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lundi 30 décembre 2024

Lefranc T31 La rançon

Les autorités sud-africaines le soupçonnent de liens avec l’ANC.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 30 - Lune Rouge (2019) par François Corteggiani (1953-2022), Christophe Alvès, Bonaventure. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Roger Seiter pour le scénario, Regric (Frédéric Legrain) pour les dessins et Bruno Wesel pour la mise en couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il met en scène le héros créé en 1952 par Jacques Martin (1921-2010) dont les aventures ont commencé avec La grande menace.


Afrique du Sud, septembre 1954, dans la province du Transvaal. Le parc van Dijck est une réserve naturelle installée sur le domaine de Geert van Dijck, un riche propriétaire terrien. La plupart des employés du parc sont des Ndébélés que Geert Van Dijck traite avec équité et respect. Une attitude assez inhabituelle chez un Afrikaner. Geert est accompagné de José Tavares et Nkosana le responsable des gardes. Les trois hommes descendent de leur Jeep, leur fusil en bandoulière. Nkosana les guide vers le cadavre du rhinocéros : Van Dijck maudit les braconniers, ayant massacré cet animal innocent. Tavares fait observer qu’il ne croit pas qu’il s’agisse de braconniers : le rhinocéros a toujours ses cornes, jamais des braconniers n’auraient abandonné des trophées d’une telle valeur. Pour lui, ça ressemble davantage à un acte de malveillance : ce n’est pas le premier animal ainsi abattu da le parc ces dernières semaines. Il estime que leur but est de ternir la réputation du parc et de décourager les touristes. Depuis quelques jours, les désistements se multiplient et la trésorerie commence à s’en ressentir.



À la gare de Strasbourg, fin décembre, Lefranc est venu en Alsace pour y passer les fêtes de Noël. Jeanjean doit le rejoindre en train, et le journaliste n’est pas en avance pour accueillir son protégé. Il retrouve Jean Le Gall qui vient de descendre sur le quai. Il lui demande s’il a fait bon voyage. Le jeune garçon répond que c’est un peu long, mais il est content d’être de retour en Alsace, même si Axel Borg a fait en sorte que son dernier séjour ici soit un peu agité, il aime beaucoup cette région. Lefranc comprend qu’il parle de l’affaire de la grande menace. Il lui propose de d’abord aller à l’hôtel pour déjeuner, ensuite d’aller visiter la ville. Après le marché de Noël, place Broglie, ils rentrent à l’intérieur de la cathédrale. Alors qu’ils admirent le Pilier des Anges, un élément de construction unique qui soutient la voûte du bras sud du transept et porte douze sculptures d’évangélistes et d’anges, Jeanjean ramasse un foulard rose tombé à terre, et il court après la jeune fille qui l’a laissé tomber à terre : Eline Van Dijck. Cette dernière les présente à Ruth Lan, sa préceptrice, et ils sont rejoints par José Tavares, leur garde du corps et chauffeur. Ils finissent de visiter la cathédrale ensemble. Au même moment dans le Bushveld, Geert Van Dijck et Nkonasa servent de guide à une famille d’un couple d’Américains et leurs deux enfants. Alors que le mari observe un troupeau de koudous à la jumelle, un coup de feu retentit, et l’un des animaux s’abat au sol, atteint de plein fouet.


Quatrième album de la série réalisé par ce duo de créateurs : ils en maîtrisent les caractéristiques sur le bout des doigts que ce soit cette déclinaison de la ligne claire, ou l’aventure sous forme d’enquête dans des endroits exotiques, correspondant à un contexte géopolitique bien identifié. Comme à son habitude, Regric fait preuve d’un investissement de chaque page, de chaque case pour donner à voir les environnements et les personnages, avec clarté et précision. Comme dans les autres albums, il est mis à contribution en continu : le parc naturel en Afrique du Sud avec sa faune et sa flore, les différents types d’aménagements que ce soit Pretoria ou les bâtisses de la propriété Van Dijck, ou encore le village Ekangala des Ndébélés, les rues de Strasbourg, la place Broglie, la cathédrale et se piliers, la route menant au château du Haut-Kœnisbourg, une auberge à Sélestat, les pistes de ski de la station du Champ de Feu, Manhattan et ses gratte-ciels, etc. À chaque fois, le lecteur se sent en confiance : il sait que l’artiste a effectué les recherches nécessaires pour réaliser des descriptions conformes à la réalité de l’époque, que ce soient les constructions, les tenues vestimentaires, les véhicules et les avions, etc., un travail impressionnant donnant la sensation d’être présent dans chacun de ces endroits, en tant que résident, plutôt qu’en simple touriste de passage.



L’un des plaisirs de plonger dans un tome de cette série réside bien sûr dans le principe de retrouver ses caractéristiques et les personnages. Guy Lefranc est égal à lui-même : un jeune homme svelte et sportif, sans être musculeux, pantalon bleu et veste assortie, chemise blanche et cravate rouge, une personnalité se résumant à sa curiosité, son courage, son sens de la justice, un goût pour l’aventure, et des passages à l’action peu nombreux et limités dans le temps, tout en étant efficace. Il est présent dans trente-trois pages, et il mène une action dangereuse, en étant armé le temps de deux pages. Pour le reste, il visite le marché de Noël et sa cathédrale, il aide un automobiliste à changer sa roue crevée sur une route enneigée, il descend une piste de ski, il mange attablé à deux reprises. Puis il se relève en pleine nuit après avoir entendu un cri, il se rend sur la scène d’un enlèvement sous la neige, il rend visite à une personne hospitalisée, il prend l’avion. Il prend à nouveau un repas attablé. Il se fait interroger par la police, il prend un verre à une table. Il prend un taxi, avec une course-poursuite à la clé, et il participe à la libération d’une otage. Les auteurs font en sorte de garder les moments d’action dans un registre plausible. Comme il est d’habitude depuis Jacques Martin, l’adolescent Jeanjean est tenu à l’écart des situations dangereuses : au début du récit, grâce à lui, le héros entre en contact avec Eline Van Dijck. Et il sera présent dans la dernière page.


Le lecteur retrouve également la profession de journaliste de Lefranc, avec la mention du journal le Globe, et une apparition rapide de son rédacteur-en-chef. Conformément aux caractéristiques de la série, l’apparence des autres personnages s’inscrit également dans un registre réaliste, qu’il s’agisse de Geert Van Dijck, une bonne cinquantaine d’années peut-être plus, José Tavares la quarantaine, ou encore Eline une jeune fille et sa préceptrice. Comme à son habitude, le scénariste fait en sorte d’inclure des personnages féminins : Eline Van Dijck, Ruth Laan, et Mila Bossova. La seconde se fait tirer dessus, la troisième prend une part très active et cruciale dans l’action et la résolution de l’aventure. Le dessinateur reste dans un registre très respectueux dans leur représentation, sans aucune connotation sentimentale ou condescendance. D’un côté, les auteurs respectent les personnages féminins et montrent que les femmes font bien partie de la société ; de l’autre côté, leur récit prend en compte la place qui était faite aux femmes à cette époque dans la société française.



Le scénariste a choisi d’envoyer son héros en Afrique du Sud, après un passage par l’Alsace, en évoquant le régime de l’Apartheid mis officiellement en place depuis 1948. Le lecteur se rend compte que la narration visuelle apporte de nombreuses informations sur cet environnement, le scénariste pouvant ainsi consacrer les dialogues aux informations relatives à l’intrigue. Dans le cadre de cette aventure, l’intrigue mêle des éléments historiques à d’autres particularités de la série. Le scénariste va plus loin que l’évocation du régime de l’apartheid, celui-ci apparaissant au travers d’une forme de ségrégation, et de différenciation de citoyenneté en fonction de la race. Il met également en scène le développement de l’ANC (African National Congress) et ses relations avec le communisme russe. Il reprend aussi un thème chronique dans la série, la course aux étoiles, ce qui en fait une incarnation de l’opposition des blocs Est et Ouest, et aussi une préoccupation présente dans l’inconscient collectif d’une partie significative de l’humanité.


Ces thèmes sont portés par une narration enthousiasmante, grâce à l’interaction entre scénariste et dessinateur. Même un lecteur aguerri, voire blasé, ressent la tension à déterminer la position exacte des braconniers, à secourir une personne agressée, à vivre une course-poursuite brève et intense (le temps d’une page) dans l’habitacle du véhicule, à s’infiltrer clandestinement dans un camp tenu par des hommes armés. C’est à tout à l’honneur de ce duo de créateurs de savoir ainsi insuffler de la vie et du sens dans un genre aussi exploité que celui de l’aventure, avec une sensibilité contemporaine. De page en page, le lecteur se surprend régulièrement à ralentir sa lecture pour savourer à loisir une case ou une séquence qui peut être anodine : s’arrêter devant le pilier des Anges dans la cathédrale de Strasbourg, aider quelqu’un à changer sa roue sur une route enneigée, regarder un objet aussi banal qu’un couteau suisse, admirer un pont au-dessus de l’eau, regarder un verre se remplir de vin, (re)voir un magnétophone à bande, etc.


Le lecteur est presque surpris de retrouver un tel plaisir de lecture avec cet album : une forme très classique, une Ligne Claire soignée et discrète, une intrigue structurée et solide. Il est vite pris par l’intrigue et la narration visuelle, toutes les deux intelligentes et posées. Les différentes saveurs se combinent pour un récit copieux et délicieux : l’aventure, l’enquête, la reconstitution historique de lieux variés (de l’Alsace à la province du Transvaal), des personnages agréables à côtoyer, une situation géopolitique complexe, entre apartheid, convoitises de ressources en minerais, alliances de circonstance, protestation naissante. De la belle ouvrage.



mercredi 13 mars 2024

Dulcie: Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid

Avec le discret, on est peinard !


Ce tome contient une enquête journalistique sur la mort de Dulcie September, abattu à Paris le 29 mars 1988. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Benoît Collombat, journaliste, et Grégory Mardon, bédéiste. Il compte deux-cent quatre-vingt-dix-huit pages de bandes dessinées, en noir et blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec deux pages de notes et crédits, un paragraphe de remerciements, et une page listant les autres ouvrages de ces auteurs.


Paris 10e arrondissement, rue des petites Écuries, le 29 mars 1988, Dulcie September marche dans la rue, en se retournant une fois ou deux pour voir s’il y a quelqu’un derrière elle. Elle atteint le numéro trente-huit de la rue et pénètre par la porte d’entrée dans un porche. En passant devant loge, elle prend le courrier que lui remet la gardienne. Elle pénètre dans l’immeuble par l’accès au fond de la cour, ouvre la porte de l’ascenseur et appuie sur le bouton du quatrième étage. Elle sort de la cabine à 09h47. Elle prend les clés dans sa poche pour ouvrir la porte des locaux parisiens de l’ANC (Congrès National Africain) et commence à tourner la clé. Dans son dos, un homme fait feu à cinq reprises, un autre se tenant derrière lui. Ils descendent par l’escalier, alors que la femme gît morte, étendue sur le sol dans une flaque de sang. Ils croisent un homme qui entre dans l’immeuble et qui monte dans l’escalier après les avoir laissé sortir.



Extraits du rapport d’enquête de la brigade criminelle – Le cadavre repose en position dorsale, en diagonale d’un axe imaginaire situé entre la porte d’ascenseur et la photocopieuse posée au sol. La face, maculée de sang, est tournée vers le plafond. La tête se situe à 60 cm de la porte d’ascenseur et 108 cm du mur de gauche, en sortant de ce dernier. Les paumes de mains sont tournées vers le plafond, les doigts repliés sur les paumes. La main gauche se situe à 60 cm du mur de gauche et à 34 cm de la porte d’ascenseur. Les jambes sont pliées et écartées, la distance entre les deux genoux est de 80 cm. À droite de la tête de la victime, un important écoulement sanguin imprègne le tapis et la moquette, ainsi que la chevelure au niveau postérieur du crâne. Au total, six coups de feu ont été tirés par un pistolet petit calibre 22 LR, cinq balles ont atteint Dulcie September à courte distance, précise le rapport d’enquête. Six douilles cuivrées longues de 15 mm sont retrouvées sur place. Dans le salon d’un appartement, les auteurs écoutent Jacqueline Derens, ancienne militante anti-apartheid, raconter sa première rencontre avec Dulcie September : cette dernière était venue à l’UNESCO témoigner du sort des enfants sous l’apartheid, qui mouraient à cause de la malnutrition ou faute de vaccins. Jacqueline était fascinée par la passion avec laquelle Dulcie expliquait les choses. Elle ne se contentait pas d’aligner des chiffres, elle vivait l’horreur de l’apartheid dans sa chair, et ça, pour les militants, c’était irremplaçable


Le sous-titre annonce clairement la nature de l’ouvrage : une enquête de journaliste sur un assassinat dans Paris, d’une militante anti-apartheid. Cette enquête est menée par un journaliste de profession, travaillant à la rédaction de France Inter depuis 1994 en qualité de grand reporter. Il raconte l’enquête qu’il a menée sur ce meurtre, et il explique la raison qui l’a amené à se lancer dans cette entreprise : Pourquoi raconter cette histoire aujourd’hui ? D’abord parce que cet assassinat s’est déroulé sur le sol français, en plein Paris, quelques semaines avant la réélection de François Mitterrand à l’Élysée. Ensuite, parce que cette affaire reste un mystère. L’enquête judiciaire française s’est soldée par un non-lieu en juillet 1992, sans que soient identifiés les coupables. […] L’assassinat de Dulcie September est une histoire qui reste très gênante pour la France : Dulcie dénonçait les relations économiques illégales entre Paris et le régime de l’apartheid, notamment en matière d’armement. Ce soutien des autorités françaises à un régime officiellement raciste est, aujourd’hui, encore, largement méconnu. […] Depuis plus de dix ans, Collombat accumule de la documentation, il épluche les archives et il réalise des interviews filmées avec celles et ceux qui ont connu Dulcie à l’époque. Beaucoup sont morts aujourd’hui. Le temps est venu de raconter cette histoire et de tenter de comprendre pourquoi Dulcie September est devenue une cible.



Ayant conscience de cela, le lecteur s’attend à une narration visuelle adaptée en conséquence. En particulier, elle comporte une forte part de têtes en train de parler : des témoins d’origine très diverse, racontant ce qu’ils ont vécu, parfois au temps présent, parfois comme souvenirs du passé. L’artiste doit reproduire l’apparence de nombreuses personnes politiques et autres. Il a dû produire un grand nombre de pages, ce qui a dû s’accompagner d’une cadence assez élevée. Très rapidement, le lecteur se rend compte que chaque page contient une forte densité d’informations, et que la narration est entièrement soumise à l’enquête. De temps en temps, une page ne peut être composée que des cases avec le buste d’une personne en train de parler, au travers d'un copieux phylactère. Pour autant ce dispositif permet d’incarner chaque propos, de voir qui les tient, et il montre qui parle, en toute transparence. Les deux auteurs font en sorte que le lecteur puisse voir qui parle, et à quel moment de sa vie, c’est-à-dire autant d’éléments d’information et de contexte laissant le lecteur libre d’apprécier les biais potentiels du locuteur. Par exemple Jacqueline Derens évoquant ses souvenirs de Dulcie September, trente ans plus tard. Ou bien Jean-Marie Le Pen en train de s’exprimer en direct au cours de l’émission L’heure de vérité, le 27 janvier 1988, les archives permettant de reproduire la séquence sans risque de déformation du fait des décennies passées. De même, voir Collombat poser des questions rappelle que lui aussi se livre à cette enquête avec un objectif précis, ce qui oriente le champ de ses questions, ce qui peut avoir une incidence sur la réponse de ses interlocuteurs.


Le journaliste réalise une enquête qui explore de nombreuses possibilités, en fonction des réponses des personnes qu’il interroge, avec qui il discute, aussi bien ceux qui ont côtoyé Dulcie September dans sa famille, dans la branche parisienne de l’ANC (African National Congress), aussi bien des policiers qui ont enquêté sur le meurtre, d’autres activistes, des politiciens avec des niveaux de responsabilité variés. L’enquête évoque aussi bien des enjeux politiques que des enjeux économiques à l’échelle d’entreprises internationales, à l’échelle également de plusieurs nations. Cela induit que le dessinateur représente des situations, des environnements, des accessoires très variés. Cela commence avec une rue de Paris, une cage d’escalier avec un ascenseur, pour déboucher dans cette première scène sur un pistolet équipé d’un silencieux et un cadavre ensanglanté. Par la suite, Grégory Mardon montre les discussions assises autour d’une table pour recueillir des témoignages, aussi bien dans une cuisine que dans un salon bourgeois, des colloques et des allocutions officielles, des violences de foule, la ville d’Althone dans la banlieue du Cap, des manifestations de protestation, une cellule de prison, des cartes géographiques pour montrer les frontières, la ville de Genève, de Nice, de Zagora, la place de la Bastille, son opéra et la colonne de Juillet, l’assemblée nationale, les couloirs du métro parisien, des installations de centrale nucléaire, la gare d’Amsterdam, des missiles, d’avions militaires Mirage F1, etc. Il reproduit également la ressemblance de nombreux hommes politiques ou de personnalités comme François Mitterrand, Jacques Chirac, Charles Pasqua, Nelson Mandela, Simone Signoret & Jean-Paul Sartre, Pierre Joxe, et d’autres moins connus. Deux musiciens : Johnny Clegg, Abdullah Ibrahim (Dollar Brand).



Dans un premier temps, le lecteur manque d’assurance quant à la construction de l’ouvrage. Celui-ci s’ouvre avec l’assassinat de sang-froid par un professionnel, permettant d’appréhender la réalité de ce crime, de cette exécution commanditée. Puis les deux auteurs se mettent en scène en train d’écouter Jacqueline Derens chez elle, au temps présent de la réalisation de l’ouvrage. Celle-ci raconte sa première rencontre avec Dulcie September en 1979. Il va ainsi se produire de nombreux va-et-vient temporels entre le temps présent des entretiens et celui des faits relatés, des développements sur la persistance du racisme dans la société française, trois pages consacrées au régime de l’apartheid, la jeunesse et la vie de Dulcie September jusqu’à son arrivée à Pairs, l’emprisonnement de Nelson Mandela en 1964, suite au jugement à Rivonia, prison à perpétuité pour lui et sept autres compagnons de lutte (Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Elias Motsoaledi, Andrex Mlangeni, Ahmed Kathrada, Denis Glodberg). Une page consacrée à l’ANC et à l’établissement de sa direction en exil à Lusaka en Zambie. L’élection de François Mitterrand en 1981. La visite des anciens locaux de l’ANC à Paris au temps présent de l’enquête. Un séjour à Genève en septembre 2011, pour rencontrer Margrit Lienert, ancienne hôtesse de l’air, engagée par la suite dans le mouvement anti-apartheid suisse (branche romande) au début des années 1970. Etc. Progressivement, la ligne conductrice de l’enquête apparaît : des recherches pour chaque possibilité à envisager, des recherches de témoignages, des explications concises sur les différents acteurs, des membres de l’ANC, des politiciens, des militaires, des patrons d’entreprise, etc. Il s’agit d’une véritable enquête menée avec rigueur, confrontée au fait que certains témoins sont décédés depuis, que certains ne sont pas forcément fiables, et que les enjeux se révèlent énormes, à la fois sur le plan économique et le plan politique. Il est question des services secrets de plusieurs nations, de mercenaires aux agissements discutables (l’ombre de Bob Denard, 1929-2007, se faisant sentir), et de secrets d’état. En fonction des témoignages, le lecteur voit bien quand les auteurs se heurtent à des murs, et à d’autres moments il est même surpris qu’ils puissent en apprendre autant.


Une enquête d’un journaliste professionnel, sur un assassinat commis à Paris, contre une militante anti-apartheid, et jamais élucidé. Une mise en images réalisée par un bédéiste professionnel, adaptant son approche à la nature de l’ouvrage, réalisant un travail impressionnant pour montrer les différentes personnes, soit racontant leurs souvenirs, soit lors de reconstitution du passé, participant à la rigueur de la présentation, et à son honnêteté intellectuelle. Le lecteur explore ainsi les nombreuses ramifications de ce meurtre commandité, suivant chaque possibilité, pour voir progressivement se dessiner la plus probable, étayée par de nombreux faits. Édifiant. Benoît Collombat a réalisé le scénario d’autres bandes dessinées, en particulier Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République (2015) avec Étienne Davodeau, Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) avec Damien Cuvillier.