Latrodectus Mactans. Son venin est dix fois plus puissant que celui du serpent à sonnette.
Ce tome est le troisième de la série, après Automne en baie de Somme (2022) et Hiver à l’opéra (2023), qu’il vaut mieux avoir lus avant pour comprendre la situation du personnage principal. Son édition originale date de 2026. Il a été réalisé par Philippe Pelaez pour le scénario, et par Alexis Chabert pour les dessins et la couleur directe. Il comprend soixante-dix pages de bande dessinée. Il comporte soixante-huit planches de bande dessinée. Il se termine par une postface d’une page de l’artiste évoquant sa fascination pour les insectes. En bas de cette page, se trouve la liste des références artistiques utilisées par l’artiste auxquelles il rend hommage dans ses pages : Alfons Mucha, Édouard Cortes, Claude Monet, Jean Béraud, Michel Dupuy, Gustave Caillebotte, Shigeru Mizuki, Édouard Maxence, Alexandre Gruen, Louis Paviot, Gustave Doré, Henri Fantin-Latour.
Blanche Dambreville sort d’une serre du muséum d’histoire naturelle de Paris. Parce que le temps n’est assassin que pour ceux qui le redoutent, les jours avaient glissé en vain sur son visage, se désespérant de n’affecter que quelques fractions de peau aux commissures de ses lèvres et sur le contour de ses yeux bleus. Dans son jardin d’hiver, où les plantes frileuses guettaient la moindre caresse que le soleil printanier daignerait leur accorder, comme une étreinte, elle ne prêtait qu’indifférence aux heures qui s’étiraient à n’en plus finir. Car le jardin de son cœur, lui n’était plus, jadis iridescent et rubéfié par l’amour, il s’asséchait aujourd’hui comme un terrain sombre et ridé sur lequel elle n’avait même plus la force de verser une larme. Loin de son courtil de souffrance, elle préférait regagner le refuge où ses amies recluses dans l’ombre l’attendaient sous les planches vermoulues, prêtes à accueillir celle qui gardait encore le goût des cendres de ce brasier de mai. Celle qui, indifférente aux jours et aux heures puisque le temps n’est assassin que pour ceux qui le redoutent, avait laissé les jours glisser en vain sur son visage.
Dans les couloirs vides du muséum d’histoire naturelle de Paris, Jean Vuillermot marche à très vive allure, comme pour échapper à quelque chose. Il remarque en passant que les casiers des insectes sont vides. Il éprouve la sensation d’être attaqué par une nuée d’entre eux, il se débat avec de grands moulinets, et déséquilibré il bascule dans le vide par-dessus une rampe, une chute fatale. Le lendemain, le commissaire Gayot reçoit l’inspecteur Jules Tissot au commissariat, il estime que l’inspecteur Amaury Broyan est indéfendable. Son collègue essaye de le défendre en donnant les raisons de son comportement parfois erratiques. Le commissaire ne l’entend pas de cette oreille : l’inspecteur Broyan aurait pu être révoqué après l’agression dont il s’est rendu coupable envers le fils Boursault-Choiseul. Quoi qu’il en soit, il croit que Broyan ne se remettra jamais de la mort de sa fille Florine, et il est devenu un fumeur d’opium.
Ça fait plaisir de voir que cette série continue et qu’elle arrivera sûrement à traiter des quatre saisons. Les pages dix et onze bénéficient d’une magnifique illustration en double page, et le dialogue, sous forme de cartouches de textes, racontent un accident horrible, et bien réel : l’incendie du Bazar de la Charité survenu le quatre mai 1897. Il s’agit d’un incendie mortel lors d’une fête de bienfaisance. Il a causé la mort de cent-vingt-cinq personnes dont une majorité de femmes, cent-dix. Les remerciements de l’artiste listent les références d’art pictural pour les amateurs curieux : le parc Monceau, aussi bien le tableau de Gustave Caillebotte (1848-1894) que celui de Louis Paviot (1872-1943), jusqu’à des influences plus récentes comme celle du mangaka Shigeru Mizuki (1922-2015). Si son inclination le pousse dans ce sens, le lecteur peut relever d’autres références historiques, à commencer par Georges Méliès (1961-1938) et ses premières tentatives de studio cinématographique. Il remarque que lorsque l’inspecteur Broyan pose des questions à un témoin potentiel, celui-ci répond avec des détails historiques qui attirent l’attention. En effet, il s’agit bien d’un personnage historique : Robert de Montesquiou (1855-1921), homme de lettres français, modèle du personnage le baron de Charlus dans À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust (1871-1922), fréquentant Sarah Bernhardt (1844-1923). Son attention ainsi attirée, il vérifie pour un autre personnage : Henri de Régnier (1864-1936), écrivain et poète.
Le lecteur retrouve avec grand plaisir l’univers visuel développé par l’artiste. Il met ses influences au service de la narration, en les amalgamant dans un tout personnel, pour une esthétique et une narration enchanteresse. En plus, il se plie aux exigences propres aux récits d’époque, c’est-à-dire réaliser une reconstitution historique concrète et tangible. C’est un rare plaisir de s’immerger dans des lieux parisiens : les galeries du muséum d’histoire naturelle de Paris et sa galerie de l’évolution, un commissariat, l’atelier de pose de Méliès à Montreuil avec sa toiture vitrée à six mètres du sol, le grand hall du Bazar de la Charité, le parc Monceau magnifiquement sublimé par un glissement vers l’impressionnisme, un quai de Seine à Paris, le luxueux pavillon de Robert de Montesquiou à Versailles, le Pont Neuf dans un hommage très réussi au tableau d’Édouard Cortès (1882-1969), etc. Le lecteur prend également le temps de savourer les tenues vestimentaires : les robes des dames, leurs toilettes pour fête de bienfaisance qui constitueront un facteur aggravant lors de l’incendie (pantalon en dentelle, cerceau métallique, premier jupon, second jupon à volants, troisième jupon et enfin la robe), les costumes des messieurs, les uniformes, les vêtements du quotidien, etc. L’œil du lecteur est également attiré par les détails des décors ou des accessoires : les casiers vitrés de la collection de papillons, les animaux de la galerie de l’évolution, une petite pendulette sur le manteau de cheminée du directeur Montgeron, les motifs du papier peint du salon de l’appartement de Broyan, les colonnades du parc Monceau et rotonde, la cage d’escalier de l’immeuble de Broyan, une colonne Morris, etc.
Le plaisir des yeux se trouve également dans les discrets glissements des cases vers l’impressionnisme, dans la palette de couleurs, dans les mises en pages. Le dessinateur prend visiblement grand plaisir à habiller certaines bordures de cases, avec du lierre, avec le squelette d’un dinosaure, avec les pattes d’une araignée dont le corps se trouve au centre de la double page, etc. Il joue également la structure de la page quand la scène s’y prête : une double page pour l’incendie, une case de la hauteur de la page pour souligner la hauteur de chute de la première victime, une disposition de cases prises entre les pattes de l’araignée pour la première apparition de la veuve blanche, des contours de cases déformés quand Broyan est sonné par un direct à la mâchoire, une autre case de la hauteur de la page pour un hommage à Alfons Mucha, des cases en trapèze pour accentuer le mouvement lors d’une course-poursuite, des dessins entremêlés sans bordure de case pour une étreinte passionnée, une fantasmagorie dans une illustration composite en pleine page montrant les hallucinations délirantes d’un homme venant d’être piqué par une araignée venimeuse, etc. Un enchantement visuel délicieux.
S’il a lu les deux premiers tomes de la série, le lecteur se doute vite de l’identité du coupable, et du motif lié à la maltraitance des femmes. Il prend plaisir à constater que l’histoire personnelle d’Amaury Broyan continue de se développer, et que les traumatismes subis précédemment l’ont marqué durablement, plutôt que d’être oubliés dès les tomes antérieurs refermés. Il apprécie l’élégance avec laquelle le scénariste sait mettre à profit des éléments historiques comme l’incendie du Bazar de la Charité pour construire une intrigue autour, totalement intégrée à la réalité historique. Il remarque que Pelaez a adapté son écriture pour coller à la fois aux valeurs de l’impressionnisme et à la littérature de l’époque. Il note deux ou trois mots de vocabulaire recherchés, par exemple comme Nivéen. Il prend goût aux développement fleuris, ainsi qu’aux extraits qui ouvrent chacun des trois chapitres : un extrait de Une saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud (1854-1891), un poème des Fleurs du Mal (1857) de Charles Baudelaire (1821-1867), et un extrait des Contemplations (1856) de Victor Hugo (1802-1885). Il sourit à la mention de l’araignée Latrodectus Mactans don le venin est dix fois plus puissant que celui du serpent à sonnette. Il se sent lui aussi gagner par l’ardeur réparatrice de l’étreinte entre Amaury et Blanche. Il ressent une véritable empathie pour la détresse de l’inspecteur s’adonnant à la drogue pour atténuer sa souffrance émotionnelle. De séquence en séquence, le lecteur profite de la diversité des situations et des sujets, de l’élégante maîtrise avec laquelle les hommages picturaux s’intègrent dans le récit, et de leur qualité.
Troisième enquête de l’inspecteur Amaury Broyan, entre crimes commis contre des femmes, détresse personnelle, et femme fatale, dans un Paris sublimé. La séduction des planches fait tomber le lecteur en pamoison, une esthétique sous influence impressionniste en phase parfaite avec la nature du récit, et une élégance extraordinaire. Une intrigue policière qui permet au lecteur de deviner le coupable rapidement, et qui fait se rencontrer deux individus établissant une connexion réparatrice. Formidable.





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