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mardi 18 mars 2025

Le crétin qui a gagné la guerre froide

Ma stratégie ? Elle tient en quatre mots : On gagne, ils perdent.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature historique. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Jean-Yves le Naour pour le scénario, et par Cédrick le Bihan pour les dessins et les couleurs. Il comprend cinquante-huit pages de bande dessinée.


Convention républicaine à Detroit, le dix-sept juillet 1980 : la foule scande le nom de Reagan qui apparaît sur le podium. Dans le public, un politique rejoint Gerald Ford et ils médisent sur le dos du candidat. Barry Goldwater monte à la tribune avec ses deux cannes anglaises. Il dresse un panégyrique du candidat : si les États-Unis avaient eu un vrai leader comme Reagan, la guerre du Vietnam n’aurait pas duré plus de quelques jours, si le gouvernement américain avait des tripes l’Iran n’oserait pas prendre des Américains en otage. S’ils avaient un vrai président, l’URSS n’avancerait pas ses pions en Afghanistan ou au Nicaragua car elle aurait peur de la réaction des États-Unis. C’est au tour de Ronald Reagan lui-même de monter à la tribune et de prendre la parole : il fait une blague sur la présence des caméras de télévision, puis il évoque les États-Unis comme terre et refuge de la liberté, et il termine par un instant de prière. Plus tard, il regarde le film Law and order, avec son épouse Nancy à ses côtés. Un conseiller vient le chercher pour réviser les sujets qui seront abordés lors du débat télévisé du soir même avec le président Jimmy Carter. Ce dernier termine sa réponse sur la lutte contre la dépression économique, Reagan répond avec un bon mot : Récession, dépression… Puisque Jimmy Carter veut jouer sur les mots, il va lui donner des définitions. Une récession, c’est quand son voisin perd son boulot. Une dépression, c’est quand on perd le sien… Et la reprise, c’est quand Jimmy Carter perd le sien. Il termine en invitant à voter pour lui pour rendre sa grandeur à l’Amérique.



Les élections se tiennent et les Républicains l’emportent largement dans quarante-quatre états. Le vingt janvier 1981, le président Carter cherche à joindre le président à venir, en vain, ce dernier dort et il ne veut pas être dérangé. Vient enfin la cérémonie d’investiture, mais Reagan ne souhaite toujours pas parler des otages en Iran avec Carter. Il prête serment, et dans son discours il pointe du doigt le fait que le pays souffre d’un trop gros fardeau fiscal, que les Américains ne peuvent pas vivre au-dessus de leurs moyens en empruntant toujours plus. Ils doivent agir aujourd’hui pour préserver demain. Il conclut dans un premier temps par : Dans la crise actuelle, le gouvernement n’est pas la solution, le gouvernement est le problème. Dans un second temps, il assène qu’ils peuvent accomplir de grandes choses, il suffit d’y croire, ils sont américains ! Les journalistes expliquent que le président Reagan a très nettement insisté sur la baisse des impôts et sur la nécessité d’une politique beaucoup moins interventionniste sur le plan économique, accompagnée d’une saine gestion des ressources de l’état fédéral.


Au moins les auteurs annoncent clairement leur positionnement dès la couverture, que ce soit le titre qui qualifie le président quarantième président des États-Unis ou par l’image qui l’affuble d’une moustache de forme caractéristique, par l’espace laissé blanc. Ainsi bien conscient du parti pris affiché des auteurs, le lecteur sait qu’il va découvrir un récit à charge contre Ronald Reagan (1911-2004), pointant du doigt ses capacités intellectuelles limitées et une façon dictatoriale d’agir, ou plutôt démagogique. Ils établissent un portrait peu flatteur : une forme de narcissisme s’exprimant par un amour et une nostalgie pour les films dans lesquels il a tourné dans sa jeunesse, ainsi que des jugements de valeur peu flatteurs sur un acteur comme Rock Hudson. Il fait preuve de différentes formes d’irresponsabilité comme le fait de faire passer son sommeil (par exemple sa sieste) avant les affaires d’état, ou partir de manière impromptue dans sa résidence de vacances en laissant tous les dossiers en plan. Ils le dépeignent comme incapable d’assimiler les informations relatives à des dossiers complexes, de retenir le nom de ses interlocuteurs (par exemple d’autre chefs d’état), de s’arcbouter sur certaines décisions contre l’avis de ses conseillers et des experts (la guerre des étoiles en armant des satellites), sans oublier ses blagues pas toujours drôles, dont celles anti-communistes primaires racontées à Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022).



Évidemment, le lecteur sourit en voyant cet individu président de la première puissance mondiale, dépeint comme un crétin, un patriote aveugle content de lui-même, un homme politique qui y va au flanc, un bluffeur doué et chanceux, un homme persuadé de son propre bon sens, une incarnation sur pattes de l’effet Dunning-Kruger. Quel que soit ses convictions politiques, il est possible d’y voir une confirmation du peu d’estime que l’on peut entretenir vis-à-vis des hommes politiques, ou une caricature tellement forcée qu’elle est sans rapport avec la réalité, et qu’on ne saurait s’en trouver vraiment offensé. Les relations entre les deux blocs Est-Ouest deviennent une comédie virant à la farce, l’amitié naissante entre Reagan et Gorbatchev devient irrésistible entre le roublard médiatique et le bosseur responsable. De temps en temps, une affaire ressort, tellement grosse qu’elle aussi participe à cette ambiance humoristique. Donc, parce que quand même, l’affaire Iran-Contra (Contragate), c’est du lourd, que le lecteur la découvre dans la très courte présentation qui en est faite dans cette bande dessinée, ou qu’il en ait suivi les développements au fil des années, du scandale aux annulations de peine, immunités et pardons présidentiels.


L’artiste réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif. Il sait très bien restituer l’apparence de Ronald Reagan, de Mikhail Gorbatchev, et des autres hommes politiques connus. Sa narration visuelle constitue une reconstitution historique solide et documentée, que ce soient les véhicules d’époque, ou les tenues. Il met en œuvre l’équivalent d’une discrète trame mécanographiée de couleur, évoquant à la fois une technique d’impression obsolète, et une sorte de voile qui ternit les souvenirs datant d’une autre époque. Le lecteur apprécie l’évocation visuelle du passé très détaillée. Les différents lieux : les rues de Manhattan, la maison blanche, un porte-avion, Berlin et Checkpoint Charlie, la porte de Brandebourg, le ranch Reagan de Santa Barbara, l’ambassade de la Fédération de Russie, la statue de la Liberté, la grande salle de conférence de l’Organisation des Nations Unies, le Kremlin, la villa Fleur-d'Eau à Versoix dans le canton de Genève pour le sommet de 1985, Reykjavik pour le sommet suivant, la place rouge, etc. Au gré de la politique extérieure du président des États-Unis, le lecteur peut se retrouver au Nicaragua, ou en Iran, le temps d’une case.



L’artiste impressionne par la consistance de ses pages et des cases, entre huit et dix par page. Il amalgame harmonieusement les visuels connus car diffusés par les médias, et les scènes de réunions officielles, de réunions de travail, de moments plus personnels de la vie de Reagan, souvent accompagné de son épouse Nancy Reagan (1921-2016). Le lecteur savoure les plans de prise de vue et la direction d’acteurs. L’artiste sait restituer la dimension humaine de chaque séquence, souvent grâce au comportement de Reagan lui-même, et aux réactions de son entourage, mises en scène également à charge la plupart du temps, en cohérence avec le scénario. Il représente le président avec les rides qui attestent de son âge, et la retenue qui sied à une telle fonction, tout en faisant ressortir une touche cowboy de temps à autre, avec une chemise ou un ceinturon. Sans verser dans la caricature ou l’exagération, il fait apparaître des expressions de visage révélatrices, soit de la rouerie de Reagan, soit de l’exaspération plus ou moins prononcée de ses interlocuteurs. Le lecteur découvre régulièrement une scène saisissante au détour d’une case, telle cette rencontre de Reagan avec ses généreux donateurs pour sa campagne de réélection, parmi lesquels il reconnaît du premier coup d’œil, un certain Donald J. Trump.


De temps à autre, un comportement de Reagan ou une de ses décisions provoquent une prise de recul chez le lecteur. Pour commencer, il exerce l’autorité présidentielle, et il sait prendre quelques décisions. Ensuite, il réalise certains de ses discours lui-même, avec une sensibilité populiste qui leur confère une portée et une efficacité redoutable. Par ailleurs, le lecteur garde à l’esprit que personne ne pouvait être dans la tête du président quand il prenait une décision, et que ces scènes correspondent au mieux à des propos rapportés par des tiers, des témoins de premier rang, ou pour certaines à des articles de journaux. Ensuite, même sans connaître dans le détail les réalisations de l’administration de ces deux mandants, il se doute que d’autres choses ont été accomplies, par exemple l’amnistie de trois millions d’immigrés clandestins et la prise en charge d'urgence de tous les patients par les hôpitaux, percevant des aides au titre de Medicare. Et de nombreux faits sont omis, à commencer par la tentative d’assassinat du trente mars 1981 à l’encontre de Reagan qui fut touché d’une balle à la poitrine. Enfin, la gouvernance d’un pays, et a fortiori des États-Unis, relève d’une mécanique beaucoup plus complexe que les seuls choix de son président. Tout ceci renvoie le lecteur au parti prix explicite des auteurs et à la narration orientée qui en découle : partiale, certainement révélatrice d’un pan de la personnalité de Reagan, forcément incomplète, mettant en lumière qu’il ne s’agit que d’un homme avec ses imperfections, et la nécessité d’un contre-pouvoir. Mais quand même… Lorsque Trump déclare à son voisin que : Il ne faut pas se fier aux politiques, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, tant que les affairistes n’auront pas un des leurs installés à la Maison Blanche, ils seront exposés aux dangers de la démocratie, le lecteur sent un mélange d’indignation et de fatalité s’abattre sur lui.


Un titre indiquant explicitement le parti pris des auteurs, et l’approche insolente de l’ouvrage. Ce choix induit également une forme de narration amusée très agréable à la lecture. Les auteurs font œuvre d’une solide reconstitution historique bien documentée, de cette période riche en événements. Ils ont choisi leur axe : le rôle de Ronald Reagan dans la fin de la guerre froide. En fonction de ses convictions, le lecteur se positionne par rapport à ce point de vue, la bande dessinée générant en lui une prise de recul l’incitant à réfléchir sur les différentes facettes de cette réalité complexe. Une œuvre salutaire de réflexion.



lundi 2 décembre 2024

Lefranc T29 La stratégie du chaos

Si une catastrophe devait se produire, l’Australie ne s’en relèverait pas !


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 28 - Le Principe d'Heisenberg (2017, par François Corteggiani & Christophe Alvès) qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu avant, mais ce serait dommage de s’en priver. Sa première édition date de 2018. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, par Régric (Frédéric Legrain) pour les dessins, et la mise en couleurs a été réalisée par Bruno Wesel. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Le 12 novembre 1956, au sud de l’Australie, un Cessna L-19 Bird Dog vole en direction d’Auckland Island. Le pilote et le copilote suivent un cachalot qui est en chasse. Soudain ils devinent sous les bancs de brume un gigantesque navire. Une trappe s’ouvre à la surface de celui-ci : un missile décolle, et abat le petit avion, tuant les deux hommes sur le coup. Huit jours plus tard, un Lockheed Constellation, avec Guy Lefranc à son bord, se pose dans l’ouest de l’Australie. Le journaliste est chargé par le Globe de couvrir les Jeux Olympiques de Melbourne. Le vol entre Saint-Denis de la réunion et Perth a été perturbé par des conditions météorologiques particulièrement éprouvantes qui doivent encore se prolonger plusieurs heures, voire plusieurs jours. Lefranc et son ami Jean Duval descendent de l’avion et rejoignent l’aérogare avec un bus. Une fois à l’intérieur, ils sont hélés par Janet Kear : elle travaille pour le New-York Times et elle a reconnu Lefranc. Il la présente au boxeur amateur.



Au même moment, à trois mille kilomètres de là, les équipes techniques du Melbourne Cricket Ground mettent la dernière main à la préparation de la cérémonie d’ouverture prévue quarante-huit heures plus tard en présence du duc d’Édimbourg. Cette nuit-là, une silhouette, tout de noir vêtue avec une cagoule masquant tout son visage, s’élance vers la façade du stade. Elle en escalade à main nue une façade. L’inconnu commence à ressentir la fatigue. C’est la cinquième ascension en moins de deux heures. Voilà… Il ne lui reste plus qu’à placer la dernière balise et la mission sera remplie. L’inconnu redescend prestement avec agilité, et se met à courir dans la rue pour s’éloigner le plus rapidement possible. Il est hélé par deux policiers indiquant qu’il se trouve dans une zone interdite au public, et exigeant qu’il leur présente ses papiers. Il sort un pistolet et tire sur les policiers, ceux-ci ripostent et l’abattent. Ils s’approchent du corps et lui retire sa cagoule : ils découvrent le visage d’une femme. Au même moment à l’aéroport de Perth, les passagers désœuvrés meublent leur longue attente en écoutant la radio. Les informations indiquent que l’armée israélienne occupe à présent la totalité de la presqu’île du Sinaï et des unités françaises et anglaises marchent sur le Caire. Jim Meyers, un riche homme d’affaires, estime que les États-Unis ne vont pas tarder à siffler la fin de la récréation. Jean Duval revient avec Bonnie Marsh, une hôtesse, qui les informe que la South Australian Airway Compagny dispose d’un Latécoère 631 capable d’assurer le vol jusqu’à Melbourne malgré le mauvais temps.


Troisième album réalisé par ce duo de créateurs : le lecteur s’attend à une aventure dans une contrée lointaine, une situation géopolitique tendue, et peut-être une touche de science-fiction de type anticipation. La couverture donne déjà une indication sur cette dernière composante : un navire énorme à l’allure fantastique, à la technologie certainement en avance sur son temps, battant un pavillon inconnu. Bien évidemment le pauvre Guy Lefranc se trouve dans une situation périlleuse, et les tempes de l’individu de dos sont argentées… Après l’avion frappé par un missile, le contexte est exposé : la seizième olympiade, c’est-à-dire les Jeux Olympiques de Melbourne en 1956. Les informations à la radio évoquent l'affaire du Canal de Suez, le deuxième conflit entre l'Égypte et Israël. Dans la discussion qui s’en suit, la guerre du Vietnam est également citée, ainsi que la violence en Algérie. En fonction de ses connaissances sur cette période, le lecteur peut également penser à la violence en Afrique du Nord, à l'invasion de la Hongrie par les chars soviétiques. Plus loin dans le récit, un personnage décrit le développement de la Guerre Froide : Cela commence en février 1945 par la conférence de Yalta où les Russes et les Américains se partagent le monde. Avec la capitulation allemande en mai 1945, l’humanité découvre les horreurs des camps nazis. Les 6 et 9 août 1945, Little Boy et Fat Man sont largués au-dessus d’Hiroshima et de Nagasaki, faisant des centaines de milliers de victimes. En 1946 éclate la guerre d’Indochine, en 1950 celle de Corée et en 1955 celle du Vietnam. Partout dans le monde, le camp occidental et le camp communiste s’affrontent, et les risques d’une troisième guerre mondiale deviennent de plus en plus importants de jour en jour.



Dans ce contexte, le lecteur comprend tout de suite que le récit ne va pas traîner : en effet dès la page cinq, un cartouche de texte indique que la cérémonie d’ouverture doit se dérouler dans quarante-huit heures, qui plus est en présence du duc d’Édimbourg. C’est donc le temps dont dispose Guy Lefranc pour faire échouer le plan basé sur la stratégie du chaos. Conformément aux conventions de la série, Guy Lefranc constitue un héros un peu lisse, courageux, animé par de solides valeurs morales. Il porte la même tenue vestimentaire du début à la fin : un pantalon et une veste de costume (il se promène parfois sans cette dernière), une chemise blanche et une cravate rouge, sans oublier sa chevelure blonde toujours impeccablement coiffée en toute circonstance. Malgré tout, de temps à autre, il fait montre de caractère : quand il remet le riche homme d’affaires à sa place en lui disant qu’il est inutile de provoquer leurs hôtes armés, quand il fait montre d’une certaine culture scientifique (certainement développée en exerçant son métier de journaliste), ou encore quand il manie sauvagement un pistolet-mitrailleur avec une dextérité impressionnante. L’auteur introduit deux personnages secondaires : un boxeur amateur sans grande personnalité non plus, et une jeune femme reporter pour le New-York Times, avec un caractère bien trempé et une belle assurance méritée. Les auteurs mettent en avant un second personnage secondaire féminin : Bonnie Marsh, l’hôtesse de l’air, blessée et futée.


Le découpage des planches reste bien dans la forme de cases sagement alignées en bande, souvent au nombre de neuf, parfois seulement sept, ce qui constitue des planches bien denses. Les dessins de type réaliste et descriptif sont de rigueur, bien entendu. Le lecteur ne peut qu’être admiratif de l’investissement de l’artiste dans chaque case, pour des représentations de type Ligne Claire, avec un trait assuré, et un niveau de détails constant dans chaque case. Le lecteur peut ainsi voir chaque endroit, chaque environnement, chaque tenue vestimentaire, chaque avion (le Cessna, puis un Latécoère 631). Il est admiratif du travail réalisé pour donner à voir l’intérieur du navire Armageddon : les dortoirs, la salle commune pour les repas, les coursives interminables et désertes, l’infirmerie, les aquariums d’eau de mer pour la pisciculture, l’installation d’agriculture, le dessalinisateur d’eau de mer, l’armurerie, la baie des missiles, la culture de plancton, l’immense cabine de pilotage et ses ordinateurs comme des armoires. Concernant les personnages, de temps à autres, le dessinateur semble reprendre des expressions à la Jacques Martin qui ne se marient pas toujours avec leur action. À plusieurs reprises, le lecteur ralentit son rythme pour apprécier une image ou une séquence : la première apparition de l’Armageddon dissimulé dans la brume, l’ascension de la façade du stade par l’inconnue, l’amerrissage en catastrophe du Cessna, la découverte des différentes zones de l’Armageddon, Lefranc mitraillant à tout va, sa satisfaction de pouvoir passer le marathonien Alain Mimoun (1921-2013), au téléphone à son rédacteur en chef.



Le scénariste impressionne le lecteur par la maîtrise de la construction de son scénario, ajusté au millimètre près, que ce soit les informations à la radio pour poser le contexte de la guerre froide, les emportements colériques de Jim Mayers pour qu’il ait acquis suffisamment de personnalité quand il est abattu, ou le délai de quarante-huit heures qui impulse une vitesse certaine à l’action. Il s’autorise une légère touche d’anticipation technologique, pour installer un personnage qui met à profit sa fortune personnelle pour essayer d’éviter une escalade des hostilités ce qui mènerait à une troisième guerre mondiale, à laquelle l’humanité ne survivrait probablement pas. Sa stratégie du chaos peut faire penser à La grève (1957) d’Ayn Rand (1905-1982), et à la stratégie d’Adrian Veidt dans Watchmen (1986/87) d’Alan Moore & Dave Gibbons. Comme il peut s’y attendre, le lecteur découvre deux séquences de copieuses explications, une en page trente-trois sur la montée de la Guerre Froide, la seconde en page quarante-trois sur la stratégie du chaos elle-même. Il ne peut que soupirer (ou frémir) à cette évolution menant vers une destruction mutuelle assurée, et apprécier que l’opposant à Lefranc ne soit pas simplement un individu souhaitant devenir le maître du monde parce qu’il est méchant. De la même manière, le héros ne résout pas tout et il participe à la résolution au même titre que d’autres personnages qui font eux aussi preuve de courage.


Une nouvelle aventure pour Guy Lefranc, entièrement intégrée à une facette de la situation géopolitique de l’époque avec une petite touche d’anticipation technologique. La narration visuelle reprend les conventions de la ligne claire, telle que pratiquée par Jacques Martin. Le scénariste est tout aussi investi que le dessinateur pour un thriller en quarante-huit heures prenant et évoquant les conséquences de la propension de l’humanité et de ses dirigeants de régler les problèmes à coup de conflits armés.



mercredi 19 juin 2024

Un autre regard sur Blake & Mortimer - L'art de la guerre

Quand on voit la science, c’est que l’armée n’est pas loin.


Ce tome contient une histoire indépendante de toute autre, qui ne nécessite pas de connaissance préalable particulière des personnages. Elle recèle plus de saveurs si le lecteur connaît les grandes lignes du Secret de l’Espadon. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Floc’h (Jean-Claude Floch) pour les dessins et les couleurs, et par Jean-Luc Fromental & José-Louis Bocquet pour le scénario. Il comprend cent-vingt pages de bande dessinée.


Vol BOAC 534 London-New York, 7:30 pm. Francis Blake se tourne vers Philip Mortimer, se plaignant que traverser l’Atlantique pour aller une fois de plus palabrer sur la paix constitue une belle perte de temps. Son ami lui répond qu’il paraît que le nouveau siège des Nations Unies est une merveille d’architecture, ça les changera de leurs vieilles pierres. Et puis il faut entretenir la flamme si fragile de la liberté. Il continue : La plume est plus forte que l’épée, ce n’est pas à Blake qu’il va rappeler ce vieil adage. Mortimer a hâte d’entendre le discours de son cher ami. L’avion atterrit à l’aéroport d’Idlewid, dans le Queens. Les deux Britanniques prennent un Yellow Cab pour se rendre au Penn Club, 44e Rue. Blake se félicite que le Penne soit une filiale de leur vieux Centaur. Au même moment, une silhouette progresse sans bruit dans la section des antiquités égyptiennes du Metropolitan Museum. S’arrêtant devant l’un des trésors exposés, l’intrus entreprend un mystérieux travail. Quand soudain un gardien en train de faire sa ronde l’interrompt dans sa besogne. L’intrus réagit avec une vivacité imprévisible, et d’un bond traverse la fenêtre. Fuyant le lieu de son forfait, l’homme se fond dans l’obscurité de Central Park. Mais… il est arrêté par des agents de police.



Siège des Nations Unies, New York, 09:00am. Ici, les nations de bonne volonté s’efforcent de maintenir l’ordre mondial dans une époque menacée par la guerre. Trois architectes, un Suisse, un Brésilien et un Américain ont uni leurs talents pour donner à cette maison des peuples l’élan et l’optimisme d’un futur radieux. L’agent Spécial O’Rourke du FBI se présente au contrôle, pendant que Black & Mortimer échangent avec Lord Bolton. Ce dernier espère que la communication de Blake mettra l’accent sur l’impérieuse nécessité d’un désarmement bilatéral. Leur discussion est interrompue par l’arrivée d’O’Rourke qui se présente car il a un mot urgent à leur dire : Cette nuit, un individu s’est introduit dans la section égyptienne du Metropolitan Museum et a vandalisé une pièce de grande valeur. Il précise qu’il s’agit de la stèle d’Horus, sur laquelle a été gravé un message inachevé, Par Horus, dem… Le conservateur du Met était au Caire lors de l’affaire de la Grande Pyramide, le graffiti l’a mis sur leur piste. O’Rourke a su qu’ils étaient à New York pour la conférence sur la paix et le voilà. Il les emmène au bureau de New York, du FBI. Derrière une glace sans tain, Blake et Mortimer observe un individu barbu et amnésique être interrogé par l’agent spécial.


En fonction de sa familiarité avec la série Blake & Mortimer, le lecteur peut s’être préparé à une lecture très dense en phylactères et en cartouches de texte, avec des dessins précis et détaillés, marque de fabrique d’Edgar Félix Pierre Jacobs (1906-1987). Il fait l’expérience d’une lecture fluide et facile, ce qui lui fait comprendre que cet album ne fasse pas partie de la continuité classique, mais qu’il ait trouvé sa place dans les albums hors-série après L’aventure immobile (1998) de Didier Convard et André Juillard, Le dernier pharaon (2019) de François Schuiten, Jaco van Dormael, Thomas Gunzig et Laurent Durieux, La fiancée du Dr Septimus (2021) de François Rivière & Jean Harambat. D’un autre côté, les références aux aventures emblématiques sont bien présentes : en particulier sont cités Razul Bezendjas, Doktor Grossgrabenstein, Guinea Pig, Basam-Damdu, mais aussi l’affaire Septimus l’onde Mega du docteur Wade, et le Centaur Club, l’Aile Rouge. Francis Blake apparaît toujours aussi chic et quelque peu raide dans son trenchcoat. Philip Mortimer sourit un tout petit peu plus, avec une personnalité plus accessible. D’un autre côté, les auteurs ont fait le choix de délocaliser les deux héros, ainsi que leur ennemi de l’autre côté de l’Atlantique. Dans les conventions du genre Blake & Mortimer, le lecteur relève également le rôle mineur des femmes : un seul personnage féminin parmi les seconds rôles. Si elle exerce une profession médicale, elle n’en reste pas moins susceptible aux élans du cœur.



Dans la mesure où le récit référence explicitement les événements du Secret de l’Espadon et du Mystère de la grande pyramide, le lecteur peut en déduire que le récit se déroule au début des années 1950. Il situe donc le contexte : la guerre froide, c’est-à-dire de fortes tensions géopolitiques entre les États-Unis et leurs alliés (le bloc de l'Ouest) et l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et alliés (le bloc de l'Est). Dans la mesure où la conférence pour la paix se tient au siège des Nations Unies à Manhattan, le lecteur peut même situer le récit après l’inauguration de ce bâtiment en 1951. L’ossature de l’intrigue s’avère assez simple : Blake doit prononcer un discours au cours de la conférence, mais la découverte de la présence d’Olrik semble pointer vers l’existence d’un acte terroriste. Le lecteur reconnaît le jeu avec l’état de conscience de l’ennemi habituel du duo : est-il en pleine possession de ses moyens ? A-t-il perdu la mémoire pour de bon ? Est-ce que la machination qu’il a ourdie ira à son terme malgré son état ? Il est certain que Blake et Mortimer vont devoir mener l’enquête, tout en respectant leurs obligations vis-à-vis de la conférence.


Dès la couverture, le lecteur apprécie l’élégance de la composition de l’image, entre l’influence d’EP Jacobs et une épure plus spécifique à Floc’h. L’artiste s’inscrit dans la tradition de la ligne claire, avec des aplats de couleur unis, des traits de contour bien nets, et une approche descriptive et réaliste. Il ne fait que quelques écarts par rapport à la forme pure de cette tradition : quelques petits traits dans les étoffes des vêtements pour figurer les plis, et de rares aplats de noir parfois pour les ombres portées. Le lecteur est séduit dès la première page, par ces cases à la lisibilité immédiate, une vision très claire de la réalité, débarrassée de tout superflu. Il laisse son regard absorber les différents décors : la statue de la Liberté, les gratte-ciels de Manhattan, l’immeuble des Nations Unies et les immeubles qui l’entourent, le sommet du Chrysler Building, une courte balade dans Central Park avec des feuillages superbes, les échelles de secours caractéristiques en façade d’immeuble, Brooklyn Bridge, une forêt du Massachusetts, une forêt du Vermont. Les intérieurs sont représentés avec la même clarté, le même art de l’essentiel : l’aile égyptienne de Metropolitan Museum, la clinique Scarsdale du docteur Rosalind Shapiro à Westchester County, la grande salle de conférence des Nations Unies, le salon du club Centaur, un Delicatessen, une tour de contrôle, etc.



Floc’h impressionne par sa capacité à donner une apparence simple et naturelle à tout ce qu’il représente, alors même qu’il joue avec des artifices. Pour peu qu’il y soit sensible, le lecteur s’en aperçoit dès la première case avec ce ciel rose dragée chaud, puis cet océan rose framboise, couleurs fort éloignées d’une approche naturaliste. Il est également frappé par les coiffures : un contour simple, quelques traits courts à l’intérieur pour évoquer les ondulations, et le coup de peigne donnant la direction des cheveux. Cela s’avère particulièrement frappant avec la chevelure totalement blanche de Rosalind Shapiro quand sa tête se trouve de profil : de courts traits noirs ondulés bien parallèle sur fond blanc, quasiment une figure abstraite. Ou encore la blancheur immaculée des grands carreaux de la salle de soin de la clinique. L’artiste prend visiblement plaisir à jouer sur les représentations avec des caractéristiques ponctuelles : quelques cases dépourvues de bordure, une scène en ombre chinoise, Olrik semblant comme tomber dans une spirale (rappelant une composition similaire dans Vertigo -1958 – d’Alfred Hitchcock, la coiffure de Shapiro évoquant celle de Kim Novak), une page composée d’une alternance de têtes en train de parler, l’usage d’un rouge vif comme fond de case pour souligner la violence de manière expressionniste, etc.


Le lecteur prend plaisir à cette aventure progressant rapidement, facile à suivre, à la narration visuelle d’une accessibilité exemplaire. Alors que deux blocs géopolitiques semblent condamnés à s’affronter du fait d’idéologies incompatibles, les personnages impliqués dans le récit, britannique, russe, américain, semblent au contraire s’impliquer dans l’effort de paix, établissant ainsi un contraste entre les nations et les individus. Le titre fait référence à L’art de la guerre, de Sun Tzu (-544 à -496) dont un exemplaire est retrouvé dans l’appartement d’Olrik, et dont Mortimer lit quelques passages. Cet ouvrage s’oppose thématiquement à la volonté des héros qui, eux, œuvrent pour la paix. Alors que le lecteur vient avec l’a priori d’une confrontation, d’une opposition entre des camps, il découvre un récit qui fonctionne sur l’entraide et la bonne volonté, sans manichéisme… à l’exception d’Olrik lui-même. En cours de récit, les auteurs semblent justifier ce choix lorsque le personnage s’adresse à ses deux ennemis pour leur demander : S’il n’y a plus d’Olrik, à quoi servent Blake et Mortimer ?


Une aventure de Blake & Mortimer hors-série : les auteurs peuvent donc s’affranchir d’une partie des caractéristiques de la série, ne pas en respecter la lettre, mais en respecter l’esprit. Ils diminuent sciemment le niveau de densité de l’intrigue, des phylactères et du nombre de cases, ce qui aboutit à une narration plus digeste, plus accessible peut-être, pour une aventure bien inscrite dans son époque, avec des résonances très actuelles sur la tentation d’être dans l’affrontement permanent. Une bande dessinée raffinée, respectueuse et intelligente.



jeudi 20 octobre 2022

L'ange du prolétariat: Une vie de Youri Gagarine

Quels exploits restent-ils à accomplir désormais ?


Ce tome contient une histoire complète, la biographie de Youri Gagarine (1934-1968), mise en regard de la course à la conquête spatiale, entre les États-Unis et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Cette œuvre a été réalisée par Alex Nikolavitch pour le scénario, Félix Ruiz pour les dessins et la mise en couleurs. Sa première édition date de 2022, et elle comprend cent pages de bande dessinée. Les deux auteurs avaient déjà réalisé ensemble Deux frères à Hollywood (2019), sur Roy Disney et son frère Walt.


Dans la région de Smolensk, en Union Soviétique, en 1943, un jeune garçon court vers la carcasse d’un avion qui vient de se poser en catastrophe. Sa mère appelle son petit Youri, craignant qu’il lui arrive quelque chose. Mars 1945, en Prusse orientale, le camarade Glouchko est reçu par ses supérieurs, sous une tente militaire : ils souhaitent qu’il lui indique un ingénieur capable de se livrer à un exercice de rétro-ingénierie sur un missile allemand. Avec hésitation, il suggère le camarade Korolev qui a été envoyé au goulag de Kolyma pour trotskisme. Le général répond que Glouchko lui-même a fait de la prison, et qu’il devra s’assurer de la bonne réinsertion du camarade Sergueï Korolev, sous la supervision du colonel Serov ici présent. Dont acte. À la frontière suisse-allemande, en mai 1945, les soldats américains prennent en charge Wernher von Braun, un des ingénieurs ayant travaillé sur les missiles V2. Quelques années après la fin de la guerre, à l’institut technico-industriel de Saratov, Youri Gagarine a pu s’inscrire à l’aéroclub. Il s’y rend et vole avec un instructeur : en plein ciel, il n’éprouve plus aucun doute sur sa vocation de devenir pilote.



Les Russes ont commencé à travailler sur un programme de conception et de réalisation de missiles. Le test en cours se déroule de manière satisfaisante : la fusée a raté sa cible de trois kilomètres, or la précision n’est pas un facteur déterminant quand on parle de bombe atomique, on n’est pas à trois kilomètres près. Mars 1953, le comité central du Parti Communiste, le Conseil des ministres de l’Union Soviétique et le président du Soviet suprême s’adressent à tous les membres du Parti, et à tous les travailleurs de l’Union. Ils ont la douleur d’annoncer au Parti et aux travailleurs que le Premier Secrétaire Joseph Staline est décédé à 21h50 des suites d’une longue maladie. Dans son petit appartement, Korolev explique la situation à son épouse. Si c’est Beria qui prend le pouvoir, difficile de prévoir ce qui va se passer. D’une manière générale, l’armée apprécie que ses fusées puissent envoyer des bombes à des milliers de kilomètres, mais elles peuvent faire tellement mieux que ça. En mai 1953, repoussant les limites de l’impossible, l’alpiniste Edmund Hillary et le sherpa Tensing Norgay réussissent la conquête de l’Everest, plus haute montagne du monde. Quels exploits restent-ils à accomplir désormais ?


Un beau défi : raconter la vie de Youri Gagarine (c’est ce qu’annonce le titre) avec un point de vue (un homme issu du peuple), mais bien sûr en restituant le contexte historique de la course à la conquête spatiale en pleine guerre froide. Même avec cent pages, il semble impossible de tout caser, à moins de consteller chaque page de copieux cartouches de texte. Le scénariste choisit une autre approche pour évoquer à la fois la biographie et à la fois l’Histoire. Le lecteur habitué des bandes dessinées historiques peut même s’en trouver un instant décontenancé, s’interroger sur le sérieux de l’entreprise. Voilà que la première page ne comprend que deux phylactères, laissant les dessins porter la narration. L’artiste réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste avec un bel usage des aplats de noir, une densité d’informations visuelles moyenne, avec un sens très vivant de la mise en scène. En sept cases, le lecteur comprend parfaitement comme le jeune esprit de ce garçon est définitivement marqué par l’apparition soudaine de cet avion, et par le pilote qui sort indemne de son cockpit.



Par la suite, le lecteur découvre plusieurs pages de ce type : des moments qui s’attardent sur le ressenti d’un individu, de Youri Gagarine et d’autres. Page 12 : deux soldats et deux scientifiques qui attendent en silence sous une toile de tente dans le froid, pour savoir si le tir de missile est une réussite ou un échec. Page 29 : le lancement d’une fusée depuis le cosmodrome de Baïkonour au Kazakhstan, en mai 1957, avec une belle contreplongée pour se rendre compte de l’effet au sol. Page 43 : Youri Gagarine dans la centrifugeuse en train d’encaisser les G. Page 65 : Youri Gagarine s’éjectant de sa capsule pour finir son retour vers le sol, en parachute. Page 72 : le décollage et le retour de la capsule Apollo 11, dans une séquence visuelle qui fonctionne parfaitement car elle s’appuie sur des images passées dans l’inconscient collectif. Page 99 quand Gagarine prend conscience qu’il s’agit de son dernier vol et qu’il lui sera fatal. Etc. Dans ces pages-là, les qualités de la narration visuelle sautent aux yeux du lecteur : l’intelligence de la composition des pages, la justesse des expressions du visage et du langage corporel, le soin apporté à la reconstitution historique, avec un savant équilibre entre ce qui est montré pour dissiper toute incompréhension, et ce qui est laissé à l’imagination du lecteur pour ne pas surcharger les cases.


La narration par les mots procède de la même démarche : un savant dosage entre l’exposé synthétique et clinique des faits, et l’expérience à taille humaine de cette entreprise historique. En découvrant la première page, le lecteur craint que la mise en perspective historique de la vie du cosmonaute ne soit réduite à sa plus simple expression. Le scénariste intègre habilement l’exposition des nombreux événements historiques en procédant à des choix parce que l’histoire de la conquête de l’espace ne tient pas dans une bande dessinée même à l’échelle de la vie de Youri Gagarine, et qu’en plus il s’agit d’une biographie de ce dernier. D’un autre côté, il est question de Sergueï Korolev (1906-1966), ingénieur, fondateur du programme spatial soviétique, dès la planche 3. Puis de Wernher von Braun (1912-1977), acteur majeur dans le développement des fusées, en particulier celles qui ont permis la conquête spatiale américaine. Au cours d’une discussion, Von Braun évoque Hermann Oberth (1894-1989), physicien austro-hongrois, spécialiste de l'astronautique, et un des pères fondateurs du vol spatial. Le scénariste ne fait pas que rester à la surface des faits les plus connus. Il passe en revue plusieurs moments clé de la conquête spatiale comme le premier Spoutnik, la chienne Laïka (1954-1957), le singe Ham (1956-1983), premier chimpanzé dans l’espace, Valentina Terechkova (1937-) la première femme dans l’espace en 1963. Il prend soin également de ménager de la place pour pouvoir poser les jalons historiques indispensables tels que la mort de Joseph Staline (1878-1953) et l’arrivée au pouvoir de Nikita Khrouchtchev (1894-1971), et ses décisions concernant le programme spatial soviétique. Ou encore le célèbre discours de John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) le 25 mai 1961 à Houston avec sa déclaration passée à la postérité : Nous avons choisi d'aller sur la Lune. Nous avons choisi d'aller sur la Lune au cours de cette décennie et d'accomplir d'autres choses encore, non pas parce que c'est facile, mais justement parce que c'est difficile.



Dans le même temps, le lecteur voit bien que l’artiste reprend des images iconiques, par exemple le cosmodrome de Baïkonour, mais aussi sait recréer des moments qui n’ont pas été photographiés tels que l’atterrissage en parachute de Youri Gagarine, après son vol dans l’espace, ou les discussions entre Sergueï Korolev et un collaborateur. Du coup, même si l’Histoire occupe une place importante dans le récit, elle n’écrase pas la dimension biographique. Le lecteur peut suivre la vie de ce jeune homme depuis la petite ville de Klouchino, jusqu’à ses derniers instants. Il voit comment il est sélectionné dans le programme spatial soviétique, et son vol historique auxquels sont consacrées une vingtaine de pages. Le scénariste a fait le choix de ne pas trop s’appesantir sur la psychologie ou les émotions du premier cosmonaute. Il évoque sa vie de famille, l’impact de son statut de premier homme dans l’espace, ce qui lui donne une importance primordiale pour le gouvernement de l’URSS, mais aussi ce qui implique qu’il est hors de question de le mettre en danger. Du coup, étant laissé de côté dans la suite de la conquête spatiale, la bande dessinée se concentre plus sur celle-ci que sur lui pendant ces années.


Évoquer la vie de Youri Gagarine nécessite de contextualiser sa destinée au regard de l’Histoire de la conquête spatiale. Nikolavitch & Ruiz parviennent à un dosage qui constitue un bon compromis entre ces deux composantes. Une narration visuelle solide sans être alourdie par des dessins qui seraient photoréalistes, ce qui préserve également l’émotion. Des séquences qui ménagent les deux dimensions du récit : à la fois la vie de Gagarine, à la fois les principaux tenants et aboutissants de la course à l’espace. Il ne s’agit donc pas d’une reconstitution encyclopédique, plutôt d’une approche synthétique de la vie de Gagarine et des principales étapes menant jusqu’au premier homme à marcher sur la Lune. Cet ouvrage donne au lecteur l’envie d’en savoir plus.