Ce que femme veut, Dieu le veut.
Ce tome fait suite à Innovation 67 (paru en 2021) pour la chronologie de la parution des albums. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Patrick Weber pour le scénario, Baudouin Deville pour les dessins et l'encrage, Bérengère Marquebreucq pour la mise en lumière, c’est-à-dire la même équipe que celle des sept albums de la série : Bruxelles 43 (paru en 2020), Sourire 58 (paru en 2018), Léopoldville 60 (paru en 2019), Berlin 61 (paru en 2023), Maison du Peuple 65 (paru en 2024), Otan 66 (paru en 2026), Innovation 67 (paru en 2021). Ce tome comporte cinquante-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec un dossier de huit pages, agrémenté de photographies, intitulé La chute du mur, la fin d’une époque, avec un chapitre consacré à Berlin (Une longue décrépitude, Tenir le cap à tout prix, La fin d’un monde), huit citations de grands personnages ayant parlé de Berlin et de son mur (Kurt Schleffer, Lucius D. Clay, Willy Brandt, Walter Ulbricht, Nikita Khrouchtchev, Martin Luther King, et bien sûr John F ; Kennedy), La Caravelle l’épopée d’un avion hors du commun, Regel le plus français des aéroports de Berlin, Les secrets d’un papyrus (en hommage à Jean-François Champollion), Le mur quelle histoire ! (Un mur de prison, Stopper l’hémorragie vers l’ouest, Et à l’ouest ?), Opération Roméo, et une interview de Thierry Denuit sur la belle époque des trains auto-couchettes.
Dans un grand hôtel de Cannes, un soir d’été, de retour d’un concert, une violoniste est en train de prendre sa douche. Un homme avance tranquillement dans le couloir, et il crochète la serrure de sa chambre dans laquelle il pénètre. Puis il entre dans la salle de bain, menaçant la jeune femme avec une arme à feu. Celle-ci bondit en avant, le faisant tomber à la renverse, puis elle saisit un vase et elle l’assomme. Elle prend ses affaires, et sort tranquillement, sa valise dans une main, son violon dans son étui de l’autre.
En septembre 1961, dans la chambre d’hôtel qu’elle partage avec Gérard à Cannes, Kathleen van Overtstaeten est agenouillée sur sa valise pour essayer de la fermer. Elle fait appel à son compagnon qui est en train de se laver les dents. Il s’essuie dans une serviette et il l’aide à fermer la valise. Ils montent dans la Simca 1000 pour gagner la gare ferroviaire. Là leur véhicule est pris en charge dans le cadre de la formule auto-couchettes. Ils vont alors prendre place dans leur wagon-couchette, elle lui demande s’il est certain de devoir déjà recommencer à travailler le samedi, ce à quoi il acquiesce. Il ajoute qu’il est ambitieux et qu’il est certain que monsieur Opdenbosch finira par lui donner la promotion qu’il mérite au sein de la Sabena. Kathleen décide de se rendre aux toilettes. Dans un couloir, elle observe une jeune femme qui éprouve des difficultés à monter sa valise sur le porte-bagage en hauteur. Elle l’aide, et remarque qu’elle est allemande… et musicienne. Kathleen lui dit qu’elle adore la musique classique, elle a beaucoup d’admiration pour les violonistes. L’autre voyageuse est-elle en vacances ?
Cinquième aventure pour Kathleen Van Overstraeten, qui travaille toujours pour la compagnie Sabena, c’est-à-dire Société Anonyme Belge d'Exploitation de la Navigation Aérienne, la compagnie aérienne nationale belge. Le lecteur retrouve son petit caractère : elle charrie son chéri qui a oublié de mettre le réveil (Est-ce un boulot d’homme ?), puis quand il ferme la valise avec facilité, elle lui dit que quand elle le voit, elle ne se rappelle plus à qui il lui fait penser… Maciste ? Tarzan ? Guy l’éclair. Tant de muscles, ça force l’admiration. Il court donc une fibre féministe dans le récit… Tout est relatif : une fibre féministe pour l’époque, c’est-à-dire que l’héroïne fait preuve d’autonomie et d’indépendance, comme un être humain normal. Elle suit les intuitions de sa curiosité, se montrant faillible, et elle écoute ses émotions. De ce point de vue, il s’agit d’un personnage principal très attachant, faisant preuve d’empathie et de solidarité, de constance et de courage, une vraie héroïne. Son comportement montre qu’elle est consciente des règles implicites qui pèsent sur les femmes dans la société de cette époque, et qu’elle sait comment s’en accommoder pour mener sa vie comme elle l’entend, sans s’y soumettre servilement. Au vu de la qualité du personnage qu’ils ont créé, le lecteur se demande pourquoi les auteurs ouvrent le récit avec une scène de douche sur un personnage féminin.
Une étrange affaire : la disparition d’une violoniste dans un train, à l’occasion d’un signal d’alarme tiré. Un contexte historique très précis et bien documenté : le mur de Berlin, construction dont le lecteur est peut-être familier ou pas du tout, un mur coupant une ville en deux, séparant les familles, établissant une frontière infranchissable. Comme dans les tomes précédents, le lecteur sait qu’il peut avoir une entière confiance dans les auteurs pour la qualité et la rigueur de la reconstitution historique. Pour Berlin même, car ils honorent la promesse du titre : atterrissage à l’aéroport de Berlin Tegel, voyage en taxi pour gagner Vorbergstrasse, Checkpoint Charlie et son point de contrôle, les bords de la rivière Spree, le Rotes Rathaus (hôtel de ville de Berlin), le métro et le tram, un kiosque de journaux, la Stalinallee, la porte de Brandebourg, et bien sûr le mur lui-même avec ses barbelés. La reconstitution visuelle est de toutes les cases, que ce soient dans les tenues vestimentaires, ou dans les accessoires. Le lecteur prend le temps de savourer le train auto-couchettes, les différents modèles de voiture dont la Simca 1000 et une inoubliable BMW Isetta, les monuments bruxellois comme les musées royaux des beaux-arts ou le théâtre royal de la Monnaie ou l’hôtel Métropole place de Brouckère, l’avion Sud-Aviation SE 210 Caravelle (premier avion à réaction court courrier), le buste de Néfertiti, et discrètement une reproduction La Chute d'Icare (1558) de Pieter Brueghel l'Ancien (1525-1569), d’un tableau de James Ensor (1860-1949), ou encore l’affiche du film Breakfast at Tiffany’s (1961, Diamants sur canapé) avec Audrey Hepburn (1929-1993). Etc.
Une narration visuelle tout aussi carrée héritée de la ligne claire : formes détourées par un trait assuré, architectures impeccables, soin apporté à la représentation de chaque élément, démarche descriptive et réaliste. Le lecteur constate que la mise en couleurs présente un aspect tout aussi soigné et au service des dessins, en toute discrétion. Dans ce domaine, il peut apprécier l’effet semi-transparent du rideau de douche, les motifs de papier peint dans les chambres d’hôtel, les halos de lumière aux fenêtres du train auto-couchettes, la lumière iridescente qui passe par une fenêtre de la gare de Schaerbeek, le très beau vert d’un combiné téléphonique, l’habileté avec laquelle les spectateurs ressortent dans la grande salle de la Monnaie, le magnifique rendu du paysage survolé en avion, l’effet grisâtre de la couche nuageuse au-dessus de la Spree, etc. La qualité narrative apparaît dès la première séquence : deux pages dépourvues de texte, où tout le récit est raconté uniquement par les images, compréhension immédiate et impeccable. Le naturel de chaque séquence se ressent à la lecture : un déplacement voiture pendant trois cases, une discussion dans le train entre Kathleen et Gérard, une déambulation dans les salles d’un musée tout en discutant, une vérification de papiers d’identité qui n’en finit pas, une femme menacée par un homme maniant une arme à feu, etc.
Comme dans les autres tomes, les auteurs racontent une aventure, tout en l’ancrant dans un contexte historique très précis, référencé visuellement, et aussi dans les dialogues, par exemple un ballet de Maurice Béjart (1927-2007) ou la mention du Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique (ou Concours Reine Élisabeth). En fonction de sa sensibilité, le lecteur appréciera de découvrir une véritable intrigue, sous forme d’une enquête menée par une amatrice, avec ses avancées et ses ratés, ou il pourra rester sur sa faim en ayant préféré que la ville de Berlin bénéficie de plus d’exposition. Dans ce dernier cas, le dossier en fin de tome viendra le contenter avec ses développements sur le contexte politique qui a mené à la construction du Mur, sur l’avion Caravelle, ou encore l’interview portant sur les trains auto-couchettes. Le mécanisme du récit repose sur un plan hasardeux pour réussir à passer à l’Ouest, avec une circonstance particulière venant compliquer l’affaire. Même s’il décroche de l’intrigue en cours de route pour son caractère un peu tortueux, le lecteur sent que son intérêt subsiste : c’est un vrai plaisir de voir la jeune femme progresser de manière organique, avec des erreurs, des impasses, et des individus l’aidant pour différentes raisons. Le scénariste sait faire en sorte qu’elle reste dans un registre plausible, sans intuition soudaine et salvatrice, sans bien se rendre compte de tout ce qui se joue autour d’elle. Le personnage principal fait montre d’un comportement ordinaire dans des circonstances extraordinaires, qu’il s’agisse de la disparition d’Annelore Schmidt, ou du contexte de Berlin.
S’il a déjà lu les autres tomes de la série, le lecteur est conquis d’avance. En effet il retrouve les dessins clairs et concrets, descriptifs et soignés, qu’il a déjà appréciés, la mise en couleurs sophistiquée au service des dessins, et un scénario d’espionnage à hauteur d’individu normal. Il retrouve ou il découvre le contexte de cette ville séparée en deux par un mur, pouvant approfondir cette réalité historique avec le dossier de fin. Il peut aussi bien lire les planches pour l’exotisme des particularités historiques d’une époque et d’un lieu qu’il découvre, que se replonger dans une époque à laquelle il a déjà eu l’occasion de s’intéresser. Un classicisme maîtrisé.





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire