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mardi 26 août 2025

SHI T06 La grande puanteur

Pour qui sait la redresser, l’échec est l’échelle menant à la victoire.


Ce tome fait suite à SHI - Tome 5 - Black Friday (2022). Il faut avoir commencé la série pour le premier tome pour comprendre l’intrigue. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Les femmes du village sont réunies dans une même maison. Dans la grande pièce, elles se prosternent toutes devant un groupe de quatre femmes au torse dénudé, avec chacune un tatouage sur le dos. Elles ont entonné une comptine : Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait… Dehors, la petite Kita regarde discrètement par la fenêtre, sa poupée dans la main. Elle est interrompue par sa mère qui lui rappelle qu’elle lui a déjà dit et répété qu’elle est bien trop jeune pour espionner le rituel de soumission à Rei, le roi démon. Sa mère insiste : sa fille ne peut pas imaginer à quel point les forces invoquées peuvent s’avérer dangereuses. Kita lui dit qu’il y a quelqu’un derrière elle. C’est tout un groupe d’hommes en armes qui se tient prêt à investir la maison. Leur meneur effectue un grand geste ample avec son sabre, et décapite la mère de Kita sous ses yeux. La fillette se met à courir, à s’enfuir en courant, comme lui avait dit sa maman. Elle est poursuivie par deux hommes, un armé d’un sabre, l’autre d’une lance. Dans le même temps, le groupe d’hommes a pénétré dans la maison, et ils massacrent toutes les femmes présentes, sans pitié. Puis ils mettent feu à la demeure.



En poussant de toutes ses forces sur ses petites jambes, Kita est parvenue jusqu’à la rizière, mais elle trébuche et l’homme à la lance l’a rattrapée. Kita est interrompue dans l’histoire de sa jeunesse par un des garçons du Dead Ends qui veut savoir si c’est à ce moment-là qu’elle a réveillé son démon cornu. Elle explique qu’elle allait sur ses huit ans et elle n’avait pas encore Ichi pour la protéger ou protéger ceux qu’elle aime. En répondant à une autre question, elle révèle que c’est cette nuit-là que pour la première fois elle a rencontré Sensei. Les sœurs Gift viennent rendre visite aux détenues de la prison pour femmes Holloway. Elles ont leur Bible à la main, et elles en offrent une à une prisonnière. Cette dernière ne sait pas quoi en faire, car elle ne sait pas lire. Les deux sœurs s’approchent de Jennifer, allongée sur son lit. Celle-ci leur demande si elles ne sont pas fatiguées de l’entendre ressasser ses remords concernant les deux cent quarante-deux victimes innocentes que son idéalisme coupable a sur la conscience. Elles lui répondent que sa cause était juste, et que dans son immense sagesse Dieu saura tenir compte des efforts qu’elle faît afin de sensibiliser l’opinion publique au sort atroce de millions d’enfants dans ce pays qui se prétend civilisé.


À nouveau le lecteur revient pour l’intrigue, toujours aussi curieux de savoir comment va se développer le groupe militant des Mères en Colères (Angry Mothers) pour devenir le groupe terroriste Shi. Il se demande bien également où va mener l’intrigue secondaire sur les enlèvements d’enfants dans les années 1950, et si les quatre démons seront réunis, ou au moins si le quatrième sera révélé. Tout commence par un retour dans le passé, quelques temps après l’introduction du tome précédent qui se déroulait dans une rizière, avec une ritournelle évoquant quatre démons, et mettant en scène la jeune Kitamura. L’artiste reprend le même dispositif pour marquer le passé : des cases sans bordure et des couleurs un peu atténuées. Il montre la violence cruelle et sans pitié des hommes exterminant des femmes qui ont acquis une forme de pouvoir qui leur donne de l’autonomie. Sans se montrer voyeuriste, il met en scène la sauvagerie des hommes qui tuent pour supprimer quelque chose qu’ils ne comprennent pas et qui menacent de remettre en cause leur patriarcat. Cette première scène est complétée par une seconde de deux pages : Sensei se retrouve devant la très jeune Kita encore enfant à sa merci. Le jeu d’acteurs présente une sensibilité et une grande justesse, le lecteur éprouvant immédiatement le désarroi et la compassion qui s’emparent de Sensei : il lui est impossible de supporter une telle barbarie chez ses compagnons, et il agit en conséquence.



Le récit revient alors à son temps présent, c’est-à-dire 1858. À nouveau le lecteur peut s’immerger dans chaque décor pour se projeter dans cette époque à Londres. La prison pour femmes avec ses robustes lits dans le dortoir commun, ses murs de pierre, de minuscules fenêtres à barreau, les latrines communes sans porte, le grand hall et la galerie donnant accès aux deux étages de cellules. La grande salle du Parlement. Les quais de la Tamise. La toujours luxueuse demeure des Winterfield, avec la gigantesque salle à manger, la salle de bain du couple et ses accessoires de toilettes. Les serres royales avec leur structure de verre et de métal, et les différentes plantes. Et peut-être le plus terrible des lieux : une usine dont la main d’œuvre est composée exclusivement d’enfants. Le dessinateur continue de se montrer totalement investi dans la représentation de ces lieux, veillant à la rigueur de la reconstitution historique, les donnant à voir au lecteur pour que celui-ci puisse éprouver la sensation de s’y trouver. Il apporte le même soin aux tenues vestimentaires.


Le lecteur retrouve avec grand plaisir les personnages. Il éprouve tout de suite l’envie de protéger la jeune Kita, une enfant traumatisée par la violence de voir une femme décapitée sous ses yeux, incapable d’en concevoir le sens. Dans ce registre, la candeur et l’envie de comprendre des enfants des rues recueillis par Sensei et Kita apparaissent tout aussi naturelles et touchantes. Lorsqu’il retrouve Jennifer couchée sur son lit de prison, il voit son visage et son langage corporel exprimer une forme d’acceptation plus que de résignation, et en même temps une envie de vivre toujours bien présente. Mis à part Sensei, les hommes continuent d’en prendre pour leur grade : le très autoritaire Desmond Fiddle, l’exercice abject du pouvoir patriarcal de Trevor Winterfield sur la veuve Camilla et son autosatisfaction à vomir. Étrangement, c’est le William Winterfield qui apparaît le moins répugnant alors qu’il passe son temps à cracher sur les membres de sa riche famille, tout en s’anesthésiant avec une copieuse consommation d’alcool. Dans les années 1950, le lecteur fait un peu plus ample connaissance avec le lieutenant de police (qui n’est pas nommé) et la secrétaire Miss Kristofferson. Il admire cette dernière pour sa capacité à endurer la place secondaire que la société lui a imposée, et sa capacité à se faire entendre et reconnaître pour ses compétences et son intelligence professionnelle. Il en vient à éprouver une forme de sympathie pour le lieutenant assez intelligent et sensible pour reconnaitre lesdites compétences chez une femme, et passer outre le rôle social imposé par les stéréotypes de cette époque.



Ce tome continue à développer les thèmes sociaux présents précédemment. Les auteurs montrent à nouveau le travail des enfants dans les usines, sans voyeurisme, sans laisser de doute sur ce que peuvent être les souffrances endurées par ces êtres humains qui ne sont considérés que comme des moyens facilement remplaçables. De ce point de vue, le stratagème mis en œuvre par Jennifer, Kita et Sensei pour contraindre la reine Victoria à agir comble le lecteur par son intelligence et la manière dont il est mené. La condition féminine continue également de tenir une grande place dans le récit, à la fois au premier plan, à la fois en trame de fond. Place de l’épouse comme mère des enfants, comme objet de plaisir, comme même pas capable de servir de faire-valoir de son époux… à l’exception de la reine elle-même. Et chaque fois que le comportement d’une femme atteste de manière patente de capacités au moins égales à celles d’un homme, voire supérieures, cela la met en danger. Si en plus elle manifeste des velléités d’indépendance ou d’autonomie, mal lui en prend, et il lui en cuira.


Bien évidemment, en conteurs aguerris, les auteurs donnent au lecteur ce qu’il attend : deux interventions des démons en pleine action. Ils confirment enfin l’existence du quatrième démon, attaché à une personne inattendue, révélée à la toute fin, ce qui génère une terrible impatience chez le lecteur de pouvoir lire la suite. Le scénariste n’oublie pas les éléments historiques : après La petite Dorrit (1857) de Charles Dickens (1812-1870) et une version aménagée du massacre de Trafalgar Square (1858, Black Friday), il met en scène l'épidémie de choléra de Broad Street (1854), décalée en 1858 dans la temporalité de la série. Il fait ressortir que tous les Londoniens sont logés à la même enseigne devant cette maladie… mais quand même les plus riches peuvent la fuir à la campagne dans leur domaine.


À l’issue de ce tome, le lecteur n’a pas forcément éprouvé la sensation de la fin d’un cycle, et il est sûr qu’il attend la suite avec impatience. La narration visuelle allie reconstitution historique riche et prenante, avec une direction d’acteurs impeccable de justesse et de sensibilité. Les thèmes relatifs à la place des enfants et des femmes dans la société, et leur exploitation, sont montrés sous d’autres facettes, dans le contexte historique. Le lecteur est de tout cœur avec les héroïnes, subjugués par leur résilience, malgré leurs actions parfois moralement condamnables, et par l’expression de leur rage sous la forme d’apparition de leur démon. Parfait.



mardi 12 août 2025

SHI T05 Black Friday

Comme quoi, un pétard fera toujours plus de bruit que le chant de cent oiseaux !


Ce tome fait suite à SHI - Tome 4 - Victoria (2020) qui marquait la fin du premier cycle. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une rizière au Japon, des paysans sont en train de travailler les pieds dans l’eau, le dos courbé à repiquer les plants de riz. Sur une langue de terre, Ayako, une jeune fille, chante une comptine à sa petite sœur. Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait : deux est son nombre, Ni son nom vilain. La jeune fille s’enfuit à nouveau et elle arrive devant un démon cornu assis sur la margelle du puits : trois est son nombre, San est son nom vilain. Elle se penche au-dessus du puits pour y récupérer son seau, mais tombe dedans et au fond vit un démon : quatre est son nombre, Shi son nom vilain. Elle se noie. Alors, du fond du grand trou noir, du plus profond du désespoir, surgit le démon des démons, surgit le roi démon ! Zéro est son nombre, son nombre malin. Rei, son nom, son nom vilain. La jeune fille interrompt là sa ritournelle car sa mère vient d’arriver et elle lui retourne une gifle sonore, en lui rappelant qu’elle ne doit pas chanter cette horreur. Elle ne doit jamais invoquer le nom du roi Démon, jamais ! La mère dénude son sein gauche et le donne à téter à Kita.



Dans les années 1950, Wanda, une jeune fille noire, est en train de faire un bonhomme de neige devant le bâtiment de l’école, alors que les autres jouent à une bataille de boules de neige. Un adulte s’approche d’elle et lui dit que son bonhomme de neige est rudement joli. Puis il explique qu’il travaille avec son papa et sa maman, que ce sont eux qui l’envoient la chercher. Avec ce beau temps, son papa s’est mis en tête d’aller se promener en barque sur le lac. Il tend la main à la petite fille, lui proposant de venir avec lui pour aller retrouver ses parents, ce qu’elle fait bien volontiers. Plus tard, la maîtresse se rend compte que la petite Wanda a disparu et elle contacte la police, le lieutenant et son adjoint Gertz. Elle leur explique les circonstances de la disparition. En sortant, le lieutenant explique à son adjoint que six ans, c’est précisément l’âge préféré de ces gentils messieurs qui ont des araignées à la place des mains et un coucou suisse au fond du calebar. Il conclut son explication par : Un tiers de pervers pour deux tiers de frustrés, c’est la règle. Dix-neuf mai 1858, le tout Londres se presse sur le champ de courses. La famille Winterfield est présente, avec Lord Desmond Fiddle, récemment revenu des Indes lointaines, avec son épouse. William Fiddle a déjà commencé à boire et il critique la politique colonialiste de l’Angleterre. La conversation s’interrompt pour qu’ils regardent l’arrivée du prince de Galles, accompagné de son père.


Les auteurs indiquent clairement qu’il s’agit d’un second cycle ; le lecteur en déduit et anticipe qu’il s’agit d’une autre phase du récit, ou au moins d’un nouveau chapitre. La première séquence vient conforter cette approche : un retour dans le passé pour le personnage de Kita, alors qu’elle doit avoir un an ou deux. Cette sensation est renforcée par le rendu graphique : des couleurs pastel, des cases sans bordure, une grande rizière, une situation et un paysage très éloigné des rues londoniennes du dix-neuvième siècle, avec leur crasse, et le contraste total entre les quartiers pauvres et les demeures luxueuses des riches et puissants. La deuxième séquence confirme l’avancée dans l’intrigue : un enlèvement d’enfant de six ans, possiblement dans les années 1950, la date exacte n’est pas précisée. Il s’agit de nouveaux personnages, que ce soit Wanda, ou les enquêteurs le lieutenant, Getz puis la secrétaire Kristofferson. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans cette ville de banlieue sous la neige, la salle de classe avec ses chaises et ses tables en bois. Le modèle de voiture bien typé d’époque. Et bien sûr les tenues vestimentaires bien guindées de ces messieurs. Puis retour au dix-neuvième siècle, dans un hippodrome, avec la famille Winterfield, ou ce qu’il en reste… et l’arrivée du cousin de Camilla Winterfield. Il s’en suit une discussion permettant d’établir le lien avec les événements du premier cycle, qu’il s’agisse de l’activisme de Jennifer & Kita, ou du sort d’Ulysses Kurb.



Le lecteur se rend compte que sa curiosité fonctionne à plein régime quant aux événements qui vont survenir, à l’évolution des personnages, et de l‘intrigue globalement. Les auteurs vont-ils revenir au temps présent pour évoquer ce qu’il advient de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry ? Hé bien non, pas cette fois-ci… peut-être ont-ils raconté tout ce qu’il y avait à savoir sur ces personnages, ce père marchand d’armes et la vengeance implacable opérée par ce mystérieux groupuscule de femmes qui font en sorte de faire payer les responsables de mort d’enfants. Ce second cycle continue de mêler deux lignes temporelles : celle de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et une autre dans la seconde moitié du vingtième siècle. Dans le premier cycle, les auteurs avaient également donné une indication partielle du destin qui attendait Jennifer & Kita, à la fois par les lettres écrites par Kita, et par la dernière page du tome quatre. Dans le même temps, il reste beaucoup de choses à découvrir. Comment les actions de ces deux femmes ont pu mener à la création d’une confrérie secrète de tueuses se perpétuant au fil des décennies ? Comment cette organisation a pu se développer à un niveau mondial ? Et quel a été le sort final de ces deux amantes ? Et de Sensei, d’ailleurs ? Enfin, la ritournelle de ce début de tome vient rappeler que l’intrigue implique quatre démons : Ichi, Ni, San et Shi. Or le lecteur n’en a vu que trois dans le premier cycle…


Deuxième facteur d’attraction très puissant : les dessins. Le lecteur éprouve une hâte légitime à s’en mettre plein les yeux avec des visuels spectaculaires. Comme les précédents, ce tome le comble : l’évocation d’un Japon dans la pratique ancestrale du repiquage du riz, une splendide vue du champ de course, un grand bâtiment industriel abritant une imprimerie, une splendide vue du dessus dans un angle oblique des jardins royaux, le commandant des forces de police s’adressant à ses hommes en uniforme alignés dans la cour, le grand salon de travail de la reine Victoria, la statue de l’amiral Nelson place Trafalgar Square, une vue globale extraordinaire de Trafalgar Square envahie de manifestantes, la même place après la répression sanglante de la police.



Les dessins de l’artiste dépassent la collection de moments mémorables, assurant une véritable narration graphique, avec ses moments forts élégamment construits et amenés. Le lecteur est pris par surprise quand la mère impose son sein à Kita pour la tétée avec l’expression de surprise parfaite du bébé, et le contraste impeccable avec la tête de dragon sur le cerf-volant dans le ciel. Avec une case de la largeur de la page, l’artiste établit l’étalement de la ville nord-américaine dans laquelle Wanda a été enlevée, induisant une meilleure compréhension du lecteur du poids des déplacements en voiture. La longue séquence à l’hippodrome commence par spatialiser l’opposition entre le gigantisme de l’événement et l’entre-soi très fermé de la famille Winterfield, puis la distance à parcourir pour les activistes afin d’aller accéder au prince de Galles. De scène en scène, le lecteur apprécie autant la qualité évidente de la reconstitution historique (Londres, les vêtements, les accessoires, etc.), que l’intelligence de la construction des plans de prise de vue. Par exemple, le lecteur peut sourire du principe de marquer les prédateurs exploitant les enfants, d’une marque au fer rouge sur la fesse ; il n’en reste pas moins que la mise en page, la direction d’acteurs rendent l’action de Kita & Jennifer totalement légitime.


Le lecteur se retrouve donc pleinement emporté par l’intrigue, par l’art de la narration, bien évidemment en plein accord avec les deux personnages principaux qui militent pour l’interdiction du travail des enfants, leur reconnaissance en tant qu’être humain à part entière, et cette forme de militantisme illégal et éveillant les consciences des citoyens qui prennent part à leurs actions d’éclat. Outre le traitement esclavagiste des enfants, le récit met également en scène la place de second plan des femmes dans la société : littéralement bonnes à tout faire dans les classes populaires, potiches idiotes dans la bonne société, avec le cas particulier de la reine Victoria (1819-1901) exerçant réellement le pouvoir sur cette société d’hommes, et le rôle secondaire du prince consort. Du fait des péripéties du premier cycle, les deux personnages principaux ont dû entrer dans la clandestinité. De ce fait, leurs actes relèvent du terrorisme pour le pouvoir légitime. Ainsi les interventions de la police ressortent comme un maintien de l’ordre établi, plutôt que comme un instrument au service de la justice. Le lecteur remarque les auteurs se servent du Massacre de Trafalgar Square (1858), aussi appelé Black Friday ou Bloody Sunday : une manifestation pacifique d'ouvriers le dimanche 13 novembre 1887 qui devient la manifestation des femmes en colère. D’un côté, Kita & Jennifer utilisent des moyens illégaux en toute connaissance de cause ; de l’autre, elles défendent une cause juste et légitime. Cette opposition fait également ressortir le fait que le qualificatif d’activisme ou de terrorisme se situe sur une frontière mouvante, dépendant fortement du point de vue de l’observateur. Plus tard dans le récit, il en va de même pour l’homosexualité. En arrière-plan, se joue une autre question de fond. Alors qu’elles pourraient mettre en œuvre le pouvoir de leurs démons, les deux femmes ont choisi de rallier l’opinion publique et en particulier celles des femmes à leur cause. Ainsi Sensei rappelle que : La force est l’argument des faibles. Et que : Ce que le poing a cassé aucune caresse ne peut le réparer. Toutefois au vu de la tournure que prennent les événements, le petit groupe d’activistes est amené à réviser leur jugement.


Quelle série ! Une narration visuelle d’une qualité rare, aussi bien pour les dessins soignés et riches, les visuels mémorables, la construction des séquences. Une intrigue qui tient en haleine, aussi bien pour le sort des personnages que pour leur combat contre l’exploitation des enfants. Un récit qui charrie d’autres thématiques sur l’activisme, le recours à la violence, la force nécessaire pour vaincre l’inertie d’une société et la transformer. Exceptionnel.



mardi 29 juillet 2025

SHI T04 Victoria

Qui de la trahison a fait sa maison, par traîtrise mourra.


Ce tome fait suite à Shi - Tome 3 - Revenge! (2018) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans les locaux de Scotland Yard à Londres, le policier Mitchum vient informer le préfet Ulysses Kurb qu’il a accepté qu’une enfant abandonnée soit accueillie dans les locaux : il l’a trouvée en larmes, la pauvre petite semblait perdue, confuse. Son supérieur hiérarchique le tance : l’East End pullule de ces orphelins dont Charles Dickens aime à peupler ses feuilletons larmoyants, est-ce que Mitchum compte les prendre tous sous son aile ? Son interlocuteur assure que non, mais malgré sa misérable apparence, cette enfant affirme mordicus être membre d’une famille de la High Society. Il a cru bien faire, il a cru comprendre qu’elle venait de perdre sa maman, elle paraissait anéantie. Kurb ordonne de la mettre dehors immédiatement, mais en passant devant la pièce où elle est en train de prendre un peu de soupe, il change d’avis du tout au tout. Il indique à Mitchum qu’il doit donner à cette pauvrette un morceau de cet excellent pudding dont son épouse à le secret. Il faut gagner sa confiance, car comme avait coutume de le dire sa mère : À ventre lourd, langue qui court.



Au temps présent, Ulysses Kurb, avec un peloton de policiers, se tient dans la grande cabine d’une jonque où il a interrompu l’étreinte passionnée de Kita et Jennifer Winterfield. Dans une lettre, Kita commente : Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Le soleil ?! Ébloui par sa propre lumière, il écrase tout de sa propre lumière. Aurait-il oublié, cet idiot, qu’après tout, il n’est qu’une étoile ? Une étoile ridicule qui a conquis le ciel par la force ? La Lune, par contre, sait tout de leurs larmes. Du sang qui leur vient. Du temps qui s’en va. Une comptine de son enfance avertit les petites : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Elle a aimé la mère de son interlocutrice. Elle a aimé sa bouche. Elle a aimé sa langue. Elle a aimé sa salive. Elle a aimé sa peau. Son sexe. Les parfums de son corps. Elle a aimé sa mère. Et cet amour, personne, jamais, ne lui enlèvera. Car au final elles ne sont que cela… les braises de ces grands amours qui les ont consommées. Les policiers séparent les deux jeunes femmes et les emmènent sur le pont, ainsi que Sensei. Kurb s’emporte contre Sensei et le balance ligoté par-dessus bord, pour qu’il se noie. Puis il se tourne vers les deux jeunes femmes, en enlevant son manteau, qu’il tend à un policier. Il indique qu’il va se servir le premier avant que les policiers de Brixton ne les gâtent. Il a l’intention de les convertir au dieu Priape. Depuis le quai, Pickles s’élance sur lui avec une dague à la main, qu’elle lui plante dans l’épaule droite. Il la neutralise sans difficulté, et il lui brise le cou, comme il l‘avait déjà fait subir à sa sœur. Il se tourne alors vers Kita qui est maintenue immobile par deux policiers, les fesses offertes.


Dernier tome du premier cycle, le lecteur attend une forme de conclusion, tout en la redoutant, car les auteurs ont la main leste avec les personnages. Il remarque que pour le deuxième tome consécutif, il n’y a aucune scène consacrée à l’époque contemporaine, au devenir de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry. Il découvre donc ce qu’il advient de Jennifer Winterfield et de Kitamakura, ainsi que des personnages secondaires, du complot pour reconquérir l’Amérique, et des anciens soldats britanniques membres du groupe des Anciens Ériés. Il constate également qu’il est happé par le rythme de lecture : les scènes se déroulent sur une ou deux pages, brèves et incisives, à quelques exceptions plus longues. Les auteurs obtiennent cet effet par la mise en scène des nombreux personnages qui gravitent autour des deux jeunes femmes : les jeunes orphelins des rues, les membres de la famille Winterfield, le préfet de police, la reine d’Angleterre, les Anciens d’Érié. Ainsi le récit passe d’un fil narratif à l’autre : Scotland Yard, la jonque (une des deux séquences les plus longues avec huit pages), le lac Érié, la chambre à coucher d’Octavius Winterfield, les rues de Londres dans un quartier défavorisé, les quais d’une des principales gares de Londres, les quais de Southworth, le club privé fréquenté par les Winterfield, etc.



Comme dans les tomes précédents, l’investissement du dessinateur reste constant de planche en planche, de case en case. Le lecteur se délecte des grands dessins en pleine page : l’apparition du démon Ni surgissant de la Tamise en vue de dessus époustouflante, les quais de Southworth avec le chantier naval de très grande ampleur pour construire un cuirassé, les gueules des trois démons dans le ciel nuageux d’un cimetière, et ce dessin en double page dans lequel les trois démons s’attaquent au cuirassé. Il est également happé par les ambiances lumineuses, et ce dès l’illustration de couverture, avec ce magnifique camaïeu de bleu et de vert, et les touches plus jaune pour les deux jeunes femmes. La mise en couleur de la première séquence s’approche du naturalisme. Dès la suivante, l’artiste utilise sa palette pour des jeux de lumière : le corps doré de Jennifer et Kita s’opposant au marronasse de l’uniforme des policiers. Puis les différents verts lors la scène sur le pont de la jonque : émeraude, épinard, poireau, sapin, etc. Avec un contraste très appuyé lors de deux cases baignant dans un rouge vif pour attirer l’attention sur la violence du moment. L’approche naturaliste revient à partir de la page douze. Puis le gris s’insinue dans chaque couleur lors de la visite de la reine au chantier naval du fait du crachin, le rouge revient avec les flammes de l’incendie dans la seconde scène au chantier naval.


L’implication de l’artiste se voit également dans les moments moins spectaculaires. Pour les environnements dans lesquels évoluent les personnages : le mobilier fonctionnel des bureaux de Scotland Yard, le bleu clair paisible du lac Érié et ses superbes paysages sur les rives, le mobilier luxueux du club privé, l’aménagement plus rudimentaire de la taverne servant de point de ralliement pour les orphelins du gang des Dead Ends, la chambre d’Octavius Winterfield que le lecteur commence à bien connaitre depuis son attaque, le marché découvert très animé, la chambre de la reine Victoria, et les statues funéraires du cimetière. La représentation des personnages bénéficie du même soin, que ce soit pour leurs toilettes, ou pour leur direction d’acteur, dans les moments calmes et intimes comme lorsque les émotions prennent le dessus. Le lecteur garde longtemps à l’esprit aussi bien la connivence entre Camilla et son époux Octavius quand celui-ci pose sa main sur son sein, que Hector dévoré par la jalousie, ou encore l’accès de rage qui saisit Camilla Winterfield au cimetière, se saisissant d’un burin pour rendre illisible le nom de sa fille sur la pierre tombale, devant toutes les personnes venues se recueillir pour cet enterrement.



Le lecteur ressent également l’élan du récit ayant pris de l’ampleur et de la vitesse au fur et à mesure des tomes dans des situations inoubliables, l’aboutissement logique de ce qui a précédé. Par exemple : le sabotage du cuirassé HMS Abaddon, ou bien Kita & Jennifer se retrouvant dans un entretien particulier avec la reine Victoria. En effet, les auteurs ne ménagent pas leurs personnages, même si malheureusement le lecteur s’est attaché à eux. S’il a gardé à l’esprit l’horreur qu’a subie la famille Barrington, le lecteur sait qu’il s’agit d’une tragédie. Il retrouve donc les thèmes présents depuis le début. Le patriarcat opprimant les plus faibles, les femmes bien sûr, mais aussi les enfants, les défavorisés, et les hommes qui ne se retrouvent pas dans cette forme de domination et dans ses conséquences. Autant dire que la japonaise Kita et la fille-mère Jennifer ne sont pas du bon côté du manche, même si la seconde appartient à une famille de la haute société. Le sort des orphelins des rues ne touche personne car ils ne comptent pas, l’organisation de la société est ainsi faite qu’il n’y a personne pour prendre en charge ces enfants, qu’il est considéré comme inéluctable et même normal qu’il existe une telle catégorie d’individus.


Au fil de sa lettre, Kita laisse entrevoir une perception et un ressenti profond de l’oppression que les femmes subissent. Elle le dit aussi bien de manière poétique : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Qu’elle ne le vit dans sa chair : la nudité de son corps exposée comme une marchandise exotique, la confusion des Anglais quant à sa nationalité, l’ignoble tentative de viol par Kurb avec la participation active des policiers sous ses ordres. Les différentes scènes mettent à nu d’autres caractéristiques de cette société, à cet endroit du monde, à cette époque. La science continue de progresser, les États et les industriels n’oublient jamais d’en rechercher les applications militaires, par exemple pour la pyroglycérine (ancêtre de la nitroglycérine, inventée par le chimiste italien Ascanio Sobrero, 1812-1888). Les vétérans des guerres coloniales en Amérique ont conservé cette idée en tête, comme une vieille garde incapable de s’adapter au temps présent. Les jeunes orphelins rêvent des privilèges des gens de la haute société, ce qui constituent leurs aspirations, induisant une reproduction de ce modèle systémique asservissant les faibles. L’expansionnisme de la Grande-Bretagne, un pays qui reste une île et qui s’en retourne toujours à la mer, commence à marquer le pas de l’impérialisme à venir de l’Amérique. Même la révolte de Kita & Jennifer semble entachée sur le plan moral. Kita écrit que : La colère qui coulait dans leurs veines, qui coulait d’entre leurs jambes, cette colère coulait désormais également sur leurs mains. Elles avaient engendré un monstre, un monstre appelé Haine. Et le monstre qu’elles ont engendré a fini par leur échapper, semant le malheur et la désolation.


Une fin de premier cycle d’une force incroyable, presque insoutenable. La narration visuelle reste d’une qualité extraordinaire, tant par ses visuels peaufinés, que ses moments mémorables par leur dimension spectaculaire, ou leur caractère intimiste, et leur puissance émotionnelle. Les auteurs mènent à son terme cette première phase de la rébellion de deux mères opprimées, disposant de moyens pour obtenir leur revanche, sans pitié. Le récit constitue alors aussi bien un réquisitoire à charge contre une société patriarcale oppressive, que la mise en scène du prix à payer pour ces rebelles s’en prenant à leurs oppresseurs. Accablant.