L’histoire des affrontements relève parfois de cruelles désillusions.
Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le onzième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant neuf chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Il y a d’abord un traité…, … Et puis une réalité, La guerre totale se fait aussi sur les mers, Un nouveau géant mais au pied d’argile, 1-0 La balle au centre, L’art de viser juste, Un jeu de cache-cache, Et au final le lion dévore l’aigle !, Le crépuscule des dieux.
Berlin, janvier 1991. Suite à l’invasion du Koweït par les forces irakiennes, l’opération Desert Storm, menée par les États-Unis est lancée dans la nuit du 17 janvier 1991. Une guerre suivie en direct à la télévision. En cette journée de janvier, ce sont les images d’un cuirassé qui alterne les bordées de 406mm et lancement de missiles Tomahawk, qui tournent en boucle. C’est le USS Missouri, l’un des derniers cuirassés au monde encore en activité. Affectueusement surnommé Big Mo, le cuirassé, lancé en 1944, déplace plus de 58.000 tonnes. Affalé dans son fauteuil, Ludovic Dekoning est en train de regarder les informations télévisées, pendant que son petit-fils joue à la guerre avec un casque sur la tête, un modèle réduit d’avion dans sa main droite, et celui du Bismarck dans la gauche. Le grand-père reconnaît immédiatement sa maquette, et la reprend des mains du garçon pour la replacer sur son étagère. Les souvenirs remontent.
En mai 1941… Ludovic Dekoning était matelot, technicien de pont à bord du Bismarck. Matelot breveté Ludovic Dekoning ! Il était fier ! Ils étaient quelque part dans les eaux glacées, aux limites de la banquise, entre les terres du Groenland et celles d’Islande. Le Bismarck avait appareillé deux jours plus tôt de Norvège avec le Prinz Eugen, un fier croiseur lourd. Ils avaient reçu la mission d’aller semer la pagaille dans l’Atlantique. Même si l’Europe était à genoux, que leur armée était aux portes de l’Union soviétique et qu’ils occupaient la moitié d’un pays comme la France, la guerre n’était pas finie. On ne sait trop comment, mais les Anglais leur sont rapidement tombés dessus. Au début, ça ne portait pas à conséquence, deux croiseurs qui prenaient garde à ne pas s’approcher d’eux et de leurs canons de 380. Mais le 24 au matin, la partition a changé : le Hood et le Prince of Wales sont entrés dans la danse ! Un croiseur de bataille et un cuirassé, deux titans des mers. Ils n’en menaient pas large… Les deux navires anglais tirent sur le cuirassé allemand qui encaisse les coups. Le Bismarck riposte et coule le HMS The Hood.
Le cuirassé de la mort !!! Hmm, hmm… En reprenant un peu de distance, quelle illustration de couverture !!! Quel navire ! Un cuirassé allemand mis en service le vingt-quatre août 1940, le plus grand navire allemand de la seconde guerre mondiale, deux cent cinquante mètres de long, 41.700 tonnes de déplacement, 50.300 tonnes de port en lourd, plus de deux mille hommes d’équipage, sans parler de ses canons. Il vient de participer à la bataille du détroit du Danemark, il a été pris en chasse et au final il est poursuivi par une trentaine de vaisseaux dont des cuirassés, des croiseurs de batailles, puis deux porte-avions, et des croiseurs lourds. L’horizon d’attente du lecteur est alimenté par ce bâtiment hors norme. L’auteur en a bien conscience : ce navire figure dans plus de trente pages de ce tome. Le lecteur se trouve aussi bien à bord avec le technicien de pont, qu’en pleine mer à contempler la silhouette du cuirassé, que dans les airs au milieu des avions en train de le survoler ou de lui tirer dessus. L’illustrateur s’en donne à cœur joie pour le représenter, soit en totalité en mettant en valeur sa longueur et sa masse, soit depuis le pont ou ses coursives pour donner à voir la masse monstrueuse de ses canons dont 8 de 380mm répartis dans quatre tourelles (A, B, C et D) dénommées Anton, Bruno, Caesar et Dora, le blindage de sa coque, ses gigantesques hélices et ses gouvernails, son fier pavillon, ses canots de sauvetage massifs également, jusqu’à ce qu’il coule à pic.
D’une manière inhabituelle pour cette série, le récit commence à une époque différente de celle de la bataille navale concernée : 1991. Le lecteur comprend bien que cette introduction de deux pages sert à présenter le personnage qui remplit le rôle de point de repère humain dans le récit, un matelot à bord du Bismarck. Il relève également la remarque sur l’un des derniers cuirassés au monde concernant l’USS Missouri. En lisant le dossier historique, le sens de cette remarque prend toute son ampleur, dans le paragraphe intitulé : Le crépuscule des dieux. L’auteur évoque le bombardement du port de Tarente en 1940, le désastre de Pearl Harbor en décembre 1941, les pertes du HMS Prince of Whales et du HMS Repulse, également en décembre 1941, la fin du Tirpitz ou encore des géants japonais Musashi et Yamato. Puis il mentionne les écrits de 1920 de l’Anglais John Fischer, marin émérite, et en 1921, les théories du général américain William Billy Mitchell mal accueillies après qu’il ait déclaré que l’état-major de la marine s’y connaît en aviation autant qu’un cochon en patinage. Delitte conclut par C’est donc les affres de la Seconde Guerre mondiale qui vont imposer une évidence : la suprématie des cuirassés sur les eaux est terminée et les engagements d’artillerie entre vaisseaux de surface appartiennent au passé. Un nouveau roi s’est emparé du trône, il se nomme porte-avions.
Le lecteur retrouve avec plaisir les caractéristiques graphiques de cet illustrateur : traits de contour acérés, visages expressifs et naturels, usages d’aplats de noir aux formes irrégulières et déchiquetées. Tout cela concourt à donner une sensation de réalité un peu râpeuse, transcrivant des conditions de vie dures et âpres, un environnement indifférent à la vie humaine, que ce soient les formes géométriques métalliques du Bismarck, la salle d’opérations du commandement de la marine britannique, on encore l’immensité des flots. Pour ces derniers, le lecteur peut voir l’agitation créée par les obus, par les mouvements des navires et leur étrave, ou bien la mer étale lors de survols par avion, ces dernières situations bénéficiant de deux dessins en double page en attaque nocturne. Il ressent la violence des impacts sur la structure du cuirassé qui essuie les tirs. Il s’est préparé à l’issue finale, et pour autant il sent l’émotion l’étreindre à la vue de ces trois cases contigües de la hauteur de la page. Comme à son habitude dans cette série, la coloriste utilise une palette de couleurs sombres et un peu ternes, qui ajoutent au sérieux du récit : elles n’accablent pas les personnages, tout en induisant qu’il ne peut pas y avoir de moment joyeux. Les seules lueurs orangées qui viennent apporter une touche plus claire correspondent aux éclats des détonations, soulignant ainsi leur violence.
Le lecteur passe ensuite au dossier historique. Comme pour les autres tomes de la série, ce dernier apporte de nombreuses informations de contexte dont l’inclusion dans la bande dessinée l’aurait rendue indigeste. Sont passés en revue le traité de Washington, signé en février 1922 (une tentative pour régulariser le tonnage total des flottes accordé à chaque État, au prorata, en particulier de leur territoire maritime, ainsi que leur déplacement et leur puissance de feu, mais il n’est pas demandé aux différents signataires de démanteler leur flotte dans l’immédiat pour se conformer au traité), la réalité des flottes en présence, l’art de tirer, et le sort des cuirassés. En fonction de ses connaissances préalables, le lecteur peut se retrouver passionné par les conséquences de la modernisation de l’artillerie et les performances grandissantes des canons, et la découverte de leur puissance réelle.
Comme à son habitude, l’auteur met en scène plusieurs points de vue humains très caractérisés de son récit, sans présence féminine. Ainsi le lecteur sait dès les premières pages que Ludovic Dekoning va survivre au coulage du Bismarck, un des rares rescapés d’un équipage de plus de deux milles hommes. Cela induit qu’il considère ses points de vue et ses répliques à l’aune de cette issue, ce qui colore également le positionnement de son camarade prénommé Adolf, entièrement acquis à l’idéologie nazie. Par effet miroir, le lecteur se trouve dans une forme d’opposition assez bizarre aux attaques britanniques, d’un côté parce qu’il connaît déjà le sort de ce cuirassé, de l’autre parce que les alliés deviennent les persécuteurs de marins qui ne font que leur travail, effectuant des attaques en masse sur un unique bâtiment. À nouveau, il n’y a pas de morale à cette bataille : les êtres humains sur ce navire subissent les conséquences des décisions d’autres êtres humains dans des salles d’opérations, les attaques des avions, les blessures causées par le métal déchiqueté, les noyades horribles, etc.
Dans ce tome, l’auteur donne au lecteur ce qu’il attend : la course-poursuite du cuirassé le Bismarck, par les Britanniques. Comme à son habitude, sa narration visuelle est impeccable sur le plan de la reconstitution, avec une ambiance dure et factuelle, mêlant scènes spectaculaires mettant en valeur les navires (et les avions) et dialogues entre hommes très humains. Le lecteur n’est pas près d’oublier la puissance massive du Bismarck, la situation des marins ne pouvant qu’effectuer leurs tâches sur ce bâtiment en pleine mer, et la traque sans merci organisée de main de maître par l’état-major britannique. Une réussite.





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