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jeudi 2 octobre 2025

American Parano T03 Manhattan trauma

Mais pour ça, il ne doit pas se faire descendre comme son frère.


Ce tome fait suite à American Parano 2 Black house (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour comprendre l’intrigue, et qui permet cependant de mieux saisir la situation personnelle de l’héroïne. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario, et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée.


Cinq juin 1960 vers vingt heures, à Battery Park, New York City, le sénateur Bob Cavendish est en train de prononcer un discours en plein air. Il s’adresse à la foule : Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? Eh bien, on va redoubler d’efforts pour que la promesse d’avenir que j’incarne aboutisse à des réalités concrètes. La prochaine étape, c’est la primaire de l’Illinois. Elle est à notre portée. Ça ne sera pas facile, mais grâce à vous, grâce à Dieu, j’ai la force de me battre. Me battre contre cette guerre absurde au Vietnam, me battre contre la pauvreté, pour la jeunesse. Pour un développement économique mieux partagé et une amélioration des droits civiques pour tous. Et laissez-moi vous dire que nous ne laisserons pas les démons de la division saboter cet espoir extraordinaire qui est en marche. Et je…



Un coup de feu retentit, une balle lui traverse le crâne, sous les yeux du lieutenant Kimberly Tyler, qui se tient à ses côtés, chargée de sa protection. La foule se disperse dans un mouvement de panique, une jeune fille pleure agenouillée sur le sol, abandonnée au milieu des panneaux jetés par terre. Deux hommes en noir prennent Tyler, chacun par un bras et la font monter dans une limousine noire. La radio interrompt son programme et annonce déjà qu’une fusillade a eu lieu dans le Lower Manhattan, que le sénateur Bob Cavendish serait grièvement blessé. Tyler regarde ses mains dont elle n’arrive pas à arrêter le tremblement : des gouttes de sang du sénateur commencent à sécher sur le dessus. Le journaliste continue : il est 20h45 et d’après le reporter sur place, le sénateur Cavendish vient de succomber à ses blessures lors de son transfert au Mount Sinai Hospital. La limousine est entrée dans la zone de chantier du World Trade Center : Tyler est emmenée par les deux agents dans une cabane de chantier. Elle est assise sur une chaise devant une petite table et ils lui demandent de tout raconter, depuis le début, ils ont toute la nuit. À sa question, ils se présentent : agents spéciaux Auerbach et Carney, du Bureau Fédéral. Le premier repose sa question : qu’est-ce une policière de San Francisco fabrique à New York depuis dix jours ? Quatorze jours avant, soit le vingt-deux mai 1968, Kimberly Tyler arrive à Harlem : on lui avait donné rendez-vous vers la station 125th Street. Elle n’est pas de New York, elle ne savait pas que c’était à Harlem, ça l’a surprise. Elle s’arrête à un vendeur ambulant de hot-dog et en achète un, en demandant si c’est bien par ici la permanence du sénateur Cavendish. Le vendeur lui indique la direction. Elle pénètre dans le bureau de la permanence, entend les secrétaires appeler et répondre au téléphone, observe l’effervescence. Deux individus à la mine sévère et au costume sombre sortent d’un bureau, le petit monsieur se présente à Tyler : Tom Persons, directeur de campagne du sénateur Cavendish.


Kimberly Tyler quitte San Francisco et le culte satanique d’Anton Szandor LaVey (1930-1997, fondateur de l'Église de Satan et auteur de l'ouvrage La Bible satanique), pour se retrouver à Manhattan, aux côtés d’un sénateur dont le frère était président des États-Unis et a été assassiné à Dallas en 1963. En outre le sénateur Bob Cavendish est assassiné à son tour en 1968. Coïncidences ? Alors, il y a des différences, et un parallèle incontestable avec Robert Francis Kennedy (1925-1968, dit Bob) : sénateur de l’État de New York, de janvier 1965 à juin 1968. Avec John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), trente-cinquième président des États-Unis, abattu à Dallas, le vingt-deux novembre 1965. D’ailleurs, le scénariste reprend la séquence dans la voiture décapotable à Dallas, et l’épouse du président se prénomme Jackie, comme Jacqueline Kennedy-Onassis (1929-1994). L’auteur a choisi le nom de famille de Cavendish, qui est également celui marital de Kathleen Kennedy Cavendish (1920-1948). L’enquête du lieutenant Tyler l’amène à interroger plus membres de la famille Cavendish, et le terme de Clan est employé, comme ce fut le cas pour le clan Kennedy.



Les auteurs ont donc choisi de s’inspirer du meurtre de Robert Kennedy, en changeant les noms ce qui leur permet de créer une œuvre de fiction, une libre interprétation, qui place leur héroïne au centre du récit, sans qu’elle ne soit phagocytée par le Clan. En arrière-plan, les auteurs effectuent également une reconstitution historique documentée et soignée. Il y a la possibilité d’accéder à une playlist bande son, dont sont mentionnés dans l’album : Yummy Girl de Iowa Railroad, White light / White Heat du Velvet Underground, Think d’Aretha Franklin. Il est également fait mention du pianiste Vladimir Horowitz et d’Etta James. Le lecteur observe en passant d’autres références culturelles de l’époque comme celle au film 2001, l’odyssée de l’espace (septembre 1968), réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999) ainsi que sa bande son écoutée à partir d’une K7 dans le lecteur de la voiture, la construction des deux tours du World Trade Center qui a commencé en 1966 et s’est achevée en 1973, ayant été inauguré la même année. La police réalise une descente dans une boîte gay, prête à maltraiter les clients, une pratique régulière de l’époque. Le lecteur reconnaît plusieurs lieux comme l’hôpital de Mount Sinaï, le quartier de Harlem, le parc d’attraction de Coney Island, ou encore l’intérieur du musée Solomon-R.-Guggenheim, conçu par l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959). Il se rend compte que la tête du président qui apparaît à la télévision en page neuf lui dit quelque chose. Il apprécie l’ironie de sa déclaration : Pourquoi feriez-vous confiance à un menteur ?, ce qui confirme qu’il s’agit bien de Richard Nixon (1913-1994). La référence à Andy Warsaw / Andy Warhol (1928-1987) est transparente, ainsi que l’annonce de la tentative d’assassinat le trois juin 1963, par Valerie Solanas (1936-1988).


Le lecteur éprouve un grand plaisir à retrouver les dessins si caractéristiques : une forme de lisibilité immédiate des personnes, des arrière-plans tout aussi rapidement assimilables, une palette de couleurs très personnelle. Que ce soit pour la couverture ou dans les pages intérieures, l’artiste opte pour mise en couleurs à partir de teintes donnant une apparence artificielle : une teinte entre le rosâtre et la maronnasse ou des aplats de noir parfois copieux. Dans ce tome, les nuances de bleu jouent un rôle important que ce soit pour évoquer le ciel sans nuage, le bleu très formel du costume du sénateur Cavendish, avec un rappel dans celui de son directeur de campagne Tom Persons, ou encore dans la séquence de souvenirs consacrée à la vie de Mary Jane Cavendish. Cela produit un effet similaire à une diffusion généralisée de l’ambiance officielle du sénateur en représentation, comme si rien ne pouvait rester intouché par cet objectif qui occupe toutes les pensées sciemment ou non, auquel de nombreuses personnes consacrent leur énergie, toute leur vie même, celle des autres se trouvant entraînée dans ce maëlstrom.



En tant que coloriste, l’artiste apporte quelques ombrages discrets dans ses dessins, par une nuance un peu plus foncée. En tant que dessinateur, il intègre quelques petits traits dans les surfaces détourées, pour ajouter des plis aux vêtements, des ondulations dans les cheveux. Pour le reste, il s’en tient aux codes de la ligne claire, ce qui produit un effet un peu déstabilisant au départ, en simplifiant les visages et les morphologies, pouvant faire penser à des aventures tout public, à une héroïne très jeune. Pour autant, les dessins présentent une forte densité d’informations visuelles, et le ressenti des actions ressort plutôt du domaine adulte que de celui de l’adolescence, encore moins de l’enfance. Le visage un peu figé et les yeux un peu grands de l’héroïne font plus penser à une personne parlant peu, qu’à un individu trop jeune pour savoir quoi penser. Ce parti pris graphique fait ressortir avec force la bizarrerie du quotidien, dans ce qu’il a d’ordinaire, comme dans ce qu’il a d’extraordinaire. Le parc d’attraction de Coney Island devient inquiétant tellement son artificialité ressort. Le sort du docteur Jackson Woods pendu par les pieds devient grotesque et angoissant, plutôt que simplement sordide et cruel. L’insupportable First Deputy Commissioner devient inquiétant par sa masse et son opposition à la fois passive et agressive.


À nouveau le scénariste a écrit un vrai polar : une enquête policière qui met en lumière des facettes de la société dans laquelle elle se déroule. Malgré l’impression d’inexpressivité du personnage principal, le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour elle et qu’il éprouve une réelle sympathie. À sa manière très personnelle, elle avance dans son enquête, sans coup d’éclat, sans éclair de génie, sans intuition foudroyante, simplement en prenant une question après l’autre, en allant voir les uns et les autres, bref un roman policier des plus pragmatiques, et en allant au fond des choses, en voulant voir la réalité, la toucher du doigt, aussi désagréable puisse-t-elle être. Sous une apparence parfois presque mutique qui exprime sa capacité d’écoute, elle ne s’en laisse pas conter, et elle exprime sa volonté, ses demandes calmement et fermement. Elle sait que le fait d’être une femme la confronte à la misogynie ordinaire, ses collègues masculins ne pensant pas à mal, voire la fait apparaître comme insignifiante auprès de certains de ses interlocuteurs. Comme dans le premier cycle, elle rencontre des personnages en marge de la bonne société : par exemple Andy Warhol. Elle constate également que derrière une normalité de façade, le clan des Cavendish / Kennedy recèle son lot de cas psychologiques.


Après Anton Lavey, c’est le tout du clan des Kennedy : facile ? Le lecteur sent bien qu’il est sous le charme de la narration visuelle qu’il retrouve avec un grand plaisir, pour sa facilité de lecture, pour son apparence inoffensive, pour sa richesse d’informations, pour sa capacité à faire apparaître l’étrangeté des individus, l’artificialité des environnements. L’intrigue s’avère facile à suivre, parfois à anticiper, dans sa trame principale, l’assassinat faisant l’objet de la première séquence. Elle sert de révélateur à la société de l’époque, et aux forces à l’œuvre broyant les individus. Un bon polar avec une vraie personnalité.



jeudi 15 mai 2025

Ben Barka: La disparition

L’histoire aurait donc dû s’arrêter là. Seulement voilà…


Ce tome comprend une histoire complète, une enquête sur la disparation de Mehdi Ben Barka (1920-1965), homme politique marocain, et chef de file du mouvement tiers-mondiste. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par David Servenay pour le récit, et par Jacques Raynal pour les dessins. Il comprend cent-quarante-deux pages de bandes dessinées en noir & blanc. Il se termine avec un dossier illustré de douze pages comprenant des chapitres consacrés à Antoine Lopez l’espion qui voyait triple, Le faux scoop de l’Express, Les sécuritocrates marocains à l’abri, Chtouki le chef fantôme du commando, CIA le mutisme des services secrets américains, Ben Barka une enquête impossible ? Enfin vient une liste de référence vidéo et livres, et des remerciements.


Paris, vendredi 29 octobre 1965, 12h15. Mehdi Ben Barka, accompagné par le jeune historien Thami Azzemouri, se rend à son rendez-vous à la brasserie Lipp pour parler du projet de film Basta. À l’intérieur, l’attendent le journaliste Philippe Bernier, le réalisateur Georges Franju et l’éditeur Georges Figon. Alors qu’il approche de la brasserie, il est accosté par deux hommes qui se présentent comme des policiers. Ils s’enquièrent de l’identité de la personne qu’ils ont hélée, puis lui posent quelques questions. Quel est le motif du séjour de Mehdi Ben Barka en France ? Serait-il à Paris dans un but politique ? Enfin ils lui indiquent qu’on leur a demandé de l’emmener auprès de personnalités politiques. Il accepte et les suit sans un regard pour Azzemouri, après avoir vu leur carte professionnelle. Une fois les trois hommes dans la voiture, le trajet commence, c’est la dernière fois que Mehdi Ben Barka est vu vivant.



À partir de là, le récit entre dans le royaume des hypothèses. À ce jour, nul n’a de certitude à propos de ce qui est arrivé à Mehdi Ben Barka. Sauf sur deux choses. Il a bel et bien été tué dans les 48 heures suivant son enlèvement. Son corps a disparu, sans que quiconque ne puisse le retrouver. Ce qui va intéresser les auteurs désormais, c’est l’enquête incroyable qui commence et l’importance de la trace que cette disparition va laisser dans l’histoire. Pour autant, tout ce qui va suivre a fait l’objet de minutieux recoupements auprès des proches de Mehdi Ben Barka, des enquêteurs… et d’un dossier d’instruction qui est à ce jour la plus ancienne enquête criminelle en cours dans les annales de la justice française. À bord de la 403, un silence pesant enveloppe les cinq passagers. Ben Barka se demande vers quel interlocuteur son destin l’emmène. Un rendez-vous est bien prévu pour le lendemain à l’Élysée, mais… Le convoi sort de Paris par l’autoroute du Sud. Discrètement, une DS noire suit la voiture des policiers. Elle finit par la dépasser. Juste après Évry, la voiture quitte l’autoroute pour atteindre sa destination finale. En arrivant au 35 de la Grand-Rue, la 403 franchit le portail d’une grosse ferme. Un homme apparaît. Mehdi Ben Barka l’ignore, mais le propriétaire des lieux est très connu des services de police. Georges Boucheseiche, 52 ans, dit Bonne Bouche, multirécidiviste, ex-collabo de la Carlingue, la Gestapo française.


En fonction de sa culture, le lecteur peut être plus ou moins familier avec cette affaire : son point d’origine, la reprise de l’enquête en 2004, ou le rôle de Mehdi Ben Barka dans l’histoire du Maroc ou en tant que chef de file du mouvement tiers-mondiste et panafricaniste. Il constate rapidement qu’il n’est nul besoin de disposer de connaissances préalables sur l’affaire ou sur le contexte historique pour suivre le récit de l’enquête. De la même manière, un lecteur s’étant déjà intéressé à cette affaire apprécie la manière dont les auteurs relient les faits à des événements et des mouvements d’époque. Il peut aussi avoir eu la curiosité de lire un article encyclopédique sur le sujet, assez touffu, listant chaque intervenant sur, les différentes versions, et les découvertes successives, sans oublier les pièces manquantes, les silences, et même les légendes inventées, plus ou moins crédibles. Le scénariste a conçu une structure aussi sophistiquée qu’accessible. Partir de cette disparition le 29 octobre 1965. Faire intervenir différents acteurs apportant des informations depuis leur point de vue : Bachir Ben Barka le fils de Mehdi ben Barka, Maurice Buttin l’avocat de la famille Ben Barka, Patrick Ramaël juge d’instruction, Joseph Tual grand reporter. Mettre en scène aussi bien des reconstitutions historiques avec les personnes impliquées, que des mises en situation d ce qui est rapporté.



S’il commence par feuilleter cette bande dessinée, le lecteur peut ressentir une impression un peu austère et une forme de minimalisme dans la mise en page et dans les dessins. Dès la première page, il peut constater une approche plus dans l’impression donnée par les éléments visuels, que dans la représentation détaillée. En fonction des séquences, le dessinateur peut consacrer du temps à représenter des éléments plus nombreux : les façades des immeubles parisiens, une carte routière, des tenues vestimentaires, des rues de Rabat, des cafés ou des restaurants parisiens prestigieux, des bâtiments célèbres comme le palais de l’Élysée. Pour certaines zones de ces mêmes images, il peut se contenter de surfaces laissées blanches et vierges, comme la surface des trottoirs ou de la chaussée, certains arrière-plans lorsqu’il s’agit d’une tête ou d’un buste en train de parler, ou encore le fond de la page avec juste un individu en pied qui en occupe un tiers ou moins. Dans le même temps, il utilise les aplats de noir aux formes discrètement irrégulières pour donner du poids à chaque case. Il joue ainsi régulièrement sur le contraste fort entre des zones noires et des zones blanches. Il représente les individus avec un fort degré de simplifications à la fois dans les silhouettes et les visages. Le lecteur n’aurait pas forcément à chaque fois identifié un personnage célèbre s’il n’était pas nommé, jusqu’au général de Gaulle lui-même.


Rapidement, le lecteur remarque que le scénariste laisse beaucoup de place à la narration visuelle. Par exemple les trois premières pages ne comprennent qu’un unique et bref cartouche de texte pour indiquer le lieu, la date et l’heure. Puis vient un dialogue pendant trois pages entre Ben Barka et les deux policiers. Et à nouveau deux pages muettes, à l’exception d’un court cartouche. Dans les deux pages suivantes, le lecteur découvre le dispositif d’une petite case au milieu d’une page autrement vierge avec deux cartouches de texte plus conséquents, sans aller jusqu’à du texte illustré par une miniature. Cette façon de procéder donnerait une impression de narration à l’économie s’il s’agissait d’un récit de type aventure ou roman. En revanche dans ce contexte, cela fonctionne parfaitement pour aérer l’exposé des faits historiques, des événements et des témoignages, pour mettre en valeur des intervenants et des personnes impliquées, pour montrer au lecteur un endroit, une rencontre, et pour créer une distance nécessaire avec les différents individus. Cela rappelle au lecteur qu’il voit de personnes en train de faire de déclaration, des paroles rapportées, ce qui ne permet pas de savoir ce que pense vraiment chacun, ce qui induit une prise de recul sur ces propos.



Le scénariste relève un défi dont le lecteur ne soupçonne pas tout de suite la complexité : exposer, analyser et expliquer une enquête compliquée dans un contexte historique touffu, avec un nombre élevé d’intervenants, et plusieurs versions successives sans perdre personne en route. Il présente progressivement les différents acteurs : Mehdi Ben Barka dès la première page, les dernières personnes à l’avoir vivant, et puis il sait grouper les suivantes en unités logiques qui permettent au lecteur de facilement les situer, des plus connues comme le général Charles de Gaulle (1890-1970) président de la République française, Georges Franju (1912-1987) réalisateur, Marguerite Duras (1914-1996) écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française. Du côté marocain : Hassan II (1929-1999), le général et homme d’état Mohamed Oufkir (1920- 1972), Ahmed Dlimi (1931-1983) officier supérieur puis général des Forces armées royales marocaines, etc. Quelques hommes d’état français comme Edgar Faure (1908-1988) homme d’État français, Roger Frey (1913-1997) homme politique français. Et puis des individus hauts en couleur comme Pierre Loutrel, dit Pierrot le Fou (1916-1946), Georges Boucheseiche (1914-1972) malfaiteur français, Antoine Lopez (1924-2016) inspecteur principal d'Air France à Orly surnommé la Savonnette, Marcel Le Roy – Finville (1920-2009) maître espion, etc. Et pour finir le juge d’instruction Patrick Ramaël et le journaliste Joseph Tual.


Profitant de ces guides attentionnés que sont les auteurs, le lecteur découvre cette histoire d’enlèvement, le rayonnement international des activités de Mehdi Ben Barka, l’improbable implication de policiers, de malfaiteurs et d’espions, le plan soigneusement ourdi sur le long terme, capable de surmonter les imprévus et de tirer profit des occasions. Il se fait la réflexion qu’il n’a pas de raison de douter de ce qu’il lui est exposé, et qu’il peut saisir les différentes dimensions de l’affaire, entre les motivations de la victime et sa vie personnelle, les différents intervenants dont les intérêts finissent par s’aligner pour parvenir à cette disparition. Il partage l’optimisme des auteurs, avec la perspective de déclassification de documents dans les décennies à venir. Il prolonge bien volontiers sa lecture avec le dossier en fin de tome, se rendant compte qu’il ne s’était pas posé de question sur l’absence d’interférence des États-Unis dans cette affaire, alors même qu’ils remplissaient la fonction de police mondiale à l’époque.


Une vieille affaire datant de 1965… avec des répercussions encore bien tangibles aujourd’hui. Une narration visuelle sèche et pouvant apparaître comme minimaliste, devenant particulièrement adaptée et intelligente à la lecture, faite pour faciliter la compréhension et l’assimilation du lecteur, tout en lui donnant le recul nécessaire pour questionner ce qui lui est montré. Une enquête remarquable par sa clarté, ses facettes analytiques et explicatives prenant en compte de nombreuses dimensions tant personnelles que de politique internationale dans un monde entre décolonisation et prise d’autonomie. Édifiant et passionnant.



mardi 27 août 2024

La peau de l'ours T02

La vie est belle. Mais le sait-elle ? Le sait-elle vraiment ?


Ce tome fait suite à La Peau de l'ours - Tome 1 (2012) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Oriol (Oriol Hernàndez Sànchez) pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Un soir, dans le cinéma d’une ville d’Italie, le projecteur fonctionne illuminant l’écran tout de blanc. Dans la salle, un seul spectateur : Andrea Montale. Il attend et il écoute sa petite voix intérieure qui lui dit : Il viendra. Seul. Par-derrière, comme toujours. Un sourire gourmand aux lèvres. Il viendra. Posera ses yeux sur la nuque. Le dos. Pas un mot. Au mieux un soupir. Une histoire faite de silence qui, bientôt, retournera au silence. Une balle. On n’a encore rien inventé de mieux pour dire adieu aux secrets qui nous tourmentent. Mais l’oubli est un privilège accordé aux seuls vivants. Les morts, eux, se souviennent. C’est même le pire de leurs tourments. Un coup de feu retentit mettant un terme à ses pensées. Quelques années plutôt dans une région naturelle de l’Italie, un homme dit le fond de sa pensée, à Montale le père d’Andrea. Il explique qu’il a grandi du côté de Biccari, et c’est là que son grand-père lui a appris une règle fondamentale. Il l’énonce : il ne faut jamais s’aviser de faire son fromage avec le lait du voisin, jamais ! il faut rester bien peinard sur son bout de pâture, avec ses chèvres et ce qui leur sort des pis. Sinon la montagne ne sera pas assez grande pour se cacher, et l’écho sera trop content de répéter le claquement sec de la détonation qui le butera. À ses pieds, Montale, gît mort, assassiné par balle.



Le tueur continue : Montale pourrait le remercier, car grâce à lui, le défunt ne verra pas sa femme lui servir de chèvre. Puis il s’approche de la mère et lui propose un marché : soit une relation sexuelle avec elle, soit avec son fils Andrea qui assiste figé à la scène. Elle accepte de se faire violer pour préserver son fils, et l’autre homme de main oblige Andrea à regarder l’agression de sa mère. Avec le recul, en son for intérieur, il se dit que l’enfance était son élément naturel, il n’était pas fait pour devenir adulte, d’ailleurs le deviendrait-il jamais un jour ? Il repense au trajet en Alpha Romeo pour aller piqueniquer du côté de Spiagge, au sourire de sa mère. Il se souvient d’avoir pensé à cet instant : La vie est belle, mais le sait-elle ? Le sait-elle vraiment ? Une fois les deux agresseurs partis, la mère se relève, et elle s’approche de son fils à qui elle décoche une gifle. Puis elle se dirige vers le bord de la falaise, et se suicide en se jetant dans le vide, sous les yeux de son fils. Son chapeau est emporté par le vent qui le dépose à côté de celui de son père, à proximité de la nappe du pique-nique. Un peu plus tard, les deux agresseurs sont de retour avec le parrain surnommé Orso, tout habillé de blanc, qu’ils sont allés réveiller pendant sa sieste. L’un explique que la situation leur a quelque peu échappé des mains. Orso ironise : encore heureux qu’elle ne leur ait pas complètement échappé des mains, sinon tout Lecce y passait.


S’il a lu le premier tome, le lecteur retrouve des caractéristiques similaires, à commencer par un ton de narration évoquant celui du polar ou du roman noir, marqué par une forme de fatalité, de désenchantement et d’ironie amère. Il rapproche également le costume blanc de Vittorio Damniani (surnommé Orso) au costume blanc de Don Pomodoro dans l’histoire précédente, le mot Ours (même si précédemment il s’agissait de l’animal), l’histoire d’amour cachée du père, un parrain dans le crime organisé dans les deux récits, l’exécution d’un être cher sous les yeux d’un jeune adolescent qui va être pris en tutelle par le parrain jusqu’à être adopté dans sa famille, et bien sûr la vengeance. Il apprécie de retrouver également la palette de couleurs si personnelle de l’artiste. L’histoire se déroule dans la campagne italienne et dans une petite ville : la séquence de l’agression présente des teintes chaudes et lumineuses, en décalage total : le beau bleu du ciel, le rouge chaud de la nappe, et les ombres de feuilles des arbres se projetant dessus. L’arrivée à la demeure familiale des Damiani met en valeur le blanc des fleurs dans les haies bordant l’escalier aux longues marches, le violet de la plante grimpante recouvrant une façade. Les séquences de plage sont l’occasion d’admirer le bleu du ciel rehaussé par des nuages paresseux, les reflets émeraudes de l’eau. L’artiste joue avec les couleurs se reflétant dans les canaux de venise pour des motifs abstraits hypnotiques, entremêlant orange, vert et bleu. Le rouge des tentures de la maison close est aussi humide que englobant.



La couverture de ce tome semble répondre à celle du premier : elle donne l’impression que le lecteur tient le pistolet enfoncé dans la bouche de la victime, l’inverse du pistolet qui était braqué sur lui pour le tome un. Il s’attend également à retrouver les exagérations nasales propres à cet artiste : il découvre qu’Oriol est revenu à des proportions anatomiquement plus justes. Pour autant, d’autres particularités anatomiques ont fait leur chemin, la plus prédominante étant l’absence de traits de visage. Cela commence discrètement en page neuf où l’ombre portée de son chapeau marque totalement les yeux de la mère d’Andrea. Ce phénomène devient plus marqué en page dix-sept quand Orso présente sa famille à l’adolescent : chacun des yeux, le nez et la bouche sont marqués juste d’un trait chacun sur les visages du père, de son épouse et de ses deux enfants, le lecteur suppose qu’Andrea ne les distingue pas bien encore sous le coup du traumatisme du sort horrible de ses parents. Cela devient patent lors de la séance au cinéma où, assis à côté d’Aurelio, le visage d’Andrea ne comporte pas ses yeux, ce qui rend son visage totalement indéchiffrable, comme si le personnage lui-même était incapable de dire ce qu’il ressent. Et ça semble contagieux puisque Natalia assise de l’autre côté de son frère arbore elle-aussi un visage comme gommé. En fonction de la situation, cela peut s’interpréter comme l’incapacité à définir l’émotion ressentie, ou comme la remontée d’un traumatisme prenant le dessus sur tout autre émotion, ou encore comme un refoulement de ses émotions pour conserver un comportement social acceptable.


Le lecteur se rend compte qu’il se sent très proche des personnages, pouvant se faire une idée de leur état d’esprit, ressentant leur moment de plaisir, que ce soit le plaisir physique d’une relation amoureuse, l’assurance d’Orso dirigeant ses affaires criminelles par un usage libéral de la violence, le plaisir de la lecture pour Natalia avec L’art d’aimer, d’Ovide (-43 à 17), le contentement d’Ornella Damiani en trouvant un occupant pour la chambre de son jeune enfant défunt. Il apprécie également de pouvoir suivre les personnages dans chaque lieu : la salle obscure du cinéma avec ses profonds fauteuils, le site paradisiaque pour le piquenique (avant l’arrivée des deux hommes de main), le magnifique jardin de la demeure des Damiani, la plage et son eau turquoise, la chambre dans laquelle une prostituée emmène Andrea pour ses seize ans, la plantation d’amandiers. L’artiste a l’art et la manière de faire se mouvoir son registre graphique entre la description, l’impressionnisme et l’expressionnisme, avec élégance et le sens de la cohérence. Chaque scène bénéficie d’un plan de prises de vue particulier, rendant aussi bien les conversations intéressantes, que les plans fixe d’Aurelio et Andrea allongés sur le sable, ou les démonstrations horribles de violence.



Le scénariste reprend les conventions d’un polar, d’une histoire de gangster avec intelligence : règlements de compte, exécution sommaire, intégration dans la famille, déferlement de violence, à chaque fois en correspondance avec la personnalité de ceux présents, ou de ceux agissants. En particulier, le lecteur en vient vite à redouter les démonstrations de violence par Orso. Il explique sa façon de penser à Andrea : la vie, c’est comme cette amande : tout doux, tout soyeux par dehors. Si on veut manger le fruit qu’il y a dedans, il n’y a qu’une seule solution. La violence ! C’est comme ça : pour jouir du meilleur de la vie, faut montrer que c’est pas des noisettes qu’on a dans le fond du pantalon. Plus tard, il développe autrement sa pensée : On ne respecte vraiment que ce que l’on craint. Or, qu’est-ce qui plus que tout engendre la peur ? La souffrance ! Avec lui, le sadisme des tortures, aussi bien physiques que psychologiques, devient une démonstration de professionnalisme et d’efficacité, jusqu’à en provoquer des haut-le-cœur chez le lecteur. Dans le même temps, ce récit constitue également deux belles histoires d’amour, à haut risque car interdites, l’une consommée, l’autre refoulée. D’ailleurs, un personnage fait observer que : Dans toute histoire d’amour, il faut un perdant, pas vrai ? La première scène d’amour physique, pages quarante et quarante-et-un, donne lieu à des caresses d’une grande sensualité.


Après avoir terminé la dernière page, le lecteur repense aux principaux personnages, et au titre. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Bien évident, cela s’applique à Vittorio Damiani surnommé Orso pour son goût du miel. Cela s’applique également à Aurelio, Natalia et Andrea, chacun à la recherche du bonheur au travers d’une relation amoureuse, et ils ne devraient pas estimer l’avoir conquis, avant de s’être assuré de sa pérennité. Le lecteur se rend compte qu’au-delà des similitudes de forme avec le récit du premier tome, celui-ci s’avère fort différent sur le fond, à la fois dans sa conclusion, à la fois dans ses enjeux.


Une histoire de gangster bien tournée, à la fois par sa narration visuelle personnelle et savoureuse, à la fois par cet usage de conventions de genre mises qui leur donne toute leur saveur, et qui les adapte à ce récit spécifique, du cousu main. Le lecteur se prend tout naturellement d’amitié pour Andrea Montale traumatisé par le meurtre de ses parents sous yeux, pour le bel Aurelio si séduisant, pour la brave Natalia et sa capacité d’adaptation aux contraintes, plus brièvement pour Ornella Damiani en mère de famille à la sensibilité futée, et il éprouve des difficultés à ne pas accorder un minimum de sympathie spontanée à Orso, pourtant un ignoble bourreau. Des auteurs qui maîtrisent les codes du genre Gangster pour réaliser un récit émouvant et touchant.



lundi 26 août 2024

Affaires d'Etat - Extrême Droite T02 Eaux troubles

D’après des renseignements glanés auprès d’indicateurs, en partie recoupés…


Ce tome est le deuxième d’une tétralogie qui fait partie d’un groupe de trois séries, les deux autres étant Guerre froide qui se déroule dans les années 1960, et Jihad qui se déroule dans les années 1980. Il fait suite à Affaires d'État - Extrême Droite - Tome 01: Un homme encombrant (2021) qu’il faut avoir lu avant. La première édition date de 2022. Il a été réalisé par Philippe Richelle pour le scénario, par Pierre Wachs pour les dessins et par Claudia Boccato pour la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Madrid, Palais du Prado, début 1974, le général Perez vient faire son rapport à Francisco Franco Bahamonde. Dans l’escalier, il croise son médecin et il lui demande comment va le Caudillo. Le docteur répond qu’il a encore passé une nuit difficile, et qu’il s’inquiète. Le militaire ironise, se demandant si son interlocuteur s’inquiète pour le chef de l’état ou son propre avenir, en ajoutant qu’ils sont tous logés à la même enseigne. Il entre dans les appartements de Franco et il lui fait son rapport : Les quatre organisateurs présumés de l’attentat fatal à l’amiral Carrero Blanco ont pu être identifiés. Sans certitude absolue cependant… Ils ont nécessairement eu recours à des seconds couteaux de l’ETA pour le creusement du tunnel où la charge explosive a été placée : plusieurs d’entre ont également été identifiés. D’après des renseignements glanés auprès d’indicateurs, en partie recoupés, tous ces hommes se seraient réfugiés en France. Le général a eu des échanges avec les autorités françaises : elles se sont montrées très… compréhensives. Tout est en place, il ne manque que l’accord du chef de l’état. Ce dernier demande à avoir les détails du plan.



Saint-Ouen en 1978, Monique Martin quitte son domicile. À son insu, elle est prise en filature par deux hommes dans un R4 blanche : Albert Pastureau dit Bébert et Victor. Ils ne tardent pas à passer à l’action. À Rouen, le même jour, le commissaire Robert Pommard entre dans le restaurant La Tripe d’Or, avec son sac de commissions à la main. Il se régale avec des andouillettes. Puis il rentre chez lui où sa fille Alice lui indique que l’inspecteur Jacquet a appelé, et qu’elle a préparé une soupe aux carottes pour le repas du soir. Ça tombe bien il n’a pas très faim. Il appelle l’inspecteur : celui-ci l’informe qu’il a identifié la femme sur la photographie avec Dupré. Il s’agit de Janice Aubin, née en 1940, agrégée d’histoire, célibataire, c’est-à-dire le même âge et le même diplôme que Dupré. Elle vit et enseigne à Évreux. Pommard lui demande de la contacter, pour aller la voir, le plus tôt sera le mieux. De leur côté, Victor et Bébert enterrent le cadavre de Monique dans un bois, puis ils vont fouiller son appartement à la recherche de la lettre d’aveu d’Henri Gauthier concernant le meurtre de Francis Dupré : ils ne trouvent rien, ils ont peut-être tué la jeune femme pour rien. Le soir à Rouen, dans un dancing, François Bernès accoste Jeanine, une belle jeune femme, et ils dansent sur quelques morceaux. Puis ils vont au restaurant, et il la raccompagne chez elle.


La couverture promet un moment d’action : une arrestation en pleine rue, un revolver à la main. Dans l’évocation de cette histoire partielle de l’extrême droite en France, l’usage de la violence sous différentes formes s’avère régulière. La façon dont les auteurs la mettent en scène varient en fonction de sa nature. L’enlèvement et l’assassinat de Monique Martin se déroulent hors champ, l’artiste montrant la jeune femme sortir de chez elle, les deux hommes la guettant dans leur R4, puis deux pages plus loin, posant son cadavre à même le sol, avant de creuser. Pas de voyeurisme racoleur. En page vingt-et-un, l’inspecteur François Bernès remonte ses manches, alors qu’il s’apprête à passer une longue nuit avec le suspect présumé coupable, le lecteur en infère que l’application du troisième degré fait partie des méthodes probables. L’arrestation montrée en couverture donne lieu à une course poursuite, et une seconde arrestation, nocturne celle-là, donne lieu à un échange de coups de feu, avec un blessé. Au cours du récit, le lecteur assiste également à des formes de violence psychologique : Bernès exerçant un chantage sur la patronne d’une agence matrimoniale, Bernès refusant un moment de repos à son suspect après un long interrogatoire éprouvant, la fiancée de Jacquet imposant ses règles de vie à son fiancé, l’horrible proposition de Victor concernant le cadavre de Monique.



L’horizon d’attente du lecteur repose sur le fait que la série va exposer de nouveaux cadavres dans l’histoire du Front National, rebaptisé ici Parti National. Il est effectivement mention de Jean-Maurice Le Guen, même s’il n’apparaît pas dans ce tome, et d’un ou deux autres cadres du parti, rien de plus. Les auteurs se focalisent sur les personnages introduits dans le premier tome : le commissaire Robert Pommard, les inspecteurs François Bernès et Jacquet, pour le côté police judiciaire, avec l’introduction du juge d’introduction J.L. Zardi. Côté criminels, Nic Weber, Bébert, Albert Pastureau de son vrai nom, et son complice Victor pas très bien dans sa tête, et la piste remonte à Jean-Pierre Charrier le commanditaire de l’assassinat de Francis Dupré. Le dessinateur sait donner une apparence distincte à chacun de ces individus, un visage avec assez de particularités pour être identifiable du premier coup d’œil, sans tomber dans la caricature. Chacun dispose d’une ou plusieurs tenues vestimentaires adaptées à ses fonctions et à sa personnalité. L’artiste met en œuvre un jeu d’acteurs de nature réaliste, sans exagération de mouvement, de posture ou d’expression de visage, ce qui rend ces personnages très crédibles et normaux pour le lecteur. Ce dernier apprécie les moments de prise de recul du commissaire, pour réfléchir aux événements, aux actions qu’il pourrait entreprendre. Il éprouve de l’empathie pour l’inspecteur Jacquet que l’exercice de son métier fait changer progressivement. Il se prend même de sympathie pour François Bernès, malgré ses méthodes brutales et son cynisme très pragmatique. Pour un peu, il serait – presque – prêt à éprouver un soupçon de pitié pour Bébert qui va passer une sale nuit au poste.


De temps à autre, le lecteur peut s’interroger sur des moments qui semblent gratuits, ayant trait à la vie personnelle des policiers, sans rapport avec l’enquête en cours, sans incidence sur leurs actions. Les repas trop copieux du commissaire, les études de sa fille, les soirées de l’inspecteur Bernès, les relations tendues de Jacquet avec sa fiancée Bénédicte. Dans le même temps, ces courtes séquences participent à décrire la société, à faire reconstitution historique, à ancrer le récit dans l’environnement de l’époque. Toujours aussi effacé dans sa narration visuelle, l’artiste effectue un travail remarquable. Le lecteur s’en aperçoit facilement par les modèles de voiture, ou des artefacts d’époque comme les casiers métalliques, ou encore les K7 audio. S’il a connu cette époque, il relève d’autres détails moins évidents comme les modèles de téléphone en bakélite, une lampe à lave, un enregistreur à bande magnétique, le film Les Bronzés (1978) à l’affiche d’un cinéma, ou encore une cabine téléphonique publique. Le lecteur constate également l’élégance des plans de prises de vue et de la mise en scène. L’artiste sait rendre chaque conversation vivante et unique par le déplacement de ces angles de vue, par les détails sur lesquels il s’attarde, un geste ou un accessoire. Impossible de résister à la réaction des invités à la réception de mariage quand Bernès entonne La Madelon (1914) de Bach (Charles-Joseph Pasquier 1882-1953).



Le lecteur se laisse bien volontiers porter par le récit, par l’enquête. Il sourit d’aise en voyant que les auteurs reviennent sur les deux séquences d’ouverture du premier tome, la confiscation des biens de David Rajsfus en mai 1943, l’attentat mortel contre l’amiral Carrero Blanco à Madrid en 1973. Il accompagne le commissaire et ses deux inspecteurs dans leurs recherches. Dans un premier temps, il sourit quand ils trouvent un élément déterminant par chance, ou grâce à des circonstances favorables, par exemple la lettre d’aveu d’Henri Gauthier. Toutefois, il révise son jugement en faisant le constat du nombre de pistes qui se terminent en cul-de-sac, que ce soit pour la recherche du manuscrit incriminant de Francis Dupré, ou pour l’arrestation manquée d’Albert Pastureau. Les auteurs montrent le travail d’enquête dans ce qu’il a de pragmatique, de fastidieux (les perquisitions répétées), d’hasardeux, voire miné et saboté dans les coulisses. Peut-être un peu plus que pour le premier tome, le lecteur s’interroge sur la part de véracité dans ce qui est évoqué. Il ne peut pas aller vérifier ce qu’il en est faute de personnages historiques majeurs. En revanche s’il a déjà quelques notions sur les groupuscules extrémistes de l’époque et sur la droite nationaliste française, par exemple la lecture de Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République (2015) d’Étienne Davodeau et Benoît Collombat, il peut évaluer la plausibilité du mélange d’intérêts, des modalités d’actions violentes, d’existence d’individus armés officieusement commandités par les différentes formes de pouvoir en place. En outre arrivé à la fin du tome, il prend la mesure de l’incidence de la vie privée de chaque enquêteur sur la conduite et l’avancée des recherches, voire leur abandon.


Peut-être qu’étant venu plus spécifiquement pour l’histoire du parti nationaliste français, le lecteur ressent une pointe de déception initiale en voyant que le récit se focalise plus sur l’enquête relative à l’assassinat de Francis Dupré, s’éloignant ainsi des personnalités connues. Pour autant, il retombe vite sous la qualité de la narration visuelle, le concret et la justesse de sa reconstitution historique, la plausibilité des personnages. Il voit progressivement émerger un entrelacs d’intérêts et de manipulations clandestines, peut-être improbables en apparence, tout en étant en totale cohérence avec les faits et avec l’histoire du pays. Édifiant.



mardi 13 août 2024

La peau de l'ours T01

Les bandits font rêver, pas les gentils.


Ce tome est le premier d’un diptyque. Son édition originale date de 2012. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et Oriol (Hernandez Sanchez) pour les dessins. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Ces créateurs ont également réalisé ensemble Les 3 fruits (2015), puis Natures mortes (2017).


Dans la petite île de Lipari, Amadeo a pris son vélo pour se rendre chez Teofilio don Palermo qui habite une maison isolée sur la colline. Il passe devant Silvana, une belle adolescente qui l’attend au sommet de la première montée, avec sa jupe relevée, lui dévoilant ainsi sa culotte. Il pousse son vélo devant lui, tout en lui disant Non pour la deux mille trois cent quarante-quatrième fois : il doit aller lire son destin à Don Palermo, et il lui intime de baisser sa jupe car elle va finir par attraper un rhume de l’albicocca. Il s’éloigne, alors qu’elle reste sur place et qu’elle rabaisse sa jupe. Il arrive chez Don Palermo qui est assis sur une chaise avec des coussins sur sa terrasse, face à la mer. En octobre, sur l’île de Lipari, le soleil ne semble jamais vraiment pressé de grimper tout en haut du ciel. Amadeo arrive enfin, en s’excusant de son retard, il a crevé, comme pour changer. Son hôte relativise : en avance, en retard, avec le temps Amadeo apprendra que tout cela est relatif. Et qui sait ? En crevant ce pneu lui a peut-être sauvé la vie… Don Palermo fait observer que le seul inconvénient est que le café qu’avait préparé Laura la tante du jeune homme doit être tiède à présent. Amadeo va le faire réchauffer, ils papotent, l’adolescent évoquant Silvana. Puis il fait ce pour quoi il est venu : lire son horoscope au vieil homme. Taureau. Travail : pourquoi toujours viser la première place ? Inutile de vouloir rafler toutes les médailles d’or : laissez-en aux autres. Santé : ménagez-vous un peu. Évitez les excès. Limitez vos sempiternelles sorties jusqu’aux petites heures du matin. Amour : à force de foncer tête baissée, vous risquez de passer à côté de l’amour de votre vie.



Don Palermo soupire : ce n’est donc pas encore pour aujourd’hui. Amadeo s’étonne que le vieil homme espère le grand amour à son âge. Son hôte répond qu’en amour, il n’y a pas de date de péremption. Il n’est jamais trop tard pour tomber amoureux. Ni trop tôt d’ailleurs… D’ailleurs lui était plus jeune quand une fille lui a mis le cœur à l’envers pour la première fois. Pendant qu’Amadeo répare sa roue, il commence à raconter son histoire. Enfant, il travaillait dans un cirque. Ce n’était pas Barnum loin de là, plutôt le genre de petit cirque familial, avec le ciel pour unique chapiteau… Le magicien de service, c’était son père. Le genre de magicien qui, en réalité, a toujours rêvé de devenir trapéziste. Un désastre, quoi ! Le seul tour qu’il ait réussi de sa vie fut de disparaître un jour comme ça. Pouf ! Sans laisser de trace ! La mère de don Palermo, qui était une femme pragmatique, s’est remise avec le fakir. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il a compris que la disparition de son père n’avait rien de magique. Tous les sabres du fakir n’étaient pas truqués.


Le titre renvoie automatiquement au proverbe : Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Une petite île italienne en mer Tyrrhénienne, une histoire de gangster dans la deuxième moitié des années 1930 à Stonefield sur la côte Est des États-Unis. Les auteurs maîtrisent bien les conventions de genre : exécution sommaire, usage d’une violence sadique, tuerie en pleine rue, vengeance disproportionnée, code de l’honneur très idiosyncrasique, règne de la terreur, etc. Don Palermo raconte son histoire : encore jeune adolescent, il se retrouve pris en charge par Don Pomodoro, le parrain le plus important de la ville, pour une histoire d’ours. Une nuit, il s’était endormi enfant, il s’est réveillé avec le sale goût dans la bouche qu’on a quand on est adulte. Belle formule, et le scénariste fait la preuve à plusieurs reprises qu’il sait tourner une phrase pour obtenir un effet de fatalité ironique. Même s’il décontenance par certains partis pris graphiques très personnels, l’artiste utilise également les conventions du genre Gangster & Crime organisé, avec intelligence et originalité. Coup de feu à bout portant sur la tête de la victime avec du sang qui gicle et qui tache, angoisse des individus qui se tiennent devant Don Pomodoro du fait de son caractère psychotique, passage à tabac dans une ruelle tellement moche que les autorités ne s’étaient pas donné la peine de lui donner un nom, explosion d’une bombe sur un navire de plaisance, énucléation.



Dès la couverture, le lecteur découvre le choix particulier de l’artiste pour les nez : ici, un long et fin cylindre qui semble comme répondre au canon du revolver pointé droit vers lui. Celui d’Amadeo est juste un peu grand et assez pointu en son extrémité. Celui de Teofilio don Palermo pointe très fortement vers le bas. Celui de Don Pomorodo est allongé tout du long du récit, comme sur la couverture, évoquant le nez allongé de Pinocchio. Celui du barbier du Don est normal. Celui de la Vedova (veuve) est à nouveau très proéminent et aquilin. Celui de Mietta présente des proportions anatomiquement classiques, ainsi que ceux des personnages secondaires ou anonymes. En outre, le dessinateur en accentue la couleur, plus rouge que celle du reste de la peau. Au fil des pages, le lecteur relève d’autres jeux avec les proportions : les bras très fins (ceux d’Amadeo sont plus fins que ses doigts) dans lesquels il n’y a pas assez de place pour mettre un humérus, un cubitus ou un radius, des jambes tout aussi fines et allongées, la couleur de peau très rouge de Don Pomodoro et ses expressions de visage quasi méphistophéliques, les mentons qui peuvent être très allongés vers le bas, les épaules parfois quasi inexistantes de Don Palermo. D’un autre côté ces libertés anatomiques forment un tout cohérent que le lecteur peut accepter en l’état, une expression visible d’une bizarrerie de la personnalité de chacun. Il apprécie également rapidement l’alliance de traits de contour très fins et cassants, avec la mise en couleur sophistiquée rehaussant chaque surface pour lui donner une consistance et une apparence qui la distingue des autres.


L’intrigue raconte une vengeance en deux temps, chacune à la fois accomplie et contrariée. Don Pomodoro a exécuté l’ours à bout portant et en a fait faire une peau (donnant ainsi un sens littéral au titre) et le montreur d’ours jure de venger son animal. Mietta, la petite fille du Don, décide de se venger du tueur, prenant tout son temps (plusieurs décennies) car la vengeance est un plat qui se mange froid. D’un côté, le scénariste raconte une histoire avec des ingrédients très classiques : exécution de sang-froid, des représailles qui ne respectent pas la loi du Talion, un Don totalement dépourvu de la moindre once d’empathie (n’hésitant pas à exécuter le barbier qui l’a coupé, ou à faire tabasser une prostituée qui s’est fait porter pâle), des trahisons en acceptant une offre de l’ennemi de son employeur (à deux reprises), des femmes subissant la volonté des hommes, etc. Le dessinateur représente de manière frontale la violence correspondante : coups de feu à bout portant, taches de sang sur le costume blanc de Don Pomodoro, nudité frontale, rapports sexuels consentis.



De l’autre côté, le cadre de la narration, Don Palermo racontant son enfance, prend la forme de discussions entre lui et un adolescent venant pour lui lire son horoscope, sur une terrasse ensoleillée, par un beau ciel bleu, dans le calme et la tranquillité. Il est régulièrement question des problèmes de vélo d’Amadeo, et le lecteur ne sait pas trop qu’elle importance accorder à cette Silvana au comportement aguicheur. Au vu des mentions répétées à Les raisins de la colère (1939) de John Steinbeck (1902-1968), et aux strips de Dick Tracy (par Chester Gould, 1900-1985), il comprend que les auteurs y font référence comme source d’inspiration, et comme hommage. Il se rend compte que la structure du récit fait se répondre des faits d’une époque à l’autre. Alors qu’Amadeo explique à Don Palermo qu’il a crevé avec son vélo, le vieil homme lui répond qu’en crevant, ce pneu lui a peut-être sauvé la vie. Sur le moment, le lecteur se dit qu’il en fait beaucoup. En page quarante-deux, il comprend le sous-entendu contenu dans cette remarque. De la même manière, il voit se répéter le motif de la trahison, mais pour des raisons différentes. Accouplés à l’ironie discrète de certains propos, cette narration participe d’une démarche littéraire, sans se prendre au sérieux, à l’instar de la narration visuelle. Pourtant au cœur de cette histoire, se trouve le thème du cercle de sang, de la spirale de la vengeance, de l’exemple que les adultes donnent aux enfants qui les prennent comme modèles et répètent les mêmes schémas comportementaux. Le lecteur s’en trouve d’autant plus attentif au dénouement, voulant connaître la conviction des auteurs : est-il possible de briser le cycle ?


Une étrange couverture qui demande un peu de temps pour être bien sûr de ce que l’on regarde. Les pages intérieures présentent le même degré de sophistication discret, tout en produisant son effet. Le lecteur s’adapte instantanément à cette narration graphique à la personnalité particulière, en dégustant ce roman noir de gangsters et de vengeances. Les auteurs maîtrisent les conventions du genre et savent les mettre à profit, leur rendre toutes leurs saveurs, et les mettre au service de leur récit. Est-il possible d’éviter de perpétuer le cercle de sang ?



lundi 12 août 2024

Affaires d'Etat - Extrême Droite - T01 Un homme encombrant

Il ne sera jamais jugé pour ses crimes…


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui fait partie d’un groupe de trois séries, les deux autres étant Guerre froide qui se déroule dans les années 1960, et Jihad qui se déroule dans les années 1980. La première édition date de 2021. Il a été réalisé par Philippe Richelle pour le scénario, par Pierre Wachs pour les dessins et par Claudia Boccato pour la mise en couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Paris, mai 1943, sept heures du matin : trois hommes de la Gestapo française viennent arrêter David Rajsfus à son domicile. Ils se montrent sans pitié, et le meneur reste dans l’appartement pour s’approprier ce que content le coffre-fort. Madrid en décembre 1973, la voiture officielle de Carrero Blanco explose sous la détonation d’une charge de soixante-quinze kilogrammes de dynamite. Un tunnel avait été creusé sous la rue, devant la cathédrale, la charge y avait été déposée, l’amiral n’avait aucune chance. L’ETA fait parvenir un communiqué dans lequel ils revendiquent l’attentat du matin à Madrid. L’amiral Carrero Blanco avait été choisi pour cible parce qu’il constituait un élément essentiel à l’équilibre du franquisme. Sa mort constitue une grande victoire contre le régime fasciste qui dirige l’Espagne depuis trop longtemps. Le responsable du gouvernement se rend ensuite au chevet du président Franco pour l’en informer. Ce dernier indique que la mort de Blanco l’affecte profondément, et qu’il faut venger dans le sang ce crime abject. Il continue : cela passe en premier lieu par l’élimination physique des commanditaires, il faut coordonner tous les efforts de l’état pour éradiquer une fois pour toutes l’ETA. En France, dans la région parisienne en 1978, Nico Weber s’entraîne au tir de précision sur une cible, avec une carabine, sous le regard admiratif de son ami Henri Gauthier, dit Riton.



À Santiago du Chili, dans un bureau du ministère des affaires étrangères en 1978, Francis Dupré évoque avec un haut responsable, son admiration pour ce qu’ils ont fait ici, et le fait que le parti national rêve de faire la même chose en France. Le haut dignitaire remet des laisses de billets à Dupré, qui en remplit sa mallette. Il prend l’avion pour retourner à Paris. Une fois à Genève, il va déposer l’agent sur un compte, dans une banque. Puis il prend le train pour la gare de Lyon à Paris, où son épouse Claire l’attend en voiture, pour rentrer chez eux. Dans les bureaux de la police judiciaire de Rouen, dans le service du commissaire Pommard, Bernès est en train de secouer un individu qui a tué une vielle dame de quatre-vingt-deux ans. Le commissaire demande au coupable d’avouer ce qu’il a fait à la veuve Auclair, soixante-seize ans, tuée à Montfort-L’Amaury en mai dernier. Le suspect assure qu’il n'y est pour rien. Pommard demande à son adjoint Bernès de s’en occuper sans lui, en lui recommandant d’user de délicatesse. Une demi-heure plus tard, Bernès entre dans le bureau du commissaire en lui indiquant que le suspect a avoué le meurtre de la veuve Auclair. En fin de journée, Pommard rentre chez lui, retrouver sa fille Alice, une grande adolescente en surpoids.


Trois séries simultanées de quatre tomes pour évoquer des affaires d’État : le scénariste n’en est pas à son coup d’essai, puisqu’il a déjà réalisé les séries Les coulisses du pouvoir (8 tomes + 1 hors-série, 1999-2008) avec Jean-Yves Delitte, Secrets bancaires (8 tomes, 2006-2013) avec Pierre Wachs et Dominique Hé, Les mystères de la République (15 tomes, 2013-2017) avec Pierre Wachs, François Ravard et Alfo Buscaglia, entre autres. Le lecteur est pris au dépourvu par les trois premières introductions : à Paris en 1943, puis celle à Madrid en 1973, et enfin celle à Paris en 1978. Ils présument qu’elles prendront leur sens plus tard au cours du récit. Il découvre une narration visuelle très classique pour ce genre de récit : descriptive et réaliste, des cases rectangulaires avec bordure, sagement alignées en bande, des décors soignés pour une reconstitution historique solide et fiable, des visages plausibles, avec des expressions mesurées, des individus qui se comportent en adulte. La mise en couleurs s’inscrit elle aussi dans un registre naturaliste. La coloriste sait aussi bien rendre compte du vert d’une prairie, du vert un peu plus foncé du feuillage des arbres, des différences de teintes entre le bois des piquets de clôture et du bois des troncs d’arbre, des variations de relief du chemin en terre, que de mettre à profit les nuances de gris pour habiller les murs extérieurs et intérieurs d’une église.



Dans un premier temps, le lecteur se dit qu’il trouve exactement ce qu’il est venu chercher : une narration visuelle formatée, presque passe-partout. Très vite, il se rend compte que l’artiste fait beaucoup plus que le minimum syndical. Cela commence avec les toits de Paris et la tour Eiffel en fond de case. Par la suite, il se rend compte qu’il ralentit sa lecture pour une case ou un autre pour admirer une représentation : l’ameublement du salon de M. Rajsfus, le modèle de locomotive du train à bord duquel voyage Dupré, les différents modèles de voiture dans les rues, les modèles de volets aux fenêtres (différents en ville à Rouen, de ceux en banlieue), les modèles de téléphone en bakélite à cadran (garanti d’époque), les papiers peints à motif, l’enregistreur à bande magnétique, etc. S’il a connu cette époque, le lecteur relève les détails d’époque : la cigarette présente dans tous les lieux, l’importance d’une collection de disques vinyle, la séance de projection de diapositives dans une pièce assombrie.


Le lecteur s’immerge donc dans le récit, plongeant dans une autre époque reconstituée avec soin. Il apprécie le côté vivant des scènes où l’action prime : arrestation, attentat, intimidation d’un adolescent par la police, séquence d’assassinat par un tireur d’élite, perquisition, parcours de golf. Chaque plan de prise de vue présente la situation avec clarté, décrit les mouvements, les déplacements, avec logique. Il se rend compte que les discussions et les dialogues s’avèrent tout aussi intéressant sur le plan visuel. L’artiste construit des pages parfaitement dosées : alternance des individus en train de s’exprimer, également diversité des cadrages qui permettent de voir l’environnement dans lequel se déroule la conversation, les mouvements des uns et des autres, les petits gestes, et les expressions de visage. Cela semble une évidence assez facile quand Bernès impressionne le suspect au commissariat, le menace, lève la main, pendant que le commissaire Pommard joue le rôle du gentil policier. Mettre en scène un échange de questions et réponses avec un témoin devient moins facile, du fait du caractère statique de la scène : pour autant, ces séquences s’avèrent tout aussi intéressantes visuellement, même quand le témoin reste assis derrière son bureau, et que le policier reste tranquillement assis sur chaise, grâce aux changements d’angle de vue, aux détails du langage corporel, à l’un ou à l’autre introduisant sciemment une part de comédie.



Grâce à cette narration rigoureuse et parlante, l’intrigue apparaît clairement : l’assassinat d’un membre gênant d’un parti d’extrême droite à la fin des années 1970. La police enquête. En quelques répliques, quelques cases, chaque personnage acquiert de l’épaisseur, bien au-delà d’un simple dispositif narratif fonctionnel. Le lecteur comprend que le commissaire tolère quelques comportements qu’il n’approuve pas complètement, et qu’il n’hésite pas lui-même à y avoir recours quand sa fille est concernée. Le manque d’empathie de Bernès, le policier qui n’hésite pas à employer la manière forte, est intimement lié à sa vie personnelle, et ses déceptions. Lors d’un moment avec sa fiancée Bénédicte, le lecteur peut prendre la mesure du caractère de Jacquet, l’autre inspecteur de l’équipe du commissaire. Les auteurs prennent le même soin à étoffer la personnalité de Nico Weber le tueur à gages, et du chauffeur Riton, dit Henri Gauthier. Au premier degré, le tout se lit comme un vrai polar agissant comme un révélateur d’un milieu et d’une époque, habité par de vrais êtres humains, et pas de simples artifices servant de support à une reconstitution.


Bien sûr, l’extrême droite en France dans les années 1980 aiguille tout de suite le lecteur vers un parti réel bien connu : le Front National. Pour autant il n’a pas moyen de savoir a priori ce qui relève de la réalité, et ce qui relève de la fiction. D’un autre côté, certains éléments dénotent l’intention des auteurs. L’individu qui incarne ce parti fictif, le Parti National, est un ex-parachutiste appelé Jean-Maurice Le Guen, ce qui évoque immédiatement Jean-Marie Le Pen (1928-). Il reçoit une fortune en héritage, comme son pendant dans la réalité, d’un dénommé Jacques Lambin mourant, ce qui fait penser à Hubert Lambert (1934-1976). En outre, Luis Carrero Blanco (1903-1973) a bien été assassiné le 20 décembre 1973 à Madrid, et il fut un homme d'État espagnol. Le lecteur est alors tenté de prendre les paroles de Francis Dupré au pied de la lettre quand il déclare que sans lui, le PN ne serait qu’un conglomérat d’individus douteux, nostalgiques de la croix gammées adeptes de la gégène, jeunes au crâne rasé et au cerveau lobotomisé, etc. En fonction de sa familiarité avec l’histoire du Front National, le lecteur peut aisément distinguer la réalité de la fiction, ou il peut alors aller se renseigner plus avant sur les affaires et autres magouilles ayant émaillé son histoire. Il découvre alors le rôle de François Duprat (1940-1978), son assassinat, les rumeurs sur son implication avec la Direction de la Surveillance du territoire (DST), le sort de son épouse Jeannine, les soupçons pesant sur le rôle du Parti des forces nouvelles (PFN), son projet de livre sur le financement des partis politiques de droite et d'extrême droite.


Une bande dessinée de plus sur les magouilles politiques ? Peut-être, mais alors elle se place dans le haut du panier du genre. La narration visuelle se révèle aussi discrète que rigoureuse, fournie et d’une clarté irréprochable. L’intrigue s’inspire librement des faits, en en respectant l’esprit, si ce n’est la lettre. Édifiant.



mercredi 13 mars 2024

Dulcie: Du Cap à Paris, enquête sur l'assassinat d'une militante anti-apartheid

Avec le discret, on est peinard !


Ce tome contient une enquête journalistique sur la mort de Dulcie September, abattu à Paris le 29 mars 1988. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Benoît Collombat, journaliste, et Grégory Mardon, bédéiste. Il compte deux-cent quatre-vingt-dix-huit pages de bandes dessinées, en noir et blanc avec des nuances de gris. Il se termine avec deux pages de notes et crédits, un paragraphe de remerciements, et une page listant les autres ouvrages de ces auteurs.


Paris 10e arrondissement, rue des petites Écuries, le 29 mars 1988, Dulcie September marche dans la rue, en se retournant une fois ou deux pour voir s’il y a quelqu’un derrière elle. Elle atteint le numéro trente-huit de la rue et pénètre par la porte d’entrée dans un porche. En passant devant loge, elle prend le courrier que lui remet la gardienne. Elle pénètre dans l’immeuble par l’accès au fond de la cour, ouvre la porte de l’ascenseur et appuie sur le bouton du quatrième étage. Elle sort de la cabine à 09h47. Elle prend les clés dans sa poche pour ouvrir la porte des locaux parisiens de l’ANC (Congrès National Africain) et commence à tourner la clé. Dans son dos, un homme fait feu à cinq reprises, un autre se tenant derrière lui. Ils descendent par l’escalier, alors que la femme gît morte, étendue sur le sol dans une flaque de sang. Ils croisent un homme qui entre dans l’immeuble et qui monte dans l’escalier après les avoir laissé sortir.



Extraits du rapport d’enquête de la brigade criminelle – Le cadavre repose en position dorsale, en diagonale d’un axe imaginaire situé entre la porte d’ascenseur et la photocopieuse posée au sol. La face, maculée de sang, est tournée vers le plafond. La tête se situe à 60 cm de la porte d’ascenseur et 108 cm du mur de gauche, en sortant de ce dernier. Les paumes de mains sont tournées vers le plafond, les doigts repliés sur les paumes. La main gauche se situe à 60 cm du mur de gauche et à 34 cm de la porte d’ascenseur. Les jambes sont pliées et écartées, la distance entre les deux genoux est de 80 cm. À droite de la tête de la victime, un important écoulement sanguin imprègne le tapis et la moquette, ainsi que la chevelure au niveau postérieur du crâne. Au total, six coups de feu ont été tirés par un pistolet petit calibre 22 LR, cinq balles ont atteint Dulcie September à courte distance, précise le rapport d’enquête. Six douilles cuivrées longues de 15 mm sont retrouvées sur place. Dans le salon d’un appartement, les auteurs écoutent Jacqueline Derens, ancienne militante anti-apartheid, raconter sa première rencontre avec Dulcie September : cette dernière était venue à l’UNESCO témoigner du sort des enfants sous l’apartheid, qui mouraient à cause de la malnutrition ou faute de vaccins. Jacqueline était fascinée par la passion avec laquelle Dulcie expliquait les choses. Elle ne se contentait pas d’aligner des chiffres, elle vivait l’horreur de l’apartheid dans sa chair, et ça, pour les militants, c’était irremplaçable


Le sous-titre annonce clairement la nature de l’ouvrage : une enquête de journaliste sur un assassinat dans Paris, d’une militante anti-apartheid. Cette enquête est menée par un journaliste de profession, travaillant à la rédaction de France Inter depuis 1994 en qualité de grand reporter. Il raconte l’enquête qu’il a menée sur ce meurtre, et il explique la raison qui l’a amené à se lancer dans cette entreprise : Pourquoi raconter cette histoire aujourd’hui ? D’abord parce que cet assassinat s’est déroulé sur le sol français, en plein Paris, quelques semaines avant la réélection de François Mitterrand à l’Élysée. Ensuite, parce que cette affaire reste un mystère. L’enquête judiciaire française s’est soldée par un non-lieu en juillet 1992, sans que soient identifiés les coupables. […] L’assassinat de Dulcie September est une histoire qui reste très gênante pour la France : Dulcie dénonçait les relations économiques illégales entre Paris et le régime de l’apartheid, notamment en matière d’armement. Ce soutien des autorités françaises à un régime officiellement raciste est, aujourd’hui, encore, largement méconnu. […] Depuis plus de dix ans, Collombat accumule de la documentation, il épluche les archives et il réalise des interviews filmées avec celles et ceux qui ont connu Dulcie à l’époque. Beaucoup sont morts aujourd’hui. Le temps est venu de raconter cette histoire et de tenter de comprendre pourquoi Dulcie September est devenue une cible.



Ayant conscience de cela, le lecteur s’attend à une narration visuelle adaptée en conséquence. En particulier, elle comporte une forte part de têtes en train de parler : des témoins d’origine très diverse, racontant ce qu’ils ont vécu, parfois au temps présent, parfois comme souvenirs du passé. L’artiste doit reproduire l’apparence de nombreuses personnes politiques et autres. Il a dû produire un grand nombre de pages, ce qui a dû s’accompagner d’une cadence assez élevée. Très rapidement, le lecteur se rend compte que chaque page contient une forte densité d’informations, et que la narration est entièrement soumise à l’enquête. De temps en temps, une page ne peut être composée que des cases avec le buste d’une personne en train de parler, au travers d'un copieux phylactère. Pour autant ce dispositif permet d’incarner chaque propos, de voir qui les tient, et il montre qui parle, en toute transparence. Les deux auteurs font en sorte que le lecteur puisse voir qui parle, et à quel moment de sa vie, c’est-à-dire autant d’éléments d’information et de contexte laissant le lecteur libre d’apprécier les biais potentiels du locuteur. Par exemple Jacqueline Derens évoquant ses souvenirs de Dulcie September, trente ans plus tard. Ou bien Jean-Marie Le Pen en train de s’exprimer en direct au cours de l’émission L’heure de vérité, le 27 janvier 1988, les archives permettant de reproduire la séquence sans risque de déformation du fait des décennies passées. De même, voir Collombat poser des questions rappelle que lui aussi se livre à cette enquête avec un objectif précis, ce qui oriente le champ de ses questions, ce qui peut avoir une incidence sur la réponse de ses interlocuteurs.


Le journaliste réalise une enquête qui explore de nombreuses possibilités, en fonction des réponses des personnes qu’il interroge, avec qui il discute, aussi bien ceux qui ont côtoyé Dulcie September dans sa famille, dans la branche parisienne de l’ANC (African National Congress), aussi bien des policiers qui ont enquêté sur le meurtre, d’autres activistes, des politiciens avec des niveaux de responsabilité variés. L’enquête évoque aussi bien des enjeux politiques que des enjeux économiques à l’échelle d’entreprises internationales, à l’échelle également de plusieurs nations. Cela induit que le dessinateur représente des situations, des environnements, des accessoires très variés. Cela commence avec une rue de Paris, une cage d’escalier avec un ascenseur, pour déboucher dans cette première scène sur un pistolet équipé d’un silencieux et un cadavre ensanglanté. Par la suite, Grégory Mardon montre les discussions assises autour d’une table pour recueillir des témoignages, aussi bien dans une cuisine que dans un salon bourgeois, des colloques et des allocutions officielles, des violences de foule, la ville d’Althone dans la banlieue du Cap, des manifestations de protestation, une cellule de prison, des cartes géographiques pour montrer les frontières, la ville de Genève, de Nice, de Zagora, la place de la Bastille, son opéra et la colonne de Juillet, l’assemblée nationale, les couloirs du métro parisien, des installations de centrale nucléaire, la gare d’Amsterdam, des missiles, d’avions militaires Mirage F1, etc. Il reproduit également la ressemblance de nombreux hommes politiques ou de personnalités comme François Mitterrand, Jacques Chirac, Charles Pasqua, Nelson Mandela, Simone Signoret & Jean-Paul Sartre, Pierre Joxe, et d’autres moins connus. Deux musiciens : Johnny Clegg, Abdullah Ibrahim (Dollar Brand).



Dans un premier temps, le lecteur manque d’assurance quant à la construction de l’ouvrage. Celui-ci s’ouvre avec l’assassinat de sang-froid par un professionnel, permettant d’appréhender la réalité de ce crime, de cette exécution commanditée. Puis les deux auteurs se mettent en scène en train d’écouter Jacqueline Derens chez elle, au temps présent de la réalisation de l’ouvrage. Celle-ci raconte sa première rencontre avec Dulcie September en 1979. Il va ainsi se produire de nombreux va-et-vient temporels entre le temps présent des entretiens et celui des faits relatés, des développements sur la persistance du racisme dans la société française, trois pages consacrées au régime de l’apartheid, la jeunesse et la vie de Dulcie September jusqu’à son arrivée à Pairs, l’emprisonnement de Nelson Mandela en 1964, suite au jugement à Rivonia, prison à perpétuité pour lui et sept autres compagnons de lutte (Walter Sisulu, Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Elias Motsoaledi, Andrex Mlangeni, Ahmed Kathrada, Denis Glodberg). Une page consacrée à l’ANC et à l’établissement de sa direction en exil à Lusaka en Zambie. L’élection de François Mitterrand en 1981. La visite des anciens locaux de l’ANC à Paris au temps présent de l’enquête. Un séjour à Genève en septembre 2011, pour rencontrer Margrit Lienert, ancienne hôtesse de l’air, engagée par la suite dans le mouvement anti-apartheid suisse (branche romande) au début des années 1970. Etc. Progressivement, la ligne conductrice de l’enquête apparaît : des recherches pour chaque possibilité à envisager, des recherches de témoignages, des explications concises sur les différents acteurs, des membres de l’ANC, des politiciens, des militaires, des patrons d’entreprise, etc. Il s’agit d’une véritable enquête menée avec rigueur, confrontée au fait que certains témoins sont décédés depuis, que certains ne sont pas forcément fiables, et que les enjeux se révèlent énormes, à la fois sur le plan économique et le plan politique. Il est question des services secrets de plusieurs nations, de mercenaires aux agissements discutables (l’ombre de Bob Denard, 1929-2007, se faisant sentir), et de secrets d’état. En fonction des témoignages, le lecteur voit bien quand les auteurs se heurtent à des murs, et à d’autres moments il est même surpris qu’ils puissent en apprendre autant.


Une enquête d’un journaliste professionnel, sur un assassinat commis à Paris, contre une militante anti-apartheid, et jamais élucidé. Une mise en images réalisée par un bédéiste professionnel, adaptant son approche à la nature de l’ouvrage, réalisant un travail impressionnant pour montrer les différentes personnes, soit racontant leurs souvenirs, soit lors de reconstitution du passé, participant à la rigueur de la présentation, et à son honnêteté intellectuelle. Le lecteur explore ainsi les nombreuses ramifications de ce meurtre commandité, suivant chaque possibilité, pour voir progressivement se dessiner la plus probable, étayée par de nombreux faits. Édifiant. Benoît Collombat a réalisé le scénario d’autres bandes dessinées, en particulier Cher pays de notre enfance: Enquête sur les années de plomb de la Vᵉ République (2015) avec Étienne Davodeau, Le choix du chômage: De Pompidou à Macron, enquête sur les racines de la violence économique (2021) avec Damien Cuvillier.