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mardi 20 octobre 2026

Rêver la rivière

La danse, comme un espoir.


Ce tome contient une histoire complète, qui gagne en saveur quand le lecteur est un peu familier des auteurs, et a connaissance de leur relation. Son édition originale date de 2026. Il prend la forme d’un dialogue entre Aude Mermilliod et Edmond Baudoin qui réalisent le scénario, les dessins et les couleurs, chacun à leur tour, ou ensemble sur les mêmes pages. Il compte cent-quatre-vingt-douze planches de bande dessinée.


Aude raconte : C’est l’histoire d’un livre qui cherche à se faire. Ou plutôt, Edmond et Aude, ils essayent de rêver un livre ensemble. C’est un rêve complexe. Dans quelques pages, Edmond va raconter qu’ils sont lui et elle dans un train, et qu’il lui y montre les débuts de ce même livre. C’est encore l’une de ses salades niçoises dont il a le secret. Ce livre ne démarre pas dans un train. Il démarre dans l’humus. Celui abritait les graines d’où naissaient autrefois les forêts primaires. Il démarre alors dans le frémissement des feuilles de l’arbre – qu’elle espère encore debout – d’où proviendra le papier sur lequel sera imprimé le livre. Il démarre dans les ombres, et finira peut-être comme Edmond l’avait prédit un jour : Faire des livres, c’est primordial pour que l’humanité future comprenne celle du passé. Mais s’il faut faire du feu, ils pourront brûler ses livres, ça lui va aussi. Ce livre démarre dans l’eau qui perle sur les parois de la caverne qui a abrité le premier rire humain. Il démarre peut-être dans un cri : Celui du bébé qui naît, de la mère qui fait naître. Ce livre les a attendus Edmond et elle. En voilà les premiers sons.



Toujours dans le train, c’est au tour d’Edmond de s’exprimer : une fois de plus un train, une fois de plus des dédicaces. C’est le bonheur des salins, des festivals, se retrouver. Aude lui demande sur quoi il travaille actuellement. Il lui répond que s’il lui dit qu’il est question des femmes et des hommes, ça ne va pas l’étonner. Il continue : elle sait qu’il bricole dans l’empirisme, jamais de plan. Pour l’instant, il lui semble que c’est un livre qui cherche à se faire. Il a du petit bois et quelques bûches. C’est comme quand on allume un feu dans une cheminée. Souvent il faut plusieurs allumettes. Rajouter du papier, tout recommencer avant que ça démarre. Ensuite au contraire on doit faire attention de ne pas mettre le feu à la maison. Elle lui demande s’il peut lui montrer ce qu’il a fait. Il répond par l’affirmative : une planche pleine de couleurs, il est assis sur un banc, et il regarde les enfants jouer autour de la fontaine de la place du village. Une femme âgée vient s’assoir à ses côtés pour papoter, lui demander comme il va, où est sa vérité. Il lui répond qu’elle est belle, que sa vérité à lui se contredit tout le temps, sauf en ce qui concerne la beauté des femmes. Elle regarde également les enfants jouer, elle les connaît, sauf le petit blond, elle peut lui dire le nom de leurs parents. Elle s’étonne qu’il soit sans ses pinceaux et son carnet de dessin. Il explique qu’actuellement ce qui se passe dans le monde le perturbe, Trump, Musk, Poutine, Netanyahou, c’est l’horreur, comment faire avec ça ? Il continue : la montée des eaux, le virus aviaire, la disparition des insectes, les terres empoisonnées, l’intelligence artificielle, c’est beaucoup et pas très inspirant. Sauf si on veut écrire sur la misère que cet ensemble va produire. Ce n’est pas son cas.


C’est presque trop beau pour être vrai : une collaboration, en couleurs, entre un maître unique de la bande dessinée, et une bédéaste avec sa propre voix personnelle. C’est presque trop intime, entre le questionnement sur la façon dont se constitue une bande dessinée, et une mise à nue de la relation amoureuse entre les deux auteurs, débutée en 2006, alors qu’Aude avait vingt-quatre ans, et Edmond quarante de plus, la volonté de se confronter à des interrogations difficiles et essentielles, qui remettent en question la dynamique de leur relation, avec un regard de quinze ans plus tard et le recul qui vient avec. C’est également un dialogue visuel : s’il est familier de ces deux créateurs, le lecteur recherche la patte de l’un dans un trait, dans un contour, dans l’approche de la mise en couleurs, pas toujours sûr de lui. Il peut identifier les traits de pinceau si bruts à l’apparence d’esquisse de Baudoin, ainsi que les dessins plus agréables à l’œil, aux contours plus lissés et aux couleurs plus riches de Mermilliod. Il identifie également qui parle avec facilité : les grosses lettres en capitale du premier, l’écriture en minuscule plus petite et d’une certaine manière plus policée de l’autre.



Un long dialogue entre deux bédéastes, un début à la fois concret et métaphorique : un voyage en train pour se rendre à un festival BD, un voyage à deux, et elle déclenche brutalement le signal d’alarme, ils sortent tous les deux à l’extérieur en pleine nature. Ils vont prendre des chemins de traverse, le paysage va se déformer au gré de leur réflexion pour prendre devenir impressionniste, expressionniste, métaphorique, accompagnant leur flux de pensées, les fluctuations de leur état d’esprit. À ce titre la dizaine de pages d’ouverture révèle une composition élégante et sophistiquée, de réponses et d’intrication, avec une métaphore qui se dévoile progressivement. Alors qu’Aude donne le contexte de ce projet de BD, le lecteur découvre d’abord une page majoritairement blanche, avec un paysage montagneux en rouge et vert pales qui occupe le cinquième du bas de la page. Il y voit la notion du banc de la page, vierge qui va accueillir les dessins, la création. Puis quatre pages sont consacrées à une biche, un cerf et d’autres biches, certainement à proximité du passage de la voie ferrée, empruntée par le train des auteurs, la couleur rouge semblant annoncer une mort violente proche. C’est au tour de Baudoin de dessiner des planches : le cerf et les biches deviennent bleus, mais le rouge est rappelé dans une peinture rupestre de deux cerfs, l’artiste évoquant visuellement le caractère intemporel du dessin au travers de l’art pariétal. En tournant la page, le lecteur voit ce que les dessins l’avaient fait anticiper : un chasseur ayant un cerf en mire. Une ouverture magistrale : alors que les cartouches de texte et les dialogues semblent nombrilistes sur la BD en train de se faire, le dialogue se noue dans les dessins, annonçant à la fois la cruauté de l’homme, mais peut-être aussi la volonté des auteurs de traquer leurs pensées sauvages et de les confronter.


Aidé par les caractéristiques des dessins et par la calligraphie d’écriture, le lecteur reconnaît inconsciemment qui parle, sans plus d’effort à faire, il remarque qu’Aude se représente sous des contours doux, sans âge bien marqué, même si elle le donne dans les dialogues. Elle explique en cours de récit qu’elle a longtemps réfléchi à la manière de se dessiner pour éviter toute forme d’appropriation par le regard masculin. Alors qu’Edmond l’a habillée d’une jupe rouge et d’un haut assorti, elle reprend la même tenue quand vient son tour de dessiner, et s’interroge sur ces fringues bizarres dont il l’a affublée, et elle se change. Tout du long de ses planches, elle fait preuve d’une inventivité et d’une liberté remarquable : qu’elle arrête la balle du chasseur dans un plan fixe avec des cases de la largeur de la page, qu’elle se représente dans plusieurs moments d’un mouvement au sein d’une même case, qu’elle descende de la bande supérieure pour passer dans la bande juste en dessous afin de rejoindre une jeune mère à Gaza, qu’elle se représente en train de danser sur une page sans bordure. S’il est habitué de son œuvre, le lecteur en attend tout autant, et même plus de Baudoin, et il comble ses attentes. Afin d’assurer une continuité visuelle avec les planches de la co-autrice, il met ses planches en couleurs, avec une sensibilité plus impressionniste que celle d’Aude. Il met lui aussi à profit la grande liberté graphique de ce médium : magnifiques portraits d’arbres (une de ses marques de fabrique) déformant également un tronc jusqu’à l’abstraction (page quarante-trois), des paysages enchanteurs en pleine planche, un passage à la plume en noir & blanc, les extraordinaires vues de la rivière l’Espignole et de ses berges, un très beau motif de tapis (repris plusieurs dizaines de pages plus loin par Aude), une page de danse donnant son interprétation de celle d’Aude. Un enchantement visuel de tous les instants, un dialogue visuel sensible et intelligent.



Dans le début de ce dialogue, Edmond déclare que : Être vrai, c’est une affaire personnelle. Dans un passage, Aude indique que : Depuis le début de ce livre, elle a honte et elle a peur. […] Elle a mal au ventre quand elle pense à la sortie de ce livre, à ce qu’on va dire d’elle, de ses contradictions. Elle le voit, ce journalise, qui va être tenté de la réduire à cette relation sexuelle. D’un côté, le lecteur sait bien qu’il s’agit d’un ouvrage réfléchi, d’une exposition de soi mise en scène, analysée avec le recul des années passées ; de l’autre il est profondément touché par l’honnêteté qui s’en dégage, la démarche volontaire d’aborder des sujets dérangeants, inconfortables. Ainsi elle va examiner le comportement de son coauteur quand il a accepté une relation sexuelle avec elle avec une différence d’âge de quarante ans, sans éluder son comportement à elle. De son côté, il va revenir sur son admiration pour Henry Grouès (1912-2007) quand il a réalisé la bande dessinée biographique L'abbé Pierre, un homme engagé (1994), et son propre comportement à lui quand elle est venue le trouver. Aude évoque également l’importance de plusieurs autrices : Mona Chollet avec Sorcières: La puissance invaincue des femmes (2018), Estelle Zhong Mengual avec Apprendre à voir (2021), Natacha Appanah avec La nuit au cœur (2025). Certaines œuvres de Baudoin sont évoquées de manière explicite ou implicite : L’Espignole (2006), Les essuie-glaces (2006), Les fleurs de cimetière (2021). Aude parle de la réception d’une de ses bandes dessinées précédentes : Éclore (2024), ainsi que du mode de composition littéraire de son coauteur : comme une Salade Niçoise (1999). Leur franchise et leur honnêteté a pour effet d’impliquer le lecteur aussi bien dans les sujets très personnels comme la gestation de la présente bande dessinée, l’évolution de leur relation amoureuse, que des sujets comme la colère de l’autrice contre les effets concrets du patriarcat, le choix très solitaire d’avorter, l’impossibilité pour lui de jamais connaître et expérimenter le fait d’être mère, dépassant ainsi un dispositif de thérapie personnelle, ou de thérapie de couple, pour sonder en profondeur une relation amoureuse peut-être viciée dans son origine, leur rapport au monde, leurs aspirations, leurs valeurs morales respectives, une co-construction complexe intergénérationnelle, une humanité profonde exhalée dans chaque page.


Une œuvre qui pourrait sembler nombriliste de prime abord, entre le décorticage d’une relation amoureuse, et la gestation de la présente bande dessinée. Une volonté d’être vrai dans un dialogue entre deux créateurs, réalisant des pages formidables, se répondant l’un l’autre, dans une coordination visuelle discrète et élégante. Une narration visuelle d’une grande liberté tirant profit d’un savoir-faire sophistiqué, une liberté de chaque planche, glissant d’un registre à un autre avec une fluidité extraordinaire. Des questionnements effectués avec une franchise totale, magnifiée par une composition habile. Une plongée en humanité touchante et belle.



lundi 20 juillet 2026

Esthétique et filatures

Et le business couche avec tout ce qui rapporte.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2008. Il a été réalisé par Lisa Mandel pour le scénario et par Tanxxx pour les dessins. Il comprend cent-vingt planches de bande dessinée.


De nuit dans une petite ferme isolée dans la campagne française, avec sa cheminée qui fume. Il est tôt le matin et Tatiana prend la cafetière Moka sur la gazinière et sert son époux dans son bol. Il lui pelote les fesses et elle s’assoit sur ses genoux, il lui pelote le sein droit. Elle repousse gentiment sa main, et lui qu’elle va chercher sa veste ; il la reprend : SA veste, on dit une veste. Elle l’accompagne sur le perron du petit pavillon et il lui rappelle de ne pas oublier de réveiller sa fille, elle doit nourrir les bêtes. Et il ajoute qu’elle n’a pas intérêt à le faire à sa place. Elle répond qu’elle est d’accord, et qu’il devrait arrêter de crier, car il fait s’enfuir tous les animals. Tout en s’éloignant, il marmonne : les animAUX. La jeune épouse ukrainienne rentre à l’intérieur mont à l’étage et réveille Marie qui est encore au lit. Elle dit à l’adolescente qu’elle doit se lever, et la jeune femme se redresse et embrasse sa belle-mère, lui fait observer qu’elle est gelée, et l’invite à la rejoindre dans le lit. La jeune épouse se déshabille, rend le baiser, s’allonge, prend un CD et met la musique à fond. À quelque distance de là, fusil en bandoulière, le mari va pour s’allumer une cigarette et constate qu’il n’a pas sa boîte d’allumettes. Il décide de retourner le prendre à la maison.



Le mari arrive rentre et prend les allumettes sur la table à l’entrée, il est assailli par la musique tonitruante, crie pour qu’elles la baissent. Il ne se passe rien, il monte à l’étage et il découvre les deux femmes allongées, la plus jeune faisant une gâterie à la seconde. Toujours avec la musique assourdissante, il prend son fusil et tire. Mais il trébuche et tombe en arrière, sa tête heurtant le bord d‘une étagère, sous le regard horrifié des deux femmes, la balle touchant la main de Marie. L’instant d’après, M. Michaud gît inconscient sur le sol, peut-être mort, et Tatiana coupe la musique. Les deux s’habillent rapidement, prennent l’argent dans la boîte de conserve qui sert de cachette, et s’enfuient à moto à travers bois. Au beau milieu de la forêt, Marie demande à Tatiana d’arrêter la moto, elle a trop mal à la main. La jeune ukrainienne se met à parler dans sa langue natale. L’adolescente exige qu’elle parle en français, puis ajoute gentiment qu’elles vont s’en sortir. L’épouse dit qu’elle ne veut pas aller en prison. Elle est sûre qu’il est mot, il ne bouge plus partout et tout son sang partout. Marie suggère qu’elles pourraient peut-être vendre la mobylette et acheter de faux-papiers.  Tatiana estime que même si elles la donnaient, les gens n’en voudraient pas, sans parler du coût des faux papiers. Elle se lève et s’éloigne pour aller se soulager. Marie remonte la fermeture éclair de son blouson, puis se rend compte que sa belle-mère est partie depuis quelque temps. Elle se lève pour aller la rejoindre. Puis elle en entend le bruit de la moto. Elle court, essaye d’arrêter Tatiana mais se fait repousser, et finit abandonnée.


Un style de dessin un peu naïf avec des aplats de noir qui peuvent être massifs et une forme de franchise visuelle sans fard, pour une histoire qui commence avec un accident mortel et qui continue avec une femme qui s’envoie des gorgeons au bar jusqu’à ce que le barman refuse de la servir, qu’elle rentre chez elle et vomisse sur le trottoir après quelques dizaines de mètres. Le charme féminin en prend un coup, ou plutôt il s’exprime très différemment de d’habitude. D’un côté, il y a de la nudité féminine (et masculine) ; de l’autre côté, la mise en scène s’effectue au travers d’un regard débarrassé du regard masculin. Cette lecture génère des sensations très différentes : à l’évidence, ces deux femmes, Marie Michaud et Adrienne, vivent pour elles-mêmes, sans l’injonction sociale de plaire aux hommes. Dans le même temps, leurs vies sont soumises aux diverses contraintes sociales aussi bien économique qu’affective qui s’imposent à elles. Suite à un accident, la première se trouve contrainte de fuir une cellule familiale un peu glauque : une mère biologique sur laquelle le lecteur n’apprendra rien, un père imposant un mode de vie, se montrant violent, ayant cherché une femme sur internet. La seconde a surpris son conjoint au lit avec une amante avec qui il a décidé de vivre ensemble : elle bossait à l‘œil dans sa boutique et vivait dans son appartement, depuis dix ans. Elle s’est retrouvée sans plus rien : plus d’appartement, plus de mec, plus de boulot, obligée de squatter dans l’appartement de sa grand-mère.



Un titre qui ressemble à une étrange alliance de mots, rapprochant le sentiment du beau de l’action de suivre quelqu’un pour le surveiller. Une couverture qui met en avant une femme en jupe en train de se maquiller et son ombre qui ne correspond en rien à sa silhouette, évoquant une femme plus jeune aux allures de garçonne. Le récit s’ouvre avec un dessin en pleine page : une vue du ciel en biais de la ferme. Le dessinateur opte pour un noir & blanc, sans nuance de gris, cette image semble comprendre des spécificités propres aux comix, par exemple des formes simplifiées et du noir très dense. Ainsi l’un des pans du toit apparaît comme un rectangle blanc dépourvu, il en va de même pour a zone en terre devant la maison à un étage. L’artiste joue également avec des perspectives forcées, par exemple dans la troisième planche avec un chemin parfaitement rectiligne finissant sur une ligne d’horizon parfaitement horizontale. Il joue également avec certains éléments du décor : les troncs bien verticaux des arbres formant comme une sorte de rideau, ou de toile de fond sur la scène d’un théâtre. Plus loin dans la chambre d’Adrienne, les murs sont striés de fines lignes parallèles très rapprochées, avec un effet artificiel, pouvant être perçu comme de très fins barreaux. Le lecteur retrouve cette approche géométrique également dans le dallage de la cuisine de la mère d’Adrienne avec un damier de carrés noir & blanc. Il remarque de temps à autre l’usage d’ombres chinoises. Il se rend compte qu’il est particulièrement sensible à aux aplats de noir, parfois massifs, pouvant servir de fond noir à plusieurs cases d’affilée, renvoyant à des maîtres de comics indépendant comme Charles Burns ou Chester Brown, Joe Matt.


L’artiste fait évoluer ses personnages dans des lieux solidement décrits, même s’ils comprennent une forme de naïveté, avec des accessoires très concrets. Par exemple la cafetière de modèle Moka et la gazinière, le modèle de chaîne stéréo, la moto qui s’apparente plutôt à une mobylette, l’aménagement du bar où Adri s’en met une, le motif des draps du lit double d’Adri, le modèle de téléviseur qui passe par la fenêtre, la banquette en cuir d’un autre bar, le petit bibi juché sur le sommet de la tête de la maman d’Adri, la montagne en toc avec un crâne géant servant de décor au film de Dick Demon, les divers sacs d’emplette de deux femmes après une paye bienvenue, etc. De temps à autre, les auteurs prennent le lecteur au dépourvu avec une vision surprenante, par exemple cette page très réussie de six cases, consacrée à la mue d’une chenille en papillon. Le lecteur sent que les deux principaux personnages gagnent immédiatement sa sympathie par leur réelle humanité, et en particulier leurs défauts. Le dessinateur met en œuvre une direction d’acteurs sans romantisation, avec des expressions de visage qui en disent long sur leur état d’esprit. Tatiana répondant patiemment à son époux qui vient encore de la reprendre sur une faute de français, en lui tournant le dos et en levant les yeux au ciel. L’air ahuri du même mari découvrant sa femme au lit avec sa fille, entre horreur totale devant ce qu’il considère comme un acte contre nature, panique totale quant à ce qu’il doit faire, et recours à son fusil pour mettre fin à cette abomination. Air d’innocence totalement factice de Marie pour donner le change au conducteur du bus, alors qu’elle est persuadée d’avoir tué son père et que ça se lit sur son visage. Moment totalement pathétique d’Adrienne vomissant sur le trottoir et tombant dedans. Nouvel air angélique, cette fois-ci pour Adri essayant de convaincre son ex qu’elle est totalement calme pour entrer dans son appartement. Contentement peu commun d’Adri commandant un second verre aux frais de son frère. Consternation de Marie découvrant dans quel genre de film tourne ledit frère. Concentration décontractée d’Adri maquillant l’engin d’un acteur pour en faire un zombie. Etc.



Une jeune femme tout juste adulte fuyant une mort dont elle estime être coupable, et une femme d’une dizaine d’années de plus, bien paumée, s’accusant de nombreuses erreurs de parcours comme vendre de la drogue devant un lycée, vendre son corps pour se procurer de la drogue, voler les dents en or d’un cadavre, etc. Le lecteur prend plaisir à les voir apprendre à se connaître, sans coup de foudre romantique. La mère d’Adri s’inquiète de la manière dont son fils semble bénéficier de revenus sans travail fixe. Marie s’improvise détective, pas douée, repérée dès sa première filature. Et… Contre toute attente, cela mène chacune des deux femmes à un emploi stable, l’une comme maquilleuse pour films à caractère pornographique, l’autre comme détective privée grâce à son allure garçonne. La scénariste sait doser avec doigté ses ingrédients, entre intrigue premier degré peu plausible, et humour découlant de cette logique. Le lecteur succombe immédiatement à ce mélange de situations politiquement incorrectes, à ces drames catastrophiques mais pouvant être surmontés, à cette malchance qui les conduit vers des situations entre loufoque et risqué, où elles se trouvent entièrement dans leur élément, à une association de talents les amenant à imaginer une offre commerciale peu banale : Pour cinq épilations, une filature gratuite. Le tome se termine sur un autre meurtre et une arrestation qui sonnent comme une morale, celle où l’entraide offre un salut, alors qu’un comportement égoïste mène l’individu à la ruine.


Une couverture et un titre pour le moins peu vendeurs, et peu explicites. Des premières pages qui évoquent immédiatement les comix, des bandes dessinées underground américaine, avec une esthétique très marquée. Une intrigue qui commence par un rapport homosexuel et une mort idiote, pour enchaîner avec une femme bourrée vomissant sur le trottoir. Au moins, cette lecture ne sera pas fade… Une narration visuelle solide avec des personnages bien incarnés, et une touche de (fausse) naïveté dans les décors et les perspectives. Une intrigue bien menée dans laquelle Marie & Adrienne resplendissent de tous leurs défauts, et de leurs imperfections très humaines. Irrésistible.



mardi 26 août 2025

SHI T06 La grande puanteur

Pour qui sait la redresser, l’échec est l’échelle menant à la victoire.


Ce tome fait suite à SHI - Tome 5 - Black Friday (2022). Il faut avoir commencé la série pour le premier tome pour comprendre l’intrigue. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Les femmes du village sont réunies dans une même maison. Dans la grande pièce, elles se prosternent toutes devant un groupe de quatre femmes au torse dénudé, avec chacune un tatouage sur le dos. Elles ont entonné une comptine : Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait… Dehors, la petite Kita regarde discrètement par la fenêtre, sa poupée dans la main. Elle est interrompue par sa mère qui lui rappelle qu’elle lui a déjà dit et répété qu’elle est bien trop jeune pour espionner le rituel de soumission à Rei, le roi démon. Sa mère insiste : sa fille ne peut pas imaginer à quel point les forces invoquées peuvent s’avérer dangereuses. Kita lui dit qu’il y a quelqu’un derrière elle. C’est tout un groupe d’hommes en armes qui se tient prêt à investir la maison. Leur meneur effectue un grand geste ample avec son sabre, et décapite la mère de Kita sous ses yeux. La fillette se met à courir, à s’enfuir en courant, comme lui avait dit sa maman. Elle est poursuivie par deux hommes, un armé d’un sabre, l’autre d’une lance. Dans le même temps, le groupe d’hommes a pénétré dans la maison, et ils massacrent toutes les femmes présentes, sans pitié. Puis ils mettent feu à la demeure.



En poussant de toutes ses forces sur ses petites jambes, Kita est parvenue jusqu’à la rizière, mais elle trébuche et l’homme à la lance l’a rattrapée. Kita est interrompue dans l’histoire de sa jeunesse par un des garçons du Dead Ends qui veut savoir si c’est à ce moment-là qu’elle a réveillé son démon cornu. Elle explique qu’elle allait sur ses huit ans et elle n’avait pas encore Ichi pour la protéger ou protéger ceux qu’elle aime. En répondant à une autre question, elle révèle que c’est cette nuit-là que pour la première fois elle a rencontré Sensei. Les sœurs Gift viennent rendre visite aux détenues de la prison pour femmes Holloway. Elles ont leur Bible à la main, et elles en offrent une à une prisonnière. Cette dernière ne sait pas quoi en faire, car elle ne sait pas lire. Les deux sœurs s’approchent de Jennifer, allongée sur son lit. Celle-ci leur demande si elles ne sont pas fatiguées de l’entendre ressasser ses remords concernant les deux cent quarante-deux victimes innocentes que son idéalisme coupable a sur la conscience. Elles lui répondent que sa cause était juste, et que dans son immense sagesse Dieu saura tenir compte des efforts qu’elle faît afin de sensibiliser l’opinion publique au sort atroce de millions d’enfants dans ce pays qui se prétend civilisé.


À nouveau le lecteur revient pour l’intrigue, toujours aussi curieux de savoir comment va se développer le groupe militant des Mères en Colères (Angry Mothers) pour devenir le groupe terroriste Shi. Il se demande bien également où va mener l’intrigue secondaire sur les enlèvements d’enfants dans les années 1950, et si les quatre démons seront réunis, ou au moins si le quatrième sera révélé. Tout commence par un retour dans le passé, quelques temps après l’introduction du tome précédent qui se déroulait dans une rizière, avec une ritournelle évoquant quatre démons, et mettant en scène la jeune Kitamura. L’artiste reprend le même dispositif pour marquer le passé : des cases sans bordure et des couleurs un peu atténuées. Il montre la violence cruelle et sans pitié des hommes exterminant des femmes qui ont acquis une forme de pouvoir qui leur donne de l’autonomie. Sans se montrer voyeuriste, il met en scène la sauvagerie des hommes qui tuent pour supprimer quelque chose qu’ils ne comprennent pas et qui menacent de remettre en cause leur patriarcat. Cette première scène est complétée par une seconde de deux pages : Sensei se retrouve devant la très jeune Kita encore enfant à sa merci. Le jeu d’acteurs présente une sensibilité et une grande justesse, le lecteur éprouvant immédiatement le désarroi et la compassion qui s’emparent de Sensei : il lui est impossible de supporter une telle barbarie chez ses compagnons, et il agit en conséquence.



Le récit revient alors à son temps présent, c’est-à-dire 1858. À nouveau le lecteur peut s’immerger dans chaque décor pour se projeter dans cette époque à Londres. La prison pour femmes avec ses robustes lits dans le dortoir commun, ses murs de pierre, de minuscules fenêtres à barreau, les latrines communes sans porte, le grand hall et la galerie donnant accès aux deux étages de cellules. La grande salle du Parlement. Les quais de la Tamise. La toujours luxueuse demeure des Winterfield, avec la gigantesque salle à manger, la salle de bain du couple et ses accessoires de toilettes. Les serres royales avec leur structure de verre et de métal, et les différentes plantes. Et peut-être le plus terrible des lieux : une usine dont la main d’œuvre est composée exclusivement d’enfants. Le dessinateur continue de se montrer totalement investi dans la représentation de ces lieux, veillant à la rigueur de la reconstitution historique, les donnant à voir au lecteur pour que celui-ci puisse éprouver la sensation de s’y trouver. Il apporte le même soin aux tenues vestimentaires.


Le lecteur retrouve avec grand plaisir les personnages. Il éprouve tout de suite l’envie de protéger la jeune Kita, une enfant traumatisée par la violence de voir une femme décapitée sous ses yeux, incapable d’en concevoir le sens. Dans ce registre, la candeur et l’envie de comprendre des enfants des rues recueillis par Sensei et Kita apparaissent tout aussi naturelles et touchantes. Lorsqu’il retrouve Jennifer couchée sur son lit de prison, il voit son visage et son langage corporel exprimer une forme d’acceptation plus que de résignation, et en même temps une envie de vivre toujours bien présente. Mis à part Sensei, les hommes continuent d’en prendre pour leur grade : le très autoritaire Desmond Fiddle, l’exercice abject du pouvoir patriarcal de Trevor Winterfield sur la veuve Camilla et son autosatisfaction à vomir. Étrangement, c’est le William Winterfield qui apparaît le moins répugnant alors qu’il passe son temps à cracher sur les membres de sa riche famille, tout en s’anesthésiant avec une copieuse consommation d’alcool. Dans les années 1950, le lecteur fait un peu plus ample connaissance avec le lieutenant de police (qui n’est pas nommé) et la secrétaire Miss Kristofferson. Il admire cette dernière pour sa capacité à endurer la place secondaire que la société lui a imposée, et sa capacité à se faire entendre et reconnaître pour ses compétences et son intelligence professionnelle. Il en vient à éprouver une forme de sympathie pour le lieutenant assez intelligent et sensible pour reconnaitre lesdites compétences chez une femme, et passer outre le rôle social imposé par les stéréotypes de cette époque.



Ce tome continue à développer les thèmes sociaux présents précédemment. Les auteurs montrent à nouveau le travail des enfants dans les usines, sans voyeurisme, sans laisser de doute sur ce que peuvent être les souffrances endurées par ces êtres humains qui ne sont considérés que comme des moyens facilement remplaçables. De ce point de vue, le stratagème mis en œuvre par Jennifer, Kita et Sensei pour contraindre la reine Victoria à agir comble le lecteur par son intelligence et la manière dont il est mené. La condition féminine continue également de tenir une grande place dans le récit, à la fois au premier plan, à la fois en trame de fond. Place de l’épouse comme mère des enfants, comme objet de plaisir, comme même pas capable de servir de faire-valoir de son époux… à l’exception de la reine elle-même. Et chaque fois que le comportement d’une femme atteste de manière patente de capacités au moins égales à celles d’un homme, voire supérieures, cela la met en danger. Si en plus elle manifeste des velléités d’indépendance ou d’autonomie, mal lui en prend, et il lui en cuira.


Bien évidemment, en conteurs aguerris, les auteurs donnent au lecteur ce qu’il attend : deux interventions des démons en pleine action. Ils confirment enfin l’existence du quatrième démon, attaché à une personne inattendue, révélée à la toute fin, ce qui génère une terrible impatience chez le lecteur de pouvoir lire la suite. Le scénariste n’oublie pas les éléments historiques : après La petite Dorrit (1857) de Charles Dickens (1812-1870) et une version aménagée du massacre de Trafalgar Square (1858, Black Friday), il met en scène l'épidémie de choléra de Broad Street (1854), décalée en 1858 dans la temporalité de la série. Il fait ressortir que tous les Londoniens sont logés à la même enseigne devant cette maladie… mais quand même les plus riches peuvent la fuir à la campagne dans leur domaine.


À l’issue de ce tome, le lecteur n’a pas forcément éprouvé la sensation de la fin d’un cycle, et il est sûr qu’il attend la suite avec impatience. La narration visuelle allie reconstitution historique riche et prenante, avec une direction d’acteurs impeccable de justesse et de sensibilité. Les thèmes relatifs à la place des enfants et des femmes dans la société, et leur exploitation, sont montrés sous d’autres facettes, dans le contexte historique. Le lecteur est de tout cœur avec les héroïnes, subjugués par leur résilience, malgré leurs actions parfois moralement condamnables, et par l’expression de leur rage sous la forme d’apparition de leur démon. Parfait.



mardi 12 août 2025

SHI T05 Black Friday

Comme quoi, un pétard fera toujours plus de bruit que le chant de cent oiseaux !


Ce tome fait suite à SHI - Tome 4 - Victoria (2020) qui marquait la fin du premier cycle. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une rizière au Japon, des paysans sont en train de travailler les pieds dans l’eau, le dos courbé à repiquer les plants de riz. Sur une langue de terre, Ayako, une jeune fille, chante une comptine à sa petite sœur. Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait : deux est son nombre, Ni son nom vilain. La jeune fille s’enfuit à nouveau et elle arrive devant un démon cornu assis sur la margelle du puits : trois est son nombre, San est son nom vilain. Elle se penche au-dessus du puits pour y récupérer son seau, mais tombe dedans et au fond vit un démon : quatre est son nombre, Shi son nom vilain. Elle se noie. Alors, du fond du grand trou noir, du plus profond du désespoir, surgit le démon des démons, surgit le roi démon ! Zéro est son nombre, son nombre malin. Rei, son nom, son nom vilain. La jeune fille interrompt là sa ritournelle car sa mère vient d’arriver et elle lui retourne une gifle sonore, en lui rappelant qu’elle ne doit pas chanter cette horreur. Elle ne doit jamais invoquer le nom du roi Démon, jamais ! La mère dénude son sein gauche et le donne à téter à Kita.



Dans les années 1950, Wanda, une jeune fille noire, est en train de faire un bonhomme de neige devant le bâtiment de l’école, alors que les autres jouent à une bataille de boules de neige. Un adulte s’approche d’elle et lui dit que son bonhomme de neige est rudement joli. Puis il explique qu’il travaille avec son papa et sa maman, que ce sont eux qui l’envoient la chercher. Avec ce beau temps, son papa s’est mis en tête d’aller se promener en barque sur le lac. Il tend la main à la petite fille, lui proposant de venir avec lui pour aller retrouver ses parents, ce qu’elle fait bien volontiers. Plus tard, la maîtresse se rend compte que la petite Wanda a disparu et elle contacte la police, le lieutenant et son adjoint Gertz. Elle leur explique les circonstances de la disparition. En sortant, le lieutenant explique à son adjoint que six ans, c’est précisément l’âge préféré de ces gentils messieurs qui ont des araignées à la place des mains et un coucou suisse au fond du calebar. Il conclut son explication par : Un tiers de pervers pour deux tiers de frustrés, c’est la règle. Dix-neuf mai 1858, le tout Londres se presse sur le champ de courses. La famille Winterfield est présente, avec Lord Desmond Fiddle, récemment revenu des Indes lointaines, avec son épouse. William Fiddle a déjà commencé à boire et il critique la politique colonialiste de l’Angleterre. La conversation s’interrompt pour qu’ils regardent l’arrivée du prince de Galles, accompagné de son père.


Les auteurs indiquent clairement qu’il s’agit d’un second cycle ; le lecteur en déduit et anticipe qu’il s’agit d’une autre phase du récit, ou au moins d’un nouveau chapitre. La première séquence vient conforter cette approche : un retour dans le passé pour le personnage de Kita, alors qu’elle doit avoir un an ou deux. Cette sensation est renforcée par le rendu graphique : des couleurs pastel, des cases sans bordure, une grande rizière, une situation et un paysage très éloigné des rues londoniennes du dix-neuvième siècle, avec leur crasse, et le contraste total entre les quartiers pauvres et les demeures luxueuses des riches et puissants. La deuxième séquence confirme l’avancée dans l’intrigue : un enlèvement d’enfant de six ans, possiblement dans les années 1950, la date exacte n’est pas précisée. Il s’agit de nouveaux personnages, que ce soit Wanda, ou les enquêteurs le lieutenant, Getz puis la secrétaire Kristofferson. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans cette ville de banlieue sous la neige, la salle de classe avec ses chaises et ses tables en bois. Le modèle de voiture bien typé d’époque. Et bien sûr les tenues vestimentaires bien guindées de ces messieurs. Puis retour au dix-neuvième siècle, dans un hippodrome, avec la famille Winterfield, ou ce qu’il en reste… et l’arrivée du cousin de Camilla Winterfield. Il s’en suit une discussion permettant d’établir le lien avec les événements du premier cycle, qu’il s’agisse de l’activisme de Jennifer & Kita, ou du sort d’Ulysses Kurb.



Le lecteur se rend compte que sa curiosité fonctionne à plein régime quant aux événements qui vont survenir, à l’évolution des personnages, et de l‘intrigue globalement. Les auteurs vont-ils revenir au temps présent pour évoquer ce qu’il advient de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry ? Hé bien non, pas cette fois-ci… peut-être ont-ils raconté tout ce qu’il y avait à savoir sur ces personnages, ce père marchand d’armes et la vengeance implacable opérée par ce mystérieux groupuscule de femmes qui font en sorte de faire payer les responsables de mort d’enfants. Ce second cycle continue de mêler deux lignes temporelles : celle de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et une autre dans la seconde moitié du vingtième siècle. Dans le premier cycle, les auteurs avaient également donné une indication partielle du destin qui attendait Jennifer & Kita, à la fois par les lettres écrites par Kita, et par la dernière page du tome quatre. Dans le même temps, il reste beaucoup de choses à découvrir. Comment les actions de ces deux femmes ont pu mener à la création d’une confrérie secrète de tueuses se perpétuant au fil des décennies ? Comment cette organisation a pu se développer à un niveau mondial ? Et quel a été le sort final de ces deux amantes ? Et de Sensei, d’ailleurs ? Enfin, la ritournelle de ce début de tome vient rappeler que l’intrigue implique quatre démons : Ichi, Ni, San et Shi. Or le lecteur n’en a vu que trois dans le premier cycle…


Deuxième facteur d’attraction très puissant : les dessins. Le lecteur éprouve une hâte légitime à s’en mettre plein les yeux avec des visuels spectaculaires. Comme les précédents, ce tome le comble : l’évocation d’un Japon dans la pratique ancestrale du repiquage du riz, une splendide vue du champ de course, un grand bâtiment industriel abritant une imprimerie, une splendide vue du dessus dans un angle oblique des jardins royaux, le commandant des forces de police s’adressant à ses hommes en uniforme alignés dans la cour, le grand salon de travail de la reine Victoria, la statue de l’amiral Nelson place Trafalgar Square, une vue globale extraordinaire de Trafalgar Square envahie de manifestantes, la même place après la répression sanglante de la police.



Les dessins de l’artiste dépassent la collection de moments mémorables, assurant une véritable narration graphique, avec ses moments forts élégamment construits et amenés. Le lecteur est pris par surprise quand la mère impose son sein à Kita pour la tétée avec l’expression de surprise parfaite du bébé, et le contraste impeccable avec la tête de dragon sur le cerf-volant dans le ciel. Avec une case de la largeur de la page, l’artiste établit l’étalement de la ville nord-américaine dans laquelle Wanda a été enlevée, induisant une meilleure compréhension du lecteur du poids des déplacements en voiture. La longue séquence à l’hippodrome commence par spatialiser l’opposition entre le gigantisme de l’événement et l’entre-soi très fermé de la famille Winterfield, puis la distance à parcourir pour les activistes afin d’aller accéder au prince de Galles. De scène en scène, le lecteur apprécie autant la qualité évidente de la reconstitution historique (Londres, les vêtements, les accessoires, etc.), que l’intelligence de la construction des plans de prise de vue. Par exemple, le lecteur peut sourire du principe de marquer les prédateurs exploitant les enfants, d’une marque au fer rouge sur la fesse ; il n’en reste pas moins que la mise en page, la direction d’acteurs rendent l’action de Kita & Jennifer totalement légitime.


Le lecteur se retrouve donc pleinement emporté par l’intrigue, par l’art de la narration, bien évidemment en plein accord avec les deux personnages principaux qui militent pour l’interdiction du travail des enfants, leur reconnaissance en tant qu’être humain à part entière, et cette forme de militantisme illégal et éveillant les consciences des citoyens qui prennent part à leurs actions d’éclat. Outre le traitement esclavagiste des enfants, le récit met également en scène la place de second plan des femmes dans la société : littéralement bonnes à tout faire dans les classes populaires, potiches idiotes dans la bonne société, avec le cas particulier de la reine Victoria (1819-1901) exerçant réellement le pouvoir sur cette société d’hommes, et le rôle secondaire du prince consort. Du fait des péripéties du premier cycle, les deux personnages principaux ont dû entrer dans la clandestinité. De ce fait, leurs actes relèvent du terrorisme pour le pouvoir légitime. Ainsi les interventions de la police ressortent comme un maintien de l’ordre établi, plutôt que comme un instrument au service de la justice. Le lecteur remarque les auteurs se servent du Massacre de Trafalgar Square (1858), aussi appelé Black Friday ou Bloody Sunday : une manifestation pacifique d'ouvriers le dimanche 13 novembre 1887 qui devient la manifestation des femmes en colère. D’un côté, Kita & Jennifer utilisent des moyens illégaux en toute connaissance de cause ; de l’autre, elles défendent une cause juste et légitime. Cette opposition fait également ressortir le fait que le qualificatif d’activisme ou de terrorisme se situe sur une frontière mouvante, dépendant fortement du point de vue de l’observateur. Plus tard dans le récit, il en va de même pour l’homosexualité. En arrière-plan, se joue une autre question de fond. Alors qu’elles pourraient mettre en œuvre le pouvoir de leurs démons, les deux femmes ont choisi de rallier l’opinion publique et en particulier celles des femmes à leur cause. Ainsi Sensei rappelle que : La force est l’argument des faibles. Et que : Ce que le poing a cassé aucune caresse ne peut le réparer. Toutefois au vu de la tournure que prennent les événements, le petit groupe d’activistes est amené à réviser leur jugement.


Quelle série ! Une narration visuelle d’une qualité rare, aussi bien pour les dessins soignés et riches, les visuels mémorables, la construction des séquences. Une intrigue qui tient en haleine, aussi bien pour le sort des personnages que pour leur combat contre l’exploitation des enfants. Un récit qui charrie d’autres thématiques sur l’activisme, le recours à la violence, la force nécessaire pour vaincre l’inertie d’une société et la transformer. Exceptionnel.



mardi 29 juillet 2025

SHI T04 Victoria

Qui de la trahison a fait sa maison, par traîtrise mourra.


Ce tome fait suite à Shi - Tome 3 - Revenge! (2018) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans les locaux de Scotland Yard à Londres, le policier Mitchum vient informer le préfet Ulysses Kurb qu’il a accepté qu’une enfant abandonnée soit accueillie dans les locaux : il l’a trouvée en larmes, la pauvre petite semblait perdue, confuse. Son supérieur hiérarchique le tance : l’East End pullule de ces orphelins dont Charles Dickens aime à peupler ses feuilletons larmoyants, est-ce que Mitchum compte les prendre tous sous son aile ? Son interlocuteur assure que non, mais malgré sa misérable apparence, cette enfant affirme mordicus être membre d’une famille de la High Society. Il a cru bien faire, il a cru comprendre qu’elle venait de perdre sa maman, elle paraissait anéantie. Kurb ordonne de la mettre dehors immédiatement, mais en passant devant la pièce où elle est en train de prendre un peu de soupe, il change d’avis du tout au tout. Il indique à Mitchum qu’il doit donner à cette pauvrette un morceau de cet excellent pudding dont son épouse à le secret. Il faut gagner sa confiance, car comme avait coutume de le dire sa mère : À ventre lourd, langue qui court.



Au temps présent, Ulysses Kurb, avec un peloton de policiers, se tient dans la grande cabine d’une jonque où il a interrompu l’étreinte passionnée de Kita et Jennifer Winterfield. Dans une lettre, Kita commente : Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Le soleil ?! Ébloui par sa propre lumière, il écrase tout de sa propre lumière. Aurait-il oublié, cet idiot, qu’après tout, il n’est qu’une étoile ? Une étoile ridicule qui a conquis le ciel par la force ? La Lune, par contre, sait tout de leurs larmes. Du sang qui leur vient. Du temps qui s’en va. Une comptine de son enfance avertit les petites : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Elle a aimé la mère de son interlocutrice. Elle a aimé sa bouche. Elle a aimé sa langue. Elle a aimé sa salive. Elle a aimé sa peau. Son sexe. Les parfums de son corps. Elle a aimé sa mère. Et cet amour, personne, jamais, ne lui enlèvera. Car au final elles ne sont que cela… les braises de ces grands amours qui les ont consommées. Les policiers séparent les deux jeunes femmes et les emmènent sur le pont, ainsi que Sensei. Kurb s’emporte contre Sensei et le balance ligoté par-dessus bord, pour qu’il se noie. Puis il se tourne vers les deux jeunes femmes, en enlevant son manteau, qu’il tend à un policier. Il indique qu’il va se servir le premier avant que les policiers de Brixton ne les gâtent. Il a l’intention de les convertir au dieu Priape. Depuis le quai, Pickles s’élance sur lui avec une dague à la main, qu’elle lui plante dans l’épaule droite. Il la neutralise sans difficulté, et il lui brise le cou, comme il l‘avait déjà fait subir à sa sœur. Il se tourne alors vers Kita qui est maintenue immobile par deux policiers, les fesses offertes.


Dernier tome du premier cycle, le lecteur attend une forme de conclusion, tout en la redoutant, car les auteurs ont la main leste avec les personnages. Il remarque que pour le deuxième tome consécutif, il n’y a aucune scène consacrée à l’époque contemporaine, au devenir de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry. Il découvre donc ce qu’il advient de Jennifer Winterfield et de Kitamakura, ainsi que des personnages secondaires, du complot pour reconquérir l’Amérique, et des anciens soldats britanniques membres du groupe des Anciens Ériés. Il constate également qu’il est happé par le rythme de lecture : les scènes se déroulent sur une ou deux pages, brèves et incisives, à quelques exceptions plus longues. Les auteurs obtiennent cet effet par la mise en scène des nombreux personnages qui gravitent autour des deux jeunes femmes : les jeunes orphelins des rues, les membres de la famille Winterfield, le préfet de police, la reine d’Angleterre, les Anciens d’Érié. Ainsi le récit passe d’un fil narratif à l’autre : Scotland Yard, la jonque (une des deux séquences les plus longues avec huit pages), le lac Érié, la chambre à coucher d’Octavius Winterfield, les rues de Londres dans un quartier défavorisé, les quais d’une des principales gares de Londres, les quais de Southworth, le club privé fréquenté par les Winterfield, etc.



Comme dans les tomes précédents, l’investissement du dessinateur reste constant de planche en planche, de case en case. Le lecteur se délecte des grands dessins en pleine page : l’apparition du démon Ni surgissant de la Tamise en vue de dessus époustouflante, les quais de Southworth avec le chantier naval de très grande ampleur pour construire un cuirassé, les gueules des trois démons dans le ciel nuageux d’un cimetière, et ce dessin en double page dans lequel les trois démons s’attaquent au cuirassé. Il est également happé par les ambiances lumineuses, et ce dès l’illustration de couverture, avec ce magnifique camaïeu de bleu et de vert, et les touches plus jaune pour les deux jeunes femmes. La mise en couleur de la première séquence s’approche du naturalisme. Dès la suivante, l’artiste utilise sa palette pour des jeux de lumière : le corps doré de Jennifer et Kita s’opposant au marronasse de l’uniforme des policiers. Puis les différents verts lors la scène sur le pont de la jonque : émeraude, épinard, poireau, sapin, etc. Avec un contraste très appuyé lors de deux cases baignant dans un rouge vif pour attirer l’attention sur la violence du moment. L’approche naturaliste revient à partir de la page douze. Puis le gris s’insinue dans chaque couleur lors de la visite de la reine au chantier naval du fait du crachin, le rouge revient avec les flammes de l’incendie dans la seconde scène au chantier naval.


L’implication de l’artiste se voit également dans les moments moins spectaculaires. Pour les environnements dans lesquels évoluent les personnages : le mobilier fonctionnel des bureaux de Scotland Yard, le bleu clair paisible du lac Érié et ses superbes paysages sur les rives, le mobilier luxueux du club privé, l’aménagement plus rudimentaire de la taverne servant de point de ralliement pour les orphelins du gang des Dead Ends, la chambre d’Octavius Winterfield que le lecteur commence à bien connaitre depuis son attaque, le marché découvert très animé, la chambre de la reine Victoria, et les statues funéraires du cimetière. La représentation des personnages bénéficie du même soin, que ce soit pour leurs toilettes, ou pour leur direction d’acteur, dans les moments calmes et intimes comme lorsque les émotions prennent le dessus. Le lecteur garde longtemps à l’esprit aussi bien la connivence entre Camilla et son époux Octavius quand celui-ci pose sa main sur son sein, que Hector dévoré par la jalousie, ou encore l’accès de rage qui saisit Camilla Winterfield au cimetière, se saisissant d’un burin pour rendre illisible le nom de sa fille sur la pierre tombale, devant toutes les personnes venues se recueillir pour cet enterrement.



Le lecteur ressent également l’élan du récit ayant pris de l’ampleur et de la vitesse au fur et à mesure des tomes dans des situations inoubliables, l’aboutissement logique de ce qui a précédé. Par exemple : le sabotage du cuirassé HMS Abaddon, ou bien Kita & Jennifer se retrouvant dans un entretien particulier avec la reine Victoria. En effet, les auteurs ne ménagent pas leurs personnages, même si malheureusement le lecteur s’est attaché à eux. S’il a gardé à l’esprit l’horreur qu’a subie la famille Barrington, le lecteur sait qu’il s’agit d’une tragédie. Il retrouve donc les thèmes présents depuis le début. Le patriarcat opprimant les plus faibles, les femmes bien sûr, mais aussi les enfants, les défavorisés, et les hommes qui ne se retrouvent pas dans cette forme de domination et dans ses conséquences. Autant dire que la japonaise Kita et la fille-mère Jennifer ne sont pas du bon côté du manche, même si la seconde appartient à une famille de la haute société. Le sort des orphelins des rues ne touche personne car ils ne comptent pas, l’organisation de la société est ainsi faite qu’il n’y a personne pour prendre en charge ces enfants, qu’il est considéré comme inéluctable et même normal qu’il existe une telle catégorie d’individus.


Au fil de sa lettre, Kita laisse entrevoir une perception et un ressenti profond de l’oppression que les femmes subissent. Elle le dit aussi bien de manière poétique : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Qu’elle ne le vit dans sa chair : la nudité de son corps exposée comme une marchandise exotique, la confusion des Anglais quant à sa nationalité, l’ignoble tentative de viol par Kurb avec la participation active des policiers sous ses ordres. Les différentes scènes mettent à nu d’autres caractéristiques de cette société, à cet endroit du monde, à cette époque. La science continue de progresser, les États et les industriels n’oublient jamais d’en rechercher les applications militaires, par exemple pour la pyroglycérine (ancêtre de la nitroglycérine, inventée par le chimiste italien Ascanio Sobrero, 1812-1888). Les vétérans des guerres coloniales en Amérique ont conservé cette idée en tête, comme une vieille garde incapable de s’adapter au temps présent. Les jeunes orphelins rêvent des privilèges des gens de la haute société, ce qui constituent leurs aspirations, induisant une reproduction de ce modèle systémique asservissant les faibles. L’expansionnisme de la Grande-Bretagne, un pays qui reste une île et qui s’en retourne toujours à la mer, commence à marquer le pas de l’impérialisme à venir de l’Amérique. Même la révolte de Kita & Jennifer semble entachée sur le plan moral. Kita écrit que : La colère qui coulait dans leurs veines, qui coulait d’entre leurs jambes, cette colère coulait désormais également sur leurs mains. Elles avaient engendré un monstre, un monstre appelé Haine. Et le monstre qu’elles ont engendré a fini par leur échapper, semant le malheur et la désolation.


Une fin de premier cycle d’une force incroyable, presque insoutenable. La narration visuelle reste d’une qualité extraordinaire, tant par ses visuels peaufinés, que ses moments mémorables par leur dimension spectaculaire, ou leur caractère intimiste, et leur puissance émotionnelle. Les auteurs mènent à son terme cette première phase de la rébellion de deux mères opprimées, disposant de moyens pour obtenir leur revanche, sans pitié. Le récit constitue alors aussi bien un réquisitoire à charge contre une société patriarcale oppressive, que la mise en scène du prix à payer pour ces rebelles s’en prenant à leurs oppresseurs. Accablant.



jeudi 13 mars 2025

Dixie Road T01

Pas de témoins !


Ce tome est le premier d’une tétralogie qui forme une histoire complète. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, et par Hugues Labiano (la série Black Op, avec Stephen Desberg) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Marie-Paule Alluard. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une intégrale en 2019, avec un avant-propos d’une page, rédigé par le scénariste. Il parle de Dixie Road comme d’une enfant fragile, dans une famille, celui à qui l’on accorde une attention toute particulière. Il écrit que, sans amertume, sans regret, il peut dire qu’il a tout aimé de cette période : le travail, la direction voulue, assumée, l’association avec Labiano et Alluard. Même s’il ne l’a pas relue, il sait que cette œuvre lui parle encore (entre chuchotements et révoltes), rien n’est mort ni figé dans Dixie Road, personne n’a mis genou à terre.


Elle s’appelle Dixie, elle a quatorze ans. La maison blanche, là au bord de la route, c’est son école, avec la route en terre qui passe devant et les poteaux télégraphiques tout du long. Aujourd’hui, Dixie est la dernière à rester en classe, les autres sont parties. Comme tous les autres jours, elle attend sa mère. Parfois elle ne vient pas, alors elle dort chez Mr Hospot, son professeur. Elle l’aime bien, il la laisse tranquille. Et c’est tout ce qu’elle demande aux grandes personnes. Justement, elle parle de lui et le voilà qui s’approche. Il a un air gêné qu’elle ne lui connaît pas. C’est comme ça que tout a commencé : cet air gêné sur le visage de Mr Hospot… Dixie se tient sur la véranda de l’école, et Mr Hospot sort du bâtiment, en lui indiquant qu’il faut qu’il lui parle. Il continue : C’est à propos de Louis, il semble qu’elle le voit régulièrement. Il a remarqué que le jeune homme se tenait de l’autre côté de la route l’autre jour. Il termine en posant une question : Il a dix-sept ans, c’est ça ? Elle rétorque par : Et il est noir ! Et elle lui demande si c’est sa mère qui lui a demandé de lui parler. Mr Hospot estime en tout cas que sa mère aurait dû lui en parler : il y a des règles à respecter, et il ne veut plus voir Louis rôder autour de l’école.



À l’usine Fisherman’s Dream, les ouvriers ont voté à l’unanimité une motion pour la grève. Il n’y a jamais eu autant de voitures devant les bureaux de la compagnie, des hommes en armes en sortent, sans un mot, le visage maigre et dur. Dans l’enceinte, la mère de Dixie a pris la parole, sans même se rendre compte de leur présence. Devant les ouvriers rassemblés elle s’adresse à Duchamp fils, pour exiger une augmentation des tarifs du salaire journalier, de cinquante cents. Le fils du propriétaire explique la conjoncture économique : la récession qui frappe les entreprises aussi durement que les employés, l’absence d’augmentation votée par l’association des patrons. Toutefois il leur propose quinze cents d’augmentation, ce qui provoque l’indignation des ouvriers, exprimées par Ms Jones. Un employé vient le prévenir que les vigiles sont arrivés. Duchamp fils lui ordonne qu’ils s’éloignent immédiatement : il ne veut aucun incident. Les ouvriers sortent et partent sous le regard des vigiles : il n’y a pas d’affrontement ce jour-là.


Après une première séquence qui place le récit dans les États-Unis, l’intervention de Duchamp fils devant les ouvriers fixe le contexte historique : la Grande Dépression, c’est-à-dire la crise économique dite Crise de 29, une phase de récession succédant au krach boursier américain de 1929, générant une forte déflation et une explosion du chômage. Comme souvent, le scénariste ne fixe pas de date exacte dans son récit, ce qui lui donne une marge de manœuvre quant aux faits qu’il va évoquer. S’il est familier de son œuvre, le lecteur s’attend également à ce que l’auteur prenne des libertés avec la véracité historique, si cela sert son intrigue. Ici, l’histoire met en scène des éléments historiques indirectement. Ainsi aucun personnage de prend la parole pour expliquer ce qu’est la Grande Dépression : elle est perceptible au travers de la grève. Le lecteur contemporain voit le racisme à l’œuvre, et voit également qu’il est systémique, plutôt que le fait des convictions d’un individu ou d’un autre. Il perçoit également l’héritage de l’esclavage au travers des ouvriers des plantations des Duchamp, le patriarcat à l’œuvre dans la façon dont certains hommes considèrent Ms Jones, le capitalisme comme forme d’oppression de la majorité par quelques propriétaires, des restes de l’Ouest sauvage dans la milice de l’association des propriétaires, etc.



Dès la première page le lecteur ressent un malaise, et pas seulement parce que Dixie dit : C’est comme ça que tout a commencé. Toutefois, cette phrase annonce que le récit s’inscrit dans le registre du roman noir, et le lecteur s’attend à ce que Dixie soit victime d’une agression. Il n’en est rien. Plus tard, il s’attend à ce qu’elle fugue avec Louis : il n’en est encore rien. Puis il suppose que la dynamique de la série sera les confrontations entre les Jones, la milice de l’association des propriétaires et les forces de l’ordre, et… Et c’est plus compliqué que ça. Et dans le même temps, tout ce qui peut mal tourner tournera mal, mettant en lumière la violence systémique de la société de cette époque dans cet endroit du monde, ainsi que la violence chez chaque être humain. Le dessinateur réalise une narration visuelle en phase avec ce principe. Le lecteur regarde avec inquiétude les vigiles descendre de leur voiture, tous le fusil à la main, il n’en est que plus surpris par l’absence de bavure. Il scrute le regard des ouvriers agricoles afro-américains tout de blanc vêtus pour ce dimanche, se demandant quel degré de révolte peut gronder dans leur esprit. Il ne peut pas réprimer un mouvement de recul lors de la première apparition de Mr Jones, un revolver à la main appuyant sur la gâchette. Il frémit en voyant un costaud à la mine patibulaire en train de manger assis à une table dans une case de la largeur de la page qui semble trop tassée pour contenir sa violence physique (effectivement la poudre parle dès la case suivante occasionnant la mort d’une femme ligotée). Le dessinateur se tient éloigné de toute tentation de rendre la violence esthétique : elle reste sèche, brutale, soudaine et répugnante. Le plus abject est atteint dans une représentation d’un fruit étrange pendant d’un arbre à une dizaine de mètres de distance, un lynchage tel que l’évoque Abel Meeropol (1903-1986) dans la chanson Strange Fruit (1939) rendue célèbre par l’interprétation de Billie Holiday (1915-1959). Le lecteur relève également la mention fait par Dixie elle-même de John Donne (1572-1631), poète du XVIIe siècle.


La narration visuelle plonge le lecteur dès la première page dans cet état vraisemblablement du Sud, avec son large fleuve, ses bateaux à vapeur, sa plantation et ses maisons de type colonial. L’artiste réalise des dessins avec une bonne densité d’informations visuelles, un découpage utilisant régulièrement des cases de la largeur de la page pour un effet panoramique, et des traits de visage un peu marqués. Le lecteur apprécie de regarder des environnements divers présentant une réelle consistance ce qui lui permet de s’y projeter. La route en terre et les arbres d’une espèce spécifique à la région, les modèles de voitures devant les bureaux de la compagnie, les tenues vestimentaires en adéquation avec la position sociale de chacun et son occupation, le ponton sur la rivière, la cabane en bois de du vieux Paddy, la maison de maître et la limousine, la maison très simple de Ms Jones, les bateaux sur la rivière, les pontons pour les bateaux de passagers, la station-service, etc. Avec un coup d’œil rapide, le lecteur éprouve l’impression d’un format classique de cases : sagement rectangulaires avec une bordure bien droite. Il remarque donc l’usage régulier de cases panoramiques de la largeur de la page : elles contiennent des informations sur toute leur largeur et pas seulement un élément visuel au milieu ou sur un côté. Elles permettent d’apprécier la largeur du bâtiment servant d’école, le nombre de voitures devant les bureaux de la compagnie, les grands paysages comme les champs ou les rives, la simultanéité d’action de deux groupes de personnages proches, et d’autres paysages de grande ampleur. En planche sept, le dessinateur utilise également une case de la hauteur de la page pour mettre en valeur la longueur d’un ponton. L’artiste sait également faire ressortir les personnages, avec pour la plupart des silhouettes un peu allongées, et des visages aux traits marqués ce qui les rend plus expressifs, sans pour autant relever de la caricature, tout en leur conférant une certaine forme d’élégance romantique.



La sympathie du lecteur est tout acquise à Dixie, jeune adolescente mal servie par les circonstances de sa naissance, amené à faire usage d’un revolver à un âge bien trop jeune, ne demandant qu’une seule chose aux adultes, qu’ils la laissent tranquille. Mais voilà, il y eut cette nuit, nuit de colère, sous des étoiles abandonnées comme le mauvais grain échappé de la main du Seigneur. Le lecteur ressent que la narration est imprégnée de la vitalité de cette jeune femme, de son indignation, de sa révolte, de sa volonté d’être dans l’action peu importent les conséquences. Sa transition dans l’âge adulte est placée sous le signe de la violence, de l’injustice et du déterminisme social. Le lecteur ne peut que constater que ces forces sociales restent toujours aussi puissantes : l’exploitation économique du plus grand nombre par quelques-uns expliquant qu’il ne saurait en être autrement, les femmes considérées comme des objets de plaisir, l’horreur du recours à la violence physique, la volonté de désigner un ennemi pour se décharger de ses propres responsabilités.


Dixie : surnom des ex-États confédérés d'Amérique, avec un tel environnement et une telle connotation le récit s’annonce bien noir. Les auteurs ont choisi l’époque de la Grande Dépression dans des états encore marqués par le racisme, les inégalités, le patriarcat et la justice expéditive de quelques groupes. Le programme est ainsi bien chargé, pour un contexte dense, dans lequel une jeune adolescente doit s’adapter au monde des adultes, avec une narration visuelle à la fois classique, à la fois personnelle. Mauvais karma.



mercredi 10 janvier 2024

L'Incroyable histoire du sexe livre 2 : de l'Afrique à l'Asie

Quand la société est de droit féminin, l’ordre est souple et les femmes ne dominent pas.


Ce tome est le second d’un diptyque, la première partie étant L'Incroyable histoire du sexe livre 1 : en Occident (2017). Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Philippe Brenot (psychiatre, anthropologue, thérapeute de couple) pour le scénario, par Laetitia Coryn (bédéiste) pour les dessins. Les dialogues ont été coécrits par les deux. La mise en couleur a été réalisée par Isabelle Lebeau. Cette seconde partie compte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, pour sept chapitres.


Inde, la civilisation de l’amour. Au début du troisième millénaire avant J.-C., l’humanité s’organise autour des rives de grands fleuves – l’Euphrate, le Nil et l’Indus – où émergent de grandes cités comme Harappa, et Mohenjo-Daro. À l’image de beaucoup d’autres cultures, le dieu premier est un dieu du Soleil, Surya, qui donne naissance à la divine trinité, le Trimurti : Brahma, Vishnou, Shiva. Selo, la légende, Shiva, dieu phallique tout-puissant, est le créateur de l’Univers. La nuit et l’océan occupaient tous les espaces. Sur les eaux flottait un géant, Vishnou. Tandis qu’il méditait, Vishnou vit fondre sur lui, du fond des ténèbres, un être incandescent de lumière. Brahma l’âme du monde. Les deux dieux se querellaient dans la nuit infinie lorsque jaillit de l’océan un immense phallus de feu qui se mit à grandir de façon gigantesque. Stupéfaits, Brahma et Vishnou le regardèrent monter comme une tour sans fin dont ils ne pouvaient estimer l’immensité. Ils se transformèrent alors en leurs avatars pour tenter d’atteindre ses extrémités et prendre la mesure de cette énormité phallique. Brahma, le jars, planant dans les airs, Vishnou, la tortue, fouillant les entrailles de la mer, sans que l’un ou l‘autre ne puisse atteindre l’extrémité du phallus géant d’où sortit Shiva, la force suprême de l’Univers. Brahma et Vishnou ne purent que se prosterner pour adorer Shiva, le grand créateur.



Moyen-Orient, mille et un sexes – Le judaïsme. Dans le texte fondateur des trois grands monothéismes, le sexe et l’amour surgissent dès les premières lignes avec le trio inaugural : l’homme, la femme et la tentation (le serpent). Au fil des siècles, différentes lectures ont tenté de gommer la représentation des pulsions, mais le sexe y est naturellement présent, comme dans beaucoup d’autres textes anciens fondateurs du judaïsme : la Torah, le Talmud, le Lévitique, le Deutéronome… Après la désobéissance d’Adam et Ève et l’exil du Jardin d’Éden, la Genèse explique que Dieu punit l’humanité par le Déluge dont seuls Noé et sa famille sont sauvés. Noé plante une vigne, devient viticulteur, s’enivre de son vin et s’endort nu sous sa tente. Le texte précise que Cham, son plus jeune fils, vit la nudité de son père, puis appela ses frères, qui couvrirent Noé de leur manteau. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet (Genèse 9:20-27). Plus loin dans la Genèse (19:32), le vin est un puissant allié de la libération des pulsions. Fuite de Sodome par Loth et sa famille. Deux anges viennent les avertir : Fuyez ! Abandonnez tout ! Et ne vous retournez pas ! La femme de Loth se retournant est changée en statue de sel, une façon d’avouer ses péchés.


Le premier tome racontait l’histoire de la sexualité en Europe, et plus précisément en France depuis l’homo sapiens jusqu’à nos jours. Le lecteur salue l’ambition de raconter cette même évolution dans sept autres pays, régions ou continents en un seul chapitre comprenant entre treize et vingt-cinq pages : l’Inde, le Moyen-Orient, l’Afrique, la Chine, le Japon, le continent Américain. Du coup, chaque chapitre est découpé en courts sous-chapitres, de une à quatre pages, avec quelques exceptions comme celui consacré aux Milles et une nuits qui compte neuf pages. Par exemple pour le chapitre consacré à l’Océanie amour et vahinés, les titres des sous-chapitres sont les suivants : origine de l’humanité, la défloration rituelle, les initiations sexuelles, les particularismes sexuels, les écorchures érotiques, le mariage communautaire, le drame de la magie amoureuse, le sperme initiatique, le fantasme vahiné, l’amour missionnaire. Comme dans le premier tome, l’exposé se focalise sur les pratiques sexuelles, avec une richesse remarquable dans la diversité. L’auteur évoque aussi bien des éléments culturels classiques, que des d’autres méconnus. Le lecteur retrouve ainsi des informations sur le Kamasutra, sur les mutilations sexuelles, la sexualité de Mao Zedong, l’art de l’estampe érotique et le fête de la fertilité au Japon, etc. Parmi ceux moins connus : les différentes étapes du rituel de mariage d’un maharadja, érotisme préféministe des Heian, les écorchures érotiques en Océanie, les Hopis agressifs en amour, etc.



À plusieurs reprises, l’auteur revient sur des clichés pour les remettre dans leur contexte, et, le cas échant, dissiper un malentendu ou contrebalancer une idée toute faite. Par exemple, il met en scène l’origine de l’appellation de la position du missionnaire dans le chapitre consacré à l’Océanie. Il revient sur le contenu de l’ouvrage des Milles et une nuits, qui a été expurgé de ce qui est trop intime, immoral ou inconvenant par les tenants d’un Islam rigoureux. La part cachée des Milles et Une nuits parlent d’amour physique, d’homosexualité, d’infidélité, de vengeance et d’exécutions sommaires. Mais aussi de voyeurisme, de fétichisme, d’exhibitionnisme, d’inceste, de pédophilie, de nécrophilie, de zoophilie… Dans le même ordre d’idée, il aborde également la fausse réputation des geishas. La geisha allie le summum du raffinement (coiffure, maquillage), de l’élégance (kimono et sandales surélevées), et de la culture, c’est une véritable artiste. Dès l’âge de treize ans, la novice apprend l’art de la conversation, de la musique, de la danse et du maintien. Elle cultive le mystère et l’érotisme, laisse deviner ses sentiments même si elle ne les éprouve pas. Méticuleusement drapée, la geisha ne laisse entrevoir qu’une partie de sa nuque, ce délicat triangle fardé de blanc, à l’arrière du cou, qui attire tous les regards. La séduction commence là, à la manière qu’a une femme d’entrouvrir le col de son kimono. Mais rares sont celles qui s’adonnent à la prostitution, synonyme de déshonneur et de perte du titre de geisha.


Du fait de la composition de l’ouvrage, la narration visuelle se trouve encore plus soumise au texte que dans le tome un, usant de mise en situation pour incarner l’exposé, et pour apporter des touches humoristiques. L’artiste met à profit les possibilités comiques de la bande dessinée : exagération des expressions des visages pour un effet comique de comédie, jeu sur la taille des attributs sexuels pour jouer sur l’ironie, mise en situation de l’acte sexuel avec réaction décalée pour générer une prise de recul du lecteur, utilisation élégante d’anachronismes pour établir un rapport de comparaison avec l’époque contemporaine, mise à profit de la licence artistique pour créer des objets ou des parures mirifiques (avec une mention spéciale pour le cheval d’un Amérindien appartenant à une des tribus des plaines). Progressivement, le lecteur prend également conscience que les dessins assurent une fonction descriptive très consistante, et pas seulement de rapides esquisses de clichés visuels prêts à l’emploi. L’artiste aménage la densité de ce qu’elle représente en fonction du texte, dans un mouvement de vases communicants, beaucoup de texte et un dessin épuré, peu de texte et un dessin avec de nombreux détails. Ainsi, le lecteur peut voyager dans chacune des régions ou dans les payas évoqués, grâce à l’investissement important pour représenter les décors d’époque et les costumes correspondants également à cette époque. Lors du chapitre consacré au Japon, elle prend visiblement plaisir à imiter les caractéristiques visuelles des estampes dans la manière de dessiner les êtres humains.



Le lecteur constate rapidement que ce second tome comprend régulièrement des représentations d’amour physique plus explicites que dans le premier, en particulier avec de nombreux phallus dressés, et quelques gros plans de pénétrations, là aussi en cohérence avec l’époque évoquée, ce qui ne concerne pas seulement lesdites estampes. À chaque fois, ce choix de montrer se trouve en cohérence avec l’exposé, ne serait-ce que pour le Kamasutra, mais aussi le Manuel de la chambre à coucher en Chine, L’oreiller de Yoshiwara (un guide des quarante-huit positions japonaises de l’amour, avec un très beau rendu en silhouettes), ou encore cette légende des îles Trobirand (en Mélanésie) qui veut qu’à l’origine les humains avaient un sexe si long que, allongé dans son lit, un homme pouvait pénétrer une femme à plus de cent mètres. De chapitre en chapitre, de nombreuses pratiques diverses et variées sont passées en revue, et illustrées, souvent inattendues, l’introduction d’une cordelette (à l’aide d’une tige en ivoire) et ressortie comme un écouvillon dans le pénis du maharadja préparé pour son mariage, à la lutte amoureuse la nuit des noces au Rwanda.


Dans un premier temps le lecteur éprouve un peu une sensation de catalogue du fait de l’ampleur de chaque région ou pays couvert en un seul chapitre, entre recueil d’anecdotes rapides, faits culturels structurants, éléments historiques majeurs. Puis, il se produit le même effet que dans le tome un : la somme des parties dessine progressivement un tout, une approche holistique morcelée à travers ces différentes régions du globe. Il apparaît également des points de comparaison. Le plus flagrant se trouve dans l’origine du monde et des êtres humains : avec le dieu-soleil Surya en Inde, Mumbere l’ancêtre fondateur (fils de l’orgasme) en Afrique, l’œuf cosmique et le géant Pangu en Chine, Izanagi-no-Mikoto & Izanami-no-Mikoto au Japon, le volcan, les deux sœurs et les jeunes filles vierge aux îles Trobriand. En considérant la narration visuelle de chacun de ces mythes, le lecteur se rend compte qu’elle combine une approche respectueuse du texte, avec un humour bon enfant, dépourvu de raillerie ou de moquerie, dans un équilibre sophistiqué. De mythe en mythe, le texte met en évidence les invariants, souvent la domination masculine, et les exceptions, comme la famille matrilinéaire ou les femmes comme premières créatures humaines dans les îles Trobriand.


Au cours de ce tome, le lecteur passe par plusieurs phases. Tout d’abord le plaisir de retrouver la verve de la narration visuelle : agréable à l’œil, savamment dosée par rapport au texte, conçue en phase avec l’exposé, réussissant à le complémenter, donnant à voir sa dimension humaine, grâce à des personnages vivants, de l’humour visuel, et quelques anachronismes révélateurs. Dans le même temps, il se réjouit de pouvoir comparer le développement de la sexualité française, avec celle d’autres régions du monde. Puis il se dit que la pagination de chaque chapitre est trop faible pour pouvoir rendre compte d’un sujet d’une telle ampleur, même si chaque chapitre s’avère très riche. Progressivement, il fait l’expérience de la complémentarité des chapitres entre eux, aboutissant à cet effet de prise de recul par rapport à la France, chaque facette contribuant à construire une vision très complète sur le sujet à partir de tous ces points de vue. Édifiant et fascinant.