corps nus des habitants ont été suspendus au milieu des cloches. Le chef ordonne à son armée de se retirer et de retourner vers leur forteresse d’Okaba. Dans le même temps, la narratrice indique qu’elle va raconter une histoire chargée de poisons, une histoire qui parle de sa maîtresse au corps nu, au cœur froid. Elle s’interroge : Échappe-t-on au raffinement, au désordre dans ce palais ? Échappe-t-on à la mort ? Les couloirs sont si longs, les chambres si vastes, les tables si chargées. C’est son histoire aussi. De rouge colorée, comme ses ongles ou le souvenir qu’elle a de sa première nuit ici. Elle n’était qu’une enfant. On l’a couchée sur un lit, près d’un long corps qui bougeait à peine. Elle a entendu pleurer, elle a entendu gémir… Mais par où commencer ? Ah oui… La forteresse d’Okaba, la cité aux milles cloches. C’est un bon début… Mille cloches, mille murmures, mille plaintes… Au moment où Stepan Rajine donne le signal de départ à ses troupes… Ils s’élancent, les fiers guerriers de Stepan. Leur marche est bénie par le sang des innocents comme à chaque fois que Stepan emmène ses hommes hors de la forteresse. Poussière et sang, ce sont bien les attributs de ces sauvages. Stepan Rajine, dit le Baron, de la forteresse d’Okaba, elle sait où il se rend.



Dans un train qui circule sur une longue voie ferrée traversant une steppe enneigée, un dénommé Nicolas Pancock papote avec son vis-à-vis qui lui explique qu’on raconte que l’impératrice a refusé la porte de sa chambre à un homme, le pauvre a compris que son terme était échu. Chandelle morte n’enflamme pas fagot. Il explique que comme les amants répudiés, il s’est pendu à la corde de Saint-Vladimir. Son interlocuteur fait une drôle de tête, car il s’appelle Vladimir, il espère que ce n’est pas un mauvais présage. Le voyageur reprend : ça ne sera un mauvais présage que si Vladimir rencontre l’impératrice rouge. Les contrôleurs arrivent pour vérifier les billets. Vladimir s’est levé pour se rendre vers l’avant du train, car celui-ci vient de passer le virage Tchoubaik. Il sort une carte magnétique de sa poche et ouvre une porte réservée au personnel. Il abat froidement les deux contrôleurs. Il sort une deuxième clé de sa poche pour ouvrir le coffre-fort. Il entend un murmure étouffé derrière lui. Il sort son arme de sa poche et ouvre la caisse d’où émane le bruit.


Les deux auteurs ont déjà une quinzaine d’années d’expérience professionnelle quand ils entament cette série. Dans sa préface de l’intégrale, le scénariste indique qu’il s’est inspiré des cosaques d’un conte d’Alexandre Pouchkine (1799-1837). Le nom de l’impératrice et de son époux donne une indication claire de sa source d’inspiration : Catherine pour Catherine la grande (1729-1796) et son époux Pierre pour l’empereur Pierre III Fiodorovitch (1728-1762). Parlant de son histoire, il écrit : Lorsque des cosaques tout droit sortis d’un conte de Pouchkine galopent derrière un train qui transporte des ogives nucléaires, les repères de sécurité sautent ou sont pour le moins malmenés. Le lecteur comprend que le récit mélange les caractéristiques d’un empire de type russe de la fin du dix-huitième siècle, avec une forme d’anticipation, ou de déroulement alternatif de l’Histoire, sous-entendant vraisemblablement une catastrophe planétaire, peut-être de type guerre mondiale, ayant renvoyé la civilisation quelques siècles en arrière, avec des vestiges technologiques dangereux traînant de ci de là. Cette éventualité est confortée par l’usage d’un blastomètre, dispositif technologique de défense, utilisé par un agent spécial plus tard dans le récit.



Le lecteur se laisse prendre au jeu dès la première page, avec des cases fourmillant de détails détourés par un trait d’une délicatesse élégante, et une riche mise en couleurs bien maitrisée. La densité des images transforme un album à la pagination limitée (quarante-six pages) en un véritable roman foisonnant d’inventivité, de lieux surprenants, de personnages hauts en couleurs, grâce à cet investissement rare. Dès la première case qui est de la largeur de la page, le lecteur prend le temps de savourer la décoration de la pièce : le lit à baldaquin, la décoration en corniche, les étoffes et les capes laissées sur le dos des fauteuils, la forme de ces derniers, les deux grands crucifix accrochés au mur, le lustre et ses cristaux, et il jette un coup d’œil sur la pièce qui se trouve au fond de l’autre côté de la porte. Dans la deuxième case, il observe les tentures, les tapis, les compositions florales, les objets sur la petite table ronde au premier plan. Il est un peu pris au dépourvu par la troisième case, toujours de la largeur de la page : une vue de dessus avec une perspective penchée, des cloches en premier plan, et il comprend progressivement qu’il voit des individus pendus à partir des poutres soutenant les cloches, et en contrebas, des soldats réunis autour d’un feu, d’autres marchant en laissant des traces de pas dans la neige. La quatrième et dernière case se présente sous la forme d’un gros plan du cavalier Stepan Rajine, pointant son épée en avant, avec une étoffe recouvrant ses épaules et couvrant sa tête, la bordure en fourrure d’un chapeau, un chaud manteau avec des revers au poignet, des gants.


Dans la deuxième planche, le texte dans une cellule évoque que la marche de l’armée est bénie par le sang des innocents, et la case correspondante montre le cadavre nu d’hommes et de femmes, suspendu aux cloches, indiquant ainsi d’où vient le sang évoqué. En planche dix, le texte parle des oriflammes plantées comme une griffe et le dessin montre lesdits oriflammes, ainsi que d’autres cadavres, certains décapités et comment les têtes décollées sont exposées. Le lecteur apprécie le degré de complémentarité entre texte et dessins, et la quantité d’informations contenues dans ces derniers, tout ce qu’ils racontent. L’artiste peut prendre les mêmes libertés que le scénariste et marier des éléments de décor russes avec des éléments anachroniques ou étrangers à cette culture. Le lecteur se sent en immersion réelle dans chaque lieu, avec pas assez d’yeux pour tout regarder : les piliers décorés d’icônes dans les couloirs empruntés par Adja pour se rendre à la chambre de l’impératrice, les superbes enluminures décoratives sur les arcs du plafond de ladite chambre, les portraits de la dynastie ornant les murs de la salle des repas, le faste des images pieuses dans la salle du trône avec une hauteur de plafond correspondant à trois étages, une vue du dessus de cette même salle à couper le souffle, une mission d’infiltration à haut risque dans les grandes catacombes avec une statue monumentale et un char à demi immergé, le pavillon privé de l’impératrice dans lequel elle reçoit son nouvel amant, un chalet en bois avec un âtre immense, et une couche rendue accueillante par des peaux de bête. Les scènes en extérieur s’avèrent tout aussi riche, que ce soit le train progressant dans de vastes étendues enneigées, une vue générale des remparts protégeant Petersborgh, une rue bordée de maisons avec un petit pont passant au-dessus d’un canal, la route enneigée menant au chalet particulier de l’impératrice, les troupes de Stepan Rajine arrivant au pied des murailles de Petersborgh.



L’artiste est bien servi par le scénariste qui imagine des scènes de violence, des scènes d’action, des scènes de cour, mêlant raffinement et décadence, prestance et cruauté, intrigues de palais et espionnage, stratégies à long terme et rites mystiques. L’intrigue fonctionne sur la dynamique d’une lutte de pouvoir, des machinations entre l’empereur Pierre dont ses conseillers se demandent s’il a encore toute sa tête et ses alliés s’il est en mesure de tenir ses promesses, et celles de l’impératrice rouge dont la légitimité est remise en question par ce rite sacré du sang, qui semble particulièrement bien informée et planifiant sa stratégie sur le long terme. L’auteur en fait une femme de pouvoir, et une amante insatiable, particulièrement exigeante envers ses étalons, ne pardonnant pas leur faiblesse physique, une vraie conquérante, aussi intransigeante et dominatrice qu’un équivalent masculin. Le lecteur se rend compte qu’il a hâte de découvrir la suite.


Un premier tome baroque et généreux, à la fois dans ses dessins exquis, évoquant parfois l’inventivité de Moebius, et par certains aspects l’esprit de ligne claire, une intrigue exubérante et politiquement incorrecte, mêlant empire russe et anticipation ou histoire parallèle ou alternative. Le lecteur se retrouve vite fasciné par ces personnages hors norme que sont l’impératrice rouge et l’empereur, ainsi que leurs proches, totalement pris au jeu des intrigues et des luttes de pouvoir.



jeudi 22 février 2024

Une romance anglaise

Aucune théorie du complot ne résiste au démontage d’un mécanisme si complexe.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, revenant sur une histoire d’espionnage britannique ayant pris la forme d’un scandale politique au Royaume-Uni en 1963. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Jean-Luc Fromental pour le scénario et par Miles Hyman pour les dessins et les couleurs. Il compte quatre-vingt-dix-huit pages de bande dessinée. Il se termine avec un texte d’une page, rédigé par le scénariste en juillet 2022, intitulé L’écheveau de la reine. Dans cette postface, il évoque l’intérêt d’évoquer cette affaire à l’âge du conspirationnisme aigu, du fake et de la post-vérité, de la masse de documents de toute forme (un dédale d’où ne peut sortir aucune vérité incontestable), et du choix d’avoir écrit ce récit avec le point de vue de l’accusé.


Old Bailey à Londres, le 30 juillet 1963. Stephen Ward sort de la Cour centrale de la Couronne britannique, où il vient d’être entendu en tant qu’accusé. Les policiers lui forment une haie qui lui permet de passer au milieu des photographes et des journalistes qui le bombardent de questions. Christine et Mandy sont-elles des prostituées ? Où sont ses amis célèbres ? Qui a payé sa caution ? Est-il un agent de l’Est ? Quel verdict espère-t-il ? En son for intérieur, il se dit que C’est le moment de vérité. Après ces mois de harcèlement, de déballages de caniveau, de mensonges plantés comme des banderilles, le monstre qu’ils ont créé attend l’estocade. Plus de sanctuaire. L’arène réclame la mise à mort. Où sont-ils les puissants, les profiteurs, les petites filles perdues qui lui mangeaient dans la main ? Plus d’ami, plus d’allié. On ne veut plus le connaître. Si on se souvient de lui, c’est seulement dans la lumière poisseuse du scandale. Maintenant la foule l’insulte : Ordure ! Pervers ! Traître ! Maquereau ! Sale rouge !



Stephen Ward monte dans la voiture qui l’attend et il regagne son dernier refuge, à Chelsea. Derrière les stores vénitiens, dans son salon, il s’assoit devant son enregistreur à bande Grundig TK-14 pour dire tout ce qu’il sait. Sa vérité est la vérité, mais il semble qu’il soit désormais le seul au monde à pouvoir l’entendre. Ce qu’il fera ensuite, dieu seul le sait. C’est son procès qu’il recommence. Il sera son juge le plus sévère. Et s’il s’avère qu’au bout du compte il est coupable… Il jette un coup d’œil à une affiche de tauromachie décorant son mur, où le torero a donné le coup de grâce à l’animal dans le dos duquel sont fichées plusieurs banderilles. Où commencent les histoires ? Il faudrait reprendre du début, mais le temps lui est compté, demain la justice aura parlé, ce sera fini. Il choisit comme point de départ de ce jeu de dupes une fin de matinée de janvier 1961, alors qu’il se trouve au volant de sa voiture, dans les rues de Londres et que la radio diffuse le hit de Julie London, puis de Cliff Richard. Il pleut sur Londres, ce crachin qui a fait la réputation de sa ville. Devant le Garrick Club, le voiturier prend sa Jaguar en charge. Il y retrouve Colin Coote, rédacteur en chef du très conservateur Telegraph, qui lui présente le capitaine Evgueni Ivanov, attaché naval de l’ambassade d’U.R.S.S.


En fonction de sa familiarité avec l’affaire relatée, le lecteur peut découvrir cette bande dessinée sans en avoir aucune connaissance, ou en avoir déjà entendu parler. Dans le premier cas, il fait connaissance avec Stephen Ward, ostéopathe de personnalités politiques et de riches citoyens, accusé par la vindicte populaire d’être une ordure, un pervers, un traître, un maquereau et un sale rouge. Il comprend que cette affaire est racontée avec le point de vue de cet homme, en toute subjectivité. Le personnage est présent dans la plupart des scènes à l’exception d’une vingtaine de pages consacrées à d’autres personnages, en particulier à Christine Keeler, et lorsqu’il se retrouve en prison. Dans la postface, le scénariste explique que : Le choix fait ici est de laisser la parole à celui qui tint le premier rôle dans un scandale entré dans les annales sous le nom d’un autre, le seul paradoxalement à ne pas avoir eu le temps de coucher par écrit sa version des faits. Il ajoute que : Stephen Ward fut la victime expiatoire, le bouc émissaire dont la fin opportune permit de cautériser dans l’urgence un certain nombre de plaies inquiétantes pour l’élite du Royaume. Le lecteur a bien conscience dès le début de lire la version des faits de Stephen Ward, avec ce qu’elle comporte de subjectif, et étant relatée à la première personne celui-ci se voit comme un être humain normal, pas comme un ignoble coupable.



Après la scène d’introduction, le récit reprend un déroulé chronologique, et le lecteur bénéficie de la présentation de Stephen Ward que fait Colin Coote au bénéfice de Evgueni Ivanov : l’ostéopathe d’hommes politiques, portraitiste d’une grande finesse, bridgeur décent, et peut-être entremetteur. Dans le même temps, il ouvre grand les yeux pour regarder autour de lui, pouvant se projeter dans chaque lieu, et ressentir l’ambiance de l’époque. L’artiste réalise un impressionnant travail descriptif. Il se nourrit de photographies d’archives pour donner à voir chaque environnement, les tenues vestimentaires de rigueur ou à la mode. Au fil des séquences, le lecteur se retrouve ainsi aux côtés des personnages dans les rues de Londres avec des voitures d’époque (dont la Jaguar de Ward), à attendre sur un banc dans Hyde Park, dans le village de Wraysbury dans le Berkshire, à circuler le long de la Tamise, dans les jardins d’un cottage luxueux proche du château de Cliveden à Taplow dans le comté de Buckinghamshire, et au bord de sa piscine, dans le quartier pas très bien fréquenté de Soho, à l’entrée du Marquee Club. Il les accompagne également dans les intérieurs : le douillet appartement de Ward au 17 Wimpole Mews, la salle à manger du luxueux Garrick Club, le Murray’s Cabaret Club et son spectacle de danseuses, différents pubs chics, un autre club de Soho avec des chanteurs noirs, un véritable manoir, une chambre miteuse de Brentford, une salle de cinéma, la salle de rédaction du Sunday Pictorial, une cellule de prison, la chambre des Communes, une salle d’audience au tribunal, une chambre d’hôpital. Pour chaque endroit, le dessinateur prend le temps de représenter les détails des murs, des décorations, des meubles, des aménagements, avec un investissement remarquable.


L’artiste fait preuve d’une aussi grande implication pour mettre en scène les différents individus : entre rendu parfois quasi photographique et simplification, sur la base d’une direction d’acteurs naturaliste. Le lecteur prend son temps pour savourer les robes de ces dames et les costumes de ces messieurs, y compris les uniformes des bobbies et la robe du juge. Il ressent pleinement la puissance de séduction de Christine Keeler, de son amie Mandy et d’une ou deux autres jeunes femmes. Il est sous le charme de la distinction des hommes, un peu distants, très chics sans ostentation. Il voit la différence de manière de se tenir entre les citoyens de la haute, et les gens du peuple, en particulier des clubs cosmopolites fréquentés par Christine. Sous le vernis de la bonne éducation, il peut ressentir l’intensité du désir des hommes, il succombe au charme de ces demoiselles qui savent très bien à quel jeu elles jouent. Sans en avoir conscience, le lecteur absorbe de nombreuses informations par les dessins : ce que font les personnages bien sûr, mais aussi le milieu dans lequel ils évoluent, les personnes qu’ils croisent et leur milieu social, leurs logements et leurs voitures qui sont révélateurs sur leurs revenus ou leurs richesses.



S’il ne connaît rien à l’affaire Profumo, le lecteur la découvre par les yeux de Stephen Ward, ne mesurant pas toujours le caractère polémique de telle rencontre, des enjeux politiques ou sociaux. Il note quelques repères historiques comme la mention du débarquement de la baie des Cochons en 1961, la crise des missiles de Cuba du 14 au 28 octobre 1962, ou des repères culturels comme le film Vie privée (1962) réalisé par Louis Malle, avec Brigitte Bardot. La scène du procès lui permet de comprendre la perception que le public a pu avoir de cette affaire, du mode de vie de Stephen Ward et de Christine Keeler. S’il connaît déjà l’affaire Profumo, il en mesure mieux les enjeux et les paramètres, et il peut comparer ce qu’il lit aux souvenirs qu’il en a. Dans sa postface, le scénariste indique que : Les fins connaisseurs du dossier ne manqueront pas de relever les libertés que s’accorde ce livre avec certains faits ou chronologie d’une telle intrication que des milliers d’articles et des douzaines d’ouvrages plus ou moins fiables ne sont jamais parvenus à les mettre au clair. Jean-Luc Fromental explicite également l’intention de son projet : montrer à quel point cette affaire résulte d’un engrenage hallucinant de hasards, d’accidents, de maladresses, de rancœurs personnelles, de conflits d’intérêt, de raisons d’État, de voyeurisme et d’autres facteurs trop ténus et imprévisibles pour les identifier tous. Il permet d’illustrer que : Aucune théorie du complot ne résiste au démontage d’un mécanisme si complexe. Le lecteur prend fait et cause pour Stephen Ward puisque c’est sa version qu’il découvre, et que les mœurs ont évolué depuis rendant son comportement normal et acceptable. Il voit une classe sociale privilégiée utiliser les moyens à sa disposition pour parvenir à une résolution qui ne les accuse pas. Dans le même temps, les Swinging Sixties prennent leur essor, remettant quand même en cause leur privilège.


S’il ne dispose pas de connaissance préalable sur l’affaire Profumo, le lecteur s’interroge sur le caractère un peu racoleur de la couverture, sur le titre cryptique. Il découvre alors une narration visuelle très fournie, avec une mise en couleurs profonde et confortable, pour un récit en apparence feutré, et sans pitié dans le fond. S’il connaît déjà l’affaire, il se remémore les faits, et les considère sous l’angle du principal condamné, avec une perspective sociale qui s’en trouve accentuée. Il prend la mesure de l’imbroglio défiant l’entendement, fruit de circonstances arbitraires, mettant en lumière l’impossibilité pour des êtres humains à concevoir ou mettre en œuvre un enchevêtrement aussi complexe pour aboutir à cette configuration. Magistral.