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jeudi 10 septembre 2026

La Mondaine T02

Personne ne nous pardonnera jamais cela ! Personne !


Ce tome fait suite à La Mondaine - Tome 1 (2014) dont il forme la seconde moitié du diptyque, ce dernier constituant une histoire complète. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebvre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quoi de plus taquin qu’une bombe ? On lui confie une noble mission : aller endommager autant que faire se peut une gare. Histoire de gêner le transport des troupes et du matériel de l’occupant allemand, vous comprenez ? Mais la bombe, n’en faisant qu’à sa tête, décide de rendre une petite visite surprise à Monsieur et Madame Herrand et à leurs quatre enfants. Quoi de plus taquin qu’une bombe ?… Une bombe de la Royal Air Force tombe sur Paris et détruit la droguerie Herrand. En avril 1944, des dizaines de personnes ont trouvé refuge dans une station de métro pendant un bombardement. Parmi eux, un officier allemand qui explique qu’il était à l’ambassade d’Allemagne quand l’alarme a retenti : une autre réception en l’honneur d’un autre acteur allemand pour un autre film franco-allemand. Il continue : n’écoutant que son courage, il a bravé le regard d’un serveur de l’ambassade pour mettre des bouteilles de champagne à l’abri. Et il commence à servir les personnes présentes, pendant qu’une jeune femme entonne une chanson de circonstance. Puis il explique que la première chose qu’il aimerait faire quand tout ceci sera fini, serait de traduire Prévert en allemand. Jacques Prévert l’un des plus talentueux compatriotes des Français, poète, chansonnier, scénariste. Il a récemment découvert son œuvre en travaillant pour la Propaganda Staffel, la fameuse liste Otto.



Une jeune femme n’en peut plus de cette attente souterraine et elle finit par décider de sortir, peu importe les risques. Elle est suivie par Aimé Louzeau, une autre jeune femme et l’officier allemand. Ils continuent de boire du champagne en chantant et ils montrent leurs fesses à la Lune par défiance. Deux années plus tôt, dans la préfecture de police de Paris, l’inspecteur principal Maurice Séverin fait monter son vélo dans son bureau par un simple policier. Quand soudain dans l’escalier, Petrucciani descend vers eux triomphant, expliquant qu’il a obtenu l’autorisation d’organiser le Tour des Quais, une course cycliste, le mois prochain. Dans son bureau partagé, l’inspecteur Jacques Duglu tape un rapport sur une machine à écrire, avec deux doigts. Louzeau feuillète un dossier : celui de Eeva, nom d’artiste d’Évelyne Bonnardier. Le soir, il se rend dans la maison close où il a ses habitudes, et il demande à voir Valentine dont il est le client régulier depuis cinq ans. Une fois dans la chambre, il lui demande comment va sa fille Sarah. Réponse : elle va fêter ses dix ans à la fin du mois. Ils font l’amour, et elle jouit pour la première fois depuis cinq ans. Il comprend qu’elle simulait depuis tout ce temps, ce à quoi elle rétorque que quand on va au théâtre pour voir Roméo et Juliette, on ne demande pas aux acteurs s’ils sont originaires de Vérone. De but en blanc, il bafouille pour lui demander si elle veut devenir sa femme.


Le premier tome affichait une bicyclette siglée d’une croix gammée les deux roues irrémédiablement tordues… et le lecteur avait découvert la vie d’Aimé Louzeau peut-être même pas trente ans, faisant ses premiers pas dans la brigade Mondaine, avec une situation familiale difficile en 1937. Cette seconde moitié commence comme la première avec une séquence en 1944, mettant en évidence que l’officier allemand a ses propres aspirations, très éloignées de son quotidien militaire. Il constate à haute voix que : Le destin, cette guerre, sa naissance elle-même auront fait de lui, définitivement, le méchant de l’histoire. L’auteur comprend qu’il parle aussi bien de la situation historique présente, mais aussi du récit lui-même. L’air très abattu, le personnage principal répond à une petite fille qu’il est plutôt du côté des gentils méchants. Si ce n’est déjà fait, les différentes composantes du récit s’assemblent dans l’esprit du lecteur et il en comprend sa nature. Les différents personnages n’ont pas choisi les événements de la seconde guerre mondiale, ils ne disposent pas de moyens pour influencer leur cours. Ils se retrouvent dans une position qu’ils n’ont pas choisie, sous l’autorité de l’occupant pour continuer à assurer les missions de police, mais avec des instructions données par l’Allemagne nazie.



La narration visuelle continue de marier la reconstitution historique solide et un drame de fond, une véritable tragédie avec une direction d’acteurs remarquable. Comme dans le tome un, l’artiste alimente discrètement chaque planche, chaque case avec des éléments concrets d’époque. Il y a bien sûr les tenues vestimentaires : les costumes de ces messieurs, les toilettes de ces dames, les uniformes militaires bien sûr. De temps à autre, le lecteur remarque une façade parisienne, des quais de Seine à Paris, un cimetière, et le Vélodrome d’hiver de Paris, un stade parisien situé rue Nélaton dans le quinzième arrondissement. Comme dans le tome un, le lecteur peut absorber inconsciemment, ou le faire sciemment, les accessoires du quotidien : la machine à écrire, les fauteuils de la préfecture de police, les bureaux à rabats, la décoration intérieure de la maison close et le coin toilette de Valentine avec paravent, broc, bassine et bidet, le bureau de prêtre dans la sacristie, les motifs du papier peint de l’appartement des Louzeau, une pince à escargot (instrument redoutable à manier), l’atelier du photographe de charme, le piano droit des Gheldman, le dénuement du stade du Vélodrome d’Hiver, tout le matériel de pêche sur le pont d’un chalutier, etc. Cette attention et cette rigueur apportées à la reconstitution impliquent d’autant plus le lecteur lors de l’évocation la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde Guerre mondiale.


Tout au long de cette seconde moitié se jouent de complexes drames intimes. Une certaine familiarité s’est installée entre le lecteur et les différents personnages. Il regarde avec une certaine sympathie cet officier allemand attentionné vis-à-vis des Français réfugiés dans la station de métro : il est souriant, un peu goguenard, fait preuve de gestes attentionnés pour une séduction qui s’excuse. Le repli sur lui-même de Louzeau se voit dans sa posture un peu recroquevillée, et dans sa mine défaite, attristée. Puis le lecteur observe Valentine, la prostituée : son assurance physique, son sourire charmeur le retour de la gravité faisant comprendre que le sourire participait d’un réflexe professionnel, puis de vraies larmes montrant qu’elle est consciente d’être prisonnière de son caractère ce qui lui interdit de répondre favorablement à la proposition d’amour de son client Aimé. Ainsi très conscient de la vie intérieure des personnages, le lecteur prête naturellement plus d’attention à ce qu’exprime chacun. Il se trouve dévasté parce qu’il comprend des tourments intérieurs de Marie Louzeau vis-à-vis de la situation et du comportement de son mari Léopold Louzeau, en particulier sa propension à la prédication accusatrice. À plusieurs reprises, le lecteur ressent presque physiquement la résignation forcée qui accable les uns et les autres. L’accès de rage de l’inspecteur principal Maurice Séverin contre son vélo. Les espoirs craintifs de madame Waldez après la proposition inespérée de mariage. Déchirant. Le lecteur se rend compte que l’intensité de ces moments se trouve parfois rehaussée par des éléments purement visuels, comme Léopold découvrant le chat sous une commode, la réapparition de la soutane, le retour de la panthère noire (c’est un mâle).



D’une certaine manière, le personnage principal continue de se montrer avare en parole, souvent taiseux, donnant l’impression que dire à haute voix ce qui lui importe vraiment lui cause une intense souffrance intime, comme s’il savait qu’il se verrait au mieux opposé un refus, au pire une acceptation purement matérielle. Même s’il éprouve une sympathie limitée pour Aimé Louzeau, voire inexistante, le lecteur ressent sa détresse tout du long. Il le voit bien ressentir de l’empathie : pour sa mère, pour Clémence, pour certains collègues. Dans le même temps, il semble incapable de concrétiser un attachement émotionnel. Dans le premier tome, il avait perçu la détresse de Clémence, et il lui avait offert un rond de serviette, peut-être avec une réelle affection pour elle… Toutefois son comportement dans cette deuxième partie laisse à penser qu’il a agi de manière plutôt intellectuelle. Il fait de même en soutenant sa mère à sa manière, en proposant le mariage à Valentine, puis à une autre, dans une démarche fonctionnelle, utilitaire, plutôt qu’émotionnelle. Le lecteur peut penser à la manifestation caractérisée d’un trouble de l’attachement. Voire un comportement infantile le conduisant à voir dans Eeva uniquement une forme de liberté de l’enfance, sans jamais la considérer comme un être humain à part entière.


Ce comportement anormal d’Aimé Louzeau agit également comme une forme de pendant à l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv se déroulant au cours de ce tome et à laquelle l’inspecteur principal Maurice Séverin est associé frontalement, ce qui le met face à son impuissance, et Aimé Louzeau plus ponctuellement. À nouveau la réaction de ce dernier est purement utilitaire, déconnectée des émotions de la femme juive saisie par les nazis qui lui demande de sauver sa fille à laquelle il répond de ne lui en demander pas plus que ce qu’il peut donner, un écho de la phrase qu’elle a elle-même prononcée dans d’autres circonstances. Ces êtres humains sont confrontés à des circonstances exceptionnelles et monstrueuses sur lesquelles ils n’ont pas de moyen d’action ou d’empêchement à leur échelle individuelle. Ils se retrouvent du mauvais côté, des fonctionnaires de police faisant leur travail pour assurer la sécurité des citoyens, et devant obéir aux ordres de l’occupant, ce qui fait d’eux des gentils méchants, comme le formule Aimé. Qu’aurait-on fait en tant que fonctionnaire en France occupée pendant la seconde guerre mondiale ? La métaphore ambulante qu’est Eeva avec sa panthère devient l’incarnation d’une nostalgie pour une condition primitive débarrassée de ces contraintes sociales systémiques, imposées et impossibles à résoudre.


Tous les personnages de l’histoire subissent les contraintes historiques, se retrouvent démunis sans moyen d’agir. Les auteurs réalisent une reconstitution historique impeccable, sur le plan visuel et factuel. Le lecteur se retrouve en empathie avec eux, éprouvant plus ou moins de sympathie pour eux, ressentant leurs souffrances, tous étant victimes des circonstances, de manière physique pour certains, de manière émotionnelle et psychique pour tous. Les directives ignobles de l’occupant compromettent irrémédiablement les valeurs morales de chacun et souillent leur âme, les plaçant face à leur vulnérabilité et leur impuissance. Bouleversant.



jeudi 27 août 2026

La Mondaine T01

Pas de vices… Pas de police !


Ce tome est la première moitié d’un diptyque. Son édition originale date de 2014. Il a été réalisé par Zidrou (Benoît Drousie) pour le scénario et Jordi Lafebre pour les dessins et les couleurs. Il compte soixante-quatre pages de bande dessinée.


Avril 1944. La Lune semble avoir définitivement choisi son camp. Elle éclaire Paris qui n’a plus de Ville lumière que le nom en raison du couvre-feu imposé par les forces d’occupation. L’aviation britannique est en train de bombarder la capitale. Des Parisiens se sont rassemblés dans une station de métro transformée en refuge, sous la surveillance d’un officier allemand. Une petite fille demande à son père pourquoi les Anglais bombardent Paris si ce sont leurs alliés. Il lui répond d’arrêter avec ses pourquoi, quand c’est la guerre, Pourquoi est un mot qu’il vaut mieux rayer de son vocabulaire. L’officier allemand s’approche d’eux et propose une cigarette à Aimé Louzeau. Il décline l’offre en montrant sa pipe. En revanche, la jeune femme à côté de lui accepte. L’inspecteur de police dissipe le malentendu en montrant les menottes qui les lient : elle n’est pas son épouse, il travaille à la Mondaine, et cette fille tapinait derrière la Sainte-Chapelle. L’officier explique qu’il est né à Strasbourg, et qu’il enseignait le français à Stuttgart. Il a servi d’interprète au Führer le vingt-deux juin 1940 quand il est venu prendre possession de leur belle ville. Une autre énorme détonation se fait entendre. Il continue : Un ami lui a confié un jour qu’il n’avait jamais rien vu de plus beau qu’un bombardement de nuit. Il lui a demandé ce qu’il dirait si c’était lui le pilote qui se trouvait en cet instant sous les bombes.



En novembre 1937, Paris, déjà, avait subi les assauts d’un envahisseur : l‘hiver. Aimé Louzeau prend son petit-déjeuner dans l’appartement familial, servi par Clémentine, leur employée de maison. Il finit son repas et plie sa serviette qu’il passe dans son rond de serviette. Il enfile son imperméable et cale son chapeau devant la glace, se retourne vers la porte qui s’ouvre soudainement alors que sa mère Marie Louzeau rentre, s’excusant de son arrivée tardive : le sermon n’ne finissait pas. Il sort et demande ce qu’il y aura à manger ce soir : sa mère répond qu’elle a demandé à Clémence de préparer du poulet, c’est de circonstance. Il sort sous la pluie et arrive au commissariat, dans les locaux de la brigade mondaine. Dans un bureau, l’inspecteur Jacques Duglu est en train d’appliquer le troisième degré avec un épais bottin sur un mac, sous le regard blasé de l’inspecteur Granpin. Louzeau explique qu’il vient se mettre au service de l’inspecteur principal Séverin. Granpin regarde par la fenêtre et montre Séverin en en train d’arriver à vélo, toujours vaillant à cinquante-cinq ans. L’inspecteur principal et le nouveau passe dans le bureau du premier où attend une femme en train de fumer, le chemisier grand ouvert dénudant son sein droit et révélant le bandage qui recouvre le gauche. Elle explique qu’elle a eu un accident, et fait observer à Séverin qu’il porte encore ses pinces à vélo. Après accord, elle se rhabille et repart avec le maquereau portant encore les marques de l’interrogatoire. Duglu explique que le temps du bizutage est venu : Louzeau doit payer un repas à l’équipe au restaurant À Perpet’.


Une couverture énigmatique : un fond rouge un peu sombre Alizarine, une bicyclette sur laquelle une voiture ou un véhicule est passé, et une croix gammée est inscrite en jaune. La séquence d’introduction se déroule effectivement à Paris en 1944, pendant l’occupation et sous les bombes, avec un officier allemand et un inspecteur de police qui a arrêté une prostituée, pour une discussion surprenante de type échanges amicaux pour faire connaissance, et essayer de profiter de l’instant présent, avec des dessins descriptifs et réalistes, des contours un peu lâches et des expressions de visage un peu appuyées pour aller vers des trognes. Puis retour sept ans en arrière, en 1937, dans un petit appartement bourgeois, sous un ciel gris plombé, le même inspecteur plus jeune alors qu’il s’apprête à intégrer la brigade Mondaine, une femme faisant le service appelée Clémentine par lui, Clémence par sa mère, un beau travail visuel de reconstitution historique. Enfin le début à proprement parler du récit avec un passage à tabac professionnel à coups de bottin, et l’arrivée du chef d’expérience, finaud et matois, des dessins reflétant une gouaille de titi parisien, entre la morgue du mac, le calme de la gagneuse, le flegme de l’inspecteur.



Le lecteur comprend que le récit se trouve encadré par un prologue en 1944 et une scène de clôture d’une page à la même date. Il côtoie Aimé Louzeau à chaque page, l’accompagnant dans différents lieux, regardant autour. Il bénéficie d’une reconstitution historique solide. Les tenues vestimentaires mettent en lumière les hommes en pantalon divers plus ou moins bien ajustés, majoritairement de couleur sombre, à l’exception du costume rose du mac, des galurins de type feutre ou chapeau melon, sans oublier le képi réglementaire pour les gardiens de la paix, et le béret ou le gavroche pour la classe ouvrière. Les femmes portent des robes, sauf pour Eeva, avec des bibis de formes diverses et variées. L’œil du lecteur est attiré par différents accessoires et détails : le rond de serviette avec le prénom, les appliques murales de forme florale, les solides bureaux du commissariat et les chaises avec des dossiers à barreau, le motif des papiers peints, les téléphones accrochés au mur, le joueur d’accordéon dans la rue, la machine à écrire réglementaire, les petites figurines de plomb pour les cowboys et les Indiens, le panier à salade garanti d’époque, etc. À l’évidence le dessinateur a pris grand plaisir à assurer l’authenticité historique de ce qu’il représente, pour redonner vie à cette époque parisienne.


De fait, le récit s’attache à suivre le personnage principal dans son intégration à la Mondaine depuis son premier jour, sur une durée que le lecteur subodore être de plusieurs mois. Dans le même temps, les auteurs racontent également des pans de sa vie privée. L’artiste donne vie à chaque personnage et à chaque séquence. Il rend ses personnages plus vivants avec un soupçon d’exagération, pouvant aussi bien être perçu comme de l’ironie entre second degré et conscience de mettre en œuvre des conventions du polar, et intensité émotionnelle. À ce titre la planche avec le premier coup de bottin déstabilise le lecteur : dans la première case, Duglu est quasiment affalé sur son siège, clope au bec, et bottin entre les mains, comme jaugeant le suspect, celui-ci étant assis dignement sur sa chaise, les bras croisés, comme rayonnant une forme d’assurance. Et le coup part soudainement dans la troisième case, imparable. Voilà le mac sonné sur sa chaise, puis apeuré car il sait que le second coup arrive. Le lecteur s’attend à lire une réaction indignée sur le visage de Loizeau : il n’en est rien. Et les trois autres ont repris une posture posée, très conscients qu’ils passent par les différents stades fort prévisibles de l’interrogatoire, rien de personnel en quelque sorte. Paloma est tout aussi à l’aise avec sa poitrine dénudée attendant dans le bureau de l’inspecteur principal. Le dessinateur réalise des planches aussi plausibles et convaincantes pour la banalité du quotidien qu’il soit professionnel ou personnel, que pour les moments sortant de l’ordinaire. Le lecteur se souvient longtemps de cette grande case consacrée à la course cycliste en intérieur au Vélodrome d’Hiver, ou au numéro d’Eeva avec la panthère noire.



Au vu de la couverture, le lecteur s’attend à une enquête sous l’Occupation, et en fait il découvre le quotidien professionnel d’Aimé Louzeau, ainsi que son quotidien chez lui. Dans la mesure où cet individu n’est pas un grand causeur, le lecteur prend conscience qu’il réfléchit à ce qu’induit ce qu’il voit. Côté professionnel, Louzeau semble s’adapter au caractère sordide des crimes et délits, sans s’en offusquer ou s’en indigner. Toutefois même avec son expérience à la Criminelle, il n’avait pas idée de la variété des perversions possibles. Le lecteur se doute bien que cela doit avoir un impact sur l’inspecteur, même s’il ne le montre pas. À un ou deux regards et une ou deux réactions, il semble aussi que le rapport aux femmes de Louzeau soit compliqué, sans que la raison n’en soit mentionnée. La complexité de son histoire personnelle se révèle progressivement : enfant naturel d’un prêtre, cellule familiale déséquilibrée habitant le même appartement, c’est-à-dire lui, sa mère Marie et l’ancienne servante du curé, appelée Clémentine par Aimé et Clémence par Marie. Une visite rendue à son père donne lieu à une scène macabre et grotesque, qui fait apparaître le sentiment de culpabilité de Marie, et la souffrance psychologique de leur fils, même s’il ne dit rien. Le scénariste introduit également un élément métaphorique, la présence de la silhouette d’un Indien sur son cheval, à la fois une passion d’enfance de l’inspecteur, à la fois une indication sur son état d’esprit présent, sans qu’il soit bien possible d’en déduire un trait comportemental. Les auteurs savent y faire pour sous-entendre des possibilités, qui deviendront peut-être des occasions manquées, telle la rencontre fortuite avec Valentine et sa fille, alors qu’il achète un sapin de Noël.


La couverture semble clairement annoncer un polar sous l’Occupation, et… Les auteurs placent le lecteur aux côtés d’un homme d’une trentaine d’années à peine, ayant exercé le métier d’inspecteur à la brigade criminelle, et effectuant sa prise de poste à la Mondaine. Les dessins prennent grand soin d’assurer une solide reconstitution historique, et d’amener de la vie dans les personnages en appuyant un peu les expressions de visage. L’artiste sait donner de la plausibilité aussi bien aux moments banals qu’aux moments sortant de l’ordinaire, que le scénariste lui a concoctés. Le lecteur plonge dans un récit différent de celui qu’il avait anticipé ou imaginé, faisant progressivement connaissance avec un homme introverti et sensible, à l’intérieur duquel couvent de très fortes émotions. Intriguant.



mardi 2 juillet 2024

Chimère(s) 1887 T06 Nuit étoilée

Mon père n’était qu’une chimère…


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 - Tome 05: L'Ami Oscar (2016). Son édition originale date de 2018. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte cinquante-et-une pages. C’est le dernier tome de cette hexalogie qu’il faut commencer par le premier tome.


Dans le port d’Amsterdam, il y a… il y a des navires qui arrivent de destinations lointaines. Parfois même de Panama. Oscar et Chimère avaient quitté la chaleur équatoriale pour les brumes de la mer du Nord. Ils débarquent sur le quai et il lui demande si elle se sent prête. Elle répond qu’elle a passé tant de nuits à rêver de le retrouver, maintenant qu’elle y est presque elle a peur. Elle se dit que peut-être qu’il n’avait pas le choix lorsqu’il les abandonnées, sa mère et elle. Il a quand même payé une belle somme pour son éducation pendant des années, même s’il ignorait que l’argent était détourné. Pourtant, elle a peur qu’il soit juste un lâche inconséquent. Ou qu’il soit idiot, méchant ou les deux. Oscar la rassure en lui faisant observer que Madame Gisèle l’a aimé à la folie : c’était forcément quelqu’un de bien. De toute façon, ils vont le savoir bientôt. Chimère dispose de l’adresse et ce n’est pas très compliqué de s’y faire conduire. Une fois devant la porte, c’est elle qui frappe. À la vieille femme qui ouvre, elle explique qu’elle s’appelle Chimère et qu’elle vient de Panama, enfin de Paris et elle lui tend un papier sur lequel est inscrit le nom de son père. La vieille femme répond que c’est la bonne adresse et que monsieur Théo y loue une chambre, mais il est parti pour Paris avant hier. Il ne leur reste plus qu’à prendre également le train pour Paris.



Arrivés sur place, Oscar et Chimère achètent le journal. La une est consacrée au scandale de Panama, la liquidation de la compagnie, des milliers d’épargnants ruinés, une information ouverte pour escroquerie. Elle se rend seule au cinquante-deux de la rue Lepic, alors que la tour Eiffel est presque terminée, deux ans après le début des travaux. Tout doit être prêt pour le 6 mai, date de l’ouverture de l’exposition universelle qui célèbrera le centenaire de la Révolution française. Chimère gravit les marches de l’escalier de l’immeuble jusqu’à l’étage où habite Théo. À sa surprise, une jeune femme enceinte répond à la sonnette et lui ouvre la porte. Chimère pénètre d’autorité à l’intérieur de l’appartement et Théo van Gogh rentre dans la pièce. Elle l’appelle papa, et il comprend qui elle est. Il lui dit qu’il s’est fait tellement de souci pour elle, il est passé chez ces gens, ces bourgeois décadents, il lui assure qu’il ne savait pas. Elle répond sèchement que c’est bien avant qu’il ne passe, qu’elle aurait eu besoin de lui, et Gisèle aussi. Elle constate et lui reproche qu’abandonner une mère et son enfant ne l’a pas empêché d’engrosser une autre femme, et lui demande s’il va leur refaire le même coup. Elle lui crache au visage qu’elle est une prostituée, et sort très en colère. Une fois qu’elle est partie, Théo explique à son épouse qui est Chimère.


La fin : c’est ce à quoi le lecteur s’attend, une forme de clôture et d’accomplissement pour le personnage principal, et aussi pour les personnages secondaires. Il découvre ainsi jusqu’où l’adolescente va dans la recherche de son père. Elle reste toujours aussi nature dans le ressenti de ses émotions, dans ces réactions, ce que montrent bien les dessins. En regardant cette demoiselle, le lecteur peut aussi voir qu’elle a mûri et qu’elle a pris une forme d’assurance : la fin du récit se déroule en 1890 et elle paraît avoir déjà une vingtaine d’années. Il voit comment Gisèle / Olympe essaye de trouver une manière de se rattraper un tant soit peu auprès de sa fille : elle reste fragile, en apparence hautaine pour le cacher, aimante à sa manière pour Chimère. Dans le tome précédent, Oscar avait gagné en assurance un peu, en prise d’initiative beaucoup. Il a pris l’allure d’un bel adolescent, avec une chevelure blonde épaisse et un brin rebelle, tout en perdant à deux ou trois reprises son assurance de façade, son visage montrant alors qu’il met son agressivité à profit pour agir et reprendre l’initiative dans un monde d’adultes trop imprévisible. Le lecteur se rend compte qu’il reconnaît du premier coup d’œil les personnages secondaires : les autres prostituées régulières de la Perle Pourpre qu’il aurait volontiers côtoyées plus, le dévoué Leonard sur qui il aurait bien aimé en savoir plus, la belle et manipulatrice Apollonie, Théo van Gogh et son frère, etc. Autant de personnages à l’identité visuelle bien établie et attachants.



Le lecteur s’attend également à l’aboutissement de l’intrigue principale et des secondaires. Il prend conscience que le récit est construit sur la fil directeur de l’objectif de Chimère de retrouver son père, indissolublement entremêlé avec la bonne marche du la maison close La Perle Pourpre, et le sort des personnes qui gravitent autour de l’adolescente. Il éprouve la sensation que le fil relatif à l’époque est passé en arrière-plan. Ferdinand de Lesseps (1805-1894) est évoqué à l’arrivée à Paris par le truchement de la une d’un journal. Toutefois le scandale de Panama ne passe pas au premier plan : dans les tomes précédents, il était question de l'émission des derniers emprunts de 1888. Ici le crieur de journaux parle de la liquidation de la Compagnie, et de l’ouverture d’une information pour escroquerie, puis le sujet n’est plus évoqué, pas plus que le sort de De Lesseps. En revanche, les auteurs montrent la tour Eiffel achevée, dans les temps. Chimère emmène les filles à l’Exposition universelle de 1889 : l’artiste représente une magnifique voiture hippomobile pour les emmener, la Galerie des Machines avec ces innovations techniques, le honteux village des colonies sauvages avec ses autochtones exposés comme des animaux. Puis vient le moment de monter dans la tour Eiffel, le dessinateur prenant grand plaisir à jouer avec l’assemblage des poutrelles métalliques.


La narration visuelle présente d’autres qualités que la reconstitution d’une époque. Chimère voyage beaucoup dans ce tome et le lecteur se régale des nombreux endroits que le dessinateur l’emmène visiter. Le port d’Amsterdam pour commencer, puis un voyage en train vers Paris, un appartement parisien bourgeois, la chambre de Gisèle, l’arrière-cour de la Perle Pourpre avec une belle charrette, l’atelier de Louis Aimé Augustin Le Prince (1841-1890, un des pionniers du cinéma), le bureau de Chimère, une belle vue du ciel de Paris avec le petit-palais au premier plan et la tour Eiffel en arrière-plan, Saint-Rémy-de-Provence et la maison de santé de Saint-Paul de Mausole, la Seine gelée à Paris. Une autre qualité ravit le lecteur : la mise en scène, en particulier celle des scènes d’action. La première a lieu quand Apollonie se fait courser dans les étages de la tour Eiffel par Oscar : une belle mise à profit de ce décor. La seconde prend la forme d’une fuite en traîneau tiré par des chiens sur la Seine gelée : l’artiste exagère discrètement les effets de mouvement, ce qui rend l’action plus vivante, sans rien perdre de sa dimension tragique, formidable. La dernière se déroule en une page dans un champ de blés dorés : une tension dramatique remarquable, et la résolution inattendue du mystère entourant la mort du grand peintre.



Arrivé au terme de ce dernier tome, le lecteur se trouve mieux à même de considérer les différents thèmes charriés par l’intrigue. Le premier réside dans le portrait d’une fillette devenue adolescente, et accablée par la vie. Or il l’a accompagnée tout le long des six tomes et il a pu apprécier ses défauts, ainsi que sa détermination à (presque) toute épreuve, son refus d’être une victime, sa volonté de retrouver son père alimentée par le traumatisme des circonstances de sa naissance, ses erreurs, sa faillibilité la menant à une addiction, son sens inné de la stratégie que lui envierait tous les adultes, et même son sens des affaires, sa témérité jusqu’à l’inconscience propre à son âge, une forme de révolte, et une empathie sélective pour ceux qui l’ont soutenue émotionnellement. Avec le recul, le lecteur prend la mesure de la complexité du personnage, de son épaisseur, des différentes facettes de sa personnalité formant un tout cohérent, y compris dans des décisions ou des attitudes qui peuvent, en surface, sembler contradictoires. Un personnage qu’il n’est pas près d’oublier. Le monde dans lequel elle évolue est présenté comme étant également complexe : les enjeux économiques et financiers du canal de Panama, le projet à long terme de l’Exposition universelle de 1889 symbolisé par la construction progressive de la tour Eiffel. Cette société est également décrite comme étant impitoyable et singulièrement dépourvue d’empathie et de gentillesse : les adolescentes prostituées, la police qui maintient l’ordre sans le remettre en cause, un tueur en série lâché sur le monde, la loi du plus fort, la corruption, le chantage, etc. Les actes de charité sont inexistants, et ceux de gentillesse sont rares. Incidemment, le lecteur comprend que Vincent van Gogh ait succombé à la folie pour pouvoir créer de si belles choses dans une telle société. Ce qui n’empêche pas la scène finale de laisser entrevoir la possibilité d’un avenir meilleur.


Un dernier tome qui conclut de manière satisfaisante la série : des séquences visuellement mémorables emmenant le lecteur dans de nombreux endroits bien reconstitués, des environnements riches et variés, plusieurs séquences frappantes, et l’aboutissement des différents fils narratifs. Un peu déstabilisé au départ par les caractéristiques des dessins tout public, le lecteur a fini par apprécier la vitalité qu’ils expriment, en cohérence avec celle de Chimère, un personnage aussi attachant que complexe.



mardi 18 juin 2024

Chimère(s) 1887 T05 L'ami Oscar

Pas de doute, tu es bien un mâle. Douillet comme tous les autres !


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 T04 Les Liens du sang (2014). Son édition originale date de 2016. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Début 1880, la construction de l’élégante tour Eiffel n’avait pas encore commencé. Mais la hideuse meringue avariée du Sacré-Cœur poussait inexorablement au sommet de Montmartre, sur les os broyés et le sang coagulé des Communards. Mais peu importait pour les joueurs du Cercle montmartrois, absorbés par les tapis de roulette ou de baccara, le jeu de cartes alors en vogue. On y mise gros, on peut y perdre beaucoup, suivant que l’on approche ou non les neuf points… Il avait suffi cette nuit-là d’une carte, un trois de pique, pour sceller le destin de Chimère. Le notaire Paul Dumortier a perdu gros et il doit trouver un moyen de rembourser. En rentrant chez lui à pied, il tousse de plus belle, une vilaine toux, et il gamberge. Il pourrait… Il prend sa décision : il n’a qu’à envoyer un télégramme aux Montpessus, dire que la mère est morte, que la famille ne paie plus, personne ne saura jamais. Cinq louis pour lui chaque mois, il aurait dû y penser plus tôt. Sa décision est prise.



Huit hivers plus tard, les nuits étaient toujours longues, et certaines plus encore que d’autres... Madame Gisèle, la tenancière de la Perle Pourpre, sa fille Chimère, son bras droit Léonard et la fille de joie Apollonie sont réunis dans le grand bureau de la maison close. L’adolescente gifle la prostituée qui refuse de lui dire qui l’a envoyée. Sa mère s’interpose : on ne frappe pas les filles au visage. Apollonie répond que les autres aussi sont dangereux, ils pourraient la tuer, les tuer, il y a tellement d’argent en jeu. Elle continue : Ce sont des choses qui les dépassent, il ne faut pas résister, des banques américaines, des centaines de millions de dollars or. Elle explique qu’il faut la plaque photographique aux Américains, celle qui peut impliquer Lesseps dans une affaire de mœurs. En réponse à une question de Chimère, elle ajoute que ce qu’ils veulent, ce n’est pas l’argent du chantage, mais le canal de Suez ; elle l’a compris en fouillant les affaires de monsieur Timothy Hugh-Edson. Chimère se dit qu’ils n’ont qu’à assassiner cet individu. Léonard lui fait observer qu’ils ne sont pas des assassins. Elle prend un temps pour prendre le médicament que lui a prescrit le docteur Charcot ; sa mère estime qu’elle n’a pas besoin de cette drogue. Sa fille s’emporte répondant que c’est à cause d’elle, que c’est parce qu’elle a voulu les noyer alors qu’elle était encore un fœtus dans son ventre. Elle ressentait son angoisse, son besoin de mort, puis cet étouffement. Avec ce remède, elle réfléchit plus vite, elle comprend mieux tout. Elle veut savoir qui est son père ; sa mère refuse de le lui dire. Chimère demande à Apollonie de lui arranger un rendez-vous avec son Américain : elle veut négocier directement avec lui, pas pour une somme d’argent, mais pour un service, trouver l’identité de son père.


La dynamique de l’intrigue reste forte : à peine un danger éliminé (Winston Burke), un autre arrive (Apollonie, la nouvelle à la Perle Pourpre), et le comportement téméraire de Chimère la met en danger (une adolescente de treize ans qui cherche des noises à des affairistes et leur intermédiaire Timothy Hugh-Edson). Le lecteur n’entretient pas beaucoup de doute sur le fait que Chimère leur en fera voir, tout en sachant qu’elle risque à chaque fois de payer le prix fort, comme son agression dans le tome précédent, ou son internement dans celui d’avant. Et puis Oscar, le personnage du titre de ce chapitre, est un peu plus jeune qu’elle : il y a de gros risque qu’il fasse des bêtises avec une arme à feu. Le lecteur observe comment les circonstances rapprochent ces deux jeunes gens, comme le garçon se met naturellement au service de la demoiselle pour la protéger, et comme celle-ci fait ses propres expériences, y compris ses propres erreurs, sans jamais se retrouver dans la position de la donzelle en détresse, providentiellement sauvée par le beau héros mâle. De fait, l’histoire prend régulièrement des allures de récit d’aventures : un joueur endetté menacé, la toute jeune Chimère qui farfouille dans les affaires des Montpessus en toute indiscrétion avec le risque de se faire prendre la main dans le sac, des parties fines compromettantes, une tentative de fuite dans une gare parisienne, une sévère addiction, avec des dessins toujours aussi enjoués et dynamiques, discrètement influencés par les mangas.



Dans ce tome, Chimère tient le rôle principal, apparaissant dans trente-trois pages, en cumulant le temps présent du récit, et le temps du passé. Le lecteur semblait disposer des éléments lui permettant de retracer l’ensemble du parcours de la jeune fille depuis sa naissance, son bref passage chez une nourrice, puis sa mise en pension chez les Montpessus. Les auteurs lui montrent le rôle joué par le notaire Paul Dumortier, plus retors qu’il ne l’avait supposé. Ainsi le fil de la vie de Chimère se trouve établi sans solution de continuité. Le lecteur retourne en 1880, voyant les imposants échafaudages du chantier de construction de la basilique du Sacré-Cœur. Après la perte de grosses sommes d’argent, Dumortier descend les rues de Montmartre, le lecteur pouvant voir les rues pavées, les escaliers, l’activité nocturne avec les filles en train de racoler. Plus loin, il peut admirer une vue extérieure générale de la belle demeure isolée des Montpessus, la façade de l’immeuble abritant l’étude du notaire Boirivent, des toits de Paris avec leurs cheminées. Le dessinateur sait combiner une apparence de dessin un peu jeté avec une précision descriptive solide, comprenant de nombreux détails. Les tenues vestimentaires sont également représentées de manière soignée. Comme dans les tomes précédents, les orgies chez les Montpessus sont mises en scène sans hypocrisie, avec un peu de nudité, sans appartenir au registre érotique, et encore moins pornographique. Les visages présentent des exagérations, avec une discrète influence manga bien assimilée, ce qui les rend plus expressifs, que ce soient les émotions plus intenses chez les adolescents, ou les colères et la fourberie plus sophistiquées chez les adultes.


Les scènes du passé viennent apporter des explications à quelques conséquences qui pouvaient encore paraître incongrues, et de façon très organique et intégrée, elles mettent en lumière la genèse des motivations de Chimère. Ainsi le lecteur la voit farfouiller dans les affaires d’Henriette Montpessus pour trouver des informations sur l’identité de ses vrais parents, et à l’adolescence ce questionnement est profondément inscrit dans l’esprit de la jeune, à en devenir une obsession. Ce besoin de savoir est encore renforcé par ses séances avec le docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) dans les deux tomes précédents. Sa prescription à base de morphine génère d’autres conséquences, que Chimère doit également affronter. Dans ce tome, il n’apparaît pas de nouveaux personnages historiques ; il est toutefois également fait mention de Cornelius Herz (1845-1898), homme d’affaires qui fut impliqué dans le scandale de Panama. Comme pour les scènes du passé, le lecteur prend le temps de regarder les différents environnements, décrits avec soin sous une apparence trompeusement un peu négligente : les toits de Paris autour de la Perle Pourpre, la belle porte du couvent avec l’arche de pierre, le pont des Arts, les quais bas de la Seine, Notre-Dame de Paris, la grande galerie du musée du Louvre, la façade de la gare Saint-Lazare, une grande ville de Panama, et bien sûr plusieurs pièces de la Perle Pourpre dont la cave. Là aussi, les auteurs montrent la réalité des activités professionnelles, avec des prostituées accueillant le client dans des tenues affriolantes, sans intention érotique dans les dessins.



D’un côté, le lecteur éprouve parfois une sensation d’enchaînement mécanique d’une scène à l’autre, de nouveaux événements survenant régulièrement venant chasser le précédent, comme si l’intensité dramatique subissait des fluctuations qui rendaient la narration un peu moins prenante. D’un autre côté, le récit porte en lui de nombreux constats sous-jacents, ou des réflexions incidentes. Le chemin de vie de Chimère atteste du poids que font peser les décisions de sa mère, avant même sa naissance. Le comportement de l’adolescente montre une volonté que rien ne peut entamer, qui ne permet à personne de prendre l’ascendant sur elle. Le lecteur rapproche ce comportement de celui d’Oscar qui s’est approprié une arme à feu : deux adolescents ne pouvant pas avoir conscience des enjeux des adultes et de leurs moyens d’action, deux jeunes gens à qui l’action ne fait pas peur, sans compréhension des conséquences potentielles ce qui le rend très dangereux aussi bien pour eux-mêmes que pour les autres. Chez les Montpessus, Dumortier panique en voyant Chimère venir vers lui et lui adresser la parole, au point de la prendre pour un spectre, ou la manifestation de sa culpabilité qui se trouve ainsi incarnée. Les auteurs mettent en scène comment chaque personne se comporte en fonction de son passé, de son éducation, de son expérience de vie qui lui a montré qu’il ne peut pas en attendre de cadeau et qu’il n’y a que lui pour s’occuper de ses propres intérêts. Les uns et les autres ont développé des stratégies comportementales qui sont devenues des automatismes. Par exemple, Apollonie tente de séduire systématiquement toute personne de son entourage, quasiment un réflexe, sans réelle intention. Oscar reproduit le comportement violent de Fernand, n’ayant eu que ce modèle à base de domination comme exemple.


Chimère continue d’avancer dans la vie avec une détermination inébranlable, un sens inné de la stratégie, et une expérience limitée qui s’enrichit de ses erreurs. L’artiste dose efficacement une apparence spontanée avec une densité d’informations visuelles solide, qui rendent les dessins très vivants et consistants. Le récit revient les pièces manquantes du puzzle de la vie de Chimère jusqu’à son arrivée à la Perle Pourpre, consolidant ainsi ses motivations, et il poursuit l’intrigue relative au chantage de Ferdinand de Lesseps, et à la recherche de l’identité du père de Chimère.



mardi 4 juin 2024

Chimère(s) 1887 T04 Les Liens du sang

L’amour est la pire des infections. Elle ronge le cœur et gangrène le corps.


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887 - Tome 03: La Furie de Saint-Lazare (2013). Son édition originale date de 2014. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Dame Morgil. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Il neigeait sur Paris, cet hiver 1875. On inaugurait sous les lourds flocons le nouvel opéra de l’architecte Charles Garnier. Mais Gisèle savait l’opéra désormais hors d’atteinte. Danser de nouveau serait déjà formidable. Toute son énergie était focalisée sur sa jambe, brisée dans une mauvaise chute, fragile depuis. Gisèle se trouve sur la scène, seule, la salle vide. Elle s’exhorte intérieurement à continuer : elle a fait ce mouvement des centaines de fois, la douleur physique n’est rien. Mais sa jambe droite se dérobe sous elle et elle chute lourdement. Leonard se précipite pour l’aider. Intérieurement, elle maudit son ancien amant Vincent, en ayant conscience qu’elle est devenue une boiteuse, et elle a tellement mal. Leonard la prend dans ses bras et la dépose doucement sur un canapé. Il lui prépare une petite pipe d’opium : ça ne soigne pas, mais au moins elle ne sentira plus sa jambe. Il lui indique que ça fait une semaine qu’il la voit venir tous les jours, avec sa canne, alors il a réfléchi. Il a trouvé un système qui peut l’aider à marcher. Elle lui demande pourquoi il fait ça. Il répond ingénument parce qu’il l’aime. Il sait que ce n’est pas un sentiment partagé, peu importe, il ne lui demande rien, il sera désormais son soutien, la chose est décidée. Il ajoute qu’une femme comme elle a mille façons de conquérir Paris.



L’année 1887 tire à sa fin. Dans la maison close de Madame Gisèle, la célèbre Perle Pourpre, une nouvelle sonne comme un coup de théâtre. May Ling informe les autres prostituées, Marguerite, Mariette, Lou, Salomé, que Chimère est la fille de Gisèle. Les autres sont incrédules, entre hypothèse comme le fait que Leonard pourrait le père, et horreur car Gisèle a prostitué sa propre enfant. Sur ces entrefaites, Chimère entre dans la pièce et elle leur déconseille vivement de se mêler de sa vie privée. Elle leur donne quelques consignes : elles ne feront plus monter de clients dans la chambre bleue, car elle la prend comme appartements privés. Elles doivent apprendre à lui montrer un peu plus de respect. Elle va seconder sa mère dans la gestion de cet établissement et elle ne sera pas aussi tolérante qu’elle envers leurs petites manies. Elles doivent se souvenir de ses carnets : elle a tout noté sur chacune d’entre elles. Tout en parlant, elle a rassemblé ses affaires, y compris sa poupée, et elle les emmène dans la chambre bleue. Dans ses appartements privés, Gisèle discute avec Leonard. Elle ne parvient pas à croire que le frère de Vincent ait pu faire ça, alors qu’il avait promis de s’occuper de la petite. Elle n’en revient pas que les Montpessus aient eu le culot de lui revendre sa propre fille, qu’elle était vierge, et qu’elle, Gisèle, l’ait prostituée.


À l’issue du tome précédent, Chimère se retrouve bien installée, jeune adolescente de treize ans, ayant pu échapper à l’asile de Saint-Lazare, et ayant fait valoir ses droits auprès de Gisèle, propriétaire de la maison close La Perle Pourpre. La jeune demoiselle informe donc ses collègues de son nouveau statut au sein de l’établissement et elle fait comprendre à sa mère qu’elle a des idées bien arrêtées à la fois sur ce qu’elle veut faire, à la fois sur la manière de donner un nouvel élan à l’établissement pour faire revenir la clientèle après le scandale du tome précédent. Le lecteur regarde cette jeune adolescente dans sa robe sophistiquée et affriolante, se tenir droite, parler avec une assurance impressionnante. Toutefois sa mère, en tant qu’adulte, ne se laisse pas faire, même si elle est harassée de culpabilité. Elle lui fixe quelques limites. Dans la soirée, Chimère reçoit Winston Burke, un individu d’une cinquantaine d’années, qui entend bien récupérer le cliché incriminant Ferdinand de Lesseps (1805-1894). Toujours avec la même assurance, elle lui fait comprendre qu’il est en position de faiblesse dans cette négociation, avec une certaine jouissance. Toutefois celui-ci a l’avantage de l’expérience, et elle en fait les frais. Un peu plus tard, une interaction avec Marguerite montre la fragilité émotionnelle de Chimère. Une nouvelle séance avec le professeur docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) atteste également qu’elle ne maîtrise pas tout.



Le fil temporel au temps présent du récit, en 1888, est entrecoupé de quelques scènes du passé, une consacrée à Olympe, et deux à Chimère. Là aussi, les auteurs développent ce personnage montrant son enfance. À première vue, le lecteur peut y voir de simples informations sur sa vie. La séance avec le docteur Charcot montre que ces phases de sa vie ont une incidence inéluctable sur son présent, sa personnalité, ses choix. Le portrait de Chimère dépasse donc un simple constat de comportement, pour introduire des éléments psychologiques explicites. Le lecteur se rend compte qu’il est touché par la toute jeune enfant, grâce à l’expressivité de son visage, sa curiosité juvénile, son entrain, sa candeur, le contraste étant encore plus grand avec sa condition d’adolescente prostituée à La Perle Pourpre. D’une autre manière, Gisèle continue également à gagner en épaisseur psychologique : entre accablement de la culpabilité d’avoir prostitué sa fille, et confiance en elle chèrement acquise par le fait de surmonter son infirmité, et par l’expérience acquise à diriger son entreprise (une maison close), mais aussi fragilité engendrée par sa condition physique et par son remord. Le lecteur observe les émotions qui passent sur son visage, regarde sa posture pour juger de son état de fatigue, de sa douleur physique. Alors qu’en surface, les dessins peuvent donner l’impression d’une narration de type aventure, avec une exagération pour les expressions de visage et le langage corporel, la lecture révèle les saveurs et les nuances de la narration visuelle.


Il en va de même pour la richesse de la reconstitution historique. De prime abord, le lecteur peut avoir l’impression de pages et de cases trop denses pour être honnêtes : des couleurs saturées pour masquer le vide des dessins, des traits de contour d’épaisseur très variables pour donner l’impression de dessins chargés en surface. La lecture montre une grande densité d’informations visuelles : les immeubles parisiens, l’aménagement des différentes pièces de l’établissement La Perle Pourpre, la chambre de bonne parisienne de Vincent van Gogh, le bureau de Mister Edson, la grande salle de réunion du conseil d’administration de la New York Banks Consortium, une rue du Lower East Side à New York, la place Saint Michel avec sa fontaine caractéristique, et bien sûr la cave de La Perle Pourpre. Le lecteur prend le temps également de détailler les tenues vestimentaires des hôtesses de la maison close, mais aussi des clients, des passants dans la rue, de s’interroger sur leur classe sociale. Il ressent aussi bien l’investissement dans la conception des plans de prise de vue pour les discussions, que pour les quelques scènes d’action (en particulier l’agression de Chimère par Winston Burke) : la narration visuelle présente à la fois une diversité et un dynamisme qui rendent la lecture divertissante et entraînante.



Les auteurs racontent leur histoire en montrant que la jeunesse et la fougue de Chimère sont loin de suffire pour prendre le dessus sur toutes les situations conflictuelles où elle se retrouve. Le scénario évoque à nouveau Ferdinand de Lesseps même s’il n’apparaît pas dans ce tome. Leonard fait mention qu’il fut l’élève de de Gaspard-Félix Tournachon (1820-1910) dit Nadar. La tour Eiffel apparaît dans deux cases et le lecteur peut constater qu’elle a gagné quelques poutrelles par rapport au tome précédent. La première page montre le palais Garnier de la place de l’Opéra, et mentionne le nom de son architecte Jean Louis Charles Garnier (1825-1898). Le retour en 1875 montre Vincent van Gogh (1853-1890) en train de peindre dans sa mansarde, ainsi que son frère Théodore van Gogh (1857-1891). Le docteur Charcot rend visite par deux fois à Chimère. L’intrigue se trouve étoffée par ces éléments historiques, soulignant à la fois les conséquences potentielles importantes des actions de Chimère, à la fois son importance très relative à l’échelle des enjeux nationaux et internationaux. Dans le même temps, le lecteur commence par sourire quand il la voit se repositionner par rapport aux autres prostituées de La Perle Pourpre, puis sentir son sourire diminuer quand il comprend qu’elle va se montrer une directrice aussi ferme que Gisèle, voire plus dure vis-à-vis de celles qui l’ont maltraitée. Il note bien que les affaires sont les affaires, sans sentiment, pour les banquiers et leurs agents, et qu’il n’y a pas de petits profits, quand Timothy Hugh-Edson entend bien profiter des services d’Apollonie, une prostituée qu’il ramène de New York vers Paris.


Plus le récit se développe, plus le lecteur prend conscience que les personnages existent à ses yeux, et que la ligne entre les bons et les méchants se dissout pour ne plus laisser que des êtres humains. Il apprécie la qualité du divertissement au premier degré, grâce aux dessins vivants et colorés, et à l’intrigue mariant coups bas et suspense. Il perçoit les bouleversements dans le monde, la manière dont chaque personnage essaye de trouver comment s’en sortir sans se faire broyer, avec les traumatismes qui l’ont endurci, comment chaque être humain doit penser à lui avant les autres dans un tel monde, de telles circonstances de naissance.



mardi 21 mai 2024

Chimère(s) 1887 - Tome 03: La Furie de Saint-Lazare

Un excellent prétexte pour assécher bouteilles de champagne et bourses de clients


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887, tome 2 : Dentelles écarlates (2012). Son édition originale date de 2013. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Piero. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


Paris 1887, quelques heures avant que ne se produise le drame qui allait entacher la réputation d’une des maisons de plaisir les plus fameuses de Paris, la Perle Pourpre… Le photographe Blandin quitte la chambre où il a pris un cliché des ébats de Ferdinand de Lesseps avec Chimère, et il laisse Jack s’occuper de la jeune prostituée. Il a mis la plaque photographique dans un châssis à l’abri de la lumière, et tout contre son cœur. Il prend son matériel et descend l’escalier de service pour filer par la porte de derrière. Il passe par la cuisine où Oscar est en train de remonter une caisse de champagne, sous les ordres de Lou. Blandin arrive en bas de l’escalier et trébuche contre la trappe encore ouverte. Il casse quelques bouteilles dans sa chute, et perd la plaque sans s’en apercevoir. Il reprend ses affaires et s’enfuit par l’arrière-cour. Ce n’est qu’après avoir traversé une passerelle au-dessus de la Seine qu’il se rend compte de sa perte. Pendant ce temps, dans la maison close, le commissaire Leroux fait appliquer les consignes du préfet, Chimère est arrêtée et emmenée, accusée du meurtre de Salomé. Les autres filles et la patronne savent ce qui attend l’adolescente.



Saint-Lazare. Ce seul nom fait trembler toutes les filles de Paris. Un ancien couvent transformé en prison pour femmes. À la fois maison d’arrêt, de justice, et de correction pour jeunes filles, c’est aussi un hospice pour les syphilitiques et une maison hospitalière. On peut y être détenue par décision de justice, ou en rétention administrative. La Ménagerie, c’est la première section. Une centaine de cellules réservées aux jeunes détenues et aux condamnées. Avec des barreaux qui n’empêchent ni le froid ni les odeurs de circuler. Normalement, la section deux est plus un hôpital qu’une prison. Pourtant l’atmosphère n’y est guère respirable. Faute de place, dans la première section, Chimère est emmenée dans la seconde, dans la cellule d’Eugénie, une femme qui n’a plus toute sa tête. Cette dernière s’adresse à elle en lui disant qu’elle a perdu sa fille, qu’elles sont le mal, elles lui ont arraché sa fille, enlevée, ces sœurs sont des servantes de Satan. Elle continue : le Diable est ici, dans ces murs, mais Chimère ne doit pas avoir peur, maman Eugénie est là pour la protéger. En juin 1871, Jules Ferry a installé la préfecture de police dans la caserne de la Cité. Depuis les préfets apprécient d’avoir vue sur la Seine. Le préfet est en train de faire le point sur l’affaire de la Perle Pourpre, avec le commissaire Leroux. Pour le préfet, l’affaire est entendue : Chimère est coupable. Pour Leroux, cela n’est pas une évidence, il serait d’avis d’accréditer la thèse de la présence de deux autres hommes dont un photographe.


Le lecteur a hâte de retrouver Chimère, non pas pour découvrir quelles vont être ses souffrances, mais pour la voir avancer avec une détermination qui fait chaud au cœur. À nouveau les auteurs ne l’épargnent pas : entre l’emprisonnement à Saint-Lazare, les accusations mensongères, et le retour à la Perle Pourpre en tant que prostituée, toujours âgée de treize ans. Comme dans le tome précédent, tous les événements tournent autour d’elle, soit directement, soit leurs répercussions, soit par le biais de certains clients de la maison close. Elle apparaît dans dix-sept pages. Le récit reprend au moment de son arrestation : elle porte toujours sa tenue de prostituée, avec un châle qui lui permet d’avoir plus chaud et de couvrir son torse. Le lecteur note les teintes mornes et grises utilisées par Piero. Il est frappé par le teint cadavérique de la peau de l’adolescente : blanchâtre et maladive, ne se teintant de rose que très progressivement au cours de son séjour en cellule. Elle arbore une coiffure complexe, avec deux sortes de rouleau au sommet de part et d’autre de la tête, qu’elle parvient à conserver intact tout du long de son séjour en prison, et qui reste identique pour la soirée donnée en son honneur à son retour. Le lecteur lit la crainte et le dégout sur son visage lorsqu’elle est enfermée avec Eugénie. Il y lit sa soumission résignée face à Gisèle, la patronne. Il y découvre toute sa ressource quand elle reprend le dessus face à un adulte moins intelligent qu’il ne le pensait.



Le lecteur retrouve les caractéristiques visuelles présentent dès le premier tome : en particulier cette approche exagérée pour les personnages, des grosses lèvres, des visages pouvant être un peu déformés, des anatomies avec des membres un peu étirés, des torses un peu plus épais pour les hommes, des corps avec des rondeurs pour les femmes. Dans le fond, le lieu récurrent du récit, une maison close, évoque l’exploitation du corps de la femme, une forme d’emprisonnement pour les prostituées, un présent soumis aux pulsions des hommes, une absence d’avenir. La sexualité et la nudité restent présentes dans la narration, pas sous forme de titillation ou d’excitation, mais comme une réalité concrète. Alors que Chimère est emmenée dans un fourgon de police, Lou et Marguerite sont assises sur un canapé dans des robes magnifiques, laissant nue leur poitrine, avec la représentation des auréoles et des tétons, d’une manière assez sèche, un peu esquissée, sans érotisme, sans fausse pudeur. Lors des séquences suivantes dans la maison close, le lecteur peut voir les femmes apprêtées attendant le client dans un luxueux salon gigantesque, vêtues de dessous chics, ou de robes affriolantes, à nouveau une tenue de travail qui met en évidence le caractère professionnel de leur apparence, sans sentiment, ni affection, et certainement sans amour. La chair est triste, hélas, comme écrivait Stéphane Mallarmé (1842-1898) dans son poème Brise marine (1865). En page trente, Fernand, le videur, saisit les seins de Marguerite par derrière : il se fait sèchement rembarrer par la dame indiquant qu’elle n’est pas dans ses moyens, une scène mettant en lumière le désir de l’homme dans ce qu’il a de plus laid. En page quarante-six, le banquier Winston Burke, la cinquantaine, se retrouve dans une chambre avec Chimère dans des dessous évoquant une robe de mariée : un autre moment répugnant d’un vieil homme s’apprêtant à satisfaire ses besoins sur une adolescente. Seul moment donnant une autre image moins négative : Vincent van Gogh se jetant sur sa modèle Olympe totalement consentante, les deux complètement nus, et encore car elle fait observer ensuite qu’il est immature et incapable de subvenir aux besoins d’une famille.


Mais voilà, il est difficile de détester complètement un personnage. Blandin est lâche : il a abandonné les deux prostituées aux mains de Jack, il s’enfuit de la maison close, il n’ose pas y retourner, il fuit face à Jack (il est vrai qu’il n’a aucune chance), une certaine suffisance s’affiche sur son visage, mais il a conscience du danger qu’il court ce qui génère un sentiment de sympathie automatique chez le lecteur. Madame Gisèle exploite ses gagneuses, leur ment pour augmenter sa marge, n’éprouve aucune empathie pour Chimère qu’elle ne voit que comme une rebelle à mater, à faire rentrer dans le rang, en en faisant un exemple pour que les autres se rentrent bien dans le crâne qu’elle punira toute tentative de désobéissance. Elle arbore un air hautain et méprisant en toute circonstance vis-à-vis de ses employées, elle a une silhouette sèche dure… Et pourtant le lecteur comprend qu’elle ait pu devenir ainsi en découvrant le déroulement de sa liaison avec Vincent quand elle se faisait appeler Olympe. Même Eugénie inspire de la pitié malgré son apparence de souillon et son regard de folle : elle subit une répression affreuse de la part du personnel de Saint-Lazare, à commencer par les saignées. Il n’y a que Jack et Winston Burke pour lesquels le lecteur ne distingue aucune qualité humaine positive.



Comme dans les tomes précédents, le lecteur se rend compte qu’il tient la narration visuelle comme allant de soi : des dessins aux contours parfois irréguliers, une propension nette à mettre du mouvement dans le plus de cases possible, une mise en couleurs avec un fond naturaliste et des nuances plus vives, tout pour plaire à l’œil. Pourtant de temps à autre, il ralentit un moment pour apprécier la richesse d’une description, une suite de cases, une situation visuellement remarquable. Tout du long, l’artiste réalise une reconstitution historique par le biais de solides descriptions aussi bien en intérieur qu’en extérieur. Dans le premier registre : le grand salon de la Perle Pourpre, sa cuisine, les couloirs déprimants de la prison pour femmes de Saint-Lazare, la chambre sous les combles de van Gogh, l’estaminet des Halles, le bureau du commissaire Leroux. Dans le second, le lecteur prend le temps d’admirer une vue de Notre Dame, un quai bas le long de la Seine, la cour de la Perle Pourpre, la préfecture de Police, l’arc de Triomphe, les toits de Paris, les grandes halles de monsieur Baltard, une course-poursuite au travers des Halles, une promenade dans le jardin du Luxembourg, une fuite éperdue à travers bois, la tour Eiffel qui monte lentement.


Les auteurs continuent leur récit en 1887, comme l’indique le titre. Ils font intervenir un autre personnage historique : le docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893) qui visite les prisonnières de Saint-Lazare et qui étudie les manifestations d’hystérie en utilisant l’hypnotisme, et le lecteur obtient la confirmation de l’identité de Jack. L’intrigue générale progresse lentement, avec les tentatives de récupération du cliché compromettant pour Ferdinand de Lesseps (1805-1894). Le lecteur constate que les plans les mieux ourdis ne résistent pas aux aléas de la réalité, qu’il s’agisse des tentatives de récupération du cliché, ou de l’issue d’une course-poursuite. D’autres thèmes courent dans l’intrigue : la prééminence de la recherche de bénéfices sur le sort des êtres humains, la diversité des formes que prendre l’instinct de survie ou de préservation, l’esprit d’indépendance et les sacrifices qu’il engendre, la nécessité faisant loi pour ces femmes se prostituant.


Un savant mélange d’aventures, d’intrigues, de dessins vifs et alertes, de reconstitution historique bien fournie, de maltraitances et d’oppression. Les auteurs atteignent un équilibre remarquable entre divertissement et évocation de la vie d’une jeune adolescente prostituée dans une maison close, dans le contexte de l’année 1887. Chaque personnage existe comme le fruit de son milieu socio-culturel en fonction de son caractère, poursuivant sa propre chimère. L’héroïne fait preuve d’une grande capacité d’observation, d’apprentissage et de volonté. Un drame adulte.



mardi 7 mai 2024

Chimère(s) 1887, tome 2 : Dentelles écarlates

À la Perle Pourpre, quoi qu’il arrive, les clients doivent être satisfaits.


Ce tome fait suite à Chimère(s) 1887, tome 1 : La perle pourpre (2011). Son édition originale date de 2012. Le scénario a été réalisé par Christophe Pelinq (Christophe Arleston) & Melanÿn (Mélanie Turpyn), les dessins par Vincent Beaufrère et la mise en couleurs par Piero. Cette bande dessinée compte quarante-six pages.


À Paris en 1874, dans la boutique d’un marchand d’art, le jeune Vincent entre et se fait fraîchement accueillir par monsieur Boussod qui lui fait observer qu’il est en retard et que ça devient une habitude. Vincent s’excuse. Le patron continue en lui demandant si ça ferait plaisir à son oncle de savoir que son neveu ne prend pas son travail au sérieux. Il enchaîne en lui demandant de l’aider : ils ont reçu un nouvel arrivage de La Haye. Le propriétaire parie que le frère de Vincent lui envoie encore de ces maudits impressionnistes. Le jeune homme répond que Théo sait ce qu’il fait : un jour, les gens s’apercevront qu’il n’y a pas qu’une seule vision de la peinture. Boussod s’emporte en découvrant une toile : N’importe quoi ! Une caricature ! C’est d’une vulgarité sans nom. Il estime qu’ils ne vendront pas un seul de ces machins. Il insiste lourdement pour que Vincent comprenne : C’est la boutique d’un marchand d’art, pas un atelier d’excentriques qui barbouillent comme des enfants. Il s’en va, en demandant à son apprenti d’assurer la fermeture de la boutique. Quelques moments plus tard, Louis entre et propose à Vincent qu’il ferme, pour qu’ils puissent assister à l’inauguration de la réouverture des salles Tuileries, celles qui avaient brûlé. Vincent ne se fait pas prier. En s’y rendant, ils passent devant une affiche pour Olympe qui se produit à l’Opéra Bouffe.



Dans les locaux de la Perle Pourpre en mai 1887, Gisèle s’adresse sèchement à Chimère devant les autres prostituées. Elle lui assène que même si les hommes s’arrachent ses prestations, elle ne se montrera pas plus indulgente avec la jeune adolescente. La patronne la charge de faire le tour des pots de chambre et de remplir le seau qu’elle lui confie. Quand Chimère aura fini, elle pourra revenir, et Gisèle aura autre chose pour elle. Alors que l’adolescente effectue la tournée des pots de chambre, Marguerite la rejoint et elles discutent. L’aînée fait observer qu’en détruisant son carnet devant Gisèle, Chimère est allée un peu loin. Ce à quoi son interlocutrice répond que c’était son journal intime, c’est personnel. Marguerite répond tristement que Chimère n’a plus rien de personnel ici. Elle appartient à la maison jusque dans ses pensées, ce qu’elle a fait était un affront direct. La jeune fille n’est pas plus impressionnée que ça : si la maquerelle ne lui a pas trouvé plus terrible châtiment que de vider les thomas, elle devrait y survivre. En fait, c’est d’Élise qu’elle se soucie, elle espère qu’elle est loin maintenant. Elle confirme qu’elle l’a aidée à s’enfuir, ce que chacune d’entre elles aurait fait. Marguerite est impressionnée, et elle ajoute que Chimère n’a que treize ans, qu’elle peut prendre en main son destin.


Le lecteur ouvre ce tome deux avec la ferme envie de savoir ce qu’il advient de la jeune adolescente Chimère (treize ans) qui se retrouve comme prostituée à l’établissement la Perle Pourpre à Paris, et dont la virginité a été mise aux enchères dans le premier tome. Celui-ci commence par un marchand d’art, en 1874, alors que le temps présent du récit se situe en l’an 1887. Puis l’histoire revient à Chimère et à la Perle Pourpre, et passe une page et demie après à Élise que le lecteur avait peut-être déjà enterrée. Sans oublier Ferdinand de Lesseps (1805-1894) et ses difficultés à financer la poursuite des travaux du canal de Panama. Et même le passé de Gisèle la tenancière de la maison close. L’intrigue peut donc apparaître suivre des méandres qui modifient la perception qu’en a le lecteur. D’un autre côté, cela le renvoie au titre qui se présente avec un S entre parenthèses : cela induit que l’histoire est celle de Chimère, et qu’elle évoque d’autres chimères, c’est-à-dire des projets vains ou impossibles. Le lecteur y voit un commentaire sur le projet du canal de Panama, une chimère entretenue par De Lesseps. Par ricochet, cela peut également s’appliquer au projet de Gustave Eiffel (1832-1923), c’est-à-dire sa tour qui est en construction et dont le premier étage apparaît comme décor en fond de case. Dans le registre des personnages historiques, le lecteur relève le prénom de deux frères : Vincent et Théo, dans une séquence où il est également des premières toiles de peintres impressionnistes. Il n’y a pas à s’y tromper : il s’agit des frères Van Gogh et de la naissance de ce mouvement pictural qui va à l’encontre des canons de l’art établi et des règles académiques, une autre chimère.



La notion de chimère s’applique également aux personnages du récit : le projet de fuite d’Élise, le projet d’un avenir meilleur pour Chimère, et par jeu de miroir le projet de vie de Gisèle (Olympe) jeune, le récit au temps présent montrant ce qu’il en est advenu. De séquence en séquence, l’histoire personnelle de l’adolescente apparaît bien comme le fil conducteur du récit : les vies des uns et des autres se croisent dans l’établissement de la Perle Pourpre, et croisent celle de Chimère. Cette demoiselle voit passer les clients dans les salons de la maison close de luxe, les personnages historiques précités, et quelques autres dont Guy de Maupassant (1850-1893) en personne. Les dessins participent à cette reconstitution historique en montrant l’époque. Dans les décors : les visions de rues de Paris aussi bien en 1874 qu’en 1887, comme une grande avenue de Paris ou une ruelle désaffectée, les toits des bâtiments aux alentours de la Perle Pourpre ou sa cour intérieure, la tour Eiffel en construction ou un bateau sur la Seine, et un peu plus loin l’île de la Jatte avec son temple de l’Amour. Le dessinateur investit également beaucoup de temps pour représenter les intérieurs : le grand salon de la Perle Pourpre et quelques chambres, l’atelier de Leonardo avec ses outils et son établi, la boutique du marchand d’art avec ses tableaux et ses caisses, le bureau du commanditaire de l’enquête de Blandin.


Le lecteur retrouve cette esthétique qui amalgame des caractéristiques visuelles de bande dessinée tout public, avec des situations adultes, entre amour tarifé et violence horrifique. Le coloriste met en œuvre une palette de nature proche du réalisme, avec quelques touches un peu plus vives de ci de là pour mettre en valeur un élément visuel ou une réaction plus intense sous le coup de l’émotion, une giclée de sang, ou un visage faussement amical. Il passe parfois discrètement dans un mode plus allégorique comme l’ambiance très lumineuse du piquenique à l’île de la Jatte pour évoquer un moment hors du temps, enchanteur. L’artiste joue avec des expressions de visage parfois exagérées, comme un sourire trop large, des yeux trop grands et trop humides, des tailles trop fines, des pieds un peu trop effilés. Il peut également accentuer une posture ou un geste, donner un air faussement romantique à une affiche, exagérer le mouvement d’un triporteur dont les roues ne touchent pas le sol dans une course-poursuite, accentuer la giclée de sang jaillissant d’une blessure. Ces caractéristiques visuelles donnent un air de bande dessinée d’aventure tout public, une lecture accessible et facile.



Dans le même temps, le récit se déroule majoritairement à l’intérieur de la maison close, pour un total de trente-et-une pages. L’héroïne est âgée de treize ans, et si la majeure partie des clients vient comme à une soirée mondaine, une bonne partie d’entre eux vient également pour acheter une relation tarifée. Les auteurs se montrent honnêtes avec le lecteur et représentent des femmes pas toutes majeures dans des tenues mettant en valeur leurs rondeurs sexualisées, les dénudant souvent pour appâter le client avec de la chair. Les caractéristiques des dessins font que ces scènes restent dépourvues de caractère érotique : il s’agit d’une transaction commerciale avec des professionnelles qui n’y mettent pas de sentiment. Les hommes obtiennent uniquement ce pour quoi ils payent, la pratique apparaissant globalement comme mécanique, sans joie, aggravée parfois par des coups, tout le temps par les conditions d’emploi de ces femmes et de ces adolescentes, proche de l’extorsion par la tenancière, qui n’hésite pas à les humilier, et mêmes à les faire frapper par Fernand. La narration visuelle devient difficilement soutenable lors d’un avortement pratiqué sans consentement par un médecin, et pire encore lors d’un assassinat ç l’arme blanche, d’une sauvagerie telle que le lecteur pense immédiatement à une série de meurtres immondes dans le quartier de Whitechapel en 1888.


La narration visuelle et l’intrigue montre que l’établissement de la Perle Pourpre voit passer des personnages historiques et des clients influents, des individus vivant selon les mœurs de l’époque, mais manquant toutefois de l’empathie ou de l’humanisme qui leur permettrait de prendre du recul sur les conditions de vie, sur les modalités d’exercice de leur métier par les prostituées de l’établissement qu’ils fréquentent. Pour le lecteur, certains ne peuvent prétendre à aucune circonstance atténuante. C’est ainsi qu’il considère initialement Gisèle la tenancière, et pour autant au cours de ce tome, il sent poindre un début d’empathie pour cette femme marquée par la vie, qui reproduit peut-être des schémas qu’elle-même a subis. Sa sympathie reste tout acquise pour Chimère, et même un réel respect pour cette adolescente qui ne se voit pas en victime, qui d’un côté fait l’expérience de toute la cruauté et l’égoïsme de certains adultes, et de l’autre a déjà adapté pour son propre usage, des stratégies qu’elle a observées.


A priori, la nature du récit semble évidente : les malheurs d’une pauvre adolescente se retrouvant à travailler comme prostituée dans une maison close, à l’âge de treize ans, un drame sordide. À la lecture cette nature présente un goût bien différent : un récit plutôt agréable du fait d’une narration visuelle mêlant descriptions solides et une forme inattendue d’entrain propre à récit d’aventure, avec une saveur feuilletonnante. Avec une composante historique par touches chorales à laquelle les dessins donnent une solide consistance : les prémices du scandale de Panama, la construction de la tour Eiffel, la montée en puissance de l’impressionnisme et un tueur en série tristement célèbre. Avec l’histoire de la jeune Chimère oscillant entre les coups du sort arbitraires, et une solide idée de la stratégie à mettre en œuvre pour atteindre son objectif. Le lecteur côtoie des personnages complexes et adultes, compromis pour la plupart et ayant en tête des projets déraisonnables qu’ils comptent bien mener à terme. Singulier.