Mais c’était souvent facile de les aplatir.
Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre, de nature autobiographique. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Edmond Baudoin pour le scénario et les dessins. Il comprend vingt-deux planches de bande dessinée. Outre sa brièveté, il présente également la particularité d’avoir un petit format : quinze centimètres de hauteur pour dix et demi de largeur. Il s’agit du quatre-vingtième volume de la collection Patte de mouche de l’éditeur L’Association.
Le dessin du visage d’un homme en très gros plan, avec des cheveux noirs coupés très courts, des oreilles apparaissant comme décollées, une chemise, une cravate et une veste laissant voir une épaulette, ce qui laisse subodorer un uniforme militaire. L’auteur raconte qu’il n’a qu’une photographie de lui militaire, la photographie d’identité. C’était le début des Sixties. Un voyage en Algérie était dans son avenir. Quelle désolation, Marylin allait bientôt mourir. Un groupe d’une demi-douzaine de soldats, des appelés. Dans le cadre de son service militaire, Baudoin est affecté comme hussard à Orléans, l’impression d’entrer dans une mauvaise carte postale de 1914. Un gradé militaire en uniforme avec son béret sur la tête est en train de hurler sur un groupe d’appelés, exigeant d’eux qu’ils prouvent leur virilité, qu’ils ne sont pas des gonzesses. Lors du quatrième, cinquième ou sixième jour de l’incorporation de la nouvelle classe, on leur a mis un sac sur le dos et on les a déposés à cinquante kilomètres de la caserne vers laquelle il fallait revenir. Baudoin est affalé sur son lit, épuisé, dans un profond sommeil avec de la bave qui s’écoule tranquillement de sa bouche. Aujourd’hui il y a des femmes soldats. Il pense qu’elles sont viriles et ne sont pas des gonzesses. Après la marche, les gradés leur ont accordé deux jours de repos.
Après avoir bavé sur les draps deux jours, les appelés ont été réunis dans la cour d’honneur de la caserne. Ils étaient environ deux cents devant un officier unijambiste, un ancien du Vietnam. Le gradé s’adresse à eux, en s’appuyant sur sa canne : il leur dit qu’il est fier d’eux, qu’ils l’ont impressionné. Il continue : Ils sont de bons petits gars, des hommes de ceux dont la France a besoin. Dont il a besoin. Ils vont faire de grandes choses, en Algérie, ils le savent. Dès que ce fut possible, Edmond s’est isolé. La semaine précédente, la plupart des bons petits gars n’avaient qu’une idée : déshabiller une fille. Et il avait suffi de cinquante kilomètres de marche et un discours débile pour faire des hommes dont la France a besoin. Pas tous, Edmond espérait. En quelques heures il avait beaucoup appris sur l’humanité. Ensuite il a écrit à son amie. Une semaine après un officier se tuait dans son avion privé. Eux, les appelés, n’en avaient rien à faire. Cet officier était un champion de tir. Ils ne s’y intéressaient pas plus. Mais pas la caserne qui avait perdu un champion pour briller dans les concours. Il y eut à leur insu d’ex-civils un concours de tir. Edmond fut celui qui avait le meilleur tir. On lui a fait essayer plusieurs fusils, on considéra qu’il lui fallait un Garand un fusil américain de 1944.
Une histoire racontée de manière singulière par la faible pagination, le petit format et parce qu’il s’agit d’Edmond Baudoin, narrateur à la personnalité affirmée, humaniste et chaleureuse. Il évoque rarement cette période de sa vie, celle du service militaire au cours de laquelle il a été témoin de comportements qui le révulse, il y revient dans Les fleurs de cimetière paru en 2021. Le lecteur qui a suivi ses œuvres se doute bien que ça n’a pas été une période faste de sa vie. Il conclut d’ailleurs la présente bande dessinée en disant qu’il le sait, dans d’autres vies, il a été comptable (son premier métier) et tireur d’élite, pour souligner l’incongruité d’une telle phase de sa vie, son caractère totalement improbable… et pourtant il en est arrivé là. Le connaisseur de l’artiste relève une autre référence essentielle dans sa vie, en l’occurrence à son frère. Il avait consacré une bande dessinée à leur relation et à sa mémoire : Piero publiée en 1998. Au cours de ces pages se trouve une référence rapide à Marylin Monroe (1926-1962, Norma Jeane Baker) pour évoquer sa mort dans un proche avenir. Il fait mention de la chanson Le déserteur (1954) écrite par Boris Vian (1920-1959), composée avec Harold B. Berg, et interprétée par Marcel Mouloudj (1922-1994), une chanson antimilitariste, prenant la forme d’une lettre adressée à M. le Président, en réaction à la guerre d’Indochine (1946-1954).
Le dessin de couverture correspond à une partie d’une illustration à l’intérieur, il est reproduit à l’encre violette, à l’intérieur une encre noire est utilisée. Les caractéristiques de dessins apparaissent immédiatement : des traits au pinceau présentant de fortes irrégularités, que ce soit celles du tracé même des contours avec un trait irrégulier, ou les traits marquant l’ombre ou les plis comme baveuses. C’est tout l‘art de Baudoin : réaliser des dessins qui semblent irréguliers et mal assurés par endroit, des traits qui délimitent à peu près, des coups de pinceaux épais évoquant parfois un barbouillage rapide, et un résultant plus vivant et plus parlant qu’un dessin méticuleux de type ligne claire. Ce premier visage en gros plan, avec une masse de cheveux en aplat de noir compact et au contour irrégulier, ces lèvres avec des traces de noir dessus, les iris également tâchés par du noir… et pourtant le tout apparaît comme un jeune homme avec une expression étrangement désemparé par la situation dans laquelle il se trouve. Troisième illustration, la colonne des soldats qui se met en marche avec son paquetage : si le lecteur prend le temps d’essayer de distinguer des détails dans ceux qui ferment la marche, il ne voit qu’un amalgame de traits vagues et pâteux, s’il prend du recul il distingue clairement des soldats dans la perspective. Quatorzième illustration : il s’agit clairement de Baudoin même si son visage n’est pas parfaitement identique à celui de la première illustration, et il y a un truc, une masse de traits et d’aplats devant lui à gauche sous son menton. En ayant lu les pages précédents, le lecteur comprend incontinent qu’il s’agit de sa main gauche sur la gâchette d’un fusil, représentation qui lui serait restée muette sinon.
Du fait de la pagination du récit, le lecteur prend le temps de consacrer du temps à chaque page, et donc à chaque dessin, un peu plus qu’il ne l’aurait fait dans une bande dessinée traditionnelle avec plusieurs cases par page et une plus grande pagination. Il comprend que le premier dessin, le gros plan sur le visage du jeune appelé, permet d’humaniser et de personnaliser le récit. Le second dessin, le groupe d’appelés, ainsi que le troisième, la colonne en marche ont pour fonction de replacer l’auteur dans un collectif, et de faire apparaître un gradé. Puis le récit revient à un dessin où figure en premier plan Edmond affalé sur son lit : une façon de montrer l’effet de la marche sur lui, et aussi l’effet de l’effort physique imposé, comme une forme d’endoctrinement. Le dispositif d’un dessin par page fait ressortir leur singularité, et produit des effets de surprise. Pour le septième : un petit avion à hélice qui s’est écrasé au sol, dans les pages dix-neuf et vingt un gros plan sur une personne avec une tête d’oiseau au gros bec (la caricature de Lewis Trondheim). Outre ces moments visuels inattendus, le lecteur ressent l’effet de la continuité graphique d’une page à une autre, et comment un détail peut se retrouver d’une page à l’autre (les soldats couchés au sol pour tirer) ou se répondre à plus pages de distance (le portrait du début d’Edmond jeune, avec celui de la fin à l’âge de la parution de cette BD).
De la même manière que le dessin de chaque page apporte une densité d’informations inattendue, le texte qui raconte l’histoire porte en lui de nombreux sujets. Au premier niveau, l’auteur raconte une anecdote autobiographique, comment il est devenu sniper pendant son service, ce qui lui a permis d’éviter de partir en Algérie. Outre les références culturelles évoquées précédemment, la guerre d’Algérie (1954-1962) se trouve ainsi évoquée, ainsi que le service militaire obligatoire, dont la durée à l’époque était de dix-huit mois, pouvant aller jusqu’à trente mois. Le gradé qui vient les exhorter a servi au Vietnam. Des marqueurs d’époques où la France envoyait ses jeunes hommes à la guerre dans le cadre de la conscription. En fin de récit, est évoqué le film American Sniper (2014) réalisé par Clint Eastwood, un autre soldat et un autre rapport à la guerre, où les tireurs d’élite sont devenus des snipers. L’auteur précise la marque du fusil qui lui est confié pour les concours de tir militaire : un Garand, un modèle datant de quelques années à l’époque. Il décrit également le processus pour tirer lors de l’entraînement : bloquer la crosse contre l’épaule grâce à la lanière, faire le vide en soi être juste présent, faire descendre le canon doucement, sur la cible, arrêter la respiration une demi-seconde. Appuyer sur la gâchette, et savoir dans cet instant, qu’on a touché le centre, alors qu’à deux cents mètres on ne peut pas voir l’impact de la balle. Ainsi chaque page porte en elle un fragment de la personnalité de son auteur, du point de vue visuel évidemment, sur le plan autobiographique, et en creux dans la manière dont elle est racontée, dans ce que les choix de narration disent sur la personnalité de l’auteur.
L’auteur est appelé à faire son service militaire à l’époque de la guerre d’Algérie, avec la forte probabilité de devoir partir là-bas. Au travers d’un récit court, sa personnalité ressort avec plus de force aussi bien dans les dessins que dans les choix narratifs, tout ce qui fait son mode d’expression. Il ne fait pas mystère de son inadaptabilité au monde militaire, sans se montrer virulent à l’encontre de l’institution. Il retranscrit cette expérience de vie avec sa sensibilité et ses convictions, le lecteur ressentant le caractère improbable de ces mois en uniforme pour une personne aussi humaniste.





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