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mercredi 7 mai 2025

Ciel d'orages T01 London Burning

C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2024. Il a été réalisé par Éric Warnauts & Raives (Guy Servais) qui travaillent à quatre mains sur le scénario et les dessins, Raives se chargeant des couleurs. Il compte soixante-deux pages de bande dessinée.


Quelque part au-dessus des côtes de l’Angleterre, une escadrille d’avions de guerre allemands arrive, comprenant plusieurs bombardiers. Une escadrille de Supermarine Spitfire surgit dans le ciel pour les intercepter et le combat aérien s’engage. Un Spitfire touche un Bristol Blenheim, mais il est pris en chasse par un Messerschmitt Bf 109. Un autre Spitfire vient à sa rescousse. La mission britannique a été victorieuse, les pilotes peuvent rentrer boire le thé. Winston Churchill prononce son célèbre discours à la Chambre des Communes du 18 juin 1940 : La bataille d’Angleterre a débuté. De cette bataille, dépend la survie de la civilisation chrétienne. Toutefois la rage et la toute-puissance de l’ennemi vont bientôt se déchaîner contre le Royaume Uni. Hitler sait qu’il devra briser les Britanniques sur cette île ou qu’il perdra la guerre. S’ils parviennent à lui résister, toute l’Europe pourra être libre. Mais s’ils échouent, alors le monde entier, y compris les États-Unis, y compris tout ce qu’ils ont connu et aimé, sombrera dans les abîmes d’un nouvel âge des ténèbres rendu encore plus sinistre et peut-être plus pérenne par les lumières d’une science pervertie. Aussi doivent-ils se préparer à accomplir leur devoir, à se conduire de telle sorte que si l’empire britannique et son Commonwealth durent mille ans, les hommes diront encore : Ce fut leur heure de gloire.



Le soir, dans le mess des officiers, une soirée dansante est organisée avec un orchestre. Kate Kavendish, pilote de bombardier, danse, puis retrouve ses copines, et découvre un mot sous le sous-bock de son verre que Jimmy Kane a réussi à glisser, sans que sa cavalière Missy Collins ne s’en aperçoive. Elle prend le billet discrètement. Elle se rend dans la chambre 116 de l’hôtel comme indiqué sur le mot, et elle y retrouve son amant Jimmy. Les sirènes de l’alerte aérienne retentissent : encore un raid des Teutons. Kate refuse qu’ils descendent dans le Tube, ils se couchent et font l’amour, et Kate rappelle à Jimmy ce dont ils ont convenu : pas de sentiments ! Dans le ciel, la bataille aérienne fait rage. Bien que la propagande allemande affirme que seuls les objectifs militaires sont visés, les bombardiers ennemis déversent des tonnes d’explosifs et de bombes incendiaires sur les grandes villes britanniques. Une fois encore, la Luftwaffe a percé les défenses de la capitale et a incendié les entrepôts du port. L’enfer aura duré neuf heures. De la peinture, du rhum et du sucre en feu flottent sur la Tamise… Au matin, le quartier des docks brûle encore, enveloppant la capitale d’une épaisse fumée âcre. Le lendemain matin, Kate et Jimmy se quittent, elle lui rappelle qu’ils se voient bientôt chez tante Beth, pour le baptême du petit Louis.


C’est toujours un plaisir visuel de retrouver le duo de Warnauts & Raives, une narration à base de contours réalisés avec un mélange de traits fins et cassants et de traits un peu plus épais et souples, complétés par une mise en couleurs pouvant aller jusqu’à la couleur directe pour intégrer d’autres informations visuelles dans les cases. Ils sont adeptes de dessins réalistes et descriptifs, pour une reconstitution soignée et documentée. Ainsi le lecteur identifie aisément les différents modèles d’avions de guerre même s’ils ne sont pas nommés par les personnages : ME109, Spitfire De Havilland, Arado Ar196, Bristol Blenheim, Stirling. Il peut prendre son temps pour examiner les cocardes, c’est-à-dire les marques d’identification de ces aéronefs militaires. Cet album s’ouvre avec un combat aérien de quatre pages, exercice visuel demandant un solide sens de la mise en scène pour pouvoir donner la sensation du positionnement respectif des différents avions, et de leurs déplacements les uns par rapport aux autres, pour pouvoir suivre le déroulement de l’affrontement. Les artistes ont recours à des grandes cases avec des cases en insert, des cases en trapèze pour accentuer l’impression de mouvement, des cases verticales et des cases inclinées pour insister sur un mouvement soudain ou une situation dramatique. Ainsi tout au long de l’album, le lecteur peut contempler le spectacle souvent dramatique et une fois paisible de l’aviation : bombardement dans le ciel de Londres avec le faisceau des puissants projecteurs et le tir nourri de la Défense Contre l’Aviation (DCA), deux pages de toute beauté au cours desquelles Kavendish fait atterrir son avion dans un petit aéroport de la verdoyante campagne anglaise, deux pages pour l’amerrissage d’un hydravion Arado Ar196, un deuxième combat aérien au-dessus des côtes britanniques pendant sept pages, un vol de transit de deux pages du bombardier piloté par Kavendish, un combat au-dessus de la mer celtique pendant six pages, le vol de deux chasseurs au-dessus d’un pré occupé par de paisibles moutons, et enfin le vol d’un biplan au-dessus des montagnes.



La reconstitution historique comprend les autres composantes attendues, en plus des avions militaires. Les uniformes et les armes, les tenues civiles, jusqu’aux sous-vêtements de Kate, les façades londoniennes et quelques monuments comme Tower Bridge, sans oublier les toits et le ciel crevé par les faisceaux de projecteurs avec les ballons flottants, les modèles de véhicules de l’époque et les double-deckers, plusieurs paysages du pays. Le lecteur circule dans une ou deux bases aériennes, il va se réfugier dans les souterrains du métro (Tube) avec Nicole et son amant Lewis, il passe une nuit torride dans une chambre d’hôtel de grand standing, et il séjourne dans une chambre d’hôpital à Londres. Il peut voir les immeubles détruits après une nuit de bombardements. Pour les fêtes de fin d’année, il accompagne Kate dans la résidence de famille : c’est l’occasion d’admirer la campagne anglaise verdoyante et ses animaux d’élevage. Il pénètre avec elle à l’intérieur d’un somptueux manoir, et garde les yeux bien ouverts pour admirer la riche décoration et l’ameublement. Puis il ressort pour profiter du parc soigneusement entretenu. Il est très impressionné par le naturel avec lequel les artistes représentent chaque endroit de manière organique, avec un dosage parfait entre les détails concrets et les couleurs donnant la sensation de la grisaille urbaine, ou du calme de la campagne.


Bienvenu en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale alors que les bombardements ennemis surviennent avec une régularité terrifiante. L’armée de l’air Royal Air Force britannique a compté des dizaines de femmes pilotes, dont la plus célèbre fut Joy Lofthouse (1923- 2017) qui a volé avec des Spitfire ou des bombardiers pour l’ATA (Air Transport Auxiliary), une organisation britannique de la Seconde Guerre mondiale pour assurer le convoyage des avions neufs, des avions réparés ou endommagés. Comme à leur habitude, les auteurs écrivent une bande dessinée solidement documentée. Le lecteur peut relever de nombreuses références historiques : le discours de Winston Churchill du 18 juin 1940, les relations du président Edvard Benes (1884-1948) du gouvernement provisoire tchécoslovaque et Josef Tiso (1887-1947) président de la République slovaque auto-proclamée, l’histoire de la création du V de la Victoire par Victor de Laveleye (1894-1945), l’évasion des ministres Pierlot et Spaak d’Espagne le 18 octobre 1940, les activités d’Oswald Mosley (1896-1980, fondateur en 1932 de l’Union des Fascistes Britanniques), les activités du Service des Opérations Spéciales (SOE, Special Operations Executive), etc.



À l’évidence, il faut un peu de temps pour que les personnages se mettent en place dans la grande Histoire. Les auteurs commencent par mettre en scène les aspects les plus spectaculaires : les combats aériens et les passions extra-conjugales. Toutefois, leurs personnages ne se résument pas à des pantins taillés sur mesure pour porter artificiellement l’intrigue sur leurs épaules. Il apparaît progressivement que Kate Kavendish dispose d’une histoire personnelle : une riche famille installée dans le Gloucestershire, des origines polonaises qui complexifie sa situation personnelle dans ce conflit mondial, voire qui pourraient la rendre suspecte. Les auteurs ont déplacé le point de vue de ce récit de guerre des hommes vers les femmes, et des femmes actives dans la guerre. Les risques auxquels sont exposés les individus, la mort pouvant survenir de manière arbitraire à tout moment, sous un bombardement ou lors d’un combat aérien, rend chaque moment plus capital, plus intense. Chaque personnage se retrouvant en situation de combat fait l’expérience de la fragilité de la vie, chaque traumatisme provoque un comportement d’adaptation en retour. Les deux créateurs ont l’art et la manière pour insuffler de la vie à leurs personnages, les faire exister, leur donner un caractère et des motivations propres. Le lecteur en vient à se demander comment leur existence peut conserver un sens, entre le contraste total du bruit et de la fureur d’un combat aérien, ou d’un bombardement, et le calme surréaliste de la campagne et des grands espaces naturels. Comment réconcilier les petits drames personnels et les destructions massives occasionnées par le largage de plusieurs tonnes d’explosifs en une nuit ? Jimmy Kane parle de sa tante et il dit : C’est une carapace, un moyen pour elle de garder les horreurs du monde à distance, pas la moindre fissure ne doit apparaître sous peine de rompre dans la tempête… Le lecteur se dit que chaque personnage forge sa propre carapace à sa manière, luttant pour éviter la moindre fissure que pourrait provoquer une nouvelle horreur.


Une série de plus qui évoque la Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale au travers d’une aviatrice militaire… Il s’avère que ce point de vue et la maîtrise des deux créateurs transforment une situation souvent traitée en un récit poignant, celui d’une femme combative, pilote de bombardier, ayant adapté son comportement de vie aux circonstances, avec de magnifiques séquences de combats aériens. Tragique.



mardi 28 janvier 2020

Purple Heart - tome 1 - Le Sauveur

J'avais besoin de me changer.

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il s'agit d'une bande dessinée en couleurs, comptant 56 planches. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisés par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes, Les temps nouveaux 1 - Le retour, ou celle immédiatement antérieure Sous les pavés (2018).


Dans les années 1950, Josuah Flanagan a pris son pick-up et s'est éloigné de la ville pour aller pêcher dans la nature. Il se trouve au milieu d'une rivière peu profonde et il vient d'attraper un deuxième beau poisson. Il les vide et les fait cuire sur un feu de bois Puis il va remplir sa gourde à la rivière, et cela lui rappelle le même geste effectué quelques années plus tôt en pleine hiver dans les Ardennes belges pendant la seconde guerre mondiale. Son copain Mike y avait laissé la vie, après avoir marché sur une mine. Il avait reçu la médaille Purple Heart à titre posthume, que sa femme avait donnée à Josuah, car elle ne lui rendrait pas la vie. Josuah Flanagan travaille pour le cabinet d'avocats Glenn, Rodger et Bernstein. Au temps présent du récit, James Rodger lui confie une mission sortant de l'ordinaire. Ronald Layton, un de leurs gros clients se trouve dans une situation problématique : un individu anonyme le fait chanter. Il possède un film de Lauren Layton, la femme de Ronald Layton, en train de s'ébattre avec un autre homme que son mari. Il réclame vingt-cinq mille dollars en échange de l'original. Le mari est au courant des infidélités de sa femme, et il va intervenir auprès de son amant, un concurrent. Mais il ne veut pas que le film nuise à sa carrière.

Josuah Flanagan accepte la mission et se rend dans la station balnéaire cossue où se trouve la demeure des Layton. Il trouve Lauren Layton dans la piscine. Leur conversation est interrompue par l'arrivée de Ronald Layton qui remercie Flanagan de s'occuper de son problème. Lauren Layton glisse un ou deux sous-entendus pendant la conversation pour essayer d'allumer Flanagan. Le soir, Josuah Flanagan va rendre visite à Aron Seligmann dans sa boutique d'antiquités. Ils se sont liés d'amitié alors qu'il était venu acheter un saxophone qu'il avait repéré dans la vitrine, et qu'au moment de payer, il avait remarqué la suite de chiffres sur l'avant-bras de Seligmann. Chacun d'eux avait connu les camps d'extermination, l'un en tant que victime, l'autre en tant que libérateur. Alors qu'il pénètre dans la boutique de Seligmann, Flanagan entend une conversation houleuse : Seligmann est en train de se faire chahuter par deux costauds en costume qui lui réclament des tableaux. Flanagan sort son arme et s'annonce comme étant de la police pour faire fuir les 2 agresseurs. Il s'en suit un échange de coups de feu.


Découvrir un nouvel album de Warnauts & Raives provoque un plaisir anticipé à l'idée de retrouver leurs dessins évocateurs et enchanteurs, et de plonger dans un récit ambitieux raconté à hauteur d'être humain. La couverture n'est pas très parlante, si ce n'est pour le revolver et la voiture en feu qui promettent de l'action à New York. La quatrième de couverture évoque une enquête menée par un détective privé dans les années 1950. Effectivement, il est bien question d'une enquête à New York, et même de 2. La première enquête emmène Josuah Flanagan dans les hautes sphères à rechercher un maître chanteur. En fait, il s'agit surtout pour lui de côtoyer la femme du client qui en sait beaucoup plus et qui n'est pas une oie blanche. Les artistes en font une beauté exotique sans trop forcer la dose, une eurasienne avec un beau corps sans retouche chirurgicale, et des expressions de visage qui montrent une forte personnalité. Ainsi le lecteur ne peut pas la voir comme une victime, encore moins comme une potiche, mais comme une personne à part entière. La deuxième enquête concerne trois tableaux déposés chez un vieil antiquaire qui intéressent deux allemands costauds et pas compréhensifs pour un sou. La première enquête repose sur une mécanique bien huilée avec plusieurs surprises. La seconde s'avère plus classique, servant essentiellement à introduire de l'action dans le récit.

Le lecteur côtoie des individus bien campés. Josuah Flanagan a un corps athlétique sans être sculpté, et le regard habité. Les dessins montrent qu'il fume régulièrement et qu'il s'en jette un derrière la cravate avec son ami Wilson Woods, sans donner l'impression d'être alcoolique. Il est le personnage principal et le héros. Il n'y a que 2 planches dans lesquelles il n'apparaisse pas. La première est consacrée à Wilson Woods le montrant en train de poser des questions à différents individus dans Harlem, avec une dernière image établissant qu'il a lui aussi combattu dans les Ardennes belges où il a rencontré Flanagan. Woods dispose d'une forte carrure, il est toujours bien sapé et il répond du tac au tac à toute allusion raciste. Bien sûr, c'est un bagarreur qui sait se servir de ses poings. L'autre page où Flanagan n’apparaît pas est consacrée à Estelle dont le nom de famille n'est pas précisé. Elle a dormi dans le lit de Flanagan (et lui dans le canapé), en chemise et fait penser à Marilyn Monroe, sans en être un décalque. En regardant les personnages, le lecteur apprécie l'assurance tranquille de James Rodger, se surprend à guetter des signes révélateurs sur le visage de Ronald Layton, est impressionné par l'assurance très différente d'Aron Seligmann, qu'il vienne de subir une dérouillée, ou qu'il s'apprête à parler aux journalistes. 


Le lecteur sait également qu'il va pouvoir se promener dans des endroits bien définis, représentés avec soin, tout en privilégiant l'impression qui s'en dégage, plutôt que le détail photographique. La scène introductive et la scène de fin lui donnent l'impression de se retrouver les pieds dans l'eau, entièrement accaparé par le mouvement de sa ligne, isolé du monde et profitant du calme qu'est l'absence d'agitation générée par d'autres êtres humains. Par la suite, le lecteur laisse son regard s'attarder sur les représentations de New York : la vue de l'Empire State Building (avec une petite remarque en passant sur le fait qu'il va enfin être utilisé, anecdote véridique), une vue de Manhattan depuis un étage élevé de l'Empire State Building, un petit tour dans Harlem, une petite virée à Broadway et dans une boîte de jazz, une très belle promenade de quatre pages dans Central Park se terminant au pied de la fontaine Bethesda, une confrontation se déroulant sur Randall's Island, île située sur l'East River. Les dessins de Raives & Warnauts associent un plan de prise de vues rigoureux, avec des contours détourés par un trait fin et précis, mais aussi léger et spontané, avec une mise en couleurs à la peinture, apportant des informations sur les reliefs, la texture et l'ambiance lumineuse, pour des cases sophistiquées semblant avoir été prises sur le vif. Les auteurs intègrent quelques références organiques dans les dialogues augmentant encore la sensation d'immersion à cette époque : la décoration de la Purple Heart (médaille militaire américaine, accordée aux soldats blessés ou tués), la mention de J. Edgar Hoover (1895-1972), les nightclubs, Le Grand Sommeil (1946) avec Lauren Bacall & Humphrey Bogart, réalisé par Howard Hawks.

Le lecteur se laisse donc facilement emmener aux côtés de ce détective privé dans un New York reconstitué avec goût. Au cours d'une cellule de texte, les auteurs explicitent le sous-titre : le sauveur fait référence à la signification du prénom du personnage principal. Raives & Warnauts montre donc un individu qui n'a pas réussi à sauver son ami Mike qui a trouvé la mort en marchant sur une mine. D'une certaine manière, il a participé au sauvetage des prisonniers des camps de concentration et d'extermination. Dans le même temps, le lecteur peut se trouver décontenancé par le mode narratif mis en œuvre par les auteurs. Ils utilisent régulièrement des textes inscrits entre deux rangées de cases, avec un style légèrement mélodramatique, pouvant paraître vieillot. Alors même que la narration visuelle est toujours aussi impeccable et personnelle, l'histoire semble s'appuyer sur de nombreux stéréotypes prêts à l'emploi : le jeune homme traumatisé à la guerre, l'amitié entre le soldat et le prisonnier de guerre, le grand afro-américain costaud, le chef d'entreprise sans morale, la spoliation des juifs, l'arnaqueur arnaqué, les pages d'action redonnant du rythme entre les discussions. Le lecteur peut bien voir les thèmes sous-jacents : surmonter un traumatisme, accepter ses limites, trouver une place satisfaisante dans la société, faire avec le système et la place qu'on s'est vu attribuer. Mais d'un autre côté, s'il a en tête les précédents albums de ces auteurs, il ne retrouve ni la même richesse du contexte historique (avec des notes en fin de tome sur les événements référencés), ni l'épaisseur des personnages pour lesquels il prend fait et cause, y compris avec leurs défauts, leurs failles.

Warnauts & Raives emmènent le lecteur dans le New York des années 1950, avec une superbe reconstitution visuelle, fidèle sans être obsessionnelle, baignant dans les ambiances lumineuses apportées par la peinture. L'histoire met en scène un enquêteur privé vétéran de la seconde guerre mondiale, travaillant pour un cabinet d'avocat, recherchant un maître chanteur et des voleurs de tableaux. Le récit est bien construit et prenant, avec une mise en images élégante, mais les personnages semblent manquer un peu d'épaisseur et les péripéties auraient été plus prenantes si elles avaient été nourries par plus d'éléments historiques ou sociaux.


lundi 25 juin 2018

Les Jours Heureux - tome 2 - Nouvelle vague

Don Camillo reprenant les discours politiques de Peppone ?

Ce tome constitue la deuxième moitié de la dernière partie de la trilogie commencée avec Les temps nouveaux 1 - Le retour. Il est initialement paru en 2015. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes. Après ce tome, ils ont poursuivi leur collaboration avec Sous les pavés.

Le 3 janvier 1961 à Bukavu (au Congo Belge), les parachutistes belges surveillent l'évacuation des colons belges, alors que les rebelles ont commencé à brutaliser des blancs à travers le pays. C'est dans ces circonstances que Thomas Deschamps arrive à Bukavu et qu'il s'enquiert de la situation et de sa plantation. La femme auprès de qui il se renseigne lui conseille de se dépêcher. À la nuit tombante, il parcourt les routes en voiture et fait un unique arrêt dans la plantation la plus proche de la sienne. Tout a été dévasté ; il ne reste qu'un boy âgé qui lui conseille de se dépêcher et qui condamne les actions des rebelles en les traitant de sauvages. Thomas arrive enfin à sa plantation et constate que la demeure est intacte, mais plongée dans le noir. Il trouve Hortense saine et sauve qui l'attend seule et qui commence par lui faire des réprimandes. Leur dispute est interrompue par l'irruption de 4 soldats rebelles, armés de fusil et de coupe-coupe.

Le 18 janvier 1961, père Joseph s'est rendu à Bruxelles où il rencontre un individu bien renseigné, servant aussi de guide au musée royal des Beaux-Arts. Il est en train de commenter le tableau La chute d'Icare, de Bruegel, et s'interrompt pour s'occuper de Joseph, en lui dressant un tableau de la situation au Congo Belge. À Berlin Est, Win vient de coucher avec Nina Reuber, et ils évoquent la situation de Berlin. Lui voit des signes tangibles de reprises économiques y compris avec l'Ouest ; elle est persuadée que l'URSS (Union des républiques socialistes soviétiques) ne laissera pas les choses se faire. Wim finit de se rhabiller et sort pour aller retrouver sa femme. Dans la cage d'escalier, il croise Lucie Jalhay qui vient rendre visite à Nina. Elle vient l'informer qu'elle a rendez-vous dans l'après-midi avec un ami de son mari, qui connaît bien le chef de poste de la CIA au Congo Belge. Effectivement, il lui indique que l'agent Franck Jerry va être chargé de se rendre sur place. Ce dernier commence par examiner la demeure de Thomas Deschamps à la plantation. Il y fait une découverte horrible dans l'une des tombes familiales. À La Goffe, Thérèse vient d'enterrer Firmin, et elle évoque la situation de Thomas, avec Joseph à l'Hôtel des Roches.


C'est forcément avec un pincement au cœur que le lecteur ouvre ce dernier tome de la série, car il sait qu'il va devoir se séparer de personnages auxquels il s'est attaché. Il sait aussi que la fin du récit a été fixée avec la fin du mouvement de décolonisation, et que les personnages continueront leur vie par la suite. Il revoit donc passer Thérèse toujours aussi en colère contre le comportement inconséquent des hommes, Nina Reuber & Bénédicte Lacombe toujours aussi amoureuses et refusant d'accepter les morts de civils sans rien dire, Alice toujours aussi amoureuse de Thomas, Lucie Jalhay prête à aider ses proches. Comme dans les tomes précédents, les événements tournent autour de Thomas Deschamps, tout le monde s'inquiétant, à juste titre, du fait qu'il ait disparu au Congo Belge. Le père Joseph continue de lui prêter une oreille attentive, plus parce qu'il est son ami que du fait de sa fonction. Les auteurs terminent leur récit par une épanadiplose narrative : avec un petit verre dégusté chez Joseph, suivi par une traversée de ruisseau et un semblant de chasse aux papillons, comme avait commencé le tome 1, il y a de cela des années. Par ce dispositif, le lecteur peut apprécier le temps écoulé, les événements survenus et les traumatismes surmontés au cours de ces années chargées en bouleversements historiques.

Le lecteur retrouve les particularités de la série, à commencer par les évocations historiques. Il retrouve donc une demi-douzaine de pages avec un cartouche de texte de la largeur de la page, donnant des informations sur les événements en train de survenir, comme s'il s'agissait des nouvelles radiophoniques. Comme dans le tome précédent, elles sont complétées à plusieurs reprises par des échanges entre des personnages qui font le point. Il peut donc se faire une idée de l'état de la rébellion au Congo Belge, et des actes de répressions que les rebelles accomplissent à l'encontre des blancs, les mesures économiques mises en œuvre pour la reconstitution de l'Allemagne après-guerre, la problématique du passage à l'Ouest des Allemands de l'Est à Berlin, l'apparition de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète) et ses attentats, etc. Comme à leur habitude, les auteurs ne se contentent pas de citer de grands événements pour donner l'illusion d'une trame de fond. Ils citent également des faits historiques en rapport direct avec la vie d'un personnage, comme la parution des Temps Modernes, la revue crée par Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, pour Bénédicte Lacombe. La litanie des attentats n'a pas pour objet d'ajouter une dimension dramatique, mais de renforcer la vocation des personnages s'indignant devant la souffrance. Lorsque les auteurs évoquent le massacre du 17 octobre 1961 lors d'une manifestation organisée à Paris par la fédération de France du FLN, ils montrent comment la violence engendre la violence, dans un cercle vicieux sans fin.


Le lecteur retrouve également les images toujours aussi épatantes de Raives & Warnauts. Il est impossible de ne pas être séduit par l'image d'ouverture qui montre la ville en bordure de lac où es installée la plantation de Thomas, en vue aérienne. Par la suite, le lecteur aimerait bien pouvoir visiter le musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles (une magnifique représentation de sa cour intérieure), se promener avec Lucie dans les rues de Berlin Est, flâner dans les champs autour de La Goffe, prendre le tramway à Liège en compagnie de Bernadette et Alice, observer la traite des vaches ou conduire le tracteur qui emmène les bidons de lait à La Goffe, assister au mariage de Bernadette et Antoine Moreau à Liège. Le lecteur éprouve l'impression que les traits de contour sont un peu moins lâches que dans le tome précédent, en particulier les visages sont moins taillés à la serpe. Chaque élément de décor est toujours aussi précis, à commencer par les façades et les intérieurs. La mise en couleurs de Raives reste enchanteresse, comme à chaque fois, rehaussant les reliefs, rendant compte de l'ambiance lumineuse, faisant ressortir les surfaces les unes par rapport aux autres.

Dans le même temps, le lecteur se retrouve également pris par surprise par plusieurs développements. Par exemple, Franck Jerry prend une importance inattendue. Il n'était jusqu'alors qu'un petit trafiquant efficace qui avait fini par se faire choper par la CIA. Le lecteur avait bien compris que cet individu est doué pour servir d'intermédiaire pour le compte de la CIA, entre individus aux motivations et aux actes impossibles à reconnaître officiellement, mais aussi des individus indispensables dans des opérations officieuses. Dans ce tome, le lecteur a l'occasion de le voir à l'œuvre dans une de ces opérations, et il constate une impressionnante efficacité professionnelle. Les auteurs le surprennent tout autant avec une scène d'action, une traque dans la jungle congolaise, avec des échanges de coups de feu et même l'arrivée providentielle d'un hélicoptère. C'est une séquence d'action sur une demi-douzaine de pages, une première, plutôt bien exécutée. Dans le même registre, le lecteur assiste au passage clandestin de Berlin Est à Berlin Ouest d'Esse et de sa mère, comme une scène miroir de Nina Reuber emmenant Lucie Jalhay vers un appartement de berlinoises, dans le tome 1 d'Après-Guerre, le cycle précédant de la trilogie.



À nouveau, le lecteur peut apprécier l'excellence de la mise en scène de Raives & Warnauts. En page 8, il montre la voiture de Thomas Deschamps progresser dans la campagne congolaise de nuit. Le lecteur peut ainsi se faire une idée de la densité de population, de l'inquiétude à se sentir seul sur une route de campagne non éclairée. La discussion entre Joseph et le guide de musée donne l'occasion de déambuler dans les couloirs du musée royal. Lorsque Franck Jerry arrive à la plantation, il laisse promener son regard pour essayer de détecter un élément qui aurait échappé aux autorités. Dans une page muette (page 23), le lecteur peut voir Jerry réfléchir à ce qu'il voit et détecter quelque chose. Même s'il ne lui ait pas montré, il comprend que ce que Jerry a trouvé doit être particulièrement atroce et ignoble pour provoquer une réaction si intense chez un individu avec une telle expérience du terrain. La séquence de traque dans la jungle rend bien compte de la luxuriance de la végétation, de sa beauté, et de la beauté à couper le souffle d'un ciel se parant de reflets violets, tout en rendant compte de la soudaineté de l'affrontement et de l'absence de visibilité des autres belligérants. Raives & Warnauts ont décidé de représenter le massacre du massacre du 17 octobre 1961, sans utiliser de mots. Le lecteur n'a aucun doute sur ce que lui montrent les images S'il découvre ce fait historique, il en ressent toute la brutalité de la répression, même si les auteurs lui épargnent les manifestants jetés dans la Seine. S'il connaît déjà les faits, il sent sa gorge se serrer en voyant ainsi représentées ces terribles brutalités.

S'il ne devait retenir qu'une séquence parmi tous ces événements, il est possible que le choix du lecteur se porterait sur les 2 pages muettes du mariage de Bernadette et Antoine Moreau. Warnauts & Raives ont renouvelé l'exploit de mettre le lecteur aux premières loges d'un événement familial assez intime et de lui faire partager les différentes émotions, sans avoir besoin de texte. La page 46 comporte 10 cases et la page 46 en comporte 11. D'un côté, le lecteur assiste aux étapes attendues comme l'échange des alliances à la mairie, les embrassades au sortir de la salle des mariages, le repas de noces, les toasts portés, les regards chargés d'émotion diverses. De l'autre côté, le lecteur connaît les positions des uns et des autres, et est à même d'imaginer ce qu'ils peuvent ressentir, quel est leur avis sur cet événement. C'est comme s'il faisait partie de la famille.


À l'issue de ces 6 tomes, le lecteur ressort complètement conquis pas sa lecture. Il a voyagé dans de nombreux endroits avec une qualité touristique épatantes et une reconstitution historique dans laquelle il a confiance. Il a suivi une histoire centrée sur un personnage principal Thomas Deschamps, avec une ouverture sur ceux qui l'entourent évitant une impression égocentrée, et ouvrant sur d'autres situations du fait de leur histoire personnelle, ou à d'autres endroits du fait qu'ils voyagent eux aussi. Il n'y a pas de personnages parfaits, à commencer par Thomas, il y a quelques personnages méprisables comme les soldats rebelles dans ce tome, les auteurs condamnant la cruauté physique sans possibilité d'excuse. Toutefois, chacun agit en fonction des circonstances dans lesquelles la vie l'a placé, de sa culture, de son histoire personnelle. À l'opposé d'un récit se déroulant dans un contexte historique qui ne sert que de prétexte, Warnauts & Raives ont construit un récit qui a comme ambition de rendre compte d'une époque, ou plutôt de plusieurs situées à quelques années d'intervalle. Dans une interview, ils indiquaient qu'ils ont souhaité comprendre des références, des événements évoqués lors de leur enfance ou adolescence et ayant influé sur la vie de leurs proches, ayant généré des ressentis durables, ainsi que des amitiés ou des inimitiés. De ce point de vue, la série est une totale réussite.

Bien sûr le lecteur est en droit de s'interroger sur la nature de cette reconstitution historique, sur son projet. Il constate que les auteurs ont choisi de faire du petit village belge La Goffe, le point d'accroche des personnages, le récit y commence et s'y termine. En cours de route, le lecteur peut s'interroger sur l'importance de la place donnée à l'histoire de la France. Encore dans ce dernier tome, il est plus question du processus d'indépendance de l'Algérie que de celui du Congo Belge. De la même manière, il peut s'interroger sur les motifs qui ont conduit les auteurs à choisir de faire figurer tel événement historique plutôt que tel autre dans leur récit. Quoi qu'il en soit, ces choix font sens au regard de leur projet et le tout forme une unité cohérente. Le lecteur peut bien sûr déceler quelques choix romanesques pour augmenter l'envergure du récit, à commencer par l'histoire personnelle d'Assunta Lorca (opposée au régime franquiste), jusqu'au choix de Lucie Jalhay de partir s'installer à New York avec un afro-américain. Mais à nouveau ces particularités sont cohérentes avec le reste du récit, que ce soit le goût pour le voyage de Thomas, ou le refus d'être cantonnée à un village pour Lucie. Tout au long de ces 6 tomes, le lecteur a pu identifier des thèmes structurant comme la vie des individus modelée par l'Histoire sans qu'ils n'aient de prise dessus, la volonté d'engagement pour des causes, ou la force des liens de la famille, les différentes formes de manifestation de la résilience.


Indéniablement, Éric Warnauts et Raives ont fait œuvre d'auteur, pour une fiction historique dense en bouleversements historiques, et riche en personnages complexes et attachants. Ils rendent compte d'une époque telle que perçue au travers d'un noyau de protagonistes avec une qualité de reconstitution historique visuellement exceptionnelle et jamais pesante.

dimanche 24 juin 2018

Les Jours Heureux - tome 1 - Expo 58

L'homme y est réduit à un rôle mineur.

Ce tome constitue la première moitié de la dernière partie de la trilogie commencée avec Les temps nouveaux 1 - Le retour. Il est initialement paru en 2015. Le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.

Sur le bord du lac Kivu, au Congo Belge, en mars 1958, Thomas Deschamps est en train d'expliquer à Hortense (une congolaise) qu'il va devoir la quitter. Il dirige une plantation de café, mais il a reçu des nouvelles alarmantes de la santé de Rose, la gérante de l'hôtel de Roches dans le village de La Goffe, dans les Ardennes belges. Il confie la responsabilité de l'exploitation à Barnabé. Ce dernier le conduit à Bukavu, ex-Costermansville. Sur place, Thomas descend à l'hôtel Continental, où il retrouve Alex. Ce dernier lui donne des nouvelles de la situation politique, en particulier le retrait de l'Église dans les colonies qui rapatrie les pères qui étaient affectés dans les missions. Il évoque la volonté d'indépendance des congolais, en espérant que la transition se passera mieux qu'en Algérie. Comme Hortense avant lui, Alex pense que Rose attend le retour de Thomas Deschamps pour rendre son dernier soupir, Rose ayant élevé Thomas et son frères Charles après la mort de leurs parents.

À Liège, Thomas Deschamps se rend à l'hôpital de Bavière, où il se tient devant le lit de Rose qui est dans le coma depuis 3 jours. Dans sa chambre, se trouvent également Bernadette (la fille de Thomas et d'Assunta Lorca) et le père Joseph. L'accueil de Bernadette est particulièrement froid. Après être sorti de la chambre, Joseph met Thomas au courant des nouvelles des uns et des autres. Bernadette fait de brillantes études en droit. Thérèse et Firmin se sont séparés, et c'est elle qui dirige l'Hôtel des Roches, pendant qu'il traficote. Enfin Alice a divorcé. Trois jours plus tard, l'enterrement a lieu au cimetière de Robermont à Liège, en présence de Bernadette, Thérèse, Thomas Deschamps, le père Joseph et quelques autres. Le lendemain il discute avec Thérèse qui est en train de s'occuper des ruches et qui lui fait bien sentir son aigreur quant à son départ pour le Congo Belge. Ils sont interrompus par Bernadette qui arrive avec Julie. Début mai 1958, dans la proche banlieue de Paris, les gendarmes donnent l'assaut à un pavillon qui abrite une imprimerie clandestine pour un mouvement de résistants algériens. Trois jours plus tard, dans un café parisien proche de la station La Motte-Piquet-Grenelle, Bénédicte Lacombe rencontre un indépendantiste algérien.


Le cycle précédent avait couvert les années 1947 à 1951. Le lecteur retrouve donc les personnages avec quelques années de plus, pour la période 1958 & 1959. La première image occupe un tiers de la page, et elle rappelle immédiatement au lecteur la qualité de la narration visuelle, si tant est qu'il avait pu l'oublier. Il s'agit d'une prise de vue en hauteur qui offre la vision d'un magnifique paysage des rives cultivées du lac Kivu, dans le Congo Belge, maintenant la République Démocratique du Congo. Raives (Guy Servais) réalise toujours la mise en couleurs par le biais d'aquarelle aux riches nuances, avec une approche naturaliste. Comme dans chaque album, les couleurs habillent les surfaces détourées par les traits de contour, à la fois avec les nuances de couleur apportant texture et relief, à la fois pour les ambiances lumineuses. Les traits de contour sont un peu moins peaufinés que d'habitude, un peu plus lâches, par forcément jointifs, générant une impression plus immédiate, avec comme conséquence des visages moins agréables, des expressions plus sèches. Dans le même temps, la mise en couleurs apporte des informations visuelles significatives, comme une mise en couleurs directe.

Les images n'ont rien perdu de leur capacité d'évocation touristique. Cela commence avec les rives du lac Kivu, et cela va jusqu'à une vespasienne dans une rue du quatorzième arrondissement. Entre les deux, le lecteur aura pu admirer un magnifique coucher de soleil flamboyant sur le lac Kivu, la façade de brique de l'hôpital de Bavière à Liège, ainsi que ses hauts couloirs, des lignes de Tramway dans Liège (lorsque Joseph et Thomas marchent dans les rues), les champs en périphérie de l'Hôtel des Roches, le métro aérien à proximité de la station La Motte-Piquet-Grenelle, quelques pavillons de l'exposition universelle de 1958 à Bruxelles (y compris l'Atomium), la façade du Bon Marché dans le septième arrondissement, les façades de la place Saint Lambert à Liège, la terrasse du restaurant de l'Hôtel des Roches, etc. Comme tous les autres tomes de la série, celui-ci est à nouveau très riche en localisations diverses, représentées avec le souci de l'authenticité et du détail. Le lecteur peut lire d'une traite sans y prêter attention et absorber d'u coup d'œil la consistance des décors, ou il peut s'il le souhaite prendre le temps d'admirer ce qui lui est montré.


La qualité impressionnante des images (dessins + couleurs) participe à la solide consistance de la reconstitution historique. Le lecteur retrouve une poignée de pages avec des cellules de texte sur la largeur de la page évoquant les événements du jour, comme s'il s'agissait d'une annonce radiophonique. Il remarque également que plusieurs conversations entre personnages tournent autour de l'actualité, soit en donnant des informations, soit en commentant les événements et leurs conséquences directes sur la vie des protagonistes. L'évocation des faits historiques rentre dans le détail : la vague d'attentats ayant débuté le 25 août 1958, la révélation de la pratique de la torture sur des civils algériens avec le livre La question (1958) d'Henri Alleg, l'Exposition Universelle de 1958, les activités de la United Fruit Company (une multinationale de l'agroalimentaire) dans les républiques bananières, la deuxième rafle du Vélodrome d'Hiver en août 1958 (transformé en un centre de rétention de Français musulmans d'Algérie sur ordre du préfet de Police Maurice Papon), les émeutes de Léopoldville en janvier 1959, etc. Bien évidemment, les auteurs ne peuvent pas rendre compte de l'intégralité des événements internationaux dans une bande dessinée de 56 pages, mais il n'est pas possible de les taxer d'être superficiels. Comme pour les autres tomes de la série, celui-ci se termine avec une chronologie des 2 années concernées, une page pour 1958 et une page pour 1959.

Le lecteur revient également pour découvrir le destin des différents personnages qu'il a côtoyés depuis le début, qu'il a appris à connaître et auxquels il s'est attaché. Au fil des 4 premiers tomes, Éric Warnauts & Raives avaient développé une distribution assez importante, avec des personnages présents tout du long, et d'autres allant et venant, soit pour un tome, soit pour revenir à intervalles irréguliers. Thomas Deschamps et le père Joseph restent au centre du récit. Le lecteur constate que le visage de Thomas est souvent dur et fermé, alors que celui de Joseph peut être souriant ou grave. Il retrouve également Bernadette (la fille de Thomas), Alice Deschamps, Thérèse, Lucie Jalhay, Nina Reuber, Bénédicte Lacombe, etc. Au détour des conversations, il reçoit des nouvelles d'autres personnages qui restent hors champ comme Marie Louise ou Roy Air Gaines. Il y a peu de nouveaux personnages dans ce tome, avec l'exception d'Antoine Moreau, le jeune homme qui enlace Bernadette sur la couverture. En fonction de ses attentes, le lecteur peut éventuellement ressentir une légère frustration au vu du nombre de personnages qui n'ont pas tous le temps d'exister, leur vie étant souvent conditionnée par les bouleversements politiques. Dans le même temps, la narration visuelle leur donne une consistance qui contrebalance cette impression. Il y a bien sûr les attitudes, les gestes et les comportements qui donnent des indications sur l'état d'esprit des personnages, par exemple le père Joseph mettant au courant Thomas, avec des sous-entendus sur son opinion.


Raives & Warnauts donnent une leçon de sensibilité époustouflante en page 19, avec une page muette comprenant 10 cases : un repas en soirée, sur la terrasse de l'Hôtel des Roches, entre Thomas, Joseph, Thérèse et Alice. Le lecteur peut littéralement voir les flux d'émotions, la connivence retrouvée entre Julie et Thomas, le don d'observation du père Joseph. Les auteurs mettent en scène avec une finesse pénétrante le plaisir éprouvé à se retrouver entre amis de longue date. À plusieurs reprises, le lecteur ressent ainsi avec vivacité les émotions des personnages, lors de dialogue (l'irritation de Thomas voyant le pavillon congolais et sa reconstitution de pacotille), l'étrange sérénité de Franck Jerry malgré son travail d'intermédiaire officieux pour des intérêts discutables, la défiance de Bernadette vis-à-vis de son père quand il vient la récupérer au palais de justice de Liège, l'exaspération et la frustration de Thérèse face au comportement de Thomas, l'émotion indicible de Nina retrouvant Bénédicte. Ainsi même si le scénario privilégie le contexte historique, les dessins font exister les personnages. Ils montrent des adultes à la personnalité clairement définie, n'évoluant que peu, soit en se bonifiant (le père Joseph), soit en devenant aigri (Thérèse), soit en répétant les mêmes schémas (Thomas), soit en restant prisonnier d'un passé insatisfaisant (Alice). En face de cette génération, le lecteur observe la nouvelle en train de construire sa vie, en fonction de ses idéaux et de ses convictions. Il voit comment l'histoire personnelle de Bernadette configure ce qu'elle devient, comment elle agit en réaction à son enfance et à son adolescence. Entre ces 2 générations, il commence à avoir apparaître la répétition des situations dans la relation de Bénédicte et Nina. Il apparaît donc en creux une peinture du formatage des comportements humains par l'histoire personnelle.

Au fur et à mesure des séquences, le lecteur se rend compte que les auteurs ont un objectif encore plus ambitieux que celui de rendre compte d'une époque complexe et troublée. Ils évoquent le colonialisme, sous l'angle du début de la décolonisation. Il est question du retrait progressif de l'Église, ce qui a pour effet de délégitimer l'action des nations colonisatrices, et de légitimer les volontés d'indépendance. Même si elle n'est pas citée, le lecteur pense à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme (10/12/1948) qui proclame le droit des peuples à décider de leur sort. Warnauts & Raives évoquent la différence de situation entre l'Algérie et le Congo Belge, et ils montrent l'engagement d'individus européens pour la cause de l'indépendance. C'est Bernadette qui donne corps à cet engagement, faisant écho à celui de celui de sa mère Assunta Lorca. En parallèle de ce retrait des blancs imposant leur culture, ils évoquent les obstacles qui se dressent pour les couples mixtes, avec l'échec de celui de Roy Air Gaines et de Lucie Jalhay, et ceux qui s'annoncent pour le couple de Bernadette Deschamps et Antoine Moreau. Ils montrent aussi la façon dont les occidentaux rabaissent la culture africaine au rang de divertissement condescendant à l'occasion de l'Exposition Universelle.


Parmi les autres thèmes développés, le lecteur prend conscience que les auteurs favorisent l'Histoire de la France qui occupe plus de place que celle de la Belgique. Les événements choisis pour figurer dans ce tome peignent une image flatteuse du général De Gaulle, en homme avisé et progressiste, alors même qu'il n'est fait référence au roi Baudoin qu'en termes négatifs. Le thème de l'engagement est également développé sous un autre angle : celui de l'indépendance des hommes. Lorsqu'elle s'occupe des ruches, Thérèse explique à Thomas que les bourdons sont de retour comme à chaque printemps, et qu'ils ne sont bons qu'à féconder la reine, puis à s'en aller. Il y a là un jugement de valeur acrimonieux sur les individus qui font passer leur vocation avant leur vie de famille, ou leurs responsabilités envers leurs proches. Les auteurs montrent le prix à payer pour une vie plus libre pour ceux qui restent. Thomas Deschamps n'en devient que plus humain avec ses défauts, toujours incapable d'aimer une femme autrement que physiquement. Son portrait est encore plus terni par sa relation avec sa fille pour laquelle il n'éprouve aucun amour paternel et qu'il a abandonnée au bon soin de Rose, Thérèse et Joseph, lorsqu'il a décidé de retourner en Afrique. La sensibilité des auteurs va jusqu'à montrer que Bernadette se demande comment être à la hauteur des attentes de son père, comment se montrer digne à ses yeux, alors même qu'elle sait qu'il est incapable de lui montrer un début d'affection.


Ce cinquième tome de la série s'avère tout aussi extraordinaire que les précédents. Les auteurs comblent les attentes du lecteur que ce soit pour l'élégance de la narration visuelle, aussi bien la beauté des images que la mise en scène et la photographie, pour la suite de la vie des principaux personnages, et pour la reconstitution historique. Du fait du degré de complexité grandissant de cette dernière, ils doivent donner plus d'informations sur les principaux événements. Néanmoins, les personnages continuent à exister grâce à une direction d'acteur impeccable et expressive. Les auteurs continuent de mettre en scène des thèmes complexes, aussi bien historique (la décolonisation) qu'affectif (la relation entre Bernadette et Thomas, entre Thomas et les femmes en général) qu'existentiel (comme l'engagement pour une cause ou l'envie pour une forme de vie différente). Cette série continue d'être exceptionnelle par ses dessins, sa narration, son ambition, sa sensibilité nuancée.

vendredi 15 juin 2018

Après-guerre - tome 2 - Blocus

La haine et la vengeance n'apportent rien. Seul le pardon libère.

Ce tome fait suite à Après-guerre 1 - L'Espoir (2013). Il est initialement paru en 2014, réalisé par la même équipe créatrice : le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce diptyque Après-guerre et le précédent Les temps nouveaux : L'innocente (1991). Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.

Ce tome commence en février 1949, à Prague. Grâce à ses relations et son argent acquis en tant que commerçant sur le marché noir, Thomas Deschamps a pu organiser un rendez-vous entre le colonel Marchak (commandant du camp de Karaganda, dans la République du Kazakhstan en URSS), Wim Breitner et Assunta Lorca, sous bonne escorte de 2 gardes militaires du camp. Le colonel boit à la santé du camarade Klement Gottwald (1896-1953) et laisse ses invités sous bonne garde. Mais Wim Breitner lui propose d'aller vérifier la marchandise séance tenante, le premier versement pour la libération d'Assunta Lorca. Pendant ce temps-là, un groupe folklorique se produit dans le lobby de l'hôtel en l'honneur de la délégation française présente, menée par monsieur Ronsac. Assunta demande pour la deuxième fois à se rendre aux toilettes. Quand son chaperon militaire commence à trouver le temps long, il pénètre dans les toilettes et découvre qu'elle a fui. Il croit la reconnaître dans l'une des femmes de la délégation de Ronsac mais il s'agit en fait de Bénédicte Lacombe, journaliste.


De retour à Berlin, Lucie Jalhay se rend à la boîte de jazz Green Mill. Elle y retrouve le lieutenant Majewski, ainsi que sa fiancée Helena. Majewski lui indique que tout s'est bien passé pour l'exfiltration d'Assunta Lorca. En réponse à une question d'Helena, Lucie explique que Nina a gagné Paris avec Bénédicte Lacombe, pour prendre un vol pour Beyrouth le surlendemain, puis se rendre à Tel-Aviv en passant par Haïfa. Alors qu'ils discutent, le saxophoniste afro-américain du groupe de jazz se joint à eux pour papoter : Ray Air Gaines. Lucie et lui sympathisent sur le champ et finissent la nuit ensemble. À La Goffe (en Ardenne Belge), Assunta Lorca finit de s'habiller sous le regard de Thomas Deschamps. Il n'ose pas s'approcher d'elle, et elle lui parle froidement. Le soir, Thomas va demander au père Joseph ce qu'il pense du comportement d'Assunta.

Après une première saison (Les temps nouveaux) extraordinaire, et un premier tome de deuxième saison tout aussi enthousiasmant, le lecteur se rend compte qu'il est en attente de la résolution de l'intrigue concernant l'exfiltration d'Assunta Lorca. Les auteurs donnent donc la réponse dès la première séquence, car la nature de ces récits n'est pas de l'ordre de la série d'aventures. Les différents personnages continuent d'évoluer, de changer au fil des années. Le lecteur retrouve bien Thomas Deschamps, mais ce dernier se retrouve confronté à la présence d'Assunta Lorca, son ancienne amante, qui a été changée par les épreuves qu'elle a traversées. C'est sans doute le fil narratif le plus dramatique. Alors même que le lecteur pourrait dire que tout est bien qui finit bien s'il se trouvait dans une bande dessinée tout public, dans les faits le retour d'Assunta ne résout rien. Elle est même amenée à le dire quand elle s'ouvre au père Joseph de son mal être. Elle lui dit que Thomas (son ancien amant, avant la guerre) lui tourne autour comme s'il attendait une révélation qui arrangerait tout.


Ces 3 pages (27 à 29) sont d'une intensité dramatique aussi déchirante que poignante. Assunta et Joseph sont deux individus qui ont subi la torture aux mains de l'occupant, les allemands pour Joseph, les allemands et les russes pour Assunta qui a séjourné dans 3 camps différents (Breendonk en Belgique, Auschwitz en Pologne et Karaganda au Kazakhstan). Alors que le père Joseph semble avoir surmonté ces traumatismes et accepté qu'ils font partie de lui, l'état d'esprit d'Assunta oscille entre la colère et la dépression. Elle se sent incapable de verbaliser ce qu'elle a vécu, encore moins ce qu'elle a accepté de faire pour survivre. Elle espère toujours une forme de justice au travers du procès d'un de ses tortionnaires. Elle ne sait pas comment accepter ce qu'elle a vécu et ce qu'elle a fait ; elle refuse aussi de s'y résigner. Les auteurs réalisent une scène d'une sensibilité d'une rare justesse, alors qu'il ne s'agit finalement que de 2 individus en train de parler dans la cuisine du curé. Le lecteur peut voir Assunta s'emporter en faisant de grands gestes, au fur et à mesure qu'elle se sent enfermée par ce qu'elle raconte, par ce qu'elle n'arrive pas à dire. Le père Joseph conserve son calme et reste digne, mais le lecteur peut voir passer des expressions de tristesse et de détresse sur son visage. Du fait de l'intensité de l'échange et de la souffrance exprimée, le lecteur devient comme hypnotisé par ces 2 personnages, mais si la curiosité le prend, il peut revenir sur cette scène et regarder les décors, le haut vaisselier, les verres à vin, l'escalier en bois, le parquet, les murs en pierre. Warnauts & Raives concluent cette discussion terrifiante, avec un chat noir s'en allant courir dans le jardin et retrouver sa compagne, comme une image d'insouciance perdue et inatteignable, mais aussi comme un signe prémonitoire. Ils réalisent une autre séquence en 2 pages muettes (34 & 35) d'une infinie tristesse quand Assunta Lorca tient l'occasion de sa vengeance sur l'un des médecins qui ont facilité ses tortures en la maintenant en vie. Avec le recul de ces 2 passages, le lecteur mesure mieux la densité du malaise quand Thomas la regardait s'habiller page 18, ce que cette scène avait de morbide.


Le récit aurait pu être construit autour de cette scène, avec l'objectif exclusif d'y aboutir, cette bande dessinée aurait déjà été exceptionnelle. Le lecteur apprécie pleinement que la décompression narrative ne soit toujours pas à l'ordre du jour et qu'il puisse retrouver les différents personnages. Il voit Thomas de plus en plus fermé, ayant accepté toutes les compromissions pour faire libérer Assunta, désemparé par son attitude qu'il reste incapable de comprendre, toujours aussi coupé de sa propre fille faute de capacité à éprouver de l'amour paternel, totalement déstabilisé par la réussite de Marie-Louise (sa jeune amante de 20 ans dans le tome précédent) qui a réussi à faire carrière à Paris, d'abord comme petite main dans la couture, puis comme mannequin, et enfin comme modèle pour le célèbre photographe Erwin Blumfeld (1897-1969). Cette jeune femme s'épanouit, s'adaptant à la vie après-guerre, participant à la construction d'une vie pour cette nouvelle génération. Entre les 2 générations (celle de Thomas et celle de Marie-Louise), il revoit Lucie Jalhay, toujours aussi impressionnante par son maintien, sa force de caractère, toujours attristée par la mort injuste du major Steve Banks. Les auteurs n'oublient pas les personnages passés, et construisent l'histoire personnelle de ceux qui reste sur les fondations de ce qu'ils ont vécu.

C'est avec le même plaisir que le lecteur revoit Nina Reuber, sa vie en couple avec une autre femme, son refus de se laisser dompter. Alors que la distribution de personnages va en s'agrandissant (malgré les décès), le lecteur se rend compte qu'il se souvient de tous sans effort de mémoire et qu'il en apprend suffisamment sur leur devenir pour qu'ils ne donnent pas l'impression de passer pour une scène de figuration imposée. Il observe l'élan de vie des plus jeunes (comme le saxophoniste nouveau venu Roy Air Gaines) et l'amertume de certains plus âgés (comme Thérèse du fait de la tournure de son mariage, ou Alice se résignant à se remarier avec un homme qu'elle n'aime pas alors que son choix de cœur est un homme inaccessible). Il constate que les auteurs s'amusent avec lui en introduisant des comportements plus drôles comme cette prostituée qui préfère les clopes de marque américaine parce qu'elles ont le goût des vainqueurs, ou Firmin qui compte fleurette à madame Malchaire dans la cave du bar.


En plus de toutes ces qualités, le lecteur retrouve tout ce qui fait cette série : la reconstitution historique, la sophistication de la narration visuelle. Comme dans le tome précédent, il peut lire les 2 pages d'événements par ordre chronologique en fin de volume, une pour l'année 1949, et une pour l'année 1950, cette dernière se terminant par la sortie du premier album de bandes dessinées des éditions du Lombard. Comme dans le tome précédent, les auteurs conservent un point de vue à la hauteur de l'individu, en rappelant parfois le contexte d'un événement clef, comme la fin de l'embargo terrestre de Berlin Ouest le 12 mai 1949, la création de la RDA et de la RFA la même année, les manifestations du peuple lors du retour de Léopold III, la fusillade de Grâce-Berleur (un village des hauteurs de Liège) le 3 juillet 1950, ou encore le procès des époux Rosenberg. Il est également fait mention de plusieurs événements culturels, comme les photographies d'Erwin Blumfeld ou la parution de Le deuxième sexe (1949) de Simone de Beauvoir (1908-1986). Cette dernière mention attire d'ailleurs l'attention du lecteur sur la place importante des femmes dans ce récit, sur l'émancipation de certaines, et sur la manière dont les autres ne font pas que subir. Il se dessine aussi la question de la place des afro-américains dans la société, leur acceptation en Europe en tant que libérateurs et en tant que musiciens, mais la problématique de leur position sociale lors de leur retour aux États-Unis.

Bien évidemment, le lecteur est également revenu pour la peinture des différents environnements où évoluent les personnages. Il retrouve les traits de contours fins et précis, tout en restant souples, et les couleurs nuancées appliquées à l'aquarelle. Le délice visuel est intact. Warnauts & Raives transportent le lecteur aussi bien en intérieur qu'en extérieur, comblant ses attentes pourtant élevées. Il peut ainsi admirer les rues de Prague (alors en Tchécoslovaquie) et leurs câbles pour tramway aux intersections, les rues de Berlin, le jardin du Luxembourg avec le vert magnifique de la frondaison des arbres, les plantations de pomme de terre et de rutabagas sur les trottoirs de Berlin, les frondaisons des arbres à La Goffe, les rues de Montmartre de nuit, l'automne dans les champs autour de La Goffe. Il prend plaisir à observer les décorations intérieures d'une brasserie de Prague, d'une boîte de jazz à Berlin, de la chambre d'Assunta Lorca à l'hôtel des Roches, du palais de justice de Bruxelles, d'une boîte de striptease à Pigalle, ou encore de la cave du café tenu par monsieur et madame Malchaire.


Éric Warnauts & Guy Servais offrent au lecteur une fin de deuxième saison extraordinaire, à la fois sur le plan de la reconstitution historique, de la complexité des situations, de l'épaisseur des personnages, de la qualité des décors et des ambiances lumineuses. En plus des thèmes déjà abordés dans le tome précédent, ils mettent en scène avec une rare sensibilité l'épreuve pour les victimes de la torture de surmonter un tel traumatisme, d'être incapables de partager l'indicible avec leurs proches, dans une séquence aussi juste que douloureuse. C'est un tome extraordinaire de bout en bout qui comble les attentes déraisonnables du lecteur et va au-delà. Ce dernier aurait tort de se priver de retrouver les personnages dans la troisième saison : Les jours heureux en 2 tomes, par les mêmes auteurs.


jeudi 14 juin 2018

Après-guerre - tome 1 - L'Espoir

Ne pense pas. Agis !

Ce tome fait suite au diptyque Les Temps nouveaux 1 - Le retour (2011) & Les Temps nouveaux 2 - Entre chien et loup (2012). Il est initialement paru en 2013, réalisé par la même équipe créatrice : le scénario est écrit par Éric Warnauts, les couleurs sont réalisées par Guy Servais (surnommé Raives), et les dessins sont le fruit d'une collaboration entre ces 2 créateurs. Rétrospectivement, les auteurs ont intégré une de leurs BD précédents entre ce tome et le diptyque Les temps nouveaux : L'innocente (1991) qui retrace l'histoire de Nina Reuber, une adolescente allemande pendant la seconde guerre mondiale. Raives & Warnauts ont collaboré sur de nombreux albums et sur plusieurs séries comme L'Orfèvre, Les suites vénitiennes.

Ce tome commence en septembre 1947 dans la zone Est de Berlin. Des voyageurs descendent tranquillement d'un train et tendent leurs papiers aux soldats russes présents dans la gare pour les contrôles d'identité. L'un d'entre eux descend subrepticement sur les voies et essaye de filer discrètement pour passer dans le quartier anglais. Il se fait abattre par un garde alors qu'il franchit la porte de Brandebourg. Comme il s'est écroulé du côté anglais, un soldat britannique récupère l'enveloppe qu'il portait sur lui et qui contient entre autres la fiche de prisonnière d'Assunta Lorca. Au village de La Goffe, en Ardenne belge, Thomas Deschamps s'apprête à partir pour Liège, accompagné par Firmin. Ils se font tancer par Thérèse qui n'apprécie pas trop qu'ils picolent trop et qu'ils courent la gueuse lors de ces virées. Thomas part sans dire au revoir à sa fille Bernadette.


Arès avoir fait des affaires, Thomas Deschamps laisse Firmin se rendre au bar de la mère Malchaire, pour aller traiter d'autres dossiers dans un restaurant tenu par Marthe, où l'attend Jerry, un gradé américain. Ils évoquent le petit trafic d’import qu'ils ont mis sur pied, en se servant de la logistique militaire, où tout le monde y trouve son compte. Pendant ce temps-là à La Goffe, Thérèse et Marie-Louise (l'amante de Thomas) font le constat de leur piètre situation amoureuse. Le lendemain, en commençant à préparer les repas du midi, Rose explique aux 2 femmes qu'il y a un avant et un après mariage dans le comportement des hommes. Le curé Joseph arrive, demandant à Thomas de le suivre pour parler. Il lui reproche de coucher avec une gamine de vingt ans sans avoir d'avenir à lui offrir, de ne pas s'occuper de sa fille Bernadette, et participer au marché noir. Thomas lui explique qu'il a besoin de fonds pour pouvoir financer l'évasion d'Assunta Lorca du camp d'internement dans lequel les russes l'ont reléguée.

Le lecteur était resté sur un excellent souvenir de la première saison dans laquelle les auteurs avaient su évoquer une époque troublée, avec des personnages attachants de par leur conviction, et une bonne densité d'évocation des faits historiques. Il revient donc pour la suite, avec le même horizon d'attente, et l'envie de savoir ce qu'il est arrivé à Assunta Lorca, jeune femme espagnole ayant fui l'avancée des troupes franquistes en compagnie d'éléments des brigades internationales en déroute. Le récit s'ouvre avec une séquence épatante muette de 2 pages montrant la tentative de passage à Berlin Ouest d'un agent non identifié. En 18 cases (10 pour la page 5 et 8 pour la page 6), uniquement par les dessins, Raives et Warnauts indiquent où se situe l'action, montrent les passagers descendre du train et se faire contrôler, suivent le fuyard au travers des quartiers détruits, décrivent le garde en faction tirer sur cette silhouette suspecte, juste sous la porte de Brandebourg. En 2 pages, ils ont montré leur savoir-faire en termes de narration visuelle impeccable, sans oublier la mise en couleurs à base de teintes sombres délavées attestant de la pluie tombante.


Comme dans les 2 premiers tomes (et l'ensemble de leurs collaborations), les 2 artistes se complètent sans solution de continuité et emmènent le lecteur pour qu'il soit le spectateur privilégié d'actions, ou le flâneur profitant de superbes paysages. Dans la première catégorie, il est possible de citer plusieurs séquences. Cette étonnante progression dans des bâtiments en ruine (pages 26 à 27) quand Nina Reuber emmène Lucie Jalhay vers un appartement de berlinoises qui pourront l'aider : le lecteur les suit dans les immeubles éventrés par les bombardements où se trouvent encore des objets personnels d'occupants disparus. Il ressent tout le plaisir innocent de Thomas et du père Joseph quand ils provoquent une bataille de boules de neige dans la campagne belge, en page 30, avec l'éclairage si particulier de la lumière réverbérée. Plus encore que ces scènes d'action, le lecteur se délecte de pouvoir se projeter dans les différents environnements, que ce soit en extérieur, ou en intérieur.

Après l'évocation de Berlin en ruine, le lecteur apprécie de retrouver le village de La Goffe inchangé, avec ses arbres commençant à bourgeonner, et des dessins épatants, combinant des traits de contour un peu plus lâches, avec une mise en couleurs toujours aussi aérienne et précise. En pages 16 & 17, il peut à nouveau marcher un peu dans les bois avec Thomas & Joseph comme dans le tome précédent, puis admirer la lumière mordorée illuminant les sous-bois, alors que le soleil commence à décliner en fin d'après-midi. Après la bataille de boules de neige, il respire le grand air froid lors d'une promenade bucolique dans la neige, accompagnant Thomas Deschamps et Lucie Jalhay, observant leur pull chaud d'hiver, le blanc manteau qui recouvre les champs, la condensation générée par leur respiration, la fumée de leur cigarette, la neige et le givre sur les arbres. Il est tout autant charmé par ce même endroit sous le soleil d'été en fin de volume avec le vol d'un rapace, la richesse du potager dans lequel travaille Rose, en train de discuter avec Alice Deschamps, la femme de Charles, le frère décédé de Thomas.


Raives & Warnauts sont aussi convaincants lorsqu'ils représentent des paysages urbains comme Berlin en ruine, les avenues de Liège avec le tramway, une promenade de 3 pages (23 à 25) dans les rues de Bruxelles avec des bâtiments aux façades reconnaissables, l'Île de la Cité à Paris, la Gare du Nord, les quais avec vue sur Notre Dame de Paris, ou encore, dans un tout autre registre le tarmac de l'aéroport de Berlin Tempelhof. Le lecteur est en admiration devant la qualité touristique des images, l'ambiance lumineuse, ces dessins qui combinent miraculeusement légèreté et précision. Les artistes dépeignent avec la même maestria les intérieurs, que ce soit les cuisines de l'hôtel des Roches à La Goffe, le restaurant de Marthe à Liège avec sa décoration spécifique, le bar Regina à Berlin où se croisent soldats américains et jeunes femmes au son d'un orchestre de jazz, l'église du père Joseph avec ses bancs, sa chaire, son autel et ses boiseries, un petit café parisien en entresol rue des Canettes du côté de Saint Sulpice, ou encore le bureau froid et fonctionnel du colonel Marchak, dirigeant du camp de Karaganda, dans la République du Kazakhstan en URSS. Rien que pour ça, ce tome mérite le temps de lecture à lui consacrer, et récompense le lecteur bien au-delà de son investissement, avec des lieux laissant des impressions durables.

Le lecteur retrouve avec plaisir les personnages du premier tome, et n'a aucun de mal à les reconnaître grâce au casting compétent des artistes. En les observant, il voit des adultes se conduire en adulte, des émotions complexes passer sur leur visage, aussi bien l'amertume éprouvée face à la situation, qu'une colère larvée du fait de l'impuissance, ou une combativité inextinguible. Bien évidemment, Raives & Warnauts soignent les tenues des femmes comme des hommes, avec le souci de l'authenticité historique. Au fil des discussions et des actions, il apparaît que chaque personnage dispose de motivations spécifiques pour agir, engendrées par son histoire personnelle et ses convictions. Personne n'est interchangeable, et chacun se comporte en fonction de son milieu et des événements. La personnalité de Thomas Deschamps mêle les aspects positifs et négatifs, sa volonté de sauver Assunta Lorca à tout prix, mais aussi son incapacité à s'occuper de sa propre fille, son incapacité à aimer les femmes autrement que physiquement. Lucie Jalhay ne parvient à surmonter le traumatisme de la mort de son amant américain. L'amertume qui règne entre les femmes de l'hôtel des Roches remonte à la surface à deux reprises. Chaque personnage est marqué par la guerre, par ce qu'il a subi, par la perte d'êtres chers ou de simples connaissances, par l'Histoire hors de contrôle qui broie les individus.


Dans ce tome, le lecteur (re)découvre le parcours de Nina Reuber, personnage principal de L'innocente. Elle aussi a été ballottée par l'Histoire, une jeune adolescente allemande se retrouvant à porter une partie du poids de la culpabilité de sa nation, alors que les circonstances ont fait qu'elle ne s'est rendue coupable de rien, même sans s'en rendre compte. Éric Warnauts entremêle avec dextérité les trajectoires de vie des individus, et les événements historiques. Le lecteur peut déceler de ci de là quelques aménagements romanesques pour densifier l'intrigue : le passé rebelle d'Assunta Lorca, la ressemblance bien opportune entre Bénédicte Lacombe et Assunta. D'un autre côté, ces 2 choix un peu voyants permettent d'aborder l'après-guerre à une échelle internationale, et pas seulement belge. Comme dans la première saison, le scénariste se montre très ambitieux dans son évocation de l'époque. Il y est question de l'occupation de Berlin, du rationnement en Allemagne et en Belgique, des camps de Breendonk et Auschwitz, mais aussi de ceux en URSS, du plan Marshall, du viol des femmes lors de la libération de Berlin, du communisme en France avec la mention de Louis Aragon (1897-1982) & Elsa Triolet (1896-1970), du blocus de Berlin et du pont aérien des américains, de l'instrumentalisation des prisonniers de guerre… Il est également fait quelques références culturelles, à Henry Miller (1891-1980), au club de jazz en Europe, et même au premier album de Tintin Tintin au Congo, avec un dessin d'enfant réalisé par Bernadette (la fille de Thomas) qui lui a donné une peau noire.

Le lecteur s'immerge donc dans un récit à l'opposé de la décompression narrative, mais qui sait rester élégant et léger. Au fil de cette reconstitution historique soignée, le lecteur en vient à se demander quel point de vue ont adopté les auteurs. Le point de vue le plus évident est de raconter l'histoire au niveau de l'individu, comme un fléau qui détruit les vies humaines, faisant des morts par million, et laissant les vivants dans un état de traumatisme, devant soit se résigner, soit accepter s'ils en ont la force, soit continuer à vivre mécaniquement dans une vie dépourvue de sens. Le second point de vue est celui de la diversité géographique et politique. Bien sûr le régime nazi est montré comme le mal, ainsi que les horreurs commises dans les camps de travail. Mais le récit évoque aussi le comportement barbare d'une partie des libérateurs vis-à-vis des femmes. Éric Warnauts évoque la situation de la Belgique libérée et les tenants de différents courants politiques, avec leurs engagements pendant la montée du nazisme, celle de la France de manière moins détaillée, celle de Berlin et des berlinois pendant la reconstruction et le blocus. L'intégration de Nina Reuber permet également de faire référence aux procès de Nuremberg, auxquels elle a assisté pour partie en tant que secrétaire de la journaliste Bénédicte Lacombe. N'ayant pas souhaité surcharger le récit en lui-même, les auteurs ont ajouté en fin de volume 2 pages de références chronologiques, l'une pour l'année 1947, l'autre pour l'année 1948. Ils réussissent également à continuer de mettre en scène le rôle du curé dans le village de La Goffe, ou l'omniprésence des trafics générés par le marché noir.


Cette première moitié de deuxième saison est extraordinaire en tous points : évocation d'une période historique complexe et difficile, personnages complexes et attachants malgré leurs défauts et leurs souffrances, environnements complexes et tangibles, que ce soit en extérieur en milieu naturel ou urbain, ou en intérieur. Éric Warnauts et Guy Servais emmènent le lecteur dans une tragédie qui ménage une place à l'espoir, avec un point de vue humain et réaliste.