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lundi 18 mai 2026

Les grandes batailles navales T17 Leyte

Les forces japonaises ne vont pas rester sur la défensive.


Ce tome est le dix-septième de la série Les grandes batailles navales. Son édition originale date de 2021. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins. La mise en couleurs a été réalisée par Douchka Delitte. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, réalisé par le scénariste, comprenant huit parties intitulées : Un plan parfait ?, Ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué !, Pléthore de porte-avions !, Trop de chefs et un incroyable imbroglio !, Suprématie aérienne, Surprise ! Surprise !, Kamikaze !, Le coup de grâce, ainsi qu’un glossaire.


Avec l’année 1944, les forces de l’Axe sont acculées. En Europe, l’implacable rouleau compresseur soviétique progresse inlassablement tandis que les alliés, en débarquant en Italie et en Normandie, ouvrent de nouveaux fronts. Dans le Pacifique, les Japonais reculent également. Après le tir aux pigeons des Mariannes, c’’est l’heure de reconquérir les Philippines. Cela a commencé le 17 octobre 1944 par un bombardement intensif de l’île de Leyte qui a été suivi par un débarquement. Une semaine plus tard, c’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. La reconquête de l’archipel des Philippines est un impératif stratégique pour les États-Unis. Elle doit permettre de couper les routes d’approvisionnement du Japon tout en multipliant les aérodromes à proximité du Japon afin de donner davantage de puissance destructive à leurs escadrilles de bombardiers. Mais dans le Pacifique, la reconquête est un chemin couvert d’embûches où chaque relief, chaque bosquet cache un piège mortel car, même affaibli, l’empire du Japon n’a pas renoncé à se battre. Cela dit, ce 24 octobre 1944, les principaux affrontements ne se déroulent pas dans les terres mais en mer. Bien plus au nord de l’île de Leyte, dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, le premier acte d’une imposante confrontation entre la marine impériale japonaise et l’US Navy se termine.



Le pilote d’un avion de chasse et son navigateur larguent leur bombe sur un énorme cuirassé qui a déjà encaissé des grappes de torpilles et des chapelets de bombes, qui crache de la fumée par tous les sabords, mais refuse de couler. Il est 17h35, après une énième attaque, le cuirassé japonais Musashi sombre. Sur un petit atoll dans les Philippines, le lieutenant Hiroyoshi lit un magazine américain contenant de pin-ups, assis sur une caisse renversée, à côté d’un chasseur sur lequel s’affairent des mécaniciens. Un autre avion revient d’une mission et se présente pour l’atterrissage. Le pilote Hiroyoshi descend du cockpit de son chasseur qui porte les marques de nombreux impacts de balles. Il saigne un peu à la cuisse. Le lieutenant lui demande ce qu’il en est de la flotte de Kurita dans la mer de Sibuyan, du plan Sho. Le pilote répond qu’il n’avait jamais vu une telle armada, mais les avions U.S. étaient trop nombreux. Ils ont eu le Yamato ou le Musashi, Kurita a viré de bord.


C’est toujours un plaisir que de découvrir un bataille navale célèbre dans le cadre de cette collection : les dessins concrets et secs de Delitte, ainsi que sa capacité à évoquer les affrontements dans un ouvrage très synthétique, sa brièveté pouvant frustrer les connaisseurs, et faisant œuvre de vulgarisation pour des néophytes. Il est possible qu’arrivé à la fin de la partie bande dessinée, les uns et les autres restent un peu sur leur faim. Certes la narration fluide a mis en scène de nombreuses facettes de cette grande bataille navale. Les avions : Zéro, Hellcat, Vought Corsair, Helldiver. Plusieurs gradés sont évoqués : Takeo Kurita (1889-1977), Samuel Eliot Morison (1887-1976), William Frederick Halsey (1882-1959), Shōji Nishimura (1889-1944), Kiyohide Shima (1890-1973), etc. Plusieurs batailles sont nommées par leur localisation : mer de Sibuyan, détroit de Surigao, détroit de San Bernardino, et bien sûr l’île de Leyte. Également, le lecteur peut voir plusieurs navires subir les attaques des chasseurs et des bombardiers. Pour autant, cette forme narrative est exempte de plan de bataille, de vue générale sur le positionnement des différentes flottes engagées, ou encore des dates des autres affrontements. En revanche, la lecture du dossier historique fournit tous ces éléments de contexte (à part le plan de situation), et développe plusieurs facettes spécifiques comme la composition des flottes, ou la tactique kamikaze.



En fonction de sa familiarité avec la série, le lecteur se réjouit de plonger dans un tome illustré par JY Delitte lui-même, car il en connaît les qualités. Bien évidemment, l’art et la manière de représenter les vaisseaux relèvent du meilleur niveau. S’il a lu des tomes de la série illustrés par d’autres artistes, le lecteur a pu constater que ce qui semble si évident sous le crayon de cet artiste devient tout de suite moins accessible pour les autres dessinateurs. Au vu de ses qualifications professionnelles, ce peintre officiel de la Marine sait maîtriser la structure et les particularités de chaque bâtiment, et les restituer dans ses dessins. Il choisit des angles de vue adaptés, permettant de bien les visualiser en fonction de l’action, débarquement, ou survol par des avions, explosions de bombes larguées par des avions, tir de leurs canons, etc. Il utilise des traits de contour très fins, lui permettant d’aller à un niveau élevé de détails dans ses représentations, pour des éléments qu’il choisit comme étant essentiels dans l’identité d’un navire : par exemple les canots de sauvetage, les grues et palans, les portes des transporteurs de troupe, les tourelles et leurs multiples canons, le pont d’envol des porte-avions et les dispositifs d’appontage, les cales et les chariots de manutention, le château et ses radars et antennes, la masse titanesque des cuirassés aussi bien ceux de la marine des États-Unis que ceux de celle du Japon, etc. Cette bataille navale, ou cette succession d’affrontements implique des porte-avions, et l’artiste se montre tout aussi impliqué pour représenter dans le détail avec la même qualité de conviction, les différents chasseurs étatsuniens et japonais.


Comme à son habitude, l’auteur réalise une vulgarisation de cette bataille navale à hauteur d’hommes. Comme à son habitude également, il met en scène des personnages exclusivement masculins : des hommes à l’allure normale, avec des morphologies variées, une différence discrète dans les visages des Américains et ceux des Japonais, des gestes et des comportements d’adultes sans exagération dramatique. Le lecteur peut même repérer l’écho du geste du caporal Jimmy en train de fumer sa clope les pieds dans l’eau de la jungle (planche treize) et un geste analogue quand le pilote Tomisaku fume la sienne assis sur une caisse renversée à côté de son avion. Comme d’habitude, le lecteur voit des êtres humains accomplissant des gestes banals même en mission, comme regarder un avion qui passe dans le ciel, lire un magazine, vérifier la propreté d’une timbale avant de se servir à boire dedans, taper le carton, protéger ses yeux du soleil en mettant sa main en visière à hauteur du front, trinquer ensemble, etc. Là encore, chaque image porte en elle la rigueur de la reconstitution historique, avec les uniformes, les armes et les différents accessoires militaires, quelle que soit l’arme considérée, terre ou air. Ce mode narratif contient en fait de multiples informations visuelles, intégrées de manière organique dans chaque image. Il met en scène le racisme ordinaire des Américains vis-à-vis des Japonais, ainsi que la consommation d’alcool comme anesthésiant pour faire passer des situations intenables.



Le récit plonge également le lecteur au milieu des batailles, majoritairement du point de vue des pilotes. À la différence de l’album consacré au Bismarck (2019), l’artiste ne s’attache pas à décrire un navire en train de sombrer par le fond. En revanche il montre l‘attaque d’un kamikaze, aux commandes d’un Mitsubishi A6M5, plus connu sous la dénomination de Zéro, qui s’écrase volontairement sur le pont d’envol du porte-avions d’escorte St Lo. Le dossier historique apporte des détails complémentaires : L’explosion de l’avion japonais provoque un important incendie qui, en l’absence d’un pont blindé, va rapidement ronger les entrailles du navire. Le St Lo va rentrer dans l’histoire en étant le premier navire de surface coulé par un kamikaze. La mise en scène des combats montre clairement ce qui est en train de se passer, permettant au lecteur de se projeter dans ces situations. Elle comprend quatre illustrations en double page : des chasseurs américains se retrouvant face à des chasseurs japonais au nord de l’île de Leyte dans les eaux turquoise de la mer de Sibuyan, plus loin deux cuirassés japonais de la flotte de l’amiral Takeo Kurita, des destroyers U.S. attaquant la flotte japonaise, et le porte-avions St-Lo étant la proie des flammes. Cette fois-ci le bédéaste s’attarde moins sur la réalité concrète des morts et des blessés, laissant l’imagination du lecteur faire le travail pour les marins prisonniers d’un navire ravagé par les bombes et les torpilles, ou pour ce qui se passe dans l’esprit d’un kamikaze.


Cette bande dessinée retrace une partie de la bataille de Leyte, c’est-à-dire celle du golfe de Leyte, des 24 et 25 octobre 1944, mettant en présence du côté américain douze cuirassés, dix croiseurs lourds, douze croiseurs légers, cent quarante-et-un destroyers, vingt-deux sous-marins, trente-neuf Peet-Boat, huit porte-avions d’escadre, huit porte-avions légers et dix-huit porte-avions d’escorte, et du côté japonais trois flottes totalisant quatre cuirassés, treize croiseurs lourds, six croiseurs légers et trente-cinq destroyers, quatre porte-avions, deux cuirassés porte-avions, deux pétroliers. Le bédéaste représente admirablement bien les navires militaires et les avions, ainsi que les soldats, les moments de calme et les affrontements mêlant navires et avions. Au vu de l’ampleur des engagements, il fait œuvre de vulgarisation, en montrant quelques facettes, sans se lancer dans une présentation exhaustive. Le lecteur complète les planches de bande dessinée, avec la découverte du dossier historique, ce qui lui donne une meilleure compréhension des manœuvres, et la confirmation qu’il s’agit de la première bataille dans laquelle les forces japonaises ont eu recours à des opérations kamikazes sur ordre. La guerre dans toute sa dimension inhumaine et infernale.



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