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mardi 1 septembre 2026

Au temps pour elle

Là, elle va prendre une grosse claque, la routine…


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2026. Elle a été réalisée par Christophe Cazenove & Stéphanie Mullié pour le scénario, et par Céline Theraulaz pour les dessins et les couleurs. Il comporte soixante-dix-huit pages de bande dessinée.


Giovanna-Rose termine une tournée marathon de deux ans avec une dernière prestation dans le théâtre de monsieur Braxton, avec trois accompagnateurs, c’est-à-dire deux violons et une contrebasse. Elle est actuellement dans ledit théâtre assise à son piano, en train de répéter les morceaux de musique classique qu’elle doit interpréter le soir-même, dans quelques heures. Quand soudain elle s’arrête, avec la sensation que ses mains ne lui obéissent plus, ne veulent plus se prêter à l’interprétation musicale sur les touches du piano. Dans le même moment, Elvina et Jim descendent du taxi qui les a amenés devant le théâtre. Elle pénètre élégamment dans le bâtiment, son violon à la main, alors qu’il est fortement empêtré par la taille de son violoncelle. Elle le chambre, en lui demandant s’il a déjà pensé à l’harmonica ? Au triangle ? Ils pénètrent sur la scène où se trouve le piano et ils sont accueillis par Rigon, le deuxième violon, qui est en train de tapoter sur le couvercle du piano, sans qu’ils ne se rendent compte de la présence de la pianiste. Ringo les informe que Giovanna-Rose est bloquée… elle est bloquée du piano. Elvina soupçonne Ringo de l’avoir traînée dans les bars. Jim la reprend immédiatement : ce n’est pas dans ses habitudes de boire.



Ringo continue de les informer : Hier à la répète, Giovanna-Rose a senti qu’un truc n’allait pas, alors elle a demandé à Braxon, le propriétaire, si elle pouvait passer la nuit ici. La pianiste ajoute qu’elle voulait jouer toute la nuit, mais que dalle ! Nada ! Nothing ! Walou ! Elvina indique qu’il leur reste plusieurs heures pour trouver une solution. Jim lui fait faire quelques exercices de décontraction des doigts : ils ont l’air de bien fonctionner. Tout à coup, un fort bruit se fait entendre : c’est la femme de ménage qui pénètre dans la salle pour passer l’aspirateur. Ils lui demandent d’éteindre son appareil électroménager, et les laisser travailler. Elle accepte de sortir en comptant sur eux pour pas lui rajouter de travail, alors que la pianiste est en train d’essuyer son instrument. Elvina reprend la conduite de la conversation : elle anticipe, elle prévoit, heureusement qu’elle est là pour le faire, ils ne vont pas attendre le dernier moment pour chercher une solution, il faut la remplacer ! Jim est particulièrement opposé à cette idée de remplacement. Ringo ironise pour mettre en évidence qu’il n’y a pas d’autre pianiste disponible et du niveau de Giovanna-Rose. Jim conclut : elle est irremplaçable. C’est à ce moment qu’entre Clémentine, la chargée de relations publiques. Elle est tout exaltée : les réseaux ne parlent que du concert du soir.


Les auteurs placent leur personnage principal au pied du mur dès les premières pages : un concert d’une grande importance à assurer et plus rien, un blocage total, une impossibilité de jouer, sans cause apparente. Les trois autres musiciens essayent de prendre les choses en main pour trouver une alternative, puis c’est au tour de la chargée de relations publiques d’y mette toute son énergie, et elle en a à revendre. L’immersion dans le récit fonctionne dès la première page où les cases sont délimitées par des notes de musiques qui s’écoulent en sinuant de haut en bas, semblant flotter comme des bulles de savon. Le lecteur tombe immédiatement sous le charme de Giovanna-Rose, sa délicatesse et son élégante concentration, alors qu’elle ne prononce pas un mot. Il se rend compte qu’elle prend rarement place au premier plan, qu’elle reste une silhouette fine vêtue d’un teeshirt bleu et d’un pantalon noir, avec une coupe de cheveux banale, sans être apprêtée, ni maquillage, ni tenue de gala ou de soirée, comme si la disparition de son talent développé par des années d’apprentissage rigoureux, de discipline quotidienne et de pratique, l’avait reléguée au second plan. Au cours du récit, le lecteur comprend qu’elle doit avoir entre trente-cinq et quarante ans. Autour d’elle, une distribution de personnages assez resserrée : la violoniste Levina, l’autre violon Ringo, le contrebassiste Jim, le directeur du théâtre monsieur Braxon, la chargée de relations publiques Clémentine très dynamique, et la femme de ménage qui intervient à trois reprises.



En première approche, cette bande dessinée présente une apparence plutôt à destination d’un lectorat féminin, avec de couleurs claires, une forme d’allègement des dessins, une simplification des formes entre légèreté et prestance souvent associées à la nature féminine d’un individu. En fonction de sa sensibilité, le lecteur pourrait y voir des caractéristiques d’expression choisies à dessein pour toucher une classe de lecteurs. Au fil des pages, la narration visuelle porte le récit, sans insister particulièrement sur une dimension sentimentale ou féminine, les différents personnages étant traités de la même manière. La dessinatrice met en œuvre une forme classique de cases disposées en bande, avec une bordure pour la plupart. S’il y prête attention, le lecteur constate qu’elle met également en œuvre quelques cases sans bordure pour souligner un moment particulier, une variation du nombre de cases par page, généralement entre huit et douze, des cases de la largeur de la page, quatre illustrations en pleine page, des compositions de page sur la base d’images accolées fusionnées entre elles dans une pleine page, etc. L’artiste joue également avec les couleurs, que ce soit le rouge des rideaux sur la scène, ou une séquence très sombre lorsque l’alimentation électrique a disjoncté. Le lecteur apprécie également les effets visuels pour donner vie aux partitions avec les notes de musique flottant dans l’air ou sinuant entre les cases.


Le lecteur fait donc connaissance avec une demi-douzaine de personnages. Il note la haute et fine silhouette élancée de Jim avec ses cheveux roux et son gilet, la carrure plus épaisse de Ringo, celle un peu plus empâtée de Braxon le directeur de théâtre, les gestes plus agités de Clémence, ou encore le langage corporel d’Elvina qui traduit son mécontentement, son opposition. Ces personnages se conduisent comme des adultes avec des gestes et des réactions mesurés… Sauf que la dessinatrice utilise une exagération comique comme un petit gribouillis gris au-dessus de la tête d’un personnage pour montrer son énervement, des grands yeux pour souligner une réaction émotionnelle franche, plus de bras ou de jambes pour montrer l’excitation, sept fois le même personnage dans une case alors qu’il tourne en rond sous l’effet de l’agitation et de la contrariété, des étoiles autour de la tête de Braxon alors qu’il est sonné, etc. Le lecteur constate que l’action se situe dans un même lieu pour un total d’une trentaine de pages : sur la scène où la pianiste doit se produire, sans autre décor qu’un rideau rouge en arrière-plan, une forme de décor minimaliste… qui ne produit pourtant pas d’effet de monotonie. L’angle de vue varie régulièrement montrant tour à tour une partie des coulisses, ou une partie de la salle avec ses rangées de fauteuils. Pour les autres localisations, la dessinatrice prend soin de représenter les décors dans le détail : les façades immeubles avec leur architecture, les salles de classe du conservatoire et la cafétéria, la toiture terrasse du théâtre avec sa vue sur la ville, l’arrêt de bus en face du théâtre Braxon, la foule dans la rue, venue écouter le concert qui se déroule sur le toit.



Le récit commence par ce blocage impromptu : impossible de jouer du piano, sans explication, un fait s’imposant comme arbitraire à commencer pour la pianiste elle-même. La dynamique de l’intrigue repose sur le fait de savoir si le concert pourra avoir lieu et dans quelles conditions, plus que sur la raison du blocage. Et aussi quelles sont les conséquences pour les trois autres musiciens ? Comment ils le prennent ? Comment ils se comportent vis-à-vis de Giovanna-Rose ? Les auteurs alimentent leur récit avec des tentatives pour essayer de faire sortir la pianiste de son état, pour qu’elle retrouve ses moyens à exprimer son talent, comme avant, et les relations interpersonnelles agrémentées de deux retours en arrière. Le lecteur se trouve bien en peine d’anticiper la réponse à la question : concert ou pas ? Il apprécie la personnalité des autres protagonistes, tous sympathiques à leur manière. Une lecture facile et agréable à l’enjeu tout relatif. Quelques touches d’humour tout aussi bon enfant, y compris dans la référence au concert des Beatles sur le toit (The Rooftop Concert) le trente janvier 1969 à Savile Row sur le toit des studios Apple Corps, à Londres. Puis quelque chose touche Giovanna-Rose assez pour que sa posture évolue. Le point focal du récit devient alors apparent pour le lecteur, au-delà de la capacité d’adaptation réelle ou relative des autres musiciens, de la force du blocage qui assaille la pianiste. Alors qu’elle prend conscience de sa position de victime, elle comprend également ce qu’elle a envie de faire, une réaction tout à fait compréhensible à une vie de discipline.


Une pianiste trentenaire sur laquelle s’est abattu un blocage total à quelques heures de jouer le dernier concert d’une tournée de deux ans. Une narration visuelle douce et pleine de ressources, y compris pour donner des vies à des scènes se déroulant pour moitié sur la scène vide d’un théâtre sans spectateur. Un lecteur qui se laisse doucement emporter par cette situation tragique, et en même temps à laquelle les protagonistes devront bien finir par s’y résoudre (ce ne serait pas la première fois qu’un concert serait annulé). Puis l’évidence s’impose avec le point focal du récit, et ce dernier révèle sa saveur.



jeudi 12 juin 2025

Putzi

Le paon est de retour. Il ne marche plus, il vole.


Ce tome contient un récit de nature autobiographique, réalisé à partir du roman de Thomas Snégaroff : Putzi: Le pianiste d'Hitler (2020) qui a reçu le prix Prix Jean-Lacouture en 2022. Son édition originale date de 2024. La bande dessinée a été réalisée par Louison (Louise Angelergues), pour l’adaptation, les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente-huit pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec une préface rédigée par Snégaroff évoquant son émotion à voir ses images mentales prendre vie, ses longues journées dans les archives à Munich et à Washington, le vertige de honte ou d’inquiétude, éprouvé par la dessinatrice en enchaînant les croix gammées et en prenant plaisir à dessiner les traits gargantuesques de Putzi. Il conclut en disant qu’il ne sait toujours pas si cet homme fut un monstre ou clown, et il laisse le lecteur être happé par ce destin qui éclaire, à sa manière, ce siècle de bruit et de fureur.


Fraternité. Ernst Hanfstaengl est dans l’entrée dans sa maison. Il met son chapeau sur la tête et il endosse son manteau. Il vérifie son apparence dans le miroir et il sort avec son invité : Adolf Hitler. L’année 1924 s’achève. Quelques jours plus tôt, Hitler a été libéré de la prison de Landsberg. Il n’y a purgé qu’une infime partie de sa condamnation après le piteux échec du putsch de la Brasserie en novembre 1923. On lui interdit de prendre la parole en public. Que lui importe la liberté dans ces conditions ? À peine libéré, il s’est rendu chez les Hanstaengl, Ernst et Hélène. Putzi, le surnom d’Ernst, est l’un des fidèles d’Hitler. Sa visite le comble. C’est lui qui a été choisi, et pas l’un des incultes qui gravitent autour d’Hitler. Mais il n’est pas dupe. Il sait que son ami n’est pas venu uniquement pour lui. Hitler nourrit une passion pour Hélène. C’est par elle que le Führer est devenu, dès le début de 1923, un de leurs invités les plus réguliers. Après un meeting qu’Hitler avait tenu au cirque Krone de Munich, Putzi lui avait présenté son épouse. Les yeux plantés dans ceux d’Hélène, le dirigeant politique avait accepté l’invitation à dîner d’Hanfstaengl. Depuis, leur demeure était devenue un foyer de substitution. Il y passait de longues soirées à monologuer sur la renaissance de l’Empire allemand. Ou encore à jouer avec le petit Egon. Il lui racontait ses souvenirs de la Première Guerre mondiale en imitant le bruit des canons… tout en jetant des regards furtifs à Hélène.



Putzi n’était pas jaloux. Il avait vite compris qu’Hitler était incapable de céder à la tentation. Les contacts physiques le dégoûtaient. Des années plus tard, après avoir malgré tout cherché à lui trouver une femme, Putzi confiera à des amis : Hitler est asexuel. Mais là n’était pas la seule raison de son absence de jalousie. Le fait que Putzi n’aimait pas cette femme épousée en toute hâte en 1920, parce que, à son âge, il fallait bien se marier. À en croire Hélène qui aimait beaucoup Hitler, celui-ci lui devait la vie. Durant la nuit du 8 novembre 1923, le putsch de la Brasserie avait été un échec pour le dirigeant. Pire, ce fut un bain de sang. Il fut blessé. Putzi, lui, avait été prévenu en chemin qu’il devait se mettre à l’abri.


S’il se renseigne au préalable sur Ernst Hanfstaengl (1887-1975), le lecteur apprend qu’il s’agit d’un homme de la haute société munichoise, devenu cadre du parti national-socialiste (NSDAP), chargé des relations avec la presse étrangère, et qualifié de pianiste d’Hitler. Il a été surnommé Putzi, ce qui signifie petit homme, par dérision puisqu’il mesurait 1,93m. L’adaptation se fonde essentiellement sur le texte original de la biographie : c’est-à-dire que court le flux du narrateur omniscient dans des cartouches de texte. Pour autant, l’adaptatrice a pris le parti de faire la plus grande place possible aux dessins avec des illustrations en pleine page (au nombre de trente-huit), voire en double page (au nombre six), et majoritairement des découpages de planche en trois cases de la largeur de la page (à l’exception de sept pages). La couverture donne un aperçu des partis pris graphiques de l’artiste. Le lecteur fait donc connaissance avec le personnage principal dès la troisième planche. Son visage présente un énorme menton en galoche. Le lecteur remarque également son regard doux, un peu perdu dans ses pensées. Puis il boutonne son manteau et ses doigts apparaissent bien propres, et un peu épais par rapport aux boutons. Il arbore un sourie d’autosatisfaction un peu fat. Plus tard, ses lunettes lui donnent une apparence un peu perdue.



En fait, s’il ignore qu’il s’agit de l’adaptation d’un livre, le lecteur apprécie la narration visuelle et sa qualité aérée, sans ressentir qu’il puisse s’agir d’extraits de livre. Il ressent l’effet du narrateur omniscient, apportant un point de vue sur la personnalité de cet individu à la vie hors du commun, ainsi que le jugement de valeur qu’il contient. Sa représentation aux caractéristiques physiques légèrement exagérées fait sens : au vu de sa stature, il ne peut que ressortir par rapport à n’importe qui d’autre. En 1924, Adolf Hitler a trente-cinq ans : en page neuf, il apparaît plutôt comme un bel homme, avec sa mèche caractéristique bien fournie, et sa petite moustache un peu plus large, ce qui lui fait un visage agréable, avec une silhouette bien dessinée dans son costume. Il apparaît pour la dernière fois en page quatre-vingt-sept, cette fois-ci en uniforme avec des traits plus tirés et un visage plus dur, beaucoup moins sympathique. Le romancier évoque cette situation assez particulière : celle de la dessinatrice ayant la sensation de braver un interdit en dessinant autant de croix gammées dans ses planches, et en représentant autant de fois le Führer. En fonction des pages, il peut s’apparenter à un enfant en colère, ou à un individu énigmatique et malveillant. Les autres personnages présentent une personnalité graphique moins forte : Helene Hanfstaengl une simple jeune femme prévenante, les enfants sympathiques et remuants, un nombre de personnages secondaires et de figurants très réduits, la majeure partie des pages ne comprenant que Putzi. Lors d’un repas avec Winston Churchill, on aperçoit uniquement le bas de son visage, et son cigare bien sûr.


Ainsi le personnage principal ressort à la fois par les observations du narrateur omniscient, à la fois par sa présence dans toutes les pages sauf huit. Quatre dans lesquelles le récit se focalise sur ce moment décisif entre Hitler et Helene Hanfstaengl. Quatre autres qui correspondent à un petit mot laissé par Eva Braun (1912-1945) à l’attention de son futur amoureux, une autre où le chapeau de Putzi dérive dans l’océan, une où le corps du Führer se calcine dans l’incendie, et une dernière où il ne reste que ses lunettes posées sur la table. Tout du long l’artiste représente les environnements et les accessoires avec consistance, et de temps à autre une pointe d’humour discret. Ainsi le lecteur découvre l’intérieur du riche pavillon de la famille Hanstaengl, quelques rues de Berlin après un trajet en voiture, dont le Luna Park, des tableaux exposés dans un musée, l’appartement dans lequel Putzi séjourne à New York, un gigantesque rassemblement d’une puissante organisation nazie américaine qui remplit le Madison Square Garden à New York en mai 1934, des cabines de plage au bord de la Baltique, un voyage à haut risque dans un avion militaire allemand avec sûrement un saut en parachute à la clé, un voyage en train pour fuir, un séjour dans un camp que Churchill a décidé d’installer au Canada, etc. Le lecteur sourit par exemple en voyant Putzi se tenant bien droit à la proue d’un paquebot évoquant Titanic. Il sent son regard s’arrêter sur des détails inattendus : le décor en fer forgé de la porte d’entrée du pavillon des Hanfstaengl, les aiguilles à tricoter d’Helene, le visage hilare démesuré de l’entrée du Luna Park, les montures d’écaille des lunettes de Putzi, son uniforme nazi fait sur mesure, une mer de canotiers, le dossier S, etc.



Dès son introduction, le romancier indique qu’il s’interroge sur cet homme au destin hors du commun. Était-il un monstre ? Était-il un clown ? Le lecteur est vite pris par le flux narratif : la description d’un individu à la fois pusillanime, à la fois confiant en lui-même. D’un côté, il a épousé une femme pour laquelle il n’éprouve pas d’amour, il semble un père quelque peu lointain, il aime se réfugier dans l’art, et il lui arrive de boire plus que de raison. D’un autre côté, il est fasciné par Adolf Hitler et il le suit avec une forme de courage ou d’inconscience selon les circonstances, de qui l’amène à réaliser des missions de prestige. Les auteurs indiquent explicitement que Ernst Hanfstaengl éprouve une amitié intense pour le Führer, ce qui le galvanise, et aussi ce qui lui donne de l’importance. Ce qui l’amène également à épouser ses combats les plus abjects. Dans le même temps, ses convictions personnelles fluctuent entre un refus de la haine, et un antisémitisme inconscient qui revient régulièrement à la surface, avec parfois des moments de lucidité quand son instinct de survie reprend le dessus.


En cours d’ouvrage, le lecteur comprend que les auteurs ont puisé leur matière dans les copieux mémoires rédigés par Ernst Hanfstaengl : débutés en 1942, entre les murs d’une base américaine. Il raconte tout dans ce qu’il appelle le projet S, S pour Sedgwick, le nom de sa mère. À plusieurs reprises, le lecteur se découvre une situation incroyable. Les circonstances dans lesquelles Helene sauve la vie d’Hitler en l’empêchant de se suicider. Putzi dînant avec Churchill alors qu’Hitler n’est pas au rendez-vous tout en se trouvant dans le même restaurant. Putzi se retrouvant dans un camp au Canada : dans ce camp construit dans la précipitation et la confusion, on commet l’épouvantable erreur de mélanger des prisonniers nazis comme Putzi et des Juifs ayant fui l’Europe. Ou encore Putzi allant consulter Carl Gustav Jung (1875-1961) et celui-ci faisant le constat que : Ce qui est impressionnant avec le système allemand, c’est qu’un homme visiblement possédé est parvenu à infecter une nation entière. Hitler est l’inconscient de soixante-dix-huit millions d’Allemands, c’est ce qui le rend si puissant. Sans le peuple, il n’est rien.


Le petit bonhomme, le pianiste d’Hitler, celui sans qui le Führer ne serait sans doute jamais devenu celui qu’on connaît : qui est cet homme ? La narration visuelle dresse le portrait d’un individu ne pouvant pas passer inaperçu du fait de sa haute taille, tout en n’ayant rien de martial. Le narrateur omniscient en fait une personne entretenant une amitié intense avec un futur dictateur, à la fois conscient des atrocités commises, à la fois enivré par l’importance de son rôle dans l’Histoire. Un monstre ou un clown ?



mercredi 12 février 2025

Idéal

Elle est censée être en capacité d’interpréter les désirs d’autrui.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Baptiste Chaubard pour le scénario, et par Thomas Hayman pour les dessins et la couleur. Il compte deux-cent-quarante-neuf pages de bande dessinée.


De nombreuses personnes montent le long escalier menant à un temple. Edo Nishimarru effectue la même ascension, tout en fumant tranquillement une cigarette, avec un petit paquet cadeau à la main. Il observe le mont Fuji dans le lointain. Il voit un couple se tenir serré l’un contre l’autre en admirant la vue. Il voit un groupe de trois collégiennes ayant posé leur sac sur les marches et papotant en admirant la vue. Il regarde une jeune femme se faire photographier devant un buste commémoratif, celui de Hideo Nishimaru, 2095-2155. Il commence à redescendre ; sur un palier il croise une femme en habit traditionnel, kimono, ombrelle, geta. Il apprécie cette vision. Arrivé en bas, il prend un taxi, son regard se perd dans le paysage qui défile. La route en corniche l’amène jusqu’au portail imposant d’une grande propriété. Il se fait déposer, et il marche sur les pas japonais jusqu’à sa luxueuse demeure. Il dépose son paquet cadeau sur la table basse et s’assoit sur le canapé. Sur leur terrasse, son épouse Hélène Ishimaru contemple également le mont Fuji. Elle observe un oiseau perché sur une branche. Elle quitte sa robe transparente et elle rentre doucement dans l’eau de la piscine. L’oiseau s’est envolé et il vient se cogner à la baie vitre, tombant assommé. Hélène le ramasse et le met dans une cage : il n’est pas encore capable de voler de ses propres ailes. En passant devant la baie vitrée, elle regarde sa silhouette, plutôt satisfaite, même si les marques de l’âge sont bien présentes.



Hélène décide de rentrer dans la maison. Elle monte l’escalier jusqu’à l’étage. Elle passe devant le piano dont elle caresse le bois. Elle traverse l’immense chambre, et jette un coup d’œil dans sa grande penderie pour choisir une robe. Elle se rend dans la magnifique salle de bain, où elle profite de la grande baignoire carrée. À l’extérieure, Osachi simplement vêtue d’un short de bain plonge en apnée pour aller pêcher un ormeau, qu’elle détache avec son couteau, et elle remonte. Elle met sa prise dans le seau en bois qui flotte. Elle prend le seau et le dépose dans sa barque, dans laquelle elle monte. Elle rame jusqu’à la petite crique. Elle hale la barque sur le sable. Elle s’habille avec une jupe et un corsage stricts, et met son tablier. Tenant le seau de bois de la main droite, elle avance vers l’escalier de pierre qu’elle monte. Elle rentre dans les communs de la villa, et elle offre un ormeau au chat qui l’attend. Elle passe à côté de la piscine et elle rentre à l’intérieur. Elle entame les tâches domestiques : laver le sol avec un balai, faire les carreaux, rincer le chiffon, faire tourner la machine à laver le linge, briser quelques coquilles et découper les coquillages pour préparer de délicats nigiris dans une cuisine étincelante.


Quelle puissance de séduction ! Tout commence avec cette couverture énigmatique : une femme qui regarde le mont Fuji depuis une terrasse avec piscine, avec une belle baie à ses pieds, un transat en bois assez classique, un pied-table design pour le parasol, un dallage soigné, un bel arbre. Le lecteur ouvre ce tome épais avec un beau dos toilé : les pages intérieures bénéficient de la même minutie que l’image de couverture, même trait de contour fin et souple, mêmes textures à l’apparence mécanographiée, des couleurs majoritairement en aplat, quelques dégradés organiques, même sensibilité pour les compositions travaillées. L’amateur d’aménagement est aux anges : le portail arrondi dans le mur d’enceinte de la propriété, l’entrée avec son meuble métallique à chaussures, la table évidée avec les beaux vases, les bonsaïs, les panneaux glissants, les grandes baies vitrées assurant une grande transparence à la construction, l’arbre intérieur dans une énorme pièce, le beau piano à queue, les tableaux de paysage aux murs, la baignoire avec une vasque débordante pour la remplir, le futon et les tatamis dans la chambre à coucher à l’ameublement minimaliste, la pièce à vivre plus encombrée de la bonne avec un petit autel et son bâtonnet d’encens en mémoire de son défunt mari, la maison plus traditionnelle de l’oncle Nishimaru Ueda, l’architecture plus moderne du Philharmonique, la magnifique vue de dessus de la propriété pour la réception avec son petit pavillon du jardin, etc.



D’un côté, le phénomène d’exotisme joue à plein pour le lecteur occidental ; de l’autre côté, il ressent une vraie sensibilité pour ce Japon traditionnel, avec un degré d’authenticité qui dépasse la carte postale sans âme. Le choix du Japon va au-delà d’un simple artifice de dépaysement : l’Histoire de ce pays joue un rôle important dans l’intrigue. En effet, le gouvernement a décidé que voilà trop longtemps que le Japon est à l’école de l’occident qu’il est temps, et plus que temps, que le pays ferme ses portes à ce monde extérieur qui sombre et s’éteint. Ainsi s’est exprimé lundi soir le député Takizawa Bakin, du groupe majoritaire à la chambre des représentants, lors de la présentation du projet de loi sur la fermeture. Il est vraisemblable qu’en quelques mois, le pays se refermera comme sous le règne des Tokugawa, il y a six cents ans. Cette décision a une incidence directe sur la situation d’Hélène, une occidentale, l’épouse d’Edo Nishimaru. La mise en scène de la demeure traditionnelle, des quelques concessions d’aménagement moderne constitue autant d’éléments narratifs indispensables à l’intrigue, indissociables de l’histoire. Régulièrement, le lecteur prend conscience qu’un élément visuel vu quelques pages avant acquiert une autre dimension à la lecture d’une nouvelle information. Par exemple, le personnage principal masculin se tient devant le buste commémoratif d’Hideo Nishimaru en page dix. Le lecteur suppose que cette marque de respect sert surtout à donner une indication de l’époque (l’homme est décédé en 2155, il s’agit donc d’un récit entre anticipation et science-fiction), et un peu à donner une idée de l’importance du passé pour Edo. Ce n’est qu’en page cent-vingt qu’un autre personnage salue Edo par son nom de famille, et que le lecteur fait le lien avec le buste.


Dans un premier temps, le lecteur se laisse porter par la douceur de la narration. Le récit s’ouvre avec une séquence de trente pages, dépourvue de tout mot. Les personnages se conduisent comme des adultes, calmement et posément. Il n’y a qu’à regarder les cases : les enchaînements sont évidents de l’une à l’autre, ne nécessitant aucun effort de compréhension. Le lecteur fait tranquillement connaissance avec l’un, puis avec l’autre : le mari Edo Shinimaru, son épouse Hélène et Osachi la bonne. Il effectue des déductions basiques : la situation financière très aisée du couple, l’activité de pêche traditionnelle aux ormeaux de l’employée de maison en plus de son travail, la sollicitude d’Hélène pour l’oiseau, celle d’Osachi pour le chat. La première discussion intervient en page trente-neuf, entre les époux. De temps à autre, le lecteur passe dans un autre mode de lecture, reliant un élément à un autre. Ainsi il remarque les mouvements réflexes d’Hélène se frottant le poignet, le piano, l’image d’elle-même dans un lit d’hôpital. À d’autres moments, il relève une forme de métaphore : cet oiseau qui se cogne contre une barrière qu’il n’a pas vu, et Hélène qui se heurte aux conséquences d’être une étrangère, une occidentale au Japon et qui se heurte à des barrières sociales dont elle ne soupçonnait pas l’existence.



Au cours du récit, le lecteur relève plusieurs thèmes qui se nourrissent les uns les autres. L’intrigue principale correspond à la relation de couple entre les époux Nishimaru : les conséquences de l’accident d’Hélène, sa décision de faire entrer une Intelligence Artificielle Humanisée (IAH) dans leur demeure, le risque de perdre son poste au Philharmonique. Il s’agit d’un drame : la pianiste sait que : Personne ne se rend compte de tout ce qu’elle a dû sacrifier, pour devenir une artiste exceptionnelle. De tout ce que ça lui a coûté. Des milliers d’heures… Sans aucune distraction… Toute son enfance… Toute son adolescence… Les concours… Les représentations… C’est toute sa vie. Jouer… C’est la seule chose qu’elle sache vraiment faire. Le lecteur se rend compte que le comportement de l’oiseau en cage évoque une facette de la situation d’Hélène. C’est également l’histoire d’une relation de couple : Hélène a fait le constat du temps qui passe, des décennies qui s’accumulent et que le temps est loin de la beauté et de la passion de la jeunesse. En pleine crise existentielle, elle décide d’offrir un cadeau à son mari, une sorte de robot de substitution. Son époux se retrouve ainsi soumis à une tentation cornélienne : rester fidèle à son épouse, ou rester fidèle à ce qu’a été son épouse.


La réaction politique du gouvernement du Japon de refermer les frontières incarne également la réaction face à l’étranger, or Hélène est une étrangère. Cela a induit des changements dans son époux qui a accepté d’intégrer des éléments modernes dans la maison traditionnelle de son père. Cette union maritale devient à son tour une métaphore de toute union, des conséquences de l’apport d’éléments exogène dans l’environnement de vie d’un individu, la capacité de l’être humain à accepter, ou plutôt à s’adapter au changement. Capacité qui semble décroître avec les années qui passent, voire qui peut évoluer en rejet. Le récit va encore plus loin avec Kai, l’IAH : elle dispose de la capacité d’interpréter les désirs d’autrui. Hélène explique : Son fonctionnement repose principalement sur une capacité d’analyse comportementale. Elle étudie aussi les changements de température chez son interlocuteur, et le type de phéromones qu’il dégage. Avec tout ça, elle calcule une forte probabilité d’une catégorie de désir ou d’humeur. Dès qu’elle sent un désir assez fort pour retenir son attention, elle va chercher à le satisfaire par le moyen le plus efficace. Elle agit comme un écho à ce que désire le plus ardemment le cœur d’un individu, d’un être vivant. Cela induit un questionnement à deux niveaux. Comment va se comporter Kai confrontée à deux désirs inconciliables : celui de l’oiseau qui veut être libre, et celui du chat qui veut manger l’oiseau ? À un autre niveau, l’androïde Kai incarne également un être humain qui serait guidé par l’empathie, et qui se mettrait en devoir d’aider son prochain. Comment l’individu peut-il adapter son comportement pour répondre aux attentes intimes et parfois inconscientes d’un autre ? Une forme d’amour inconditionnel. Les auteurs montrent l’effet de la démarche de Kai sur Edo et sur Hélène, mais aussi sur Osachi pour qui la présence de Kai s’avère bénéfique. Le lecteur en vient à s’interroger sur ce qui dans la personnalité d’Osachi fait que le contentement de ses désirs constitue une amélioration ce qui n’est pas le cas pour les époux Nishimaru. Il pense aux pulsions du chat et de l’oiseau, aux lectures possibles de cette métaphore des désirs des personnages humains.


Une copieuse bande dessinée, avec de beaux dessins un peu maniérés et une narration éthérée ? Oui, il y a de cela… Et beaucoup plus. Un récit d’anticipation avec un androïde dédié au contentement des aspirations profondes des individus ? Aussi, et c’est une intrigue poignante amenant à s’interroger sur sa propre relation à autrui. Un drame tragique ? Certes, générant une prise de conscience et une réflexion sur la nostalgie, sur le temps qui passe, les évolutions et les changements inéluctables, la capacité de s’y adapter, l’altérité, l’attachement à la tradition, la distance émotionnelle et les expériences de vie qui éloignent et qui séparent, les circonstances qui remettent en question des choix de vie, des investissements personnels et sacrifices réalisés pendant des décennies. Bouleversant.