Pas de vices… Pas de police !
Ce tome est la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée.
Avril 1944. La Lune semble avoir définitivement choisi son camp. Elle éclaire Paris qui n’a plus de Ville lumière que le nom en raison du couvre-feu imposé par les forces d’occupation. L’aviation britannique est en train de bombarder la capitale. Des Parisiens se sont rassemblés dans une station de métro transformée en refuge, sous la surveillance d’un officier allemand. Une petite fille demande à son père pourquoi les Anglais bombardent Paris si ce sont leurs alliés. Il lui répond d’arrêter avec ses pourquoi, quand c’est la guerre, Pourquoi est un mot qu’il vaut mieux rayer de son vocabulaire. L’officier allemand s’approche d’eux et propose une cigarette à Aimé Louzeau. Il décline l’offre en montrant sa pipe. En revanche, la jeune femme à côté de lui accepte. L’inspecteur de police dissipe le malentendu en montrant les menottes qui les lient : elle n’est pas son épouse, il travaille à la Mondaine, et cette fille tapinait derrière la Sainte-Chapelle. L’officier explique qu’il est né à Strasbourg, et qu’il enseignait le français à Stuttgart. Il a servi d’interprète au Führer le vingt-deux juin 1940 quand il est venu prendre possession de leur belle ville. Une autre énorme détonation se fait entendre. Il continue : Un ami lui a confié un jour qu’il n’avait jamais rien vu de plus beau qu’un bombardement de nuit. Il lui a demandé ce qu’il dirait si c’était lui le pilote qui se trouvait en cet instant sous les bombes.
En novembre 1937, Paris, déjà, avait subi les assauts d’un envahisseur : l‘hiver. Aimé Louzeau prend son petit-déjeuner dans l’appartement familial, servi par Clémentine, leur employée de maison. Il finit son repas et plie sa serviette qu’il passe dans son rond de serviette. Il enfile son imperméable et cale son chapeau devant la glace, se retourne vers la porte qui s’ouvre soudainement alors que sa mère Marie Louzeau rentre, s’excusant de son arrivée tardive : le sermon n’ne finissait pas. Il sort et demande ce qu’il y aura à manger ce soir : sa mère répond qu’elle a demandé à Clémence de préparer du poulet, c’est de circonstance. Il sort sous la pluie et arrive au commissariat, dans les locaux de la brigade mondaine. Dans un bureau, l’inspecteur Jacques Duglu est en train d’appliquer le troisième degré avec un épais bottin sur un mac, sous le regard blasé de l’inspecteur Granpin. Louzeau explique qu’il vient se mettre au service de l’inspecteur principal Séverin. Granpin regarde par la fenêtre et montre Séverin en en train d’arriver à vélo, toujours vaillant à cinquante-cinq ans. L’inspecteur principal et le nouveau passe dans le bureau du premier où attend une femme en train de fumer, le chemisier grand ouvert dénudant son sein droit et révélant le bandage qui recouvre le gauche. Elle explique qu’elle a eu un accident, et fait observer à Séverin qu’il porte encore ses pinces à vélo. Après accord, elle se rhabille et repart avec le maquereau portant encore les marques de l’interrogatoire. Duglu explique que le temps du bizutage est venu : Louzeau doit payer un repas à l’équipe au restaurant À Perpet’.
Une couverture énigmatique : un fond rouge un peu sombre Alizarine, une bicyclette sur laquelle une voiture ou un véhicule est passé, et une croix gammée est inscrite en jaune. La séquence d’introduction se déroule effectivement à Paris en 1944, pendant l’occupation et sous les bombes, avec un officier allemand et un inspecteur de police qui a arrêté une prostituée, pour une discussion surprenante de type échanges amicaux pour faire connaissance, et essayer de profiter de l’instant présent, avec des dessins descriptifs et réalistes, des contours un peu lâches et des expressions de visage un peu appuyées pour aller vers des trognes. Puis retour sept ans en arrière, en 1937, dans un petit appartement bourgeois, sous un ciel gris plombé, le même inspecteur plus jeune alors qu’il s’apprête à intégrer la brigade Mondaine, une femme faisant le service appelée Clémentine par lui, Clémence par sa mère, un beau travail visuel de reconstitution historique. Enfin le début à proprement parler du récit avec un passage à tabac professionnel à coups de bottin, et l’arrivée du chef d’expérience, finaud et matois, des dessins reflétant une gouaille de titi parisien, entre la morgue du mac, le calme de la gagneuse, le flegme de l’inspecteur.
Le lecteur comprend que le récit se trouve encadré par un prologue en 1944 et une scène de clôture d’une page à la même date. Il côtoie Aimé Louzeau à chaque page, l’accompagnant dans différents lieux, regardant autour. Il bénéficie d’une reconstitution historique solide. Les tenues vestimentaires mettent en lumière les hommes en pantalon divers plus ou moins bien ajustés, majoritairement de couleur sombre, à l’exception du costume rose du mac, des galurins de type feutre ou chapeau melon, sans oublier le képi réglementaire pour les gardiens de la paix, et le béret ou le gavroche pour la classe ouvrière. Les femmes portent des robes, sauf pour Eeva, avec des bibis de formes diverses et variées. L’œil du lecteur est attiré par différents accessoires et détails : le rond de serviette avec le prénom, les appliques murales de forme florale, les solides bureaux du commissariat et les chaises avec des dossiers à barreau, le motif des papiers peints, les téléphones accrochés au mur, le joueur d’accordéon dans la rue, la machine à écrire réglementaire, les petites figurines de plomb pour les cowboys et les Indiens, le panier à salade garanti d’époque, etc. À l’évidence le dessinateur a pris grand plaisir à assurer l’authenticité historique de ce qu’il représente, pour redonner vie à cette époque parisienne.
De fait, le récit s’attache à suivre le personnage principal dans son intégration à la Mondaine depuis son premier jour, sur une durée que le lecteur subodore être de plusieurs mois. Dans le même temps, les auteurs racontent également des pans de sa vie privée. L’artiste donne vie à chaque personnage et à chaque séquence. Il rend ses personnages plus vivants avec un soupçon d’exagération, pouvant aussi bien être perçu comme de l’ironie entre second degré et conscience de mettre en œuvre des conventions du polar, et intensité émotionnelle. À ce titre la planche avec le premier coup de bottin déstabilise le lecteur : dans la première case, Duglu est quasiment affalé sur son siège, clope au bec, et bottin entre les mains, comme jaugeant le suspect, celui-ci étant assis dignement sur sa chaise, les bras croisés, comme rayonnant une forme d’assurance. Et le coup part soudainement dans la troisième case, imparable. Voilà le mac sonné sur sa chaise, puis apeuré car il sait que le second coup arrive. Le lecteur s’attend à lire une réaction indignée sur le visage de Loizeau : il n’en est rien. Et les trois autres ont repris une posture posée, très conscients qu’ils passent par les différents stades fort prévisibles de l’interrogatoire, rien de personnel en quelque sorte. Paloma est tout aussi à l’aise avec sa poitrine dénudée attendant dans le bureau de l’inspecteur principal. Le dessinateur réalise des planches aussi plausibles et convaincantes pour la banalité du quotidien qu’il soit professionnel ou personnel, que pour les moments sortant de l’ordinaire. Le lecteur se souvient longtemps de cette grande case consacrée à la course cycliste en intérieur au Vélodrome d’Hiver, ou au numéro d’Eeva avec la panthère noire.
Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une enquête sous l’Occupation, et en fait il découvre le quotidien professionnel d’Aimé Louzeau, ainsi que son quotidien chez lui. Dans la mesure où cet individu n’est pas un grand causeur, le lecteur prend conscience qu’il réfléchit à ce qu’induit ce qu’il voit. Côté professionnel, Louzeau semble s’adapter au caractère sordide des crimes et délits, sans s’en offusquer ou s’en indigner. Toutefois même avec son expérience à la Criminelle, il n’avait pas idée de la variété des perversions possibles. Le lecteur se doute bien que cela doit avoir un impact sur l’inspecteur, même s’il ne le montre pas. À un ou deux regards et une ou deux réactions, il semble aussi que le rapport aux femmes de Louzeau soit compliqué, sans que la raison n’en soit mentionnée. La complexité de son histoire personnelle se révèle progressivement : enfant naturel d’un prêtre, cellule familiale déséquilibrée habitant le même appartement, c’est-à-dire lui, sa mère Marie et l’ancienne servante du curé, appelée Clémentine par Aimé et Clémence par Marie. Une visite rendue à son père donne lieu à une scène macabre et grotesque, qui fait apparaître le sentiment de culpabilité de Marie, et la souffrance psychologique de leur fils, même s’il ne dit rien. Le scénariste introduit également un élément métaphorique, la présence de la silhouette d’un Indien sur son cheval, à la fois une passion d’enfance de l’inspecteur, à la fois une indication sur son état d’esprit présent, sans qu’il soit bien possible d’en déduire un trait comportemental. Les auteurs savent y faire pour sous-entendre des possibilités, qui deviendront peut-être des occasions manquées, telle la rencontre fortuite avec Valentine et sa fille, alors qu’il achète un sapin de Noël.
La couverture semble clairement annoncer un polar sous l’Occupation, et… Les auteurs placent le lecteur aux côtés d’un homme d’une trentaine d’années à peine, ayant exercé le métier d’inspecteur à la brigade criminelle, et effectuant sa prise de poste à la Mondaine. Les dessins prennent grand soin d’assurer une solide reconstitution historique, et d’amener de la vie dans les personnages en appuyant un peu les expressions de visage. L’artiste sait donner de la plausibilité aussi bien aux moments banals qu’aux moments sortant de l’ordinaire, que le scénariste lui a concoctés. Le lecteur plonge dans un récit différent de celui qu’il avait anticipé ou imaginé, faisant progressivement connaissance avec un homme introverti et sensible, à l’intérieur duquel couvent de très fortes émotions. Intriguant.





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