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jeudi 10 septembre 2026

La Mondaine T02

Personne ne nous pardonnera jamais cela ! Personne !


Ce tome fait suite à La Mondaine - Tome 1 (2014) dont il forme la seconde moitié du diptyque, ce dernier constituant une histoire complète. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebvre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quoi de plus taquin qu’une bombe ? On lui confie une noble mission : aller endommager autant que faire se peut une gare. Histoire de gêner le transport des troupes et du matériel de l’occupant allemand, vous comprenez ? Mais la bombe, n’en faisant qu’à sa tête, décide de rendre une petite visite surprise à Monsieur et Madame Herrand et à leurs quatre enfants. Quoi de plus taquin qu’une bombe ?… Une bombe de la Royal Air Force tombe sur Paris et détruit la droguerie Herrand. En avril 1944, des dizaines de personnes ont trouvé refuge dans une station de métro pendant un bombardement. Parmi eux, un officier allemand qui explique qu’il était à l’ambassade d’Allemagne quand l’alarme a retenti : une autre réception en l’honneur d’un autre acteur allemand pour un autre film franco-allemand. Il continue : n’écoutant que son courage, il a bravé le regard d’un serveur de l’ambassade pour mettre des bouteilles de champagne à l’abri. Et il commence à servir les personnes présentes, pendant qu’une jeune femme entonne une chanson de circonstance. Puis il explique que la première chose qu’il aimerait faire quand tout ceci sera fini, serait de traduire Prévert en allemand. Jacques Prévert l’un des plus talentueux compatriotes des Français, poète, chansonnier, scénariste. Il a récemment découvert son œuvre en travaillant pour la Propaganda Staffel, la fameuse liste Otto.



Une jeune femme n’en peut plus de cette attente souterraine et elle finit par décider de sortir, peu importe les risques. Elle est suivie par Aimé Louzeau, une autre jeune femme et l’officier allemand. Ils continuent de boire du champagne en chantant et ils montrent leurs fesses à la Lune par défiance. Deux années plus tôt, dans la préfecture de police de Paris, l’inspecteur principal Maurice Séverin fait monter son vélo dans son bureau par un simple policier. Quand soudain dans l’escalier, Petrucciani descend vers eux triomphant, expliquant qu’il a obtenu l’autorisation d’organiser le Tour des Quais, une course cycliste, le mois prochain. Dans son bureau partagé, l’inspecteur Jacques Duglu tape un rapport sur une machine à écrire, avec deux doigts. Louzeau feuillète un dossier : celui de Eeva, nom d’artiste d’Évelyne Bonnardier. Le soir, il se rend dans la maison close où il a ses habitudes, et il demande à voir Valentine dont il est le client régulier depuis cinq ans. Une fois dans la chambre, il lui demande comment va sa fille Sarah. Réponse : elle va fêter ses dix ans à la fin du mois. Ils font l’amour, et elle jouit pour la première fois depuis cinq ans. Il comprend qu’elle simulait depuis tout ce temps, ce à quoi elle rétorque que quand on va au théâtre pour voir Roméo et Juliette, on ne demande pas aux acteurs s’ils sont originaires de Vérone. De but en blanc, il bafouille pour lui demander si elle veut devenir sa femme.


Le premier tome affichait une bicyclette siglée d’une croix gammée les deux roues irrémédiablement tordues… et le lecteur avait découvert la vie d’Aimé Louzeau peut-être même pas trente ans, faisant ses premiers pas dans la brigade Mondaine, avec une situation familiale difficile en 1937. Cette seconde moitié commence comme la première avec une séquence en 1944, mettant en évidence que l’officier allemand a ses propres aspirations, très éloignées de son quotidien militaire. Il constate à haute voix que : Le destin, cette guerre, sa naissance elle-même auront fait de lui, définitivement, le méchant de l’histoire. L’auteur comprend qu’il parle aussi bien de la situation historique présente, mais aussi du récit lui-même. L’air très abattu, le personnage principal répond à une petite fille qu’il est plutôt du côté des gentils méchants. Si ce n’est déjà fait, les différentes composantes du récit s’assemblent dans l’esprit du lecteur et il en comprend sa nature. Les différents personnages n’ont pas choisi les événements de la seconde guerre mondiale, ils ne disposent pas de moyens pour influencer leur cours. Ils se retrouvent dans une position qu’ils n’ont pas choisie, sous l’autorité de l’occupant pour continuer à assurer les missions de police, mais avec des instructions données par l’Allemagne nazie.



La narration visuelle continue de marier la reconstitution historique solide et un drame de fond, une véritable tragédie avec une direction d’acteurs remarquable. Comme dans le tome un, l’artiste alimente discrètement chaque planche, chaque case avec des éléments concrets d’époque. Il y a bien sûr les tenues vestimentaires : les costumes de ces messieurs, les toilettes de ces dames, les uniformes militaires bien sûr. De temps à autre, le lecteur remarque une façade parisienne, des quais de Seine à Paris, un cimetière, et le Vélodrome d’hiver de Paris, un stade parisien situé rue Nélaton dans le quinzième arrondissement. Comme dans le tome un, le lecteur peut absorber inconsciemment, ou le faire sciemment, les accessoires du quotidien : la machine à écrire, les fauteuils de la préfecture de police, les bureaux à rabats, la décoration intérieure de la maison close et le coin toilette de Valentine avec paravent, broc, bassine et bidet, le bureau de prêtre dans la sacristie, les motifs du papier peint de l’appartement des Louzeau, une pince à escargot (instrument redoutable à manier), l’atelier du photographe de charme, le piano droit des Gheldman, le dénuement du stade du Vélodrome d’Hiver, tout le matériel de pêche sur le pont d’un chalutier, etc. Cette attention et cette rigueur apportées à la reconstitution impliquent d’autant plus le lecteur lors de l’évocation la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale.


Tout au long de cette seconde moitié se jouent de complexes drames intimes. Une certaine familiarité s’est installée entre le lecteur et les différents personnages. Il regarde avec une certaine sympathie cet officier allemand attentionné vis-à-vis des Français réfugiés dans la station de métro : il est souriant, un peu goguenard, fait preuve de gestes attentionnés pour une séduction qui s’excuse. Le repli sur lui-même de Louzeau se voit dans sa posture un peu recroquevillée, et dans sa mine défaite, attristée. Puis le lecteur observe Valentine, la prostituée : son assurance physique, son sourire charmeur le retour de la gravité faisant comprendre que le sourire participait d’un réflexe professionnel, puis de vraies larmes montrant qu’elle est consciente d’être prisonnière de son caractère ce qui lui interdit de répondre favorablement à la proposition d’amour de son client Aimé. Ainsi très conscient de la vie intérieure des personnages, le lecteur prête naturellement plus d’attention à ce qu’exprime chacun. Il se trouve dévasté parce qu’il comprend des tourments intérieurs de Marie Louzeau vis-à-vis de la situation et du comportement de son mari Léopold Louzeau, en particulier sa propension à la prédication accusatrice. À plusieurs reprises, le lecteur ressent presque physiquement la résignation forcée qui accable les uns et les autres. L’accès de rage de l’inspecteur principal Maurice Séverin contre son vélo. Les espoirs craintifs de madame Waldez après la proposition inespérée de mariage. Déchirant. Le lecteur se rend compte que l’intensité de ces moments se trouve parfois rehaussée par des éléments purement visuels, comme Léopold découvrant le chat sous une commode, la réapparition de la soutane, le retour de la panthère noire (c’est un mâle).



D’une certaine manière, le personnage principal continue de se montrer avare en parole, souvent taiseux, donnant l’impression que dire à haute voix ce qui lui importe vraiment lui cause une intense souffrance intime, comme s’il savait qu’il se verrait au mieux opposé un refus, au pire une acceptation purement matérielle. Même s’il éprouve une sympathie limitée pour Aimé Louzeau, voire inexistante, le lecteur ressent sa détresse tout du long. Il le voit bien ressentir de l’empathie : pour sa mère, pour Clémence, pour certains collègues. Dans le même temps, il semble incapable de concrétiser un attachement émotionnel. Dans le premier tome, il avait perçu la détresse de Clémence, et il lui avait offert un rond de serviette, peut-être avec une réelle affection pour elle… Toutefois son comportement dans cette deuxième partie laisse à penser qu’il a agi de manière plutôt intellectuelle. Il fait de même en soutenant sa mère à sa manière, en proposant le mariage à Valentine, puis à une autre, dans une démarche fonctionnelle, utilitaire, plutôt qu’émotionnelle. Le lecteur peut penser à la manifestation caractérisée d’un trouble de l’attachement. Voire un comportement infantile le conduisant à voir dans Eeva uniquement une forme de liberté de l’enfance, sans jamais la considérer comme un être humain à part entière.


Ce comportement anormal d’Aimé Louzeau agit également comme une forme de pendant à l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv se déroulant au cours de ce tome et à laquelle l’inspecteur principal Maurice Séverin est associé frontalement, ce qui le met face à son impuissance, et Aimé Louzeau plus ponctuellement. À nouveau la réaction de ce dernier est purement utilitaire, déconnectée des émotions de la femme juive saisie par les nazis qui lui demande de sauver sa fille à laquelle il répond de ne lui en demander pas plus que ce qu’il peut donner, un écho de la phrase qu’elle a elle-même prononcée dans d’autres circonstances. Ces êtres humains sont confrontés à des circonstances exceptionnelles et monstrueuses sur lesquelles ils n’ont pas de moyen d’action ou d’empêchement à leur échelle individuelle. Ils se retrouvent du mauvais côté, des fonctionnaires de police faisant leur travail pour assurer la sécurité des citoyens, et devant obéir aux ordres de l’occupant, ce qui fait d’eux des gentils méchants, comme le formule Aimé. Qu’aurait-on fait en tant que fonctionnaire en France occupée pendant la seconde guerre mondiale ? La métaphore ambulante qu’est Eeva avec sa panthère devient l’incarnation d’une nostalgie pour une condition primitive débarrassée de ces contraintes sociales systémiques, imposées et impossibles à résoudre.


Tous les personnages de l’histoire subissent les contraintes historiques, se retrouvent démunis sans moyen d’agir. Les auteurs réalisent une reconstitution historique impeccable, sur le plan visuel et factuel. Le lecteur se retrouve en empathie avec eux, éprouvant plus ou moins de sympathie pour eux, ressentant leurs souffrances, tous étant victimes des circonstances, de manière physique pour certains, de manière émotionnelle et psychique pour tous. Les directives ignobles de l’occupant compromettent irrémédiablement les valeurs morales de chacun et souillent leur âme, les plaçant face à leur vulnérabilité et leur impuissance. Bouleversant.



jeudi 27 août 2026

La Mondaine T01

Pas de vices… Pas de police !


Ce tome est la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée.


Avril 1944. La Lune semble avoir définitivement choisi son camp. Elle éclaire Paris qui n’a plus de Ville lumière que le nom en raison du couvre-feu imposé par les forces d’occupation. L’aviation britannique est en train de bombarder la capitale. Des Parisiens se sont rassemblés dans une station de métro transformée en refuge, sous la surveillance d’un officier allemand. Une petite fille demande à son père pourquoi les Anglais bombardent Paris si ce sont leurs alliés. Il lui répond d’arrêter avec ses pourquoi, quand c’est la guerre, Pourquoi est un mot qu’il vaut mieux rayer de son vocabulaire. L’officier allemand s’approche d’eux et propose une cigarette à Aimé Louzeau. Il décline l’offre en montrant sa pipe. En revanche, la jeune femme à côté de lui accepte. L’inspecteur de police dissipe le malentendu en montrant les menottes qui les lient : elle n’est pas son épouse, il travaille à la Mondaine, et cette fille tapinait derrière la Sainte-Chapelle. L’officier explique qu’il est né à Strasbourg, et qu’il enseignait le français à Stuttgart. Il a servi d’interprète au Führer le vingt-deux juin 1940 quand il est venu prendre possession de leur belle ville. Une autre énorme détonation se fait entendre. Il continue : Un ami lui a confié un jour qu’il n’avait jamais rien vu de plus beau qu’un bombardement de nuit. Il lui a demandé ce qu’il dirait si c’était lui le pilote qui se trouvait en cet instant sous les bombes.



En novembre 1937, Paris, déjà, avait subi les assauts d’un envahisseur : l‘hiver. Aimé Louzeau prend son petit-déjeuner dans l’appartement familial, servi par Clémentine, leur employée de maison. Il finit son repas et plie sa serviette qu’il passe dans son rond de serviette. Il enfile son imperméable et cale son chapeau devant la glace, se retourne vers la porte qui s’ouvre soudainement alors que sa mère Marie Louzeau rentre, s’excusant de son arrivée tardive : le sermon n’ne finissait pas. Il sort et demande ce qu’il y aura à manger ce soir : sa mère répond qu’elle a demandé à Clémence de préparer du poulet, c’est de circonstance. Il sort sous la pluie et arrive au commissariat, dans les locaux de la brigade mondaine. Dans un bureau, l’inspecteur Jacques Duglu est en train d’appliquer le troisième degré avec un épais bottin sur un mac, sous le regard blasé de l’inspecteur Granpin. Louzeau explique qu’il vient se mettre au service de l’inspecteur principal Séverin. Granpin regarde par la fenêtre et montre Séverin en en train d’arriver à vélo, toujours vaillant à cinquante-cinq ans. L’inspecteur principal et le nouveau passe dans le bureau du premier où attend une femme en train de fumer, le chemisier grand ouvert dénudant son sein droit et révélant le bandage qui recouvre le gauche. Elle explique qu’elle a eu un accident, et fait observer à Séverin qu’il porte encore ses pinces à vélo. Après accord, elle se rhabille et repart avec le maquereau portant encore les marques de l’interrogatoire. Duglu explique que le temps du bizutage est venu : Louzeau doit payer un repas à l’équipe au restaurant À Perpet’.


Une couverture énigmatique : un fond rouge un peu sombre Alizarine, une bicyclette sur laquelle une voiture ou un véhicule est passé, et une croix gammée est inscrite en jaune. La séquence d’introduction se déroule effectivement à Paris en 1944, pendant l’occupation et sous les bombes, avec un officier allemand et un inspecteur de police qui a arrêté une prostituée, pour une discussion surprenante de type échanges amicaux pour faire connaissance, et essayer de profiter de l’instant présent, avec des dessins descriptifs et réalistes, des contours un peu lâches et des expressions de visage un peu appuyées pour aller vers des trognes. Puis retour sept ans en arrière, en 1937, dans un petit appartement bourgeois, sous un ciel gris plombé, le même inspecteur plus jeune alors qu’il s’apprête à intégrer la brigade Mondaine, une femme faisant le service appelée Clémentine par lui, Clémence par sa mère, un beau travail visuel de reconstitution historique. Enfin le début à proprement parler du récit avec un passage à tabac professionnel à coups de bottin, et l’arrivée du chef d’expérience, finaud et matois, des dessins reflétant une gouaille de titi parisien, entre la morgue du mac, le calme de la gagneuse, le flegme de l’inspecteur.



Le lecteur comprend que le récit se trouve encadré par un prologue en 1944 et une scène de clôture d’une page à la même date. Il côtoie Aimé Louzeau à chaque page, l’accompagnant dans différents lieux, regardant autour. Il bénéficie d’une reconstitution historique solide. Les tenues vestimentaires mettent en lumière les hommes en pantalon divers plus ou moins bien ajustés, majoritairement de couleur sombre, à l’exception du costume rose du mac, des galurins de type feutre ou chapeau melon, sans oublier le képi réglementaire pour les gardiens de la paix, et le béret ou le gavroche pour la classe ouvrière. Les femmes portent des robes, sauf pour Eeva, avec des bibis de formes diverses et variées. L’œil du lecteur est attiré par différents accessoires et détails : le rond de serviette avec le prénom, les appliques murales de forme florale, les solides bureaux du commissariat et les chaises avec des dossiers à barreau, le motif des papiers peints, les téléphones accrochés au mur, le joueur d’accordéon dans la rue, la machine à écrire réglementaire, les petites figurines de plomb pour les cowboys et les Indiens, le panier à salade garanti d’époque, etc. À l’évidence le dessinateur a pris grand plaisir à assurer l’authenticité historique de ce qu’il représente, pour redonner vie à cette époque parisienne.


De fait, le récit s’attache à suivre le personnage principal dans son intégration à la Mondaine depuis son premier jour, sur une durée que le lecteur subodore être de plusieurs mois. Dans le même temps, les auteurs racontent également des pans de sa vie privée. L’artiste donne vie à chaque personnage et à chaque séquence. Il rend ses personnages plus vivants avec un soupçon d’exagération, pouvant aussi bien être perçu comme de l’ironie entre second degré et conscience de mettre en œuvre des conventions du polar, et intensité émotionnelle. À ce titre la planche avec le premier coup de bottin déstabilise le lecteur : dans la première case, Duglu est quasiment affalé sur son siège, clope au bec, et bottin entre les mains, comme jaugeant le suspect, celui-ci étant assis dignement sur sa chaise, les bras croisés, comme rayonnant une forme d’assurance. Et le coup part soudainement dans la troisième case, imparable. Voilà le mac sonné sur sa chaise, puis apeuré car il sait que le second coup arrive. Le lecteur s’attend à lire une réaction indignée sur le visage de Loizeau : il n’en est rien. Et les trois autres ont repris une posture posée, très conscients qu’ils passent par les différents stades fort prévisibles de l’interrogatoire, rien de personnel en quelque sorte. Paloma est tout aussi à l’aise avec sa poitrine dénudée attendant dans le bureau de l’inspecteur principal. Le dessinateur réalise des planches aussi plausibles et convaincantes pour la banalité du quotidien qu’il soit professionnel ou personnel, que pour les moments sortant de l’ordinaire. Le lecteur se souvient longtemps de cette grande case consacrée à la course cycliste en intérieur au Vélodrome d’Hiver, ou au numéro d’Eeva avec la panthère noire.



Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une enquête sous l’Occupation, et en fait il découvre le quotidien professionnel d’Aimé Louzeau, ainsi que son quotidien chez lui. Dans la mesure où cet individu n’est pas un grand causeur, le lecteur prend conscience qu’il réfléchit à ce qu’induit ce qu’il voit. Côté professionnel, Louzeau semble s’adapter au caractère sordide des crimes et délits, sans s’en offusquer ou s’en indigner. Toutefois même avec son expérience à la Criminelle, il n’avait pas idée de la variété des perversions possibles. Le lecteur se doute bien que cela doit avoir un impact sur l’inspecteur, même s’il ne le montre pas. À un ou deux regards et une ou deux réactions, il semble aussi que le rapport aux femmes de Louzeau soit compliqué, sans que la raison n’en soit mentionnée. La complexité de son histoire personnelle se révèle progressivement : enfant naturel d’un prêtre, cellule familiale déséquilibrée habitant le même appartement, c’est-à-dire lui, sa mère Marie et l’ancienne servante du curé, appelée Clémentine par Aimé et Clémence par Marie. Une visite rendue à son père donne lieu à une scène macabre et grotesque, qui fait apparaître le sentiment de culpabilité de Marie, et la souffrance psychologique de leur fils, même s’il ne dit rien. Le scénariste introduit également un élément métaphorique, la présence de la silhouette d’un Indien sur son cheval, à la fois une passion d’enfance de l’inspecteur, à la fois une indication sur son état d’esprit présent, sans qu’il soit bien possible d’en déduire un trait comportemental. Les auteurs savent y faire pour sous-entendre des possibilités, qui deviendront peut-être des occasions manquées, telle la rencontre fortuite avec Valentine et sa fille, alors qu’il achète un sapin de Noël.


La couverture semble clairement annoncer un polar sous l’Occupation, et… Les auteurs placent le lecteur aux côtés d’un homme d’une trentaine d’années à peine, ayant exercé le métier d’inspecteur à la brigade criminelle, et effectuant sa prise de poste à la Mondaine. Les dessins prennent grand soin d’assurer une solide reconstitution historique, et d’amener de la vie dans les personnages en appuyant un peu les expressions de visage. L’artiste sait donner de la plausibilité aussi bien aux moments banals qu’aux moments sortant de l’ordinaire, que le scénariste lui a concoctés. Le lecteur plonge dans un récit différent de celui qu’il avait anticipé ou imaginé, faisant progressivement connaissance avec un homme introverti et sensible, à l’intérieur duquel couvent de très fortes émotions. Intriguant.



lundi 2 février 2026

Héros de guerre - Albert Roche

Il a encore sauvé une vie.


Ce tome contient une histoire complète de nature biographique qui ne nécessite aucune connaissance préalable. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Julien Hervieux pour le scénario, par Éric Stalner pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée. Le scénariste avait déjà consacré un chapitre à ce héros de la première guerre mondiale dans le tome Un de la série Le petite théâtre des opérations, réalisé avec Monsieur le Chien pour les dessins.


Dans la boue et les barbelés, entre deux tranchées, avec une visibilité réduite à quelques mètres par le brouillard et les fumées, dans le bruit des tirs d’arme à feu, Albert Roche s’élance, courant puis s’arrêtant, puis reprenant son avancée, sous le regard apeuré de ses camarades soldats, certain qu’il va y rester. Il arrive devant une ligne de barbelés, il sort sa pince coupante pour aménager un passage. Il rampe et passe l’obstacle, puis s’arrête en entendant un tir nourri proche de lui, certain d’avoir été repéré. Non, ils tirent ailleurs, la chance est avec lui. Il parvient enfin au pied du bunker, sans avoir été repéré. Deux soldats allemands tirent à la mitrailleuse. Il se demande quoi, faire, et ce qu’il fait là. Il regarde un vol d’oiseaux dans le ciel et il se souvient de Réauville, dans la Drôme en 1913. Devant la ferme paternelle, il s’était arrêté de bêcher pour regarder passer un détachement militaire. Son père l’avait repris lui demandant d’arrêter de rêvasser, ce à quoi il avait réagi en émettant l’hypothèse de s’engager dans l’armée. Il revient au moment présent, en ayant pris sa décision : il grimpe sur le toit du bunker, il dégoupille une grenade et il la laisse tomber dans le conduit de cheminée. Puis il met le plus distance possible en courant. La grenade explose. Albert Roche saute alors dans la tranchée la plus proche, prenant totalement par surprise les soldats allemands présents, et il leur tire dessus. Aidé par deux autres soldats français, il les fait prisonniers.



Quelques années plus tôt, le jeune Albert Roche se présente au bureau de recrutement militaire de son village. Une fois les examens passés, l’officier lui explique qu’il n’est pas taillé pour l’armée. Il continue : Albert fait 1,58m, il est à peine plus grand qu’un fusil, et très franchement probablement pas beaucoup plus lourd. Il conclut en demandant au jeune homme de rentrer chez lui, car il le refuse, et Albert peut se considérer chanceux, car beaucoup aimerait être à sa place. Une fois qu’il est rentré à la ferme, son père lui dit qu’il est bien plus utile ici que dans une caserne, et qu’il sera bien mieux ici plutôt que de parader du matin au soir, de faire de l’escrime de baïonnette au son du clairon. En août 1914, l’ordre de mobilisation est publié. Son père lui explique qu’il n’a pas à y aller car il a été réformé. La nuit même, le jeune homme quitte subrepticement le domicile familial, car il sait que son père n’approuverait jamais, mais il doit aller là-bas, au front. Une fois arrivé à la caserne, Albert essuie le refus de la sentinelle, puis d’un premier médecin, d’un second, et enfin un troisième l’accepte. Les classes peuvent commencer.


Dans les neuf pages qu’il avait consacrées à cet illustre militaire, le scénariste avait établi sa bravoure, dans le ton de la série Le petit théâtre des opérations, mêlant sarcasme et dérision, insistant sur son béret bleu, et sur ses hauts faits d’armes : blessé neuf fois, ayant capturé 1.180 soldats allemands, et surnommé le premier soldat de France par le maréchal Ferdinand Foch (le scénariste le surnommant le Captain America français). Ici, le récit se fait dans un ton plus traditionnel, respectueux, avec quelques rares remarques humoristiques, sans la dérision omniprésente du Petit théâtre des opérations, avec le même profond respect vis-à-vis de la valeur de ce militaire et de ses actes héroïques. Le registre de la narration visuelle change également, dépourvu de gags, pour une approche réaliste et descriptive, avec le même niveau d’attention porté à l’exactitude de la reconstitution historique. Pour autant, les deux auteurs conservent intacte une forme de distanciation élégante. Ils se tiennent à l’écart d’une hagiographie, évitant une mise en scène qui glorifierait cet homme aux actes pourtant héroïques. Ils se tiennent également à distance des soldats ennemis : ils ne les diabolisent pas, ni ne les humanisent, ne leur conférant pas de personnalité distincte, tout en les montrant comme des êtres humains. Ils ne questionnent pas non plus frontalement les questions morales de la guerre, même si la narration induit un point de vue.



Visuellement, le lecteur trouve ce à quoi il s’attend dans une bande dessinée de ce genre : des dessins réalistes pour une reconstitution historique rigoureuse et bien documentée. Les uniformes militaires, les armes, les tranchées recrées d’après documents d’époque. Lors des séquences en civil, la vie à la ferme, avec une apparence concrète, et des dessins un peu allégés, complétés par une mise en couleurs sophistiquées. Par exemple en page quinze : un dessin de la largeur de la page montrant les trois bâtiments du corps de ferme vus de loin, un muret de pierre et une charrette en premier plan, avec une touche de vert pour la végétation. Pas sûr de pouvoir reconnaître l’essence des arbres, ou de pouvoir nommer les plantes grimpantes, les pierres du muret sont un petit peu trop de la même taille. La mise en couleur vient habiller tout ça pour lui donner de la consistance et accentuer le relief. Le résultat fonctionne parfaitement pour montrer l’environnement, pour le rendre tangible et plausible, et en même temps il pourrait y avoir plus de détails, plus de traces de l’activité humaine, plus d’outils, etc. D’un côté, le lecteur peut éprouver un ressenti d’une forme d’économie ; de l’autre côté il éprouve la sensation d’être bien à cet endroit, que celui-ci existe vraiment. Alors ?


Alors… Le premier haut fait d’Albert Roche, l’assaut à lui tout seul du bunker occupé par les soldats allemands est raconté de manière claire et efficace, sans fioriture, sans exagération dramatique pour glorifier l’héroïsme ou la témérité exceptionnelle de ce soldat, juste un homme normal qui accomplit la mission qui lui a été confiée en faisant preuve de d’assurance et de courage, en s’y prenant de façon pragmatique et avec une forme (relative) de prudence. Il capture les Allemands, beaucoup plus nombreux que lui avec naturel, sans panache. Le lecteur se rend mieux compte de la sensation lors de la seconde scène dans les tranchées, dans un foutu secteur. La narration visuelle reste évidente et un petit peu épurée, les silhouettes avancent sur une terre ravagée, au milieu des fils barbelés, et les Allemands mitraillent avec méthodologie. Et les corps tombent. Puis une deuxième fois arrive de nouveau les paysages désolés, la fatigue, la saleté, le froid qui pénètre partout et l’attente avec la boule au ventre en permanence. Des dessins toujours clairs et factuels : l’art et la manière de représenter l’essentiel révèle toute sa force. L’impression d’économie laisse la place à un ressenti viscéral, à une expérience intense, celle du chaos des bombardements, des balles qui sifflent, de la boue, de la terreur d’être à la merci de forces arbitraires. Les combats reprennent dans de nouvelles tranchées, Roche se retrouve à nouveau seul coupé du reste de son unité, isolé dans le noir dans le no man’s land, la férocité des explosions, l’enfer des bombardements et des combats reprend vite, mêlant indistinctement la terre au sang allemand et français. Le lecteur se retrouve submergé par ces expériences inhumaines.



Grâce à cette narration visuelle primale, les courtes phrases, dialogues ou commentaires, acquièrent plus d’impact. Étrangement, les hauts faits de Roche deviennent juste des actions qui s’imposent sur le moment, des réactions à l’environnement de combat, presque dictées par les circonstances, sans que le libre arbitre ne soit sollicité. Guidé par ses habitudes, ce militaire sort des tranchées pour accomplir une mission, se retrouve tout seul et continue faute d’une autre possibilité, s’élance sur l’ennemi sans douter du résultat. L’humour du Petit théâtre des opérations manque pour faire ressortir ces hauts faits. En outre, le scénariste ne donne pas accès au flux de pensée de Roche, laissant le lecteur se faire son propre film, ou même se contenter de suivre sa progression. Sauf qu’au fur et à mesure, il en vient à s’interroger sur la motivation d’un tel homme, sur ce qui le fait avancer, entre opiniâtreté et absence d’alternative, vaincre ou périr, vaincre parce qu’on se bat pour sa patrie, pour défendre les civils. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut voir un guerrier entouré par la mort sur chaque champ de bataille et aggravant encore le nombre de morts, ou bien un homme animé d’une conviction profonde, se battant pour des valeurs morales admirables. La fin de la guerre survient, les honneurs sont rendus à Albert Roche comme il se doit (même si en réalité de nombreux héros militaires ont pu être oubliés ou pas reconnus), et la victoire des alliés s’impose, évidente car enseignée par l’Histoire. Albert Roche n’a fait que son devoir… Non, il a fait bien plus que ça, il a été exemplaire en temps de guerre, des circonstances extraordinaires, un traumatisme de chaque instant dans les tranchées, une bravoure exceptionnelle qui force l’admiration quelles que soient les convictions profondes du lecteur.


Rendre hommage à la valeur d’un militaire de la première guerre mondiale : une gageure nécessitant de glorifier les prouesses au combat, de tuer les ennemis ? Rien de tout cela dans ce récit : une narration visuelle sans fioritures prenant aux tripes, des dialogues et des commentaires circonscrits à l’essentiel, sans questionnement moral. Au final, un individu accomplissant son devoir, un combat après l’autre, encaissant et surmontant une situation traumatisante après l’autre, accomplissant son devoir pour sauver son prochain en temps de guerre. Admirable.