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mardi 9 juin 2026

La montagne du Tao

Mais la voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ?


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre, au cours de laquelle sont exposés les grands principes du Tao. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Yohan Cœurderoy Radomski pour le scénario, et par Lorenzo Chiavini pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-vingt-quatre planches de bande dessinée. Il se termine avec un texte intitulé Pour aller plus loin, et un QRcode pour découvrir sur internet des vidéos sur les trois pratiques décrites dans l’album.


Shanghai, printemps 1937, après deux mois de traversée, voilà Fanny Cœurderoy enfin parvenue au bout du monde, dans cette cité fascinante dont le nom l’a tant fait rêver. Descendue à quai, elle est abordée par un homme d’une trentaine d’années qui s’enquiert de son nom. La jeune femme ayant répondu, il lui fait la remarque qu’elle est devenue un joli bout de femme. Il s’agit de Hugues de Rochefort, l’associé de son père, venu pour l’accueillir. Dans un pousse-pousse, il lui demande quelle est la curiosité qui l’amène à Shanghai. La jeune femme répond qu’elle s’intéresse à la culture chinoise depuis déjà quelques années et qu’elle apprend le mandarin. Elle ajoute qu’il n’a pas été aisé de convaincre son père de ce voyage. De Rochefort a l’air ravi de l’arrivée de Fanny. Il a loué pour elle un joli logement près de chez lui. Elle prend les clés, et s’installe. Après s’être mise à l’aise, elle prend place dans un transat sur la terrasse et repense à son voyage : Marseille, Port-Saïd, Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Hong Kong, Shanghai, quel voyage ! Elle se demande si elle ne rêve pas, après tout elle est peut-être encore à Paris. Alors qu’elle a étalé une carte sur ses genoux et qu’elle savoure une cigarette, un serpent se redresse à partir de la carte, surpris qu’elle ne sache pas encore qu’il n’y a pas de différence entre le rêve et la réalité. Elle ne semble pas surprise de le voir, il lui rappelle que c’est lui, le souffle de vie, qui l’a guidée jusqu’ici.



Les jours suivants, Hugues fait découvrir à Fanny, la vieille ville si pittoresque., sa passion pour les courses, et les nuits blanches avec ses amis fêtards. Le lendemain, elle a rendez-vous pour ses études à la bibliothèque jésuite de Zikawei. Un bibliothécaire lui présente Wang Taiming, un homme qui connaît leur culture traditionnelle par cœur. Le jeune homme demande en quoi consiste les recherches de Fanny Cœurderoy, ce à quoi elle répond qu’elles portent sur des poèmes de la dynastie Song. Elle se demande pourquoi certains poètes décrivent les paysages sans évoquer les sentiments qu’ils éprouvent. Wang répond que c’est parce que, dans la culture du Tao, l’environnement n’est pas séparé des humains qui l’habitent, tout est animé du même souffle de vie. Il continue : Le poète qui ne parle pas de lui mais du paysage permet ainsi au souffle de vie de mieux entrer dans son cœur, alors le souffle de vie peut vraiment agir en lui. À la fin de la visite, il la raccompagne au centre-ville en voiture.


La montagne du Tao : deux possibilités, soit le lecteur va découvrir une sorte d’aventure reposant de plus ou moins près sur le principe du Tao, soit il s’agit d’un livre à visée pédagogique pour vulgariser le principe au cœur du taoïsme. Dans les deux cas, il peut craindre soit une approche artificielle purement cosmétique, soit une entreprise trop ambitieuse incapable de rendre compte d’une immense culture étrangère. S’il jette un coup d’œil au texte de la quatrième de couverture, il peut également craindre une forme de prosélytisme pour les médecines alternatives, car il commence par : Qu’elle soit traditionnelle, alternative, allopathique ou homéopathique, la médecine que chacun utilise révèle les liens que l’on tisse entre le corps, l’esprit et le monde. Les auteurs ont choisi de commencer par un ancrage très précis dans l’histoire : printemps 1937 à Shanghai. Le lecteur est amené à suivre une jeune femme en provenance de France pour étudier la culture chinoise. Elle bénéficie d’un premier guide, Wang Taiming, qui l’emmène dans un village de la montagne dite du Tao, où elle peut observer des pratiques traditionnelles, bénéficier de ses bienfaits, et apprendre des enseignements des praticiens. Les auteurs mêlent ainsi le récit du séjour de Fanny, à des moments d’exposition concis et digestes sur différentes facettes du Tao et de la culture afférente. L’ouvrage remplit son office de vulgarisation de manière élégante et solide.



Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de la narration visuelle. L’artiste œuvre dans un registre descriptif et réaliste, avec un degré significatif de simplification, en particulier pour les visages ce qui rend les personnages plus vivants, avec une palette de couleurs évoquant parfois le pastel, ce qui peut donner une sensation de conte. Sous des dehors tout public et sympathiques, la reconstitution historique s’avère solide et bien documentée. Une case occupant les deux tiers supérieurs de la première planche avec la vue du port de Shanghai, l’arrivée de l’imposant navire, les tramways, les buildings, etc. Puis dans les rues, le lecteur peut voir le pousse-pousse, une voiture, les façades des immeubles. Et encore d’autres rues par la suite. Les représentations différent de photographies par l’absence de détails relevant de la voirie ou des différentes dimensions de l’urbanisme, tout en comprenant des éléments concrets comme une statue, des passants vaquant à leurs occupations, des enseignes en mandarin, etc. La représentation de Shanghai prend un tour plus dramatique en fin de récit, avec l’attaque par les Japonais le quatorze août 1937 : immeubles éventrés, décombres encore fumants, civils transportés sur des civières, etc. Dans la dernière partie, le lecteur a la surprise de découvrir une belle vue des toitures en zinc de Paris avec la tour Eiffel en arrière-plan, un pavillon à Neuilly, un bateau mouche avec ses touristes remontant la Seine. Les dessins montrent ces différents endroits avec une consistance certaine, donnant la sensation au lecteur de pouvoir s’y projeter même s’il ne s’agit pas d’une reconstitution de type photographique.


La majeure partie du récit se déroule dans le village sur la montagne du Tao, ou dans ses environs. Le dessinateur apporte le même savoir-faire pour représenter ces lieux, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, avec le même équilibre entre éléments concrets simplifiés et impressionnisme. Le voyage commence en voiture pour monter dans des routes de moyennes montagnes : de magnifiques côteaux verdoyants, même s’il n’est pas possible d’identifier les essences présentes dans la végétation. La promenade continue à pied, avec des montagnes déchiquetées dans le lointain et une végétation qui semble passer des arbustes aux arbres. Les maisons du village apparaissent au sommet d’un long escalier sur un large plateau rocheux. L’artiste maintient ce fragile équilibre entre réalité concrète et paysage flirtant avec l’image d’Épinal, l’exotisme apporté par le regard occidental. Le lecteur découvre toute l’intelligence d’une telle approche lorsque le guide fait apparaître comment le positionnement dudit village respecte les principes nécessaires pour être protégé par les quatre esprits (Guerrier noir, Tigre blanc, Dragon d’azur, Phénix rouge). Lorsque le récit passe en mode didactique, le registre de la narration visuelle accentue un peu plus l’importance de la couleur pour quitter le domaine descriptif en toute douceur.



S’il a déjà tenté de se renseigner sur le Tao dans une encyclopédie, le lecteur a pu faire l’expérience de la difficulté de comprendre des principes qui relève d’une autre culture très riche. Le présent dispositif narratif s’avère particulièrement intelligent : le personnage principal arrive avec l’envie d’apprendre, elle se retrouve dans un milieu traditionnel, avec un guide attentionné et secondé par d’autres, ainsi qu’avec un européen vivant sur place depuis plusieurs années, toujours attaché à la culture européenne. Étant ouverte d’esprit, Fanny Cœurderoy accepte bien volontiers d’écouter et de reconnaître les bienfaits pour elle de l’acupuncture et de moxibustion. Les auteurs introduisent progressivement les notions l‘une après l’autre, en prenant soin de signaler leur interdépendance. Le premier contact s’établit avec le caractère chinois pour Tao, et une explication de sa constitution, ainsi qu’un premier sens. Puis il est question de Yin et de Yang. Puis elle doit être soignée par acupuncture et moxibustion. Viennent ensuite le principe du Qi (ou Chi), et des pratiques comme la Qi gong, le Feng shui, le Wushu, ou encore le Taijiquan (Tai-chi-chuan). Le mode narratif évite toute forme d’appropriation culturelle, et met en scène que ces pratiques s’intègrent dans un tout culturel cohérent. Cette façon de procéder fonctionne admirablement pour appréhender cette notion dans une démarche holistique. Les auteurs commencent doucement en répondant à la question qu’est-ce que le Tao : C’est la voie du retour au naturel, à la vie qui nous anime et nous régénère sans cesse. Puis ils établissent le fait qu’il s’agit de plusieurs pratiques pour entretenir ce souffle de vie qu’on retrouve partout dans le monde autour de soi. Acupuncture, massage, gymnastique, art martial, diététique, Feng shui dans une maison ou en dehors. Ou même écrire une poésie parlant de la nature, faire une peinture, une calligraphie. Bien sûr, certains Taoïstes pratiquent la religion ou la philosophie, mais souvent on se méfie de ce qui est trop intellectuel. Le principe du Tao ainsi posé dans le contexte d’une vaste culture, tout le reste en découle tout naturellement, de la cosmogonie à la calligraphie, sans autre jugement de valeur que celui d’une histoire plurimillénaire.


Pas évident d’expliquer un concept aussi vaste que celui du Tao. Les auteurs combinent le cheminement d’apprentissage d’une jeune femme, avec des phases d’exposition mises en scène. La narration visuelle utilise pleinement les possibilités de la bande dessinée, de manière plus sophistiquée que l’illustration ou l’animation d’un texte se suffisant à lui-même. Les dessins sont très agréables à l’œil par leur apparence tout public, tout en présentant un solide niveau d’information et une reconstitution historique consistante. Le lecteur de culture occidentale en ressort avec une bonne compréhension de la démarche du taoïsme, disposant des éléments lui permettant de se forger son avis personnel. Il comprend également des déclarations comme : Le vide c’est la vie, ou La voie du Tao n’est-elle pas la voie du changement ? Vulgarisation et acculturation réussies.



lundi 18 mai 2026

Les grandes batailles navales T17 Leyte

Les forces japonaises ne vont pas rester sur la défensive.


Ce tome est le dix-septième de la série Les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par le scénariste, comprenant huit parties intitulées : Un plan parfait ?, Ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !, Pléthore de porte-avions !, Trop de chefs et un incroyable imbroglio !, Suprématie aérienne, Surprise ! Surprise !, Kamikaze !, Le coup de grâce, ainsi qu’un glossaire.


Avec l’année 1944, les forces de l’Axe sont acculées. En Europe, l’implacable rouleau compresseur soviétique progresse inlassablement tandis que les alliés, en débarquant en Italie et en Normandie, ouvrent de nouveaux fronts. Dans le Pacifique, les Japonais reculent également. Après le tir aux pigeons des Mariannes, c’’est l’heure de reconquérir les Philippines. Cela a commencé le 17 octobre 1944 par un bombardement intensif de l’île de Leyte qui a été suivi par un débarquement. Une semaine plus tard, c’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. La reconquête de l’archipel des Philippines est un impératif stratégique pour les États-Unis. Elle doit permettre de couper les routes d’approvisionnement du Japon tout en multipliant les aérodromes à proximité du Japon afin de donner davantage de puissance destructive à leurs escadrilles de bombardiers. Mais dans le Pacifique, la reconquête est un chemin couvert d’embûches où chaque relief, chaque bosquet cache un piège mortel car, même affaibli, l’empire du Japon n’a pas renoncé à se battre. Cela dit, ce 24 octobre 1944, les principaux affrontements ne se déroulent pas dans les terres mais en mer. Bien plus au nord de l’île de Leyte, dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, le premier acte d’une imposante confrontation entre la marine impériale japonaise et l’US Navy se termine.



Le pilote d’un avion de chasse et son navigateur larguent leur bombe sur un énorme cuirassé qui a déjà encaissé des grappes de torpilles et des chapelets de bombes, qui crache de la fumée par tous les sabords, mais refuse de couler. Il est 17h35, après une énième attaque, le cuirassé japonais Musashi sombre. Sur un petit atoll dans les Philippines, le lieutenant Hiroyoshi lit un magazine américain contenant de pin-ups, assis sur une caisse renversée, à côté d’un chasseur sur lequel s’affairent des mécaniciens. Un autre avion revient d’une mission et se présente pour l’atterrissage. Le pilote Hiroyoshi descend du cockpit de son chasseur qui porte les marques de nombreux impacts de balles. Il saigne un peu à la cuisse. Le lieutenant lui demande ce qu’il en est de la flotte de Kurita dans la mer de Sibuyan, du plan Sho. Le pilote répond qu’il n’avait jamais vu une telle armada, mais les avions U.S. étaient trop nombreux. Ils ont eu le Yamato ou le Musashi, Kurita a viré de bord.


C’est toujours un plaisir que de découvrir un bataille navale célèbre dans le cadre de cette collection : les dessins concrets et secs de Delitte, ainsi que sa capacité à évoquer les affrontements dans un ouvrage très synthétique, sa brièveté pouvant frustrer les connaisseurs, et faisant œuvre de vulgarisation pour des néophytes. Il est possible qu’arrivé à la fin de la partie bande dessinée, les uns et les autres restent un peu sur leur faim. Certes la narration fluide a mis en scène de nombreuses facettes de cette grande bataille navale. Les avions : Zéro, Hellcat, Vought Corsair, Helldiver. Plusieurs gradés sont évoqués : Takeo Kurita (1889-1977), Samuel Eliot Morison (1887-1976), William Frederick Halsey (1882-1959), Shōji Nishimura (1889-1944), Kiyohide Shima (1890-1973), etc. Plusieurs batailles sont nommées par leur localisation : mer de Sibuyan, détroit de Surigao, détroit de San Bernardino, et bien sûr l’île de Leyte. Également, le lecteur peut voir plusieurs navires subir les attaques des chasseurs et des bombardiers. Pour autant, cette forme narrative est exempte de plan de bataille, de vue générale sur le positionnement des différentes flottes engagées, ou encore des dates des autres affrontements. En revanche, la lecture du dossier historique fournit tous ces éléments de contexte (à part le plan de situation), et développe plusieurs facettes spécifiques comme la composition des flottes, ou la tactique kamikaze.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur se réjouit de plonger dans un tome illustré par JY Delitte lui-même, car il en connaît les qualités. Bien évidemment, l’art et la manière de représenter les vaisseaux relèvent du meilleur niveau. S’il a lu des tomes de la série illustrés par d’autres artistes, le lecteur a pu constater que ce qui semble si évident sous le crayon de cet artiste devient tout de suite moins accessible pour les autres dessinateurs. Au vu de ses qualifications professionnelles, ce peintre officiel de la Marine sait maîtriser la structure et les particularités de chaque bâtiment, et les restituer dans ses dessins. Il choisit des angles de vue adaptés, permettant de bien les visualiser en fonction de l’action, débarquement, ou survol par des avions, explosions de bombes larguées par des avions, tir de leurs canons, etc. Il utilise des traits de contour très fins, lui permettant d’aller à un niveau élevé de détails dans ses représentations, pour des éléments qu’il choisit comme étant essentiels dans l’identité d’un navire : par exemple les canots de sauvetage, les grues et palans, les portes des transporteurs de troupe, les tourelles et leurs multiples canons, le pont d’envol des porte-avions et les dispositifs d’appontage, les cales et les chariots de manutention, le château et ses radars et antennes, la masse titanesque des cuirassés aussi bien ceux de la marine des États-Unis que ceux de celle du Japon, etc. Cette bataille navale, ou cette succession d’affrontements implique des porte-avions, et l’artiste se montre tout aussi impliqué pour représenter dans le détail avec la même qualité de conviction, les différents chasseurs étatsuniens et japonais.


Comme à son habitude, l’auteur réalise une vulgarisation de cette bataille navale à hauteur d’hommes. Comme à son habitude également, il met en scène des personnages exclusivement masculins : des hommes à l’allure normale, avec des morphologies variées, une différence discrète dans les visages des Américains et ceux des Japonais, des gestes et des comportements d’adultes sans exagération dramatique. Le lecteur peut même repérer l’écho du geste du caporal Jimmy en train de fumer sa clope les pieds dans l’eau de la jungle (planche treize) et un geste analogue quand le pilote Tomisaku fume la sienne assis sur une caisse renversée à côté de son avion. Comme d’habitude, le lecteur voit des êtres humains accomplissant des gestes banals même en mission, comme regarder un avion qui passe dans le ciel, lire un magazine, vérifier la propreté d’une timbale avant de se servir à boire dedans, taper le carton, protéger ses yeux du soleil en mettant sa main en visière à hauteur du front, trinquer ensemble, etc. Là encore, chaque image porte en elle la rigueur de la reconstitution historique, avec les uniformes, les armes et les différents accessoires militaires, quelle que soit l’arme considérée, terre ou air. Ce mode narratif contient en fait de multiples informations visuelles, intégrées de manière organique dans chaque image. Il met en scène le racisme ordinaire des Américains vis-à-vis des Japonais, ainsi que la consommation d’alcool comme anesthésiant pour faire passer des situations intenables.



Le récit plonge également le lecteur au milieu des batailles, majoritairement du point de vue des pilotes. À la différence de l’album consacré au Bismarck (2019), l’artiste ne s’attache pas à décrire un navire en train de sombrer par le fond. En revanche il montre l‘attaque d’un kamikaze, aux commandes d’un Mitsubishi A6M5, plus connu sous la dénomination de Zéro, qui s’écrase volontairement sur le pont d’envol du porte-avions d’escorte St Lo. Le dossier historique apporte des détails complémentaires : L’explosion de l’avion japonais provoque un important incendie qui, en l’absence d’un pont blindé, va rapidement ronger les entrailles du navire. Le St Lo va rentrer dans l’histoire en étant le premier navire de surface coulé par un kamikaze. La mise en scène des combats montre clairement ce qui est en train de se passer, permettant au lecteur de se projeter dans ces situations. Elle comprend quatre illustrations en double page : des chasseurs américains se retrouvant face à des chasseurs japonais au nord de l’île de Leyte dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, plus loin deux cuirassés japonais de la flotte de l’amiral Takeo Kurita, des destroyers U.S. attaquant la flotte japonaise, et le porte-avions St-Lo étant la proie des flammes. Cette fois-ci le bédéaste s’attarde moins sur la réalité concrète des morts et des blessés, laissant l’imagination du lecteur faire le travail pour les marins prisonniers d’un navire ravagé par les bombes et les torpilles, ou pour ce qui se passe dans l’esprit d’un kamikaze.


Cette bande dessinée retrace une partie de la bataille de Leyte, c’est-à-dire celle du golfe de Leyte, des 24 et 25 octobre 1944, mettant en présence du côté américain douze cuirassés, dix croiseurs lourds, douze croiseurs légers, cent quarante-et-un destroyers, vingt-deux sous-marins, trente-neuf Peet-Boat, huit porte-avions d’escadre, huit porte-avions légers et dix-huit porte-avions d’escorte, et du côté japonais trois flottes totalisant quatre cuirassés, treize croiseurs lourds, six croiseurs légers et trente-cinq destroyers, quatre porte-avions, deux cuirassés porte-avions, deux pétroliers. Le bédéaste représente admirablement bien les navires militaires et les avions, ainsi que les soldats, les moments de calme et les affrontements mêlant navires et avions. Au vu de l’ampleur des engagements, il fait œuvre de vulgarisation, en montrant quelques facettes, sans se lancer dans une présentation exhaustive. Le lecteur complète les planches de bande dessinée, avec la découverte du dossier historique, ce qui lui donne une meilleure compréhension des manœuvres, et la confirmation qu’il s’agit de la première bataille dans laquelle les forces japonaises ont eu recours à des opérations kamikazes sur ordre. La guerre dans toute sa dimension inhumaine et infernale.



lundi 4 mai 2026

Les grandes batailles navales T09 Midway

Bakugeki-ki !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.


Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Pearl Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !



Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.


Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.



L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.


Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.



Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.


Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.



lundi 6 avril 2026

Les grandes batailles navales T04 Tsushima

Les coule-tout-seuls ! Cette flotte est consternante !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le quatrième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Denis Béchu pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : La disgrâce après la victoire, Trouver un allié, Une guerre peut en cacher une autre, Le nain jaune et l’ogre russe, L’armement de l’air moderne, Une nouvelle arme la torpille, Le jeu trouble des puissants, Une défaite annoncée.


En octobre 1904, à Saint-Pétersbourg dans l’Empire russe, un groupe de gradés et d’officiels est réuni sur une tribune, pour célébrer le départ de la flotte militaire qui prend le large, avec la foule sur le quai pour acclamer ce départ. Un peu éloignés des côtes, deux marins dans un petit voilier sont en train de ramener un filet de pêche. Ils commentent le départ, évoquant leur belle flotte de guerre qui prend le large. Il paraît qu’elle s’en va mater les nains jaunes qui de l’autre côté de leur bonne terre ont attaqué Port-Arthur ; il se dit même que le tsar a fait le déplacement avec tous ses généraux pour saluer le départ de ces fiers navires. Petro, le cousin de l’un des deux pêcheurs, est à bord du Kniaz Souvorov, le navire amiral. Ce moujik se trouve à bord d’un navire de guerre parce que les amiraux n’avaient pas assez de bras. Des paysans comme marins, il y a de quoi être pessimiste. Mais les temp sont durs, pour ce cousin, ça faisait plusieurs étés que ses champs ne donnent plus suffisamment de blé pour qu’il nourrisse sa famille.



À Port-Arthur, un clairon sonne la fin des combats. Malgré tout, dans les tranchées, le soldat Poutine arme son fusil et cherche une cible : il va en profiter pour tuer un macaque de plus. Un compagnon lui rappelle que ce sont eux qui se rendent aux Nippons, et non l’inverse, qu’ils doivent se montrer conciliant et courber l’échine. Poutine a sa cible dans son viseur et il tire, tuant un soldat japonais. Quelques instants après, une balle lui traverse le crâne et les soldats japonais se tiennent sur le bord de la tranchée, tenant les soldats russes en joue. En ce deux janvier 1905, la ville chinoise de Lüshunkou vient d’être prise aux Russes, par les Japonais après un siège débuté fin mai 1904. Quelques jours après, la nouvelle est annoncée au tsar Nicolas II (1868-1918) : ils se sont rendus, Port-Arthur est tombé. Le huit janvier 1905, la flotte russe mouille au large de l’île de Nosy Be à Madagascar, les matelots étant de corvée pour débarrasser les coques des navires des algues et des coquillages. Ils sont rejoints par le matelot Vladimir. Leurs discussions évoquent leur situation. Avec toutes les mers qu’ils ont parcourues depuis leur départ en octobre, ce sont des grappes de coquillages et des montagnes d’algues qui sont collées à la coque. Vladimir en attribue la faute à leurs gradés qui auraient pu aller au plus court plutôt que de contourner l’Afrique, en passant par le canal de Suez.


Venu à cet ouvrage pour se familiariser avec cette bataille navale, le lecteur en découvre progressivement le contexte, avant d’aboutir à son déroulé en fin de récit. Dans ce tome, le scénariste a choisi, comme souvent de consacrer un nombre de pages réduit pour raconter l’affrontement en lui-même : en l’occurrence quatre pages, la partie majoritaire de l’histoire étant consacrée au contexte de cet affrontement, ainsi qu’à des points de vue différenciés, à partir des personnages comme les matelots ou les gradés. Comme pour chaque tome, le scénariste se concentre sur les informations principales dans le fil de la bande dessinée pour rendre intelligibles les enjeux, et il développe certaines facettes dans le dossier historique. Le néophyte aura vraisemblablement envie de compléter certaines informations par des recherches personnelles, à commencer par Port-Arthur, une ville portuaire chinoise, appelée Lüshunkou située à la pointe sud de la péninsule du Liaodong, ayant porté le nom de Port-Arthur pendant l’occupation russe, puis de Ryojun pendant la période d’administration japonaise. En fonction de là où le porte sa curiosité, il pourra aussi éprouver l’envie d’en savoir plus sur l’ingénieur naval Louis-Émile (1840-1924, sur l’amiral Togo Heihachiro (1848-1934), sur le canon Paixhans, ou encore sur la force de Coriolis…



S’il est déjà un habitué de cette série consacrée aux batailles navales, le lecteur sait que le scénariste maîtrise l’art de la composition de son récit : un dosage habile et expert entre le point de vue des militaires, simples marins et quelques gradés, une alternance de lieux (par exemple ces deux pages dans les tranchées pendant le siège de Port-Arthur, ou la page entière consacrée à l’annonce de sa chute à l’empereur), des discussions permettant d’exposer des informations sur l’état du monde (contexte politique de la bataille à venir) de manière organique, la violence de la bataille et les êtres humains morts, et… l’absence totale de femme, même dans les salons de l’empereur. Afin de bien apprécier le récit, le néophyte doit maintenir une attention correcte tout du long, certaines informations pouvant sembler anecdotiques, tout en ayant une incidence réelle dans le déroulement des événements, sa curiosité devant se porter sur chaque dimension, aussi bien politique que technique. En fonction de ses convictions, il peut s’attacher plus à l’amiral devant mener à bien sa mission, en s’adaptant à des ordres qu’il approuve plus ou moins, ou bien au matelot Vladimir et à ses convictions déjà révolutionnaires. Il reconnaît aisément le nom inscrit sur le couvre-chef du marin en train d’écouter un discours de Lénine à Saint-Pétersbourg en juin 1905 : Potemkine, celui d’un cuirassé pré-dreadnought de la flotte de la mer Noire rentré dans l’histoire pour la mutinerie qui y eut lieu en juin 1905, pendant la Révolution de 1905.


Le lecteur a bien identifié que ce tome est illustré par un autre dessinateur que JY Delitte, il entame sa lecture en toute connaissance de cause. Baiguera réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif comme il se doit pour cette série historique, respectant ainsi le cahier des charges établi par le scénariste. Bien évidemment, il a effectué les recherches de références nécessaires pour représenter les navires, les uniformes et les armes avec la meilleure véracité historique, ainsi que les autres éléments d’époque comme le bateau de pêche russe, les tranchées de Port-Arthur, le palais du tsar, les rues en terre de Port-Arthur, et la façade du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. L’horizon d’attente du lecteur est comblé sur ce plan-là : mise en scène des navires, de leur armement et de leur puissance de feu, des militaires des différentes marines vaquant à leurs occupations et accomplissant les corvées, ou explicitant les ordres venus du commandement. La bataille est rondement racontée, mettant en avant les tirs de canons et les impacts correspondants, ainsi que la disproportion entre la capacité destructrice des obus et la fragilité des corps humains. S’il s’est habitué à la dureté des représentations de Delitte, le lecteur peut trouver la mise en scène et les plans de prise de vues un peu communs, manquant de tranchant et de percutant. Pour autant la narration visuelle remplit sa fonction, à la fois par le rythme régulier, et par la qualité des informations apportées.



Régulièrement, le lecteur ressent la justesse d’une image : Petrov pensif accoudé au bastingage, la hargne de Poutine à vouloir tuer un soldat japonais, Vladimir un peu tire-au-flanc et donneur de leçon sur l’exploitation du prolétariat et la révolution, le capitaine Stanislav blasé et trop conscient du manque de moyens et de préparation de leur flotte, le cynisme des observateurs français et anglais, la beauté paradisiaque de la plage de Nosy Be, la population chinoise réduite à l’état de commodités à Port-Arthur, la rage au combat, etc. Les images montrent et soulignent plusieurs facettes du récit : les simples matelots dont la vie devient régie par des décisions arbitraires sur lesquelles ils n’ont aucune prise, le fait que les gradés russes ont conscience de l’état laissant à désirer des navires de la flotte, l’impréparation de cette mission, l’ennui sur les navires, etc. En arrière-plan, le lecteur devine ou comprend en fonction de ses connaissances, que la marine russe se repose sur ses lauriers, que l’impérialisme japonais a commencé à prendre corps en prenant pied sur le territoire chinois, que d’autres puissances, les Français et les Britanniques, veillent en coulisse à leurs propres intérêts, plutôt qu’à la paix. En revanche, il prend conscience de deux autres thèmes dans le dossier historique : l‘armement de l’air moderne avec des éléments chiffrés sur la portée ainsi que le poids et la vitesse des obus, et également sur la montée en puissance de la torpille.


Une bataille navale restée célèbre pour les connaisseurs, que ce tome permet aux néophytes de découvrir. La narration visuelle s’avère solide, plus qu’il n’apparaît à la surface, apportant de nombreuses informations dans une reconstitution historique bien documentée. La construction du récit présente plusieurs facettes de l’environnement historique menant à cet affrontement, à la fois sur les nations impliquées et sur les circonstances techniques et stratégiques. Le lecteur prolonge cette découverte avec le dossier historique bien construit et disposant de documents visuels intéressants. Paix aux hommes morts au combat.



mercredi 12 février 2025

Idéal

Elle est censée être en capacité d’interpréter les désirs d’autrui.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Baptiste Chaubard pour le scénario, et par Thomas Hayman pour les dessins et la couleur. Il compte deux-cent-quarante-neuf pages de bande dessinée.


De nombreuses personnes montent le long escalier menant à un temple. Edo Nishimarru effectue la même ascension, tout en fumant tranquillement une cigarette, avec un petit paquet cadeau à la main. Il observe le mont Fuji dans le lointain. Il voit un couple se tenir serré l’un contre l’autre en admirant la vue. Il voit un groupe de trois collégiennes ayant posé leur sac sur les marches et papotant en admirant la vue. Il regarde une jeune femme se faire photographier devant un buste commémoratif, celui de Hideo Nishimaru, 2095-2155. Il commence à redescendre ; sur un palier il croise une femme en habit traditionnel, kimono, ombrelle, geta. Il apprécie cette vision. Arrivé en bas, il prend un taxi, son regard se perd dans le paysage qui défile. La route en corniche l’amène jusqu’au portail imposant d’une grande propriété. Il se fait déposer, et il marche sur les pas japonais jusqu’à sa luxueuse demeure. Il dépose son paquet cadeau sur la table basse et s’assoit sur le canapé. Sur leur terrasse, son épouse Hélène Ishimaru contemple également le mont Fuji. Elle observe un oiseau perché sur une branche. Elle quitte sa robe transparente et elle rentre doucement dans l’eau de la piscine. L’oiseau s’est envolé et il vient se cogner à la baie vitre, tombant assommé. Hélène le ramasse et le met dans une cage : il n’est pas encore capable de voler de ses propres ailes. En passant devant la baie vitrée, elle regarde sa silhouette, plutôt satisfaite, même si les marques de l’âge sont bien présentes.



Hélène décide de rentrer dans la maison. Elle monte l’escalier jusqu’à l’étage. Elle passe devant le piano dont elle caresse le bois. Elle traverse l’immense chambre, et jette un coup d’œil dans sa grande penderie pour choisir une robe. Elle se rend dans la magnifique salle de bain, où elle profite de la grande baignoire carrée. À l’extérieure, Osachi simplement vêtue d’un short de bain plonge en apnée pour aller pêcher un ormeau, qu’elle détache avec son couteau, et elle remonte. Elle met sa prise dans le seau en bois qui flotte. Elle prend le seau et le dépose dans sa barque, dans laquelle elle monte. Elle rame jusqu’à la petite crique. Elle hale la barque sur le sable. Elle s’habille avec une jupe et un corsage stricts, et met son tablier. Tenant le seau de bois de la main droite, elle avance vers l’escalier de pierre qu’elle monte. Elle rentre dans les communs de la villa, et elle offre un ormeau au chat qui l’attend. Elle passe à côté de la piscine et elle rentre à l’intérieur. Elle entame les tâches domestiques : laver le sol avec un balai, faire les carreaux, rincer le chiffon, faire tourner la machine à laver le linge, briser quelques coquilles et découper les coquillages pour préparer de délicats nigiris dans une cuisine étincelante.


Quelle puissance de séduction ! Tout commence avec cette couverture énigmatique : une femme qui regarde le mont Fuji depuis une terrasse avec piscine, avec une belle baie à ses pieds, un transat en bois assez classique, un pied-table design pour le parasol, un dallage soigné, un bel arbre. Le lecteur ouvre ce tome épais avec un beau dos toilé : les pages intérieures bénéficient de la même minutie que l’image de couverture, même trait de contour fin et souple, mêmes textures à l’apparence mécanographiée, des couleurs majoritairement en aplat, quelques dégradés organiques, même sensibilité pour les compositions travaillées. L’amateur d’aménagement est aux anges : le portail arrondi dans le mur d’enceinte de la propriété, l’entrée avec son meuble métallique à chaussures, la table évidée avec les beaux vases, les bonsaïs, les panneaux glissants, les grandes baies vitrées assurant une grande transparence à la construction, l’arbre intérieur dans une énorme pièce, le beau piano à queue, les tableaux de paysage aux murs, la baignoire avec une vasque débordante pour la remplir, le futon et les tatamis dans la chambre à coucher à l’ameublement minimaliste, la pièce à vivre plus encombrée de la bonne avec un petit autel et son bâtonnet d’encens en mémoire de son défunt mari, la maison plus traditionnelle de l’oncle Nishimaru Ueda, l’architecture plus moderne du Philharmonique, la magnifique vue de dessus de la propriété pour la réception avec son petit pavillon du jardin, etc.



D’un côté, le phénomène d’exotisme joue à plein pour le lecteur occidental ; de l’autre côté, il ressent une vraie sensibilité pour ce Japon traditionnel, avec un degré d’authenticité qui dépasse la carte postale sans âme. Le choix du Japon va au-delà d’un simple artifice de dépaysement : l’Histoire de ce pays joue un rôle important dans l’intrigue. En effet, le gouvernement a décidé que voilà trop longtemps que le Japon est à l’école de l’occident qu’il est temps, et plus que temps, que le pays ferme ses portes à ce monde extérieur qui sombre et s’éteint. Ainsi s’est exprimé lundi soir le député Takizawa Bakin, du groupe majoritaire à la chambre des représentants, lors de la présentation du projet de loi sur la fermeture. Il est vraisemblable qu’en quelques mois, le pays se refermera comme sous le règne des Tokugawa, il y a six cents ans. Cette décision a une incidence directe sur la situation d’Hélène, une occidentale, l’épouse d’Edo Nishimaru. La mise en scène de la demeure traditionnelle, des quelques concessions d’aménagement moderne constitue autant d’éléments narratifs indispensables à l’intrigue, indissociables de l’histoire. Régulièrement, le lecteur prend conscience qu’un élément visuel vu quelques pages avant acquiert une autre dimension à la lecture d’une nouvelle information. Par exemple, le personnage principal masculin se tient devant le buste commémoratif d’Hideo Nishimaru en page dix. Le lecteur suppose que cette marque de respect sert surtout à donner une indication de l’époque (l’homme est décédé en 2155, il s’agit donc d’un récit entre anticipation et science-fiction), et un peu à donner une idée de l’importance du passé pour Edo. Ce n’est qu’en page cent-vingt qu’un autre personnage salue Edo par son nom de famille, et que le lecteur fait le lien avec le buste.


Dans un premier temps, le lecteur se laisse porter par la douceur de la narration. Le récit s’ouvre avec une séquence de trente pages, dépourvue de tout mot. Les personnages se conduisent comme des adultes, calmement et posément. Il n’y a qu’à regarder les cases : les enchaînements sont évidents de l’une à l’autre, ne nécessitant aucun effort de compréhension. Le lecteur fait tranquillement connaissance avec l’un, puis avec l’autre : le mari Edo Shinimaru, son épouse Hélène et Osachi la bonne. Il effectue des déductions basiques : la situation financière très aisée du couple, l’activité de pêche traditionnelle aux ormeaux de l’employée de maison en plus de son travail, la sollicitude d’Hélène pour l’oiseau, celle d’Osachi pour le chat. La première discussion intervient en page trente-neuf, entre les époux. De temps à autre, le lecteur passe dans un autre mode de lecture, reliant un élément à un autre. Ainsi il remarque les mouvements réflexes d’Hélène se frottant le poignet, le piano, l’image d’elle-même dans un lit d’hôpital. À d’autres moments, il relève une forme de métaphore : cet oiseau qui se cogne contre une barrière qu’il n’a pas vu, et Hélène qui se heurte aux conséquences d’être une étrangère, une occidentale au Japon et qui se heurte à des barrières sociales dont elle ne soupçonnait pas l’existence.



Au cours du récit, le lecteur relève plusieurs thèmes qui se nourrissent les uns les autres. L’intrigue principale correspond à la relation de couple entre les époux Nishimaru : les conséquences de l’accident d’Hélène, sa décision de faire entrer une Intelligence Artificielle Humanisée (IAH) dans leur demeure, le risque de perdre son poste au Philharmonique. Il s’agit d’un drame : la pianiste sait que : Personne ne se rend compte de tout ce qu’elle a dû sacrifier, pour devenir une artiste exceptionnelle. De tout ce que ça lui a coûté. Des milliers d’heures… Sans aucune distraction… Toute son enfance… Toute son adolescence… Les concours… Les représentations… C’est toute sa vie. Jouer… C’est la seule chose qu’elle sache vraiment faire. Le lecteur se rend compte que le comportement de l’oiseau en cage évoque une facette de la situation d’Hélène. C’est également l’histoire d’une relation de couple : Hélène a fait le constat du temps qui passe, des décennies qui s’accumulent et que le temps est loin de la beauté et de la passion de la jeunesse. En pleine crise existentielle, elle décide d’offrir un cadeau à son mari, une sorte de robot de substitution. Son époux se retrouve ainsi soumis à une tentation cornélienne : rester fidèle à son épouse, ou rester fidèle à ce qu’a été son épouse.


La réaction politique du gouvernement du Japon de refermer les frontières incarne également la réaction face à l’étranger, or Hélène est une étrangère. Cela a induit des changements dans son époux qui a accepté d’intégrer des éléments modernes dans la maison traditionnelle de son père. Cette union maritale devient à son tour une métaphore de toute union, des conséquences de l’apport d’éléments exogène dans l’environnement de vie d’un individu, la capacité de l’être humain à accepter, ou plutôt à s’adapter au changement. Capacité qui semble décroître avec les années qui passent, voire qui peut évoluer en rejet. Le récit va encore plus loin avec Kai, l’IAH : elle dispose de la capacité d’interpréter les désirs d’autrui. Hélène explique : Son fonctionnement repose principalement sur une capacité d’analyse comportementale. Elle étudie aussi les changements de température chez son interlocuteur, et le type de phéromones qu’il dégage. Avec tout ça, elle calcule une forte probabilité d’une catégorie de désir ou d’humeur. Dès qu’elle sent un désir assez fort pour retenir son attention, elle va chercher à le satisfaire par le moyen le plus efficace. Elle agit comme un écho à ce que désire le plus ardemment le cœur d’un individu, d’un être vivant. Cela induit un questionnement à deux niveaux. Comment va se comporter Kai confrontée à deux désirs inconciliables : celui de l’oiseau qui veut être libre, et celui du chat qui veut manger l’oiseau ? À un autre niveau, l’androïde Kai incarne également un être humain qui serait guidé par l’empathie, et qui se mettrait en devoir d’aider son prochain. Comment l’individu peut-il adapter son comportement pour répondre aux attentes intimes et parfois inconscientes d’un autre ? Une forme d’amour inconditionnel. Les auteurs montrent l’effet de la démarche de Kai sur Edo et sur Hélène, mais aussi sur Osachi pour qui la présence de Kai s’avère bénéfique. Le lecteur en vient à s’interroger sur ce qui dans la personnalité d’Osachi fait que le contentement de ses désirs constitue une amélioration ce qui n’est pas le cas pour les époux Nishimaru. Il pense aux pulsions du chat et de l’oiseau, aux lectures possibles de cette métaphore des désirs des personnages humains.


Une copieuse bande dessinée, avec de beaux dessins un peu maniérés et une narration éthérée ? Oui, il y a de cela… Et beaucoup plus. Un récit d’anticipation avec un androïde dédié au contentement des aspirations profondes des individus ? Aussi, et c’est une intrigue poignante amenant à s’interroger sur sa propre relation à autrui. Un drame tragique ? Certes, générant une prise de conscience et une réflexion sur la nostalgie, sur le temps qui passe, les évolutions et les changements inéluctables, la capacité de s’y adapter, l’altérité, l’attachement à la tradition, la distance émotionnelle et les expériences de vie qui éloignent et qui séparent, les circonstances qui remettent en question des choix de vie, des investissements personnels et sacrifices réalisés pendant des décennies. Bouleversant.



mercredi 10 janvier 2024

L'Incroyable histoire du sexe livre 2 : de l'Afrique à l'Asie

Quand la société est de droit féminin, l’ordre est souple et les femmes ne dominent pas.


Ce tome est le second d’un diptyque, la première partie étant L'Incroyable histoire du sexe livre 1 : en Occident (2017). Sa première édition date de 2020. Il a été réalisé par Philippe Brenot (psychiatre, anthropologue, thérapeute de couple) pour le scénario, par Laetitia Coryn (bédéiste) pour les dessins. Les dialogues ont été coécrits par les deux. La mise en couleur a été réalisée par Isabelle Lebeau. Cette seconde partie compte cent-cinquante-six pages de bande dessinée, pour sept chapitres.


Inde, la civilisation de l’amour. Au début du troisième millénaire avant J.-C., l’humanité s’organise autour des rives de grands fleuves – l’Euphrate, le Nil et l’Indus – où émergent de grandes cités comme Harappa, et Mohenjo-Daro. À l’image de beaucoup d’autres cultures, le dieu premier est un dieu du Soleil, Surya, qui donne naissance à la divine trinité, le Trimurti : Brahma, Vishnou, Shiva. Selo, la légende, Shiva, dieu phallique tout-puissant, est le créateur de l’Univers. La nuit et l’océan occupaient tous les espaces. Sur les eaux flottait un géant, Vishnou. Tandis qu’il méditait, Vishnou vit fondre sur lui, du fond des ténèbres, un être incandescent de lumière. Brahma l’âme du monde. Les deux dieux se querellaient dans la nuit infinie lorsque jaillit de l’océan un immense phallus de feu qui se mit à grandir de façon gigantesque. Stupéfaits, Brahma et Vishnou le regardèrent monter comme une tour sans fin dont ils ne pouvaient estimer l’immensité. Ils se transformèrent alors en leurs avatars pour tenter d’atteindre ses extrémités et prendre la mesure de cette énormité phallique. Brahma, le jars, planant dans les airs, Vishnou, la tortue, fouillant les entrailles de la mer, sans que l’un ou l‘autre ne puisse atteindre l’extrémité du phallus géant d’où sortit Shiva, la force suprême de l’Univers. Brahma et Vishnou ne purent que se prosterner pour adorer Shiva, le grand créateur.



Moyen-Orient, mille et un sexes – Le judaïsme. Dans le texte fondateur des trois grands monothéismes, le sexe et l’amour surgissent dès les premières lignes avec le trio inaugural : l’homme, la femme et la tentation (le serpent). Au fil des siècles, différentes lectures ont tenté de gommer la représentation des pulsions, mais le sexe y est naturellement présent, comme dans beaucoup d’autres textes anciens fondateurs du judaïsme : la Torah, le Talmud, le Lévitique, le Deutéronome… Après la désobéissance d’Adam et Ève et l’exil du Jardin d’Éden, la Genèse explique que Dieu punit l’humanité par le Déluge dont seuls Noé et sa famille sont sauvés. Noé plante une vigne, devient viticulteur, s’enivre de son vin et s’endort nu sous sa tente. Le texte précise que Cham, son plus jeune fils, vit la nudité de son père, puis appela ses frères, qui couvrirent Noé de leur manteau. Lorsque Noé se réveilla de son ivresse, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet (Genèse 9:20-27). Plus loin dans la Genèse (19:32), le vin est un puissant allié de la libération des pulsions. Fuite de Sodome par Loth et sa famille. Deux anges viennent les avertir : Fuyez ! Abandonnez tout ! Et ne vous retournez pas ! La femme de Loth se retournant est changée en statue de sel, une façon d’avouer ses péchés.


Le premier tome racontait l’histoire de la sexualité en Europe, et plus précisément en France depuis l’homo sapiens jusqu’à nos jours. Le lecteur salue l’ambition de raconter cette même évolution dans sept autres pays, régions ou continents en un seul chapitre comprenant entre treize et vingt-cinq pages : l’Inde, le Moyen-Orient, l’Afrique, la Chine, le Japon, le continent Américain. Du coup, chaque chapitre est découpé en courts sous-chapitres, de une à quatre pages, avec quelques exceptions comme celui consacré aux Milles et une nuits qui compte neuf pages. Par exemple pour le chapitre consacré à l’Océanie amour et vahinés, les titres des sous-chapitres sont les suivants : origine de l’humanité, la défloration rituelle, les initiations sexuelles, les particularismes sexuels, les écorchures érotiques, le mariage communautaire, le drame de la magie amoureuse, le sperme initiatique, le fantasme vahiné, l’amour missionnaire. Comme dans le premier tome, l’exposé se focalise sur les pratiques sexuelles, avec une richesse remarquable dans la diversité. L’auteur évoque aussi bien des éléments culturels classiques, que des d’autres méconnus. Le lecteur retrouve ainsi des informations sur le Kamasutra, sur les mutilations sexuelles, la sexualité de Mao Zedong, l’art de l’estampe érotique et le fête de la fertilité au Japon, etc. Parmi ceux moins connus : les différentes étapes du rituel de mariage d’un maharadja, érotisme préféministe des Heian, les écorchures érotiques en Océanie, les Hopis agressifs en amour, etc.



À plusieurs reprises, l’auteur revient sur des clichés pour les remettre dans leur contexte, et, le cas échant, dissiper un malentendu ou contrebalancer une idée toute faite. Par exemple, il met en scène l’origine de l’appellation de la position du missionnaire dans le chapitre consacré à l’Océanie. Il revient sur le contenu de l’ouvrage des Milles et une nuits, qui a été expurgé de ce qui est trop intime, immoral ou inconvenant par les tenants d’un Islam rigoureux. La part cachée des Milles et Une nuits parlent d’amour physique, d’homosexualité, d’infidélité, de vengeance et d’exécutions sommaires. Mais aussi de voyeurisme, de fétichisme, d’exhibitionnisme, d’inceste, de pédophilie, de nécrophilie, de zoophilie… Dans le même ordre d’idée, il aborde également la fausse réputation des geishas. La geisha allie le summum du raffinement (coiffure, maquillage), de l’élégance (kimono et sandales surélevées), et de la culture, c’est une véritable artiste. Dès l’âge de treize ans, la novice apprend l’art de la conversation, de la musique, de la danse et du maintien. Elle cultive le mystère et l’érotisme, laisse deviner ses sentiments même si elle ne les éprouve pas. Méticuleusement drapée, la geisha ne laisse entrevoir qu’une partie de sa nuque, ce délicat triangle fardé de blanc, à l’arrière du cou, qui attire tous les regards. La séduction commence là, à la manière qu’a une femme d’entrouvrir le col de son kimono. Mais rares sont celles qui s’adonnent à la prostitution, synonyme de déshonneur et de perte du titre de geisha.


Du fait de la composition de l’ouvrage, la narration visuelle se trouve encore plus soumise au texte que dans le tome un, usant de mise en situation pour incarner l’exposé, et pour apporter des touches humoristiques. L’artiste met à profit les possibilités comiques de la bande dessinée : exagération des expressions des visages pour un effet comique de comédie, jeu sur la taille des attributs sexuels pour jouer sur l’ironie, mise en situation de l’acte sexuel avec réaction décalée pour générer une prise de recul du lecteur, utilisation élégante d’anachronismes pour établir un rapport de comparaison avec l’époque contemporaine, mise à profit de la licence artistique pour créer des objets ou des parures mirifiques (avec une mention spéciale pour le cheval d’un Amérindien appartenant à une des tribus des plaines). Progressivement, le lecteur prend également conscience que les dessins assurent une fonction descriptive très consistante, et pas seulement de rapides esquisses de clichés visuels prêts à l’emploi. L’artiste aménage la densité de ce qu’elle représente en fonction du texte, dans un mouvement de vases communicants, beaucoup de texte et un dessin épuré, peu de texte et un dessin avec de nombreux détails. Ainsi, le lecteur peut voyager dans chacune des régions ou dans les payas évoqués, grâce à l’investissement important pour représenter les décors d’époque et les costumes correspondants également à cette époque. Lors du chapitre consacré au Japon, elle prend visiblement plaisir à imiter les caractéristiques visuelles des estampes dans la manière de dessiner les êtres humains.



Le lecteur constate rapidement que ce second tome comprend régulièrement des représentations d’amour physique plus explicites que dans le premier, en particulier avec de nombreux phallus dressés, et quelques gros plans de pénétrations, là aussi en cohérence avec l’époque évoquée, ce qui ne concerne pas seulement lesdites estampes. À chaque fois, ce choix de montrer se trouve en cohérence avec l’exposé, ne serait-ce que pour le Kamasutra, mais aussi le Manuel de la chambre à coucher en Chine, L’oreiller de Yoshiwara (un guide des quarante-huit positions japonaises de l’amour, avec un très beau rendu en silhouettes), ou encore cette légende des îles Trobirand (en Mélanésie) qui veut qu’à l’origine les humains avaient un sexe si long que, allongé dans son lit, un homme pouvait pénétrer une femme à plus de cent mètres. De chapitre en chapitre, de nombreuses pratiques diverses et variées sont passées en revue, et illustrées, souvent inattendues, l’introduction d’une cordelette (à l’aide d’une tige en ivoire) et ressortie comme un écouvillon dans le pénis du maharadja préparé pour son mariage, à la lutte amoureuse la nuit des noces au Rwanda.


Dans un premier temps le lecteur éprouve un peu une sensation de catalogue du fait de l’ampleur de chaque région ou pays couvert en un seul chapitre, entre recueil d’anecdotes rapides, faits culturels structurants, éléments historiques majeurs. Puis, il se produit le même effet que dans le tome un : la somme des parties dessine progressivement un tout, une approche holistique morcelée à travers ces différentes régions du globe. Il apparaît également des points de comparaison. Le plus flagrant se trouve dans l’origine du monde et des êtres humains : avec le dieu-soleil Surya en Inde, Mumbere l’ancêtre fondateur (fils de l’orgasme) en Afrique, l’œuf cosmique et le géant Pangu en Chine, Izanagi-no-Mikoto & Izanami-no-Mikoto au Japon, le volcan, les deux sœurs et les jeunes filles vierge aux îles Trobriand. En considérant la narration visuelle de chacun de ces mythes, le lecteur se rend compte qu’elle combine une approche respectueuse du texte, avec un humour bon enfant, dépourvu de raillerie ou de moquerie, dans un équilibre sophistiqué. De mythe en mythe, le texte met en évidence les invariants, souvent la domination masculine, et les exceptions, comme la famille matrilinéaire ou les femmes comme premières créatures humaines dans les îles Trobriand.


Au cours de ce tome, le lecteur passe par plusieurs phases. Tout d’abord le plaisir de retrouver la verve de la narration visuelle : agréable à l’œil, savamment dosée par rapport au texte, conçue en phase avec l’exposé, réussissant à le complémenter, donnant à voir sa dimension humaine, grâce à des personnages vivants, de l’humour visuel, et quelques anachronismes révélateurs. Dans le même temps, il se réjouit de pouvoir comparer le développement de la sexualité française, avec celle d’autres régions du monde. Puis il se dit que la pagination de chaque chapitre est trop faible pour pouvoir rendre compte d’un sujet d’une telle ampleur, même si chaque chapitre s’avère très riche. Progressivement, il fait l’expérience de la complémentarité des chapitres entre eux, aboutissant à cet effet de prise de recul par rapport à la France, chaque facette contribuant à construire une vision très complète sur le sujet à partir de tous ces points de vue. Édifiant et fascinant.



samedi 6 mai 2023

Lone Wolf & Cub T01 - Edition prestige

Si tu rencontres le bouddha, tue-le.


Article coécrit avec Barbüz, blogueur hautement recommandable - Ce tome comprend les quinze premiers chapitres de la série Lone Wolf and Cub, pour environ six cent soixante pages de manga, soit une moyenne de quarante pages par chapitre (rarement plus de cinquante). Le texte du premier rabat intérieur indique qu’il s’agit d’une édition complète en douze tomes, ce qui correspond au découpage de 2013-2016 par l’éditeur nord-américain Dark Horse Comics. Ces quinze épisodes ont tous été écrits par Kazuo Koike (1936-2019). Outre Lone Wolf and Cub (Kozure ōkami), Koike est connu pour Crying Freeman et Lady Snowblood. La partie graphique (les dessins, l’encrage, et – a priori – la mise en couleurs) a été réalisée par Gōseki Kojima (1928-2000). Il s’agit d’un manga en noir et blanc, dans une édition avec un sens de lecture de droite à gauche. Les pages originellement en couleur ont été réimprimées en nuances de gris car elles ne sont plus disponibles en couleur au Japon.


Cet épais volume (relié, avec jaquette cartonnée amovible) s’ouvre avec une préface de Xavier Guibert, qui évoque rapidement la vie des auteurs, et la particularité de la dynamique relationnelle entre Ogami Ittō et son fils Daigorō. Il se termine avec une galerie de trois illustrations en noir et blanc, une postface de trois pages présentant le Japon du clan Tokugawa à la fin du dix-septième siècle, et un glossaire de quatre pages comprenant cinquante-huit mots (elle est exhaustive à une poignée de mots près). En version originale, Lone Wolf and Cub compte cent-quarante-deux chapitres regroupés en vingt-huit tomes. La saga fut prépubliée entre 1970 et 1976, Weekly Manga Action, magazine de l'éditeur Futabasha. En plus de plusieurs prix Harvey, Lone Wolf and Cub a été récompensé du prix Eisner (posthume, le dessinateur, Gōseki Kojima étant décédé en 2000) de la meilleure édition américaine d'une œuvre internationale en 2001.



Fils à louer, sabre à louer. Dans une pièce sombre, à la lueur d’une bougie, un homme assis en seiza dépose cinq cents ryō sur un sanbou. Son mystérieux interlocuteur tire la petite table d’offrande à lui en s’aidant du fourreau de son sabre. L’autre explique la situation de son han. Leur seigneur est souffrant. Sugito Kenmotsu, le kuni-karō (conseiller) du han (fief) de Mibu, projette de le forcer à se retirer pour le remplacer par un fantoche. Des camarades du han ont bien tenté d’assassiner Kenmotsu, mais ils ont tous été stoppés par sa garde : aucun d’entre eux n’a survécu. Il précise que Kenmotsu est protégé par des maîtres sabreurs du Nen-Ryû, surnommés les huit de Mibu. Il demande à l’assassin de se servir de son sabre pour débarrasser leur seigneur de ces chacals. L’homme dans l’ombre l’informe qu’il utilisera la stratégie du Shima. Il se lève et prend son fils dans ses bras. Le lendemain, sur la route sous le soleil, le rōnin Ogami Ittō pousse le landau dans lequel dort son très jeune fils, Daigorō. Sur le kakemono qu’il a coincé dans sa ceinture est écrit : Fils à louer, sabre à louer, école du Suiō, Ittō Ogami. Les voyageurs qui le croisent s’interrogent et spéculent sur le sens de ces informations. Plus loin, sur un rocher en surplomb, deux samouraïs viennent de recevoir un message les avertissant de l’arrivée imminente d’un assassin qui voyage avec enfant, d’où son surnom : le loup solitaire et son petit.


Présence - Enfin une très belle édition pour ce premier manga que j’ai lu. C’était en 1987 et en anglais : une édition de First Comics dans le sens de lecture occidental, avec un remontage des cases, planche par planche pour respecter la volonté des auteurs qui voulaient que les détails historiques restent conformes, comme le sens de fermeture des kimonos, avec également pour effet d’avoir des personnages qui restaient droitiers. Le choc culturel fut total : première histoire de samouraï, ou plutôt de rōnin, première plongée dans le Japon médiéval, première exposition à un une narration visuelle de type Gekiga et même manga plus simplement, et en plus le responsable éditorial avait indiqué qu’il ne connaissait pas la longueur totale de l’œuvre, et qu’il recevait certains chapitres dans le désordre. Malheureusement First Comics ne parvint pas à la fin de cette aventure éditoriale, avec environ un tiers de l’œuvre publiée, mais avec de magnifiques couvertures de Frank Miller, puis Bill Sienkiewicz, Matt Wagner. Puis vint la première édition de Panini en français et dans le sens de lecture original, mais je m’arrêtais avant la fin et je n’ai jamais réussi à mettre la main sur les derniers tomes après coup.



Barbüz - Voilà une réédition que je n’attendais plus ! Poussé par un intérêt pour le Japon féodal qui ne s’est jamais éteint, j’ai découvert cette série (en partie) à sa sortie en version française, en 2003. Pour les amateurs, elle était déjà culte. Et puis, il y avait les couvertures de Frank Miller. Je ne me souviens plus combien de tomes j’ai lus : deux ou trois ? Pas beaucoup plus. Parce que déjà à l’époque, le syndrome de l’implacable PAL guettait. Normal, après une pause de plusieurs années sans bande dessinée puis une volonté de me cantonner d’abord aux comics et à la franco-belge, voilà que je voulais lire tout ce qui se présentait à moi avec avidité, y compris le manga. Cela ne dura point. Assez rapidement, je ressentis un fort déséquilibre entre mon rythme de lecture et celui des parutions, et je décidai de me recentrer sur quelques genres ; Lone Wolf and Cub et le manga en firent les frais. Des années plus tard, persuadé que j’étais passé à côté de quelque chose, je voulus me remettre à la série, mais la plupart des tomes étaient déjà épuisés ; une tendance qui s’est confirmée au fil du temps, avec des prix d’occasion de plus en plus délirants au fil des tomes (un phénomène prévisible). Cette réédition est donc bienvenue, même si j’aurais apprécié une édition limitée sous la forme d’un joli coffret avec les vingt-huit fascicules d’origine.


Dans ces quinze premiers chapitres, les histoires fonctionnent sur une dynamique identique dont la simplicité assure une efficacité redoutable, à tel point qu’elle est fébrilement attendue par le lecteur qui vient d’achever un chapitre : une personne (ou un groupe) loue les services d’Ogami Ittō pour un assassinat (ou plusieurs), pour un montant souvent fixé à cinq cents ryō, mais qui peut varier. Il s’en suit une période d’observation ou de stratégie, une confrontation verbale lors de laquelle les masques tombent, et l’application de la peine, qui dégénère parfois en massacre, voire en carnage incontrôlable.


Les intrigues montrent un bretteur professionnel de haut niveau, dont le passé demeure une énigme au long de ces quinze chapitres, sans émotion ou presque, sans remords (aucun) ni hésitation, prêt à mettre en danger la vie de son fils pour remplir son contrat, l’exposant à la mort violente de ses ennemis ainsi qu’aux brutalités que son père encaisse. Chaque chapitre se lit très rapidement, à l’exception d’une ou deux pages d’exposition sur les raisons du contrat passé, car l’assassin exige que le commanditaire lui dise tout.



Les dessins génèrent une sensation d’urgence fruste : du noir et blanc, des cases souvent un peu chargées qui nécessitent parfois toute l’attention du lecteur (il faut prendre plus de temps qu’un simple et rapide coup d’œil pour réussir à décrypter certaines planches plus complexes), un niveau de finition qui s’attache plus à la description sèche qu’à une expérience esthétique séduisante (bien que cela évolue au fil des chapitres), des traits et des hachures pour augmenter le relief et les textures, des traits monodirectionnels, parallèles et serrés, pour accentuer le mouvement, de nombreuses pages sans texte lors des combats, des onomatopées non traduites dans la case, dont la graphie se marie avec les dessins, et en même temps une forme d’expansion narrative donnant la sensation que les auteurs disposent d’un nombre de pages très important ce qui leur permet de jouer avec des plans longs de prise de vue. Kojima produit un travail particulièrement réussi sur l’expressivité, à commencer par Ogami Ittō, dans le visage, fermé en permanence (le gaillard n’esquisse guère de sourires), reflète toute l’âpreté et l’austérité de sa personnalité.


Ce premier tome enchaîne donc quinze contrats pour l’assassin (un par chapitre), passant d’un village à un autre, d’une situation à une autre, sans fil rouge, comme s’il s’agissait d’une suite d’aventures indépendantes les unes des autres, sans conséquence rémanente de l’une à l’autre. Déconnectés de toute continuité (si ce n’est leur numérotation), les chapitres peuvent d’ailleurs parfaitement se lire dans un ordre différent de celui qui est proposé (à une exception près : les VIII et IX). Les auteurs n’y dispensent qu’une ou deux informations sur le personnage principal, son ancienne fonction de Kogi Kaishakunin, comme s’il était immuable. L’homme, à l’issue de ce premier volume, conserve toute sa part de mystère.


De chapitre en chapitre, Ogami Ittō dispense la mort, sans faire de différence, sans remord, sans moralité. Il rencontre son commanditaire, exige toutes les informations sur la situation, effectue des remarques quand on lui ment, et il ne prend pas parti. Pourtant, de temps à autre, il effectue un jugement de valeur, ou il infléchit le cours des événements pour rester fidèle à son code de l’honneur. Il ne se dédie pas de son contrat, il en respecte la confidentialité. Il prépare ses missions, et il acquiert une nouvelle compétence si le contrat le nécessite, comme un cheminement spirituel pour parvenir à ce que son moi ne soit plus que vacuité, afin de pouvoir assassiner un saint homme, un bouddha. À la lecture de ce seul tome, il semble pourtant avoir renié le code de l’honneur en bafouant l’une des règles de sa fonction de Kogi Kaishakunin.


Le lecteur suit donc un beau héros ténébreux, au physique très avenant, expert en arts de la guerre, son esprit étant sous la coupe d’une forme de fatalité. Il ne renâcle pas à tuer chaque individu désigné par un contrat, les morts affectant sa façon d’habiter le monde, de le concevoir d’où cette sensation de fatalité face à la mort arbitraire. Il peut parfois faire montre d’une once d’humanité, une pitié fugace pour une victime ou un opprimé, et même une fièvre qui le fait délirer. Quelques situations permettent d’apprécier la force de caractère de cet homme, sa discipline. D’autres mettent en lumière son expérience, sa capacité à anticiper : sa connaissance de la stratégie du Shima, les accessoires du landau (jusqu’à un fond doublé de métal pour s’abriter derrière). De manière particulièrement choquante, il vagabonde de ville en ville avec son fils Daigorō qu’il expose à une partie de ces morts, de ces violences, dont il n’hésite pas à mettre la vie en danger. Ce choix sera expliqué dans un tome ultérieur. Par de petits moments anodins, les auteurs montrent que ce jeune garçon de trois ans est affecté par ce qu’il voit, et qu’il absorbe inconsciemment, comme une éponge, le comportement de son père qu’il prend comme exemple.



Toutes ces petites touches font d’Ogami Ittō un individu qui ne peut pas se réduire à un deus ex machina narratif. Ittō n'est pas un chevalier errant proprement dit ; c'est un rōnin qui a choisi la voie de l'assassin. Son code d'honneur est particulier ; il faudra un moment au lecteur pour le décrypter. Si l'homme ne manque pas de qualités (perspicacité, clairvoyance, franchise, honnêteté, courage, et stoïcité), c'est un impitoyable boucher. Cet homme, en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels, est particulièrement doué dans sa partie. Son attirail est étonnant ; son landau - toujours le même, qu'il pleuve, neige, ou vente - est tout autant un véhicule pour son enfant qu'un arsenal sur roulettes.


Versé dans l'art de la méditation, vraisemblablement cultivé, le gaillard est amateur d'adages qui ne deviennent lumineux que lors de la conclusion. Ittō, en plus d'être un escrimeur sans égal et un tacticien supérieur, n'est donc pas le premier rōnin venu. Il connaît "L'Art de la guerre", de Sun Tzu (544 av. J.-C. - 496 av. J.-C.), sur le bout des doigts, le stratège chinois Zhuge Liang (181-234), et des citations de Shingen Takeda (1521-1573). Sa réputation croissante et le bouche à oreille en font une légende vivante. Ittō ne trouvera jamais son égal ; il rencontrera cependant un reflet déformé, sorte de réminiscence d'une conscience qui remet en question son choix de la voie de l'assassin lors d'une bataille d'arguments qui finira en duel à mort. Ittō n'hésite pas à exposer son fils, qu'il utilise souvent comme leurre. Il va jusqu'à le préparer à la mort de son père et même à la sienne (page 333). Daigorō est donc moins son talon d'Achille que l'on pourrait le croire. Cela étant, Ittō prend soin de son fils, est conscient de ses besoins, et invoque les démons pour avoir une chance de le retrouver vivant (pages 352 et 375) ; l'attachement est donc fort et réel, c'est le premier vecteur d'émotions de la série, bien que Daigorō, âgé de trois ans, parle très peu.


Un commanditaire loue les services d’un assassin pour cinq cents ryō et celui-ci mènera sa mission à bien, et en ressortira vivant : le lecteur pourra douter que les auteurs puissent se renouveler ou développer une tension dramatique avec une dynamique aussi implacable et une issue courue d’avance. Au cours des chapitres, il constate que la variété provient des motifs des commanditaires : vengeance personnelle, ou enjeux politiques complexes découlant du contexte historique. Régulièrement, le commanditaire indique la cible et développe le contexte à l’assassin, dans une séquence d’une à deux pages, dense et explicative ; au début (les deux premiers chapitres), Ogami reste dans l’ombre. Le lecteur prend l’habitude de cette phase, et se concentre pour assimiler les informations, afin de savourer l’intrigue. Chaque commande provient d’un individu qui est étoffé au-delà du strict minimum, par ses motivations, et aussi par son attitude, ses gestes, les émotions visibles dans ses expressions de visage, son comportement avec d’autres personnages. Ainsi chaque situation s’incarne par le truchement de personnages secondaires créés et développés uniquement pour le chapitre, car à la fin le loup solitaire et son petit reprennent le chemin.


La structure est similaire d’un chapitre à l’autre : l’introduction, avec la scène de la commande de l’assassinat, une phase d’infiltration et d’observation, puis la résolution par le biais d’un combat. Pour autant, Koike applique quelques variations à son modèle en en faisant évoluer la structure, parfois par le recours à l’analepse. Quoi qu’il en soit, la qualité des intrigues surprend. Leur qualité ne chute jamais, et il y a là quelques sommets incroyables (chapitre IX : Prison). Au début assez élémentaires, elles finissent par gagner en complexité, d’autant que Koike pousse de plus en plus Ogami dans ses retranchements (chapitre XII : La Passe sans porte).


Il n’y a dans ces histoires aucun manichéisme. Les missions qu’Ogami Ittō accepte étant souvent tordues, il est difficile, voire impossible d’y déceler une forme de moralité ; un choix artistique intéressant qui permet à Koike de surprendre le lecteur en permanence.


Autre aspect central : la violence. Lone Wolf and Cub ne peut s’en départir. Elle n’est pas présente en permanence au fil des pages, mais elle clôt invariablement chaque histoire. Une violence parfois totalement débridée qui s’exprime par le fer la plupart du temps, ou par d’autres moyens en de plus rares occasions (le feu). Cette violence n’est pas que physique : elle prend également une forme psychologique. Les intrigants – et intrigantes, car les femmes jouent ici un rôle non négligeable – sont prêts à toutes les bassesses pour parvenir à leurs fins, qu’il s’agisse d’une vengeance, d’une magouille à préserver, d’une nécessité économique, d’un désir d’accéder au pouvoir. La plupart assument la cruauté de leurs actes sans remords, presque avec jouissance.


En outre, s’il n’y a guère de romance dans Lone Wolf and Cub, il y a néanmoins un peu de nudité et un soupçon d’érotisme, mais dans des séquences qui se déroulent sous la contrainte, qu’il s’agisse de viol ou de voyeurisme. Cette vision de l’humanité est peu encourageante. La série – en tout cas dans ces quinze chapitres – est également entièrement dénuée de tout élément fantastique, malgré quelques rêves étranges, certaines séquences qui reposent sur le contemplatif et le spirituel, et l’emprunt de quelques concepts et symboles de nature mystique. Quelques aspects métaphysiques achèvent de donner une saveur moins immédiate, mais plus profonde à certaines histoires.


Tout du long de ces quinze contrats, le lecteur perçoit et ressent la cohérence épatante de la série, ce qui est d’autant plus admirable vu qu’ils sont déconnectés les uns des autres. Une composante évidente réside dans les assassinats, souvent des duels ou des affrontements physiques contre plusieurs guerriers. Le premier d’entre eux se déroule sur quatre pages muettes : la violence est sèche et brutale, rapide et définitive. Les auteurs consacrent la pagination nécessaire pour montrer les attaques, les parades, les mouvements relatifs des uns par rapport aux autres, les tactiques particulières (armes ou utilisation de chevaux), mise à profit des caractéristiques du terrain (par exemple l’équivalent d’une via ferrata). Un combat peut durer de deux à douze pages en fonction du nombre d’ennemis, de leur adresse aux armes. Les auteurs ont pris le parti de refuser tout romantisme dans ces mises à mort : il s’agit de tuer et de gagner pour vivre par tous les moyens possibles, et les dessins peuvent devenir assez gore, jusqu’à tomber dans une forme d’outrance pleinement assumée : perforation de la chair et des corps, membres tranchés qui volent, individus estropiés, énucléation. Ponctués par des cris guerriers, les affrontements – tous à mort - s’avèrent sans pitié, effrayants, horribles.


La mort apparaît monstrueuse, grotesque, proportionnellement à la sauvagerie du combat. Les bretteurs sont concentrés sur leur survie, qui dépend de leur capacité à tuer, dans des moments d’une intensité paroxystique sans palabre ni dialogue. Le dénouement ne laisse néanmoins place à aucun doute. Ogami ne fait pas de quartier : sans pitié, il n’épargne personne. Ceux qui voudraient venger l’ami ou le parent tué sont prévenus ; Ogami, cependant, n’insistera guère pour les dissuader et ne refusera aucun combat. Dire qu’il est habité par une furie meurtrière serait à peine exagéré, tant il y a comme une rage aussi froide que sourde qui émane de lui, à un point que même ses commanditaires peuvent être choqués, tel le daikan d’Iwaki-Juku (page 121), avant de vomir : Mon Dieu ! Je ne lui ai pas demandé d’en faire autant.


Bien qu’aucun indice chronologique ne soit donné, la mention d’Edo permet de situer ces aventures pendant l’époque d’Edo (1600-1868), aussi appelée ou période Tokugawa ; bien qu’aucun autre élément (personnage, événement, etc.) ne permette d’être plus précis, la mention de famine peut sous-entendre que les progrès techniques n’ont pas encore touché le monde agricole, ce qui pourrait situer Lone Wolf and Cub au début du XVIIe siècle. Le lecteur perçoit rapidement que la reconstitution historique s’avère omniprésente. De manière évidente : les tenues vestimentaires, les coiffures, les objets et accessoires du quotidien, les différentes habitations, les panneaux décoratifs peints, les tatamis et autres meubles, les jeux d’enfants (jeu de cartes, toupie, cerf-volant), les villes, les clôtures et enceintes, les différentes formes de toitures, les ponts de pierre ou suspendus, les temples et leur statuaire, les milieux naturels traversés par les chemins et leur faune, avec éléments de flore également, sans oublier les armes et les véhicules (les embarcations, les palanquins). Le lecteur fait l’expérience de cette narration visuelle qui peut paraître paradoxale : parfois des scènes étirées sans décor en fond de case, et dans le même temps une densité d’informations visuelles extraordinaire, toujours incidentes, intégrées le plus naturellement du monde sous la forme de ce qui entoure les personnages, là où ils se trouvent, ce qu’ils utilisent ou simplement voient. Koike respecte également la toponymie historique japonaise. La plupart des villes citées existent, ou existaient à l’époque d’Edo : Sakushu, Himeji, Nagi, Iwaki, Mito, Kurobe, etc. 


Cette reconstitution historique comprend une autre dimension qui est apportée par les contrats de l’assassin, et quelques bribes de dialogue : le fonctionnement de la société japonaise de l’époque, avec son système de classes sociales (paysans, artisans, marchands, guerriers, nobles, samouraïs), ses obligations, les daimyos et leur province, le shogunat de la famille Tokugawa qui vit à Edo. Le lexique très fourni atteste du fait que le scénariste fait évoluer son personnage dans un contexte historique très précis et très documenté, qui affleure dans les intrigues, sans passer au premier plan. Le lecteur qui en connait déjà un peu plus sur la situation d’Ogami Ittō détecte deux ou trois remarques lors de conversations indiquant qu’il occupait précédemment une situation particulière, Kogi Kaishakunin, ce qui explique sa maîtrise des arts du combat. Cette dimension sociopolitique passe également par des informations visuelles : les uniformes de fonction, les tenues d’apparat, la déférence de certains personnages par rapport à d’autres attestant d’une hiérarchie sociale. Cela se retrouve également dans la forme des échanges verbaux, souvent influencés par le rapport entre les castes, en tout cas lorsque celui-ci a été clairement établi. Enfin, impossible d’ignorer l’importance des coutumes, le respect de la mémoire, celui de la parole, etc.


Malgré quelques scènes bucoliques qui invitent à la rêverie, Koike évite tout aspect romantique. De toute évidence, ce Japon féodal là n'est ni un modèle de gouvernance ou de transparence, ni une époque de lumières. Il y a une lutte larvée permanente entre Edo, la capitale, qui veut centraliser le pouvoir, et les daimyos des hans, qui désirent garder une certaine indépendance, mais aussi leurs prérogatives. Koike met en scène la corruption qui en découle, les jeux politiques mortels, et les luttes d’influence : des intrigues qui évoluent tragiquement, et qui se déroulent autant dans des châteaux que dans des villages, dont certains crèvent de faim (Koike évoque les révoltes paysannes). Le scénariste imagine des conflits sans publicité qui se déroulent loin de la capitale, des luttes de pouvoir où les clans font appel à des assassins afin de régler les problèmes de succession à coup de sabre ; au fond, une société qui préfère résoudre ses problèmes par la violence ultime, discrètement et rapidement, plutôt que de les exposer et de risquer un intolérable déshonneur.


La traduction a été effectuée par Makoto Ikebe et Yumena Miyanaga. Dans l’ensemble, leur texte est compréhensible. Néanmoins, relevons une tournure bancale, une coquille de ponctuation, trois fautes de concordance des temps, une de nombre, et une de mode. Cela reste trop.


Cinquante après leur parution initiale, ces chapitres ont conservé toute leur intensité, toute leur brutalité, tout leur drame. Lone Wolf and Cub est une œuvre incontournable pour tout fan de bande dessinée s’intéressant au Japon féodal et étant plus intéressé par une approche naturaliste que fantastique. Le lecteur s’immerge dans la période Edo reconstituée de manière remarquablement dense et aérée, pour découvrir un assassin à louer, implacable et infaillible, accomplissant ses missions sans pitié, en mettant son fils en danger, dans des accès de violence crue. La narration visuelle combine une remarquable qualité descriptive, avec un sentiment de spontanéité, des scènes comme prises sur le vif, en sachant aussi bien transcrire l’urgence vitale d’un combat, que la beauté contemplative d’un paysage. Le lecteur se sent emporté par l’exotisme du Japon de la fin du dix-septième siècle, fasciné par ce tueur professionnel, bringuebalé par des manigances politiques, bouleversé par des vies brutalisées par des traumatismes sur lesquels l’individu n’a aucune prise. Avec le recul, le lecteur, s’il s’est immergé dans d’autres genres, aura une idée de ce que Lone Wolf and Cub a apporté à certains auteurs de bande dessinée occidentale.