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mardi 3 mars 2026

Première Dame

Avoir raison au mauvais moment, c’est avoir tort.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Didier Tronchet pour le scénario, et par Jean-Philippe Peyraud pour les dessins et les couleurs. Il comprend deux cent soixante-dix pages de bande dessinée.


Le président de la République française, Thierry Langlois, est en train de faire un déplacement dans une cité de banlieue. Il répond de manière informelle aux questions de quelques jeunes. Soudain, l’un d’eux l’interpelle par le surnom de Tity. Il se dirige vers lui en lui demandant ce qu’il veut. Un selfie ? L’adolescent lui fait un double doigt d’honneur, tout en l’informant que la jeunesse souhaite s’en prendre à son anus. Et il part en courant. Énervé, le président saute par-dessus la barrière et se met à courser le malpoli et son copain, avec sa sécurité qui essaye de le suivre, et les journalistes en remorque. Après une course-poursuite acharnée, le président finit par plaquer le jeune et lui coller une baffe. Les journalistes s’en donnent à cœur joie à la télévision : Cette séquence est proprement hallucinante ! On se croirait dans une cour d’école. C’est totalement inédit sous la Ve république. C’est un abaissement de la fonction présidentielle, on en est presque à un point de non-retour… Au palais de l’Élysée, dans une grande salle de réunion, le président éteint la télévision et demande leur avis aux ministres présents. Les réactions sont précautionneuses : C’est une bonne réaction, ça donne de la présidence une image virile et volontariste. Et aussi : Un chef de l’État courageux qui va au charbon, qui ne redoute pas le contact avec le public, les Français aiment ce genre de proximité. Ensuite : Et puis vous restaurez l’autorité de l’État dans ce que certains appellent les zones de non-droit. Et enfin : Et si je puis me permettre, monsieur le président, la France sportive appréciera cette course et ce placage dans les règles qui rappellent son passé de rugbyman.



Le président remercie les ministres et les fait sortir de la salle. Puis il se tourne vers Armand Le Poix, le secrétaire général de l’Élysée, et ami de trente ans. Ce dernier répond à la question du président : Les deux, secrétaire général et ami, lui disent que cette une énorme bêtise. Si on frappe un enfant, on est perdant à tous les coups. Et à un an du renouvellement de son mandat, l’image qu’il renvoie est catastrophique. Celle d’un président incapable de maîtriser ses nerfs. Ils sont interrompus par un appel téléphonique : Thierry décroche, c’est Sophie son ex qui lui apprend qu’elle a un nouveau compagnon. En entendant le nom de l’homme en question, le président jette violemment son téléphone par terre et il se brise. Ailleurs, dans une salle de cinéma, l’actrice Victoria Coraly se voit décerner le marteau d’or de la meilleure actrice. Elle monte sur scène et elle entame son discours : Elle croit plus que jamais à un cinéma engagé dans la vraie vie, toute expression qui n’a pas pour champ d’action le monde ici et maintenant est un art mort. Tous les participants l’acclament : Crève le cinoche commercial !


Le texte de la quatrième couverture explique que pour rétablir son image le président a pour projet de choisir une nouvelle première dame. La séquence d’ouverture établit le ton du récit : une comédie dramatique, ou peut-être même une comédie tout court. Le président est un ancien rugbyman et il course un jeune impoli, peut-être même insolent, évoquant la réaction courroucée d’un vrai président. Un président qui va entretenir une relation avec actrice… Hummm ! Ah oui, comme John Fitzgerald Kennedy (1917-1963) & Marilyn Monroe (1926-1962, Norma Baker), même si le président dans le cadre de ce récit fait le parallèle entre JFK & Jackie Kennedy-Onassis (1929-1994, Jacqueline Lee Bouvier). Thierry Langlois apparaît tout de suite un peu dépassé, entre son tempérament parfois un peu impétueux, son ministre de l’Intérieur qui manigance et même complote pour le faire tomber, constamment rabaissé par sa mère Nadège Langlois, et manipulé plus ou moins ouvertement par son ami de trente ans Armand de Poix et par l’amant de celui-ci Xavier Fursac, grand communicant embauché par son compagnon pour s’occuper de l’image du président. De l’autre côté, une actrice tout aussi immédiatement sympathique, normale et gentiment militante pour un cinéma engagé, en particulier pour les sans-papiers. Le lecteur sent bien que la tonalité du récit sera plus légère que dramatique, focalisée sur le développement de la relation entre ces deux personnes que beaucoup de choses opposent.



Conquis dès les premières pages, le lecteur se trouve emporté par la dynamique du récit, pas tant de savoir si le président et ses deux conseillers parviendront à rattraper son image médiatique, plutôt de savoir ce que peut générer l’interaction entre lui et l’actrice. Il sourit en voyant qu’elle se trouve acculée à accepter une proposition très scabreuse : littéralement le rôle de première dame, c’est-à-dire l’interpréter avec ses talents d’actrice. Pour autant les auteurs se tiennent à l’écart de toute forme de domination ou d’emprise au mieux malaisante, au pire sadique. L’artiste doit réaliser un nombre conséquent de pages, et il les fait dans un registre réaliste et descriptif, avec une forme de simplification appliquée de manière différenciée, et une touche d’exagération comique dans les expressions de visage et dans certains comportements et gestes relevant du langage corporel. En fonction du personnage, il peut très discrètement améliorer sa silhouette. La morphologie de joueur de rugby élancé pour le président. Celle fine, gracile et tendue de l’actrice. Celle plus rondouillarde et confortable de l’ami de trente ans avec une barbe improbable et une pipe au bec. Celle moqueuse du chargé de communication avec ses cheveux mi-longs et sa tenue décontractée. Ou encore les expressions perfides du ministre de l’Intérieur caractéristiques du rôle de traître. Sans oublier Valentin, le jeune garçon d’une demi-douzaine d’années, fils de Victoria Coraly.


La course-poursuite en deux pages est formidable : un vrai spectacle, très rythmé, un authentique placage selon les règles, et une baffe pas tout à fait volée, enfin ça se discute, toujours est-il que le lecteur comprend parfaitement l’émotion qui a envahi le président. Puis il voit le téléphone se fracasser au sol après avoir été violemment jeté à terre : une narration impeccable, un emportement passager à nouveau tout à fait compréhensible, une petite touche d’exagération visuelle pour en faire passer l’intensité au lecteur. Ce moment humoristique fonctionne à la perfection, et il annonce les moments d’humeur à venir, tant par la maîtrise de la narration que par la justesse de la situation. Ces passages comiques renforcent encore l’empathie du lecteur pour les personnages : le comique de répétition avec les portables fracassés, la gifle retentissante assénée par Nadège Langlois qui estime son fils-là lui fait honte, incapable qu’il est de tenir sa femme ou de s’en faire respecter, ayant un poste moins important que son frère qui lui a une bonne place dans l’industrie, une femme sèche et méprisante très réussie. Ou encore le regard plein de haine de la Miss France qui regarde l’actrice en comprenant qu’elle vient de faire échouer son espoir de devenir la première dame. Sans oublier l’énergie enfantine de Valentin débordant de vie.



Le lecteur se trouve vite captivé par les relations de ce duo improbable, oublieux des techniques utilisées par les auteurs, pour simplement savourer le plaisir de cette histoire divertissante et touchante. Il ressent bien la justesse du jeu des personnages et leur expressivité. Il note inconsciemment que les dessins se nourrissent de temps à autre d’images d’actualité, que ce soit le président filant dans les rues de Paris à scooter (comme un autre président bien réel), ou les forces de l’ordre intervenant pour démanteler un camp de personnes à la rue en éventrant leurs tentes, ou les chargeant alors qu’ils ont trouvé refuge dans une église. Il absorbe également les ambiances générées par les différentes palettes de couleurs en fonction des séquences et de leur nature, ressentant que le coloriste passe régulièrement en mode expressionniste, quittant le domaine réaliste. Il apprécie de s’immerger aussi bien dans les rues de Paris, qu’au milieu des ors de la République, ou encore dans le modeste appartement de Victoria Coraly, dans un café parisien, dans une limousine entourée de motards, dans une cabine de la grande roue, au musée des arts forains (les pavillons de Bercy, 53 avenue des Terroirs de France, dans le douzième arrondissement de Paris), en train de jouer au rugby sur une des pelouses de l’Élysée, et même au bord de l’océan en Bretagne.


Dans le même temps, cette comédie romantique intègre des éléments de l’actualité et repose sur un enjeu très concret. Il est question de personnes à la rue, de sans-papiers vivant dans l’angoisse d’être arrêtés, de la nécessité pour le cinéma d’être engagé (c’est du moins la conviction de Victoria Coraly), de solitude au sommet du pouvoir, de communication politique (Ce choix de teasing authentifie l’information et verrouille le storytelling. Cette version doit écraser toutes les autres par sa charge affective positive… Pour le public, la vérité est toujours sentimentale.), de panier de crabes entre politiciens, chacun cherchant à mettre son adversaire politique en difficulté, à le discréditer, d’à quel point on se retrouve prisonnier de ses alliances, de récupération politique, et même de convictions politiques. De prime abord, Thierry Langlois semble peu crédible dans son poste de président. Lors d’une escapade dans une guinguette, il expose ses convictions à Victoria, et il apparaît fort conscient des limites de ses actions, et aussi de la nécessité de ses actions. Pour lui : La politique, c’est accepter le réel, accepter de soulever le capot et de mettre les mains dans le cambouis, là où ça se passe. Et d’essayer qu’on avance, tous ensemble si possible. Il continue en demandant ce qui se passe sans politique ? C’est l’anarchie ou la dictature ! Le chaos ou les généraux ? Des observations plus concrètes et pertinentes qu’une simple comédie. Enfin, les auteurs mettent en scène avec une certaine honnêteté la question de savoir si l’actrice pourra influer un peu ou pas du tout sur la politique gouvernementale.


Une petite bluette sympathique et divertissante sur la dynamique de la jeune femme rebelle (y compris sur le plan politique) se retrouvant à l’Élysée, avec le risque de tomber sous le charme indéniable du président. Une narration visuelle remarquable en tout point, en particulier sur le rythme et sur la direction des acteurs, embarquant le lecteur du début à la fin, avec un sens impeccable de l’humour. Thierry Langlois et Victoria Coraly sont immédiatement sympathiques et attachants, leur relation évoluant tout en étant empêchée. Les auteurs savent également filer des questionnements réels dans la tapisserie de leur comédie, sans l’alourdir. Une réussite pétillante, drôle et touchante.



jeudi 2 octobre 2025

American Parano T03 Manhattan trauma

Mais pour ça, il ne doit pas se faire descendre comme son frère.


Ce tome fait suite à American Parano 2 Black house (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour comprendre l’intrigue, et qui permet cependant de mieux saisir la situation personnelle de l’héroïne. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario, et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée.


Cinq juin 1960 vers vingt heures, à Battery Park, New York City, le sénateur Bob Cavendish est en train de prononcer un discours en plein air. Il s’adresse à la foule : Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? Eh bien, on va redoubler d’efforts pour que la promesse d’avenir que j’incarne aboutisse à des réalités concrètes. La prochaine étape, c’est la primaire de l’Illinois. Elle est à notre portée. Ça ne sera pas facile, mais grâce à vous, grâce à Dieu, j’ai la force de me battre. Me battre contre cette guerre absurde au Vietnam, me battre contre la pauvreté, pour la jeunesse. Pour un développement économique mieux partagé et une amélioration des droits civiques pour tous. Et laissez-moi vous dire que nous ne laisserons pas les démons de la division saboter cet espoir extraordinaire qui est en marche. Et je…



Un coup de feu retentit, une balle lui traverse le crâne, sous les yeux du lieutenant Kimberly Tyler, qui se tient à ses côtés, chargée de sa protection. La foule se disperse dans un mouvement de panique, une jeune fille pleure agenouillée sur le sol, abandonnée au milieu des panneaux jetés par terre. Deux hommes en noir prennent Tyler, chacun par un bras et la font monter dans une limousine noire. La radio interrompt son programme et annonce déjà qu’une fusillade a eu lieu dans le Lower Manhattan, que le sénateur Bob Cavendish serait grièvement blessé. Tyler regarde ses mains dont elle n’arrive pas à arrêter le tremblement : des gouttes de sang du sénateur commencent à sécher sur le dessus. Le journaliste continue : il est 20h45 et d’après le reporter sur place, le sénateur Cavendish vient de succomber à ses blessures lors de son transfert au Mount Sinai Hospital. La limousine est entrée dans la zone de chantier du World Trade Center : Tyler est emmenée par les deux agents dans une cabane de chantier. Elle est assise sur une chaise devant une petite table et ils lui demandent de tout raconter, depuis le début, ils ont toute la nuit. À sa question, ils se présentent : agents spéciaux Auerbach et Carney, du Bureau Fédéral. Le premier repose sa question : qu’est-ce une policière de San Francisco fabrique à New York depuis dix jours ? Quatorze jours avant, soit le vingt-deux mai 1968, Kimberly Tyler arrive à Harlem : on lui avait donné rendez-vous vers la station 125th Street. Elle n’est pas de New York, elle ne savait pas que c’était à Harlem, ça l’a surprise. Elle s’arrête à un vendeur ambulant de hot-dog et en achète un, en demandant si c’est bien par ici la permanence du sénateur Cavendish. Le vendeur lui indique la direction. Elle pénètre dans le bureau de la permanence, entend les secrétaires appeler et répondre au téléphone, observe l’effervescence. Deux individus à la mine sévère et au costume sombre sortent d’un bureau, le petit monsieur se présente à Tyler : Tom Persons, directeur de campagne du sénateur Cavendish.


Kimberly Tyler quitte San Francisco et le culte satanique d’Anton Szandor LaVey (1930-1997, fondateur de l'Église de Satan et auteur de l'ouvrage La Bible satanique), pour se retrouver à Manhattan, aux côtés d’un sénateur dont le frère était président des États-Unis et a été assassiné à Dallas en 1963. En outre le sénateur Bob Cavendish est assassiné à son tour en 1968. Coïncidences ? Alors, il y a des différences, et un parallèle incontestable avec Robert Francis Kennedy (1925-1968, dit Bob) : sénateur de l’État de New York, de janvier 1965 à juin 1968. Avec John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), trente-cinquième président des États-Unis, abattu à Dallas, le vingt-deux novembre 1965. D’ailleurs, le scénariste reprend la séquence dans la voiture décapotable à Dallas, et l’épouse du président se prénomme Jackie, comme Jacqueline Kennedy-Onassis (1929-1994). L’auteur a choisi le nom de famille de Cavendish, qui est également celui marital de Kathleen Kennedy Cavendish (1920-1948). L’enquête du lieutenant Tyler l’amène à interroger plus membres de la famille Cavendish, et le terme de Clan est employé, comme ce fut le cas pour le clan Kennedy.



Les auteurs ont donc choisi de s’inspirer du meurtre de Robert Kennedy, en changeant les noms ce qui leur permet de créer une œuvre de fiction, une libre interprétation, qui place leur héroïne au centre du récit, sans qu’elle ne soit phagocytée par le Clan. En arrière-plan, les auteurs effectuent également une reconstitution historique documentée et soignée. Il y a la possibilité d’accéder à une playlist bande son, dont sont mentionnés dans l’album : Yummy Girl de Iowa Railroad, White light / White Heat du Velvet Underground, Think d’Aretha Franklin. Il est également fait mention du pianiste Vladimir Horowitz et d’Etta James. Le lecteur observe en passant d’autres références culturelles de l’époque comme celle au film 2001, l’odyssée de l’espace (septembre 1968), réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999) ainsi que sa bande son écoutée à partir d’une K7 dans le lecteur de la voiture, la construction des deux tours du World Trade Center qui a commencé en 1966 et s’est achevée en 1973, ayant été inauguré la même année. La police réalise une descente dans une boîte gay, prête à maltraiter les clients, une pratique régulière de l’époque. Le lecteur reconnaît plusieurs lieux comme l’hôpital de Mount Sinaï, le quartier de Harlem, le parc d’attraction de Coney Island, ou encore l’intérieur du musée Solomon-R.-Guggenheim, conçu par l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959). Il se rend compte que la tête du président qui apparaît à la télévision en page neuf lui dit quelque chose. Il apprécie l’ironie de sa déclaration : Pourquoi feriez-vous confiance à un menteur ?, ce qui confirme qu’il s’agit bien de Richard Nixon (1913-1994). La référence à Andy Warsaw / Andy Warhol (1928-1987) est transparente, ainsi que l’annonce de la tentative d’assassinat le trois juin 1963, par Valerie Solanas (1936-1988).


Le lecteur éprouve un grand plaisir à retrouver les dessins si caractéristiques : une forme de lisibilité immédiate des personnes, des arrière-plans tout aussi rapidement assimilables, une palette de couleurs très personnelle. Que ce soit pour la couverture ou dans les pages intérieures, l’artiste opte pour mise en couleurs à partir de teintes donnant une apparence artificielle : une teinte entre le rosâtre et la maronnasse ou des aplats de noir parfois copieux. Dans ce tome, les nuances de bleu jouent un rôle important que ce soit pour évoquer le ciel sans nuage, le bleu très formel du costume du sénateur Cavendish, avec un rappel dans celui de son directeur de campagne Tom Persons, ou encore dans la séquence de souvenirs consacrée à la vie de Mary Jane Cavendish. Cela produit un effet similaire à une diffusion généralisée de l’ambiance officielle du sénateur en représentation, comme si rien ne pouvait rester intouché par cet objectif qui occupe toutes les pensées sciemment ou non, auquel de nombreuses personnes consacrent leur énergie, toute leur vie même, celle des autres se trouvant entraînée dans ce maëlstrom.



En tant que coloriste, l’artiste apporte quelques ombrages discrets dans ses dessins, par une nuance un peu plus foncée. En tant que dessinateur, il intègre quelques petits traits dans les surfaces détourées, pour ajouter des plis aux vêtements, des ondulations dans les cheveux. Pour le reste, il s’en tient aux codes de la ligne claire, ce qui produit un effet un peu déstabilisant au départ, en simplifiant les visages et les morphologies, pouvant faire penser à des aventures tout public, à une héroïne très jeune. Pour autant, les dessins présentent une forte densité d’informations visuelles, et le ressenti des actions ressort plutôt du domaine adulte que de celui de l’adolescence, encore moins de l’enfance. Le visage un peu figé et les yeux un peu grands de l’héroïne font plus penser à une personne parlant peu, qu’à un individu trop jeune pour savoir quoi penser. Ce parti pris graphique fait ressortir avec force la bizarrerie du quotidien, dans ce qu’il a d’ordinaire, comme dans ce qu’il a d’extraordinaire. Le parc d’attraction de Coney Island devient inquiétant tellement son artificialité ressort. Le sort du docteur Jackson Woods pendu par les pieds devient grotesque et angoissant, plutôt que simplement sordide et cruel. L’insupportable First Deputy Commissioner devient inquiétant par sa masse et son opposition à la fois passive et agressive.


À nouveau le scénariste a écrit un vrai polar : une enquête policière qui met en lumière des facettes de la société dans laquelle elle se déroule. Malgré l’impression d’inexpressivité du personnage principal, le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour elle et qu’il éprouve une réelle sympathie. À sa manière très personnelle, elle avance dans son enquête, sans coup d’éclat, sans éclair de génie, sans intuition foudroyante, simplement en prenant une question après l’autre, en allant voir les uns et les autres, bref un roman policier des plus pragmatiques, et en allant au fond des choses, en voulant voir la réalité, la toucher du doigt, aussi désagréable puisse-t-elle être. Sous une apparence parfois presque mutique qui exprime sa capacité d’écoute, elle ne s’en laisse pas conter, et elle exprime sa volonté, ses demandes calmement et fermement. Elle sait que le fait d’être une femme la confronte à la misogynie ordinaire, ses collègues masculins ne pensant pas à mal, voire la fait apparaître comme insignifiante auprès de certains de ses interlocuteurs. Comme dans le premier cycle, elle rencontre des personnages en marge de la bonne société : par exemple Andy Warhol. Elle constate également que derrière une normalité de façade, le clan des Cavendish / Kennedy recèle son lot de cas psychologiques.


Après Anton Lavey, c’est le tout du clan des Kennedy : facile ? Le lecteur sent bien qu’il est sous le charme de la narration visuelle qu’il retrouve avec un grand plaisir, pour sa facilité de lecture, pour son apparence inoffensive, pour sa richesse d’informations, pour sa capacité à faire apparaître l’étrangeté des individus, l’artificialité des environnements. L’intrigue s’avère facile à suivre, parfois à anticiper, dans sa trame principale, l’assassinat faisant l’objet de la première séquence. Elle sert de révélateur à la société de l’époque, et aux forces à l’œuvre broyant les individus. Un bon polar avec une vraie personnalité.



jeudi 15 mai 2025

Ben Barka: La disparition

L’histoire aurait donc dû s’arrêter là. Seulement voilà…


Ce tome comprend une histoire complète, une enquête sur la disparation de Mehdi Ben Barka (1920-1965), homme politique marocain, et chef de file du mouvement tiers-mondiste. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par David Servenay pour le récit, et par Jacques Raynal pour les dessins. Il comprend cent-quarante-deux pages de bandes dessinées en noir & blanc. Il se termine avec un dossier illustré de douze pages comprenant des chapitres consacrés à Antoine Lopez l’espion qui voyait triple, Le faux scoop de l’Express, Les sécuritocrates marocains à l’abri, Chtouki le chef fantôme du commando, CIA le mutisme des services secrets américains, Ben Barka une enquête impossible ? Enfin vient une liste de référence vidéo et livres, et des remerciements.


Paris, vendredi 29 octobre 1965, 12h15. Mehdi Ben Barka, accompagné par le jeune historien Thami Azzemouri, se rend à son rendez-vous à la brasserie Lipp pour parler du projet de film Basta. À l’intérieur, l’attendent le journaliste Philippe Bernier, le réalisateur Georges Franju et l’éditeur Georges Figon. Alors qu’il approche de la brasserie, il est accosté par deux hommes qui se présentent comme des policiers. Ils s’enquièrent de l’identité de la personne qu’ils ont hélée, puis lui posent quelques questions. Quel est le motif du séjour de Mehdi Ben Barka en France ? Serait-il à Paris dans un but politique ? Enfin ils lui indiquent qu’on leur a demandé de l’emmener auprès de personnalités politiques. Il accepte et les suit sans un regard pour Azzemouri, après avoir vu leur carte professionnelle. Une fois les trois hommes dans la voiture, le trajet commence, c’est la dernière fois que Mehdi Ben Barka est vu vivant.



À partir de là, le récit entre dans le royaume des hypothèses. À ce jour, nul n’a de certitude à propos de ce qui est arrivé à Mehdi Ben Barka. Sauf sur deux choses. Il a bel et bien été tué dans les 48 heures suivant son enlèvement. Son corps a disparu, sans que quiconque ne puisse le retrouver. Ce qui va intéresser les auteurs désormais, c’est l’enquête incroyable qui commence et l’importance de la trace que cette disparition va laisser dans l’histoire. Pour autant, tout ce qui va suivre a fait l’objet de minutieux recoupements auprès des proches de Mehdi Ben Barka, des enquêteurs… et d’un dossier d’instruction qui est à ce jour la plus ancienne enquête criminelle en cours dans les annales de la justice française. À bord de la 403, un silence pesant enveloppe les cinq passagers. Ben Barka se demande vers quel interlocuteur son destin l’emmène. Un rendez-vous est bien prévu pour le lendemain à l’Élysée, mais… Le convoi sort de Paris par l’autoroute du Sud. Discrètement, une DS noire suit la voiture des policiers. Elle finit par la dépasser. Juste après Évry, la voiture quitte l’autoroute pour atteindre sa destination finale. En arrivant au 35 de la Grand-Rue, la 403 franchit le portail d’une grosse ferme. Un homme apparaît. Mehdi Ben Barka l’ignore, mais le propriétaire des lieux est très connu des services de police. Georges Boucheseiche, 52 ans, dit Bonne Bouche, multirécidiviste, ex-collabo de la Carlingue, la Gestapo française.


En fonction de sa culture, le lecteur peut être plus ou moins familier avec cette affaire : son point d’origine, la reprise de l’enquête en 2004, ou le rôle de Mehdi Ben Barka dans l’histoire du Maroc ou en tant que chef de file du mouvement tiers-mondiste et panafricaniste. Il constate rapidement qu’il n’est nul besoin de disposer de connaissances préalables sur l’affaire ou sur le contexte historique pour suivre le récit de l’enquête. De la même manière, un lecteur s’étant déjà intéressé à cette affaire apprécie la manière dont les auteurs relient les faits à des événements et des mouvements d’époque. Il peut aussi avoir eu la curiosité de lire un article encyclopédique sur le sujet, assez touffu, listant chaque intervenant sur, les différentes versions, et les découvertes successives, sans oublier les pièces manquantes, les silences, et même les légendes inventées, plus ou moins crédibles. Le scénariste a conçu une structure aussi sophistiquée qu’accessible. Partir de cette disparition le 29 octobre 1965. Faire intervenir différents acteurs apportant des informations depuis leur point de vue : Bachir Ben Barka le fils de Mehdi ben Barka, Maurice Buttin l’avocat de la famille Ben Barka, Patrick Ramaël juge d’instruction, Joseph Tual grand reporter. Mettre en scène aussi bien des reconstitutions historiques avec les personnes impliquées, que des mises en situation d ce qui est rapporté.



S’il commence par feuilleter cette bande dessinée, le lecteur peut ressentir une impression un peu austère et une forme de minimalisme dans la mise en page et dans les dessins. Dès la première page, il peut constater une approche plus dans l’impression donnée par les éléments visuels, que dans la représentation détaillée. En fonction des séquences, le dessinateur peut consacrer du temps à représenter des éléments plus nombreux : les façades des immeubles parisiens, une carte routière, des tenues vestimentaires, des rues de Rabat, des cafés ou des restaurants parisiens prestigieux, des bâtiments célèbres comme le palais de l’Élysée. Pour certaines zones de ces mêmes images, il peut se contenter de surfaces laissées blanches et vierges, comme la surface des trottoirs ou de la chaussée, certains arrière-plans lorsqu’il s’agit d’une tête ou d’un buste en train de parler, ou encore le fond de la page avec juste un individu en pied qui en occupe un tiers ou moins. Dans le même temps, il utilise les aplats de noir aux formes discrètement irrégulières pour donner du poids à chaque case. Il joue ainsi régulièrement sur le contraste fort entre des zones noires et des zones blanches. Il représente les individus avec un fort degré de simplifications à la fois dans les silhouettes et les visages. Le lecteur n’aurait pas forcément à chaque fois identifié un personnage célèbre s’il n’était pas nommé, jusqu’au général de Gaulle lui-même.


Rapidement, le lecteur remarque que le scénariste laisse beaucoup de place à la narration visuelle. Par exemple les trois premières pages ne comprennent qu’un unique et bref cartouche de texte pour indiquer le lieu, la date et l’heure. Puis vient un dialogue pendant trois pages entre Ben Barka et les deux policiers. Et à nouveau deux pages muettes, à l’exception d’un court cartouche. Dans les deux pages suivantes, le lecteur découvre le dispositif d’une petite case au milieu d’une page autrement vierge avec deux cartouches de texte plus conséquents, sans aller jusqu’à du texte illustré par une miniature. Cette façon de procéder donnerait une impression de narration à l’économie s’il s’agissait d’un récit de type aventure ou roman. En revanche dans ce contexte, cela fonctionne parfaitement pour aérer l’exposé des faits historiques, des événements et des témoignages, pour mettre en valeur des intervenants et des personnes impliquées, pour montrer au lecteur un endroit, une rencontre, et pour créer une distance nécessaire avec les différents individus. Cela rappelle au lecteur qu’il voit de personnes en train de faire de déclaration, des paroles rapportées, ce qui ne permet pas de savoir ce que pense vraiment chacun, ce qui induit une prise de recul sur ces propos.



Le scénariste relève un défi dont le lecteur ne soupçonne pas tout de suite la complexité : exposer, analyser et expliquer une enquête compliquée dans un contexte historique touffu, avec un nombre élevé d’intervenants, et plusieurs versions successives sans perdre personne en route. Il présente progressivement les différents acteurs : Mehdi Ben Barka dès la première page, les dernières personnes à l’avoir vivant, et puis il sait grouper les suivantes en unités logiques qui permettent au lecteur de facilement les situer, des plus connues comme le général Charles de Gaulle (1890-1970) président de la République française, Georges Franju (1912-1987) réalisateur, Marguerite Duras (1914-1996) écrivaine, dramaturge, scénariste et réalisatrice française. Du côté marocain : Hassan II (1929-1999), le général et homme d’état Mohamed Oufkir (1920- 1972), Ahmed Dlimi (1931-1983) officier supérieur puis général des Forces armées royales marocaines, etc. Quelques hommes d’état français comme Edgar Faure (1908-1988) homme d’État français, Roger Frey (1913-1997) homme politique français. Et puis des individus hauts en couleur comme Pierre Loutrel, dit Pierrot le Fou (1916-1946), Georges Boucheseiche (1914-1972) malfaiteur français, Antoine Lopez (1924-2016) inspecteur principal d'Air France à Orly surnommé la Savonnette, Marcel Le Roy – Finville (1920-2009) maître espion, etc. Et pour finir le juge d’instruction Patrick Ramaël et le journaliste Joseph Tual.


Profitant de ces guides attentionnés que sont les auteurs, le lecteur découvre cette histoire d’enlèvement, le rayonnement international des activités de Mehdi Ben Barka, l’improbable implication de policiers, de malfaiteurs et d’espions, le plan soigneusement ourdi sur le long terme, capable de surmonter les imprévus et de tirer profit des occasions. Il se fait la réflexion qu’il n’a pas de raison de douter de ce qu’il lui est exposé, et qu’il peut saisir les différentes dimensions de l’affaire, entre les motivations de la victime et sa vie personnelle, les différents intervenants dont les intérêts finissent par s’aligner pour parvenir à cette disparition. Il partage l’optimisme des auteurs, avec la perspective de déclassification de documents dans les décennies à venir. Il prolonge bien volontiers sa lecture avec le dossier en fin de tome, se rendant compte qu’il ne s’était pas posé de question sur l’absence d’interférence des États-Unis dans cette affaire, alors même qu’ils remplissaient la fonction de police mondiale à l’époque.


Une vieille affaire datant de 1965… avec des répercussions encore bien tangibles aujourd’hui. Une narration visuelle sèche et pouvant apparaître comme minimaliste, devenant particulièrement adaptée et intelligente à la lecture, faite pour faciliter la compréhension et l’assimilation du lecteur, tout en lui donnant le recul nécessaire pour questionner ce qui lui est montré. Une enquête remarquable par sa clarté, ses facettes analytiques et explicatives prenant en compte de nombreuses dimensions tant personnelles que de politique internationale dans un monde entre décolonisation et prise d’autonomie. Édifiant et passionnant.



jeudi 29 décembre 2022

Très chers élus - 40 ans de financement politique

Vous avez vu combien coûte une campagne présidentielle ?


Ce tome contient un essai complet, indépendant de tout autre. Il s’agit d’une enquête sur le financement de la politique en France, enquête réalisée par Élodie Guéguen & Sylvain Tronchet, dessinée par Erwann Terrier, et mise en couleurs par Degreff. La première publication date de 2022. L’ouvrage comporte cent quarante-six pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une introduction des deux journalistes : pour conquérir le pouvoir, l’argent est le nerf de la guerre ; il est aussi, généralement, celui par qui le scandale arrive. Il se termine avec un post-scriptum écrit par les auteurs évoquant le délai de sept à huit mois pour la réalisation et la parution du rapport sur les comptes de campagne de l’élection présidentielle de 2022, un entretien de deux pages avec Jean-Philippe Vachia (le président de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques), et un entretien croisé avec les anciens magistrats Jean-Louis Nadal (procureur général près de la cours de cassation, puis président de la Haute Autorité de la transparence de la vie publique) et Yves Charpenet (directeur des affaires criminelles des grâces du ministère de la Justice).



Lors de la campagne présidentielle de 2022, dans un salon de l’Élysée, Emmanuel Macron reçoit son équipe avec petits fours et champagne. Dans un petit groupe, un conseiller fait le point : fiscal year 16 a été une année de super croissance pour eux. Ils ont eu de très bons wins. Jamais personne dans l’histoire n’a fait un grand win sans grands efforts. Parce que la valeur travail, elle est au centre de leur équation. Mais c’est leur culture d’entreprise dont il est le plus fier. Elle est business-focus. Intense et ambitieuse. C’est une culture de fight. Ils n’ont pas peur de dire que construire une grande boîte c’est un combat. Et âmes sensibles s’abstenir. Un conseiller plus âgé s’éloigne pour aller se rafraîchir aux toilettes, tout en pestant contre ce jargon de la culture de Fight. Il retourne dans le grand salon mais cogne la porte contre le coude de Macron qu’il n’avait pas vu.


Christian Dagnat est au micro, un banquier qui lève des fonds pour le candidat. Il explique aux donateurs potentiels qu’ils peuvent donner jusqu’à 7.500€ par an, et qu’en faisant de même au nom de leur épouse, ils peuvent monter jusqu’à 15.000€. Puis c’est au tour de Macron lui-même de prendre la parole pour indiquer le montant de levée de fond qu’ils ont atteint à ce jour, et les modes de financement complémentaires à venir, y compris le fait qu’il va s’endetter personnellement à hauteur de 8 millions d’euros. Puis il remercie les participants, alors qu’un conseiller distribue des formulaires de dons. Sur un marché découvert parisien, des militants distribuent des tracts pour la campagne 2022. Sylvain arrive en trottinette et rejoint Élodie : ils ont rendez-vous avec Monsieur X, leur source. Ils l’aperçoivent en train de les attendre sur un banc. Ils lui rappellent qu’ils souhaitent échanger avec lui au sujet de leur enquête sur le financement de la vie politique française. En guise d’introduction, il répond que l’argent est essentiel à la conquête du pouvoir. Il a tout vu de l’arrière-boutique des partis sous la Ve république.



Pas facile de donner un aspect visuel à une enquête journalistique, encore moins quand il s’agit de quelque chose d’un peu abstrait comme le financement des partis politiques et des élections. Les auteurs ont pris le parti d’une forme de promenade dans Paris avec un arrêt pour prendre un café, au cours de laquelle les deux journalistes Élodie Guéguen & Silvain Tronchet se mettent en scène en train de discuter avec un monsieur en imperméable et chapeau mou, promenant son chien, qui incarne l’amalgame de plusieurs de leurs informateurs, sous les traits de Monsieur X, vraisemblablement la soixantaine, et ayant connu plusieurs décennies de fonctionnement des partis politiques, de l’intérieur. Le lecteur bénéficie ainsi d’une longue promenade au cours de laquelle il reconnaît la tour Eiffel, des sorties de station de métro, le mur d’enceinte de l’Élysée, les arcades de la rue de Rivoli, la porte d’entrée du Conseil Constitutionnel avec sa magnifique sphinge, la place Vendôme, la pyramide du Louvre, les bouquinistes des quais de la Seine, la passerelle des arts, la place du colonel Fabien, Les Deux Magots, le jardin du Luxembourg, la promenade le long des quais de la Seine à Paris, le ministère des finances, la place de la Bastille, etc., pour finir place de la République devant le monument à la République du sculpteur Léopold Morice.


Au fil de cette déambulation, les trois interlocuteurs évoquent des affaires ayant été couvertes par les médias, les déclarations des hommes et femmes politiques mis en cause, ainsi que certains de leurs collaborateurs, le dessinateur reproduisant avec fidélité leur apparence, ce qui permet de les identifier aisément. Ces séquences souvenirs emmènent le lecteur dans des endroits très variés à chaque fois bien représentés : un salon de l’Élysée, un chantier de construction, la piscine de pièces d’or de Picsou, le plateau du journal de vingt heures, la roche de Solutré, l’hémicycle de l’assemblée nationale, les bureaux des quartiers généraux de campagne des candidats, des bureaux de police pour interrogatoire, le meeting de Villepinte où se produit Nicolas Sarkozy, le parlement européen, le festival d’Avignon, le circuit des vingt-quatre du Mans, une riche propriété avec une piscine, un loft luxueux, les marches du festival de Cannes, etc. Ces images peuvent illustrer littéralement ce que dit le texte, avec éventuellement une légère redondance, comme elles peuvent aussi introduire une touche d’ironie, de sarcasme, de caricature ou de moquerie ouverte. Par exemple, François Fillon effectue un trajet en voiture du Mans à Paris : il conduit une formule 1 sur le circuit automobile, et une jeune femme se tient sur la piste avec un panneau d’avertissement pour le pilote, sur lequel est marqué Rends l’argent !



D’un côté, les auteurs ont effectué un gros travail de préparation pour que la narration visuelle apporte des éléments supplémentaires au texte de l’enquête, que ce soit une prise de recul ou une touche humoristique. D’un autre côté, la narration visuelle est entièrement asservie à cette restitution d’enquête qui s’avère être à charge. Le titre le laissait supposer : la formulation Très chers élus dirige vers le coût de la vie politique, le coût de la démocratie en quelque sorte. Les deux journalistes évoquent les affaires comme Elf. Cogedim. Urba. Françafrique. Fonds spéciaux Matignon. DCN. Luchaire. Etc. Les sources de financement avérés comme les entreprises de BTP, les offices HLM, Bygmalion, etc. Ils citent explicitement les affaires judiciaires avec condamnation et celles avec de forts soupçons, mettant nominativement en cause Patrick Balkany, François Léotard, Gérard Longuet, Alain Madelin, Claude Guéant, Christian Nucci, Roland Dumas, Éric Woerth, Sophia Chikirou, Wallerand de Saint-Just, Marine Le Pen, François Bayrou, Sylvie Goulard, Marielle de Sarnez, Philippe Laurent, Ségolène Royal, François Fillon, Emmanuel Macron, Anne-Christine Lang, et quelques autres. Ils reprennent chronologiquement les astuces et les malversations avérées pour financer les partis et les campagnes, soit en transgressant la loi, soit en la contournant : fausses factures, les marchés publics avec commission entre 3% et 5%, le brigandage municipal pour l’attribution de site pour grandes surfaces, les fonds secrets de Matignon, les surfacturations, les rétro-commissions, les mallettes d’argent en billets de banque, les sous-facturations, les assistants rémunérés par l’Assemblée Nationale ou le parlement européen, la création de micros partis pour cumuler les dons, les instituts de formation, les fondations adossées à des partis politiques, etc. L’inventivité en la matière force le respect, et constitue une ode à la créativité.


Les auteurs se sont fixés comme objectif de prouver la réalité des fraudes, de détournement d’argent public et d’abus de bien sociaux. Leur énumération de faits avérés fonctionne comme un faisceau de preuves, finissant par être accablant. Pour autant, le ton n’est pas au réquisitoire assoiffé de sang. Ils savent faire preuve d’humour, que ce soit avec des anecdotes énormes (deux Tupperwares remplis de billets, enterrés dans les bois par Didier Schuller et déplacés par des sangliers ayant creusé), un dépôt en billets dans une banque pour un montant de dix millions de francs. Ils ne se contentent pas de pointer du doigt pour accuser : ils se livrent également à une analyse de l’effet des différentes lois relatives à la transparence financière de la vie politique, du fonctionnement de la commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques créée en 2005. Ils reprennent l’analyse de Julia Cagé dans son livre Le prix de la démocratie (Fayard, 2018), aboutissant à la conclusion que les généreux donateurs fortunés profitent à plein des réductions d’impôts et voient leurs préférences politiques massivement subventionnées par l’ensemble des contribuables, et en prime bénéficier d’une politique qui leur est financièrement favorable une fois leur candidat au pouvoir. À l’occasion d’une page ou d’une autre, le lecteur s’aperçoit également que les auteurs et l’artiste se sont coordonnés pour une autre forme d’interaction, la situation montrée commentant ironiquement les faits évoqués. Par exemple, François Mitterrand et son aéropage effectuent l’ascension de la Roche de Solutré, et le président doit se débarrasser d’un caillou dans sa chaussure, alors qu’il pense en même temps à la manière de blanchir son collaborateur Christian Nucci dont les actions génèrent une gêne comme un caillou dans une chaussure. De la même manière, les différentes activités dessinées en arrière-plan pendant la promenade dans Paris recèlent le plus souvent une action publique qui se trouve directement impactée si l’argent public est détourné.


Une enquête sur le financement des partis et des campagnes politiques en bande dessinée : certainement un essai touffu avec des illustrations qui peinent à apporter des éléments visuels supplémentaires. Au départ, le lecteur se dit qu’il y a un peu de ça, mais dans le même temps la lecture s’avère très agréable, sans le côté pesant qui peut accompagner des exposés denses en information. La balade dans Paris semble relever d’un dispositif artificiel gratuit, mais plusieurs séquences finissent par mettre la puce à l’oreille du lecteur : il y a un effet de résonance subtil et élégant entre les lieux traversés et les activités montrées, avec les malversations évoquées. La démonstration est à charge, ce qui est affiché explicitement dès le début, tout en expliquant des mécanismes très divers et très astucieux. Les auteurs ont l’honnêteté intellectuelle de poser la question caricaturale : Tous pourris ? Ils apportent une réponse nuancée et justifiée, et leur enquête fait autant la démonstration de l’utilisation détournée de fonds publics, que de l’amélioration lente mais aussi progressive de la transparence dudit financement, et de l’augmentation du nombre d’enquêtes, de procès et de condamnation. Extraordinaire enquête, restituée avec une intelligence malicieuse.



jeudi 27 mai 2021

Prénom : Inna (Tome 2-La naissance d'une Femen)

Nos seins sont des armes.


Ce tome fait suite à Prénom : Inna (Tome 1-Une enfance ukrainienne) (2020) qu'il faut avoir lu avant car il s'agit d'un diptyque. Sa publication date de 2021. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs de 82 planches, écrite par Simon Rochepeau, avec la participation d'Inna Shevcheko, dessinée et mise en couleur par Thomas Azuélos. Il commence par une page d'introduction, un texte d'une page, écrit par Shevchenko indiquant qu'il appartient à chacun de refuser d'être complice, qu'il y a une part d'autofiction dans ce récit, tout en conservant sa dimension de témoignage d'une époque, mettant en évidence les raisons qui ont poussé une jeune ukrainienne à rejoindre un groupe d'activistes, considéré depuis comme l'un des mouvements féministes les plus controversés.

En décembre 2008, dans l'université nationale à Kiev, la professeure Valentina Davilovna surveille ses étudiants dans l'amphithéâtre, en train de travailler sur leurs copies. Roman se lève, rend copie blanche à la professeure, mais avec une demi-douzaine de billets, jetant tout ça avec désinvolture sur son bureau. Katya Myslytska le fait remarquer avec dégoût à Inna Shevchenko, et elle se lève, sort à son tour sans rendre de copie. Elle se fait interpeler par la professeure qui lui dit qu'elle la convoquera à son bureau : Katya répond qu'elle n'a rien à lui donner. À la fin de l'épreuve Inna retrouve Katya sur les marches à l'extérieur et lui dit qu'elle a été un peu ridicule. Katya lui rétorque qu'elle n'allait pas se taire, et lui fait observer les berlines et les voitures de sport de type Porsche avec chauffeur qui viennent chercher des élèves. Elena descend de l'une d'elle dont le chauffeur lui a ouvert la porte, se dirige vers elles et leur demande si elles viennent à la réunion du lendemain. Elle y annoncera qu'elle cèdera sa place au parlement des élèves et elle pense qu'Inna pourrait lui succéder en tant qu'étudiante en première année de journalisme. Une fois qu'elle est partie, Katy a fait remarquer qu'il manque quelque chose à Inna : pas un pénis, mais des relations, faire partie du sérail, être issue d'une famille d'oligarques de Kiev.



Inna et Katya rentrent dans leur appartement, et ont la désagréable surprise de trouver leur propriétaire allongé sur le lit de l'une d'elle. Il est venu réclamer le loyer pour lequel elles sont en retard. Katya répond qu'elle a l'argent. Il ajoute qu'il y a d'autres manières de s'arranger, et il retire de sa poche une des culottes de Katya, qu'il porte à son nez pour la humer. Indignée, Katya reprend son bien et lui dit qu'il est temps qu'il sorte de leur appartement. Après son départ, elle va chercher la bassine en plastique sous la fuite d'une canalisation, et la vide dans une casserole pour la faire bouillir. Inna lui dit que c'est à son tour de payer le loyer, car ses propres parents ont payé les deux derniers. Katya avoue qu'elle vient de se faire virer du restaurant où elle était serveuse. Les deux amies s'assoient à leur petite table devant des assiettes vides et finissent par s'exclamer : du fric, on veut du fric ! Elles mettent de la musique et chantent avec : Du changement ! Nos cœurs l'exigent ! Nos yeux l'exigent ! Du changement ! Le lendemain soir, Inna se rend à la soirée chez Roman, avec une belle robe, et bien maquillée. Il s'agit d'une réception fréquentée par la jeunesse dorée de Kiev. Roman monte sur une chaise, et demande l'attention des personnes présentes : Elena cède sa place au parlement et Inna se présente pour la remplacer.

Le lecteur retrouve Inna Shevchenko avec une réelle impatience : elle a quitté sa ville natale, et intègre l'université à Kiev, une ville de plus de deux millions et demi d'habitants à l'époque. Il commence par découvrir l'introduction de la Femen qui évoque plusieurs facettes du récit : la nécessité de s'indigner et de protester, l'expérience unique de la vie et de la lutte de la première génération d'ukrainiens après la chute de l'URSS, les raisons qui ont poussé une jeune ukrainienne à rejoindre un groupe d'activistes. Son horizon d'attente est donc composé d'une reconstitution historique fidèle. Il retrouve les dessins un peu simplifiés, mais l'artiste ne renâcle pas à réaliser des images plus exigeantes en termes descriptifs quand la scène le requiert. C'est d'ailleurs le cas avec la page d'ouverture : un dessin en pleine page montrant le bâtiment de l'université clairement représenté, avec les bâtiments autour dont les détails s'estompent au fur et à mesure que leur distance à l'université augmente. Dans la page suivante, le lecteur retrouve la sensation de l'amphithéâtre avec les gradins correspondant. Ainsi, il peut se projeter dans différents lieux : le petit appartement grisâtre de Katya & Inna, le riche appartement de Roman avec même une grande terrasse, le club de strip-tease avec son ambiance un peu glauque du fait du faible éclairage, le salon étonnamment spacieux de l'université où la professeure s'entretient avec Inna, le grand bureau qu'Inna partage avec Ludmila Pavlova à la mairie, l'appartement plus grand où elle emménage grâce à son salaire, la pièce sinistre où se déroule l'avortement clandestin. Ces lieux sont représentés avec assez détails pour être convaincants même si le lecteur aurait apprécié des dessins avec un niveau descriptif comportant plus de détails. Par exemple, les murs de l'appartement de Katya & Inna sont surtout habillés par une mise en couleurs à l'aquarelle maronnasse, sans qu'il soit possible de juger de l'état d'insalubrité. Ou encore le bureau à la mairie ne comporte aucune information visuelle sur les accessoires et les outils de bureau.



Comme dans le premier tome, l'artiste sait insuffler de la vie dans chacun des personnages, les rendre plausibles et animés par des émotions. Il n'y a pas d'exagération romantique pour faire d'Inna une héroïne incarnant le courage, ou de Katya une victime formidable, ou de la professeure Valentina Davilovna une méchante mesquine et méprisable. De même, le dessinateur ne porte pas de jugement de valeur sur les clients du club pour homme. Cela n'empêche pas de voir que les unes et les autres éprouvent des émotions, de ressentir leur état d'esprit, tout ce qui génère de l'empathie. Le lecteur peut voir la soif d'apprendre sur le visage d'Inna, et la force de ses convictions. Il s'arrête en regardant une stripteaseuse défendre avec véhémence son droit à faire usage de son corps comme elle l'entend, face à Inna qui veut la convaincre qu'il s'agit d'une exploitation inique. Ce moment (page 26) se déroule avec un naturel confondant, et ce n'est qu'après que le lecteur comprend ce qui vient de se jouer, mesure toute l'ambiguïté de la scène : Inna ne peut pas décider pour les autres, mais la danseuse n'a peut-être pas conscience de la nature systémique de l'exploitation qu'elle subit, qu'elle n'a pas vraiment choisie. Cette sensibilité graphique permet de de restituer toute la force des scènes délicates comme la présence obscène du propriétaire dans l'appartement de Katya et Inna, ou la scène horrifique d'avortement clandestin où pourtant rien n'est montré de manière explicite.

Mais quand même… le lecteur repense à cette petite phrase de l'introduction : cette histoire est également enrichie de personnages, de lieux et de scènes de fiction. Voilà un curieux choix : alors que le lecteur pensait lire une pure biographie, il y a une part d'autofiction. Le lecteur vérifie sur la quatrième de couverture : il y est bien mentionné que ce récit écrit à la première personne raconte l'enfance et l'adolescence de la génération post-soviétique en Ukraine, inspirées par l'expérience personnelle d'Inna Shevchenko. Cette mention figurait déjà au dos du premier tome. Cela n'enlève bien sûr rien à l'engagement de cette femme, ni à la validité du récit. Même s'il a été quelque peu aménagé à des fins de dramatisation ou de clarté, il fait état d'une société malade. Le lecteur est ulcéré en découvrant le sort que ladite société réserve à ses étudiantes, aux conditions de vie qui les attendent en particulier les logements, aux profiteurs à l'affût, que ce soit le propriétaire lubrique, l'élu concerné par sa carrière, ou la fonctionnaire prévaricatrice.



Même si tout n'est pas authentique, le scénario présente la même retenue que la narration visuelle. Il n'y a pas de grands méchants, il n'y a pas de criminels immondes ou caricaturaux. Ce qui fait froid dans e dos, c'est la banalité de ce qui est décrit. Les forts profitent un peu des faibles en toute impunité, parce que c'est le système qui veut ça. Le propriétaire de l'appartement ne contraint pas les locatrices à des faveurs sexuelles en lieu et place du loyer : il le propose comme un arrangement raisonnable. Il est écœurant et en même temps il est visible qu'il trouve ça normal. Chacun essaye d'améliorer sa situation comme il peut. Dans le même temps, c'est la même société qui voit la naissance d'un mouvement comme les Femen. Une professeure d'université effectue un cours sur les suffragettes de l'organisation créée en 1903 au Royaume Uni. Une copine offre un livre de la féministe révolutionnaire de Lessia Oukraïnka (1871-1913) à Inna. La dernière séquence montre l'existence d'une bande organisée de Hell's Angels. Indépendamment de ce qu'il aurait souhaité comme degré de véracité d'une biographie, le regard du lecteur a changé sur Inna Shevchenko, grâce à une description convaincante du système social dans lequel peut naître un mouvement comme celui des Femen.

Avec la participation d'Inna Shevchenko, Thomas Azuélos et Simon Rochepeau donnent à voir le parcours de la jeune femme qui a décidé de rejoindre le groupe d'activistes des Femen, alors qu'elle fréquente l'université à 23 ans. Même s'il est venu avec des a priori bien tranchés sur ce que doit être une biographie, il est convaincu par l'évocation de la société ukrainienne à cette époque, à la fois grâce à la narration visuelle simple et juste, à la fois par les différentes étapes de la prise de conscience d'Inna, et le seul moyen qu'elle peut envisager pour protester et hurler son indignation.



lundi 19 avril 2021

Prénom : Inna (Tome 1-Une enfance ukrainienne)

La démocratie commence par notre école.


Ce tome est le premier d'un diptyque consacré à l'enfance et à la jeunesse d'Inna Shevchenko. Sa publication date de 2020. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs de 98 planches, écrite par Simon Rochepeau, avec la participation d'Inna Shevcheko, dessinée et mise en couleur par Thomas Azuélos. Il commence par une page d'introduction, un texte d'une page, écrit par Shevchenko indiquant que chaque vie individuelle est souvent façonnée par l'histoire collective et que la société dans laquelle elle a grandi lui a donné la liberté de rêver, de prendre des risques et de faire de son mieux.


À Copenhague le 14 février 2015, Inna Shevchenko participe à un débat organisé au Centre culturel Krudttønden, à propos de la liberté d'expression, quelques semaines après l'attentat contre Charlie Hebdo. Au moment où elle se met à parler à la tribune, des coups de feu ont éclaté derrière la porte. Elle a rapidement compris que ce n'étaient pas des pétards, pas une blague. Elle s'est relevée et elle a couru vers une porte sur le côté. Les gens se précipitaient pour sortir, ils se bousculaient, ils tombaient. La police arrive et prend en charge les victimes, leur proposant une aide psychologique. Ils cherchent l'intervenante qu'un policier finit par trouver dans une salle annexe, assise à un bureau, et en train de donner une interview à chaud. Il lui indique qu'elle doit être en état de choc et qu'elle doit se reposer. Elle lui crie dessus en lui disant que ça va aller, qu'elle va tenir. Elle est assise seule sur une chaise dans le noir, et elle s'exhorte à tenir bon.



La jeunesse d'Inna Shevchenko s'est déroulé à Kherson, une ville située dans le sud de l'Ukraine, d'environ 300.000 habitants, à environ 450 kilomètres de Kiev. En 1996, Inna a 6 ans et sa famille habite dans un appartement, dans un grand ensemble immobilier. Ce soir-là en janvier 1996, l'électricité est coupée, comme ça arrive régulièrement. Yulia, sa grande sœur, est en train de faire ses devoirs à la bougie, pendant qu'Inna s'amuse à réciter les noms des continents à haute voix en les pointant sur une mappemonde, ce qui exaspère sa sœur qui ne peut pas se concentrer. Valery, leur père intervient et va coucher la petite Inna. Elle demande qu'il lui raconte une histoire. Il lui parle à nouveau de la fois où il était allé en Espagne avec des potes, et qu'il leur avait fait croire qu'il parlait espagnol et même catalan. Il avait réussi à acheter une paire de baskets Adidas pour un copain. Enfin il lui chante une chanson traditionnelle avant de la laisser s'endormir. C'est autour de Yulia d'aller se coucher. Le père reste seul dans la salle à manger avec sa bougie. On toque à la porte. Il espère qu'il s'agit de se femme Olga qui est de retour, mais c'est son cousin Vanya avec son garde du corps Kolya. Ils viennent fêter l'achat d'une scierie. Kolya estime qu'en cinq ans de démocratie, le peuple a plus souffert qu'en soixante-dix ans de communisme.


La quatrième de couverture explique bien la nature de cette bande dessinée : raconter à la première personne l'enfance et l'adolescence d'Inna Shevchenko, devenue une activiste féministe ukrainienne, et une figure majeure du mouvement Femen. L'introduction qu'elle a rédigée écarte tout de suite la crainte d'une hagiographie : elle explique que sa vie a été façonnée par l'histoire collective dont elle a fait partie, et que la vie en Ukraine dans les années 1990 et 2000 (chômage, criminalité, manque de nourriture et humiliations) ont tout naturellement incité la jeunesse à rêver et prendre des risques. Effectivement au fil des séquences, le lecteur découvre plusieurs phases de sa vie, en 1996, en 2000, en 2004, en 2007/2008, comme une forme de chronique familiale centrée sur sa personne, incluant d'autres membres de sa famille, sans glorification de sa personne, sans louanges admiratives, juste un quotidien banal et normal pour elle et pour le reste de la population de cette région du monde à cette époque. Le lecteur peut donc très bien ignorer qui elle est devenue, ou faire fi de ce savoir pour juste suive une petite fille puis une jeune fille dans sa vie de tous les jours. Schevchenko ajoute dans l'introduction que Simon Rochepeau est bien un auteur car il a effectué les recherches nécessaires pour contextualiser les souvenirs d'Inna dans les événements politiques et sociaux de l'époque.



Dans la mesure où il s'agit d'une (auto)biographie, le lecteur s'attend à un dessin descriptif et réaliste, peut-être même quasi photographique. La première séquence lui montre qu'effectivement l'artiste s'attache à représenter des éléments concrets pour une reconstitution de type historique, mais sans en devenir l'esclave. Ses contours peuvent parfois s'avérer un peu lâches pour conserver une impression de spontanéité, et il règle le degré de détails en fonction de la séquence, de précis, à vague. Dans cette introduction, le lecteur peut voir l'uniforme d'un policier, les voitures de police, les chaises vides dans le centre culturel, quelques rescapés en train d'être pris en charge, et la couronne de fleurs d'Inna, mais pas le détail des installations techniques ou de l'aménagement du bureau dans lequel elle répond à une interview par téléphone. Il en sera ainsi tout du long de ce tome, les endroits étant plus ou moins tangibles en fonction de la manière dont ils sont représentés. Par exemple, la cuisine de l'appartement des Shevchenko est dessinée avec plus de détails que la chambre des filles, sans que le lecteur ne puisse se faire une idée concrète des matériaux employés, de la qualité des meubles de cuisine. Par la suite, il se fait une idée assez vague de l'implantation des arbres à proximité de la scierie sans pouvoir reconnaître leur essence. Il dispose d'une impression générale de la disposition de la classe d'Inna, une peu plus précise du bureau de la directrice. Il reconnaît bien l'architecture très fonctionnelle de l'ensemble d'immeubles où habite Inna. Il peut voir l'amphithéâtre dans lequel elle effectue son premier discours devant les élèves, ou la boîte de nuit dans laquelle l'emmène Alekseï.


Rapidement le lecteur se rend compte que l'objectif de l'artiste n'est pas une reconstitution photographique des différents endroits de Kherson où s'est déroulée la vie d'Inna, mais plus de donner une bonne idée du lieu et de l'émotion qui habite la jeune fille. Pour ce faire, il utilise les couleurs de manière élégante : le blanc-gris à Copenhague pour une atmosphère froide et quelque peu mortifère, le brun foncé pour la pièce où Inna se trouve seule pour souligner son isolement, le marron tirant vers le gris lorsque Valery raconte une histoire à sa fille entre grisaille d'un quotidien terne et douceur d'une lumière tamisée, etc. Le lecteur se rend compte que cette approche des couleurs apporte plus de consistance aux cases en complétant les traits encrés avec des textures et une ambiance lumineuse, et suggère un état d'esprit, celui de la jeune Inna qui s'avère communicatif. La narration visuelle réussit à montrer des lieux uniques sans s'encombrer de détails, et à rendre les personnages très humains, sans que le scénariste n'ait besoin d'expliciter ce qu'ils pensent. En particulier le jeu des acteurs et l'expressivité de leur visage, la justesse de leurs postures génère une empathie chez le lecteur qui éprouve la sensation de côtoyer de vraies personnes.



Les auteurs montrent aussi bien les années de développement d'Inna Shevchenko que des facettes de la société dans laquelle elle grandit, tout en restant au niveau de l'individu. Il est donc question de l'indépendance de l'Ukraine, encore récente (16 juillet 1990), du président Leonid Koutchma et de son successeur Viktor Ianoukovytch, de la corruption et de la criminalité, de la révolution orange de décembre 2004 / janvier 2005, de la mort du journaliste Gueorgui Gongadzé (1969-2000). Ces événements parlent plus au lecteur qui en est vaguement familier, ou sinon l'incite à aller consulter une encyclopédie en ligne, car le scénariste ne transforme pas cette (auto)biographie en cours d'histoire. De manière incidente, le lecteur voit Inna Shevchenko vivre dans cette société et comment elle y répond, elle s'y adapte. Effectivement, la narration ne la transforme ni en une héroïne, ni en une passionaria dont c'est le destin depuis la naissance. Elle vit dans le monde dont les forces systémiques lui parviennent par l'entremise des conséquences qu'elles ont sur les personnes qui les entourent. Elle voit la capacité de résilience de son père même si elle ne sait ni la nommer ni la conceptualiser. Elle perçoit la détresse de sa mère, quelques petits trafics, l'horreur de son oncle dont le fils a été victime d'un attentat, l'argent facile, la contradiction irrésoluble entre l'éducation scolaire et la place de la femme dans cette société à l'époque, etc. D'une certaine manière, ces circonstances extérieures la façonnent sans qu'elle ne manifeste elle-même de volonté propre, si ce n'est son caractère. Cette présentation se situe à l'opposé d'un destin romanesque ou de l'avènement d'une sauveuse. Sa vie est le fruit d'un concours de circonstances, dans une période donnée, à un endroit du monde particulier, avec un père qui soutient sa fille. Il ne s'agit pas d'admirer cette demoiselle, plus de la comprendre.


La couverture de cet album est très explicite : il s'agit de suivre l'enfance d'une demoiselle vivant dans une grande ville en Ukraine dans les années 1990/2000. En feuilletant l'album, la narration visuelle n'impressionne peut-être pas beaucoup, mais à la lecture elle s'avère très pertinente avec un savant dosage de ce qui est représenté, et une utilisation des couleurs pour accompagner et éveiller les émotions chez le lecteur. L'ouvrage ayant été écrit par un tiers, il s'agit d'une biographie à la première personne d'Inna Shevchenko, Simon Rochepeau la montrant faire l'expérience des événements du quotidien de la société ukrainienne à Kherson à cette époque, dépourvu de tout effet romantique, entre journal intime et reportage factuel. Le lecteur apprécie de pouvoir ainsi faire l'expérience de cette vie et de ses singularités.




mercredi 7 avril 2021

L'âge d'or - Tome 2

C'est un beau jour qui commence.


Ce tome fait suite à L'âge d'or - tome 1 - L'âge d'or T1/2 (2018) qu'il faut avoir lu avant, car c'est la deuxième moitié d'une histoire complète. La première édition date de 2020. L'histoire a été coécrite par Cyril Pedrosa & Roxanne Moreil et mise en images par Pedrosa. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs comprenant 183 planches. Pedrosa a réalisé les couleurs du livre avec l'aide de Joran Tréguier et Marie Millotte.


Sur une mer démontée, un grand navire à voile est ballotté. Une chaloupe est mise à la mer avec à son bord Bertil, et une autre personne. Ils sont accueillis sur la côte par une troisième personne qui les mène au château du prince Edwald. Sur les remparts de ce même château, Poudevigne et Petit Paul ont été enrôlés de force pour être soldats et ce soir-là, ils montent la garde sur les remparts. Le premier indique au second qu'il le laisse surveiller, pendant que lui pique un petit roupillon. Le second le réveille de suite parce qu'il s'est rendu compte qu'il ne sait pas comment s'y prendre. Puis ils se mettent à parler d'une bonne soupe chaude, d'être soldats, et de ce qui va se passer quand ceux d'en bas vont attaquer. Petit Paul se met à trembler d'angoisse à l'idée d'une bataille, et Poudevigne lui promet qu'il le protègera. Puis ils parlent de Languile qui est resté en Péninsule et qui doit être un homme libre, peut-être avec un petit lopin de terre à lui, et la panse bien remplie. La neige tombe sur les remparts, sur la ville à l'intérieur des fortifications, et sur les assiégeants à l'extérieur des fortifications. Au printemps le siège est toujours en place, et la princesse Tilda en armure mène un nouvel assaut sur le mur d'enceinte. Les flèches pleuvent depuis les remparts et font quelques morts parmi les soldats. Un beffroi a été amené et mis à proximité des remparts, avec une passerelle atteignant presque le mur d'enceinte. Les soldats qui s'avancent dessus essuient une pluie de flèches : une partie meurt, une autre se replie dans la tour. Tilda donne l'ordre de faire reculer le beffroi, sous le regard amusé de son frère Edwald qui contemple la scène depuis une tour à l'intérieur de l'enceinte.


Le soir venu, autour de la table du repas, Edwald se plaint de ne plus supporter de voir ces cloportes au pied des remparts. Son conseiller Loys de Vaudémont l'informe que leurs bataillons de la Péninsule ne sont plus qu'à une dizaine de jours de marche, et qu'ils pourront ainsi prendre Tilda en tenailles. Un autre noble à la table demande pourquoi ces troupes n'ont pas été rappelées plus tôt, au lieu de les disperser en Péninsule. Vaudémont répond qu'il aurait été absurde de lancer la contre-attaque au milieu de l'hiver, et que l'occupation de la Péninsule a permis de maintenir la pression sur les provinces insurgées. Un cousin d'Edwald arrive pour lui montrer, un tract placardé sur les murs. On peut y lire : Souviens-toi des hivers passés, jamais des tyrans rien ne fut donné, l'âge d'or est revenu ! Sur la côte, un compagnon d'arme accueille Hellier le tabellion et lui indique qu'il pourra rencontrer Languile au rendez-vous convenu. Dans la grande salle à manger de la tour en hauteur, Edwald contemple la grand-place, ainsi que les lumières de la citadelle. De son côté, à l'étage d'une auberge, Tilda contemple les lumières des feux de camps de son armée. Elle se rend devant la cheminée et regarde les marques sur son cou. Elle enlève la partie supérieure de son armure et constate que la blessure sur son bras gauche saigne encore. Elle passe dans la pièce voisine pour aller ouvrir le haut coffre qui contient l'Âge d'Or.



Comme il s'agit d'un diptyque, le lecteur revient pour avoir la fin de son histoire. Il se rend vite compte que les auteurs ont construit cette deuxième partie avec une unité de lieu et d'action : l'armée de Tilda fait le siège du château de sa famille pour le reprendre des mains de son frère Edwald, plus jeune qu'elle, donc illégitime sur le trône. En trame de fond, se trouve la question de l'Âge d'Or, à la fois un livre bien réel qu'il est possible de tenir dans ses mains, à la fois une métaphore, celle de l'organisation d'une société bénéfique pour tous ses citoyens. Comme dans le premier tome, les auteurs déroulent clairement leur intrigue : elle suit le schéma classique de l'héritier du trône évincé par une guerre de succession qui revient reprendre son dû. Tilda est une véritable héroïne, combattante émérite, prenant la tête de ses armées sur le champ de bataille et lors des affrontements, devant forger des alliances. En face, son frère commande son armée sur la base des conseils de Loys Vaudémont qui est le véritable chef de l'exécutif, qui prend les décisions permettant d'assurer la continuité du pouvoir en place. La narration visuelle reste toujours aussi originale, avec une palette de couleurs qui sort de l'ordinaire, et une façon de représenter les personnages et les décors qui évoque un temps mythique, pour raconter un conte.


Par rapport à la découverte du premier tome, l'effet de surprise des dessins est passé. Pour autant, le lecteur retrouve bien la mise en images qui impressionne par son foisonnement, par ses couleurs surprenantes, par sa forme aventureuse, et par sa rigueur et sa précision, ainsi que par les détails concrets. Ce deuxième tome commence comme le premier par un dessin qui s'étale sur 7 pages. Le lecteur y retrouve la précision des éléments représentés : le trois-mâts, les hautes murailles qui entourent la citadelle, les tentes du camp des assiégeants, la tour de siège (appelée beffroi par les personnages), l'auberge, la campagne et les bois alentours, le coffre haut abritant l'Âge d'Or, la grand-place avec son gibet, la tour dans laquelle Edwald s'est réfugié avec sa garde rapprochée. En fonction de la séquence, l'artiste peut réaliser une représentation plus ou moins simplifiée, tout en conservant un bon niveau de détails. Les personnages évoquent parfois une représentation à la Walt Disney, mais avec plus de détails et plus de texture, à nouveau une approche visuelle entre conte pour enfants, et nuances pour adultes. Le lecteur constate également que l'artiste a conservé son processus de mise en couleurs si particulier, ainsi que les teintes inattendues. En fonction des pages et des cases, certaines formes sont détourées par un trait de contour, dont la couleur varie en fonction des éléments, très rarement noir. Le contour de la plupart des formes n'est défini que par la couleur, comme dans un procédé de couleur directe. L'étrangeté des dessins est accentuée par le fait que l'artiste utilise essentiellement des aplats de couleurs, sans dégradé progressif, mais avec des juxtapositions pouvant évoquer des dessins animés des années 1960, ou des effets infographiques.


S'il s'agit bien de la suite du tome 1, il n'y a pas de répétition, et le lecteur se retrouve surpris à bien des moments qu'il s'agisse de la narration visuelle ou de l'intrigue. Il se souvient bien de passages somptueux dans le premier tome, et il en découvre d'autres tout aussi somptueux ici, de nature différente : les remparts, la charge des armées contre les murailles, le rayonnement de l'Âge d'Or, la végétation dans les bois, les deux incendies, le crépuscule pourpre, la révélation pleine et entière de l'Âge d'Or, autant de moments où il en prend plein les mirettes. Le dessinateur ne se montre pas démonstratif, il donne à voir des sensations, des ressentis, des phénomènes, leur apportant une consistance extraordinaire qui transporte réellement le lecteur dans cette vision entre conte et onirisme. Il réalise à nouveau de magnifiques pages sans texte, environ une trentaine au total. Il n'y a pas de répétition non plus dans l'intrigue. Dans un premier temps, le lecteur peut être un peu décontenancé par l'unité de lieu, par l'absence de nouveaux voyages. Il constate qu'il y a peu de nouveaux personnages (messire Landeproix), tout en retrouvant avec plaisir ceux déjà présents dans la première partie : Tilda, Edwald, Tankred de Malefort, Languile, Petit Paul, Poudevigne, Hellier le tabellion, Loys de Vaudémont, Bertil. Il se rend compte que chaque protagoniste dispose de sa personnalité, de son caractère, de son positionnement social. Il apprécie qu'une soldate mentionne Abigaëlle et sa communauté. 


Le temps est également venu de mener l'intrigue à son terme, à la fois pour l'issue de la reconquête du trône par Tilda, à la fois pour le potentiel avènement de l'âge d'or qui donne son titre à la bande dessinée. D'un côté, le lecteur trouve une partie des conventions de genre auxquelles il s'attend : le courage de l'héroïne, les hauts faits d'arme, la cruauté des méchants, l'assistance des compagnons de l'héroïne, les combats dont les bons sortent victorieux contre les méchants. D'un autre côté, les auteurs restent bien dans un registre adulte : même si les archers d'Edwald ne sont pas très doués (ils n'arrivent pas à toucher Tilda qui est en première ligne), ils font des ravages parmi les soldats qui meurent réellement. Il y a même une séquence où Tilda est à côté d'un de ses soldats qui rend son dernier soupir, décédant de sa blessure. En outre, la princesse est confrontée à la nécessité d'une alliance avec un ancien opposant, ce qui joue sur le fait que les relations de pouvoir ne sont pas manichéennes et qu'elles sont évolutives. Enfin l'héroïne elle-même n'est pas à la hauteur de l'idéal de l'Âge d'Or, et elle en souffre physiquement. Le thème de fond du récit sur l'utopie est développé de manière adulte : les morts au combat, l'obligation de mener une lutte mortelle, une prise de pouvoir sanglante au nom d'un idéal, l'engagement actif au péril de sa vie (être du côté de ceux qui n'ont rien, ou de leurs maîtres), la nécessité de participer à la vie de la société. Il subsiste une ambiguïté majeure, celle du meneur. Le récit remet visiblement en question les motivations de Tilda, sans pour autant proposer d'alternative à construire ou théorique à la désignation d'un chef temporel.


Ce deuxième tome tient toutes les promesses du premier. Cyril Pedrosa réalise des planches toujours aussi enchanteresses, combinant spectacle et narration personnelle, avec une sensibilité rendant vivants et attachants tous les personnages. Le scénario suit un chemin tout tracé relevant du conte classique, avec des composantes adultes et une réflexion sur les conditions politiques pour un âge d'or des êtres humains.