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lundi 3 août 2026

Le crime qui est le tien

Les morts sont toujours les plus forts.


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2015. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par Philippe Bertet pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée.


Dubbo City Nouvelle-Galles du Sud. Qui aurait l’idée de venir s’enterrer dans un trou pareil ? À part Ikke Hopper … À ce qu’il paraît, dans deux jours, c’est Noël. Personnellement, Ikke Hopper n’en a rien à cirer, vu qu’il va clamser à l’aube. Non, c’est à ses chats qu’il pense. Les pauvres ! Il croit qu’ils aimeraient autant s’écorcher vifs plutôt que de devoir supporter cinq minutes de plus cette chaleur poisseuse. Parce que, Ikke ne sait pas si son frère s’en rappelle, mais à Dubbo, quand résonnent les chants de Noël, c’est sainte Canicule et saint Fahrenheit qui mènent le bal ! Ikke va mourir. Mais avant, il a décidé de lâcher deux, trois trucs. Du balèze. Façon Hiroshima. Tant qu’à faire suer le peuple, hein !…  Quand il faisait du théâtre au collège, madame Wexler, la prof d’anglais dont il était secrètement amoureux malgré ses quarante-cinq piges, (ou peut-être, précisément, à cause de ses quarante-cinq piges ?) – enfin bref ! La Wexler disait toujours qu’un grand acteur ne ratait jamais sa sortie. Une sortie, expliquait-elle avec une certaine langueur, c’est le baiser d’adieu de l’acteur au public. Un baiser tendre, un baiser profond, un baiser qui en appelle d’autres… qui jamais ne viendra. Faut croire, alors, qu’il a la trempe d’un Marlon Brando, parce que sa sortie à moi avait tout du french kiss. Madame Wexler aurait été fière de lui. Même si pour être franc avec son petit frère, il serait étonné d’avoir droit à une standing ovation.



L’inspecteur de police Neville McGhee et le révérend se tiennent à l’extérieur de la boutique de friandises de Dubbo City. Le premier éprouve des difficultés à assimiler ce qu’il vient d’apprendre. Il pense au fait que sa cadette venait tous les jours dans sa boutique pour acheter cinq cents de Peppermint Creams ou de Honey Delights. Sacré cadeau de Noël que Hopper leur marchand de bonbons leur a fait là ! Le second lui répond qu’il aura voulu partir l’âme en paix. L’inspecteur estime qu’en attendant il a déclenché une fameuse guerre, et que cela fait vingt-sept ans qu’il poursuit un innocent. Loin dans la campagne, deux moutons mâles à cornes enroulées s’apprêtent à s’affronter. Leurs fronts s’entrechoquent. Le reste du troupeau de moutons Coopworth paît tranquillement. Un dingo rôde à l’affut. Il tombe raide, transpercé par une balle de fusil. Quelque temps plus tard, son cadavre pend à une branche d’arbre, pendu par les pieds. Avec son chien Commonwealth assis à ses côtés, Thomas Wentworth ironise à haute voix sur le fait que le dingo a l’air particulièrement idiot ainsi pendu. Le chien se redresse, il a entendu un bruit. L’homme continue à fumer tranquillement, comprenant qu’ils sont le dernier vendredi du mois. Un homme conduisant une moto avec un sidecar approche : Wentworth le surnomme Friday, avec derrière lui son fils. Friday se dirige vers le cadavre du dingo et touche du doigt la plaie d’entrée de la balle, alors son fils va voir les moutons en demandant pourquoi Thomas ne les tond pas.


L’association de deux grands de la bande dessinée pour un polar dans une petite ville d’Australie. Au fil des séquences, le lecteur relève les éléments culturels évoqués lui permettant de situer plus précisément la période. La chanson des Beach Boys : Surfin’ U.S.A., sorti en 1963. Un numéro de Women’s Weekly daté du quinze mars 1970. La date de naissance de Greg Hopper sur un avis de recherche : le vingt-deux septembre 1928. La mention de l’identité de l’assassin révélé vingt-sept ans plus tard. Deux films à l’affiche dans un cinéma : MASH de Robert Altman (1925-2006) sorti en 1970, et Love Story réalisé par Arthur Hiller (1923-2016), également sorti en 1970. Ou encore quelques pochettes d’albums comme Atom Heart Mother (1970) de Pink Floyd, The Velvet Underground & Nico (1967), Deep Purple in rock (1970). Dès la première planche, le lecteur voit que le scénariste a écrit un récit sur mesure pour le dessinateur et son amour de cette période, ainsi que du genre littéraire du Polar. Cela commence avec la bizarrerie du Noël en plein soleil, étrange pour ceux habitués aux noëls froids, et aussi pour cette universalisation d’une tradition alimentée par un décorum de pays nordique… alors qu’il s’agit de célébrer une naissance survenue à Bethléem. La voiture de police d’époque, l’élégance des hommes en pantalon et chemise, le léger décalage induit par l’Australie, et bien sûr l’irrésistible Lee Duncan.



Alors oui, l’approche esthétique de l’artiste se voit à chaque page, avec des traits propres et nets, un jeu mesuré sur les surfaces de noir, et une forme d’élégance dans les personnages. Le lecteur décèle une forte influence de la ligne claire, en particulier dans la délimitation des contours des décors : des traits bien droits et précis. Une mise en couleurs à base d’aplats, avec de rares exceptions de dégradés pour apporter une texture comme le pelage d’un chat, des dégradés dans une sauce, de légères fluctuations pour rehausser discrètement le relief d’une zone enherbée, la laine des moutons. Dans le même ordre d’idées, l’artiste fait preuve de mesure dans l’emploi de petits traits pour ajouter des plis dans les vêtements ou des indications sur les coups de peigne. Ce mode de représentation apporte une patte révolue à ce qui est représentée, sans jouer sur la fibre nostalgique, plutôt sur un passé devenu immuable. Cela marque dans l’esprit du lecteur le caractère inéluctable de ce qui se déroule sous ses yeux, d’inscrit dans les faits avérés, et rien de ce que pourront faire les personnages ne pourra en changer l’issue. Une autre caractéristique constituant un plaisir esthétique ressenti à la lecture réside dans l’élégance des aplats de noir, venant donner du poids à une zone dans la case, à un personnage, à un élément de décor. L’élégance du procédé vient à la fois des formes lissées dessinées par les contours de ces zones, et par un usage régulier et parcimonieux, choisi. L’ombre d’une avancée de toiture, des sourcils épais, une cravate d’un noir uni donnant une sensation solide, un élément en ombre chinoise comme le cadavre suspendu du dingo ou Friday sur le sidecar, ou une tête entièrement masquée, ou encore le costume noir porté par Greg Hopper, et la nuit noire striée du blanc des gouttes lors du crime.


Bien sûr, ces zones de noir tranchent totalement avec le blanc virginal de la robe portée par Lee Duncan. Cela attire encore plus l’attention sur sa pureté, sur l’innocence de son apparence, sur la nuance mordorée de sa peau, sur sa blondeur, sur sa grâce, et donc la puissance de sa séduction. Même si les hommes bénéficient eux aussi du regard du dessinateur qui les rend beau, l’évidence s’impose : aucun homme ne se trouve dans la catégorie de ce personnage féminin solaire. Au fil des pages, la prévenance du scénariste pour l’artiste se remarque à la fois dans la diversité visuelle des situations, à la fois dans les cases et les planches muettes où les dessins portent toutes la narration à eux seuls. Le lecteur sent que le plaisir des yeux prend le pas sur la curiosité découlant de l’intrigue, et il se laisse bien volontiers gagner par lui. Le duel silencieux des moutons, la rêverie à regarder les nuages en gardant le troupeau, Lee allongée dans l’herbe, le mouton rôtissant sur la broche, le chien marchant entre les rails, les quatre cases d’une planche consacrée à marcher dans la ville, la salle de classe vide de ses élèves, les deux équipes sur le terrain de rugby, le crime, le calme retrouvé en contemplant les moutons, etc. Tout cela fonctionne, fluide et évident, naturel et sophistiqué.



En fonction de ses inclinations, le lecteur comprend plus ou moins rapidement l’articulation du mode narratif, entre Lee Duncan et qui parle dans les cartouches de texte. Le scénariste a construit une enquête policière qui débute avec la révélation de l’identité du meurtrier, ce qui innocente un homme, son frère, qui était recherché depuis vingt-sept ans pour ce meurtre. Cela conduit Greg Hopper à revenir en ville pour se faire reconnaître, alors que tout le monde le pensait en cavale à l’autre bout du monde. Il reprend contact avec le monde moderne (de l’époque) voyant ainsi s’offrir pour lui la possibilité de se réinsérer dans la société. Il doit reprendre contact avec ce qu’il lui reste de famille, et revoir des connaissances qui bien sûr n’ont jamais cru à sa culpabilité… non, bien sûr. L’auteur joue à la fois sur l’enjeu que constitue un tel aveu pour des acteurs de premier plan comme l’inspecteur de police qui a poursuivi le coupable présumé pendant vingt-sept, ou la journaliste, dénommée avec malice Olivia Pulitzer, qui a enfin une information digne d’intérêt à traiter. Le personnage principal continue de se trouver confronté à l’image que les autres lui renvoient de lui, et pire encore à celle qu’il renvoie de son épouse assassinée. Le lecteur peut reconnaître la touche empathique de Zidrou dans les conséquences de l’aveu pour les membres de la famille du coupable… et aussi dans le cadeau empoisonné que ces mêmes aveux constituent pour l‘individu innocenté. Il ressent également le fait que cette même empathie empêche le scénariste de se montrer vraiment méchant ou cruel vis-à-vis de ses personnages, ce qui neutralise une partie de la tragédie.


Un scénario bien ficelé, conçu sur mesure pour un artiste réalisant une narration visuelle au pouvoir de séduction irrésistible. Une vraie tragédie fonctionnant de manière douce et implacable sur la base d’aveux de culpabilité qui s’avèrent un cadeau empoisonné. Une cruauté existentielle atténuée par des auteurs trop empathiques envers leurs personnages.



jeudi 2 octobre 2025

American Parano T03 Manhattan trauma

Mais pour ça, il ne doit pas se faire descendre comme son frère.


Ce tome fait suite à American Parano 2 Black house (2024) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant pour comprendre l’intrigue, et qui permet cependant de mieux saisir la situation personnelle de l’héroïne. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario, et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-deux pages de bande dessinée.


Cinq juin 1960 vers vingt heures, à Battery Park, New York City, le sénateur Bob Cavendish est en train de prononcer un discours en plein air. Il s’adresse à la foule : Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? Eh bien, on va redoubler d’efforts pour que la promesse d’avenir que j’incarne aboutisse à des réalités concrètes. La prochaine étape, c’est la primaire de l’Illinois. Elle est à notre portée. Ça ne sera pas facile, mais grâce à vous, grâce à Dieu, j’ai la force de me battre. Me battre contre cette guerre absurde au Vietnam, me battre contre la pauvreté, pour la jeunesse. Pour un développement économique mieux partagé et une amélioration des droits civiques pour tous. Et laissez-moi vous dire que nous ne laisserons pas les démons de la division saboter cet espoir extraordinaire qui est en marche. Et je…



Un coup de feu retentit, une balle lui traverse le crâne, sous les yeux du lieutenant Kimberly Tyler, qui se tient à ses côtés, chargée de sa protection. La foule se disperse dans un mouvement de panique, une jeune fille pleure agenouillée sur le sol, abandonnée au milieu des panneaux jetés par terre. Deux hommes en noir prennent Tyler, chacun par un bras et la font monter dans une limousine noire. La radio interrompt son programme et annonce déjà qu’une fusillade a eu lieu dans le Lower Manhattan, que le sénateur Bob Cavendish serait grièvement blessé. Tyler regarde ses mains dont elle n’arrive pas à arrêter le tremblement : des gouttes de sang du sénateur commencent à sécher sur le dessus. Le journaliste continue : il est 20h45 et d’après le reporter sur place, le sénateur Cavendish vient de succomber à ses blessures lors de son transfert au Mount Sinai Hospital. La limousine est entrée dans la zone de chantier du World Trade Center : Tyler est emmenée par les deux agents dans une cabane de chantier. Elle est assise sur une chaise devant une petite table et ils lui demandent de tout raconter, depuis le début, ils ont toute la nuit. À sa question, ils se présentent : agents spéciaux Auerbach et Carney, du Bureau Fédéral. Le premier repose sa question : qu’est-ce une policière de San Francisco fabrique à New York depuis dix jours ? Quatorze jours avant, soit le vingt-deux mai 1968, Kimberly Tyler arrive à Harlem : on lui avait donné rendez-vous vers la station 125th Street. Elle n’est pas de New York, elle ne savait pas que c’était à Harlem, ça l’a surprise. Elle s’arrête à un vendeur ambulant de hot-dog et en achète un, en demandant si c’est bien par ici la permanence du sénateur Cavendish. Le vendeur lui indique la direction. Elle pénètre dans le bureau de la permanence, entend les secrétaires appeler et répondre au téléphone, observe l’effervescence. Deux individus à la mine sévère et au costume sombre sortent d’un bureau, le petit monsieur se présente à Tyler : Tom Persons, directeur de campagne du sénateur Cavendish.


Kimberly Tyler quitte San Francisco et le culte satanique d’Anton Szandor LaVey (1930-1997, fondateur de l'Église de Satan et auteur de l'ouvrage La Bible satanique), pour se retrouver à Manhattan, aux côtés d’un sénateur dont le frère était président des États-Unis et a été assassiné à Dallas en 1963. En outre le sénateur Bob Cavendish est assassiné à son tour en 1968. Coïncidences ? Alors, il y a des différences, et un parallèle incontestable avec Robert Francis Kennedy (1925-1968, dit Bob) : sénateur de l’État de New York, de janvier 1965 à juin 1968. Avec John Fitzgerald Kennedy (1917-1963), trente-cinquième président des États-Unis, abattu à Dallas, le vingt-deux novembre 1965. D’ailleurs, le scénariste reprend la séquence dans la voiture décapotable à Dallas, et l’épouse du président se prénomme Jackie, comme Jacqueline Kennedy-Onassis (1929-1994). L’auteur a choisi le nom de famille de Cavendish, qui est également celui marital de Kathleen Kennedy Cavendish (1920-1948). L’enquête du lieutenant Tyler l’amène à interroger plus membres de la famille Cavendish, et le terme de Clan est employé, comme ce fut le cas pour le clan Kennedy.



Les auteurs ont donc choisi de s’inspirer du meurtre de Robert Kennedy, en changeant les noms ce qui leur permet de créer une œuvre de fiction, une libre interprétation, qui place leur héroïne au centre du récit, sans qu’elle ne soit phagocytée par le Clan. En arrière-plan, les auteurs effectuent également une reconstitution historique documentée et soignée. Il y a la possibilité d’accéder à une playlist bande son, dont sont mentionnés dans l’album : Yummy Girl de Iowa Railroad, White light / White Heat du Velvet Underground, Think d’Aretha Franklin. Il est également fait mention du pianiste Vladimir Horowitz et d’Etta James. Le lecteur observe en passant d’autres références culturelles de l’époque comme celle au film 2001, l’odyssée de l’espace (septembre 1968), réalisé par Stanley Kubrick (1928-1999) ainsi que sa bande son écoutée à partir d’une K7 dans le lecteur de la voiture, la construction des deux tours du World Trade Center qui a commencé en 1966 et s’est achevée en 1973, ayant été inauguré la même année. La police réalise une descente dans une boîte gay, prête à maltraiter les clients, une pratique régulière de l’époque. Le lecteur reconnaît plusieurs lieux comme l’hôpital de Mount Sinaï, le quartier de Harlem, le parc d’attraction de Coney Island, ou encore l’intérieur du musée Solomon-R.-Guggenheim, conçu par l’architecte Frank Lloyd Wright (1867-1959). Il se rend compte que la tête du président qui apparaît à la télévision en page neuf lui dit quelque chose. Il apprécie l’ironie de sa déclaration : Pourquoi feriez-vous confiance à un menteur ?, ce qui confirme qu’il s’agit bien de Richard Nixon (1913-1994). La référence à Andy Warsaw / Andy Warhol (1928-1987) est transparente, ainsi que l’annonce de la tentative d’assassinat le trois juin 1963, par Valerie Solanas (1936-1988).


Le lecteur éprouve un grand plaisir à retrouver les dessins si caractéristiques : une forme de lisibilité immédiate des personnes, des arrière-plans tout aussi rapidement assimilables, une palette de couleurs très personnelle. Que ce soit pour la couverture ou dans les pages intérieures, l’artiste opte pour mise en couleurs à partir de teintes donnant une apparence artificielle : une teinte entre le rosâtre et la maronnasse ou des aplats de noir parfois copieux. Dans ce tome, les nuances de bleu jouent un rôle important que ce soit pour évoquer le ciel sans nuage, le bleu très formel du costume du sénateur Cavendish, avec un rappel dans celui de son directeur de campagne Tom Persons, ou encore dans la séquence de souvenirs consacrée à la vie de Mary Jane Cavendish. Cela produit un effet similaire à une diffusion généralisée de l’ambiance officielle du sénateur en représentation, comme si rien ne pouvait rester intouché par cet objectif qui occupe toutes les pensées sciemment ou non, auquel de nombreuses personnes consacrent leur énergie, toute leur vie même, celle des autres se trouvant entraînée dans ce maëlstrom.



En tant que coloriste, l’artiste apporte quelques ombrages discrets dans ses dessins, par une nuance un peu plus foncée. En tant que dessinateur, il intègre quelques petits traits dans les surfaces détourées, pour ajouter des plis aux vêtements, des ondulations dans les cheveux. Pour le reste, il s’en tient aux codes de la ligne claire, ce qui produit un effet un peu déstabilisant au départ, en simplifiant les visages et les morphologies, pouvant faire penser à des aventures tout public, à une héroïne très jeune. Pour autant, les dessins présentent une forte densité d’informations visuelles, et le ressenti des actions ressort plutôt du domaine adulte que de celui de l’adolescence, encore moins de l’enfance. Le visage un peu figé et les yeux un peu grands de l’héroïne font plus penser à une personne parlant peu, qu’à un individu trop jeune pour savoir quoi penser. Ce parti pris graphique fait ressortir avec force la bizarrerie du quotidien, dans ce qu’il a d’ordinaire, comme dans ce qu’il a d’extraordinaire. Le parc d’attraction de Coney Island devient inquiétant tellement son artificialité ressort. Le sort du docteur Jackson Woods pendu par les pieds devient grotesque et angoissant, plutôt que simplement sordide et cruel. L’insupportable First Deputy Commissioner devient inquiétant par sa masse et son opposition à la fois passive et agressive.


À nouveau le scénariste a écrit un vrai polar : une enquête policière qui met en lumière des facettes de la société dans laquelle elle se déroule. Malgré l’impression d’inexpressivité du personnage principal, le lecteur se rend compte qu’il ressent de l’empathie pour elle et qu’il éprouve une réelle sympathie. À sa manière très personnelle, elle avance dans son enquête, sans coup d’éclat, sans éclair de génie, sans intuition foudroyante, simplement en prenant une question après l’autre, en allant voir les uns et les autres, bref un roman policier des plus pragmatiques, et en allant au fond des choses, en voulant voir la réalité, la toucher du doigt, aussi désagréable puisse-t-elle être. Sous une apparence parfois presque mutique qui exprime sa capacité d’écoute, elle ne s’en laisse pas conter, et elle exprime sa volonté, ses demandes calmement et fermement. Elle sait que le fait d’être une femme la confronte à la misogynie ordinaire, ses collègues masculins ne pensant pas à mal, voire la fait apparaître comme insignifiante auprès de certains de ses interlocuteurs. Comme dans le premier cycle, elle rencontre des personnages en marge de la bonne société : par exemple Andy Warhol. Elle constate également que derrière une normalité de façade, le clan des Cavendish / Kennedy recèle son lot de cas psychologiques.


Après Anton Lavey, c’est le tout du clan des Kennedy : facile ? Le lecteur sent bien qu’il est sous le charme de la narration visuelle qu’il retrouve avec un grand plaisir, pour sa facilité de lecture, pour son apparence inoffensive, pour sa richesse d’informations, pour sa capacité à faire apparaître l’étrangeté des individus, l’artificialité des environnements. L’intrigue s’avère facile à suivre, parfois à anticiper, dans sa trame principale, l’assassinat faisant l’objet de la première séquence. Elle sert de révélateur à la société de l’époque, et aux forces à l’œuvre broyant les individus. Un bon polar avec une vraie personnalité.



jeudi 27 mars 2025

Dixie Road T02

Ce qui revient à dire qu’il faut s’intéresser plus à la question qu’à la réponse.


Ce tome est le second d’une tétralogie, il fait suite à Dixie Road, tome 1 (1997) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste.


Ils l’ont prise, la route, ses parents et elle. Ils n’ont rien laissé derrière eux. Quelques dernières illusions peut-être, comme des chemises élimées qui flottent sur leur corde et que personne ne veut reprendre, parce qu’on aurait l’air miteux dedans, comme sont miteuses toutes les illusions… alors, ils ont tenté d’oublier. On se met à y croire, à la route. Ils se disent qu’elle finira bien par les mener au bon endroit, où le mot dignité a encore un sens. Et ils roulent, ils roulent… Jusqu’à ce que… Mr Jones arrête sa voiture devant la poste et il se renseigne. L’homme assis sur le banc sous le patio leur indique qu’il y a moyen de dormir, mais le propriétaire de l’hôtel a rejoint les autres, ils sont tous aux champs de l’ancienne église. Il leur explique : il faut continuer sur la route et prendre la première à droite, tout en leur recommandant de faire attention car il y a du grabuge. Sur place, les ouvriers font face à leur employeur Mr Arboth Lance, les policiers se tenant derrière le riche propriétaire. Le représentant des ouvriers explique que ce sont les policiers qui ont chargé à cheval à travers champs, c’est eux qui ont ravagé la récolte, pas les ouvriers. Le propriétaire se retourne vers le chef de la police pour demander s’ils seraient responsables des dégâts, ce que son interlocuteur dément avec assurance, traitant l’ouvrier de communiste.



La discussion se tend entre les deux camps en présence. L’ouvrier met en avant qu’ils travaillent du mieux qu’ils peuvent, que ce qui est inadmissible c’est le salaire car à la fin du mois il ne reste que six dollars en poche, sans parler des dettes qu’ils ne finissent pas de rembourser, qu’ils n’ont pas de quoi payer un médecin pour leurs enfants. Lance oppose le fait que ses récoltes sont saccagées et qu’il y en a pour plus de trois mille dollars à récupérer. Le chef de la police indique que les forces de l’ordre sont prêtes à charger pour rétablir l’ordre, et pour s’occuper du meneur Burroughs. Alors que le conflit semble inéluctable, un homme s’avance et il se présente : il s’appelle Jones et il remet à Lance, une enveloppe contenant mille dollars. La situation s’apaise : le propriétaire accepte ce remboursement partiel et il s’en va avec les policiers derrière lui, levant même la menace qui pèse sur Burroughs. Jones s’en retourne vers sa femme Nadine et sa fille Dixie. La première s’avère un peu contrariée qu’il ait pioché dans l’argent de la mallette, la seconde éprouve un sentiment d’amour pour son père. Dans la voiture de police, le chef indique à son subordonné qu’il veut tout savoir sur Jones, car sa tête ne lui revient pas. Les Jones se rendent à l’hôtel et y prennent une chambre.


Après le premier tome, le lecteur a bien situé la nature de cette série : un polar inscrit dans une époque clairement identifiée, celle de la Grande Dépression, crise économique des années 1930, ancré dans un état du sud des États-Unis. Au cours de ce tome, il apparaît que le récit se déroule en Alabama, et que Mr Jones a réalisé son braquage de banque à Bâton-Rouge, en Louisiane. La couverture donne une bonne indication du degré d’implication de l’artiste dans cette reconstitution historique : la justesse des tenues vestimentaires, et la capacité à insuffler de la vie à une situation inscrite dans la mythologie de l’histoire des États-Unis. Le récit s‘ouvre avec une case de la largeur de la page : la reproduction d’une affiche avec une famille américaine dans sa voiture et le slogan There’s no way like the American Way, la promotion de la citoyenneté américaine comme un bonheur assuré sur Terre. Puis vient la grand-rue d’une petite ville de campagne, avec ses bâtiments caractéristiques, ses poteaux télégraphiques, sa statue d’un général avec le drapeau américain, le bâtiment en bois de la poste. Ainsi le lecteur se trouve immergé dans ces environnements : le campement de fortune des ouvriers avec des tentes en guise d’habitation, la belle demeure de la famille Lance, la chambre d’hôtel sommaire, la grande salle du diner avec son poêle à charbon, la maison très modeste et fragile des Burroughs, l’urbanisme basique et les constructions peu pérennes de la ville, la table de jeu chez Mama Banks, l’appentis dans l’arrière-cour de l’hôtel, et les grands paysages naturels.



Le lecteur côtoie également des individus dont l’apparence porte la marque de l’époque : l’uniforme des policiers caractéristiques de cette période, les salopettes et les chemises pour les ouvriers agricoles sans oublier les casquettes ou les chapeaux de paille, les robes blanches de ces dames, les gilets et cravates pour les cols blancs avec les pantalons à pince, les cigares et les cigarettes. Les véhicules attestent également de l’époque, aussi bien les voitures massives avec de belles courbes, que les motocyclettes ou les camions, les carrioles tirées par des chevaux dans l’exploitation agricole. Du coup, l’attention du lecteur se porte également sur d’autres éléments ou accessoires comme le modèle d’appareil photographique sur trépied de Walker Evans, le poêle à charbon du diner, une lampe à pétrole, la balance pour peser les balles de coton, un modèle de fusil, etc. Le scénariste continue de nourrir son récit avec les éléments de contexte historique : la détresse économique des classes ouvrières, leur situation de dépendance vis-à-vis d’employeurs qui en profitent pour les exploiter sans vergogne et sans augmentation, et la référence à un reportage sur la condition des métayers blancs du sud de l'Alabama, devenu un livre après le refus de sa publication sous forme d’article dans un magazine : Louons maintenant les grands hommes (1941). Son auteur ainsi que le photographe qui l’a accompagné interviennent dans le récit : James Agee (1909-1955, écrivain, lauréat du prix Pulitzer) et Walker Evans (1903-1975). Ils ont réalisé un ouvrage mêlant ethnographie, anthropologie, et fiction. Dixie Jones a donc croisé leur route et elle fait partie des personnes observées par les auteurs. Le lecteur se dit que le scénariste a dû être marqué par cette lecture et qu’il s’en inspire autant qu’il lui rend hommage par cette série, l’artiste ayant certainement utilisé les photographies dudit livre comme référence.


À la lecture, ce second tome et cette série comprennent une part de fiction plus importante que celle du livre de Agee & Evans : avec des personnages centraux. Les auteurs ont également choisi la forme littéraire du polar, délaissant celle du reportage. Les Jones sont en cavale : le mari a dévalisé une banque, l’épouse l’accompagne, et leur fille ne peut que les suivre. S’il apparaît comme un sauveur au début du récit, en rachetant la dette artificielle des ouvriers agricoles, Mr Jones ne correspond pas au héros traditionnel : il a commis un crime, il est en cavale, il joue (et perd) aux cartes, il manque de qualités paternelles. Pour autant, le lecteur éprouve une réelle sympathie pour lui : un être humain qui essaye de s’en sortir, qui fait de son mieux, qui se montre aimant vis-à-vis de son épouse et sa fille (quand il est là), et qui fait montre d’une réelle prestance, avec un visage agréable parfois tourmenté. Le lecteur éprouve plus de sympathie et d’empathie pour Nadine Jones / Vreeland : une femme forte, au physique un peu sec, capable d’élans du cœur, faisant montre d’émotions sincères. Un être humain qui a décidé de gagner dignement sa vie, en acceptant des métiers précaires et pénibles, qui ne veut rien devoir à personne, ou en tout cas pas à sa position sociale initiale de naissance, tout en acceptant les frasques de son époux car elle l’aime. Et puis il y a Dixie : grande adolescente, curieuse, entretenant encore l’espoir de ce que lui réserve le futur. Une belle presque jeune femme, avec un parfum de romantisme, constatant et faisant l’expérience de la cruauté de la réalité du monde des hommes.



En trame de fond, le lecteur retrouve les forces systémiques exposées dans le premier tome. Le racisme semble moins présent, surtout parce qu’il y a moins d’afro-américains dans cette ville. La brutalité sans foi ni loi du capitalisme se fait sentir à chaque page. L’argent mène le monde, comme simple concrétisation d’une domination. La couverture met en scène une confrontation qui ne peut que dégénérer en affrontement violent : le lecteur est à nouveau surpris par le fait que les policiers ne matraquent pas les ouvriers, à l’instar de la milice qui ne frappaient pas les ouvriers d’usine dans le premier tome. En passant, le scénariste termine ce second tome comme le premier, avec échanges de coups de feu et fuite vers une autre ville. Dans le contexte de la grande dépression et à cette époque, les propriétaires exercent leur domination sur les masses laborieuses, au travers du système capitaliste qui leur est entièrement favorable, et dont ils font un usage efficace : l’exploitation de l’homme par l’homme. Le lecteur s’indigne, voire s’insurge, en voyant la police être littéralement à la solde et au service des propriétaires, prêts à cogner les ouvriers pour qu’ils rentrent dans le rang, agissant comme une milice privée pour l’intérêt privé. Il sent son cœur se serrer en voyant les ouvriers agricoles pris dans un faux paternalisme, un propriétaire qui sait très bien réduire en esclavage sa force de travail, en les endettant pour son propre profit. Le scénariste cite un extrait du livre d’Agee : C’est pour le vêtement, et pour la nourriture, et pour le toit grâce auxquels ils subsistent, qu’ils travaillent. Dans cette peine et ce besoin, leur cerveau et leurs forces sont si constamment absorbés que durant ce même temps où ils ne sont plus au travail, la vie n’existe guère pour eux plus clairement ni avec plus d’appétit que chez les animaux d’un ordre simple ou les plantes. Horrifiant.


La Grande Dépression : les auteurs y entraînent le lecteur à hauteur d’êtres humains avec leurs imperfections, dans un hommage à l’ouvrage de l’écrivain James Agee et du photographe Walker Evans, sous forme romancée. Le lecteur ressort marqué par la violence économique et l’oppression du capitalisme perpétrée par les propriétaires avec l’appui des forces de l’ordre, au travers d’une narration visuelle solide, élégante et incarnée. Atterrant.



jeudi 13 mars 2025

Dixie Road T01

Pas de témoins !


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui forme une histoire complète. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste. Il parle de Dixie Road comme d’une enfant fragile, dans une famille, celui à qui l’on accorde une attention toute particulière. Il écrit que, sans amertume, sans regret, il peut dire qu’il a tout aimé de cette période : le travail, la direction voulue, assumée, l’association avec Labiano et Alluard. Même s’il ne l’a pas relue, il sait que cette œuvre lui parle encore (entre chuchotements et révoltes), rien n’est mort ni figé dans Dixie Road, personne n’a mis genou à terre.


Elle s’appelle Dixie, elle a quatorze ans. La maison blanche, là au bord de la route, c’est son école, avec la route en terre qui passe devant et les poteaux télégraphiques tout du long. Aujourd’hui, Dixie est la dernière à rester en classe, les autres sont parties. Comme tous les autres jours, elle attend sa mère. Parfois elle ne vient pas, alors elle dort chez Mr Hospot, son professeur. Elle l’aime bien, il la laisse tranquille. Et c’est tout ce qu’elle demande aux grandes personnes. Justement, elle parle de lui et le voilà qui s’approche. Il a un air gêné qu’elle ne lui connaît pas. C’est comme ça que tout a commencé : cet air gêné sur le visage de Mr Hospot… Dixie se tient sur la véranda de l’école, et Mr Hospot sort du bâtiment, en lui indiquant qu’il faut qu’il lui parle. Il continue : C’est à propos de Louis, il semble qu’elle le voit régulièrement. Il a remarqué que le jeune homme se tenait de l’autre côté de la route l’autre jour. Il termine en posant une question : Il a dix-sept ans, c’est ça ? Elle rétorque par : Et il est noir ! Et elle lui demande si c’est sa mère qui lui a demandé de lui parler. Mr Hospot estime en tout cas que sa mère aurait dû lui en parler : il y a des règles à respecter, et il ne veut plus voir Louis rôder autour de l’école.



À l’usine Fisherman’s Dream, les ouvriers ont voté à l’unanimité une motion pour la grève. Il n’y a jamais eu autant de voitures devant les bureaux de la compagnie, des hommes en armes en sortent, sans un mot, le visage maigre et dur. Dans l’enceinte, la mère de Dixie a pris la parole, sans même se rendre compte de leur présence. Devant les ouvriers rassemblés elle s’adresse à Duchamp fils, pour exiger une augmentation des tarifs du salaire journalier, de cinquante cents. Le fils du propriétaire explique la conjoncture économique : la récession qui frappe les entreprises aussi durement que les employés, l’absence d’augmentation votée par l’association des patrons. Toutefois il leur propose quinze cents d’augmentation, ce qui provoque l’indignation des ouvriers, exprimées par Ms Jones. Un employé vient le prévenir que les vigiles sont arrivés. Duchamp fils lui ordonne qu’ils s’éloignent immédiatement : il ne veut aucun incident. Les ouvriers sortent et partent sous le regard des vigiles : il n’y a pas d’affrontement ce jour-là.


Après une première séquence qui place le récit dans les États-Unis, l’intervention de Duchamp fils devant les ouvriers fixe le contexte historique : la Grande Dépression, c’est-à-dire la crise économique dite Crise de 29, une phase de récession succédant au krach boursier américain de 1929, générant une forte déflation et une explosion du chômage. Comme souvent, le scénariste ne fixe pas de date exacte dans son récit, ce qui lui donne une marge de manœuvre quant aux faits qu’il va évoquer. S’il est familier de son œuvre, le lecteur s’attend également à ce que l’auteur prenne des libertés avec la véracité historique, si cela sert son intrigue. Ici, l’histoire met en scène des éléments historiques indirectement. Ainsi aucun personnage de prend la parole pour expliquer ce qu’est la Grande Dépression : elle est perceptible au travers de la grève. Le lecteur contemporain voit le racisme à l’œuvre, et voit également qu’il est systémique, plutôt que le fait des convictions d’un individu ou d’un autre. Il perçoit également l’héritage de l’esclavage au travers des ouvriers des plantations des Duchamp, le patriarcat à l’œuvre dans la façon dont certains hommes considèrent Ms Jones, le capitalisme comme forme d’oppression de la majorité par quelques propriétaires, des restes de l’Ouest sauvage dans la milice de l’association des propriétaires, etc.



Dès la première page le lecteur ressent un malaise, et pas seulement parce que Dixie dit : C’est comme ça que tout a commencé. Toutefois, cette phrase annonce que le récit s’inscrit dans le registre du roman noir, et le lecteur s’attend à ce que Dixie soit victime d’une agression. Il n’en est rien. Plus tard, il s’attend à ce qu’elle fugue avec Louis : il n’en est encore rien. Puis il suppose que la dynamique de la série sera les confrontations entre les Jones, la milice de l’association des propriétaires et les forces de l’ordre, et… Et c’est plus compliqué que ça. Et dans le même temps, tout ce qui peut mal tourner tournera mal, mettant en lumière la violence systémique de la société de cette époque dans cet endroit du monde, ainsi que la violence chez chaque être humain. Le dessinateur réalise une narration visuelle en phase avec ce principe. Le lecteur regarde avec inquiétude les vigiles descendre de leur voiture, tous le fusil à la main, il n’en est que plus surpris par l’absence de bavure. Il scrute le regard des ouvriers agricoles afro-américains tout de blanc vêtus pour ce dimanche, se demandant quel degré de révolte peut gronder dans leur esprit. Il ne peut pas réprimer un mouvement de recul lors de la première apparition de Mr Jones, un revolver à la main appuyant sur la gâchette. Il frémit en voyant un costaud à la mine patibulaire en train de manger assis à une table dans une case de la largeur de la page qui semble trop tassée pour contenir sa violence physique (effectivement la poudre parle dès la case suivante occasionnant la mort d’une femme ligotée). Le dessinateur se tient éloigné de toute tentation de rendre la violence esthétique : elle reste sèche, brutale, soudaine et répugnante. Le plus abject est atteint dans une représentation d’un fruit étrange pendant d’un arbre à une dizaine de mètres de distance, un lynchage tel que l’évoque Abel Meeropol (1903-1986) dans la chanson Strange Fruit (1939) rendue célèbre par l’interprétation de Billie Holiday (1915-1959). Le lecteur relève également la mention fait par Dixie elle-même de John Donne (1572-1631), poète du XVIIe siècle.


La narration visuelle plonge le lecteur dès la première page dans cet état vraisemblablement du Sud, avec son large fleuve, ses bateaux à vapeur, sa plantation et ses maisons de type colonial. L’artiste réalise des dessins avec une bonne densité d’informations visuelles, un découpage utilisant régulièrement des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique, et des traits de visage un peu marqués. Le lecteur apprécie de regarder des environnements divers présentant une réelle consistance ce qui lui permet de s’y projeter. La route en terre et les arbres d’une espèce spécifique à la région, les modèles de voitures devant les bureaux de la compagnie, les tenues vestimentaires en adéquation avec la position sociale de chacun et son occupation, le ponton sur la rivière, la cabane en bois de du vieux Paddy, la maison de maître et la limousine, la maison très simple de Ms Jones, les bateaux sur la rivière, les pontons pour les bateaux de passagers, la station-service, etc. Avec un coup d’œil rapide, le lecteur éprouve l’impression d’un format classique de cases : sagement rectangulaires avec une bordure bien droite. Il remarque donc l’usage régulier de cases panoramiques de la largeur de la page : elles contiennent des informations sur toute leur largeur et pas seulement un élément visuel au milieu ou sur un côté. Elles permettent d’apprécier la largeur du bâtiment servant d’école, le nombre de voitures devant les bureaux de la compagnie, les grands paysages comme les champs ou les rives, la simultanéité d’action de deux groupes de personnages proches, et d’autres paysages de grande ampleur. En planche sept, le dessinateur utilise également une case de la hauteur de la page pour mettre en valeur la longueur d’un ponton. L’artiste sait également faire ressortir les personnages, avec pour la plupart des silhouettes un peu allongées, et des visages aux traits marqués ce qui les rend plus expressifs, sans pour autant relever de la caricature, tout en leur conférant une certaine forme d’élégance romantique.



La sympathie du lecteur est tout acquise à Dixie, jeune adolescente mal servie par les circonstances de sa naissance, amené à faire usage d’un revolver à un âge bien trop jeune, ne demandant qu’une seule chose aux adultes, qu’ils la laissent tranquille. Mais voilà, il y eut cette nuit, nuit de colère, sous des étoiles abandonnées comme le mauvais grain échappé de la main du Seigneur. Le lecteur ressent que la narration est imprégnée de la vitalité de cette jeune femme, de son indignation, de sa révolte, de sa volonté d’être dans l’action peu importent les conséquences. Sa transition dans l’âge adulte est placée sous le signe de la violence, de l’injustice et du déterminisme social. Le lecteur ne peut que constater que ces forces sociales restent toujours aussi puissantes : l’exploitation économique du plus grand nombre par quelques-uns expliquant qu’il ne saurait en être autrement, les femmes considérées comme des objets de plaisir, l’horreur du recours à la violence physique, la volonté de désigner un ennemi pour se décharger de ses propres responsabilités.


Dixie : surnom des ex-États confédérés d'Amérique, avec un tel environnement et une telle connotation le récit s’annonce bien noir. Les auteurs ont choisi l’époque de la Grande Dépression dans des états encore marqués par le racisme, les inégalités, le patriarcat et la justice expéditive de quelques groupes. Le programme est ainsi bien chargé, pour un contexte dense, dans lequel une jeune adolescente doit s’adapter au monde des adultes, avec une narration visuelle à la fois classique, à la fois personnelle. Mauvais karma.



mardi 17 décembre 2024

American Parano T02 Black House 2/2

Étrangement, personne n’en voulait de cette maison. Moi j’ai eu le coup de foudre.


Ce tome constitue la deuxième partie d’un diptyque. Il fait suite à American Parano - Tome 1 - Black House T1/2 (2024) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-et-une pages de bande dessinée.


L’inspecteur Joans Taft circule en ville au volant de sa voiture, à la recherche de sa collègue Kimberley Tyler, en écoutant la station de radio BTMN, Bible Teen Music & News. L’animateur commente : Hosanna, les kids ! On va commencer doucement le programme en direct. Nous sommes le samedi 13 mai 1967et nous célébrons Notre-Dame de Fâtima… Cette ville portugaise où Marie est apparue devant trois petits bergers à dix reprises, il y a 50 ans pile. C’est d’autant plus crédible que le LSD n’existait pas encore. Il y a encore eu un drame au royaume de Dieu cette nuit. Prions pour que ces meurtres atroces cessent dans notre belle ville de San Francisco. Écoutons le concerto pour 2 violons de Bach en mémoire de ces jeunes victimes. Taft s’arrête devant l’établissement Jack’s Diner et il y pénètre. Il s’approche de Tyler qui est assise au comptoir en lui disant que tout le monde la recherche. Elle le rembarre en lui disant qu’elle a besoin d’être seule, cinq minutes, c’est possible ? Il ressort. L’animateur continue : Il y a encore eu un drame au royaume de Dieu cette nuit. Il enjoint ses auditeurs à prier pour que ces meurtres atroces cessent dans cette bille ville de San Francisco. Il leur propose d’écouter le concerto pour deux violons de Bach en mémoire de ces jeunes victimes.



Baron Yeval présente sa demeure. La Black House, on peut la traverser de fond en comble sans jamais croiser personne, grâce à un système de trappes, portes, passages, escaliers secrets. Étrangement, personne n’en voulait de cette maison. Lui il a eu le coup de foudre. Comme une évidence. La première chose fut de la peindre en noir. Il a fallu commander de la peinture pour sous-marin. Car la peinture noire extérieure n’est pas disponible dans le commerce. Il a eu des articles tout de suite. Dans le pays entier. Il a commencé à organiser des soirées autour de la magie noire. Sont venus une baronne, des journalistes, des propriétaires fonciers. Des héritiers, des excentriques, un petit-fils de président. Un cinéaste expérimental, lui aussi amateur de la Bête. Plusieurs officiers de police en civil évidemment. Bref, un joyeux mélange de notables et de marginaux qui sont censés de ne jamais se réunir. Et puis l’idée de créer cette église d’un autre style lui est venue en rêve. C’est devenu une obsession… Jusqu’à ce que dans la nuit du 30 avril au 1er mai 1966 – la Walpursginacht -, il se rase le crâne, comme le faisaient les bourreaux au Moyen-Âge. Il entrait dans les ordres. Kimberley Tyler est revenue dans la salle d’interrogatoire du commissariat et elle indique à Yeval qu’ils vont reprendre là où ils en étaient, et qu’il a intérêt d’arrêter de tout prendre à la légère.


En ayant découvert le premier tome, le lecteur a bien vu qu’il s’agit d’un diptyque : il vient donc découvrir la résolution de l’intrigue. Qui a assassiné la jeune femme dont le cadavre figure sur la couverture du tome un ? S’agit-il d’un crime satanique ? Les auteurs poursuivent leur récit sur le même ton : une enquête menée par une jeune inspectrice de police, un peu renfermée sur elle-même et en butte à la misogynie systémique. Après avoir repris ses esprits en s’éloignant de la pièce d’interrogatoire, elle y retourne et met en demeure Baron Yeval de répondre sans plus s’amuser avec des jeux psychologiques. Mais voilà, son interlocuteur a l’ascendant sur elle, introduisant une dimension personnelle intime dans sa réponse. Le lecteur observe Baron Yeval : sa haute silhouette longiligne, sa chemise en jabot et son costume noir qui lui donne une aura de théâtralité. Ses gestes posés et le mouvement de ses longues mains attestent de sa maîtrise de soi, du recul dont il dispose sur les questions, sous-entendant une réflexion intérieure de type manipulation. Le contraste visuel avec l’attitude de Tyler augmente encore son assurance. En face de lui, elle apparaît tendue et émotive, le rouge lui montant aux joues, trahissant son degré d’implication. Un second face-à-face met en évidence l’avantage que la haute taille confère à Yeval sur Tyler, une intimidation physique naturelle. En face, la posture de Kimberley montre qu’elle a l’habitude de ce genre de tentative, et qu’elle sait activer une forme de carapace mentale.



Mine de rien, le lecteur s’est attaché à cette jeune femme mutique et mystérieuse, à sa façon d’affronter les épreuves sans sourciller, à accepter ses réactions corporelles de dégoût, les laisser passer et continuer de l’avant. Sa petite silhouette, par rapport à celle de ses collègues masculins, reste à l’abri d’un pantalon noir, et d’un large imperméable. Sa détermination posée et tranquille impose le respect, que ce soit en posant des questions à un père dominicain, ou à une jeune danseuse. Ses réactions émotionnelles n’en apparaissent qu’avec plus de force, tout en restant mesurées : une contrariété, une surprise, et souvent une franche curiosité. D’une certaine manière, elle conserve une forme de froideur liée à la distance ; d’une autre manière, elle fait montre d’émotions très normales, derrière une façade introvertie. Le lecteur se retrouve partagé dans un mouvement de balancier : respecter son intimité, et vouloir en partager plus. Il se sent régulièrement décontenancé. Elle couche avec un collègue : un moment intense, et dans le même temps un acte presque hygiénique pour soulager sa tension. Elle continue d’habiter dans l’ancien appartement de son père sans que cela ne semble l’affecter, et dans le même temps elle réagit de manière visible quand Baron Yeval laisse échapper un sous-entendu soigneusement calibré le concernant. Les auteurs révèlent d’ailleurs le fin mot le concernant, un moment touchant, tout en renforçant la capacité de prise de recul et de détachement de sa fille.


L’enquête suit son cours. Les auteurs mettent en œuvre les conventions classiques du genre : interrogatoire en face-à-face dans un commissariat, enquête de voisinage, recherche de témoin, coups de chance, piste en impasse. Ils mènent cette première histoire à son terme, avec une résolution claire : le coupable est identifié et le lecteur sait ce qu’il lui arrive. L’enquête emmène l’inspectrice dans différentes strates de la société : le chef de l’église de Satan, devant un illuminé qui s’accuse du meurtre (impossible de résister à son regard de fou, à sa tenue de clodo), dans une boîte branchée pour boire un coup (une belle séquence visuelle avec une jeune femme en robe à la mode en train de danser sur deux pages), dans une mission à la rencontre de religieux en bure (la mine enjouée et rondouillarde du père Jimenez force la sympathie), dans les rues de San Francisco à l’occasion d’une filature, dans la demeure gothique de Baron Yeval (sans oublier sa lionne domestique), dans un cimetière désaffecté à inspecter des tombes, ou encore en pleine forêt dans Muir Woods National Monument.



Les dessins ont conservé leurs caractéristiques : une veine Ligne Claire, facilement lisible, avec un degré de simplification pouvant aller vers des représentations évoquant plus un jouet (pour certains véhicules par exemple, ou l’aspect trop lisse et trop propre de certaines chaussées) qu’une description de la réalité quotidienne. L’artiste continue également d’utiliser une palette de couleurs limitées, avec un usage appuyé de tons bleu et de tons rouge-orange, ce qui donne une forte identité visuelle au récit, tout en installant des ambiances particulières. Rapidement, le lecteur ressent que chaque page bénéficie d’un investissement sans faille de la part de l’artiste : les détails, les précisions dans les descriptions, les légères exagérations pour faire ressortir le caractère d’un figurant ou d’un autre. Il voit que la reconstitution historique n’est pas mise au premier plan de la narration, tout en étant bien présente dans chaque planche, qu’il s’agisse des tenues vestimentaires, des quartiers de San Francisco, de panonceaux de rues (au croisement des rues Ashbury et Haight, page onze), d’une enseigne (White rabbit, page quarante-cinq, évoque le titre d’un morceau du groupe Jefferson Airplane). L’artiste met régulièrement à profit des variations dans la dimension graphique : le plan en coupe de la Black House (page 5), des dessins enfantins (page dix), la danseuse dans une bande ondulant en milieu de planche (page dix-sept), des ombres chinoises (en page dix-huit), une portée de musique ondulante (en page trente-six), des traits de vitesse lors d’une course-poursuite (en page cinquante), la texture des troncs d’arbre (en page cinquante-quatre), et la palette de couleurs.


Le lecteur progresse rapidement dans cette seconde moitié, avec parfois une sensation de décalage. Il se rend compte que le scénariste ne prend pas forcément son intrigue au sérieux, ou au premier degré. Baron Yeval continue de savoir beaucoup plus de choses sur la vie personnelle de Kimberley Tyler qu’il ne devrait en savoir de manière plausible. L’enquête progresse grâce à des tuyaux survenant bien opportunément. Le satanisme reste un élément de décor, sans développement particulier sur son dogme. L’attitude bravache du motard lors de la course-poursuite relève à la fois du défi puéril, à la fois d’une théâtralité non expliquée. Le lecteur apprécie d’obtenir des réponses à des questions dont il pouvait craindre qu’elles ne soient étirées sur les tomes à venir. Dans le même temps, il découvre des informations dont l’impact n’est pas développé, par exemple l’état de santé de Kimberley, ou le style de vie mené par son père, ou même la raison pour laquelle elle a souhaité retrouver sa trace. Il finit par se rappeler que les auteurs ont présenté cette histoire comme le premier diptyque d’une série. Il comprend alors mieux ce qui lui apparaissait comme des bizarreries narratives, et il espère que le prochain diptyque verra bien le jour.


Ce deuxième tome apporte les réponses qu’attendait le lecteur. L’enquête est menée à son terme. La narration visuelle conserve ce côté si agréable de la Ligne Claire, avec quelques discrets effets conceptuels, mariant élégamment une apparence tout public, avec une subtile noirceur. Les différentes facettes de l’histoire prennent tout leur sens en considérant qu’il s’agit du premier diptyque d’une série, et ça tombe bien car le lecteur compte bien pouvoir retrouver la distante Kimberly Tyler pour pouvoir apprendre à mieux la connaître.



mercredi 4 décembre 2024

Hiver, à l'Opéra

Mais qui peut vraiment se résigner à la perte d’un être cher ?


Ce tome fait suite à Automne, en baie de Somme (2022) qu’il vaut mieux avoir lu avant. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et la couleur directe. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée.


Une jeune ballerine danse gracieusement sur un ponton, sous la neige tombante. Sur cette scène de fortune, elle virevoltait comme virevoltait la neige, accompagnant de ses mains la chute de flocons au rythme indolent de l’adage. Les planches recrues et crevassées ne semblaient pas souffrir de ses arabesques et de ses jetés, de ses chats et de ses entrechats, mais au contraire gémissaient de plaisir sous la scansion des menées. La neige elle-même, presque affectée de troubler un ballet sur lequel elle jetait son voile lilial, disparaissait instantanément au contact de cette peau de sylphide. Devant la foule des invisibles, la danseuse chutait pour se relever sans cesse, se relevait pour chuter encore, trahie par un corps qu’elle avait trop longtemps malmené. Qu’elle avait malmené quand elle virevoltait comme virevoltait la neige, accompagnant de ses mains la chute des flocons au rythme indolent de l’adage.



Opéra Garnier, à Paris en février 1897. Les spectateurs continuent de s’installer. En arrivant dans la grande salle, l’une d’entre eux demande si c’est la loge du président Félix Faure, au milieu. Un homme lui répond que non, que sa loge à lui est maçonnique. Son mari leur indique de regarder la place numéro treize, c’est là qu’une femme est morte l’année dernière en mai quand un contrepoids du lustre a crevé le plafond et lui a écrasé la tête. Son épouse pousse un petit cri : c’est horrible. L’autre homme lui suggère de songer que l’opéra Garnier est le treizième opéra de Paris. L’époux ajoute que ce soir ils jouent La damnation de Faust. Dans un autre rang, ils repèrent un homme, et l’époux l’identifie : c’est Pierre Séverin, un des membres actifs de l’ancienne ligue des patriotes, de Paul Deroulède. Elle le détrompe, pas lui, l’autre. Il le reconnaît également : c’est l’inspecteur Broyan, il a été révoqué il y a quelques mois pour avoir violemment agressé Nicolas Boursaut-Choiseul, l’héritier du banquier. Il ajoute que Broyan enquêtait sur la mort d’Alexandre de Breucq, mais cela n’a rien donné du tout. Ils décident de regagner leurs places. Séverin et Broyan se demandent pour quelle raison le colonel Tréveaux ne se montre pas. Le directeur de l’opéra se pose la même question, et il demande à son assistant d’aller vérifier si le colonel ne se trouve pas au foyer de la danse. Dans la fosse, le chef d’orchestre donne le signal en levant sa baguette et les musiciens entament leur partition. Dans les cintres, le colonel Tréveaux, vêtu d’un simple pagne noué autour de sa taille, est attaché dans une position de croix. Il demande à son maître s’il va être purifié. Dans l’ombre, son interlocuteur répond qu’il va l’être au-delà de ses espérances. Un coup de poignard tranche la gorge du colonel et toujours attaché son corps va balancer au-dessus des spectateurs dans leur fauteuil.


Après l’automne vient l’hiver, littéralement même puisque cette histoire s’ouvre sous les flocons de neige, en février 1897. Le malheureux inspecteur Amaury Broyan est de retour pour une nouvelle enquête qui s’annonce difficile puisqu’il a été radié de la police. D’ailleurs, le lecteur tique un peu en observant la liberté de mouvement dont jouit l’ex-inspecteur : il retourne dans les bureaux de la police pour témoigner devant l’inspecteur Jules, il a accès à des informations confidentielles, ses anciens collègues continuent de le respecter, il ne semble pas avoir de soucis de fin de mois… D’un autre côté, il est plausible que ses anciens collègues le soutiennent parce qu’ils estiment que ses actions étaient justifiées. Il n’en reste pas moins qu’il se promène avec facilité dans des lieux où il n’a rien à faire… et le scénariste apportera une explication à cette forme de liberté. D’une manière générale, les auteurs positionnent leur récit dans un registre plausible et réaliste, usant d’effets romantiques pour faire transparaître l’exaltation des personnages. Ainsi le lecteur accompagne Amaury Broyan dans ses déplacements et ses discussions, suivant ses intuitions et ses déductions. Il voit comment la police progresse de son côté, en fonction des informations qu’elle parvient à obtenir. Comme dans tout bon polar, les personnages sont amenés à côtoyer des individus de toutes les couches sociales, et cela met en lumière des aspects peu reluisants de la société de l’époque, à cet endroit du globe.



Comme pour le premier tome, les auteurs ont choisi de situer très explicitement l’action : à Paris, en février 1897. Ce genre de parti pris induit que l’artiste doit se prêter au jeu de la reconstitution historique, doit investir le temps et l’énergie nécessaire pour les recherches et les représentations. Le lecteur est à la fête dès la deuxième page : une vision de l’opéra Garnier à la nuit tombante, les ors de la salle, les toilettes variées de ces dames, les costumes plus stricts de ces messieurs, les fauteuils plus ou moins confortables, les couloirs permettant d’accéder à la salle, les cintres, etc. L’artiste sait doser ce qu’il détoure avec un trait noir, ce qu’il représente en couleur directe, le niveau de détail de chaque élément entre une précision technique et une impression. En fonction de sa sensibilité et de son mode de lecture, le lecteur peut se focaliser aussi bien sur les textures (par exemple le marbre des colonnes), que sur éléments de décors, ou bien sur l’ambiance lumineuse chaude diffusée par l’éclairage. En page onze, la criminelle s’enfuit avec une légère carriole dans une case de la largeur de la page en élévation, avec une belle représentation d’un immeuble haussmannien en premier plan. En page treize, Broyan descend sur les quais bas au pied de la cathédrale Notre-Dame de Paris : il éprouve la sensation de s’y trouver, et d’avoir le privilège de pouvoir pénétrer dans un caveau accessible depuis ledit quai. Le dessinateur apporte le même soin pour les intérieurs, par exemple le bureau de l’inspecteur Jules : le feu de cheminée, le modèle de chaise, les casiers, le bureau et sa corbeille, le portemanteau, l’accessoire pour déposer les parapluies mouillés, les meubles de rangement. Le lecteur se rend compte qu’Alexis Chabert choisit ses cadrages et élabore ses structures de pages pour montrer ces lieux, c’est flagrant avec l’appartement spectaculaire de Gabriel Delanne, en pages 28 & 29.


Dans le même temps, le récit met en scène des sentiments intenses, ce qui offre également la latitude à l’artiste d’emmener sa narration visuelle dans des pages plus échevelées, se teintant d’expressionnisme. Cela commence avec la première planche : Lisianne effectuant des entrechats allant librement d’une position à l’autre sans avoir à franchir des bordures de case (il n’y en a pas). La mise à mort du colonel Tréveaux bénéficie d’une mise en scène spectaculaire et morbide à souhait : le cadavre attaché se balançant à plusieurs mètres au-dessus des spectateurs, la blessure à la gorge laissant s’échapper du sang qui leur pleut dessus. Les hallucinations de Lisianne dans la caverne sous l’opéra Garnier donnent lieu à des cases aux contours irréguliers comme voletant en insert sur un dessin en pleine page. Son emprise hypnotique sur le banquier Larrey se traduit par un vol de chauve-souris qui se transforme en pantins de papier, traduisant les associations d’idées qui se produisent dans son esprit, au gré de l’emprise de la jeune femme. En page cinquante-deux, le lecteur découvre une magnifique illustration en pleine page, sans un mot : une haute silhouette drapée de rouge, maniant une gaffe pour diriger sa barque sur une eau dégageant des fumerolles, telle Charon faisant traverser deux défunts. Ensorcelant.



À l’instar du premier tome, les auteurs indiquent explicitement leurs sources d’inspiration, un hommage honnête. La première citation est extraite du roman Le fantôme de l’Opéra (1910), de Gaston Leroux (1868-1927), l’intrigue s’en inspirant directement. La seconde reprend des vers de Victor Hugo (1802-1885) extraits de Le livre des tables (1853-1855), sur le spiritisme. Le scénariste fait baigner son récit dans la fascination de l’époque pour l’hypnotisme, le magnétisme et le spiritisme, évoquant les travaux du docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893, médecin clinicien et neurologue), Franz-Anton Mesmer (1734-1815, fondateur de la théorie du magnétisme animal), Gabriel Delanne (1857-1926, spirite). Le scénariste intègre également la dimension politique de l’époque, en évoquant explicitement Paul Deroulède (1846-1914, fondateur de la Ligue des Patriotes en 1882) et président Félix Faure (1841-1899, septième président de la République française). La reconstitution historique du contexte politique et sociale s’avère aussi riche que celle visuelle. Le cœur de l’intrigue repose sur la même famille de crimes que dans le premier tome, et la soif de vengeance qu’ils engendrent, faute d’une justice adéquate dans une société qui tolère ces abus.


Un second tome très réussi : la narration visuelle a gagné en densité et en élégance, en émotion et en rigueur. L’intrigue policière reste dans un registre plausible, tout en faisant ressortir les affres insupportables dans lesquelles les victimes sont plongées, les conduisant à des actes terribles. Un récit enfiévré et poignant.



mardi 3 décembre 2024

American Parano T01 Black House 1/2

C’est un escroc qui profite des gogos, et des bourgeois du tout-Frisco.


Ce tome constitue la première partie d’un diptyque. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Hervé Bourhis pour le scénario et par Lucas Varela pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-et-une pages de bande dessinée.


Jour 1. San Francisco Golden Gate National Recreation Area. Matin du 10 mai 1967. Un policier décrit les faits aux deux inspecteurs qui viennent d’arriver : La victime est de type caucasien, autour de 25 ans. Sexe féminin. Elle a été retrouvée nue, à 10h, à l’ouverture du parc par le gardien Jeffrey Santiago. Elle a été assassinée et… mutilée. En fond sonore, la radio BTMV, Bible Teen Music & News : Jésus aime San Francisco ! L’animateur radio continue : Hosanna, les kids ! aujourd’hui, mercredi 10 mai 1967 après JC, c’est la Saint-Damien de Veuster, le martyr lépreux… L’inspecteur Lieutenant Ulysses Gord présente sa plaque au policier en faction auprès du cadavre, il est suivi par l’inspectrice Kimberley Tyler qui présente également sa plaque, mais qui est totalement ignorée par le policier. Ford regarde le cadavre nu adossé et attaché à un arbre : il est décontenancé par le signe dessiné sur son ventre. Tyler lui explique qu’il s’agit d’un pentagramme inversé, c’est le bouc de Satan. En réponse à une question de son collègue, elle dit qu’elle a dû voir ça dans des comics. Ford en déduit que si c’est sataniste, ils savent par où commencer : est-ce que quelqu’un a été voir Yeval ? Les deux inspecteurs regagnent leur véhicule, mais Tyler vomit à l’extérieur avant de monter. Elle incrimine le mélange d’odeur de Tacos et cigare.



L’animateur radio continue : 12h30 sur BTMV 106.7, voici l’émission Groovy Mother Mary, avec les jeans Levy Strauss & Co., on va débuter avec Windy, le nouveau tube de The Association, une chanson qui va emmener les auditeurs tout droit au ciel, les enfants ! Ford commente l’urbanisme en continuant à rouler : Les maisons victoriennes en bois du French District étaient nombreuses il y a cent ans. Mais le tremblement de terre de 1906 a fait le tri. Pendant la guerre, tout a été repeint en gris. Mais depuis quelques années, les beatniks investissent celles qui sont abandonnées. Ils y font de la musique, et des tas d’autres choses dont il ne veut rien savoir. Ils s’amusent à repeindre les baraques dans des couleurs pas possibles. Tyler trouve que c’est joyeux, sauf la maison devant laquelle ils viennent de s’arrêter. Ford sonne à la grille : pas de réponse. Une vieille voisine en train de fumer à la fenêtre leur indique qu’il n’est pas là. Tyler brandit sa plaque et indique qu’ils font partie de la police de San Francisco. Elle demande à la voisine si elle sait si monsieur Yeval est absent depuis longtemps. La fumeuse répond qu’il n’y a personne depuis une semaine, et que c’est tant mieux. Elle estime que c’est des dégénérés là-dedans, ils ont même un lion, et ça attire une faune répugnante, comme s’ils n’avaient pas déjà assez de problème dans le coin, avec les drogués, là, les chevelus… Les deux inspecteurs remontent dans leur voiture, pour aller vers un restaurant dans un autre quartier et Ford donne son avis sur Yeval, un saltimbanque, un ancien organiste de fête foraine qui a trouvé un le bon filon en créant la première église de Satan, fallait y penser.


Une époque devenue mythique dans la baie de San Francisco, en tout cas un contexte qui a intégré la mythologie américaine, avec le mouvement hippie atteignant son apogée, et le Summer of Love. Pour autant, même s’il en est question le temps d’une page, aucun hippie n’a été maltraité pour ce récit puisqu’il n’en apparaît que dans deux cases et en bonne santé. La curiosité du lecteur se trouve tout de suite en éveil avec le nom étrange de ce personnage : Baron Yeval. En fonction de sa familiarité avec le contexte historique, ou de son habitude de triturer les lettres, il est probable qu’il fasse le test de lire ce nom à l’envers : Lavey, comme dans Anton Lavey (1930-1997), fondateur de l’Église de Satan. En effet, les deux inspecteurs se retrouvent devant cette maison qui abrite l’Église de Satan, et dans la page suivante Ford explique à Tyler qui est Yeval : un escroc qui profite des gogos, et des bourgeois du tout-Frisco qui veulent s’encanailler les soirs de messe noire. Kimberley Tyler et l’inspecteur Taft vont rencontrer cet homme d’église : il présente bien, une haute silhouette longiligne, tout de noir vêtu avec une courte cape et une chemise à jabot, le crâne rasé, arborant bien sûr un bouc, fumant élégamment avec un fume-cigarette. Son apparence frappe par son visage très allongé, et ses yeux mordorés, quasiment hypnotiques.



La couverture apparaît fort sympathique avec un beau rendu d’arbre, le Golden Gate en arrière-plan, et la jeune enquêtrice dessinée avec une légère simplification et des contours et de discrets arrondis. Ces choix se confirment dans les pages intérieures : le visage de Kimberley est totalement lisse, dépourvu de rides ou de plis. L’iris de l’œil, très bleu, occupe une place un peu plus importante que la normale. La mèche de cheveux sur le front descend presque au niveau des sourcils. Sa bouche apparaît un peu petite. Elle porte le plus souvent un gros imperméable, presque comme une carapace qui gomme sa silhouette. Lorsqu’elle se tient en sous-vêtement sur son lit, ils sont très basiques, et elle porte des chaussettes très communes. Elle fait preuve d’un flegme qui en impose, même dans des circonstances tendues voire dangereuses, comme lorsqu’elle est blessée au bras, ou qu’elle se retrouve seule face au Baron Yeval qui joue au chat et à la souris avec elle pendant un interrogatoire (sans aller jusqu’à l’intensité du face-à-face entre Clarice Starling et Hannibal Lecter). Avec sa prestance, le baron Lavey donne l’impression d’être perpétuellement en représentation, comme un acteur de théâtre. Les autres personnages sont dotés d’une apparence plus ordinaire : l’inspecteur Ford en surcharge pondérale, les traits du visage un peu distendus avec l’âge, madame Atkins logeuse avec ses cheveux gris et sa tenue très comme il faut, les autres policiers en chemise blanche et pantalon, le commissaire Cleveland avec sa veste de costume, sa forte carrure et ses cheveux blancs, Nathan Hooverfield très droit dans son habit de séminariste, les membres de l’église de Satan dans leur robe, les yeux étrangement fixes.


Avec cette couverture et la localisation précise dans l’espace et dans le temps, le lecteur s’attend à ce que la ville joue un rôle important. C’est bien le cas dès la page d’ouverture : un dessin en pleine page qui met à l’honneur le Golden Gate Bridge et le brouillard. Puis vient une route en corniche, le quartier du french District et ses maisons à l’architecture caractéristiques, l’île d’Alcatraz dans le lointain, un repas à emporter pris sur le banc d’un quai (pier), le bâtiment massif et parallélépipédique du Hall of Justice, un Tiki bar et sa façade artificielle avec un exotisme de pacotille, les enseignes lumineuses chinoises de Chinatown, la mission Juan Bautista et son architecture d’inspiration hispanique, des grandes artères attestant de la place accordée aux véhicules dans une civilisation de la voiture. L’artiste maîtrise l’art du dosage avec élégance, en ce qui concerne les éléments visuels représentés et ceux évoqués ou sous-entendus. Il s’inscrit dans un registre ligne claire, avec un haut taux d’arrière-plans présents dans les cases, parfois de manière simplifiée. Le lecteur ressent bien la personnalité de chaque nouvel endroit : la grande salle du commissariat, le riche manoir du baron Yeval, la modestie de la pension de Miss Atkins, la propreté ordonnée du séminaire, la connotation glauque de la salle de cérémonie en sous-sol, etc.



L’intrigue démarre sur un fil très clair : une jeune femme a été assassinée avec une mise en scène évoquant un rituel satanique, il va de soi que le chef de l’église satanique est forcément impliqué, mais comment ? L’expressivité réduite de Kimberley Tyler semble indiquer une vraie curiosité pour cet environnement qu’elle découvre, accentuée par sa jeunesse. Le lecteur reste indécis quant à son état d’esprit : porte-t-elle un jugement sur le comportement des membres de l’église de Satan, ou bien est-elle en mode analytique sans porter de jugement parce qu’elle sait déjà que les gens sont bizarres ? À l’évidence, elle est habituée aux comportements qui consistent à l’ignorer parce qu’elle est une femme, à l’humilier sous couvert de l’humour (la poupée gonflable sur son bureau), à vouloir la dominer (Yeval qui exerce son emprise sur elle). En fonction de sa propre sensibilité, le lecteur en déduit que Kimberley fait preuve d’intelligence en sachant dépasser ces mesquineries et vexations systémiques du quotidien, ou bien elle a développé une forme d’anesthésie mentale à ce genre d’agressions psychologiques, ce qui a diminué d’autant sa sensibilité émotionnelle. Il est également possible pour le lecteur de considérer qu’elle fait partie des gens bizarres. En effet, elle a choisi de reprendre l’appartement loué par son père décédé depuis peu pour y habiter. En prenant le logement, elle y découvre les traces résiduelles laissées par son père : une bouteille de whisky, ses pantoufles, du linge plus ou moins propre, une revue de charme et une autre sur les armes à feu, une photographie de famille où il se tient avec son épouse, et Kimberley encore enfant. Elle perd sa contenance en vomissant à trois reprises lors de sa tournée avec Ford. Elle se lève et quitte l’interrogatoire quand le baron Yavel commence à la questionner sur sa relation avec son père.


Une petite enquête légère sur le meurtre d’une jeune femme ayant participé à un rituel pour l’Église de Satan à San Francisco en 1967. Une jeune policière en butte à la misogynie caractérisée et systémique de l’époque, avec une narration visuelle quasi tout public, pour ses caractéristiques Ligne Claire et sa facilité de lecture. Toutefois, Kimberley Tyler, le personnage principal, reste mystérieuse du début à la fin, une véritable énigme, et les enjeux relèvent bien d’un registre adulte : emprise, assassinat rituel, culpabilité filiale, poids de la religion. Poisseux.