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mardi 29 juillet 2025

SHI T04 Victoria

Qui de la trahison a fait sa maison, par traîtrise mourra.


Ce tome fait suite à Shi - Tome 3 - Revenge! (2018) qu’il faut avoir lu avant, car il s’agit d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2020. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Dans les locaux de Scotland Yard à Londres, le policier Mitchum vient informer le préfet Ulysses Kurb qu’il a accepté qu’une enfant abandonnée soit accueillie dans les locaux : il l’a trouvée en larmes, la pauvre petite semblait perdue, confuse. Son supérieur hiérarchique le tance : l’East End pullule de ces orphelins dont Charles Dickens aime à peupler ses feuilletons larmoyants, est-ce que Mitchum compte les prendre tous sous son aile ? Son interlocuteur assure que non, mais malgré sa misérable apparence, cette enfant affirme mordicus être membre d’une famille de la High Society. Il a cru bien faire, il a cru comprendre qu’elle venait de perdre sa maman, elle paraissait anéantie. Kurb ordonne de la mettre dehors immédiatement, mais en passant devant la pièce où elle est en train de prendre un peu de soupe, il change d’avis du tout au tout. Il indique à Mitchum qu’il doit donner à cette pauvrette un morceau de cet excellent pudding dont son épouse à le secret. Il faut gagner sa confiance, car comme avait coutume de le dire sa mère : À ventre lourd, langue qui court.



Au temps présent, Ulysses Kurb, avec un peloton de policiers, se tient dans la grande cabine d’une jonque où il a interrompu l’étreinte passionnée de Kita et Jennifer Winterfield. Dans une lettre, Kita commente : Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Le soleil ?! Ébloui par sa propre lumière, il écrase tout de sa propre lumière. Aurait-il oublié, cet idiot, qu’après tout, il n’est qu’une étoile ? Une étoile ridicule qui a conquis le ciel par la force ? La Lune, par contre, sait tout de leurs larmes. Du sang qui leur vient. Du temps qui s’en va. Une comptine de son enfance avertit les petites : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Elle a aimé la mère de son interlocutrice. Elle a aimé sa bouche. Elle a aimé sa langue. Elle a aimé sa salive. Elle a aimé sa peau. Son sexe. Les parfums de son corps. Elle a aimé sa mère. Et cet amour, personne, jamais, ne lui enlèvera. Car au final elles ne sont que cela… les braises de ces grands amours qui les ont consommées. Les policiers séparent les deux jeunes femmes et les emmènent sur le pont, ainsi que Sensei. Kurb s’emporte contre Sensei et le balance ligoté par-dessus bord, pour qu’il se noie. Puis il se tourne vers les deux jeunes femmes, en enlevant son manteau, qu’il tend à un policier. Il indique qu’il va se servir le premier avant que les policiers de Brixton ne les gâtent. Il a l’intention de les convertir au dieu Priape. Depuis le quai, Pickles s’élance sur lui avec une dague à la main, qu’elle lui plante dans l’épaule droite. Il la neutralise sans difficulté, et il lui brise le cou, comme il l‘avait déjà fait subir à sa sœur. Il se tourne alors vers Kita qui est maintenue immobile par deux policiers, les fesses offertes.


Dernier tome du premier cycle, le lecteur attend une forme de conclusion, tout en la redoutant, car les auteurs ont la main leste avec les personnages. Il remarque que pour le deuxième tome consécutif, il n’y a aucune scène consacrée à l’époque contemporaine, au devenir de Sir Lionel Barrington et de son fils Terry. Il découvre donc ce qu’il advient de Jennifer Winterfield et de Kitamakura, ainsi que des personnages secondaires, du complot pour reconquérir l’Amérique, et des anciens soldats britanniques membres du groupe des Anciens Ériés. Il constate également qu’il est happé par le rythme de lecture : les scènes se déroulent sur une ou deux pages, brèves et incisives, à quelques exceptions plus longues. Les auteurs obtiennent cet effet par la mise en scène des nombreux personnages qui gravitent autour des deux jeunes femmes : les jeunes orphelins des rues, les membres de la famille Winterfield, le préfet de police, la reine d’Angleterre, les Anciens d’Érié. Ainsi le récit passe d’un fil narratif à l’autre : Scotland Yard, la jonque (une des deux séquences les plus longues avec huit pages), le lac Érié, la chambre à coucher d’Octavius Winterfield, les rues de Londres dans un quartier défavorisé, les quais d’une des principales gares de Londres, les quais de Southworth, le club privé fréquenté par les Winterfield, etc.



Comme dans les tomes précédents, l’investissement du dessinateur reste constant de planche en planche, de case en case. Le lecteur se délecte des grands dessins en pleine page : l’apparition du démon Ni surgissant de la Tamise en vue de dessus époustouflante, les quais de Southworth avec le chantier naval de très grande ampleur pour construire un cuirassé, les gueules des trois démons dans le ciel nuageux d’un cimetière, et ce dessin en double page dans lequel les trois démons s’attaquent au cuirassé. Il est également happé par les ambiances lumineuses, et ce dès l’illustration de couverture, avec ce magnifique camaïeu de bleu et de vert, et les touches plus jaune pour les deux jeunes femmes. La mise en couleur de la première séquence s’approche du naturalisme. Dès la suivante, l’artiste utilise sa palette pour des jeux de lumière : le corps doré de Jennifer et Kita s’opposant au marronasse de l’uniforme des policiers. Puis les différents verts lors la scène sur le pont de la jonque : émeraude, épinard, poireau, sapin, etc. Avec un contraste très appuyé lors de deux cases baignant dans un rouge vif pour attirer l’attention sur la violence du moment. L’approche naturaliste revient à partir de la page douze. Puis le gris s’insinue dans chaque couleur lors de la visite de la reine au chantier naval du fait du crachin, le rouge revient avec les flammes de l’incendie dans la seconde scène au chantier naval.


L’implication de l’artiste se voit également dans les moments moins spectaculaires. Pour les environnements dans lesquels évoluent les personnages : le mobilier fonctionnel des bureaux de Scotland Yard, le bleu clair paisible du lac Érié et ses superbes paysages sur les rives, le mobilier luxueux du club privé, l’aménagement plus rudimentaire de la taverne servant de point de ralliement pour les orphelins du gang des Dead Ends, la chambre d’Octavius Winterfield que le lecteur commence à bien connaitre depuis son attaque, le marché découvert très animé, la chambre de la reine Victoria, et les statues funéraires du cimetière. La représentation des personnages bénéficie du même soin, que ce soit pour leurs toilettes, ou pour leur direction d’acteur, dans les moments calmes et intimes comme lorsque les émotions prennent le dessus. Le lecteur garde longtemps à l’esprit aussi bien la connivence entre Camilla et son époux Octavius quand celui-ci pose sa main sur son sein, que Hector dévoré par la jalousie, ou encore l’accès de rage qui saisit Camilla Winterfield au cimetière, se saisissant d’un burin pour rendre illisible le nom de sa fille sur la pierre tombale, devant toutes les personnes venues se recueillir pour cet enterrement.



Le lecteur ressent également l’élan du récit ayant pris de l’ampleur et de la vitesse au fur et à mesure des tomes dans des situations inoubliables, l’aboutissement logique de ce qui a précédé. Par exemple : le sabotage du cuirassé HMS Abaddon, ou bien Kita & Jennifer se retrouvant dans un entretien particulier avec la reine Victoria. En effet, les auteurs ne ménagent pas leurs personnages, même si malheureusement le lecteur s’est attaché à eux. S’il a gardé à l’esprit l’horreur qu’a subie la famille Barrington, le lecteur sait qu’il s’agit d’une tragédie. Il retrouve donc les thèmes présents depuis le début. Le patriarcat opprimant les plus faibles, les femmes bien sûr, mais aussi les enfants, les défavorisés, et les hommes qui ne se retrouvent pas dans cette forme de domination et dans ses conséquences. Autant dire que la japonaise Kita et la fille-mère Jennifer ne sont pas du bon côté du manche, même si la seconde appartient à une famille de la haute société. Le sort des orphelins des rues ne touche personne car ils ne comptent pas, l’organisation de la société est ainsi faite qu’il n’y a personne pour prendre en charge ces enfants, qu’il est considéré comme inéluctable et même normal qu’il existe une telle catégorie d’individus.


Au fil de sa lettre, Kita laisse entrevoir une perception et un ressenti profond de l’oppression que les femmes subissent. Elle le dit aussi bien de manière poétique : Lune qui pleure, soleil qui rit. Soleil qui pleure, Lune qui pleure aussi. Qu’elle ne le vit dans sa chair : la nudité de son corps exposée comme une marchandise exotique, la confusion des Anglais quant à sa nationalité, l’ignoble tentative de viol par Kurb avec la participation active des policiers sous ses ordres. Les différentes scènes mettent à nu d’autres caractéristiques de cette société, à cet endroit du monde, à cette époque. La science continue de progresser, les États et les industriels n’oublient jamais d’en rechercher les applications militaires, par exemple pour la pyroglycérine (ancêtre de la nitroglycérine, inventée par le chimiste italien Ascanio Sobrero, 1812-1888). Les vétérans des guerres coloniales en Amérique ont conservé cette idée en tête, comme une vieille garde incapable de s’adapter au temps présent. Les jeunes orphelins rêvent des privilèges des gens de la haute société, ce qui constituent leurs aspirations, induisant une reproduction de ce modèle systémique asservissant les faibles. L’expansionnisme de la Grande-Bretagne, un pays qui reste une île et qui s’en retourne toujours à la mer, commence à marquer le pas de l’impérialisme à venir de l’Amérique. Même la révolte de Kita & Jennifer semble entachée sur le plan moral. Kita écrit que : La colère qui coulait dans leurs veines, qui coulait d’entre leurs jambes, cette colère coulait désormais également sur leurs mains. Elles avaient engendré un monstre, un monstre appelé Haine. Et le monstre qu’elles ont engendré a fini par leur échapper, semant le malheur et la désolation.


Une fin de premier cycle d’une force incroyable, presque insoutenable. La narration visuelle reste d’une qualité extraordinaire, tant par ses visuels peaufinés, que ses moments mémorables par leur dimension spectaculaire, ou leur caractère intimiste, et leur puissance émotionnelle. Les auteurs mènent à son terme cette première phase de la rébellion de deux mères opprimées, disposant de moyens pour obtenir leur revanche, sans pitié. Le récit constitue alors aussi bien un réquisitoire à charge contre une société patriarcale oppressive, que la mise en scène du prix à payer pour ces rebelles s’en prenant à leurs oppresseurs. Accablant.



mardi 15 juillet 2025

Shi T03 Revenge !

Depuis quand la souris tue-t-elle le chat, Miss Pickles ?


Ce tome fait suite à Shi T02 Le Roi Démon (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Un notable se trouve dans son bureau en train de contempler une photographie compromettante qui vient de lui être remise par deux maîtres chanteurs : on le voit nu avec un collier de chien, en train de se faire fouetter par un jeune éphèbe, nu également. Il regarde par la fenêtre dans le jardin, où sa femme est en train de jouer avec ses deux filles. Il lève son pistolet, le porte à sa bouche et appuie sur la détente. Sa famille se précipite dans son étude, trop tard, et le daguerréotype est en train de brûler dans l’âtre. Les deux maîtres chanteurs prennent contact avec d’autres notables, leur présentant à chaque une ou plusieurs images compromettantes. À chacun, ils leur exposent la situation : il ne s’agit pas seulement d’argent. Ils énoncent à chaque fois un surnom en fonction de la situation sexuelle dans laquelle se trouve leur interlocuteur, c’est probablement celui que le tout-Londres leur donnera si leurs préférences sexuelles venaient à être rendues publiques. Ils continuent : entre gens de bonne fortune, il y a toujours moyen de s’entendre, pas vrai ?



Dans un quartier populaire de Londres, un éleveur est à la recherche de sa vache, en criant son nom : Chrissy ! La jeune fille Pickles raconte ses dernières aventures à ses deux amis : Saint-Marie-des-Caniveaux et Husband. Soudain, ils voient une énorme vache passer à toute allure devant eux. Une arche à la dérive !… Vingt-cinq mille chevaux à nourrir. Cent tonnes de crottin à nettoyer… chaque jour. Sans compter les déjections des vaches qui pourvoient de lait frais les femmes riches de Hyde Park. Décidément oui, Londres, en 1852, avait tout d’une arche à la dérive sur les eaux noires et putrides de la Tamise. À bord, espérant sottement échapper au déluge qu’elle a elle-même provoqué : la haute société anglaise. La mine chagrine, les narines pincées, la gentry regardait se noyer sous ses yeux cette peuplade devenue étrangère, pour ne pas dire ennemie : les pauvres… ennemie, oui. Car si, déjà, il n’était guère prudent pour le démuni d’aller se promener dans les beaux quartiers, il était encore moins recommandé au nanti de s’aventurer dans les bas-fonds de la capitale. À Buckingham Palace, le préfet de police Ulysses Kurb effectue son rapport à la reine Victoria. Il l’informe que le molosse a mordu, plusieurs fois, profondément : les tragiques incidents survenus voici quelques jours au lupanar du 17 Fitget Street ne sont sans doute pas étrangers à ce changement de modus operandi. Selon ses services, plus d’une trentaine d’ex-clients de l’Alcôve ont reçu en guise de vœux pour une très chaste année 1852, la reproduction d’un daguerréotype dont ils sont, à leur corps défendant, les héros. Le tout assorti d’une demande d’étrennes… de quelques centaines de milliers de livres sterling.


Lentement, mais sûrement, les auteurs développent leur intrigue. Le lecteur attend avec une impatience croissante la vengeance, tout en notant bien qu’il s’agit plutôt d’une revanche dans le présent tome. D’un côté, il découvre bien comment les victimes font payer un certain nombre de coupables ; de l’autre côté, il constate une fois la dernière page lue, qu’il n’est pas question de Sir Lionel Barrington dans ce tome, ou de l’enquêtrice Lakshmi Shankar, c’est-à-dire pas de séquence à l’époque contemporaine. Le fil narratif au dix-neuvième siècle comprend de nombreux éléments : le sort de Jennifer Winterfield et son enterrement, les complotistes faisant chanter les riches clients de la maison close L’Alcôve, une autre partie des riches clients subissant le chantage d’un autre groupe de pression, l’enquête du commissaire Ulysses Kurd à la fois pour identifier les comploteurs, à la fois pour localiser Jennifer et Kita, les propres agissements et préparatifs de ces deux jeunes femmes et la participation de Sensei, sans oublier l’implication de la reine Victoria (1819-1901) elle-même. Le lecteur se rend compte qu’il a facilement retenu tous les personnages qui s’avèrent assez nombreux. Jennifer Winterfield et Kita sont maintenant accompagnées par Pickles, Husband et Sainte-Marie-des-Caniveaux (trois enfants de la rue), et elles bénéficient de la sagesse de Sensei. Du côté de la famille Winterfield et des glorieux Érié : le père Octavius et son épouse Camilla, leur fils William, l’oncle Trevor, Warren Green, ou encore Xian la tenancière de l’Alcôve.



Le lecteur savoure à l’avance les cases et les planches qu’il va découvrir. Il sait que le scénariste et l’artiste travaillent en parfaite complémentarité, pour une narration globale donnant la sensation d’avoir été réalisée par un unique créateur. Ils savent inscrire leur intrigue dans une réalité concrète et riche. Le lecteur a anticipé le fait qu’il y aura de la violence, des assassinats, des moments périlleux. Il découvre des moments inattendus : une partie de cache-cache dans le jardin avec les magnifiques robes de la mère et de ses deux filles, une visite au zoo de Londres par un bourgeois et sa cocotte (belle roue de paon, et formidable gueule d’un hippopotame, sans oublier l’anecdote sur l’origine du nom Kangourou), une vache courant affolée dans les rues de Londres avec de la bave aux lèvres, une séance de tatouage, les soins prodigués à un malade alité, une relation sexuelle torride. Ces situations imprévisibles attestent du fait que l’histoire s’inscrit dans un monde plus vaste, le font exister.


Dans le même temps, le lecteur retrouve toutes les qualités visuelles présentes dans les tomes précédents. Il se rend compte qu’il ralentit régulièrement sa vitesse de lecture pour savourer des décors par exemple : un modèle de lampe de bureau, une pendulette sur un manteau de cheminée, le salon privé de la reine Victoria, un secteur du Highgate Cemetery avec ses pierres tombales et ses arbres, la table mise dans la grande salle à manger de la demeure familiale de Winterfield, la pièce pour fumer l’opium dans l’établissement l’Alcôve avec sa décoration d’inspiration japonaise, le ciboire sur l’autel de l’église, la jonque sur la Tamise, etc. L’artiste met en œuvre de grande compétence de metteur en scène, ainsi qu’une implication sans faille. Les scènes de dialogue montrent bien sûr les personnages se répondant les uns aux autres, ainsi que leurs gestes, leur occupation du moment, l’incidence du lieu où ils se trouvent sur leur comportement, etc. Les scènes de violence sont conçues avec le même souci de réalisme et de concret : Homs sait allier les circonstances qui rendent les assassinats plausibles, avec un sens du spectaculaire bien dosé au moment voulu. Il fait ainsi ressortir à la fois la brutalité des coups portés, le grotesque des cadavres rehaussé par la mise en scène des meurtrières, attirant ainsi l’attention du lecteur sur l’état d’esprit que cela suppose chez elle pour accomplir de tels meurtres. Il n’y a pas de glorification de leurs crimes, plutôt l’évidence de la souffrance qu’elles ont endurée et de la durabilité des traumatismes pour être amenées à commettre de telles horreurs.



Grâce à la narration visuelle, le lecteur comprend qu’il a pris fait et cause pour les deux héroïnes, quand bien même elles commettent d’atroces assassinats, par vengeance, ou revanche. Les auteurs ont su en faire les personnages principaux, sans pour autant cautionner leur mode opératoire. Il se rend également compte qu’il commence à développer une forme d’empathie pour les membres du de la confrérie secrète des Glorieux Érié : en son for intérieur, il ressent l’impossibilité de leur pardonner pour leur traitement des femmes, et pourtant il ressent une forme de compassion pour ceux qui ont enduré les horreurs de la guerre, et d’intérêt pour leur complot énorme (d’autant que s’agissant d’une histoire imaginaire, il peut conforter en lui-même la notion qu’ils pourraient réussir) sur lequel la reine Victoria elle-même garde un œil. Il constate également que la toile narrative tissée par le scénariste entremêle élégamment de nombreuses composantes. Sur le plan historique, il est fait mention de Lord Edward Smith-Stanley (1799-1869) futur premier ministre. Dans le même temps, il se rend compte que le scénariste a modifié d’autorité l’année de décès de Henry Cole (1808-1882) en raccourcissant sa vie de trente ans. Le récit conserve une forte dimension sociale, en particulier sur la condition des pauvres à Londres.


Le scénariste utilise la métaphore de l’arche des animaux pour Londres, en citant le nombre de chevaux et vaches dans la capitale à l’époque, ce qui induit l’idée d’une ménagerie hors de contrôle, ou tout au moins menaçant de submerger les humains. Cette image est reprise avec la vache déboulant dans les rues, que le lecteur peut également voir comme l’image de la classe défavorisée se livrant à toute sorte d’activités sur lesquelles les dirigeants n’ont aucune prise. La métaphore animalière continue lorsque Sensei demande à la gamine des rues : Depuis quand la souris tue-t-elle le chat ? La notion de révolte des opprimés, de toute nature, court tout le long du tome. Le lecteur en vient alors à s’interroger sur d’autres symboles, à commencer par le tatouage réalisé sur le dos de Jennifer Winterfield : emprise, appartenance, traumatisme indélébile ? À plusieurs reprises, l’oppression patriarcale apparaît mise à nue, au grand jour, sous des formes toutes plus ignobles les unes que les autres. Avec une mention particulière pour Sir Avery qui paye pour faire interner son épouse volage afin de faire cesser son infidélité. Les auteurs font également prendre conscience au lecteur d’une autre forme de traumatisme, de nature psychanalytique : les conséquences des secrets de famille, révoltants pour celle qui les subit sans avoir conscience de leur existence. Plus largement, chaque personnage subit des violences systémiques sociales, de nature différente, et toutes aussi aliénantes.


Progressivement, l’ampleur de l’intrigue, la diversité des enjeux, l’intrication des vies personnelles créent une histoire d’une grande profondeur. La narration visuelle continue de resplendir à chaque page, dans chaque plan de prise de vue, dans chaque case, autant pour la solidité de la reconstitution historique, que pour l’évidence et la plausibilité de ce qui est montré, que pour les moments spectaculaires. Du grand art. Dessinateur et scénariste racontent d’une seule et même voix, comme un seul homme, un récit de genre et un vrai polar sondant les horreurs de la société de l’époque. Traumatisant.



mardi 1 juillet 2025

Shi T02 Le Roi Démon

L’addition est encore ce qu’on a inventé de mieux pour dissiper l’ivresse.


Ce tome fait suite à Shi T01 Au commencement… (2017) qu’il faut avoir lu avant, car c’est le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario, et par Josep Homs pour les dessins et les couleurs. Il comporte cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Le commissionnaire Kurb se présente à la petite porte du palais. Il énonce le mot de passe : To sing with heart and voice ! Le garde le fait entrer et le mène dans les appartements de la reine Victoria. Une fois en sa présence, il s’incline avec déférence. Dans le même temps, la narratrice s’adresse à la fille de son amie : Sept mois étaient passés depuis sa première rencontre avec la mère de son interlocutrice, au Crystal Palace. L’Exposition universelle avait fermé ses portes en octobre… Un succès retentissant tout à la gloire de l’Empire britannique comme de la civilisation moderne !, selon d’aucuns. Une débauche financière outrancière en ces temps de crise !, selon d’autres. Sept mois étaient passés, interminables au cours desquels le diable lui-même aurait été bien en peine de dire qui de son amie ou d’elle avait connu le pire enfer. Car si, à cette époque, une femme régnait sur le plus grand empire du monde… le monde, lui, régnait sur la femme ! Comment lui décrire ce qu’était la capitale de l’Empire britannique à elle qui n’en a jamais foulé les pavés poisseux ? Londres à cette époque, était une demi-mondaine. Une goulue, une ogresse faisant son lit du pillage de ses lointaines colonies et de la misère du peuple. Une demi-mondaine, oui., voilà ! Tout maquillage et toutes minauderies au-dessus, mais vérolée en dessous ! Cruelle loterie que celle du berceau ! On naissait avec une cuillère en argent dans la bouche…ou on finissait avec autre chose dans le fondement.



Dehors dans les rues de Londres, la neige tombe. La jeune Pickles et sa sœur font le trottoir, la première appâtant le chaland pour le rabattre vers sa sœur, afin qu’il fasse son affaire derrière une palissade en bois. À l’intérieur des riches demeures, les bourgeois fêtent Noël. Chez le révérend Green, Jennifer est en train de s’affairer dans son bureau. Son mari y pénètre et il lui rappelle que les parents de la jeune femme sont leurs invités ce soir. Ce sera la première fois, qu’elle tâche de faire bonne contenance. Sinon il sera obligé de la punir comme la dernière fois. Or elle n’aime pas quand il la punit… ou si ? De son coté, Kita exerce ses fonctions de dominatrice à l’établissement L’Alcôve, installant un bâillon à boule sur la bouche de son client, et se mettant à fouetter son derrière, devant le regard amusé de son giton, tout en sachant pertinemment qu’une personne est en train de prendre un cliché à la dérobée derrière un tableau accroché au mur. La narratrice reprend : La haine ! Durant ces sept mois, son amie et elle se sont nourries de la haine. Un peu plus résolues chaque jour. Un peu plus monstrueuses aussi. Le proverbe ne dit-il pas : De souris se nourrit le chat, de haine le tigre ? Pendant ce temps-là, le commissionnaire montre les daguerréotypes compromettant du chef du gouvernement, à la reine Victoria.


Un premier tome dense établissant de nombreux éléments, dans une savante recomposition chronologique, et une narration visuelle époustouflante. Cette dernière caractéristique demeure entière générant une intense immersion. Le lecteur la retrouve pleine et entière, ne serait-ce que pour la reprise d’une page du tome un : celle lors de la course-poursuite se terminant sur le toit d’un petit immeuble délabré, avec une vue de dessus inclinée. Tout au long du présent tome, les rétines du lecteur sont à la fête avec des vues spectaculaires : la discrète passe derrière une palissade (une situation sordide et pathétique sans voyeurisme), une bataille navale entre les navires britanniques et la jeune nation des indépendantistes (océan houleux, bois de charpente et cordages à gogo), le dîner très formel chez les Green (et les écarts du jeune frère William, ainsi que la remarque acerbe de Jennifer sur l’impuissance de son époux), le magnifique tatouage sur le dos de Senseï (évoquant sa contrepartie sur le dos de Kita), l’irruption des aliénées dans la salle où se déroule la compétition d’échec (avec la même matrone nue en surpoids), le rappel en contreplongée d’Octavius Winterfield en train de s’enfoncer dans l’eau, le déchaînement du démon Rei dans le cœur du brasier, ou encore la dernière case montrant deux personnages de dos dans une rue d’un ville du tiers-monde. Une narration visuelle riche et attrayante.



Tout du long, le lecteur se sent happé par chaque séquence, entre la tension narrative relative à l’intrigue et la mise en scène. Sans connaître la réalité concrète de la collaboration entre dessinateur et scénariste, il voit leur complémentarité, comme si chaque planche était réalisée par un seul et unique créateur. Cela va au-delà de la situation pensée visuellement, et de la construction de page conçue pour en tirer le meilleur parti. Le contraste entre la pénombre des rues sous la neige où se déroule une passe honteuse, et les lumières des riches demeures où se déroule un moment de socialisation hautement ritualisé. Dans la maison close L’Alcôve : la sphère du bâillon-boule à laquelle répond la surface sphérique de l’objectif de l’appareil photo dissimulé. La magnifique mise en scène panoramique du carnage sur le pont d’un navire britannique, avec les cases disposées en bande qui fonctionnent comme des inserts, et le détail macabre de la mouette qui vient picorer le moignon d’une cheville dont le pied a été arraché. Le soldat dont le corps s’enfonce dans l’eau de l’océan vu en contreplongée en planche douze avec la tête vers le bas, auquel répond le corps de Winterfield dans la même situation en page trente-quatre, cette fois-ci les pieds vers le bas. Jennifer Green en train de boutonner son corsage pour la soirée à venir avec ses parents dans un geste naturel et intime, hésitant à refermer le dernier bouton comme s’il s’agissait d’achever de revêtir un carcan, action terminée par son époux qu’elle ne supporte pas. La scène silencieuse en page vingt-six, au cours de laquelle Sensei et Kita méditent chacun dans un endroit différent, chacun à leur manière, dans un jeu de miroir. Et bien sûr, la scène de l’incendie alors que Kita, Rei et Pickles sont cernées sur le toit d’un bâtiment étant la proie des flammes. La narration visuelle va au-delà de jolis dessins, de moments spectaculaires et mémorables, pour atteindre le niveau d’une plausibilité et d’une évidence allant de soi, quels que soient les événements.


Le lecteur sait par avance que les deux jeunes femmes obtiendront vengeance pour ce qu’elles ont subi, et que la vengeance est un plat qui se mange froid. La conséquence réside dans le fait qu’elles vont encore souffrir et payer cher leur condition féminine à une époque impitoyable envers les faibles, dont la société est ainsi construite qu’elle maintient les femmes dans une situation de faiblesse, d’individus asservis à la volonté des hommes. Les auteurs savent mettre en scène ces moments de violences perpétrées contre les deux héroïnes, sans voyeurisme, ni complaisance. Ils savent y allier une narration factuelle : les maltraitances subies par l’épouse battue, la condition de simple marchandise de la prostituée dans une maison close. Dans ce tome encore, les événements s’avèrent cruels et injustes : internement forcé, prostitution enfantine, ennemis abattus à bout portant, victimes enfantines de mines antipersonnel, etc. Le récit dépasse la condition de simple récit alignant des horreurs bien trop réelles, en montrant l’incidence sur les personnages. Avant la dixième page, la narratrice indique qu’elle et son amie se sont nourries de la haine. Celle-ci apparaît comme une forme d’adaptation logique et inévitable en réponse aux maltraitances. La démarche de vengeance ne sera pas jolie à voir, et elle découle d’un asservissement systémique perpétré par des individus masculins sans aucune conscience de cet état fait, et aussi incapables de compassion ou d’empathie vis-à-vis d’individus qu’ils considèrent comme étant d’une classe inférieure, qu’ils soient pauvres ou femmes.



Dans le même temps, le lecteur a bien conscience que son plaisir de lecture provient avant tout de l’intrigue. Le récit ne se limite pas à servir de support pour dénoncer les méfaits du patriarcat dans une société révolue. Le scénariste maîtrise son art : il commence par apporter une pièce supplémentaire dans son histoire, en la personne de la reine Victoria (1819-1901) qui prend une décision lourde de conséquence sur la suite. Il intègre plusieurs éléments historiques comme la guerre d’indépendance des États-Unis, la mise en scène peu charitable de Sir John Russell (192-1878) premier ministre de juin 1848 à février 1852, la mention de trois individus ayant tenté d’assassiner la reine : Edward Oxford (tentative le 10/06/1840), John Francis (29/05/1842)), William Hamilton (19/05/1849), même si dans la chronologie il manque John Bean. Le docteur responsable de l’établissement Hitchborough Asylum mentionne à nouveau Kermur de Legal (1702-1792), le premier joueur d'échecs professionnel dont le nom soit resté à la postérité. Le lecteur relève également le terme de Cypango, qui renvoie à Cipango, le nom chinois du Japon. Et il se demande comment tout cela va tourner : la manière dont les deux héroïnes (et demi, avec Pickles) vont élaborer leur vengeance et la mettre en œuvre, le sens métaphorique de l’élément surnaturel, la machination ourdie pour reconquérir la colonie perdue, etc. Une intrigue dense et haletante.


Le premier tome avait conquis et ferré le lecteur qui avait compris qu’il était ainsi accro à la série. Ce deuxième tome confirme l’excellence de la narration visuelle, la symbiose remarquable entre artiste et scénariste, ainsi que la sensibilité des thèmes abordés. Avant tout, le plaisir de lecture est nourri autant par la curiosité du lecteur pour l’intrigue, son empathie pour ces jeunes femmes que rien ne peut cantonner au rôle de victime, que par l’aventure ancrée dans le réalisme de cette société et rehaussée par une touche de fantastique savamment dosée. À couper le souffle.



mardi 17 juin 2025

Shi T01 Au commencement était la colère…

Une caille qui abandonne ses plumes derrière elle est déjà à moitié rôtie.


Ce tome est le premier d’une série qui en compte six. Il est également le premier d’un cycle en quatre. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et par José Homs pour les dessins et les couleurs. Il compte cinquante-quatre pages de bande dessinée. La couverture porte ce signe en rouge : Shi, le kanji qui signifie Mort en japonais.


À l’époque contemporaine, devant la cour royale de Justice de Londres, une journaliste explique la situation : En effet, Greg, la cour d’appel de Londres vient de rejeter la plainte déposée conjointement par Handicap International et Human Rights Watch. Lionel Barrington, président directeur général de la S.V.P.P.B. ne peut être tenu responsable de la mort, en 2013 de Mustapha Abdullah Ibrahim, sept ans, victime d’une mine antipersonnel, dite intelligente, fabriquée par la société que dirige Sir Barrington. Au sortir du tribunal, Sir Barrington s’est réjoui du fait que la justice ait pu travailler sereinement, n’en déplaise aux gens qui – en ses termes – se servent de la misère de malheureux enfants pour assouvir leur soif de publicité. Il déclare : La S.V.P.P.B. fournit un emploi stable à 40 000 personnes à travers le monde. La balle qui sort de ses ateliers sert aussi à abattre le dangereux preneur d’otages, ne l’oublions jamais. Après tout, le pommier de l’Eden est-il responsable de l’usage qu’Ève fit de la pomme ? Sir Barrington est monté dans sa limousine avec chauffeur qui le reconduit dans sa demeure où l’attendent ses membres de la famille, avec une banderole : Justice ! Sa mère lui demande s’il est soulagé : il répond que c’est provisoire, qu’il faut se faire une raison, ce n’est pas demain la veille que ces hypocrites de pacifistes rendront les armes. Elle le taquine en lui révélant que John Lennon avait composé une chanson contre son père : Lord Warrington. Son fils Terry joue sur la pelouse avec le chien et soudain une explosion se produit : il vient de sauter sur une mine antipersonnel. Alors que tout le monde est sous le choc, son épouse enceinte pose à son tour le pied sur une autre mine.



Dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, à Londres, deux femmes, une Européenne et une Asiatique courent sur les toits, accompagnés par une fillette. Elles se retrouvent bientôt bloquées au bord de la toiture. Kita trouve une planche qu’elle positionne pour pouvoir accéder au toit de l’immeuble de l’autre côté de la rue. Mais l’immeuble est cerné par les forces de police. Un policier constate que les fuyardes sont coincées : Lord Kurb ordonne de mettre le feu au taudis, peu importe les gens qui squattent l’immeuble. La narratrice indique qu’elle ne sait pas par où commencer. Tant d’années ont passé… Tant de sang a coulé… Tant de larmes aussi ! Le soleil, dit-on, ne se couche jamais deux fois sur le même chagrin. Avant tout, il faut que son interlocutrice sache une chose : Tout ce qu’on a pu lui dire, tout ce qu’on a pu lui raconter sur sa mère, tout cela est faux. La vérité, somme toute, n’est jamais que la version officielle des faits. Et la version officielle est par nature celle du vainqueur. Elle ne sait par où commencer… Par la fin peut-être ?


Zidrou : un scénariste d’exception aussi à l’aise dans les séries jeunesse comme Tamara avec Christian Darasse (avec comme personnage principal une adolescente en surpoids), ou Boule à Zéro avec Serge Ernst (sur les enfants malades à l’hôpital), ou encore L’élève Ducobu avec Bernard Godisianois (un cancre copieur, série qui a été adaptée au cinéma), que dans les récits pour lecteurs adultes comme Les brûlures avec Laurent Bonneau ou Emma G. Wilford avec Édith Grattery, Natures mortes avec Oriol, L’obsolescence programmée de nos sentiments avec Aimée de Jongh, etc. La présente série appartient à la deuxième catégorie, avec des violences et un peu de nudité. Le récit commence fort avec la mise en cause d’un fabriquant d’armes, en particulier la production de mines antipersonnels par son entreprise, et la mort sous ses yeux de son fils et de sa femme enceinte, ayant marché chacun sur un de ces engins de morts. Les dessins s’avèrent fort riches montrant aussi bien la façade de la cour de justice, les journalistes tendant leur micro à l’industriel relaxé, les membres de la famille dans leurs riches tenues vestimentaires, saluant le retour du chef de famille, la force de l’explosion de l’engin de mort, leurs réactions horrifiées.



Le récit fait alors un retour en arrière, à une année non précisée, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle pour montrer une situation dont les propos de la narratrice induisent qu’il s’agit de la fin, car elle ne sait pas par où commencer. Cette structure peut paraître alambiquée, toutefois la majeure partie de l’album (quarante-six pages) est consacrée à l’histoire en 1851, ce qui forme un tout solide et cohérent. Les deux pages introductives au temps présent, complétées par trois autres à la fin servent à inscrire le récit principal dans une perspective à long terme. La séquence sur les toits indique au lecteur que Jennifer Winterfield et Kitamakura vont s’unir, accompagnées par Pickles, l’incitant ainsi à focaliser son attention sur elles. Tout commence donc dans le cœur du sujet avec la visite du site de la première Exposition universelle, après son ouverture. Le colonel Octavius Winterfield bénéficie d’une visite guidée, commentée par Henry Cole (1808-1882), fonctionnaire britannique, un des principaux responsables de l'Exposition universelle de Londres. Comme dans un récit d’aventures classique et tout public, la jeune femme Jennifer Winterfield, fille du colonel, s’indigne du sort d’une jeune Japonaise tenant son bébé dans les bras, et posant pour un tableau exotique de son pays. Puis elle va se lancer dans une mission de sauvetage de cette jeune femme qui a été internée, à nouveau dans la plus pure tradition des aventures.


L’œil du lecteur a pu également être attiré par la superbe couvertures, à la fois pour sa mise en couleurs, à la fois pour cette course-poursuite spectaculaire. En effet, l’artiste fait un usage sophistiqué des palettes de couleurs : tout d’abord teintée de vert pour le temps présent, puis un marron sombre pour la fuite par les toits, et diversifiée pour le temps présent du récit, avec un léger adoucissement pastel, pour marquer le passé, et des variations sensibles d’ambiance lumineuse en fonction de l’environnement dans lequel se déroule la scène. L’illustration de couverture met en mouvement la voiture à cheval et la fuite des deux jeunes femmes, grâce à son angle incliné, sa composition suivant la diagonale partant du haut à gauche vers le bas à droite, le titre bien dégagé sur le ciel, la chevelure au vent de Kita qui est en train de perdre une de ses getas, l’effort musculaire puissant des chevaux, la position instable du policer prêt à bondir, etc. Le lecteur va retrouver plusieurs prises de vue mémorables au cours de ces planches : une vue de dessus incliné pour montrer les fuyardes sur le toit, et les policiers en contrebas dans la rue, la vue magnifique de l’intérieur du Crystal Palace avec sa superbe verrière, la séquence tout en lumière rouge, alors que Jennifer développe ses photographies, les femmes internées vénérant Kita dans l’asile, une illustration en double page avec des inserts de la course-poursuite en fiacre, la grande pièce du lupanar, la découverte de l’œuvre d’art sur le dos de Kita, etc.



Tout du long, le lecteur absorbe inconsciemment le degré de coordination entre le scénariste et le dessinateur. Ce dernier réalise des dessins avec un haut degré de détails descriptifs, que ce soient les tenues vestimentaires, les décors. Il met en œuvre une direction d’acteurs naturaliste très parlante, avec quelques postures ou expressions appuyées de temps à autre, dans lesquelles le lecteur perçoit bien le comportement d’adultes, avec des différences suivant leur âge, entre la maîtrise très militaire du colonel ou les attitudes plus naturelles de son fils William. Le lecteur se prend à sourire ou à retenir son souffle à plusieurs reprises au vu d’une situation, d’une case mémorable, aussi bien le colonel baissant le pantalon de son fils sur les chevilles pour qu’il s’occupe de la prostituée lui tendant son postérieur, en déclarant : Sabre au clair, soldat !, ou dans un registre très différent l’ouvrier contemplant sa chope de bière posée devant lui avec un air lugubre de celui qui doit rentrer chez lui et retrouver les reproches de sa matrone. Il devient apparent que le scénariste a pensé son récit en termes visuels, et que le dessinateur s’en est trouvé inspiré et s’y est pleinement investi.


Le lecteur plonge dans un récit à forte connotation historique. Le scénariste met en scène Henry Cole, il mentionne Joseph Paxton (1801-1865) architecte et jardinier paysagiste concepteur du Crystal Palace, et il situe son récit à l’occasion de l'Exposition universelle de 1851 à Londres. Il fait usage de conventions de récit d’aventures, et très vite, le lecteur constate qu’il s’agit d’un récit adulte. D’un côté, Jennifer n’hésite pas à impliquer son oncle médecin pour aller délivrer Kita ; de l’autre côté, sa motivation s’impose à elle à la suite d’un événement qui l’a visiblement traumatisée : un avortement. Il est également question de sa vie sexuelle, regardée avec indignité par son père, car inenvisageable au regard de leur condition sociale, et aussi dans la société de cette époque. Il apparaît rapidement que la liberté d’action dont elle jouit (possibilité de s’adonner à la peinture, puis à la chimie, et enfin aux daguerréotypes) va se heurter au principe de réalité, à savoir se marier, s’occuper d’un foyer et fonder une famille. Le sort de Kita s’avère encore pire : en tant qu’étrangère, des hommes décident de la faire travailler dans une maison close, où elle se trouve à la merci des perversions des clients. En filigrane, l‘Empire britannique a établi sa domination coloniale et la maintient par la force. Cette dimension trouve son écho dans l’industrie des armes à l’époque contemporaine, en particulier des mines antipersonnels (APL, anti-personnel landmine) évoquant la Campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel, fondée par Handicap International, Human Rights Watch, Medico International, Mines Advisory Group, Physicians for Human Rights et Vietnam Veterans of America.


Une sublime couverture, et un titre énigmatique : il n’en faut pas plus pour éveiller l’intérêt du lecteur. Un récit d’aventures se déroulant en 1851, à l’occasion de la première Exposition universelle, se tenant à Londres. Une narration visuelle d’une grande richesse descriptive, pour une reconstitution historique impressionnante, et des pages très vivantes, souvent mémorables et spectaculaires, des personnages attachants, et adultes. Au fur et à mesure, le lecteur mesure le caractère adulte du récit, des comportements, des enjeux, avec toujours l’humanisme de Zidrou. Révoltant.