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mardi 26 août 2025

SHI T06 La grande puanteur

Pour qui sait la redresser, l’échec est l’échelle menant à la victoire.


Ce tome fait suite à SHI - Tome 5 - Black Friday (2022). Il faut avoir commencé la série pour le premier tome pour comprendre l’intrigue. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Les femmes du village sont réunies dans une même maison. Dans la grande pièce, elles se prosternent toutes devant un groupe de quatre femmes au torse dénudé, avec chacune un tatouage sur le dos. Elles ont entonné une comptine : Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait… Dehors, la petite Kita regarde discrètement par la fenêtre, sa poupée dans la main. Elle est interrompue par sa mère qui lui rappelle qu’elle lui a déjà dit et répété qu’elle est bien trop jeune pour espionner le rituel de soumission à Rei, le roi démon. Sa mère insiste : sa fille ne peut pas imaginer à quel point les forces invoquées peuvent s’avérer dangereuses. Kita lui dit qu’il y a quelqu’un derrière elle. C’est tout un groupe d’hommes en armes qui se tient prêt à investir la maison. Leur meneur effectue un grand geste ample avec son sabre, et décapite la mère de Kita sous ses yeux. La fillette se met à courir, à s’enfuir en courant, comme lui avait dit sa maman. Elle est poursuivie par deux hommes, un armé d’un sabre, l’autre d’une lance. Dans le même temps, le groupe d’hommes a pénétré dans la maison, et ils massacrent toutes les femmes présentes, sans pitié. Puis ils mettent feu à la demeure.



En poussant de toutes ses forces sur ses petites jambes, Kita est parvenue jusqu’à la rizière, mais elle trébuche et l’homme à la lance l’a rattrapée. Kita est interrompue dans l’histoire de sa jeunesse par un des garçons du Dead Ends qui veut savoir si c’est à ce moment-là qu’elle a réveillé son démon cornu. Elle explique qu’elle allait sur ses huit ans et elle n’avait pas encore Ichi pour la protéger ou protéger ceux qu’elle aime. En répondant à une autre question, elle révèle que c’est cette nuit-là que pour la première fois elle a rencontré Sensei. Les sœurs Gift viennent rendre visite aux détenues de la prison pour femmes Holloway. Elles ont leur Bible à la main, et elles en offrent une à une prisonnière. Cette dernière ne sait pas quoi en faire, car elle ne sait pas lire. Les deux sœurs s’approchent de Jennifer, allongée sur son lit. Celle-ci leur demande si elles ne sont pas fatiguées de l’entendre ressasser ses remords concernant les deux cent quarante-deux victimes innocentes que son idéalisme coupable a sur la conscience. Elles lui répondent que sa cause était juste, et que dans son immense sagesse Dieu saura tenir compte des efforts qu’elle faît afin de sensibiliser l’opinion publique au sort atroce de millions d’enfants dans ce pays qui se prétend civilisé.


À nouveau le lecteur revient pour l’intrigue, toujours aussi curieux de savoir comment va se développer le groupe militant des Mères en Colères (Angry Mothers) pour devenir le groupe terroriste Shi. Il se demande bien également où va mener l’intrigue secondaire sur les enlèvements d’enfants dans les années 1950, et si les quatre démons seront réunis, ou au moins si le quatrième sera révélé. Tout commence par un retour dans le passé, quelques temps après l’introduction du tome précédent qui se déroulait dans une rizière, avec une ritournelle évoquant quatre démons, et mettant en scène la jeune Kitamura. L’artiste reprend le même dispositif pour marquer le passé : des cases sans bordure et des couleurs un peu atténuées. Il montre la violence cruelle et sans pitié des hommes exterminant des femmes qui ont acquis une forme de pouvoir qui leur donne de l’autonomie. Sans se montrer voyeuriste, il met en scène la sauvagerie des hommes qui tuent pour supprimer quelque chose qu’ils ne comprennent pas et qui menacent de remettre en cause leur patriarcat. Cette première scène est complétée par une seconde de deux pages : Sensei se retrouve devant la très jeune Kita encore enfant à sa merci. Le jeu d’acteurs présente une sensibilité et une grande justesse, le lecteur éprouvant immédiatement le désarroi et la compassion qui s’emparent de Sensei : il lui est impossible de supporter une telle barbarie chez ses compagnons, et il agit en conséquence.



Le récit revient alors à son temps présent, c’est-à-dire 1858. À nouveau le lecteur peut s’immerger dans chaque décor pour se projeter dans cette époque à Londres. La prison pour femmes avec ses robustes lits dans le dortoir commun, ses murs de pierre, de minuscules fenêtres à barreau, les latrines communes sans porte, le grand hall et la galerie donnant accès aux deux étages de cellules. La grande salle du Parlement. Les quais de la Tamise. La toujours luxueuse demeure des Winterfield, avec la gigantesque salle à manger, la salle de bain du couple et ses accessoires de toilettes. Les serres royales avec leur structure de verre et de métal, et les différentes plantes. Et peut-être le plus terrible des lieux : une usine dont la main d’œuvre est composée exclusivement d’enfants. Le dessinateur continue de se montrer totalement investi dans la représentation de ces lieux, veillant à la rigueur de la reconstitution historique, les donnant à voir au lecteur pour que celui-ci puisse éprouver la sensation de s’y trouver. Il apporte le même soin aux tenues vestimentaires.


Le lecteur retrouve avec grand plaisir les personnages. Il éprouve tout de suite l’envie de protéger la jeune Kita, une enfant traumatisée par la violence de voir une femme décapitée sous ses yeux, incapable d’en concevoir le sens. Dans ce registre, la candeur et l’envie de comprendre des enfants des rues recueillis par Sensei et Kita apparaissent tout aussi naturelles et touchantes. Lorsqu’il retrouve Jennifer couchée sur son lit de prison, il voit son visage et son langage corporel exprimer une forme d’acceptation plus que de résignation, et en même temps une envie de vivre toujours bien présente. Mis à part Sensei, les hommes continuent d’en prendre pour leur grade : le très autoritaire Desmond Fiddle, l’exercice abject du pouvoir patriarcal de Trevor Winterfield sur la veuve Camilla et son autosatisfaction à vomir. Étrangement, c’est le William Winterfield qui apparaît le moins répugnant alors qu’il passe son temps à cracher sur les membres de sa riche famille, tout en s’anesthésiant avec une copieuse consommation d’alcool. Dans les années 1950, le lecteur fait un peu plus ample connaissance avec le lieutenant de police (qui n’est pas nommé) et la secrétaire Miss Kristofferson. Il admire cette dernière pour sa capacité à endurer la place secondaire que la société lui a imposée, et sa capacité à se faire entendre et reconnaître pour ses compétences et son intelligence professionnelle. Il en vient à éprouver une forme de sympathie pour le lieutenant assez intelligent et sensible pour reconnaitre lesdites compétences chez une femme, et passer outre le rôle social imposé par les stéréotypes de cette époque.



Ce tome continue à développer les thèmes sociaux présents précédemment. Les auteurs montrent à nouveau le travail des enfants dans les usines, sans voyeurisme, sans laisser de doute sur ce que peuvent être les souffrances endurées par ces êtres humains qui ne sont considérés que comme des moyens facilement remplaçables. De ce point de vue, le stratagème mis en œuvre par Jennifer, Kita et Sensei pour contraindre la reine Victoria à agir comble le lecteur par son intelligence et la manière dont il est mené. La condition féminine continue également de tenir une grande place dans le récit, à la fois au premier plan, à la fois en trame de fond. Place de l’épouse comme mère des enfants, comme objet de plaisir, comme même pas capable de servir de faire-valoir de son époux… à l’exception de la reine elle-même. Et chaque fois que le comportement d’une femme atteste de manière patente de capacités au moins égales à celles d’un homme, voire supérieures, cela la met en danger. Si en plus elle manifeste des velléités d’indépendance ou d’autonomie, mal lui en prend, et il lui en cuira.


Bien évidemment, en conteurs aguerris, les auteurs donnent au lecteur ce qu’il attend : deux interventions des démons en pleine action. Ils confirment enfin l’existence du quatrième démon, attaché à une personne inattendue, révélée à la toute fin, ce qui génère une terrible impatience chez le lecteur de pouvoir lire la suite. Le scénariste n’oublie pas les éléments historiques : après La petite Dorrit (1857) de Charles Dickens (1812-1870) et une version aménagée du massacre de Trafalgar Square (1858, Black Friday), il met en scène l'épidémie de choléra de Broad Street (1854), décalée en 1858 dans la temporalité de la série. Il fait ressortir que tous les Londoniens sont logés à la même enseigne devant cette maladie… mais quand même les plus riches peuvent la fuir à la campagne dans leur domaine.


À l’issue de ce tome, le lecteur n’a pas forcément éprouvé la sensation de la fin d’un cycle, et il est sûr qu’il attend la suite avec impatience. La narration visuelle allie reconstitution historique riche et prenante, avec une direction d’acteurs impeccable de justesse et de sensibilité. Les thèmes relatifs à la place des enfants et des femmes dans la société, et leur exploitation, sont montrés sous d’autres facettes, dans le contexte historique. Le lecteur est de tout cœur avec les héroïnes, subjugués par leur résilience, malgré leurs actions parfois moralement condamnables, et par l’expression de leur rage sous la forme d’apparition de leur démon. Parfait.



mardi 12 août 2025

SHI T05 Black Friday

Comme quoi, un pétard fera toujours plus de bruit que le chant de cent oiseaux !


Ce tome fait suite à SHI - Tome 4 - Victoria (2020) qui marquait la fin du premier cycle. Son édition originale date de 2022. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans une rizière au Japon, des paysans sont en train de travailler les pieds dans l’eau, le dos courbé à repiquer les plants de riz. Sur une langue de terre, Ayako, une jeune fille, chante une comptine à sa petite sœur. Il est question d’une demoiselle qui croise un démon fripon, en allant chercher de l’eau. Son nombre est Un, son nombre malin, Ichi son nom, son nom vilain. Elle s’enfuit, son seau à la main, comme lui avait dit sa maman. À l’ombre d’un cerisier, un vieux démon méditait : deux est son nombre, Ni son nom vilain. La jeune fille s’enfuit à nouveau et elle arrive devant un démon cornu assis sur la margelle du puits : trois est son nombre, San est son nom vilain. Elle se penche au-dessus du puits pour y récupérer son seau, mais tombe dedans et au fond vit un démon : quatre est son nombre, Shi son nom vilain. Elle se noie. Alors, du fond du grand trou noir, du plus profond du désespoir, surgit le démon des démons, surgit le roi démon ! Zéro est son nombre, son nombre malin. Rei, son nom, son nom vilain. La jeune fille interrompt là sa ritournelle car sa mère vient d’arriver et elle lui retourne une gifle sonore, en lui rappelant qu’elle ne doit pas chanter cette horreur. Elle ne doit jamais invoquer le nom du roi Démon, jamais ! La mère dénude son sein gauche et le donne à téter à Kita.



Dans les années 1950, Wanda, une jeune fille noire, est en train de faire un bonhomme de neige devant le bâtiment de l’école, alors que les autres jouent à une bataille de boules de neige. Un adulte s’approche d’elle et lui dit que son bonhomme de neige est rudement joli. Puis il explique qu’il travaille avec son papa et sa maman, que ce sont eux qui l’envoient la chercher. Avec ce beau temps, son papa s’est mis en tête d’aller se promener en barque sur le lac. Il tend la main à la petite fille, lui proposant de venir avec lui pour aller retrouver ses parents, ce qu’elle fait bien volontiers. Plus tard, la maîtresse se rend compte que la petite Wanda a disparu et elle contacte la police, le lieutenant et son adjoint Gertz. Elle leur explique les circonstances de la disparition. En sortant, le lieutenant explique à son adjoint que six ans, c’est précisément l’âge préféré de ces gentils messieurs qui ont des araignées à la place des mains et un coucou suisse au fond du calebar. Il conclut son explication par : Un tiers de pervers pour deux tiers de frustrés, c’est la règle. Dix-neuf mai 1858, le tout Londres se presse sur le champ de courses. La famille Winterfield est présente, avec Lord Desmond Fiddle, récemment revenu des Indes lointaines, avec son épouse. William Fiddle a déjà commencé à boire et il critique la politique colonialiste de l’Angleterre. La conversation s’interrompt pour qu’ils regardent l’arrivée du prince de Galles, accompagné de son père.


Les auteurs indiquent clairement qu’il s’agit d’un second cycle ; le lecteur en déduit et anticipe qu’il s’agit d’une autre phase du récit, ou au moins d’un nouveau chapitre. La première séquence vient conforter cette approche : un retour dans le passé pour le personnage de Kita, alors qu’elle doit avoir un an ou deux. Cette sensation est renforcée par le rendu graphique : des couleurs pastel, des cases sans bordure, une grande rizière, une situation et un paysage très éloigné des rues londoniennes du dix-neuvième siècle, avec leur crasse, et le contraste total entre les quartiers pauvres et les demeures luxueuses des riches et puissants. La deuxième séquence confirme l’avancée dans l’intrigue : un enlèvement d’enfant de six ans, possiblement dans les années 1950, la date exacte n’est pas précisée. Il s’agit de nouveaux personnages, que ce soit Wanda, ou les enquêteurs le lieutenant, Getz puis la secrétaire Kristofferson. Le lecteur apprécie de pouvoir se projeter dans cette ville de banlieue sous la neige, la salle de classe avec ses chaises et ses tables en bois. Le modèle de voiture bien typé d’époque. Et bien sûr les tenues vestimentaires bien guindées de ces messieurs. Puis retour au dix-neuvième siècle, dans un hippodrome, avec la famille Winterfield, ou ce qu’il en reste… et l’arrivée du cousin de Camilla Winterfield. Il s’en suit une discussion permettant d’établir le lien avec les événements du premier cycle, qu’il s’agisse de l’activisme de Jennifer & Kita, ou du sort d’Ulysses Kurb.



Le lecteur se rend compte que sa curiosité fonctionne à plein régime quant aux événements qui vont survenir, à l’évolution des personnages, et de l‘intrigue globalement. Les auteurs vont-ils revenir au temps présent pour évoquer ce qu’il advient de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry ? Hé bien non, pas cette fois-ci… peut-être ont-ils raconté tout ce qu’il y avait à savoir sur ces personnages, ce père marchand d’armes et la vengeance implacable opérée par ce mystérieux groupuscule de femmes qui font en sorte de faire payer les responsables de mort d’enfants. Ce second cycle continue de mêler deux lignes temporelles : celle de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle et une autre dans la seconde moitié du vingtième siècle. Dans le premier cycle, les auteurs avaient également donné une indication partielle du destin qui attendait Jennifer & Kita, à la fois par les lettres écrites par Kita, et par la dernière page du tome quatre. Dans le même temps, il reste beaucoup de choses à découvrir. Comment les actions de ces deux femmes ont pu mener à la création d’une confrérie secrète de tueuses se perpétuant au fil des décennies ? Comment cette organisation a pu se développer à un niveau mondial ? Et quel a été le sort final de ces deux amantes ? Et de Sensei, d’ailleurs ? Enfin, la ritournelle de ce début de tome vient rappeler que l’intrigue implique quatre démons : Ichi, Ni, San et Shi. Or le lecteur n’en a vu que trois dans le premier cycle…


Deuxième facteur d’attraction très puissant : les dessins. Le lecteur éprouve une hâte légitime à s’en mettre plein les yeux avec des visuels spectaculaires. Comme les précédents, ce tome le comble : l’évocation d’un Japon dans la pratique ancestrale du repiquage du riz, une splendide vue du champ de course, un grand bâtiment industriel abritant une imprimerie, une splendide vue du dessus dans un angle oblique des jardins royaux, le commandant des forces de police s’adressant à ses hommes en uniforme alignés dans la cour, le grand salon de travail de la reine Victoria, la statue de l’amiral Nelson place Trafalgar Square, une vue globale extraordinaire de Trafalgar Square envahie de manifestantes, la même place après la répression sanglante de la police.



Les dessins de l’artiste dépassent la collection de moments mémorables, assurant une véritable narration graphique, avec ses moments forts élégamment construits et amenés. Le lecteur est pris par surprise quand la mère impose son sein à Kita pour la tétée avec l’expression de surprise parfaite du bébé, et le contraste impeccable avec la tête de dragon sur le cerf-volant dans le ciel. Avec une case de la largeur de la page, l’artiste établit l’étalement de la ville nord-américaine dans laquelle Wanda a été enlevée, induisant une meilleure compréhension du lecteur du poids des déplacements en voiture. La longue séquence à l’hippodrome commence par spatialiser l’opposition entre le gigantisme de l’événement et l’entre-soi très fermé de la famille Winterfield, puis la distance à parcourir pour les activistes afin d’aller accéder au prince de Galles. De scène en scène, le lecteur apprécie autant la qualité évidente de la reconstitution historique (Londres, les vêtements, les accessoires, etc.), que l’intelligence de la construction des plans de prise de vue. Par exemple, le lecteur peut sourire du principe de marquer les prédateurs exploitant les enfants, d’une marque au fer rouge sur la fesse ; il n’en reste pas moins que la mise en page, la direction d’acteurs rendent l’action de Kita & Jennifer totalement légitime.


Le lecteur se retrouve donc pleinement emporté par l’intrigue, par l’art de la narration, bien évidemment en plein accord avec les deux personnages principaux qui militent pour l’interdiction du travail des enfants, leur reconnaissance en tant qu’être humain à part entière, et cette forme de militantisme illégal et éveillant les consciences des citoyens qui prennent part à leurs actions d’éclat. Outre le traitement esclavagiste des enfants, le récit met également en scène la place de second plan des femmes dans la société : littéralement bonnes à tout faire dans les classes populaires, potiches idiotes dans la bonne société, avec le cas particulier de la reine Victoria (1819-1901) exerçant réellement le pouvoir sur cette société d’hommes, et le rôle secondaire du prince consort. Du fait des péripéties du premier cycle, les deux personnages principaux ont dû entrer dans la clandestinité. De ce fait, leurs actes relèvent du terrorisme pour le pouvoir légitime. Ainsi les interventions de la police ressortent comme un maintien de l’ordre établi, plutôt que comme un instrument au service de la justice. Le lecteur remarque les auteurs se servent du Massacre de Trafalgar Square (1858), aussi appelé Black Friday ou Bloody Sunday : une manifestation pacifique d'ouvriers le dimanche 13 novembre 1887 qui devient la manifestation des femmes en colère. D’un côté, Kita & Jennifer utilisent des moyens illégaux en toute connaissance de cause ; de l’autre, elles défendent une cause juste et légitime. Cette opposition fait également ressortir le fait que le qualificatif d’activisme ou de terrorisme se situe sur une frontière mouvante, dépendant fortement du point de vue de l’observateur. Plus tard dans le récit, il en va de même pour l’homosexualité. En arrière-plan, se joue une autre question de fond. Alors qu’elles pourraient mettre en œuvre le pouvoir de leurs démons, les deux femmes ont choisi de rallier l’opinion publique et en particulier celles des femmes à leur cause. Ainsi Sensei rappelle que : La force est l’argument des faibles. Et que : Ce que le poing a cassé aucune caresse ne peut le réparer. Toutefois au vu de la tournure que prennent les événements, le petit groupe d’activistes est amené à réviser leur jugement.


Quelle série ! Une narration visuelle d’une qualité rare, aussi bien pour les dessins soignés et riches, les visuels mémorables, la construction des séquences. Une intrigue qui tient en haleine, aussi bien pour le sort des personnages que pour leur combat contre l’exploitation des enfants. Un récit qui charrie d’autres thématiques sur l’activisme, le recours à la violence, la force nécessaire pour vaincre l’inertie d’une société et la transformer. Exceptionnel.



mardi 29 juillet 2025

SHI T04 Victoria

Qui de la trahison a fait sa maison, par traîtrise mourra.


Ce tome fait suite à Shi - Tome 3 - Revenge! (2018) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans les locaux de Scotland Yard à Londres, le policier Mitchum vient informer le préfet Ulysses Kurb qu’il a accepté qu’une enfant abandonnée soit accueillie dans les locaux : il l’a trouvée en larmes, la pauvre petite semblait perdue, confuse. Son supérieur hiérarchique le tance : l’East End pullule de ces orphelins dont Charles Dickens aime à peupler ses feuilletons larmoyants, est-ce que Mitchum compte les prendre tous sous son aile ? Son interlocuteur assure que non, mais malgré sa misérable apparence, cette enfant affirme mordicus être membre d’une famille de la High Society. Il a cru bien faire, il a cru comprendre qu’elle venait de perdre sa maman, elle paraissait anéantie. Kurb ordonne de la mettre dehors immédiatement, mais en passant devant la pièce où elle est en train de prendre un peu de soupe, il change d’avis du tout au tout. Il indique à Mitchum qu’il doit donner à cette pauvrette un morceau de cet excellent pudding dont son épouse à le secret. Il faut gagner sa confiance, car comme avait coutume de le dire sa mère : À ventre lourd, langue qui court.



Au temps présent, Ulysses Kurb, avec un peloton de policiers, se tient dans la grande cabine d’une jonque où il a interrompu l’étreinte passionnée de Kita et Jennifer Winterfield. Dans une lettre, Kita commente : Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Le soleil ?! Ébloui par sa propre lumière, il écrase tout de sa propre lumière. Aurait-il oublié, cet idiot, qu’après tout, il n’est qu’une étoile ? Une étoile ridicule qui a conquis le ciel par la force ? La Lune, par contre, sait tout de leurs larmes. Du sang qui leur vient. Du temps qui s’en va. Une comptine de son enfance avertit les petites : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Elle a aimé la mère de son interlocutrice. Elle a aimé sa bouche. Elle a aimé sa langue. Elle a aimé sa salive. Elle a aimé sa peau. Son sexe. Les parfums de son corps. Elle a aimé sa mère. Et cet amour, personne, jamais, ne lui enlèvera. Car au final elles ne sont que cela… les braises de ces grands amours qui les ont consommées. Les policiers séparent les deux jeunes femmes et les emmènent sur le pont, ainsi que Sensei. Kurb s’emporte contre Sensei et le balance ligoté par-dessus bord, pour qu’il se noie. Puis il se tourne vers les deux jeunes femmes, en enlevant son manteau, qu’il tend à un policier. Il indique qu’il va se servir le premier avant que les policiers de Brixton ne les gâtent. Il a l’intention de les convertir au dieu Priape. Depuis le quai, Pickles s’élance sur lui avec une dague à la main, qu’elle lui plante dans l’épaule droite. Il la neutralise sans difficulté, et il lui brise le cou, comme il l‘avait déjà fait subir à sa sœur. Il se tourne alors vers Kita qui est maintenue immobile par deux policiers, les fesses offertes.


Dernier tome du premier cycle, le lecteur attend une forme de conclusion, tout en la redoutant, car les auteurs ont la main leste avec les personnages. Il remarque que pour le deuxième tome consécutif, il n’y a aucune scène consacrée à l’époque contemporaine, au devenir de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry. Il découvre donc ce qu’il advient de Jennifer Winterfield et de Kitamakura, ainsi que des personnages secondaires, du complot pour reconquérir l’Amérique, et des anciens soldats britanniques membres du groupe des Anciens Ériés. Il constate également qu’il est happé par le rythme de lecture : les scènes se déroulent sur une ou deux pages, brèves et incisives, à quelques exceptions plus longues. Les auteurs obtiennent cet effet par la mise en scène des nombreux personnages qui gravitent autour des deux jeunes femmes : les jeunes orphelins des rues, les membres de la famille Winterfield, le préfet de police, la reine d’Angleterre, les Anciens d’Érié. Ainsi le récit passe d’un fil narratif à l’autre : Scotland Yard, la jonque (une des deux séquences les plus longues avec huit pages), le lac Érié, la chambre à coucher d’Octavius Winterfield, les rues de Londres dans un quartier défavorisé, les quais d’une des principales gares de Londres, les quais de Southworth, le club privé fréquenté par les Winterfield, etc.



Comme dans les tomes précédents, l’investissement du dessinateur reste constant de planche en planche, de case en case. Le lecteur se délecte des grands dessins en pleine page : l’apparition du démon Ni surgissant de la Tamise en vue de dessus époustouflante, les quais de Southworth avec le chantier naval de très grande ampleur pour construire un cuirassé, les gueules des trois démons dans le ciel nuageux d’un cimetière, et ce dessin en double page dans lequel les trois démons s’attaquent au cuirassé. Il est également happé par les ambiances lumineuses, et ce dès l’illustration de couverture, avec ce magnifique camaïeu de bleu et de vert, et les touches plus jaune pour les deux jeunes femmes. La mise en couleur de la première séquence s’approche du naturalisme. Dès la suivante, l’artiste utilise sa palette pour des jeux de lumière : le corps doré de Jennifer et Kita s’opposant au marronasse de l’uniforme des policiers. Puis les différents verts lors la scène sur le pont de la jonque : émeraude, épinard, poireau, sapin, etc. Avec un contraste très appuyé lors de deux cases baignant dans un rouge vif pour attirer l’attention sur la violence du moment. L’approche naturaliste revient à partir de la page douze. Puis le gris s’insinue dans chaque couleur lors de la visite de la reine au chantier naval du fait du crachin, le rouge revient avec les flammes de l’incendie dans la seconde scène au chantier naval.


L’implication de l’artiste se voit également dans les moments moins spectaculaires. Pour les environnements dans lesquels évoluent les personnages : le mobilier fonctionnel des bureaux de Scotland Yard, le bleu clair paisible du lac Érié et ses superbes paysages sur les rives, le mobilier luxueux du club privé, l’aménagement plus rudimentaire de la taverne servant de point de ralliement pour les orphelins du gang des Dead Ends, la chambre d’Octavius Winterfield que le lecteur commence à bien connaitre depuis son attaque, le marché découvert très animé, la chambre de la reine Victoria, et les statues funéraires du cimetière. La représentation des personnages bénéficie du même soin, que ce soit pour leurs toilettes, ou pour leur direction d’acteur, dans les moments calmes et intimes comme lorsque les émotions prennent le dessus. Le lecteur garde longtemps à l’esprit aussi bien la connivence entre Camilla et son époux Octavius quand celui-ci pose sa main sur son sein, que Hector dévoré par la jalousie, ou encore l’accès de rage qui saisit Camilla Winterfield au cimetière, se saisissant d’un burin pour rendre illisible le nom de sa fille sur la pierre tombale, devant toutes les personnes venues se recueillir pour cet enterrement.



Le lecteur ressent également l’élan du récit ayant pris de l’ampleur et de la vitesse au fur et à mesure des tomes dans des situations inoubliables, l’aboutissement logique de ce qui a précédé. Par exemple : le sabotage du cuirassé HMS Abaddon, ou bien Kita & Jennifer se retrouvant dans un entretien particulier avec la reine Victoria. En effet, les auteurs ne ménagent pas leurs personnages, même si malheureusement le lecteur s’est attaché à eux. S’il a gardé à l’esprit l’horreur qu’a subie la famille Barrington, le lecteur sait qu’il s’agit d’une tragédie. Il retrouve donc les thèmes présents depuis le début. Le patriarcat opprimant les plus faibles, les femmes bien sûr, mais aussi les enfants, les défavorisés, et les hommes qui ne se retrouvent pas dans cette forme de domination et dans ses conséquences. Autant dire que la japonaise Kita et la fille-mère Jennifer ne sont pas du bon côté du manche, même si la seconde appartient à une famille de la haute société. Le sort des orphelins des rues ne touche personne car ils ne comptent pas, l’organisation de la société est ainsi faite qu’il n’y a personne pour prendre en charge ces enfants, qu’il est considéré comme inéluctable et même normal qu’il existe une telle catégorie d’individus.


Au fil de sa lettre, Kita laisse entrevoir une perception et un ressenti profond de l’oppression que les femmes subissent. Elle le dit aussi bien de manière poétique : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Qu’elle ne le vit dans sa chair : la nudité de son corps exposée comme une marchandise exotique, la confusion des Anglais quant à sa nationalité, l’ignoble tentative de viol par Kurb avec la participation active des policiers sous ses ordres. Les différentes scènes mettent à nu d’autres caractéristiques de cette société, à cet endroit du monde, à cette époque. La science continue de progresser, les États et les industriels n’oublient jamais d’en rechercher les applications militaires, par exemple pour la pyroglycérine (ancêtre de la nitroglycérine, inventée par le chimiste italien Ascanio Sobrero, 1812-1888). Les vétérans des guerres coloniales en Amérique ont conservé cette idée en tête, comme une vieille garde incapable de s’adapter au temps présent. Les jeunes orphelins rêvent des privilèges des gens de la haute société, ce qui constituent leurs aspirations, induisant une reproduction de ce modèle systémique asservissant les faibles. L’expansionnisme de la Grande-Bretagne, un pays qui reste une île et qui s’en retourne toujours à la mer, commence à marquer le pas de l’impérialisme à venir de l’Amérique. Même la révolte de Kita & Jennifer semble entachée sur le plan moral. Kita écrit que : La colère qui coulait dans leurs veines, qui coulait d’entre leurs jambes, cette colère coulait désormais également sur leurs mains. Elles avaient engendré un monstre, un monstre appelé Haine. Et le monstre qu’elles ont engendré a fini par leur échapper, semant le malheur et la désolation.


Une fin de premier cycle d’une force incroyable, presque insoutenable. La narration visuelle reste d’une qualité extraordinaire, tant par ses visuels peaufinés, que ses moments mémorables par leur dimension spectaculaire, ou leur caractère intimiste, et leur puissance émotionnelle. Les auteurs mènent à son terme cette première phase de la rébellion de deux mères opprimées, disposant de moyens pour obtenir leur revanche, sans pitié. Le récit constitue alors aussi bien un réquisitoire à charge contre une société patriarcale oppressive, que la mise en scène du prix à payer pour ces rebelles s’en prenant à leurs oppresseurs. Accablant.



mardi 15 juillet 2025

Shi T03 Revenge !

Depuis quand la souris tue-t-elle le chat, Miss Pickles ?


Ce tome fait suite à Shi T02 Le Roi Démon (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Un notable se trouve dans son bureau en train de contempler une photographie compromettante qui vient de lui être remise par deux maîtres chanteurs : on le voit nu avec un collier de chien, en train de se faire fouetter par un jeune éphèbe, nu également. Il regarde par la fenêtre dans le jardin, où sa femme est en train de jouer avec ses deux filles. Il lève son pistolet, le porte à sa bouche et appuie sur la détente. Sa famille se précipite dans son étude, trop tard, et le daguerréotype est en train de brûler dans l’âtre. Les deux maîtres chanteurs prennent contact avec d’autres notables, leur présentant à chaque une ou plusieurs images compromettantes. À chacun, ils leur exposent la situation : il ne s’agit pas seulement d’argent. Ils énoncent à chaque fois un surnom en fonction de la situation sexuelle dans laquelle se trouve leur interlocuteur, c’est probablement celui que le tout-Londres leur donnera si leurs préférences sexuelles venaient à être rendues publiques. Ils continuent : entre gens de bonne fortune, il y a toujours moyen de s’entendre, pas vrai ?



Dans un quartier populaire de Londres, un éleveur est à la recherche de sa vache, en criant son nom : Chrissy ! La jeune fille Pickles raconte ses dernières aventures à ses deux amis : Saint-Marie-des-Caniveaux et Husband. Soudain, ils voient une énorme vache passer à toute allure devant eux. Une arche à la dérive !… Vingt-cinq mille chevaux à nourrir. Cent tonnes de crottin à nettoyer… chaque jour. Sans compter les déjections des vaches qui pourvoient de lait frais les femmes riches de Hyde Park. Décidément oui, Londres, en 1852, avait tout d’une arche à la dérive sur les eaux noires et putrides de la Tamise. À bord, espérant sottement échapper au déluge qu’elle a elle-même provoqué : la haute société anglaise. La mine chagrine, les narines pincées, la gentry regardait se noyer sous ses yeux cette peuplade devenue étrangère, pour ne pas dire ennemie : les pauvres… ennemie, oui. Car si, déjà, il n’était guère prudent pour le démuni d’aller se promener dans les beaux quartiers, il était encore moins recommandé au nanti de s’aventurer dans les bas-fonds de la capitale. À Buckingham Palace, le préfet de police Ulysses Kurb effectue son rapport à la reine Victoria. Il l’informe que le molosse a mordu, plusieurs fois, profondément : les tragiques incidents survenus voici quelques jours au lupanar du 17 Fitget Street ne sont sans doute pas étrangers à ce changement de modus operandi. Selon ses services, plus d’une trentaine d’ex-clients de l’Alcôve ont reçu en guise de vœux pour une très chaste année 1852, la reproduction d’un daguerréotype dont ils sont, à leur corps défendant, les héros. Le tout assorti d’une demande d’étrennes… de quelques centaines de milliers de livres sterling.


Lentement, mais sûrement, les auteurs développent leur intrigue. Le lecteur attend avec une impatience croissante la vengeance, tout en notant bien qu’il s’agit plutôt d’une revanche dans le présent tome. D’un côté, il découvre bien comment les victimes font payer un certain nombre de coupables ; de l’autre côté, il constate une fois la dernière page lue, qu’il n’est pas question de Sir Lionel Barrington dans ce tome, ou de l’enquêtrice Lakshmi Shankar, c’est-à-dire pas de séquence à l’époque contemporaine. Le fil narratif au dix-neuvième siècle comprend de nombreux éléments : le sort de Jennifer Winterfield et son enterrement, les complotistes faisant chanter les riches clients de la maison close L’Alcôve, une autre partie des riches clients subissant le chantage d’un autre groupe de pression, l’enquête du commissaire Ulysses Kurd à la fois pour identifier les comploteurs, à la fois pour localiser Jennifer et Kita, les propres agissements et préparatifs de ces deux jeunes femmes et la participation de Sensei, sans oublier l’implication de la reine Victoria (1819-1901) elle-même. Le lecteur se rend compte qu’il a facilement retenu tous les personnages qui s’avèrent assez nombreux. Jennifer Winterfield et Kita sont maintenant accompagnées par Pickles, Husband et Sainte-Marie-des-Caniveaux (trois enfants de la rue), et elles bénéficient de la sagesse de Sensei. Du côté de la famille Winterfield et des glorieux Érié : le père Octavius et son épouse Camilla, leur fils William, l’oncle Trevor, Warren Green, ou encore Xian la tenancière de l’Alcôve.



Le lecteur savoure à l’avance les cases et les planches qu’il va découvrir. Il sait que le scénariste et l’artiste travaillent en parfaite complémentarité, pour une narration globale donnant la sensation d’avoir été réalisée par un unique créateur. Ils savent inscrire leur intrigue dans une réalité concrète et riche. Le lecteur a anticipé le fait qu’il y aura de la violence, des assassinats, des moments périlleux. Il découvre des moments inattendus : une partie de cache-cache dans le jardin avec les magnifiques robes de la mère et de ses deux filles, une visite au zoo de Londres par un bourgeois et sa cocotte (belle roue de paon, et formidable gueule d’un hippopotame, sans oublier l’anecdote sur l’origine du nom Kangourou), une vache courant affolée dans les rues de Londres avec de la bave aux lèvres, une séance de tatouage, les soins prodigués à un malade alité, une relation sexuelle torride. Ces situations imprévisibles attestent du fait que l’histoire s’inscrit dans un monde plus vaste, le font exister.


Dans le même temps, le lecteur retrouve toutes les qualités visuelles présentes dans les tomes précédents. Il se rend compte qu’il ralentit régulièrement sa vitesse de lecture pour savourer des décors par exemple : un modèle de lampe de bureau, une pendulette sur un manteau de cheminée, le salon privé de la reine Victoria, un secteur du Highgate Cemetery avec ses pierres tombales et ses arbres, la table mise dans la grande salle à manger de la demeure familiale de Winterfield, la pièce pour fumer l’opium dans l’établissement l’Alcôve avec sa décoration d’inspiration japonaise, le ciboire sur l’autel de l’église, la jonque sur la Tamise, etc. L’artiste met en œuvre de grande compétence de metteur en scène, ainsi qu’une implication sans faille. Les scènes de dialogue montrent bien sûr les personnages se répondant les uns aux autres, ainsi que leurs gestes, leur occupation du moment, l’incidence du lieu où ils se trouvent sur leur comportement, etc. Les scènes de violence sont conçues avec le même souci de réalisme et de concret : Homs sait allier les circonstances qui rendent les assassinats plausibles, avec un sens du spectaculaire bien dosé au moment voulu. Il fait ainsi ressortir à la fois la brutalité des coups portés, le grotesque des cadavres rehaussé par la mise en scène des meurtrières, attirant ainsi l’attention du lecteur sur l’état d’esprit que cela suppose chez elle pour accomplir de tels meurtres. Il n’y a pas de glorification de leurs crimes, plutôt l’évidence de la souffrance qu’elles ont endurée et de la durabilité des traumatismes pour être amenées à commettre de telles horreurs.



Grâce à la narration visuelle, le lecteur comprend qu’il a pris fait et cause pour les deux héroïnes, quand bien même elles commettent d’atroces assassinats, par vengeance, ou revanche. Les auteurs ont su en faire les personnages principaux, sans pour autant cautionner leur mode opératoire. Il se rend également compte qu’il commence à développer une forme d’empathie pour les membres du de la confrérie secrète des Glorieux Érié : en son for intérieur, il ressent l’impossibilité de leur pardonner pour leur traitement des femmes, et pourtant il ressent une forme de compassion pour ceux qui ont enduré les horreurs de la guerre, et d’intérêt pour leur complot énorme (d’autant que s’agissant d’une histoire imaginaire, il peut conforter en lui-même la notion qu’ils pourraient réussir) sur lequel la reine Victoria elle-même garde un œil. Il constate également que la toile narrative tissée par le scénariste entremêle élégamment de nombreuses composantes. Sur le plan historique, il est fait mention de Lord Edward Smith-Stanley (1799-1869) futur premier ministre. Dans le même temps, il se rend compte que le scénariste a modifié d’autorité l’année de décès de Henry Cole (1808-1882) en raccourcissant sa vie de trente ans. Le récit conserve une forte dimension sociale, en particulier sur la condition des pauvres à Londres.


Le scénariste utilise la métaphore de l’arche des animaux pour Londres, en citant le nombre de chevaux et vaches dans la capitale à l’époque, ce qui induit l’idée d’une ménagerie hors de contrôle, ou tout au moins menaçant de submerger les humains. Cette image est reprise avec la vache déboulant dans les rues, que le lecteur peut également voir comme l’image de la classe défavorisée se livrant à toute sorte d’activités sur lesquelles les dirigeants n’ont aucune prise. La métaphore animalière continue lorsque Sensei demande à la gamine des rues : Depuis quand la souris tue-t-elle le chat ? La notion de révolte des opprimés, de toute nature, court tout le long du tome. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur d’autres symboles, à commencer par le tatouage réalisé sur le dos de Jennifer Winterfield : emprise, appartenance, traumatisme indélébile ? À plusieurs reprises, l’oppression patriarcale apparaît mise à nue, au grand jour, sous des formes toutes plus ignobles les unes que les autres. Avec une mention particulière pour Sir Avery qui paye pour faire interner son épouse volage afin de faire cesser son infidélité. Les auteurs font également prendre conscience au lecteur d’une autre forme de traumatisme, de nature psychanalytique : les conséquences des secrets de famille, révoltants pour celle qui les subit sans avoir conscience de leur existence. Plus largement, chaque personnage subit des violences systémiques sociales, de nature différente, et toutes aussi aliénantes.


Progressivement, l’ampleur de l’intrigue, la diversité des enjeux, l’intrication des vies personnelles créent une histoire d’une grande profondeur. La narration visuelle continue de resplendir à chaque page, dans chaque plan de prise de vue, dans chaque case, autant pour la solidité de la reconstitution historique, que pour l’évidence et la plausibilité de ce qui est montré, que pour les moments spectaculaires. Du grand art. Dessinateur et scénariste racontent d’une seule et même voix, comme un seul homme, un récit de genre et un vrai polar sondant les horreurs de la société de l’époque. Traumatisant.



mardi 1 juillet 2025

Shi T02 Le Roi Démon

L’addition est encore ce qu’on a inventé de mieux pour dissiper l’ivresse.


Ce tome fait suite à Shi T01 Au commencement… (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Le commissionnaire Kurb se présente à la petite porte du palais. Il énonce le mot de passe : To sing with heart and voice ! Le garde le fait entrer et le mène dans les appartements de la reine Victoria. Une fois en sa présence, il s’incline avec déférence. Dans le même temps, la narratrice s’adresse à la fille de son amie : Sept mois étaient passés depuis sa première rencontre avec la mère de son interlocutrice, au Crystal Palace. L’Exposition universelle avait fermé ses portes en octobre… Un succès retentissant tout à la gloire de l’Empire britannique comme de la civilisation moderne !, selon d’aucuns. Une débauche financière outrancière en ces temps de crise !, selon d’autres. Sept mois étaient passés, interminables au cours desquels le diable lui-même aurait été bien en peine de dire qui de son amie ou d’elle avait connu le pire enfer. Car si, à cette époque, une femme régnait sur le plus grand empire du monde… le monde, lui, régnait sur la femme ! Comment lui décrire ce qu’était la capitale de l’Empire britannique à elle qui n’en a jamais foulé les pavés poisseux ? Londres à cette époque, était une demi-mondaine. Une goulue, une ogresse faisant son lit du pillage de ses lointaines colonies et de la misère du peuple. Une demi-mondaine, oui., voilà ! Tout maquillage et toutes minauderies au-dessus, mais vérolée en dessous ! Cruelle loterie que celle du berceau ! On naissait avec une cuillère en argent dans la bouche…ou on finissait avec autre chose dans le fondement.



Dehors dans les rues de Londres, la neige tombe. La jeune Pickles et sa sœur font le trottoir, la première appâtant le chaland pour le rabattre vers sa sœur, afin qu’il fasse son affaire derrière une palissade en bois. À l’intérieur des riches demeures, les bourgeois fêtent Noël. Chez le révérend Green, Jennifer est en train de s’affairer dans son bureau. Son mari y pénètre et il lui rappelle que les parents de la jeune femme sont leurs invités ce soir. Ce sera la première fois, qu’elle tâche de faire bonne contenance. Sinon il sera obligé de la punir comme la dernière fois. Or elle n’aime pas quand il la punit… ou si ? De son coté, Kita exerce ses fonctions de dominatrice à l’établissement L’Alcôve, installant un bâillon à boule sur la bouche de son client, et se mettant à fouetter son derrière, devant le regard amusé de son giton, tout en sachant pertinemment qu’une personne est en train de prendre un cliché à la dérobée derrière un tableau accroché au mur. La narratrice reprend : La haine ! Durant ces sept mois, son amie et elle se sont nourries de la haine. Un peu plus résolues chaque jour. Un peu plus monstrueuses aussi. Le proverbe ne dit-il pas : De souris se nourrit le chat, de haine le tigre ? Pendant ce temps-là, le commissionnaire montre les daguerréotypes compromettant du chef du gouvernement, à la reine Victoria.


Un premier tome dense établissant de nombreux éléments, dans une savante recomposition chronologique, et une narration visuelle époustouflante. Cette dernière caractéristique demeure entière générant une intense immersion. Le lecteur la retrouve pleine et entière, ne serait-ce que pour la reprise d’une page du tome un : celle lors de la course-poursuite se terminant sur le toit d’un petit immeuble délabré, avec une vue de dessus inclinée. Tout au long du présent tome, les rétines du lecteur sont à la fête avec des vues spectaculaires : la discrète passe derrière une palissade (une situation sordide et pathétique sans voyeurisme), une bataille navale entre les navires britanniques et la jeune nation des indépendantistes (océan houleux, bois de charpente et cordages à gogo), le dîner très formel chez les Green (et les écarts du jeune frère William, ainsi que la remarque acerbe de Jennifer sur l’impuissance de son époux), le magnifique tatouage sur le dos de Senseï (évoquant sa contrepartie sur le dos de Kita), l’irruption des aliénées dans la salle où se déroule la compétition d’échec (avec la même matrone nue en surpoids), le rappel en contreplongée d’Octavius Winterfield en train de s’enfoncer dans l’eau, le déchaînement du démon Rei dans le cœur du brasier, ou encore la dernière case montrant deux personnages de dos dans une rue d’un ville du tiers-monde. Une narration visuelle riche et attrayante.



Tout du long, le lecteur se sent happé par chaque séquence, entre la tension narrative relative à l’intrigue et la mise en scène. Sans connaître la réalité concrète de la collaboration entre dessinateur et scénariste, il voit leur complémentarité, comme si chaque planche était réalisée par un seul et unique créateur. Cela va au-delà de la situation pensée visuellement, et de la construction de page conçue pour en tirer le meilleur parti. Le contraste entre la pénombre des rues sous la neige où se déroule une passe honteuse, et les lumières des riches demeures où se déroule un moment de socialisation hautement ritualisé. Dans la maison close L’Alcôve : la sphère du bâillon-boule à laquelle répond la surface sphérique de l’objectif de l’appareil photo dissimulé. La magnifique mise en scène panoramique du carnage sur le pont d’un navire britannique, avec les cases disposées en bande qui fonctionnent comme des inserts, et le détail macabre de la mouette qui vient picorer le moignon d’une cheville dont le pied a été arraché. Le soldat dont le corps s’enfonce dans l’eau de l’océan vu en contreplongée en planche douze avec la tête vers le bas, auquel répond le corps de Winterfield dans la même situation en page trente-quatre, cette fois-ci les pieds vers le bas. Jennifer Green en train de boutonner son corsage pour la soirée à venir avec ses parents dans un geste naturel et intime, hésitant à refermer le dernier bouton comme s’il s’agissait d’achever de revêtir un carcan, action terminée par son époux qu’elle ne supporte pas. La scène silencieuse en page vingt-six, au cours de laquelle Sensei et Kita méditent chacun dans un endroit différent, chacun à leur manière, dans un jeu de miroir. Et bien sûr, la scène de l’incendie alors que Kita, Rei et Pickles sont cernées sur le toit d’un bâtiment étant la proie des flammes. La narration visuelle va au-delà de jolis dessins, de moments spectaculaires et mémorables, pour atteindre le niveau d’une plausibilité et d’une évidence allant de soi, quels que soient les événements.


Le lecteur sait par avance que les deux jeunes femmes obtiendront vengeance pour ce qu’elles ont subi, et que la vengeance est un plat qui se mange froid. La conséquence réside dans le fait qu’elles vont encore souffrir et payer cher leur condition féminine à une époque impitoyable envers les faibles, dont la société est ainsi construite qu’elle maintient les femmes dans une situation de faiblesse, d’individus asservis à la volonté des hommes. Les auteurs savent mettre en scène ces moments de violences perpétrées contre les deux héroïnes, sans voyeurisme, ni complaisance. Ils savent y allier une narration factuelle : les maltraitances subies par l’épouse battue, la condition de simple marchandise de la prostituée dans une maison close. Dans ce tome encore, les événements s’avèrent cruels et injustes : internement forcé, prostitution enfantine, ennemis abattus à bout portant, victimes enfantines de mines antipersonnel, etc. Le récit dépasse la condition de simple récit alignant des horreurs bien trop réelles, en montrant l’incidence sur les personnages. Avant la dixième page, la narratrice indique qu’elle et son amie se sont nourries de la haine. Celle-ci apparaît comme une forme d’adaptation logique et inévitable en réponse aux maltraitances. La démarche de vengeance ne sera pas jolie à voir, et elle découle d’un asservissement systémique perpétré par des individus masculins sans aucune conscience de cet état fait, et aussi incapables de compassion ou d’empathie vis-à-vis d’individus qu’ils considèrent comme étant d’une classe inférieure, qu’ils soient pauvres ou femmes.



Dans le même temps, le lecteur a bien conscience que son plaisir de lecture provient avant tout de l’intrigue. Le récit ne se limite pas à servir de support pour dénoncer les méfaits du patriarcat dans une société révolue. Le scénariste maîtrise son art : il commence par apporter une pièce supplémentaire dans son histoire, en la personne de la reine Victoria (1819-1901) qui prend une décision lourde de conséquence sur la suite. Il intègre plusieurs éléments historiques comme la guerre d’indépendance des États-Unis, la mise en scène peu charitable de Sir John Russell (192-1878) premier ministre de juin 1848 à février 1852, la mention de trois individus ayant tenté d’assassiner la reine : Edward Oxford (tentative le 10/06/1840), John Francis (29/05/1842)), William Hamilton (19/05/1849), même si dans la chronologie il manque John Bean. Le docteur responsable de l’établissement Hitchborough Asylum mentionne à nouveau Kermur de Legal (1702-1792), le premier joueur d'échecs professionnel dont le nom soit resté à la postérité. Le lecteur relève également le terme de Cypango, qui renvoie à Cipango, le nom chinois du Japon. Et il se demande comment tout cela va tourner : la manière dont les deux héroïnes (et demi, avec Pickles) vont élaborer leur vengeance et la mettre en œuvre, le sens métaphorique de l’élément surnaturel, la machination ourdie pour reconquérir la colonie perdue, etc. Une intrigue dense et haletante.


Le premier tome avait conquis et ferré le lecteur qui avait compris qu’il était ainsi accro à la série. Ce deuxième tome confirme l’excellence de la narration visuelle, la symbiose remarquable entre artiste et scénariste, ainsi que la sensibilité des thèmes abordés. Avant tout, le plaisir de lecture est nourri autant par la curiosité du lecteur pour l’intrigue, son empathie pour ces jeunes femmes que rien ne peut cantonner au rôle de victime, que par l’aventure ancrée dans le réalisme de cette société et rehaussée par une touche de fantastique savamment dosée. À couper le souffle.



mardi 17 juin 2025

Shi T01 Au commencement était la colère…

Une caille qui abandonne ses plumes derrière elle est déjà à moitié rôtie.


Ce tome est le premier d’une série qui en compte six. Il est également le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par José Homs pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. La couverture porte ce signe en rouge : Shi, le kanji qui signifie Mort en japonais.


À l’époque contemporaine, devant la cour royale de Justice de Londres, une journaliste explique la situation : En effet, Greg, la cour d’appel de Londres vient de rejeter la plainte déposée conjointement par Handicap International et Human Rights Watch. Lionel Barrington, président directeur général de la S.V.P.P.B. ne peut être tenu responsable de la mort, en 2013 de Mustapha Abdullah Ibrahim, sept ans, victime d’une mine antipersonnel, dite intelligente, fabriquée par la société que dirige Sir Barrington. Au sortir du tribunal, Sir Barrington s’est réjoui du fait que la justice ait pu travailler sereinement, n’en déplaise aux gens qui – en ses termes – se servent de la misère de malheureux enfants pour assouvir leur soif de publicité. Il déclare : La S.V.P.P.B. fournit un emploi stable à 40 000 personnes à travers le monde. La balle qui sort de ses ateliers sert aussi à abattre le dangereux preneur d’otages, ne l’oublions jamais. Après tout, le pommier de l’Eden est-il responsable de l’usage qu’Ève fit de la pomme ? Sir Barrington est monté dans sa limousine avec chauffeur qui le reconduit dans sa demeure où l’attendent ses membres de la famille, avec une banderole : Justice ! Sa mère lui demande s’il est soulagé : il répond que c’est provisoire, qu’il faut se faire une raison, ce n’est pas demain la veille que ces hypocrites de pacifistes rendront les armes. Elle le taquine en lui révélant que John Lennon avait composé une chanson contre son père : Lord Warrington. Son fils Terry joue sur la pelouse avec le chien et soudain une explosion se produit : il vient de sauter sur une mine antipersonnel. Alors que tout le monde est sous le choc, son épouse enceinte pose à son tour le pied sur une autre mine.



Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, à Londres, deux femmes, une Européenne et une Asiatique courent sur les toits, accompagnés par une fillette. Elles se retrouvent bientôt bloquées au bord de la toiture. Kita trouve une planche qu’elle positionne pour pouvoir accéder au toit de l’immeuble de l’autre côté de la rue. Mais l’immeuble est cerné par les forces de police. Un policier constate que les fuyardes sont coincées : Lord Kurb ordonne de mettre le feu au taudis, peu importe les gens qui squattent l’immeuble. La narratrice indique qu’elle ne sait pas par où commencer. Tant d’années ont passé… Tant de sang a coulé… Tant de larmes aussi ! Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Avant tout, il faut que son interlocutrice sache une chose : Tout ce qu’on a pu lui dire, tout ce qu’on a pu lui raconter sur sa mère, tout cela est faux. La vérité, somme toute, n’est jamais que la version officielle des faits. Et la version officielle est par nature celle du vainqueur. Elle ne sait par où commencer… Par la fin peut-être ?


Zidrou : un scénariste d’exception aussi à l’aise dans les séries jeunesse comme Tamara avec Christian Darasse (avec comme personnage principal une adolescente en surpoids), ou Boule à Zéro avec Serge Ernst (sur les enfants malades à l’hôpital), ou encore L’élève Ducobu avec Bernard Godisianois (un cancre copieur, série qui a été adaptée au cinéma), que dans les récits pour lecteurs adultes comme Les brûlures avec Laurent Bonneau ou Emma G. Wilford avec Édith Grattery, Natures mortes avec Oriol, L’obsolescence programmée de nos sentiments avec Aimée de Jongh, etc. La présente série appartient à la deuxième catégorie, avec des violences et un peu de nudité. Le récit commence fort avec la mise en cause d’un fabriquant d’armes, en particulier la production de mines antipersonnels par son entreprise, et la mort sous ses yeux de son fils et de sa femme enceinte, ayant marché chacun sur un de ces engins de morts. Les dessins s’avèrent fort riches montrant aussi bien la façade de la cour de justice, les journalistes tendant leur micro à l’industriel relaxé, les membres de la famille dans leurs riches tenues vestimentaires, saluant le retour du chef de famille, la force de l’explosion de l’engin de mort, leurs réactions horrifiées.



Le récit fait alors un retour en arrière, à une année non précisée, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle pour montrer une situation dont les propos de la narratrice induisent qu’il s’agit de la fin, car elle ne sait pas par où commencer. Cette structure peut paraître alambiquée, toutefois la majeure partie de l’album (quarante-six pages) est consacrée à l’histoire en 1851, ce qui forme un tout solide et cohérent. Les deux pages introductives au temps présent, complétées par trois autres à la fin servent à inscrire le récit principal dans une perspective à long terme. La séquence sur les toits indique au lecteur que Jennifer Winterfield et Kitamakura vont s’unir, accompagnées par Pickles, l’incitant ainsi à focaliser son attention sur elles. Tout commence donc dans le cœur du sujet avec la visite du site de la première Exposition universelle, après son ouverture. Le colonel Octavius Winterfield bénéficie d’une visite guidée, commentée par Henry Cole (1808-1882), fonctionnaire britannique, un des principaux responsables de l'Exposition universelle de Londres. Comme dans un récit d’aventures classique et tout public, la jeune femme Jennifer Winterfield, fille du colonel, s’indigne du sort d’une jeune Japonaise tenant son bébé dans les bras, et posant pour un tableau exotique de son pays. Puis elle va se lancer dans une mission de sauvetage de cette jeune femme qui a été internée, à nouveau dans la plus pure tradition des aventures.


L’œil du lecteur a pu également être attiré par la superbe couvertures, à la fois pour sa mise en couleurs, à la fois pour cette course-poursuite spectaculaire. En effet, l’artiste fait un usage sophistiqué des palettes de couleurs : tout d’abord teintée de vert pour le temps présent, puis un marron sombre pour la fuite par les toits, et diversifiée pour le temps présent du récit, avec un léger adoucissement pastel, pour marquer le passé, et des variations sensibles d’ambiance lumineuse en fonction de l’environnement dans lequel se déroule la scène. L’illustration de couverture met en mouvement la voiture à cheval et la fuite des deux jeunes femmes, grâce à son angle incliné, sa composition suivant la diagonale partant du haut à gauche vers le bas à droite, le titre bien dégagé sur le ciel, la chevelure au vent de Kita qui est en train de perdre une de ses getas, l’effort musculaire puissant des chevaux, la position instable du policer prêt à bondir, etc. Le lecteur va retrouver plusieurs prises de vue mémorables au cours de ces planches : une vue de dessus incliné pour montrer les fuyardes sur le toit, et les policiers en contrebas dans la rue, la vue magnifique de l’intérieur du Crystal Palace avec sa superbe verrière, la séquence tout en lumière rouge, alors que Jennifer développe ses photographies, les femmes internées vénérant Kita dans l’asile, une illustration en double page avec des inserts de la course-poursuite en fiacre, la grande pièce du lupanar, la découverte de l’œuvre d’art sur le dos de Kita, etc.



Tout du long, le lecteur absorbe inconsciemment le degré de coordination entre le scénariste et le dessinateur. Ce dernier réalise des dessins avec un haut degré de détails descriptifs, que ce soient les tenues vestimentaires, les décors. Il met en œuvre une direction d’acteurs naturaliste très parlante, avec quelques postures ou expressions appuyées de temps à autre, dans lesquelles le lecteur perçoit bien le comportement d’adultes, avec des différences suivant leur âge, entre la maîtrise très militaire du colonel ou les attitudes plus naturelles de son fils William. Le lecteur se prend à sourire ou à retenir son souffle à plusieurs reprises au vu d’une situation, d’une case mémorable, aussi bien le colonel baissant le pantalon de son fils sur les chevilles pour qu’il s’occupe de la prostituée lui tendant son postérieur, en déclarant : Sabre au clair, soldat !, ou dans un registre très différent l’ouvrier contemplant sa chope de bière posée devant lui avec un air lugubre de celui qui doit rentrer chez lui et retrouver les reproches de sa matrone. Il devient apparent que le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et que le dessinateur s’en est trouvé inspiré et s’y est pleinement investi.


Le lecteur plonge dans un récit à forte connotation historique. Le scénariste met en scène Henry Cole, il mentionne Joseph Paxton (1801-1865) architecte et jardinier paysagiste concepteur du Crystal Palace, et il situe son récit à l’occasion de l'Exposition universelle de 1851 à Londres. Il fait usage de conventions de récit d’aventures, et très vite, le lecteur constate qu’il s’agit d’un récit adulte. D’un côté, Jennifer n’hésite pas à impliquer son oncle médecin pour aller délivrer Kita ; de l’autre côté, sa motivation s’impose à elle à la suite d’un événement qui l’a visiblement traumatisée : un avortement. Il est également question de sa vie sexuelle, regardée avec indignité par son père, car inenvisageable au regard de leur condition sociale, et aussi dans la société de cette époque. Il apparaît rapidement que la liberté d’action dont elle jouit (possibilité de s’adonner à la peinture, puis à la chimie, et enfin aux daguerréotypes) va se heurter au principe de réalité, à savoir se marier, s’occuper d’un foyer et fonder une famille. Le sort de Kita s’avère encore pire : en tant qu’étrangère, des hommes décident de la faire travailler dans une maison close, où elle se trouve à la merci des perversions des clients. En filigrane, l‘Empire britannique a établi sa domination coloniale et la maintient par la force. Cette dimension trouve son écho dans l’industrie des armes à l’époque contemporaine, en particulier des mines antipersonnels (APL, anti-personnel landmine) évoquant la Campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel, fondée par Handicap International, Human Rights Watch, Medico International, Mines Advisory Group, Physicians for Human Rights et Vietnam Veterans of America.


Une sublime couverture, et un titre énigmatique : il n’en faut pas plus pour éveiller l’intérêt du lecteur. Un récit d’aventures se déroulant en 1851, à l’occasion de la première Exposition universelle, se tenant à Londres. Une narration visuelle d’une grande richesse descriptive, pour une reconstitution historique impressionnante, et des pages très vivantes, souvent mémorables et spectaculaires, des personnages attachants, et adultes. Au fur et à mesure, le lecteur mesure le caractère adulte du récit, des comportements, des enjeux, avec toujours l’humanisme de Zidrou. Révoltant.