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mercredi 25 mars 2026

Hypersurveillance - Enquête sur les nouveaux outils de contrôle

Les grandes sociétés de la tech deviennent des kleptocraties numériques.


Ce tome contient un reportage complet, qui ne nécessite pas de connaissance préalable. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Julie Scheibling pour le scénario, et par Rémi Torregrossa pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-six pages de bande dessinée. Il se termine avec une postface de quatre pages reprenant les affiches de l’organisation non gouvernementale Amnesty International sur le thème, illustrant un texte de cette organisation sur la surveillance, ainsi que deux pages listant les sources utilisées.


Julie et son compagnon sont attablés pour le dîner quand le téléphone de la journaliste sonne. Elle refuse l’appel et repose le portable, et son compagnon le retourne pour que l’écran ne soit plus visible. Ils reprennent leur conversation et elle déclare qu’il faut qu’ils trouvent la destination que personne ne connaît et qu’on garde secrète. Taquin il demande : avec soleil, plage et sans touriste, au mois d’août ? Elle reconnaît que certes ils n’ont pas les critères de voyage les plus originaux qui soient, mais elle lui promet de trouver une petite île déserte inconnue au bataillon. Plus tard, ils vont se coucher : se mettant au lit, ils consultent une dernière fois leur téléphone respectif et leurs notifications, monsieur devant enlever ses lunettes pour que la reconnaissance faciale fonctionne. En consultant chacun leur smartphone, ils découvrent qu’à peine connectés sur Facebook, le réseau social leur suggère un article de nature très proche pour réserver un voyage sur une ile paradisiaque.



Le lendemain, à la réunion de rédaction du journal, Julie propose son sujet : faire une enquête sur la surveillance ordinaire. Le rédacteur-en-chef valide ce sujet à 100%, la chaîne les suivra là-dessus, c’est certain. Il pense même qu’il faut en faire une série documentaire. Julie ajoute qu’on pourrait faire un premier épisode d’enquête qui parle à tout le monde et répond à une question simple : Nos smartphones nous écoutent-ils ? Le rédacteur-en-chef acquiesce : complètement, et il faut mettre ça en perspective avec d’autres affaires. Il lui demande de l’accompagner dans son bureau car il a des contacts à lui donner. Chapitre un : Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles. Julie et un caméraman se sont déplacés et sont reçus dans le bureau d’un ingénieur en intelligence artificielle, pour commencer leur enquête, et avoir une explication technique face à la paranoïa qui se généralise sur ce sujet. Première question : Comment savoir si nos smartphones nous écoutent ? L‘ingénieur propose à Julie de lui confier son portable : ils vont le poser entre eux et discuter en même temps, il va capter avec son ordinateur tout le trafic du portable pour mesurer son activité. Elle souhaite savoir si comme ça, ils vont voir si le micro s’active. Il lui demande s’il y a un sujet sur lequel elle s’est sentie écoutée récemment. Elle répond : Pas qu’un ! L’autre jour avec son conjoint, ils cherchaient des destinations de vacances paradisiaques et suite à une conversation, ils ont tous les deux reçu des pubs similaires sur des îles grecques.


Le titre et le sous-titre annoncent explicitement la nature de l’ouvrage : une enquête journalistique sur les nouveaux outils de surveillance, dont les téléphones portables. Le texte de la quatrième de couverture précise : En partenariat avec Amnesty International, à partir des investigations existantes sur le sujet et d’entretiens avec des acteurs et victimes de la surveillance (CNIL, ingénieurs du numérique, cibles de Pegasus lanceurs d’alerte, start-up, journalistes, magistrats), cet ouvrage met en lumière les liens entre états et entreprises au détriment des droits humains. Le lecteur sait à peu près à quoi s’attendre : une journaliste qui se met en scène au travers d’un avatar, et des entretiens assurant la majeure partie du récit. De fait, passé l’introduction mettant en scène le couple, la bande dessinée se révèle être une suite d’interviews et de reportages, ces derniers en préparation et en cours de montage. L’autrice utilise également des dialogues entre elle et son collègue, ainsi que des images d’archives. Le dessinateur met en scène l’avatar de Julie dans des dessins réalistes et descriptifs, sans aller jusqu’au photoréalisme avec un haut niveau de détails et une solide capacité à reproduire la ressemblance avec les personnes connues. Il utilise des cases rectangulaires, disposées en bande, sans bordure, avec une utilisation thématique des couleurs, c’est-à-dire une palette différente selon les séquences.



Ce reportage est construit en six chapitres, plus la scène introductive et la scène de conclusion. Les titres en sont : 1 Nos smartphones, ces aspirateurs à données personnelles, 2 Cambridge Anaytica, l’utilisation sans consentement de données personnelles à des fins mercantiles et politiques, 3 De la surveillance de masse à la surveillance ciblée, 4 Le business de la surveillance au détriment des droits humains, le cas de Hébron, 5 Des concitoyens sous-informés et sur-surveillés, 6 L’heure tardive des réglementations. La journaliste interviewe des spécialistes avec des profils différents : un ingénieur en intelligence artificielle, un Data Analyst lanceur d’alerte ayant travaillé pour Global Technical Services (un sous-traitant d’Apple), Dominique Simonot (ex-journaliste au Canard Enchaîné), Amin (avocat des droits humains et résident de Hébron), des manifestants contre la vidéosurveillance dans l’espace public à Reims, un exposant du salon Vivatech (un représentant de XXII commercialisant un logiciel exploitant les images de vidéosurveillance). Au fil de ces interviews, ou entre deux interviews, le lecteur peut découvrir ou retrouver des affaires pour certaines très médiatisées : l’utilisation d’enregistrement clandestin Siri par Apple, le scandale Cambridge Analytica et les déclarations de Brittany Kaiser, l’affaire du logiciel espion Pegasus de la société israélienne NSO Group, et Predator un des produits concurrents, etc. Ces affaires emmenant aussi bien en Israël qu’en Chine ou dans plusieurs pays d’Afrique.


Alors qu’il s’est préparé à des petites cases avec de gros pavés de texte, et un enfilement de têtes en train de parler, le lecteur découvre une belle diversité visuelle. Outre la personnalisation de la narration avec l’avatar de la scénariste, les auteurs utilisent un processus qui rend très vivant l’exposé : montrer la journaliste en train de préparer et de réaliser son reportage. Ainsi, l’histoire devient un récit animé, sans rien perdre de sa rigueur ou de son ambition. Le lecteur peut voir la journaliste interagir avec les interviewés, les relancer avec des questions, des images d’archives pouvant être intégrées à leur échange. L’artiste représente les personnages avec un jeu d’acteur de type naturaliste, sans dramatisation cinématographique ou théâtrale. Les entretiens en présentiel chacun de part et d’autre d’un bureau ou d’une table basse, une déambulation dans un salon de la tech, avec le caméraman effectuant son travail, ou encore une discussion avec le collègue qui assure le montage et la recherche des archives vidéo. Ou les entretiens en distanciel, la bande dessinée permettant de mettre en scène chaque participant chez lui, sans se limiter à une succession d’écran. Il en va de même pour les images reprises dans les médias : des unes de journaux, des auditions télévisées, des reconstitutions…



Bien vite, le lecteur prend conscience que la mise en images met également à profit d’autres possibilités de la bande dessinée, au-delà de l’effet de juxtaposition. Ainsi le dessinateur peut matérialiser des éléments qui relèvent d’un autre sens que la vue, par exemples les enregistrements sonores illégaux effectués par Siri sous forme d’ondes acoustiques. Il utilise également la possibilité d’intégrer des représentations conceptuelles telles que le graphe faisant apparaître les liens statistiques établis d’après les données personnelles d’un individu, comme la scolarité, la profession, la vie sentimentale, l’âge, les hobbies, le temps d’écran ou encore la localisation de son lieu de vie. Les auteurs passent également en mode cartographique, métaphorique, dans le monde des icônes. Par exemple, dans les deux pages en vis-à-vis quatorze et quinze, se trouvent représentés les déplacements de Julie sur une carte, un cadenas métaphorique symbole de la protection des données, un personnage qui vient de la troisième bande (celle la plus en bas de la page) pour accéder à la bande du milieu à l’aide d’une échelle et enlever ledit cadenas, avec lequel il s’enfuit dans la dernière case de la page quinze. Le jeu sur les pommes, et sur les autres logos de marque est plus simple, et tout aussi efficace. Le rapprochement visuel entre le bleu de l’icône micro du portable et le bleu du passeport de la République de Chine indique immédiatement comment va être utilisée la captation des données (l’enregistrement de la voix des Ouïghours pour obtenir un passeport), l’âne du parti démocrate et l’éléphant du parti républicain, ou encore cette très belle allégorie dans laquelle un tigre s’en prend à un cheval ailé (le logiciel Predator prenant des parts de marché au logiciel Pegasus), etc.


Le lecteur ressent que les dialogues et les expositions se trouvent complétés par les informations visuelles. Avec preuves vérifiables à l’appui, les auteurs abordent plusieurs aspects de ce phénomène qu’ils qualifient d’hypersurveillance, et qui repose sur entreprises se comportant comme des kleptocraties numériques. Il voit des états à l’œuvre, utilisant des prestataires de service mettant à profit ces données pour différents types de surveillance, de contrôles, de discrimination, de coercition. Il poursuit sa lecture avec le dossier d’Amnesty International qui explicite plus avant la problématique : La surveillance en ligne des États et des entreprises porte atteinte à de nombreux droits fondamentaux et en premier lieu au droit à la vie privée. Souvent considéré comme secondaire, le droit à la vie privée se sacrificie sur l’autel de la sécurité nationale brandie par les gouvernements, ou cède face aux conditions générales d’utilisation des géants technologiques. Tout du long de l’ouvrage, le lecteur a bien conscience des valeurs implicites des auteurs et de l’organisation Amnesty International, et il peut se faire une idée des valeurs des entreprises qui développent ces outils de surveillance, et des États qui les utilisent.


Ce n’est pas un secret : chaque utilisateur sait qu’en consentant aux conditions générales d’utilisation, il donne en pâture beaucoup d’éléments de sa vie privée aux entreprises numériques correspondantes : Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit. C’est autre chose de le clairement décortiqué et documenté, avec un exposé facile d’accès et une narration visuelle variée et claire. Édifiant.



mercredi 13 mars 2024

Dulcie: Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid

Avec le discret, on est peinard !


Ce tome contient une enquête journalistique sur la mort de Dulcie September, abattu à Paris le 29 mars 1988. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Benoît Collombat, journaliste, et Grégory Mardon, bédéiste. Il compte deux-cent quatre-vingt-dix-huit pages de bandes dessinées, en noir et blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec deux pages de notes et crédits, un paragraphe de remerciements, et une page listant les autres ouvrages de ces auteurs.


Paris 10e arrondissement, rue des petites Écuries, le 29 mars 1988, Dulcie September marche dans la rue, en se retournant une fois ou deux pour voir s’il y a quelqu’un derrière elle. Elle atteint le numéro trente-huit de la rue et pénètre par la porte d’entrée dans un porche. En passant devant loge, elle prend le courrier que lui remet la gardienne. Elle pénètre dans l’immeuble par l’accès au fond de la cour, ouvre la porte de l’ascenseur et appuie sur le bouton du quatrième étage. Elle sort de la cabine à 09h47. Elle prend les clés dans sa poche pour ouvrir la porte des locaux parisiens de l’ANC (Congrès National Africain) et commence à tourner la clé. Dans son dos, un homme fait feu à cinq reprises, un autre se tenant derrière lui. Ils descendent par l’escalier, alors que la femme gît morte, étendue sur le sol dans une flaque de sang. Ils croisent un homme qui entre dans l’immeuble et qui monte dans l’escalier après les avoir laissé sortir.



Extraits du rapport d’enquête de la brigade criminelle – Le cadavre repose en position dorsale, en diagonale d’un axe imaginaire situé entre la porte d’ascenseur et la photocopieuse posée au sol. La face, maculée de sang, est tournée vers le plafond. La tête se situe à 60 cm de la porte d’ascenseur et 108 cm du mur de gauche, en sortant de ce dernier. Les paumes de mains sont tournées vers le plafond, les doigts repliés sur les paumes. La main gauche se situe à 60 cm du mur de gauche et à 34 cm de la porte d’ascenseur. Les jambes sont pliées et écartées, la distance entre les deux genoux est de 80 cm. À droite de la tête de la victime, un important écoulement sanguin imprègne le tapis et la moquette, ainsi que la chevelure au niveau postérieur du crâne. Au total, six coups de feu ont été tirés par un pistolet petit calibre 22 LR, cinq balles ont atteint Dulcie September à courte distance, précise le rapport d’enquête. Six douilles cuivrées longues de 15 mm sont retrouvées sur place. Dans le salon d’un appartement, les auteurs écoutent Jacqueline Derens, ancienne militante anti-apartheid, raconter sa première rencontre avec Dulcie September : cette dernière était venue à l’UNESCO témoigner du sort des enfants sous l’apartheid, qui mouraient à cause de la malnutrition ou faute de vaccins. Jacqueline était fascinée par la passion avec laquelle Dulcie expliquait les choses. Elle ne se contentait pas d’aligner des chiffres, elle vivait l’horreur de l’apartheid dans sa chair, et ça, pour les militants, c’était irremplaçable


Le sous-titre annonce clairement la nature de l’ouvrage : une enquête de journaliste sur un assassinat dans Paris, d’une militante anti-apartheid. Cette enquête est menée par un journaliste de profession, travaillant à la rédaction de France Inter depuis 1994 en qualité de grand reporter. Il raconte l’enquête qu’il a menée sur ce meurtre, et il explique la raison qui l’a amené à se lancer dans cette entreprise : Pourquoi raconter cette histoire aujourd’hui ? D’abord parce que cet assassinat s’est déroulé sur le sol français, en plein Paris, quelques semaines avant la réélection de François Mitterrand à l’Élysée. Ensuite, parce que cette affaire reste un mystère. L’enquête judiciaire française s’est soldée par un non-lieu en juillet 1992, sans que soient identifiés les coupables. […] L’assassinat de Dulcie September est une histoire qui reste très gênante pour la France : Dulcie dénonçait les relations économiques illégales entre Paris et le régime de l’apartheid, notamment en matière d’armement. Ce soutien des autorités françaises à un régime officiellement raciste est, aujourd’hui, encore, largement méconnu. […] Depuis plus de dix ans, Collombat accumule de la documentation, il épluche les archives et il réalise des interviews filmées avec celles et ceux qui ont connu Dulcie à l’époque. Beaucoup sont morts aujourd’hui. Le temps est venu de raconter cette histoire et de tenter de comprendre pourquoi Dulcie September est devenue une cible.



Ayant conscience de cela, le lecteur s’attend à une narration visuelle adaptée en conséquence. En particulier, elle comporte une forte part de têtes en train de parler : des témoins d’origine très diverse, racontant ce qu’ils ont vécu, parfois au temps présent, parfois comme souvenirs du passé. L’artiste doit reproduire l’apparence de nombreuses personnes politiques et autres. Il a dû produire un grand nombre de pages, ce qui a dû s’accompagner d’une cadence assez élevée. Très rapidement, le lecteur se rend compte que chaque page contient une forte densité d’informations, et que la narration est entièrement soumise à l’enquête. De temps en temps, une page ne peut être composée que des cases avec le buste d’une personne en train de parler, au travers d'un copieux phylactère. Pour autant ce dispositif permet d’incarner chaque propos, de voir qui les tient, et il montre qui parle, en toute transparence. Les deux auteurs font en sorte que le lecteur puisse voir qui parle, et à quel moment de sa vie, c’est-à-dire autant d’éléments d’information et de contexte laissant le lecteur libre d’apprécier les biais potentiels du locuteur. Par exemple Jacqueline Derens évoquant ses souvenirs de Dulcie September, trente ans plus tard. Ou bien Jean-Marie Le Pen en train de s’exprimer en direct au cours de l’émission L’heure de vérité, le 27 janvier 1988, les archives permettant de reproduire la séquence sans risque de déformation du fait des décennies passées. De même, voir Collombat poser des questions rappelle que lui aussi se livre à cette enquête avec un objectif précis, ce qui oriente le champ de ses questions, ce qui peut avoir une incidence sur la réponse de ses interlocuteurs.


Le journaliste réalise une enquête qui explore de nombreuses possibilités, en fonction des réponses des personnes qu’il interroge, avec qui il discute, aussi bien ceux qui ont côtoyé Dulcie September dans sa famille, dans la branche parisienne de l’ANC (African National Congress), aussi bien des policiers qui ont enquêté sur le meurtre, d’autres activistes, des politiciens avec des niveaux de responsabilité variés. L’enquête évoque aussi bien des enjeux politiques que des enjeux économiques à l’échelle d’entreprises internationales, à l’échelle également de plusieurs nations. Cela induit que le dessinateur représente des situations, des environnements, des accessoires très variés. Cela commence avec une rue de Paris, une cage d’escalier avec un ascenseur, pour déboucher dans cette première scène sur un pistolet équipé d’un silencieux et un cadavre ensanglanté. Par la suite, Grégory Mardon montre les discussions assises autour d’une table pour recueillir des témoignages, aussi bien dans une cuisine que dans un salon bourgeois, des colloques et des allocutions officielles, des violences de foule, la ville d’Althone dans la banlieue du Cap, des manifestations de protestation, une cellule de prison, des cartes géographiques pour montrer les frontières, la ville de Genève, de Nice, de Zagora, la place de la Bastille, son opéra et la colonne de Juillet, l’assemblée nationale, les couloirs du métro parisien, des installations de centrale nucléaire, la gare d’Amsterdam, des missiles, d’avions militaires Mirage F1, etc. Il reproduit également la ressemblance de nombreux hommes politiques ou de personnalités comme François Mitterrand, Jacques Chirac, Charles Pasqua, Nelson Mandela, Simone Signoret & Jean-Paul Sartre, Pierre Joxe, et d’autres moins connus. Deux musiciens : Johnny Clegg, Abdullah Ibrahim (Dollar Brand).



Dans un premier temps, le lecteur manque d’assurance quant à la construction de l’ouvrage. Celui-ci s’ouvre avec l’assassinat de sang-froid par un professionnel, permettant d’appréhender la réalité de ce crime, de cette exécution commanditée. Puis les deux auteurs se mettent en scène en train d’écouter Jacqueline Derens chez elle, au temps présent de la réalisation de l’ouvrage. Celle-ci raconte sa première rencontre avec Dulcie September en 1979. Il va ainsi se produire de nombreux va-et-vient temporels entre le temps présent des entretiens et celui des faits relatés, des développements sur la persistance du racisme dans la société française, trois pages consacrées au régime de l’apartheid, la jeunesse et la vie de Dulcie September jusqu’à son arrivée à Pairs, l’emprisonnement de Nelson Mandela en 1964, suite au jugement à Rivonia, prison à perpétuité pour lui et sept autres compagnons de lutte (Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Elias Motsoaledi, Andrex Mlangeni, Ahmed Kathrada, Denis Glodberg). Une page consacrée à l’ANC et à l’établissement de sa direction en exil à Lusaka en Zambie. L’élection de François Mitterrand en 1981. La visite des anciens locaux de l’ANC à Paris au temps présent de l’enquête. Un séjour à Genève en septembre 2011, pour rencontrer Margrit Lienert, ancienne hôtesse de l’air, engagée par la suite dans le mouvement anti-apartheid suisse (branche romande) au début des années 1970. Etc. Progressivement, la ligne conductrice de l’enquête apparaît : des recherches pour chaque possibilité à envisager, des recherches de témoignages, des explications concises sur les différents acteurs, des membres de l’ANC, des politiciens, des militaires, des patrons d’entreprise, etc. Il s’agit d’une véritable enquête menée avec rigueur, confrontée au fait que certains témoins sont décédés depuis, que certains ne sont pas forcément fiables, et que les enjeux se révèlent énormes, à la fois sur le plan économique et le plan politique. Il est question des services secrets de plusieurs nations, de mercenaires aux agissements discutables (l’ombre de Bob Denard, 1929-2007, se faisant sentir), et de secrets d’état. En fonction des témoignages, le lecteur voit bien quand les auteurs se heurtent à des murs, et à d’autres moments il est même surpris qu’ils puissent en apprendre autant.


Une enquête d’un journaliste professionnel, sur un assassinat commis à Paris, contre une militante anti-apartheid, et jamais élucidé. Une mise en images réalisée par un bédéiste professionnel, adaptant son approche à la nature de l’ouvrage, réalisant un travail impressionnant pour montrer les différentes personnes, soit racontant leurs souvenirs, soit lors de reconstitution du passé, participant à la rigueur de la présentation, et à son honnêteté intellectuelle. Le lecteur explore ainsi les nombreuses ramifications de ce meurtre commandité, suivant chaque possibilité, pour voir progressivement se dessiner la plus probable, étayée par de nombreux faits. Édifiant. Benoît Collombat a réalisé le scénario d’autres bandes dessinées, en particulier Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République (2015) avec Étienne Davodeau, Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) avec Damien Cuvillier.