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jeudi 10 septembre 2026

La Mondaine T02

Personne ne nous pardonnera jamais cela ! Personne !


Ce tome fait suite à La Mondaine - Tome 1 (2014) dont il forme la seconde moitié du diptyque, ce dernier constituant une histoire complète. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebvre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quoi de plus taquin qu’une bombe ? On lui confie une noble mission : aller endommager autant que faire se peut une gare. Histoire de gêner le transport des troupes et du matériel de l’occupant allemand, vous comprenez ? Mais la bombe, n’en faisant qu’à sa tête, décide de rendre une petite visite surprise à Monsieur et Madame Herrand et à leurs quatre enfants. Quoi de plus taquin qu’une bombe ?… Une bombe de la Royal Air Force tombe sur Paris et détruit la droguerie Herrand. En avril 1944, des dizaines de personnes ont trouvé refuge dans une station de métro pendant un bombardement. Parmi eux, un officier allemand qui explique qu’il était à l’ambassade d’Allemagne quand l’alarme a retenti : une autre réception en l’honneur d’un autre acteur allemand pour un autre film franco-allemand. Il continue : n’écoutant que son courage, il a bravé le regard d’un serveur de l’ambassade pour mettre des bouteilles de champagne à l’abri. Et il commence à servir les personnes présentes, pendant qu’une jeune femme entonne une chanson de circonstance. Puis il explique que la première chose qu’il aimerait faire quand tout ceci sera fini, serait de traduire Prévert en allemand. Jacques Prévert l’un des plus talentueux compatriotes des Français, poète, chansonnier, scénariste. Il a récemment découvert son œuvre en travaillant pour la Propaganda Staffel, la fameuse liste Otto.



Une jeune femme n’en peut plus de cette attente souterraine et elle finit par décider de sortir, peu importe les risques. Elle est suivie par Aimé Louzeau, une autre jeune femme et l’officier allemand. Ils continuent de boire du champagne en chantant et ils montrent leurs fesses à la Lune par défiance. Deux années plus tôt, dans la préfecture de police de Paris, l’inspecteur principal Maurice Séverin fait monter son vélo dans son bureau par un simple policier. Quand soudain dans l’escalier, Petrucciani descend vers eux triomphant, expliquant qu’il a obtenu l’autorisation d’organiser le Tour des Quais, une course cycliste, le mois prochain. Dans son bureau partagé, l’inspecteur Jacques Duglu tape un rapport sur une machine à écrire, avec deux doigts. Louzeau feuillète un dossier : celui de Eeva, nom d’artiste d’Évelyne Bonnardier. Le soir, il se rend dans la maison close où il a ses habitudes, et il demande à voir Valentine dont il est le client régulier depuis cinq ans. Une fois dans la chambre, il lui demande comment va sa fille Sarah. Réponse : elle va fêter ses dix ans à la fin du mois. Ils font l’amour, et elle jouit pour la première fois depuis cinq ans. Il comprend qu’elle simulait depuis tout ce temps, ce à quoi elle rétorque que quand on va au théâtre pour voir Roméo et Juliette, on ne demande pas aux acteurs s’ils sont originaires de Vérone. De but en blanc, il bafouille pour lui demander si elle veut devenir sa femme.


Le premier tome affichait une bicyclette siglée d’une croix gammée les deux roues irrémédiablement tordues… et le lecteur avait découvert la vie d’Aimé Louzeau peut-être même pas trente ans, faisant ses premiers pas dans la brigade Mondaine, avec une situation familiale difficile en 1937. Cette seconde moitié commence comme la première avec une séquence en 1944, mettant en évidence que l’officier allemand a ses propres aspirations, très éloignées de son quotidien militaire. Il constate à haute voix que : Le destin, cette guerre, sa naissance elle-même auront fait de lui, définitivement, le méchant de l’histoire. L’auteur comprend qu’il parle aussi bien de la situation historique présente, mais aussi du récit lui-même. L’air très abattu, le personnage principal répond à une petite fille qu’il est plutôt du côté des gentils méchants. Si ce n’est déjà fait, les différentes composantes du récit s’assemblent dans l’esprit du lecteur et il en comprend sa nature. Les différents personnages n’ont pas choisi les événements de la seconde guerre mondiale, ils ne disposent pas de moyens pour influencer leur cours. Ils se retrouvent dans une position qu’ils n’ont pas choisie, sous l’autorité de l’occupant pour continuer à assurer les missions de police, mais avec des instructions données par l’Allemagne nazie.



La narration visuelle continue de marier la reconstitution historique solide et un drame de fond, une véritable tragédie avec une direction d’acteurs remarquable. Comme dans le tome un, l’artiste alimente discrètement chaque planche, chaque case avec des éléments concrets d’époque. Il y a bien sûr les tenues vestimentaires : les costumes de ces messieurs, les toilettes de ces dames, les uniformes militaires bien sûr. De temps à autre, le lecteur remarque une façade parisienne, des quais de Seine à Paris, un cimetière, et le Vélodrome d’hiver de Paris, un stade parisien situé rue Nélaton dans le quinzième arrondissement. Comme dans le tome un, le lecteur peut absorber inconsciemment, ou le faire sciemment, les accessoires du quotidien : la machine à écrire, les fauteuils de la préfecture de police, les bureaux à rabats, la décoration intérieure de la maison close et le coin toilette de Valentine avec paravent, broc, bassine et bidet, le bureau de prêtre dans la sacristie, les motifs du papier peint de l’appartement des Louzeau, une pince à escargot (instrument redoutable à manier), l’atelier du photographe de charme, le piano droit des Gheldman, le dénuement du stade du Vélodrome d’Hiver, tout le matériel de pêche sur le pont d’un chalutier, etc. Cette attention et cette rigueur apportées à la reconstitution impliquent d’autant plus le lecteur lors de l’évocation la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale.


Tout au long de cette seconde moitié se jouent de complexes drames intimes. Une certaine familiarité s’est installée entre le lecteur et les différents personnages. Il regarde avec une certaine sympathie cet officier allemand attentionné vis-à-vis des Français réfugiés dans la station de métro : il est souriant, un peu goguenard, fait preuve de gestes attentionnés pour une séduction qui s’excuse. Le repli sur lui-même de Louzeau se voit dans sa posture un peu recroquevillée, et dans sa mine défaite, attristée. Puis le lecteur observe Valentine, la prostituée : son assurance physique, son sourire charmeur le retour de la gravité faisant comprendre que le sourire participait d’un réflexe professionnel, puis de vraies larmes montrant qu’elle est consciente d’être prisonnière de son caractère ce qui lui interdit de répondre favorablement à la proposition d’amour de son client Aimé. Ainsi très conscient de la vie intérieure des personnages, le lecteur prête naturellement plus d’attention à ce qu’exprime chacun. Il se trouve dévasté parce qu’il comprend des tourments intérieurs de Marie Louzeau vis-à-vis de la situation et du comportement de son mari Léopold Louzeau, en particulier sa propension à la prédication accusatrice. À plusieurs reprises, le lecteur ressent presque physiquement la résignation forcée qui accable les uns et les autres. L’accès de rage de l’inspecteur principal Maurice Séverin contre son vélo. Les espoirs craintifs de madame Waldez après la proposition inespérée de mariage. Déchirant. Le lecteur se rend compte que l’intensité de ces moments se trouve parfois rehaussée par des éléments purement visuels, comme Léopold découvrant le chat sous une commode, la réapparition de la soutane, le retour de la panthère noire (c’est un mâle).



D’une certaine manière, le personnage principal continue de se montrer avare en parole, souvent taiseux, donnant l’impression que dire à haute voix ce qui lui importe vraiment lui cause une intense souffrance intime, comme s’il savait qu’il se verrait au mieux opposé un refus, au pire une acceptation purement matérielle. Même s’il éprouve une sympathie limitée pour Aimé Louzeau, voire inexistante, le lecteur ressent sa détresse tout du long. Il le voit bien ressentir de l’empathie : pour sa mère, pour Clémence, pour certains collègues. Dans le même temps, il semble incapable de concrétiser un attachement émotionnel. Dans le premier tome, il avait perçu la détresse de Clémence, et il lui avait offert un rond de serviette, peut-être avec une réelle affection pour elle… Toutefois son comportement dans cette deuxième partie laisse à penser qu’il a agi de manière plutôt intellectuelle. Il fait de même en soutenant sa mère à sa manière, en proposant le mariage à Valentine, puis à une autre, dans une démarche fonctionnelle, utilitaire, plutôt qu’émotionnelle. Le lecteur peut penser à la manifestation caractérisée d’un trouble de l’attachement. Voire un comportement infantile le conduisant à voir dans Eeva uniquement une forme de liberté de l’enfance, sans jamais la considérer comme un être humain à part entière.


Ce comportement anormal d’Aimé Louzeau agit également comme une forme de pendant à l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv se déroulant au cours de ce tome et à laquelle l’inspecteur principal Maurice Séverin est associé frontalement, ce qui le met face à son impuissance, et Aimé Louzeau plus ponctuellement. À nouveau la réaction de ce dernier est purement utilitaire, déconnectée des émotions de la femme juive saisie par les nazis qui lui demande de sauver sa fille à laquelle il répond de ne lui en demander pas plus que ce qu’il peut donner, un écho de la phrase qu’elle a elle-même prononcée dans d’autres circonstances. Ces êtres humains sont confrontés à des circonstances exceptionnelles et monstrueuses sur lesquelles ils n’ont pas de moyen d’action ou d’empêchement à leur échelle individuelle. Ils se retrouvent du mauvais côté, des fonctionnaires de police faisant leur travail pour assurer la sécurité des citoyens, et devant obéir aux ordres de l’occupant, ce qui fait d’eux des gentils méchants, comme le formule Aimé. Qu’aurait-on fait en tant que fonctionnaire en France occupée pendant la seconde guerre mondiale ? La métaphore ambulante qu’est Eeva avec sa panthère devient l’incarnation d’une nostalgie pour une condition primitive débarrassée de ces contraintes sociales systémiques, imposées et impossibles à résoudre.


Tous les personnages de l’histoire subissent les contraintes historiques, se retrouvent démunis sans moyen d’agir. Les auteurs réalisent une reconstitution historique impeccable, sur le plan visuel et factuel. Le lecteur se retrouve en empathie avec eux, éprouvant plus ou moins de sympathie pour eux, ressentant leurs souffrances, tous étant victimes des circonstances, de manière physique pour certains, de manière émotionnelle et psychique pour tous. Les directives ignobles de l’occupant compromettent irrémédiablement les valeurs morales de chacun et souillent leur âme, les plaçant face à leur vulnérabilité et leur impuissance. Bouleversant.



jeudi 27 août 2026

La Mondaine T01

Pas de vices… Pas de police !


Ce tome est la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée.


Avril 1944. La Lune semble avoir définitivement choisi son camp. Elle éclaire Paris qui n’a plus de Ville lumière que le nom en raison du couvre-feu imposé par les forces d’occupation. L’aviation britannique est en train de bombarder la capitale. Des Parisiens se sont rassemblés dans une station de métro transformée en refuge, sous la surveillance d’un officier allemand. Une petite fille demande à son père pourquoi les Anglais bombardent Paris si ce sont leurs alliés. Il lui répond d’arrêter avec ses pourquoi, quand c’est la guerre, Pourquoi est un mot qu’il vaut mieux rayer de son vocabulaire. L’officier allemand s’approche d’eux et propose une cigarette à Aimé Louzeau. Il décline l’offre en montrant sa pipe. En revanche, la jeune femme à côté de lui accepte. L’inspecteur de police dissipe le malentendu en montrant les menottes qui les lient : elle n’est pas son épouse, il travaille à la Mondaine, et cette fille tapinait derrière la Sainte-Chapelle. L’officier explique qu’il est né à Strasbourg, et qu’il enseignait le français à Stuttgart. Il a servi d’interprète au Führer le vingt-deux juin 1940 quand il est venu prendre possession de leur belle ville. Une autre énorme détonation se fait entendre. Il continue : Un ami lui a confié un jour qu’il n’avait jamais rien vu de plus beau qu’un bombardement de nuit. Il lui a demandé ce qu’il dirait si c’était lui le pilote qui se trouvait en cet instant sous les bombes.



En novembre 1937, Paris, déjà, avait subi les assauts d’un envahisseur : l‘hiver. Aimé Louzeau prend son petit-déjeuner dans l’appartement familial, servi par Clémentine, leur employée de maison. Il finit son repas et plie sa serviette qu’il passe dans son rond de serviette. Il enfile son imperméable et cale son chapeau devant la glace, se retourne vers la porte qui s’ouvre soudainement alors que sa mère Marie Louzeau rentre, s’excusant de son arrivée tardive : le sermon n’ne finissait pas. Il sort et demande ce qu’il y aura à manger ce soir : sa mère répond qu’elle a demandé à Clémence de préparer du poulet, c’est de circonstance. Il sort sous la pluie et arrive au commissariat, dans les locaux de la brigade mondaine. Dans un bureau, l’inspecteur Jacques Duglu est en train d’appliquer le troisième degré avec un épais bottin sur un mac, sous le regard blasé de l’inspecteur Granpin. Louzeau explique qu’il vient se mettre au service de l’inspecteur principal Séverin. Granpin regarde par la fenêtre et montre Séverin en en train d’arriver à vélo, toujours vaillant à cinquante-cinq ans. L’inspecteur principal et le nouveau passe dans le bureau du premier où attend une femme en train de fumer, le chemisier grand ouvert dénudant son sein droit et révélant le bandage qui recouvre le gauche. Elle explique qu’elle a eu un accident, et fait observer à Séverin qu’il porte encore ses pinces à vélo. Après accord, elle se rhabille et repart avec le maquereau portant encore les marques de l’interrogatoire. Duglu explique que le temps du bizutage est venu : Louzeau doit payer un repas à l’équipe au restaurant À Perpet’.


Une couverture énigmatique : un fond rouge un peu sombre Alizarine, une bicyclette sur laquelle une voiture ou un véhicule est passé, et une croix gammée est inscrite en jaune. La séquence d’introduction se déroule effectivement à Paris en 1944, pendant l’occupation et sous les bombes, avec un officier allemand et un inspecteur de police qui a arrêté une prostituée, pour une discussion surprenante de type échanges amicaux pour faire connaissance, et essayer de profiter de l’instant présent, avec des dessins descriptifs et réalistes, des contours un peu lâches et des expressions de visage un peu appuyées pour aller vers des trognes. Puis retour sept ans en arrière, en 1937, dans un petit appartement bourgeois, sous un ciel gris plombé, le même inspecteur plus jeune alors qu’il s’apprête à intégrer la brigade Mondaine, une femme faisant le service appelée Clémentine par lui, Clémence par sa mère, un beau travail visuel de reconstitution historique. Enfin le début à proprement parler du récit avec un passage à tabac professionnel à coups de bottin, et l’arrivée du chef d’expérience, finaud et matois, des dessins reflétant une gouaille de titi parisien, entre la morgue du mac, le calme de la gagneuse, le flegme de l’inspecteur.



Le lecteur comprend que le récit se trouve encadré par un prologue en 1944 et une scène de clôture d’une page à la même date. Il côtoie Aimé Louzeau à chaque page, l’accompagnant dans différents lieux, regardant autour. Il bénéficie d’une reconstitution historique solide. Les tenues vestimentaires mettent en lumière les hommes en pantalon divers plus ou moins bien ajustés, majoritairement de couleur sombre, à l’exception du costume rose du mac, des galurins de type feutre ou chapeau melon, sans oublier le képi réglementaire pour les gardiens de la paix, et le béret ou le gavroche pour la classe ouvrière. Les femmes portent des robes, sauf pour Eeva, avec des bibis de formes diverses et variées. L’œil du lecteur est attiré par différents accessoires et détails : le rond de serviette avec le prénom, les appliques murales de forme florale, les solides bureaux du commissariat et les chaises avec des dossiers à barreau, le motif des papiers peints, les téléphones accrochés au mur, le joueur d’accordéon dans la rue, la machine à écrire réglementaire, les petites figurines de plomb pour les cowboys et les Indiens, le panier à salade garanti d’époque, etc. À l’évidence le dessinateur a pris grand plaisir à assurer l’authenticité historique de ce qu’il représente, pour redonner vie à cette époque parisienne.


De fait, le récit s’attache à suivre le personnage principal dans son intégration à la Mondaine depuis son premier jour, sur une durée que le lecteur subodore être de plusieurs mois. Dans le même temps, les auteurs racontent également des pans de sa vie privée. L’artiste donne vie à chaque personnage et à chaque séquence. Il rend ses personnages plus vivants avec un soupçon d’exagération, pouvant aussi bien être perçu comme de l’ironie entre second degré et conscience de mettre en œuvre des conventions du polar, et intensité émotionnelle. À ce titre la planche avec le premier coup de bottin déstabilise le lecteur : dans la première case, Duglu est quasiment affalé sur son siège, clope au bec, et bottin entre les mains, comme jaugeant le suspect, celui-ci étant assis dignement sur sa chaise, les bras croisés, comme rayonnant une forme d’assurance. Et le coup part soudainement dans la troisième case, imparable. Voilà le mac sonné sur sa chaise, puis apeuré car il sait que le second coup arrive. Le lecteur s’attend à lire une réaction indignée sur le visage de Loizeau : il n’en est rien. Et les trois autres ont repris une posture posée, très conscients qu’ils passent par les différents stades fort prévisibles de l’interrogatoire, rien de personnel en quelque sorte. Paloma est tout aussi à l’aise avec sa poitrine dénudée attendant dans le bureau de l’inspecteur principal. Le dessinateur réalise des planches aussi plausibles et convaincantes pour la banalité du quotidien qu’il soit professionnel ou personnel, que pour les moments sortant de l’ordinaire. Le lecteur se souvient longtemps de cette grande case consacrée à la course cycliste en intérieur au Vélodrome d’Hiver, ou au numéro d’Eeva avec la panthère noire.



Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une enquête sous l’Occupation, et en fait il découvre le quotidien professionnel d’Aimé Louzeau, ainsi que son quotidien chez lui. Dans la mesure où cet individu n’est pas un grand causeur, le lecteur prend conscience qu’il réfléchit à ce qu’induit ce qu’il voit. Côté professionnel, Louzeau semble s’adapter au caractère sordide des crimes et délits, sans s’en offusquer ou s’en indigner. Toutefois même avec son expérience à la Criminelle, il n’avait pas idée de la variété des perversions possibles. Le lecteur se doute bien que cela doit avoir un impact sur l’inspecteur, même s’il ne le montre pas. À un ou deux regards et une ou deux réactions, il semble aussi que le rapport aux femmes de Louzeau soit compliqué, sans que la raison n’en soit mentionnée. La complexité de son histoire personnelle se révèle progressivement : enfant naturel d’un prêtre, cellule familiale déséquilibrée habitant le même appartement, c’est-à-dire lui, sa mère Marie et l’ancienne servante du curé, appelée Clémentine par Aimé et Clémence par Marie. Une visite rendue à son père donne lieu à une scène macabre et grotesque, qui fait apparaître le sentiment de culpabilité de Marie, et la souffrance psychologique de leur fils, même s’il ne dit rien. Le scénariste introduit également un élément métaphorique, la présence de la silhouette d’un Indien sur son cheval, à la fois une passion d’enfance de l’inspecteur, à la fois une indication sur son état d’esprit présent, sans qu’il soit bien possible d’en déduire un trait comportemental. Les auteurs savent y faire pour sous-entendre des possibilités, qui deviendront peut-être des occasions manquées, telle la rencontre fortuite avec Valentine et sa fille, alors qu’il achète un sapin de Noël.


La couverture semble clairement annoncer un polar sous l’Occupation, et… Les auteurs placent le lecteur aux côtés d’un homme d’une trentaine d’années à peine, ayant exercé le métier d’inspecteur à la brigade criminelle, et effectuant sa prise de poste à la Mondaine. Les dessins prennent grand soin d’assurer une solide reconstitution historique, et d’amener de la vie dans les personnages en appuyant un peu les expressions de visage. L’artiste sait donner de la plausibilité aussi bien aux moments banals qu’aux moments sortant de l’ordinaire, que le scénariste lui a concoctés. Le lecteur plonge dans un récit différent de celui qu’il avait anticipé ou imaginé, faisant progressivement connaissance avec un homme introverti et sensible, à l’intérieur duquel couvent de très fortes émotions. Intriguant.



lundi 4 mai 2026

Les grandes batailles navales T09 Midway

Bakugeki-ki !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le neuvième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, et par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Et le monde vacilla, Un géant aux pieds d’argile et un empire colonial impuissant, Le porte-avions le nouveau roi des mers, Le dernier des géants, La démesure pour assurer la maîtrise sur tout le Pacifique, Il y a toujours un grain de sable qui enraye la machine, Et l’histoire bascule, Il a été à l’image du Japon, trop téméraire !, et enfin un glossaire.


Le sept juin 1942, un pilote américain est pris en chasse par un Zero qui le mitraille par derrière. L’avion allié est touché, le pilote cherche à s’éjecter mais son cockpit ne veut pas s’ouvrir. L’avion pique du nez vers l’océan dans un grand panache de fumée noire. Atoll d’Hawaï, île d’Oahu, Pearl Harbor, le dix décembre 1941 : un avion porteur effectue son approche, avec à son bord quatre pilotes : Doug Davidson, Eugene King, Harry Landing et John Nashville. Collés devant un hublot, ils peuvent se rendre compte par eux-mêmes des dégâts effectués par l’attaque japonaise du sept décembre 1941. Une fois sur place, ils se rendent au port et constatent de plus près le désastre : en particulier l’USS Arizona dont seules les cheminées émergent des eaux. Plus de mille gars y ont trouvé la mort. Un autre ajoute qu’il paraît que les bridés ont aussi lancé des attaques en Malaisie et dans les Mariannes. Ils sont occupés à débarquer un peu partout. Ils commentent alors le manque d’honneur des ennemis : attaquer sournoisement à l’aube comme le pire des lâches !



Une femme conduisant un camion militaire s’arrête à leur hauteur, les taquine en leur demandant s’ils posent pour la photo, et leur fait observer son grade de sergent-chef. Comme il semble qu’ils n’ont rien de mieux à faire que regarder le paysage, elle les invite à l’accompagner, à monter dans le camion, car elle cherche des bras. À celui qui lui fait remarquer qu’ils sont des enseignes, elle lui rétorque qu’elle parie que lui et ses petits copains viennent du continent, tout frais moulus d’une académie militaire ou autre. Elle ajoute que leur aviation est au tapis, alors en attendant qu’on leur livre de nouveaux zincs, ils pourraient se rendre utiles. Elle les emmène jusqu’à l’hôpital et leur fait observer qu’ils ont deux bras et des jambes : elle suppose qu’ils savent comment on porte un brancard. Les quatre jeunes pilotes passent leur journée à effectuer les tâches de soin basiques au service des soldats blessés.


Une bataille des plus célèbres, et une couverture qui met en avant… des avions. Il s’agit d’une bataille aéronavale qui s’est déroulée du quatre au sept juin 1942, et qui fait suite à l’attaque de Pearl Harbor (sept décembre 1941), qui fut elle-même suivie par le Raid de Doolittle (dix-huit avril 1942) sur Tokyo et Yokohama, puis la bataille de la mer de Corail (4 au 8 mai 1942, première bataille aéronavale de l'histoire). En cours de récit, l’auteur met en scène l’amiral de la marine impériale japonaise Isoroku Yamamoto (1884-1943). Ce dernier demande à l’officier Asashimo depuis combien d’années ils se connaissent. Son interlocuteur répond depuis une quarantaine d’années. L’amiral lui rappelle qu’il se sont rencontrés lors de la bataille de Tsushima, celle-ci ayant fait l’objet du tome quatre de la présente série, paru en 2017, par le même scénariste, également dessiné par Giuseppe Baiguera, avec une mise en couleurs réalisée par Denis Béchu. Or dans cet album, l’auteur abordait déjà la question de l’évolution des règles d’engagement dans les batailles navales, en particulier le rôle amené à se développer de l’aviation. Le lecteur peut donc y voir une suite directe, à la fois par la mention de la bataille de Tsushima, à la fois par le rôle des porte-avions, qui est qualifié de roi des mers dans l’un des chapitres du dossier historique. Ce dernier mentionne aussi bien des cuirassés aux dimensions imposantes (USS Lexington, USS Langley, USS Saratoga, USS Ranger, USS Yorktown, etc.) que les avions du conflit : Hawker Fury, Heinkel Hee51 et Fiat CR.32, Messerschmitt BF 109, Spitfire, Mitsubishi A6M Zero, bombardier Gotha. Le chapitre suivant évoque des cuirassés célèbres dont le Prince of Wales, le Bismarck (onzième album de la série, 2019), le Tirpitz, le Yamato et le Musahsi.



L’habitué de la série peut regretter que Delitte n’ait pas dessiné lui-même ce tome, et que la mise en couleurs soit assurée par une autre personne que Douchka Delitte. Il découvre une narration visuelle présentant peut-être un peu moins de caractère, plus posée dans son découpage de planche, avec des dessins dans un registre descriptif et réaliste très classique. Pour autant l’artiste respecte le niveau d’exigence du scénariste en termes de reconstitution historique. Cette partie de l’horizon d’attente du lecteur est comblée : représentation des uniformes et des armes bien sûr, les différents avions de combats tant américains que japonais, les porte-avions, un sous-marin japonais, et dans un autre registre l’hôpital de Pearl Harbor. Le dessinateur insuffle un peu plus de personnalité visuelle aux personnages, que ne le fait d’habitude Delitte, avec des visages plus diversifiés, et des expressions de visage dont quelques-unes manquent de naturel. Il est vrai que le scénariste a réservé une surprise de taille au lecteur, un défi qu’il ne relève que très rarement et qu’il impose ici à Baiguera : des personnages féminins. Il y a d’abord le sergent-chef infirmière, à la bouille un peu ronde, et également l’épouse de Doug Davidson qui apparaît pendant quatre cases, mais sans être nommée. Dans la case suivante, le lecteur peut même voir un marin se baladant au bras d’une jolie brune, fait rarissime dans cette série. En termes de direction d’acteur, l’artiste respecte aussi les prescriptions de la série : un jeu naturaliste, avec des visages le plus souvent fermés pour rendre compte du sérieux de l’état de guerre, à la réalité des pertes humaines, aux enjeux des batailles.


Le lecteur attend de pied ferme les scènes de bataille. L’histoire s’ouvre avec deux pages de combat aérien, au cours duquel un pilote américain se retrouve sous le feu d’un Zero, cette scène trouvant son dénouement dans la dernière page du récit, le lecteur ayant entre les deux identifié le personnage comme étant Doug Davidson qui sert de fil conducteur tout au long du tome. Les zones détruites de Pearl Harbor sont rapidement montrées, ou plutôt suggérées. En page quinze, le lecteur peut voir un des cuirassés japonais massifs dans la base navale de Jure. En planche vingt-neuf, c’est un sous-marin japonais fendant tranquillement les eaux, sans un seul navire en vue. En pages trente-deux et trente-trois, plusieurs cases montrent l’imposant flotte japonaise, avec des nuées d’avions survolant les bâtiments, le lecteur pouvant s’interroger sur cette formation où des avions semblent escorter de lourds navires. La bataille de Midway proprement dite commence en page trente-neuf et se termine en page quarante-six, avec quelques vues impressionnantes du combat aérien, et une case traumatisante dans laquelle la tête du tireur est ravagée.



Comme à son habitude, le scénariste s’attache à raconter la bataille à partir du point de vue d’un militaire peu gradé. Dans celle-ci, il choisit un pilote, Doug Davidson, qui se retrouve affecté sur un des atolls de Midway, et qui échange avec ses camarades, évoquant comme d’habitude les morts, c’est-à-dire le terrible prix à payer. Le coté japonais n’intervient qu’à partir de la page quatorze avec deux marins Takeo Yamagushi & Hiro qui embarquent sur un cuirassé, et dont l’un des d’eux fait observer à l’autre ce qui relève de la propagande d’État. Le temps de trois pages, le lecteur peut voir l’amiral Isoroku Yamamoto en train de donner des ordres. Son intervention se termine par la sentence suivante : Un plan a toujours une faille, il faut simplement espérer que l’adversaire ne l’aperçoive pas. Remarque hautement ironique au vu de la tournure de la bataille de Midway. Le lecteur en apprend plus sur ce brillant stratège dans le dossier historique, à la fois concernant son rôle sur l’importance donnée aux porte-avions dans la marine impériale, à la fois sur son sort. À nouveau dans ce tome, le récit de la bataille proprement dite peut s’avérer un peu frustrant en fonction de ce que le lecteur est venu chercher, en particulier s’il attendait un cours de stratégie militaire, ou une reconstitution détaillée heure par heure de la bataille. L’histoire s’adresse plutôt aux néophytes dotés d’une curiosité proactive. Il permet de se faire une idée des enjeux, du contexte historique, et de la nature des combats. La narration est ainsi faite qu’elle suscite chez le lecteur l’envie d’en apprendre plus, d’abord en consultant le dossier historique, puis en allant faire des recherches complémentaires dans des encyclopédies ou d’autres ouvrages spécialisés, sur la bataille de Midway proprement dite, ou sur les autres batailles tel le raid de Doolittle, ou encore sur la carrière d’Isoroku Yamamoto.


Une bonne introduction à la bataille de Midway. La narration visuelle s’avère solide et bien référencée, aisément accessible et au service du récit. Comme à son habitude, le scénariste sait raconter la bataille et le contexte qui y mène à hauteur d’homme, avec ce qu’il faut de personnalisation et d’enjeux humains, en répartissant les informations tout du long, sans passage donnant la sensation de lire une page d’encyclopédie. Un ouvrage destiné aux néophytes, qui ne pourra pas contenter les connaisseurs.



lundi 23 février 2026

Les grandes batailles navales T11 Le Bismarck

L’histoire des affrontements relève parfois de cruelles désillusions.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le onzième tome de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario et les dessins, et par Douchka Delitte pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant neuf chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : Il y a d’abord un traité…, … Et puis une réalité, La guerre totale se fait aussi sur les mers, Un nouveau géant mais au pied d’argile, 1-0 La balle au centre, L’art de viser juste, Un jeu de cache-cache, Et au final le lion dévore l’aigle !, Le crépuscule des dieux.


Berlin, janvier 1991. Suite à l’invasion du Koweït par les forces irakiennes, l’opération Desert Storm, menée par les États-Unis est lancée dans la nuit du 17 janvier 1991. Une guerre suivie en direct à la télévision. En cette journée de janvier, ce sont les images d’un cuirassé qui alterne les bordées de 406mm et lancement de missiles Tomahawk, qui tournent en boucle. C’est le USS Missouri, l’un des derniers cuirassés au monde encore en activité. Affectueusement surnommé Big Mo, le cuirassé, lancé en 1944, déplace plus de 58.000 tonnes. Affalé dans son fauteuil, Ludovic Dekoning est en train de regarder les informations télévisées, pendant que son petit-fils joue à la guerre avec un casque sur la tête, un modèle réduit d’avion dans sa main droite, et celui du Bismarck dans la gauche. Le grand-père reconnaît immédiatement sa maquette, et la reprend des mains du garçon pour la replacer sur son étagère. Les souvenirs remontent.



En mai 1941… Ludovic Dekoning était matelot, technicien de pont à bord du Bismarck. Matelot breveté Ludovic Dekoning ! Il était fier ! Ils étaient quelque part dans les eaux glacées, aux limites de la banquise, entre les terres du Groenland et celles d’Islande. Le Bismarck avait appareillé deux jours plus tôt de Norvège avec le Prinz Eugen, un fier croiseur lourd. Ils avaient reçu la mission d’aller semer la pagaille dans l’Atlantique. Même si l’Europe était à genoux, que leur armée était aux portes de l’Union soviétique et qu’ils occupaient la moitié d’un pays comme la France, la guerre n’était pas finie. On ne sait trop comment, mais les Anglais leur sont rapidement tombés dessus. Au début, ça ne portait pas à conséquence, deux croiseurs qui prenaient garde à ne pas s’approcher d’eux et de leurs canons de 380. Mais le 24 au matin, la partition a changé : le Hood et le Prince of Wales sont entrés dans la danse ! Un croiseur de bataille et un cuirassé, deux titans des mers. Ils n’en menaient pas large… Les deux navires anglais tirent sur le cuirassé allemand qui encaisse les coups. Le Bismarck riposte et coule le HMS The Hood.


Le cuirassé de la mort !!! Hmm, hmm… En reprenant un peu de distance, quelle illustration de couverture !!! Quel navire ! Un cuirassé allemand mis en service le vingt-quatre août 1940, le plus grand navire allemand de la seconde guerre mondiale, deux cent cinquante mètres de long, 41.700 tonnes de déplacement, 50.300 tonnes de port en lourd, plus de deux mille hommes d’équipage, sans parler de ses canons. Il vient de participer à la bataille du détroit du Danemark, il a été pris en chasse et au final il est poursuivi par une trentaine de vaisseaux dont des cuirassés, des croiseurs de batailles, puis deux porte-avions, et des croiseurs lourds. L’horizon d’attente du lecteur est alimenté par ce bâtiment hors norme. L’auteur en a bien conscience : ce navire figure dans plus de trente pages de ce tome. Le lecteur se trouve aussi bien à bord avec le technicien de pont, qu’en pleine mer à contempler la silhouette du cuirassé, que dans les airs au milieu des avions en train de le survoler ou de lui tirer dessus. L’illustrateur s’en donne à cœur joie pour le représenter, soit en totalité en mettant en valeur sa longueur et sa masse, soit depuis le pont ou ses coursives pour donner à voir la masse monstrueuse de ses canons dont 8 de 380mm répartis dans quatre tourelles (A, B, C et D) dénommées Anton, Bruno, Caesar et Dora, le blindage de sa coque, ses gigantesques hélices et ses gouvernails, son fier pavillon, ses canots de sauvetage massifs également, jusqu’à ce qu’il coule à pic.



D’une manière inhabituelle pour cette série, le récit commence à une époque différente de celle de la bataille navale concernée : 1991. Le lecteur comprend bien que cette introduction de deux pages sert à présenter le personnage qui remplit le rôle de point de repère humain dans le récit, un matelot à bord du Bismarck. Il relève également la remarque sur l’un des derniers cuirassés au monde concernant l’USS Missouri. En lisant le dossier historique, le sens de cette remarque prend toute son ampleur, dans le paragraphe intitulé : Le crépuscule des dieux. L’auteur évoque le bombardement du port de Tarente en 1940, le désastre de Pearl Harbor en décembre 1941, les pertes du HMS Prince of Whales et du HMS Repulse, également en décembre 1941, la fin du Tirpitz ou encore des géants japonais Musashi et Yamato. Puis il mentionne les écrits de 1920 de l’Anglais John Fischer, marin émérite, et en 1921, les théories du général américain William Billy Mitchell mal accueillies après qu’il ait déclaré que l’état-major de la marine s’y connaît en aviation autant qu’un cochon en patinage. Delitte conclut par C’est donc les affres de la Seconde Guerre mondiale qui vont imposer une évidence : la suprématie des cuirassés sur les eaux est terminée et les engagements d’artillerie entre vaisseaux de surface appartiennent au passé. Un nouveau roi s’est emparé du trône, il se nomme porte-avions.


Le lecteur retrouve avec plaisir les caractéristiques graphiques de cet illustrateur : traits de contour acérés, visages expressifs et naturels, usages d’aplats de noir aux formes irrégulières et déchiquetées. Tout cela concourt à donner une sensation de réalité un peu râpeuse, transcrivant des conditions de vie dures et âpres, un environnement indifférent à la vie humaine, que ce soient les formes géométriques métalliques du Bismarck, la salle d’opérations du commandement de la marine britannique, on encore l’immensité des flots. Pour ces derniers, le lecteur peut voir l’agitation créée par les obus, par les mouvements des navires et leur étrave, ou bien la mer étale lors de survols par avion, ces dernières situations bénéficiant de deux dessins en double page en attaque nocturne. Il ressent la violence des impacts sur la structure du cuirassé qui essuie les tirs. Il s’est préparé à l’issue finale, et pour autant il sent l’émotion l’étreindre à la vue de ces trois cases contigües de la hauteur de la page. Comme à son habitude dans cette série, la coloriste utilise une palette de couleurs sombres et un peu ternes, qui ajoutent au sérieux du récit : elles n’accablent pas les personnages, tout en induisant qu’il ne peut pas y avoir de moment joyeux. Les seules lueurs orangées qui viennent apporter une touche plus claire correspondent aux éclats des détonations, soulignant ainsi leur violence.



Le lecteur passe ensuite au dossier historique. Comme pour les autres tomes de la série, ce dernier apporte de nombreuses informations de contexte dont l’inclusion dans la bande dessinée l’aurait rendue indigeste. Sont passés en revue le traité de Washington, signé en février 1922 (une tentative pour régulariser le tonnage total des flottes accordé à chaque État, au prorata, en particulier de leur territoire maritime, ainsi que leur déplacement et leur puissance de feu, mais il n’est pas demandé aux différents signataires de démanteler leur flotte dans l’immédiat pour se conformer au traité), la réalité des flottes en présence, l’art de tirer, et le sort des cuirassés. En fonction de ses connaissances préalables, le lecteur peut se retrouver passionné par les conséquences de la modernisation de l’artillerie et les performances grandissantes des canons, et la découverte de leur puissance réelle.


Comme à son habitude, l’auteur met en scène plusieurs points de vue humains très caractérisés de son récit, sans présence féminine. Ainsi le lecteur sait dès les premières pages que Ludovic Dekoning va survivre au coulage du Bismarck, un des rares rescapés d’un équipage de plus de deux milles hommes. Cela induit qu’il considère ses points de vue et ses répliques à l’aune de cette issue, ce qui colore également le positionnement de son camarade prénommé Adolf, entièrement acquis à l’idéologie nazie. Par effet miroir, le lecteur se trouve dans une forme d’opposition assez bizarre aux attaques britanniques, d’un côté parce qu’il connaît déjà le sort de ce cuirassé, de l’autre parce que les alliés deviennent les persécuteurs de marins qui ne font que leur travail, effectuant des attaques en masse sur un unique bâtiment. À nouveau, il n’y a pas de morale à cette bataille : les êtres humains sur ce navire subissent les conséquences des décisions d’autres êtres humains dans des salles d’opérations, les attaques des avions, les blessures causées par le métal déchiqueté, les noyades horribles, etc.


Dans ce tome, l’auteur donne au lecteur ce qu’il attend : la course-poursuite du cuirassé le Bismarck, par les Britanniques. Comme à son habitude, sa narration visuelle est impeccable sur le plan de la reconstitution, avec une ambiance dure et factuelle, mêlant scènes spectaculaires mettant en valeur les navires (et les avions) et dialogues entre hommes très humains. Le lecteur n’est pas près d’oublier la puissance massive du Bismarck, la situation des marins ne pouvant qu’effectuer leurs tâches sur ce bâtiment en pleine mer, et la traque sans merci organisée de main de maître par l’état-major britannique. Une réussite.



mercredi 7 mai 2025

Ciel d'orages T01 London Burning

C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Éric Warnauts & Raives (Guy Servais) qui travaillent à quatre mains sur le scénario et les dessins, Raives se chargeant des couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quelque part au-dessus des côtes de l’Angleterre, une escadrille d’avions de guerre allemands arrive, comprenant plusieurs bombardiers. Une escadrille de Supermarine Spitfire surgit dans le ciel pour les intercepter et le combat aérien s’engage. Un Spitfire touche un Bristol Blenheim, mais il est pris en chasse par un Messerschmitt Bf 109. Un autre Spitfire vient à sa rescousse. La mission britannique a été victorieuse, les pilotes peuvent rentrer boire le thé. Winston Churchill prononce son célèbre discours à la Chambre des Communes du 18 juin 1940 : La bataille d’Angleterre a débuté. De cette bataille, dépend la survie de la civilisation chrétienne. Toutefois la rage et la toute-puissance de l’ennemi vont bientôt se déchaîner contre le Royaume Uni. Hitler sait qu’il devra briser les Britanniques sur cette île ou qu’il perdra la guerre. S’ils parviennent à lui résister, toute l’Europe pourra être libre. Mais s’ils échouent, alors le monde entier, y compris les États-Unis, y compris tout ce qu’ils ont connu et aimé, sombrera dans les abîmes d’un nouvel âge des ténèbres rendu encore plus sinistre et peut-être plus pérenne par les lumières d’une science pervertie. Aussi doivent-ils se préparer à accomplir leur devoir, à se conduire de telle sorte que si l’empire britannique et son Commonwealth durent mille ans, les hommes diront encore : Ce fut leur heure de gloire.



Le soir, dans le mess des officiers, une soirée dansante est organisée avec un orchestre. Kate Kavendish, pilote de bombardier, danse, puis retrouve ses copines, et découvre un mot sous le sous-bock de son verre que Jimmy Kane a réussi à glisser, sans que sa cavalière Missy Collins ne s’en aperçoive. Elle prend le billet discrètement. Elle se rend dans la chambre 116 de l’hôtel comme indiqué sur le mot, et elle y retrouve son amant Jimmy. Les sirènes de l’alerte aérienne retentissent : encore un raid des Teutons. Kate refuse qu’ils descendent dans le Tube, ils se couchent et font l’amour, et Kate rappelle à Jimmy ce dont ils ont convenu : pas de sentiments ! Dans le ciel, la bataille aérienne fait rage. Bien que la propagande allemande affirme que seuls les objectifs militaires sont visés, les bombardiers ennemis déversent des tonnes d’explosifs et de bombes incendiaires sur les grandes villes britanniques. Une fois encore, la Luftwaffe a percé les défenses de la capitale et a incendié les entrepôts du port. L’enfer aura duré neuf heures. De la peinture, du rhum et du sucre en feu flottent sur la Tamise… Au matin, le quartier des docks brûle encore, enveloppant la capitale d’une épaisse fumée âcre. Le lendemain matin, Kate et Jimmy se quittent, elle lui rappelle qu’ils se voient bientôt chez tante Beth, pour le baptême du petit Louis.


C’est toujours un plaisir visuel de retrouver le duo de Warnauts & Raives, une narration à base de contours réalisés avec un mélange de traits fins et cassants et de traits un peu plus épais et souples, complétés par une mise en couleurs pouvant aller jusqu’à la couleur directe pour intégrer d’autres informations visuelles dans les cases. Ils sont adeptes de dessins réalistes et descriptifs, pour une reconstitution soignée et documentée. Ainsi le lecteur identifie aisément les différents modèles d’avions de guerre même s’ils ne sont pas nommés par les personnages : ME109, Spitfire De Havilland, Arado Ar196, Bristol Blenheim, Stirling. Il peut prendre son temps pour examiner les cocardes, c’est-à-dire les marques d’identification de ces aéronefs militaires. Cet album s’ouvre avec un combat aérien de quatre pages, exercice visuel demandant un solide sens de la mise en scène pour pouvoir donner la sensation du positionnement respectif des différents avions, et de leurs déplacements les uns par rapport aux autres, pour pouvoir suivre le déroulement de l’affrontement. Les artistes ont recours à des grandes cases avec des cases en insert, des cases en trapèze pour accentuer l’impression de mouvement, des cases verticales et des cases inclinées pour insister sur un mouvement soudain ou une situation dramatique. Ainsi tout au long de l’album, le lecteur peut contempler le spectacle souvent dramatique et une fois paisible de l’aviation : bombardement dans le ciel de Londres avec le faisceau des puissants projecteurs et le tir nourri de la Défense Contre l’Aviation (DCA), deux pages de toute beauté au cours desquelles Kavendish fait atterrir son avion dans un petit aéroport de la verdoyante campagne anglaise, deux pages pour l’amerrissage d’un hydravion Arado Ar196, un deuxième combat aérien au-dessus des côtes britanniques pendant sept pages, un vol de transit de deux pages du bombardier piloté par Kavendish, un combat au-dessus de la mer celtique pendant six pages, le vol de deux chasseurs au-dessus d’un pré occupé par de paisibles moutons, et enfin le vol d’un biplan au-dessus des montagnes.



La reconstitution historique comprend les autres composantes attendues, en plus des avions militaires. Les uniformes et les armes, les tenues civiles, jusqu’aux sous-vêtements de Kate, les façades londoniennes et quelques monuments comme Tower Bridge, sans oublier les toits et le ciel crevé par les faisceaux de projecteurs avec les ballons flottants, les modèles de véhicules de l’époque et les double-deckers, plusieurs paysages du pays. Le lecteur circule dans une ou deux bases aériennes, il va se réfugier dans les souterrains du métro (Tube) avec Nicole et son amant Lewis, il passe une nuit torride dans une chambre d’hôtel de grand standing, et il séjourne dans une chambre d’hôpital à Londres. Il peut voir les immeubles détruits après une nuit de bombardements. Pour les fêtes de fin d’année, il accompagne Kate dans la résidence de famille : c’est l’occasion d’admirer la campagne anglaise verdoyante et ses animaux d’élevage. Il pénètre avec elle à l’intérieur d’un somptueux manoir, et garde les yeux bien ouverts pour admirer la riche décoration et l’ameublement. Puis il ressort pour profiter du parc soigneusement entretenu. Il est très impressionné par le naturel avec lequel les artistes représentent chaque endroit de manière organique, avec un dosage parfait entre les détails concrets et les couleurs donnant la sensation de la grisaille urbaine, ou du calme de la campagne.


Bienvenu en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale alors que les bombardements ennemis surviennent avec une régularité terrifiante. L’armée de l’air Royal Air Force britannique a compté des dizaines de femmes pilotes, dont la plus célèbre fut Joy Lofthouse (1923- 2017) qui a volé avec des Spitfire ou des bombardiers pour l’ATA (Air Transport Auxiliary), une organisation britannique de la Seconde Guerre mondiale pour assurer le convoyage des avions neufs, des avions réparés ou endommagés. Comme à leur habitude, les auteurs écrivent une bande dessinée solidement documentée. Le lecteur peut relever de nombreuses références historiques : le discours de Winston Churchill du 18 juin 1940, les relations du président Edvard Benes (1884-1948) du gouvernement provisoire tchécoslovaque et Josef Tiso (1887-1947) président de la République slovaque auto-proclamée, l’histoire de la création du V de la Victoire par Victor de Laveleye (1894-1945), l’évasion des ministres Pierlot et Spaak d’Espagne le 18 octobre 1940, les activités d’Oswald Mosley (1896-1980, fondateur en 1932 de l’Union des Fascistes Britanniques), les activités du Service des Opérations Spéciales (SOE, Special Operations Executive), etc.



À l’évidence, il faut un peu de temps pour que les personnages se mettent en place dans la grande Histoire. Les auteurs commencent par mettre en scène les aspects les plus spectaculaires : les combats aériens et les passions extra-conjugales. Toutefois, leurs personnages ne se résument pas à des pantins taillés sur mesure pour porter artificiellement l’intrigue sur leurs épaules. Il apparaît progressivement que Kate Kavendish dispose d’une histoire personnelle : une riche famille installée dans le Gloucestershire, des origines polonaises qui complexifie sa situation personnelle dans ce conflit mondial, voire qui pourraient la rendre suspecte. Les auteurs ont déplacé le point de vue de ce récit de guerre des hommes vers les femmes, et des femmes actives dans la guerre. Les risques auxquels sont exposés les individus, la mort pouvant survenir de manière arbitraire à tout moment, sous un bombardement ou lors d’un combat aérien, rend chaque moment plus capital, plus intense. Chaque personnage se retrouvant en situation de combat fait l’expérience de la fragilité de la vie, chaque traumatisme provoque un comportement d’adaptation en retour. Les deux créateurs ont l’art et la manière pour insuffler de la vie à leurs personnages, les faire exister, leur donner un caractère et des motivations propres. Le lecteur en vient à se demander comment leur existence peut conserver un sens, entre le contraste total du bruit et de la fureur d’un combat aérien, ou d’un bombardement, et le calme surréaliste de la campagne et des grands espaces naturels. Comment réconcilier les petits drames personnels et les destructions massives occasionnées par le largage de plusieurs tonnes d’explosifs en une nuit ? Jimmy Kane parle de sa tante et il dit : C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance, pas la moindre fissure ne doit apparaître sous peine de rompre dans la tempête… Le lecteur se dit que chaque personnage forge sa propre carapace à sa manière, luttant pour éviter la moindre fissure que pourrait provoquer une nouvelle horreur.


Une série de plus qui évoque la Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale au travers d’une aviatrice militaire… Il s’avère que ce point de vue et la maîtrise des deux créateurs transforment une situation souvent traitée en un récit poignant, celui d’une femme combative, pilote de bombardier, ayant adapté son comportement de vie aux circonstances, avec de magnifiques séquences de combats aériens. Tragique.



lundi 17 février 2025

La 3e Kamera

Toutes ces horreurs commises… Et ce n’étaient malheureusement que des hommes…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Cédric Apikian pour le scénario, par Denis Rodier pour les dessins, et Elise Follin pour les couleurs. Il se termine avec un dossier de quatorze pages, réalisé par Nicolas Ferard, constitué pour un tiers de photographie d’archives. Il comprend cent-trente-cinq pages de bande dessinée. Un autocollant met en avant que le scénariste a également écrit La ballade du soldat Odawaa (2019) réalisé avec Christian Rossi, et le dessinateur est celui de La bombe (2020) scénarisé par Alcante (Didier Swysen) & Laurent-Frédéric Bollée.


Environs de Berlin, mi-avril 1945 : l’Armée rouge encercle la capitale du Reich. La ville est la proie des flammes, sous un feu nourri de canons, sous les bombardements des alliés, sous les tirs de roquettes, sous les chenilles des chars. Un enfer de flammes. Des soldats qui avancent l’arme au poing, au milieu des incendies. Le jour de vengeance est arrivé. Berlin, le vingt avril 1945, pour son cinquante-sixième anniversaire : Adolf Hitler passe en revue de jeunes recrues militaires, encore des adolescents de seize ans. Il demande le nom de l’un d’eux et il lui pince l’oreille ; celui-ci répond : Gustav Müller. La cérémonie se termine, les camarades de l’adolescent le félicite pour le geste dont il a bénéficié. En arrière-plan, un haut gradé indique au cameraman de ne pas filmer pour rien, ils n’utiliseront pas ces images. Il indique au lieutenant Walter Frentz qu’il a bien servi pendant toutes ces années, qu’il est temps pour Frentz de faire ses adieux au Führer, et il lui conseille de filer. Il ne pense pas qu’ils se reverront. Il ajoute qu’il y a un dernier avion qui décolle et il lui suggère d’en profiter.



Le premier mai 1945, au sud-est de Berlin, la bataille de Halbe, dans la forêt de la Spree. La neuvième armée allemande en débâcle est sévèrement accrochée par l’armée russe et notamment le premier front ukrainien. Les soldats allemands sont pilonnés : l’un d’eux conseille à un autre dénommé Egon Krabe de se sauver. Le premier est pulvérisé par une explosion d’une violence inouïe. Krabe se met à courir de toutes ses forces, il se retrouve au beau milieu d’une route encombrée de carcasses de voiture. Un gradé allemand arrive et se met à abattre un fuyard après l’autre, méthodiquement. Enfin il arrive devant Krabe, mais il est fauché à son tour. Krabe enterre sa sacoche au pied d’un arbre, et il reprend sa fuite. Berlin, devant le Reichstag le deux mai 1945, le soldat Yakov dessine le visage de sa mère à la craie sur un pilier. Un soldat interpelle ses camarades : Kaldeï remet ça avec son drapeau ! Il est monté au sommet du Reichstag et il est en train de mettre en scène sa photo avec un troisième drapeau. Un autre soldat explique que depuis que Kaldeï a vu le cliché des Américains à Iwo Jima, il n’en dort plus. Un autre espère qu’il aura pensé à enlever ses montres. Mi-juillet 1945, Walter Frentz passe au même endroit que Egon Krabe, et il récupère sa sacoche avec l’appareil photographie à l’endroit indiqué : elle contient les trois Kameras. Parfait.


Un titre énigmatique, évoquant l’existence d’une troisième caméra. Une narration proposant de suivre plusieurs fils narratifs, tous dans la même chronologie, des personnages qui ne sont pas forcément nommés. Berlin en ruine, les alliés dans la place, des Allemands dont l’environnement a été réduit en ruines. Le lecteur relève de ci de là des éléments historiques. Pour commencer, le scénariste indique les dates tout au long de son récit : mi-avril 1945, vingt avril 1945… mi-juillet 1945, jusqu’à Berlin-Tempelhof, en juin 1946, avec un épilogue à Montévideo, en Uruguay en 1980. Ensuite chaque lieu est indiqué, que ce soit Berlin ou ses environs. En fonction de sa familiarité avec l’Histoire de cette époque et de cette région, le lecteur peut relever certaines références. La bataille de Halbe : elle s’est déroulée entre le 24 avril et le 1er mai 1945 opposant la 9e armée allemande et l'Armée rouge. Peut-être plus accessible : Le Drapeau rouge sur le Reichstag, cliché d'Evgueni Khaldeï pris le 2 mai 1945 sur le toit du palais du Reichstag, à Berlin. Un des soldats indique même qu’il s’agit du troisième essai du photographe, fait développé dans le dossier en fin d’ouvrage qui explicite les deux premières tentatives, l’une à l’aéroport de Templehof, l’autre sur les hauteurs de la porte de Brandebourg. Les circonstances du cliché de Joe Rosenthal à Iwo Jima sont également détaillées. Il identifie également le nom de Jesse Owens (1913-1980) cité à deux reprises : quadruple médaillé d'or lors des Jeux olympiques d'été de 1936 à Berlin, et considéré depuis comme le premier sportif noir de renommée internationale.



Le lecteur découvre les derniers jours de la destruction de Berlin à la fin de la seconde guerre mondiale : il prend conscience de l’importance de cette séquence d’ouverture au fil du récit, alors que les personnages évoluent littéralement dans un champ de ruines, qu’ils soient allemands, et même berlinois, ou militaire dans l’une des armées d’occupation. Cela pèse lourdement sur leurs actes. L’efficacité des dessins de l’artiste fonctionne parfaitement pour rendre compte de cette désolation, de cette destruction massive et systématique, de cet acharnement patent. Les premières pages montrent la puissance de feu concentrée pour pilonner la ville, avec une mise en couleur dans des tons marron-orange, pour une ambiance à la fois étouffante et macabre. Puis viennent les visions de la ville depuis la rue : les immeubles éventrés, les décombres jonchant la voie publique, les panaches des incendies, les vitres toutes explosées des immeubles, les traces de pillage, les enfants crapahutant dans les ruines à la recherche de matériaux récupérables au mépris de leur sécurité, les quelques devantures protégées par des planches de bois, les accès aux immeubles encombrés de débris qu’il faut enjamber, les pièces d’appartement avec un trou béant dans le mur, les sous-sols enténébrés par manque d’électricité, etc. L’un des points culminants de cette désolation se trouve lors d’un itinéraire nocturne en Jeep, alors que l’équipage doit faire demi-tour, l’artère étant coupée par des gravas amoncelés en travers.


Le lecteur apprécie de retrouver l’efficacité et la conviction de la narration visuelle de Denis Rodier : une école européenne ayant harmonieusement intégré quelques éléments comics. Il se montre d’une conviction épatante qu’il s’agisse d’une séquence de massacre en forêt, d’une descente dans un sous-sol sans lumière, ou bien d’un moment calme dans un bureau. Le lecteur prend plaisir à suivre ainsi les personnages. Tout d’abord le lieutenant Frentz : le scénariste prend les choses en cours de route, après la dernière activité professionnelle de prise de vue auprès d’Adolf Hitler. Le lecteur subit avec lui les avanies auxquelles il est confronté, curieux de savoir s’il s’en sortira, d’en découvrir plus sur ses motivations, et encore plus curieux de comprendre son rôle vis-à-vis de cette troisième Kamera. En contrepoint, il suit Elke, une jeune femme ayant subi des épreuves indicibles pendant la guerre, et obéissant servilement au capitaine Strauss, un officier nazi qui se cache dans Berlin, au comportement destructeur. Il devient un ennemi qui s’oppose à un groupe de soldats (Santinelli, Weitz et le lieutenant Horowitz), qui dirige un petit groupe Götz (muet), Gustav Müller (amoureux de Elke), Kurt, et qui maltraite Elke. De temps à autre, une discussion ou une enquête vient apporter un élément d’information supplémentaire sur la troisième Kamera.



La révélation relative à ce mystérieux appareil étant différée de séquence en séquence, le lecteur s’intéresse plus à un enjeu sous-jacent évoqué à quelques reprises : la dénazification. Les soldats américains se rendent auprès de Donaldson chargé de développer des pellicules, avec un gamin débutant comme seul aide. Il évoque l’équipe de George Stevens (1904-1875) et celle de John Ford (1894-1973), tous les deux réalisateurs. Plus loin, le capitaine Horowitz et son aide croisent Budd & Stuart Schulberg qui ont participé à rassembler les preuves contre les criminels de guerre en vue du procès de Nuremberg. S’il ne dispose pas de ces références, le lecteur les retrouve développées dans le dossier en fin d’ouvrage. Celui-ci, rédigé par Nicolas Férard (conseiller historique) aborde de nombreux aspects : Une école pour les reporters de guerre (formation et technologie), Reporters des premiers jours de la guerre jusqu’à la chute de Berlin, Reporters nazis ou simplement reporters ?, Pourquoi la 3e Kamera ?,Quand Autant en emporte le vent devient Das Leben geht weiter, Que deviennent ces reporters après la guerre ?, Le marché noir à Berlin, Budd et Stuart Schulberg deux frères associés au réalisateur John Ford pour le procès de Nuremberg, Qui est le fameux Walter Frentz ?, La mythique photo de Evgueni Khaldeï sur le Reichstag, le tout agrémenté de nombreuses photographies d’époque. Ce dossier s’avère aussi enrichissant qu’intéressant. Il vient apporter des informations complémentaires sur des faits et des pratiques évoqués dans l’intrigue, et indiquer ce qu’il en est de la réalité historique de la vie de Walter Frentz à cette époque. Il participe à adoucir la révélation finale sur les clichés contenus dans le troisième appareil photographie.


Une couverture aussi mystérieuse qu’alléchante, indiquant la dynamique de l’intrigue sur le contenu de cette 3e Kamera. Une narration visuelle dynamique et intrigante immergeant le lecteur dans Berlin détruite, avec un excellent équilibre entre reconstitution historique, tension et suspense, zones d’ombre et réalité des conditions de vie. Une intrigue mettant habilement en scène les faits historiques pour y tisser une fiction plausible. Une solide reconstitution avec une mécanique narrative privilégiant la plausibilité à la dramatisation.



mercredi 29 janvier 2025

La dernière cigarette

C’était un soldat dans un pays devenu fou.


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2004. Il a été réalisé par Alex Nikolavitch pour le scénario, et par Marc Botta pour le dessin et les couleurs. Il comporte quarante-quatre pages de bande dessinée.


Un prisonnier de guerre est conduit à l’échafaud par des soldats la police militaire. L’un d’eux lui demande s’il a une déclaration à faire. Le colonel Dorscheid répond que pas vraiment. Il voudrait juste une dernière cigarette ; il ajoute qu’il a un paquet dans sa poche. Un policier lui met une clope au bec, et lui allume. Il est arrivé devant le nœud coulant qui lui est passé autour du cou. On lui retire sa cigarette, et un gradé russe salue, pendant que le colonel est pendu. Après quoi il s’éloigne et est abordé par un autre gradé russe qui lui demande si c’est fait, puis s’il repart pour Leningrad. Tchektariov, commissaire politique russe, lui répond que sans doute, et il poursuit son chemin. Il repense au pendu : Dorscheid était mort. La paix avait été signée presque deux ans auparavant mais pour lui Tchektariov, c’était comme si la guerre avait attendu cet instant pour finir. Une guerre qui pour lui avait vraiment commencé en novembre 43, dans les hauteurs autour de Kiev. Le mont Chauve fut le Golgotha pour les hommes de ce bataillon d’infanterie dont il était le commissaire politique. C’était la première fois qu’il voyait le feu. Séparé de ses hommes, sa seule ressource était de trouver un abri jusqu’à la fin des bombardements. Un abri à peu près sûr. Une cave par exemple. Ils étaient dans une cave, de nuit, au cœur du mois de novembre, et pourtant il était en nage. Mais entre un officier de la Wehrmacht et les bombes qui pleuvaient, il ne savait pas trop quel choix faire. 



Le commissaire politique Tchektariov s’est réfugié dans une cave pour se mettre à l’abri des bombes. Il découvre un colonel de la Wehrmacht assis à même le sol, le colonel Dorscheid. Plutôt que de s’exterminer, Dorscheid lui demande du feu, et propose de lui donner une cigarette en échange. Il estime que c’est une transaction honnête. Tchektariov accepte, tout en estimant que c’est un peu tôt pour la trêve de Noël. Le colonel lui fait observer qu’il ne sait pas où ils seront fin décembre. Ils allument également une lampe à pétrole qui se trouve là. Tchektariov comprend que Dorscheid lui a offert son avant-dernière cigarette. Ils évoquent le bombardement en cours. Le colonel dit que ça ne servira pas à grand-chose si c’est les Allemands qui lâchent des bombes. Il continue : Pilonner pourra tout juste couvrir la retraite de l’infanterie, ou de ce qu’il en reste. Pour lui, l’Armée rouge aura du mal à être arrêtée maintenant, les Russes seront bientôt en Pologne, puis à Berlin, puis… Et puis, il ne sait pas : si les Américains débarquent, ils empêcheront peut-être les Russes d’atteindre Paris. Mais l’armée allemande n’est plus en état de se battre, et n’en a plus envie d’ailleurs. Pour lui, il faut être fanatique, ou désespéré pour vouloir s’interposer entre les Russes et l’ouest. Le commissaire politique fait le constat qu’on dit que la mélancolie fait partie intégrante de l’âme russe. Pour lui, c’est faux : en deux ans de présence ici, le pays l’a contaminé, il est comme les Allemands. C’est cette terre qui est mélancolique, qui rend mélancolique.


Une couverture à la manière de George Pratt, fort évocatrice, faisant appel à la culture du lecteur pour reconnaître l’allure d’un uniforme militaire allemand, et un autre évoquant un uniforme russe. En parcourant rapidement ce volume, le lecteur voit une approche assez originale concernant la couleur et les caractéristiques du dessin. La séquence d’ouverture se présente sus la forme de dessins réalisés au crayon, avec des traits de contour également au crayon, et des nuances d’ocre qui viennent habiller les silhouettes et les murs. Puis l’artiste passe à des contours encrés d’un trait fin et irrégulier. Il recourt ensuite au noir & blanc avec des nuances de gris, comme s’il peignait, se débarrassant rapidement des traits de contour au bout de deux pages. Une fois cette séquence achevée, il revient à l’usage des traits de contour encrés et des nappes de couleurs, avec de repasser dans le passé en noir & blanc sans traits de contour. Puis de revenir enfin au présent. Cela produit sur le lecteur, l’impression de peintures en noir & blanc pour les scènes du passé, rendant les souvenirs moins précis, patinés, comme vu à distance, ce qui les rend immuables et leur confère une qualité de destin implacable.



Le scénariste situe clairement le temps présent de son récit : à la fin de la seconde guerre mondiale, alors que les prisonniers de guerre commencent à être jugés et exécutés. Il en va encore plus précisément pour le la ligne temporelle dans le passé : novembre 1943 dans les hauteurs autour Kiev. De la même manière, il identifie explicitement la nationalité des deux protagonistes : russe et allemande, ainsi que leur fonction, commissaire politique et colonel de l’armée. Le dessinateur représente les éléments visuels qui permettent de les distinguer facilement : les insignes militaires, la forme de leur couvre-chef, la coupe de leur uniforme. Il en va de même pour les différents soldats, et pour la police militaire. Sans être de nature photographique, les dessins comprennent les détails nécessaires à la compréhension du lecteur. Les auteurs évoquent la seconde bataille de Kiev, opération de l'Armée rouge et contre-attaque de la Wehrmacht entre le 3 octobre et 22 décembre 1943. Puis, alors que l’armée allemande se désagrège et reflue en désordre, le commissaire politique russe se joint à une colonne d’infanterie qui va marcher vers Berlin en traversant la Biélorussie, pour rejoindre la Pologne, stationner quelque temps à Varsovie, et reprendre la marche jusqu’à Berlin.


Le dessinateur représente des scènes effroyables, trouvant le juste équilibre entre ce qu’il montre, et ce qu’il laisse à l’imagination du lecteur, rendant ces pans d’ombre encore plus horribles. Il voit la corde passée autour du cou de Dorscheid, sans assister au spectacle du nœud qui se resserre. Il voit les soldats avancer dans la neige, avec la sensation du froid qui le pénètre, sans aller jusqu’à la représentation de la morsure du froid et des souffrances physiques correspondantes. Par la suite, Tchektariov évoque dans son flux de pensée les abominations dont il est le témoin : Partout où ils passaient, ce n’étaient que scènes de désolation, Les plaines fertiles de l’Ukraine labourées par les clous et les chenilles des chars, engraissées par des cadavres sans nombre, l’ordre de ne pas faire de prisonniers parmi les SS qui tenaient la région (De toute façon, ses hommes n’avaient pas envie de faire de quartier), villages rasés, tous les habitants enterrés dans des fosses communes. La Biélorussie avait souffert encore plus que l’Ukraine. L’ennemi était désespéré et vivait sur un pays devenu plus qu’hostile. Toute résistance donnait lieu à des représailles.et le simple fait de n’avoir plus rien à manger, et donc de ne rien pouvoir donner, était considéré comme un acte de résistance. Les seules représailles encore possibles étant l’anéantissement total. La destruction, faute d’avoir un sac de farine ou un poulet. Accompagnant cet énoncé, le lecteur peut voir des images évoquant ces horreurs : des soldats avançant en groupe leur arme pointée devant eux, un officier allemand assis à même le sol avec un pistolet pointe sur l’arrière de son crâne par un soldat russe debout, de vagues formes humaines allongées sur le sol certainement des cadavres dans la neige. Et plus tard, un cadavre pendu à un lampadaire dans une rue de Varsovie, jusqu’à l’horreur de la solution finale avec un survivant dans son uniforme de prisonnier. Pour terminer avec une interprétation de la célèbre photographie Le Drapeau rouge sur le Reichstag, cliché d'Evgueni Khaldeï pris le 2 mai 1945 sur le toit du palais du Reichstag, à Berlin.



Le lecteur se retrouve complètement pris par cette narration visuelle entre description et sous-entendus, le faisant participer par automatisme, l’impliquant en faisant appel à son imagination pour compléter les zones imprécises. La voix intérieure de Tchektariov guide la narration, les images donnent à voir les situations au lecteur, les actions des personnages, elles rendent concret ce qui resterait sinon désincarné. Le lecteur commence par éprouver de l’empathie pour le commissaire politique, puisqu’il le voit dans une situation de péril, alors qu’il voit le feu pour la première fois, qu’il est vierge de tout acte de guerre. Par le hasard des circonstances, deux homes de camp ennemi se retrouvent à partager le même abri : ils font preuve de sens pratique. Pas de raison de se massacrer, de tuer l’autre : ce sont deux êtres humains en présence, inconnu l’un pour l’autre, sans motif de haine personnelle. Puis la vie reprend son cours normal, ou plutôt la guerre continue. Ils se revoient deux ans plus tard, dans des circonstances où ils incarnent chacun une facette de leur pays respectif, sans possibilité de se soustraire à cette fonction. Tchektariov se fait la réflexion que : Dorscheid était allé au bout de la guerre et avait commis l’erreur de se laisser entraîner dans celle des autres, c’était un soldat dans un pays devenu fou. Le commissaire politique russe dispose du recul nécessaire pour avoir conscience que lui-même il a fait exécuter des hommes servant dans son unité. Parce qu’ils n’étaient pas dans la ligne. Il est également déjà le témoin des prémices de l’après-guerre, de la valeur différenciée des prisonniers, selon qu’ils servent d’exemple, ou bien qu’ils soient discrètement escamotés parce qu’ils pourront servir (par exemple les savants et les industriels) dans des guerres futures. Sans être né en 17 à Leidenstadt, Tchektariov fait le constat que chacun, suivant les circonstances et les pressions, peut devenir un Dorscheid. Il est possible de se sauver soi-même, si l’on prend la décision de partir. De disparaître. De cesser d’être un rouage dans la machine.


Une histoire de guerre de plus : une amitié éphémère entre un colonel allemand et un commissaire politique russe à Kiev, le temps d’un bombardement durant la seconde guerre mondiale, et la suite. Une narration visuelle évoquant des peintures en noir & blanc, avec des nuances de gris en temps de guerre, plus classiques avec trait de contour, juste à la fin de la guerre. Elle rend concret l’environnement et l’époque, avec les éléments pertinents pour illustrer le flux de pensées du narrateur, et d’imprécision pour ne pas obérer l’horreur de ce qu’il évoque. Le lecteur sent peser sur lui la présence de la mort soudaine et arbitraire, ainsi que les prises de décision et les ordres ayant pour conséquence de donner la mort. Il se retrouve à éprouver de la compassion pour Tchektariov, mais aussi pour le colonel de la Wehrmacht. Miséricordieux.