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mardi 16 décembre 2025

Lefranc T36 La régate

La seule chose qui n’est pas sous contrôle, ce sont les conditions météorologiques.


Ce tome fait suite à Lefranc T35 Bombes H sur Almeria (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et par Bruno Wesel pour les couleurs, d’après un personnage créé en 1952, par Jacques Martin (1921-2010) dans l’aventure La grande menace. Il compte quarante-six pages de bande dessinée. C’est le septième album réalisé par ce duo d’auteurs.


Port de Waal à Rotterdam. Le Prince d’Orange, un vraquier appartenant à Kobus van Toor, un homme d’affaires néerlandais, est en train de décharger une importante cargaison de chalcopyrite. Accompagné d’Adriaan Grimberg, son secrétaire particulier, Kobus discute avec un client. Les deux premiers expliquent que leur entreprise propose un minerai de grande qualité, sa teneur en cuivre est très élevée, elle atteint presque cinq pourcents. Et Van Toor tend les documents attestant que la cargaison est dédouanée, ce qui devrait suffire à l’acheteur. Ce dernier admet qu’il a raison, que la provenance de chalcopyrite lui importe peu, que seule la qualité de la marchandise compte. D’ailleurs, il profite de cette rencontre pour confirmer que sa société prend une option sur toutes les livraisons de minerai de cette qualité pour les années à venir. Le prix de van Toor sera le sien.



Lors de la nuit suivante dans le port du Waal, Kobus van Toor et Adriaan Grimberg retrouvent le colonel Heiko Hoeven, un officier mercenaire qui commande ce qui semble être un véritable corps expéditionnaire. L’homme d’affaires demande à son interlocuteur où il en est. Le colonel répond Que le chargement avance bien, le navire Prince d’Orange pourra prendre la mer demain la matinée. Van Toor lui tend une enveloppe en expliquant qu’elle contient les ordres. En raison de sa cargaison, le Prince d’Orange ne peut emprunter le canal de Suez. En ce moment les Égyptiens, se montrent particulièrement tatillons avec le transport des armes. Grimberg ajoute que le colonel devra contourner l’Afrique, ce qui rallonge le voyage. Il ajoute que le navire mettra probablement plus d’un mois pour atteindre la mer de Banda. Une fois sur place, le colonel devra suivre les instructions contenues dans l’enveloppe. Van Toor conclut la conversation en indiquant qu’il a conclu un accord avec les autorités locales, tout devrait bien se passer. De toute manière, il a prévu de se rendre en Indonésie d’ici quelques semaines, s’il devait y avoir des difficultés ils aviseront à ce moment-là. Trois semaines plus tard à Darwin en Australie, Guy Lefranc se fait déposer devant une grande auberge en face du port. Il y retrouve Théa, qui lui présente le reste de l’équipage du ketch Voyager : Wil et Jos, deux matelots néerlandais, le skipper australien Jeff Coleman et Mata, originaire des Moluques et qui connaît par cœur la mer de Banda.


La couverture promet une belle aventure en mer, centrée sur une régate, avec un participant confronté à une tempête, peut-être un typhon, avec une femme au premier plan de l’illustration. En effet, le beau héros au cœur pur a accepté de faire partie de l’équipage du ketch Voyager, pour une course reliant Darwin en Australie, à Davao aux Philippines. Lors des passages consacrés à la navigation, le lecteur peut apprécier le vocabulaire technique : ketch, yawl, mile nautique, spinnaker, drisse, foc, bôme, carguer, etc. En plein typhon, Jos indique à Guy de rester au milieu, tandis qu’il s’occupe de l’extrémité de la bôme car il est plus amariné que le reporter. Le dessinateur s’en donne à cœur joie pour représenter le ketch, sa voilure, sa façon de fendre les eaux, le pont et sa roue de gouvernail, la cabine avec la radio et les cartes, en prenant un soin minutieux à réaliser une reconstitution historique authentique et rigoureuse, pour chaque équipement ou accessoire d’époque. Le lecteur se rend compte que la pagination consacrée à la régate proprement dite compte cinq planches. Il perçoit inconsciemment que le récit contient bien d’autres passages relevant de la mer : les docks du port dans la première planche, le port de plaisance en planche trois, un vieux patrouilleur américain faisant route vers l’archipel de Walang, le cargo Prince d’Orange arraisonné par deux navires à voile de pirates, les petites embarcations de pêcheurs pour rallier une autre île, ou encore le quai de déchargement de l’île de Lontor, tous représentés dans le détail, dans un registre réaliste et descriptif, associé à la Ligne Claire.



Les successeurs de Jacques Martin ont pris l’habitude d’introduire un personnage féminin, ayant un vrai rôle, autre que celui de faire-valoir ou de victime. Ainsi Théa est-elle l’armatrice du bateau qui participe à la course nautique. Elle présente une apparence aussi commune que celle de Guy Lefranc : silhouette élancée, discrètement sportive, avec un jean et un débardeur puis un short et un débardeur, des cheveux courts et blonds tenus pas un serre-tête. Dans la dernière page, elle porte une robe de soirée, peu moulante et pas révélatrice. C’est le seul personnage féminin pendant tout le récit, sauf à l’avant-dernière page avec un hommage discret à Claudia Cardinale (1938-2025). Pour le reste, c’est un récit d’hommes : le héros, sans Jeanjean ni Axel Borg. La majorité de l’aventure se déroule en Indonésie, le dessinateur n’apportant que de très légères touches sur le visage pour les autochtones, la différence s’effectuant majoritairement par la couleur de peau qui est plus foncée. Outre les éléments maritimes et de navigation, il saute aux yeux que l’artiste a effectué de solides recherches pour recréer cette époque au plus authentique possible, qu’il s’agisse des navires, des véhicules, des tenues vestimentaires, des accessoires, des objets du quotidien, de l’architecture de cet endroit du globe, et d’un superbe bombardier-torpilleur de modèle Nakajima B5N, surnommé Kate.


Comme à son habitude, le dessinateur met scrupuleusement en œuvre les caractéristiques graphiques établies par Jacques Martin au début de la série. Il réalise des cases sagement rectangulaires, alignées en bande, en nombre de huit ou neuf par planche. Il met en œuvre les principes de la ligne claire de type Martin, avec des traits de contour bien nets, parfois un peu appuyés, quelques traits secs pour rehausser le relief des zones détourées, et une grande minutie dans le détail. La mise en couleurs s’inscrit dans un registre réaliste essentiellement à base d’aplats, à l’exception de très discrètes nuances pour rendre les visages un peu plus mobiles. La lisibilité de chaque séquence est exemplaire : des plans de prises de vue établissant l’environnement en laissant le temps au lecteur de l’admirer, un développement de scène avec des cadrages plus serrés, en intercalant des plans plus larges si la séquence dépasse une page. Une direction naturaliste pour les acteurs. De magnifiques scènes d’action à la plausibilité parfaite : attaque d’un chasseur lançant une torpille sur un navire patrouilleur en haute mer, échouage sur la plage de sable blanc d’une île paradisiaque, vue aérienne du quai de l’île de Lontor, neutralisation des gardes pour s’emparer du Nakajima B5N, un second lâcher de torpilles pour détruire d’autres navires, et bien sûr le ketch ballotté par fortes vagues de la tempête. La narration visuelle relève d’un classicisme maîtrisé et efficace, tout en discrétion, le lecteur y prenant un grand plaisir sans se douter du haut degré de maîtrise de l’artisan pour arriver à un tel niveau.



Une aventure également dans un registre classique : un navire pris dans une tempête qui amène les personnages dans une île où se trament des activités illégales. Comme à son habitude, le scénariste inscrit son récit dans une solide réalité historique, en l’occurrence l’Indonésie qui a acquis son indépendance, proclamée quelques années auparavant, le 17 août 1945, mais reconnu seulement en 1949, après une lutte diplomatique et un conflit armé avec les Pays-Bas. Certes le minerai de cuivre dont le consortium East India Copper Company fait le commerce, est de bonne qualité, toutefois il se trame d’autres choses encore moins légales, impliquant une sorte de coup d’état et l’élimination d’un jeune sultan, treize ans, un peu gênant. S’il se montre un peu attentif, le lecteur constate que le scénariste aussi s’est investi dans ses recherches, en particulier avec l’évocation, au passage, de République des Moluques du Sud (État non reconnu créé en 1950 ayant disparu en 1963). Et Guy Lefranc dans tout ça ? Il reste un personnage monolithique, agréable et courageux, prêt à aider les autres et à se lancer dans l’aventure. Il s’interpose pour éviter qu’un homme de main ne frappe Théa. Il se permet une remarque ironique en déclarant qu’il a déjà eu à affronter un certain nombre d’épreuves dans sa vie, en page neuf. Il connaît sa plus grande défaite en page quinze, dans un moment particulièrement éprouvant. Un des marins de l’équipage du ketch le Voyager est tombé à la mer suite au heurt d’un rocher, et le héros n’a d’autre choix que de l’abandonner à son triste sort en pleine mer, une impotence singulière et castratrice pour ce héros d’habitude plein de ressources et capable de surmonter tous les obstacles.


Une nouvelle aventure pour ce héros d’une autre époque, indémodable et immarcescible. Les auteurs honorent la mémoire du créateur Jacques Martin, en respectant toutes les caractéristiques de la série : aventure avec une touche d’exotisme, intégration dans un contexte historique précis et concret, narration visuelle au cordeau, d’une grande richesse et d’une grande rigueur. Conquis, le lecteur se laisse emporter dans ce récit au masculin, sans trembler pour le héros, attendant ses moments de bravoure, totalement pris au dépourvu quand il se trouve impuissant devant le sort fatal d’un membre de l’équipage.



lundi 27 janvier 2025

Lefranc T33 Le scandale Arès

Jamais deux Dewoitine n’auraient pu totalement détruire un régiment de chars !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 32 - Les Juges intègres (2021), par François Corteggiani & Christophe Alvès, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins et Bruno Wesel pour la couleur. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Le 16 juin 1940, une colonne de Panzers allemands commandée par le colonel Karl von Lieds avance sur la départementale 6 près de Luxeuil-les-Bains. Les chars se déplacent rapidement. Aucune force française ne s’oppose à leur progression. Le colonel demande à son aide Johannes à combien de kilomètres ils se situent de Besançon. Réponse : à un peu moins de cent kilomètres. Mais l’aide perçoit le bruit de moteurs d’avion. Deux aéroplanes, l’un avec une carlingue bleue et l’autre rouge, se rapprochent dans le ciel. Ils ne ressemblent à aucun modèle connu. Ils ouvrent le feu sur la colonne de chars. Les passages se suivent et les chars s’enflamment les uns après les autres. Les canons des blindés sont impuissants face à des avions aussi rapides. En quelques minutes, Karl von Lieds a perdu tous ses chars et probablement la totalité de ses hommes. Il semble être le seul survivant. Et il va avoir des comptes à rendre. Que va dire sa hiérarchie ? Heureusement que son aide de camp a pu prendre quelques photos. Le colonel s’éloigne, en jetant un dernier coup d’œil au lac dans lequel l’avion touché s’est abimé.



Paris, printemps 1956. Lefranc déjeune à la Brasserie Lipp en compagnie de son rédacteur en chef et d’une jeune Allemande prénommée Marlène. La discussion tourne autour du père de la jeune femme. Guy Lefranc demande s’il était effectivement le seul survivant. Elle explique qu’il a eu beaucoup de chances ce jour-là. Elle continue : La blessure à la jambe était plus grave qu’il ne le pensait et il a attendu des heures avant d’être secouru. La plaie s’est infectée et il a passé des mois à l’hôpital avant de terminer sa convalescence à la maison. Lefranc souhaite savoir comme a réagi sa hiérarchie, car il venait de perdre une trentaine de chars et une centaine d’hommes. Marlène indique qu’il est sûr que la perte de son régiment n’a pas arrangé les choses, mais de toute manière les relations entre son père et la clique d’Hitler n’avaient jamais été au beau fixe. Son père était un soldat et un patriote, mais il n’avait rien d’un nazi ; sa disgrâce était inévitable. Questionnée par Bruno et Guy, elle explique que personne n’a cru à l’histoire de son père, et il n’a pas insisté, il n’a jamais révélé à l’état-major l’endroit où se trouvait l’épave. Dans ses notes, son père cite l’exemple de tirailleurs sénégalais froidement abattus alors qu’ils s’étaient rendus. Il ne se sentait pas solidaire d’une telle armée. En permettant aux nazis de retrouver l’avion, il prenait le risque de leur fournir une arme extrêmement meurtrière et ça, il ne le souhaitait pas.


Un début d’histoire original pour un tome de cette série puisqu’il débute pendant la seconde guerre mondiale, alors que la première aventure de Guy Lefranc se déroule en 1952, dans le premier album La grande Menace. Le lecteur se retrouve à voir la progression de la colonne de chars dans la campagne française, suivant le véhicule autochenille du colonel. Conformément à l’attente du lecteur et aux spécifications de la série, la représentation de ces engins est impeccable, tant pour la précision que pour l’authenticité. En bas de la première planche, le lecteur voit apparaître les deux avions d’un modèle inédit, avec des caractéristiques techniques plausibles et en cohérence avec la technologie de l’époque. Comme d’habitude, le dessinateur représente de nombreux véhicules et engins : l’Alfa-Romeo du héros, la berline des services secrets, le camion-grue qui vient repêcher l’épave de l’Arès 101, le camion plateau sur lequel l’avion est posé, les voitures de police, un fourgon de police, des chars soviétiques des années 1950, etc. Un retour en arrière en novembre 1918 permet d’admirer une voiture d’époque et un biplan allemand. Un combat aérien met en scène des chasseurs Mig. La dimension technologique de l’époque se retrouve également dans une usine d’assemblage, dans des combinaisons de plongée et le matériel attenant. Sans oublier les objets du quotidien comme les téléphones en bakélite, un interphone de bureau, un modèle de cafetière, et les armes à feu maniées par les personnages.



Le plaisir visuel réside également dans la rigueur descriptive des dessins de type Ligne Claire. Dès la première planche, le lecteur peut se projeter dans l’environnement, en prenant le temps de regarder les arbres pour identifier leur essence, le pont de pierre au-dessus du cours d’eau, la clôture à base de poteaux et de fil de fer barbelé, un mur de clôture en maçonnerie, les bosquets d’arbres, la ferme, les pentes douces et herbues, tout ça en une seule page, avec une vue aérienne dans la dernière case. La narration visuelle offre au lecteur de pouvoir se rendre et de prendre son temps pour déguster un plat dans la brasserie Lipp avec sa banquette, sa belle nappe blanche, un verre de vin rouge bien sûr, les grands miroirs, les beaux lustres, et les serveurs avec nœud papillon. Puis il envie Lefranc de trouver facilement une place pour garer sa voiture place Vendôme, avec l’alignement de façades immédiatement identifiable. Il regarde le marbre du manteau de cheminée du bureau du général Caseneuve, le salon plus ordinaire et accueillant du journaliste Jules Meyer, la terrasse de l’hôtel où Marlène et Guy prennent leur petit-déjeuner avec sa corbeille de croissants sur la table, la salle d’archives poussiéreuse en sous-sol au murs de briques apparentes de l’Est Républicain à Luxeuil, la demeure cossue du riche propriétaire terrain Charles Valmont, l’immense propriété de Guillaume Tessier avec son grand parc, et enfin les locaux de la rédaction du Globe à Paris. Il est possible également que ses goûts le portent plus vers les scènes d’extérieur, en particulier la découverte du bel étang de Faideaugrave en page treize, la séquence de plongée dans le même étang en pages seize et dix-sept, la récupération de l’épave en pages vingt-deux et vingt-trois, avec de très belles couleurs jouant sur les nuances de vert et de bleu.


À nouveau, la narration visuelle factuelle et concrète permet au lecteur de croire en ce qu’il voit, de rendre plausible le récit, de l’inscrire dans un réel proche de sa réalité, avec des détails renforçant la vérité de ce qui est montré. Le lecteur se sent comme un journaliste embarqué, aux côtés d’individus normaux, progressant pas à pas et de manière pragmatique dans une recherche de faits (Quels étaient ces avions qui ont réduit à néant la colonne de chars ?) qui brise la tranquillité de gens influents. Il faut finalement peu de choses : une jeune femme cherchant à savoir ce qui est réellement arrivé à son père, et le secret militaire qui la contraint à se rendre sur place avec Lefranc. Ainsi, le scénariste contrevient à une attente implicite du lecteur : l’aventure se déroule en France, sans site extraordinaire ou exotique (Corteggiani & Alvès avaient également fait le coup dans le vingt-huitième album, 2017). Comme il est de rigueur, Guy Lefranc apparaît comme un jeune homme, à peine trente ans, peut-être moins, dans sa tenue traditionnelle : pantalon gris, chemise blanche, veste bleue, cravate rouge. Toutefois, il ne porte la cravate qu’au début et à la fin, et il porte même un polo orange le temps d’une séquence, et une tenue de plongeur pour rechercher l’épave dans le lac, un écart somme toute très relatif. Il fait montre de bravoure et de courtoisie, pratiquement d’aucune émotion, si ce n’est d’un peu d’empathie. Le moment le plus chargé en affect se déroule en page quarante-six, alors que Marlène lui prend la main le temps d’une case !



Le lecteur se laisse facilement prendre par le mystère qui entoure les deux avions Arès : mystère très relatif, puisque les deux avions sont montrés et que l’identité des pilotes et des constructeurs est révélée de manière très simple : la marque sur la queue de l’appareil et un petit tour aux archives de l’Est Républicain pour retrouver la trace d’une usine ayant fabriqué des avions, et le tour est joué. En termes d’intrigue, l’intérêt se situe ailleurs. En auteur d’expérience et en cohérence avec les caractéristiques bien établies de la série, le scénariste nourrit son récit avec des pans de l’Histoire plus ou moins connus du grand public, rarement exploités dans les différentes formes de fiction. La politique de nationalisation des industries de guerre mise en place par le Front populaire à compter du onze août 1936, et la création de la Société nationale des constructions aéronautiques du Midi (SNCAM) le premier avril 1937. S’il connaît cette politique et cette loi, le lecteur savoure l’enchaînement des faits qui aboutit à la destruction de la colonne de chars, ainsi que l’origine de la motivation des constructeurs de ces aéronefs ; s’il ne la connaît pas, il apprécie ces mêmes composantes, et il découvre ce pan d’Histoire.


Une couverture fort déconcertante puisque le héros de la série n’y figure même pas ! Intrigué et confiant, le lecteur colle aux basques de Guy Lefranc pour une intrigue richement documentée et nourrie par un pan de l’histoire de l’aéronautique française, opposant les intérêts de la nation aux intérêts privés et même personnels. La narration visuelle fait montre de sa qualité habituelle dans le registre de la Ligne Claire, richement documentée également, immédiatement accessible et très agréable par la sensation d’immersion procurée. Le mystère de cet avion Arès fait trembler l’armée elle-même.



lundi 13 janvier 2025

Lefranc T32 Les juges intègres

La notion de faux met en étroite relation les quatre termes suivants : copie, imitation, faux et contrefaçon.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 31 - La Rançon (2020), par Régric & Roger Seiter, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par François Corteggiani pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et par Bonaventure pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Il est une heure du matin. Gand, la capitale de la Flandre-Orientale, s’est endormie sous la pluie qui tombe régulièrement depuis plus de trois heures, le château de Gérard le Diable veillant sur son sommeil. Sur le fond d’un ciel opaque zébré par intermittence d’éclairs fulgurants, la cathédrale Saint-Bavon découpe son altière silhouette. Tout semble calme à l’intérieur de l’ancienne collégiale qui, placé en son temps sous le vocable de Saint-Jean, n’était à sa création qu’une chapelle érigée en ce lieu, au dixième siècle, par Transmarius, évêque de Tournai et de Noyon. Mais, alors qu’à l’abri des solides murs, le gardien de service achève sa ronde d’inspection parmi les majestueux couloirs sombres de l’édifice gothique, sa torche éclairant son parcours. Tout à coup… Non loin de la chapelle Vijd où repose le polyptyque de l’Agneau mystique, œuvre des frères Hubert et Jan Van Eyck, un intrus s’avance sur le gardien et l’assomme d’un violent coup sur le crâne. L’assaillant s’étonne qu’il y ait encore un gardien. Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille. Puis après avoir ligoté et bâillonné ce dernier, il repart vers son but, s’étant emparé de sa torche, hésitant quelque peu dans les couloirs. Finalement il parvient devant son objectif : le polyptyque de l’Agneau mystique.



Trois quarts d’heure plus tard, l’homme ressort de Saint-Bavon avec un volumineux et mystérieux paquet enveloppé dans une toile cirée, le dissimulant aux yeux d’éventuels curieux. Puis, se retournant pour contempler une dernière fois la cathédrale à laquelle il vient de dérober un de ses joyaux, il s’éloigne, la pluie ayant cessé depuis peu, sur le sol humide et glissant, sans se douter que, dissimulé derrière un mur du bâtiment religieux, quelqu’un l’observe… puis discrètement le suit. Ce dernier observe le voleur aborder le conducteur d’une voiture Nash Airflyte Wagon Street Rod. Celui-ci tire sur le voleur après avoir récupéré le paquet emballé. Le corps tombe la rivière La Lys. Quelques jours plus tard à Paris, Guy Lefranc est pris dans les embouteillages, au volant de son Alfa-Romeo. Il est en retard pour son rendez-vous avec Mélanie, la secrétaire du journal Le Globe. Cette dernière attend dans la rue, devant les énormes rouleaux de papier à destination des presses. Elle est abordée par un dragueur à la mise impeccable, qu’elle rembarre gentiment. Enfin, Lefranc arrive et klaxonne, la libérant de l’importun. Ils se rendent à la galerie Marleb, pour l’exposition Machiel : elle regroupe les tableaux qui lui ont été dérobés et avaient disparu durant la dernière guerre et ont été retrouvés par l’armée américaine, en avril 1945.


Les juges intègres : en fonction de sa culture, le lecteur identifie immédiatement ce que désigne le titre, ou il s’interroge sur qui sont ces juges. Le récit lève le doute dès la séquence d’ouverture : il s’agit du panneau inférieur du retable de L'Adoration de l'agneau mystique (1432), des frères Hubert & Jan van Eyck, volé le 10 ou 11 avril 1934. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’aventure dans une histoire avec une dimension historique prépondérante et dense. Il ressent vite que le sujet passionne le scénariste, et que celui-ci éprouve des difficultés à tout faire tenir. Il est question de tableaux de maître et de peintres remarquables : L’adoration de l’agneau mystique, Pieter de Hooch (1629-1684/94), Carel Fabritius (1622-1654), Frans Hals (1580/83-1666), de la pratique de Michel-Ange copiant des dessins de maîtres, Les époux Arnolfini de Jan van Eyck, et même des tableaux fictifs comme La duchesse van Hamramon dans son boudoir. En cours de route, le lecteur bénéficie d’une explication sur les distinctions à établir entre copie, imitation, faux, contrefaçon. Il est également question des Monuments Men (Monuments, Fine Arts, and Archives program, groupe créé en juin 1943 par le général Eisenhower), de Rose Valland (1898-1980), et d’un groupe dénommé Oustachi. Arrivé à la dernière page, le lecteur a encore en tête cette immersion dans une époque très particulière, et il peut peut-être passer à côté de l’hommage à Erwin Drèze (1960-2020) qui est présenté à Guy Lefranc.



Comme d’habitude dans cette série, le dessinateur a fort à faire, entre reconstitution historique, situations diverses et variées, et quelques discussions copieuses, avec exposition. Le lecteur sourit dès la séquence d’ouverture, car les auteurs prennent un malin plaisir à manier des cases avec un texte redondant par rapport ce que montre déjà l’image. Le summum étant atteint dans la troisième case de la deuxième planche, et le cartouche : Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille ; c’est exactement ce que montre l’image. Dans le même temps, le lecteur se dit que les images en montrent beaucoup plus. Elles donnent à voir le château de Gérard le Diable, sa façade donnant sur un canal qui est l'ancien cours du fleuve Escaut ; puis elles montrent l’intérieur du château en s’attardant sur une sculpture de saint, sur un escalier, sur les boiseries d’une porte, et enfin sur le retable. Une fois le voleur ressorti dans la rue avec son butin emballé sous le bras, le lecteur peut voir les rails du tramway, ainsi que les façades des maisons avoisinantes fidèlement reproduites, ou encore la balustrade en fer forgé protégeant d’une chute dans la Lys. Son appétit visuel ainsi mis en éveil, il se repaît des cases montrant avec soin et fidélité les rues de Paris, l’église de la Madeleine dans la perspective d’un boulevard, le Louvre avec ses jardins à la française au premier plan, puis une autre façade du Louvre vu depuis la Seine, les grilles du jardin des Tuileries, une rue de Bruges, un hôtel proche d’un canal de Gand, les abords de Laethem-Saint-Martin, une vue imprenable sur le château (fictif) de Varlech (une version relocalisé du château breton bien réel de Fort La Latte, déplacé en Normandie) et de plusieurs de ses salles.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure également les véhicules d’époque. L’artiste représente fidèlement les différents modèles que le scénariste prend soin de nommer dans les cartouches de texte afin que le lecteur puisse se renseigner dessus s’il ne les connaît pas : Alfa-Romeo (voiture de Guy Lefranc), Nash Airflyte Wagon Street Rod, fourgon Renault Goélette, Dauphine, Jaguar 2.4 MK1, Ford Anglia, DC Citroën. Parmi les caractéristiques de la série, se trouve également l’apparence même du personnage principal : Guy Lefranc est impeccablement vêtu de de sa veste bleue, de sa chemise blanche et de sa cravate rouge, avec sa coiffure qu’aucune péripétie ne vient déranger. Une fois n’est pas coutume : il ne voyage pas trop loin puisque son aventure l’emmène en Belgique et en Normandie. Outre l’investissement conséquent et constant pour représenter chaque lieu, chaque environnement, le dessinateur met en scène des acteurs normaux, à la tenue vestimentaire correspondant à leur position sociale et à leur profession, comme la toilette sophistiquée de Marie Portefaix conservatrice du Louvre, une tenue blanche d’infirmière, un uniforme strict de policier belge, les uniformes militaires américains de la seconde guerre mondiale, les uniformes de pompier belge, le costume cravate onéreux d’Arnold Fischer, ou encore les différentes toilettes de Mélanie. En termes de narration visuelle, le lecteur ressort fort impressionné par la capacité de l’artiste à concevoir des prises de vue intéressantes et variées pour les discussions comprenant des expositions développées.



De son côté, le scénariste respecte également d’autres caractéristiques de la série, à commencer par la place des femmes, réduite à la portion congrue. Enfin… D’un côté, la mise en scène de Mélanie, la secrétaire du Globe, confine à la carricature, quand elle annonce à Guy Lefranc qu’avant de se lancer dans les recherches qui lui a confiées, elle doit aller chez le coiffeur car elle a besoin de se changer les idées. D’un autre côté, c’est elle qui a pris l’initiative de l’emmener à l’exposition Machiel à la galerie Marieb. En outre, elle exécute ses missions professionnelles avec rigueur et diligence, tout comme le font l’infirmière, la réceptionniste, etc. Par ailleurs, la conservatrice Marie Portefaix apparaît comme une experte dans son domaine, personne ne lui arrivant à la cheville, faisant preuve en outre d’un courage remarquable après son agression qui l’a envoyée à l’hôpital, et d’humour, déstabilisant ainsi Lefranc qui s’attendait à trouver une pauvre victime fragile prostrée. Dans un autre ordre d’idée, le scénariste incorpore une légère touche de continuité avec le personnage de Marco Di Angelo apparu pour la première fois dans Le principe d’Heisenberg (2017). Les auteurs rendent également un discret hommage à un autre reporter avec une houppette, la couverture et la séquence en canot à moteur évoquant visuellement L’île noire (1938/1966). Pour finir, l’intrigue s’avère palpitante, reposant sur l’énigme du vol de tableaux identifiés comme des faux, dans un objectif plausible et très bien trouvé. Il ne demeure qu’une question : que voulait dire Bob Garcia à Guy Lefranc en page vingt-deux ?


Excellente pioche que ce tome trente-deux, à la fois pour la narration visuelle impeccable et minutieuse, et pour l’intrigue très prenante. L’implication des auteurs rayonne littéralement de chaque page, entraînant le lecteur dans une enquête riche et sophistiquée, et une narration visuelle nourrie et roborative. Une réussite du genre.



lundi 30 décembre 2024

Lefranc T31 La rançon

Les autorités sud-africaines le soupçonnent de liens avec l’ANC.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 30 - Lune Rouge (2019) par François Corteggiani (1953-2022), Christophe Alvès, Bonaventure. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, Regric (Frédéric Legrain) pour les dessins et Bruno Wesel pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Afrique du Sud, septembre 1954, dans la province du Transvaal. Le parc van Dijck est une réserve naturelle installée sur le domaine de Geert van Dijck, un riche propriétaire terrien. La plupart des employés du parc sont des Ndébélés que Geert Van Dijck traite avec équité et respect. Une attitude assez inhabituelle chez un Afrikaner. Geert est accompagné de José Tavares et Nkosana le responsable des gardes. Les trois hommes descendent de leur Jeep, leur fusil en bandoulière. Nkosana les guide vers le cadavre du rhinocéros : Van Dijck maudit les braconniers, ayant massacré cet animal innocent. Tavares fait observer qu’il ne croit pas qu’il s’agisse de braconniers : le rhinocéros a toujours ses cornes, jamais des braconniers n’auraient abandonné des trophées d’une telle valeur. Pour lui, ça ressemble davantage à un acte de malveillance : ce n’est pas le premier animal ainsi abattu da le parc ces dernières semaines. Il estime que leur but est de ternir la réputation du parc et de décourager les touristes. Depuis quelques jours, les désistements se multiplient et la trésorerie commence à s’en ressentir.



À la gare de Strasbourg, fin décembre, Lefranc est venu en Alsace pour y passer les fêtes de Noël. Jeanjean doit le rejoindre en train, et le journaliste n’est pas en avance pour accueillir son protégé. Il retrouve Jean Le Gall qui vient de descendre sur le quai. Il lui demande s’il a fait bon voyage. Le jeune garçon répond que c’est un peu long, mais il est content d’être de retour en Alsace, même si Axel Borg a fait en sorte que son dernier séjour ici soit un peu agité, il aime beaucoup cette région. Lefranc comprend qu’il parle de l’affaire de la grande menace. Il lui propose de d’abord aller à l’hôtel pour déjeuner, ensuite d’aller visiter la ville. Après le marché de Noël, place Broglie, ils rentrent à l’intérieur de la cathédrale. Alors qu’ils admirent le Pilier des Anges, un élément de construction unique qui soutient la voûte du bras sud du transept et porte douze sculptures d’évangélistes et d’anges, Jeanjean ramasse un foulard rose tombé à terre, et il court après la jeune fille qui l’a laissé tomber à terre : Eline Van Dijck. Cette dernière les présente à Ruth Lan, sa préceptrice, et ils sont rejoints par José Tavares, leur garde du corps et chauffeur. Ils finissent de visiter la cathédrale ensemble. Au même moment dans le Bushveld, Geert Van Dijck et Nkonasa servent de guide à une famille d’un couple d’Américains et leurs deux enfants. Alors que le mari observe un troupeau de koudous à la jumelle, un coup de feu retentit, et l’un des animaux s’abat au sol, atteint de plein fouet.


Quatrième album de la série réalisé par ce duo de créateurs : ils en maîtrisent les caractéristiques sur le bout des doigts que ce soit cette déclinaison de la ligne claire, ou l’aventure sous forme d’enquête dans des endroits exotiques, correspondant à un contexte géopolitique bien identifié. Comme à son habitude, Regric fait preuve d’un investissement de chaque page, de chaque case pour donner à voir les environnements et les personnages, avec clarté et précision. Comme dans les autres albums, il est mis à contribution en continu : le parc naturel en Afrique du Sud avec sa faune et sa flore, les différents types d’aménagements que ce soit Pretoria ou les bâtisses de la propriété Van Dijck, ou encore le village Ekangala des Ndébélés, les rues de Strasbourg, la place Broglie, la cathédrale et se piliers, la route menant au château du Haut-Kœnisbourg, une auberge à Sélestat, les pistes de ski de la station du Champ de Feu, Manhattan et ses gratte-ciels, etc. À chaque fois, le lecteur se sent en confiance : il sait que l’artiste a effectué les recherches nécessaires pour réaliser des descriptions conformes à la réalité de l’époque, que ce soient les constructions, les tenues vestimentaires, les véhicules et les avions, etc., un travail impressionnant donnant la sensation d’être présent dans chacun de ces endroits, en tant que résident, plutôt qu’en simple touriste de passage.



L’un des plaisirs de plonger dans un tome de cette série réside bien sûr dans le principe de retrouver ses caractéristiques et les personnages. Guy Lefranc est égal à lui-même : un jeune homme svelte et sportif, sans être musculeux, pantalon bleu et veste assortie, chemise blanche et cravate rouge, une personnalité se résumant à sa curiosité, son courage, son sens de la justice, un goût pour l’aventure, et des passages à l’action peu nombreux et limités dans le temps, tout en étant efficace. Il est présent dans trente-trois pages, et il mène une action dangereuse, en étant armé le temps de deux pages. Pour le reste, il visite le marché de Noël et sa cathédrale, il aide un automobiliste à changer sa roue crevée sur une route enneigée, il descend une piste de ski, il mange attablé à deux reprises. Puis il se relève en pleine nuit après avoir entendu un cri, il se rend sur la scène d’un enlèvement sous la neige, il rend visite à une personne hospitalisée, il prend l’avion. Il prend à nouveau un repas attablé. Il se fait interroger par la police, il prend un verre à une table. Il prend un taxi, avec une course-poursuite à la clé, et il participe à la libération d’une otage. Les auteurs font en sorte de garder les moments d’action dans un registre plausible. Comme il est d’habitude depuis Jacques Martin, l’adolescent Jeanjean est tenu à l’écart des situations dangereuses : au début du récit, grâce à lui, le héros entre en contact avec Eline Van Dijck. Et il sera présent dans la dernière page.


Le lecteur retrouve également la profession de journaliste de Lefranc, avec la mention du journal le Globe, et une apparition rapide de son rédacteur-en-chef. Conformément aux caractéristiques de la série, l’apparence des autres personnages s’inscrit également dans un registre réaliste, qu’il s’agisse de Geert Van Dijck, une bonne cinquantaine d’années peut-être plus, José Tavares la quarantaine, ou encore Eline une jeune fille et sa préceptrice. Comme à son habitude, le scénariste fait en sorte d’inclure des personnages féminins : Eline Van Dijck, Ruth Laan, et Mila Bossova. La seconde se fait tirer dessus, la troisième prend une part très active et cruciale dans l’action et la résolution de l’aventure. Le dessinateur reste dans un registre très respectueux dans leur représentation, sans aucune connotation sentimentale ou condescendance. D’un côté, les auteurs respectent les personnages féminins et montrent que les femmes font bien partie de la société ; de l’autre côté, leur récit prend en compte la place qui était faite aux femmes à cette époque dans la société française.



Le scénariste a choisi d’envoyer son héros en Afrique du Sud, après un passage par l’Alsace, en évoquant le régime de l’Apartheid mis officiellement en place depuis 1948. Le lecteur se rend compte que la narration visuelle apporte de nombreuses informations sur cet environnement, le scénariste pouvant ainsi consacrer les dialogues aux informations relatives à l’intrigue. Dans le cadre de cette aventure, l’intrigue mêle des éléments historiques à d’autres particularités de la série. Le scénariste va plus loin que l’évocation du régime de l’apartheid, celui-ci apparaissant au travers d’une forme de ségrégation, et de différenciation de citoyenneté en fonction de la race. Il met également en scène le développement de l’ANC (African National Congress) et ses relations avec le communisme russe. Il reprend aussi un thème chronique dans la série, la course aux étoiles, ce qui en fait une incarnation de l’opposition des blocs Est et Ouest, et aussi une préoccupation présente dans l’inconscient collectif d’une partie significative de l’humanité.


Ces thèmes sont portés par une narration enthousiasmante, grâce à l’interaction entre scénariste et dessinateur. Même un lecteur aguerri, voire blasé, ressent la tension à déterminer la position exacte des braconniers, à secourir une personne agressée, à vivre une course-poursuite brève et intense (le temps d’une page) dans l’habitacle du véhicule, à s’infiltrer clandestinement dans un camp tenu par des hommes armés. C’est à tout à l’honneur de ce duo de créateurs de savoir ainsi insuffler de la vie et du sens dans un genre aussi exploité que celui de l’aventure, avec une sensibilité contemporaine. De page en page, le lecteur se surprend régulièrement à ralentir sa lecture pour savourer à loisir une case ou une séquence qui peut être anodine : s’arrêter devant le pilier des Anges dans la cathédrale de Strasbourg, aider quelqu’un à changer sa roue sur une route enneigée, regarder un objet aussi banal qu’un couteau suisse, admirer un pont au-dessus de l’eau, regarder un verre se remplir de vin, (re)voir un magnétophone à bande, etc.


Le lecteur est presque surpris de retrouver un tel plaisir de lecture avec cet album : une forme très classique, une Ligne Claire soignée et discrète, une intrigue structurée et solide. Il est vite pris par l’intrigue et la narration visuelle, toutes les deux intelligentes et posées. Les différentes saveurs se combinent pour un récit copieux et délicieux : l’aventure, l’enquête, la reconstitution historique de lieux variés (de l’Alsace à la province du Transvaal), des personnages agréables à côtoyer, une situation géopolitique complexe, entre apartheid, convoitises de ressources en minerais, alliances de circonstance, protestation naissante. De la belle ouvrage.



lundi 16 décembre 2024

Lefranc T30 Lune Rouge

La moralité doit être abattue, elle est contre nature.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 29 - La Stratégie du Chaos (2018, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2019. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Avril 1959. Floride, USA, comté de Brevard. Au centre dédié de Cap Canaveral en cours d’extension, tous les efforts sont mis depuis quelques temps de manière intensive dans la recherche spatiale. En effet, depuis le lancement par l’URSS, le 4 octobre 1957, du premier Spoutnik du cosmodrome de Baïkonour par un lanceur R-7 Semiorka, c’est une course effrénée que se livrent Soviétiques et Américains. Course qui, pour l’instant, se déroule à fleurets mouchetés, et qui ne démarrera vraiment qu’après le voyage de la chienne Laïka à bord de Spoutnik 2, le 3 novembre 1957… avant celui de Youri Alexeïevitch Gagarine le 12 avril 1961 au cours de la mission Vostok 1. Mais, alors que d’essai en essai plus ou moins fructueux, le programme Mercury de vol habité autour de la Terre se poursuit après de nombreuses tentatives avortées, le véritable but des deux pays ennemis est en fait la colonisation de la Lune, tête de pont avancée vers une conquête de l’Espace permettant au vainqueur un contrôle total de la Terre et des planètes avoisinantes dans un futur plus ou moins proche.



Au sein du centre de Cap Canaveral, un éminent professeur répond aux questions de ses collègues. Il indique que depuis le premier lancement de tir de la fusée Bumper de l’aire de lancement numéro 3, le 24 juillet 1950, on peut dire que le trajet Terre-Lune et retour devrait durer une moyenne de six jours. Puis il répond à une remarque du professeur Robbins sur le fait qu’ils aient pu mettre la main après-guerre, sur les plans allemands concernant des engins capables de sortir de l’atmosphère. Le professeur Bowman apporte des compléments : ces engins avaient pour seul but la destruction, comme cette première fusée d’une poussée de 2,5 tonnes qui fut lancée en 1942 du centre de recherche de Peenemünde. Il continue : c’est tout juste après cela que les trop célèbres V2 bombardèrent l’Angleterre. Si on les avait laissé faire, leur fusée A9 d’une poussée de plus de 180 tonnes et d’une autonomie de 5.000 kilomètres aurait pu atteindre les États-Unis en étant tirée des côtes européennes, comme l’a confirmé le professeur von Braun. Il évoque ensuite le vol de Charles Yeager le 14 octobre 1947 à une vitesse supérieure à celle du son à bord du Bell X-1, le projet X-20 Dyna-Soar de chez Boeing. L’échange est interrompu par le commandant John Drake venant informer le professeur Bowman qu’ils ont eu la confirmation de l’identité de leur taupe.


Heu ?!? À elle seule, la couverture semble raconter toute l’intrigue. Elle évoque immédiatement la célèbre aventure de Tintin : Objectif Lune (1953) d’Hergé. D’ailleurs, en page cinq, un cartouche de texte indique : Resté seul dans le bureau qu’il partage avec les ingénieurs Baxter et Wolff, il en a profité pour s’emparer des derniers plans graphiques mis au point par le bureau de recherche. Le lecteur sourit en découvrant ces deux noms : le scénariste fait explicitement référence à M. Baxter (directeur du Centre de recherches atomiques de Sbrodj, en Syldavie) et Frank Wolff (ingénieur astronautique dans le même centre), apparaissant dans Objectif Lune. Bon, donc c’est plié, Guy Lefranc suit les traces de son illustre prédécesseur (mais sans le capitaine Haddock) en découvrant une fusée lunaire ayant précédé l’alunissage d’Apollo 11 le 21 juillet 1969. Il n’en est bien sûr rien car les auteurs respectent les spécifications de la présente série, et pour autant la couverture n’est pas mensongère. Comme à son habitude, le journaliste se trouve au cœur de l’actualité de l’époque, et même en avance sur le grand public. Facétieux, le scénariste glisse également une autre référence BD, un peu plus pointue. Pour se rendre en Corée du nord à partir de Séoul, Lefranc bénéficie des services d’un pilote nommé Dave Stevens. Il fait référence au bédéaste du même nom Dave Stevens (1955-2008), créateur du personnage Rocketeer.



Le lecteur retrouve les spécificités qu’il attend d’un récit de cette série, à commencer par un enracinement historique profond. Le scénariste s’en donne à cœur joie avec l’histoire de la conquête spatiale côté construction d’une fusée. Au gré des discussions entre ingénieurs, sont évoqués le site de Cap Canaveral, l’enjeu de la course à la Lune (essentiellement stratégique, dans le conflit entre l’U.R.S.S. et les États-Unis), le premier engin capable de sortir de l’atmosphère (conçu par les Allemands en 1942), les tactiques des Américains et des Russes pour mettre la main sur les ingénieurs allemands après la seconde guerre mondiale (à commencer par Wernher von Braun, 1912-1977), le premier vol supersonique (par Charles Yeager, 1923-2020), l’impact du décès de Joseph Staline (1878-1953), etc. En fonction de sa familiarité avec cette dimension de la guerre froide, le lecteur retrouve des éléments qu’il connaissait, en approfondit d’autres, ou découvre ce pan de l’Histoire.


L’artiste effectue également un travail phénoménal de reconstitution historique. Discrètement, le scénariste attire l’attention vers quelques modèles de véhicules : la Pontiac V8 Bolero Red de Jack Skellington, le camion Peterbilt, l’Alfa Romeo rouge de Lefranc, les camions de l’armée nord-coréennes, le véhicule tout terrain Gaz 67, et de nombreux autres modèles qui ne sont pas nommés. Il en va de même pour les avions : Boeing 707, Douglas DC3, Beechcraft G36, Mig 17, Sabre F86, l’hélicoptère M.I.L., sans même parler du prototype de fusée avec son étrange bulbe. Avec sa constance habituelle, C. Alvès fait preuve d’un investissement sans faille pour donner à voir cette époque et ces endroits, dans le détail et de manière réaliste. Le lecteur peut trouver cela normal, une évidence que les cases montrent clairement les bâtiments, les véhicules, les tenues vestimentaires, les accessoires, les aménagements intérieurs et ameublements, les accessoires. Il lui suffit de s’interroger une seule fois sur un téléphone ou une robe, et il prend conscience des recherches nécessaires pour s’assurer de chaque modèle, de chaque référence, ainsi que de la minutie nécessaire pour représenter fidèlement chaque élément, tout en assurant la lisibilité de chaque case.



En outre, l’artiste prend bien soin de composer des planches qui racontent, pas uniquement qui montrent. Pendant trois planches, le lecteur suit Jack Skellington au volant de sa Pontiac, tout en profitant des paysages traversés, du coucher de soleil, jusqu’au choc de la collision. Plus loin, le petit avion Beechcraft dans lequel se trouve Lefranc est pris en chasse par deux Mig 17, pendant une séquence de cinq pages. L’action se déroule avec fluidité, facile à suivre, permettant de comprendre le positionnement respectif des trois avions, ainsi que leurs mouvements les uns par rapport aux autres. Le lecteur prend conscience de deux particularités. Le scénariste continue de rédiger des cartouches de texte qui, de temps à autre, racontent ce que montrent déjà l’image de la case. De manière plus inattendue et plus inhabituelle, le dessinateur diminue le nombre de cases par page, passant de plus d’une dizaine à huit ou neuf pour donner de l’ampleur aux déplacements. Même s’il a déjà lu Objectif Lune, le lecteur se rend compte qu’il éprouve la même curiosité à découvrir la fusée sur sa base de lancement, étant impressionné par ce moment fantastique et merveilleux.


Comme à son habitude, Guy Lefranc se retrouve impliqué plus ou moins de bon gré dans une aventure formidable. Il était parti pour réaliser l’interview d’un ingénieur Lukas Eugen Messner, scientifique allemand ayant œuvré dans le domaine spatial et militaire avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, spécialiste des carburants pour fusée, actuellement et officiellement au service du ministre français de l’Aviation… travaillant officieusement sur un engin spatial expérimental, dérivé de ses précédentes recherches lorsqu’il était en poste sous l’autorité du maréchal Göring. Il ne faut pas attendre longtemps avant que la C.I.A. ne soit impliquée, avec l’agent John Drake, et que le héros ne prenne l’avion pour la Corée du Nord. En cours de route, le lecteur sourit en découvrant que le scénariste développe légèrement une continuité ténue entre ses albums. Ainsi Irina Zaroubine est de retour : elle avait fait la connaissance de Lefranc dans Lefranc T26 Mission Antarctique (2015). Mélanie, la secrétaire du Globe, n’hésite pas à montrer que le comportement de Lefranc n’est pas toujours correct vis-à-vis d’elle. L’ennemi de toujours Axel Borg prend même la peine d’expliquer comme il s’est sorti de l’épave du Haunebu qui s’était écrasé dans la Sierra Parima.


La couverture annonce la couleur : une inspiration en provenance d’Objectif Lune, et de Hergé. Le lecteur retrouve tout ce qui fait la spécificité de cette série : un contexte historique très développé, une narration visuelle minutieuse et précise dans le plus pur style de la Ligne Claire. Tout en affichant son hommage, le récit reste dans les caractéristiques de la série, évoquant la course à l’espace, avec une touche de fiction s’intégrant remarquablement bien à la grande histoire. Du grand art.



lundi 2 décembre 2024

Lefranc T29 La stratégie du chaos

Si une catastrophe devait se produire, l’Australie ne s’en relèverait pas !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 28 - Le Principe d'Heisenberg (2017, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Le 12 novembre 1956, au sud de l’Australie, un Cessna L-19 Bird Dog vole en direction d’Auckland Island. Le pilote et le copilote suivent un cachalot qui est en chasse. Soudain ils devinent sous les bancs de brume un gigantesque navire. Une trappe s’ouvre à la surface de celui-ci : un missile décolle, et abat le petit avion, tuant les deux hommes sur le coup. Huit jours plus tard, un Lockheed Constellation, avec Guy Lefranc à son bord, se pose dans l’ouest de l’Australie. Le journaliste est chargé par le Globe de couvrir les Jeux Olympiques de Melbourne. Le vol entre Saint-Denis de la réunion et Perth a été perturbé par des conditions météorologiques particulièrement éprouvantes qui doivent encore se prolonger plusieurs heures, voire plusieurs jours. Lefranc et son ami Jean Duval descendent de l’avion et rejoignent l’aérogare avec un bus. Une fois à l’intérieur, ils sont hélés par Janet Kear : elle travaille pour le New-York Times et elle a reconnu Lefranc. Il la présente au boxeur amateur.



Au même moment, à trois mille kilomètres de là, les équipes techniques du Melbourne Cricket Ground mettent la dernière main à la préparation de la cérémonie d’ouverture prévue quarante-huit heures plus tard en présence du duc d’Édimbourg. Cette nuit-là, une silhouette, tout de noir vêtue avec une cagoule masquant tout son visage, s’élance vers la façade du stade. Elle en escalade à main nue une façade. L’inconnu commence à ressentir la fatigue. C’est la cinquième ascension en moins de deux heures. Voilà… Il ne lui reste plus qu’à placer la dernière balise et la mission sera remplie. L’inconnu redescend prestement avec agilité, et se met à courir dans la rue pour s’éloigner le plus rapidement possible. Il est hélé par deux policiers indiquant qu’il se trouve dans une zone interdite au public, et exigeant qu’il leur présente ses papiers. Il sort un pistolet et tire sur les policiers, ceux-ci ripostent et l’abattent. Ils s’approchent du corps et lui retire sa cagoule : ils découvrent le visage d’une femme. Au même moment à l’aéroport de Perth, les passagers désœuvrés meublent leur longue attente en écoutant la radio. Les informations indiquent que l’armée israélienne occupe à présent la totalité de la presqu’île du Sinaï et des unités françaises et anglaises marchent sur le Caire. Jim Meyers, un riche homme d’affaires, estime que les États-Unis ne vont pas tarder à siffler la fin de la récréation. Jean Duval revient avec Bonnie Marsh, une hôtesse, qui les informe que la South Australian Airway Compagny dispose d’un Latécoère 631 capable d’assurer le vol jusqu’à Melbourne malgré le mauvais temps.


Troisième album réalisé par ce duo de créateurs : le lecteur s’attend à une aventure dans une contrée lointaine, une situation géopolitique tendue, et peut-être une touche de science-fiction de type anticipation. La couverture donne déjà une indication sur cette dernière composante : un navire énorme à l’allure fantastique, à la technologie certainement en avance sur son temps, battant un pavillon inconnu. Bien évidemment le pauvre Guy Lefranc se trouve dans une situation périlleuse, et les tempes de l’individu de dos sont argentées… Après l’avion frappé par un missile, le contexte est exposé : la seizième olympiade, c’est-à-dire les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Les informations à la radio évoquent l'affaire du Canal de Suez, le deuxième conflit entre l'Égypte et Israël. Dans la discussion qui s’en suit, la guerre du Vietnam est également citée, ainsi que la violence en Algérie. En fonction de ses connaissances sur cette période, le lecteur peut également penser à la violence en Afrique du Nord, à l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Plus loin dans le récit, un personnage décrit le développement de la Guerre Froide : Cela commence en février 1945 par la conférence de Yalta où les Russes et les Américains se partagent le monde. Avec la capitulation allemande en mai 1945, l’humanité découvre les horreurs des camps nazis. Les 6 et 9 août 1945, Little Boy et Fat Man sont largués au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, faisant des centaines de milliers de victimes. En 1946 éclate la guerre d’Indochine, en 1950 celle de Corée et en 1955 celle du Vietnam. Partout dans le monde, le camp occidental et le camp communiste s’affrontent, et les risques d’une troisième guerre mondiale deviennent de plus en plus importants de jour en jour.



Dans ce contexte, le lecteur comprend tout de suite que le récit ne va pas traîner : en effet dès la page cinq, un cartouche de texte indique que la cérémonie d’ouverture doit se dérouler dans quarante-huit heures, qui plus est en présence du duc d’Édimbourg. C’est donc le temps dont dispose Guy Lefranc pour faire échouer le plan basé sur la stratégie du chaos. Conformément aux conventions de la série, Guy Lefranc constitue un héros un peu lisse, courageux, animé par de solides valeurs morales. Il porte la même tenue vestimentaire du début à la fin : un pantalon et une veste de costume (il se promène parfois sans cette dernière), une chemise blanche et une cravate rouge, sans oublier sa chevelure blonde toujours impeccablement coiffée en toute circonstance. Malgré tout, de temps à autre, il fait montre de caractère : quand il remet le riche homme d’affaires à sa place en lui disant qu’il est inutile de provoquer leurs hôtes armés, quand il fait montre d’une certaine culture scientifique (certainement développée en exerçant son métier de journaliste), ou encore quand il manie sauvagement un pistolet-mitrailleur avec une dextérité impressionnante. L’auteur introduit deux personnages secondaires : un boxeur amateur sans grande personnalité non plus, et une jeune femme reporter pour le New-York Times, avec un caractère bien trempé et une belle assurance méritée. Les auteurs mettent en avant un second personnage secondaire féminin : Bonnie Marsh, l’hôtesse de l’air, blessée et futée.


Le découpage des planches reste bien dans la forme de cases sagement alignées en bande, souvent au nombre de neuf, parfois seulement sept, ce qui constitue des planches bien denses. Les dessins de type réaliste et descriptif sont de rigueur, bien entendu. Le lecteur ne peut qu’être admiratif de l’investissement de l’artiste dans chaque case, pour des représentations de type Ligne Claire, avec un trait assuré, et un niveau de détails constant dans chaque case. Le lecteur peut ainsi voir chaque endroit, chaque environnement, chaque tenue vestimentaire, chaque avion (le Cessna, puis un Latécoère 631). Il est admiratif du travail réalisé pour donner à voir l’intérieur du navire Armageddon : les dortoirs, la salle commune pour les repas, les coursives interminables et désertes, l’infirmerie, les aquariums d’eau de mer pour la pisciculture, l’installation d’agriculture, le dessalinisateur d’eau de mer, l’armurerie, la baie des missiles, la culture de plancton, l’immense cabine de pilotage et ses ordinateurs comme des armoires. Concernant les personnages, de temps à autres, le dessinateur semble reprendre des expressions à la Jacques Martin qui ne se marient pas toujours avec leur action. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit son rythme pour apprécier une image ou une séquence : la première apparition de l’Armageddon dissimulé dans la brume, l’ascension de la façade du stade par l’inconnue, l’amerrissage en catastrophe du Cessna, la découverte des différentes zones de l’Armageddon, Lefranc mitraillant à tout va, sa satisfaction de pouvoir passer le marathonien Alain Mimoun (1921-2013), au téléphone à son rédacteur en chef.



Le scénariste impressionne le lecteur par la maîtrise de la construction de son scénario, ajusté au millimètre près, que ce soit les informations à la radio pour poser le contexte de la guerre froide, les emportements colériques de Jim Mayers pour qu’il ait acquis suffisamment de personnalité quand il est abattu, ou le délai de quarante-huit heures qui impulse une vitesse certaine à l’action. Il s’autorise une légère touche d’anticipation technologique, pour installer un personnage qui met à profit sa fortune personnelle pour essayer d’éviter une escalade des hostilités ce qui mènerait à une troisième guerre mondiale, à laquelle l’humanité ne survivrait probablement pas. Sa stratégie du chaos peut faire penser à La grève (1957) d’Ayn Rand (1905-1982), et à la stratégie d’Adrian Veidt dans Watchmen (1986/87) d’Alan Moore & Dave Gibbons. Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre deux séquences de copieuses explications, une en page trente-trois sur la montée de la Guerre Froide, la seconde en page quarante-trois sur la stratégie du chaos elle-même. Il ne peut que soupirer (ou frémir) à cette évolution menant vers une destruction mutuelle assurée, et apprécier que l’opposant à Lefranc ne soit pas simplement un individu souhaitant devenir le maître du monde parce qu’il est méchant. De la même manière, le héros ne résout pas tout et il participe à la résolution au même titre que d’autres personnages qui font eux aussi preuve de courage.


Une nouvelle aventure pour Guy Lefranc, entièrement intégrée à une facette de la situation géopolitique de l’époque avec une petite touche d’anticipation technologique. La narration visuelle reprend les conventions de la ligne claire, telle que pratiquée par Jacques Martin. Le scénariste est tout aussi investi que le dessinateur pour un thriller en quarante-huit heures prenant et évoquant les conséquences de la propension de l’humanité et de ses dirigeants de régler les problèmes à coup de conflits armés.



lundi 18 novembre 2024

Lefranc T28 Le Principe d'Heisenberg

Le simple fait d’observer quelque chose change la réalité de ce qui est observé.


Ce tome fait suite à Lefranc T27 L'Homme-oiseau (2016, par Roger Seiter & Régric) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2017. Il a été réalisé par François Corteggiani (1953-2022) pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bonaventure. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


C’était au lieu-dit La Croix des trois évêques que le plateau parfois lunaire de l’Aubrac se partage entre trois départements. Dans le bois domanial de Brameloup, une Dodge Coronet 1952 attend sous les hêtres, contact allumé et chauffage en route… Ici, à la lisière de la Lozère et de l’Aveyron, passé le 15 août, le temps vire souvent à l’aigre. Et s’il ne neige pas en cette matinée, une fine couche de givre nappe déjà le sol. À l’abri des arbres, un paysan observe la voiture. Dans son habitacle, un homme se dit que ça fait quinze minutes que son collègue est parti, il espère que leurs informations étaient fiables et que c’est le bon endroit. Non loin de là, un autre homme au visage fermé avance avec précaution dans les bois. Il estime qu’il ne doit plus être très loin, il ne parvient pas à éviter de faire craquer une branche sous son pied. Dans une clairière à proximité, une campeuse s’adresse à son compagnon dans la tente, lui indiquant que quelqu’un vient. Un autre homme reste à couvert des arbres, et leur demande s’ils sont seuls. Ils répondent par l’affirmative, et ajoutent qu’il n’a rien à craindre. Ils lui expliquent ensuite le déroulé du voyage. Celui qui s’était approché depuis la voiture avance à découvert, un pistolet dans la main. Il abat le campeur, puis la campeuse, et il se tourne vers leur interlocuteur, le troisième larron, mais ce dernier a pris la fuite. Alors que l’homme armé s’apprête à lui tirer dans le dos, il est lui-même abattu d’une balle dans le dos, tirée par le campeur qui n’était pas encore mort.



L’homme qui est resté dans la voiture entend les coups de feu et il se précipite vers la clairière, l’arme au poing. Il découvre les trois cadavres, il doit faire disparaître les traces. Il pense d’abord créer un départ d’incendie. Puis il découvre une hache dans la tente, il se met alors à l’œuvre pour sa sinistre besogne : maquiller ça en crime de sadique pour brouiller les pistes. Le paysan observe la scène, toujours caché par les buissons. Quelques jours plus tard à Paris, dans les locaux du journal Le Globe, Guy Lefranc explique à son rédacteur en chef qu’il va se rendre sur le plateau de l’Aubrac, ce qui surprend beaucoup son interlocuteur. Ce dernier estime que cette histoire de tueur fou à la hache, c’est du grain à moudre pour des feuilles de chou comme Détective ou Radar, par pour comme un quotidien sérieux comme le leur. Lefranc répond que l’arbre cache souvent la forêt, et qu’il s’y rend à la demande de son ami l’inspecteur Renard qui est là-bas en vacances, et qui a donné un coup de main au chargé de l’enquête, le chef Castenholz de la brigade de gendarmerie de Saint-Geniez-d’Olt.


Houlà ! Mais c’est du jamais vu (ou presque) : cette aventure de Guy Lefranc se déroule dans la France profonde, et pas dans un endroit exotique. Même son rédacteur en chef le lui fait observer en ironisant sur le fait que cela reposera son journaliste, de ses aventures lointaines. Dans la dédicace, le scénariste remercie Elisabeth Reynes, sorcière de Born, sans qui cette histoire n’aurait jamais vu le jour, ainsi que son ami Angelo Di Marco, enlumineur de génie de la presse populaire à sensation (du coup, il apparaît comme personnage dans ce tome), et enfin Thierry Dubois pour lui avoir indiqué le bon itinéraire entre Paris et Nabinals. Sur la route, Lefranc croise une camionnette utilitaire Citroën Type H, avec l’inscription Transports Tilleux (1921-1978), en hommage au bédéiste. Un récit régionaliste ? Un petit peu en effet. Pages neuf et dix, le lecteur assiste au voyage en voiture de Guy Lefranc, étape par étape pour se rendre à Saint-Geniez-d’Olt : par la nationale 7 en direction de Fontainebleau. Passant par Montargis et Nevers. Avant de gagner Moulins et d’y traverser l’Allier sur le pont Régemortes… Pour ensuite emprunter la nationale 9… Les villes s’égrenant une à une, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Gannat, Riom… Jusqu’à la sortie de Clermont-Ferrand où, après un nouveau plein d’essence, le reporter part en direction d’Issoire, Massiac…. Pour après Saint-Chély-d’Apcher et Aumont, prendre la nationale 585 en direction d’Espalion… Au Lion d’Or, l’hôtel où il est descendu, il a l’occasion de déguster un bon aligot (purée de pommes de terre à la crème, au beurre et à l’ail, tomme de Laguiole), en compagnie de Marco Di Angelo, l’artiste de couverture à sensation.



Pour le reste, cette dimension touristique est assurée par les dessins. Tout commence avec ces deux pages consacrées à la nationale 7, qui est ici parcourue en Alfa-Roméo, avec d’autres modèles de voitures et camions (une marque de fabrique de la série), les paysages correspondant à chaque ville (avec en prime le viaduc de Garabit et Saint-Flour), jusqu’à la commune bien réelle de Saint Geniez d'Olt et d'Aubrac. Le lecteur ressent ce sentiment de nostalgie pour une époque révolue en observant les hommes dont la majeure partie sont en chemise blanche et cravate, et quelques-uns en pull. En bon héros récurrent, Guy Lefranc ne quitte pas son costume bleu-gris, sa chemise blanche et sa cravate rouge. Comme souvent dans les albums de cette série, il n’y a que peu de personnages féminins : la campeuse qui est en short, une photographe en jupe longue dans la rédaction du Globe, Mélanie Cardo, la jolie stagiaire de Flash Info, et une fermière en sabot. Le lecteur peut donc se promener sur le haut plateau de l’Aubrac, et dans l’hôtel restaurant du Lion d’Or. Ce dernier comporte deux étages. Guy Lefranc prend la clé avec la grande étiquette portant le numéro de sa chambre. Il prend ses repas dans la grande salle avec Marco Di Angelo et parfois Mélanie Cardo : des tables simples avec une nappe blanche, des assiettes et des couverts également simples, une décoration faite de grands rideaux et quelques tableaux accrochés, un lustre avec des ampoules en forme de bougie. Par la suite, d’autres intérieurs sont montrés : la salle des archives d’un journal local avec ses étagères lourdement chargées, une maison de fermier avec sa grande pièce principale et ses murs en pierres apparentes, une chambre d’hôpital très fonctionnelle, les grandes pièces abandonnées du Royal Aubrac. Le lecteur regarde chaque endroit avec curiosité, appréciant la minutie descriptive, sans nostalgie de la part de l’artiste.


Christophe Alvès apporte le même soin à représenter les espaces naturels, en particulier ceux du plateau de l’Aubrac. Le tome commence avec une case de la largeur de la page : un paysan mène son troupeau de vaches sur la route, au milieu de grandes étendues verdoyantes, avec la croix d’un calvaire en premier plan. Puis vient la scène dans la forêt, avec des essences d’arbres identifiables. Les paysages de campagne et de zones naturelles prennent en compte les aménagements de la main de l’homme (en particulier les routes, les ponts, les murs de soutènement), les reliefs montagneux et les grands plateaux (le Royal Aubrac dans cette grande étendue plane), les cours d’eau. Le lecteur se rend compte que le dessinateur est également sensible aux espaces verts aménagés : les arbres d’alignement à Paris, des jardinières en pleine terre à Moulins, les jardins du centre hospitalier Sainte-Marie à Rodez, etc. Le dessinateur respecte les spécifications de la ligne claire : traits de contour nets et précis, réalisme et détails, cases rectangulaires strictement alignées en bande. De temps à autre, une case utilise un effet particulier : la main tenant une hache sur un fond uniformément rouge en page 6, une vue en élévation d’une pièce en désordre après une fouille précipitée en page 17, une case ne contenant que du texte avec un gros point d’interrogation en bas dans la page 39, une silhouette en ombre chinoise en page 45, un facsimilé de la couverture sensationnaliste réalisée par Marco Di Angelo en page 47… Et bien sûr, les auteurs ne résistent pas à faire le coup des cellules de texte qui décrivent ce que montrent les images, en page 31.



L’intrigue mêle enquête et intervention de deux agents secrets œuvrant pour la sécurité de l’État, dans le cadre d’un meurtre sadique à la hache, mais aussi d’une exfiltration d’un individu dont l’identité n’est révélée que dans la seconde moitié du récit. Le lecteur attend patiemment la référence au principe d’Heisenberg : elle s’avère très ténue. Lefranc explique que : En mécanique quantique, c’est ce qu’on nomme le principe d’incertitude, le simple fait d’observer quelque chose change la réalité de ce qui est observé. Et c’est tout. Cette remarque semble s’appliquer à l’enquête officielle qui se fourvoie sur une piste sensationnaliste, alors que Lefranc a pris en compte l’ensemble des faits. Ceci ne constitue pas une application dudit principe, puisque l’observation ne modifie pas les faits dans ce cas précis ; c’est l’intention des enquêteurs qui en modifie leur interprétation. En filigrane, le scénariste évoque l’incidence de la presse à sensation sur le déroulement de l’enquête, ainsi que les opérations clandestines effectuées au nom de la raison d’État. Il semble également introduire un personnage féminin qui pourrait devenir récurrent et qui va même jusqu’à demander à Guy Lefranc s’il pourrait lui donner un exemple de ce à quoi il pense quand il dit qu’à deux, il y a beaucoup plus de possibilités !


Est-ce une punition ? Pour une fois, Guy Lefranc enquête en France, dans une région naturelle : le haut plateau de l’Aubrac. La situation s’avère compliquée à souhait, avec un triple meurtre, une enquête officielle orientée, et une interrogation sur un minerai radioactif. La narration visuelle est d’une solidité à toute épreuve comme d’habitude : à la fois une reconstitution historique consistante et détaillée, à la fois une lisibilité exemplaire. Le lecteur se prend au jeu de comprendre ce qui a pu aboutir à trois meurtres qui s’apparentent à des exécutions sommaires.