Ma liste de blogs

mardi 13 mars 2018

L'Orfèvre, tome 1 : La Mort comme un piment

Sous le soleil des tropiques

Il s'agit du premier tome d'une série indépendante de toute autre, qui en compte 5 au total. Il est initialement paru en 2000, réalisé par Éric Warnauts et Raives (de son vrai nom Guy Servais). Les 2 artistes collaborent de façon fusionnelle, sur la base d'aller-retour entre eux. Ils collaborent ensemble depuis 1985. Ce tome comprend la première moitié d'un récit qui se conclut dans La maison sur la plage. Les 5 tomes ont été réédités dans une intégrale de plus petit format : L'orfèvre.

L'histoire se déroule dans une petite république bananière en l'Amérique Centrale, au cours des années 1930. Dans la chambre d'un bungalow, Evelyne (la femme de l'ambassadrice) s'en prend à une jeune femme noire. Quelques jours plus tard, l'ambassadeur de France donne une réception à l'occasion du 14 juillet, où il reçoit les officiels du pays dont le général Escudor. Sa femme arrive en retard à la réception et rend son dernier souffle en s'effondrant dans les bras de son époux.

Quelques jours plus tard, Charles-Albert Lafleur débarque d'un transatlantique. Il est attendu par Louis Debus, un fonctionnaire de l'ambassade. Lafleur préfère résider à La Perle Noire, chez une autochtone (Maman Jo, une de ses relations), plutôt que d'accepter le confort de la chambre réservée au Royal Plaza par l'ambassade. Il retrouve avec plaisir et émotion son amie Maman Jo qui tient une maison de passe. Il se rend ensuite à l'ambassade où l'ambassadeur s'inquiète de savoir s'il a pu trouver une chambre, malgré l'afflux de visiteurs provoqué par la foire commerciale. Lafleur a un entretien avec l'ambassadeur, au sujet de sa femme et d'une possible dépendance à la cocaïne. Il commence son enquête le lendemain, en compagnie de Louis Debus, en rendant visite à la Baronne de Treille (une amie d'Evelyne) qui est en train de se faire masser au bord de sa piscine.

Cela fait donc 15 ans que Warnauts & Raives collaborent lorsqu'ils débutent cette série, ayant déjà réalisé Lou Cale et les 4 premiers tomes de Les suites vénitiennes. Dans un premier temps, le lecteur est attiré par la maquette de cette bande dessinée, publiée dans la collection Grafica de l'éditeur Glénat. L'illustration de couverture joue sur une belle jeune femme peu vêtue avec un revolver encore fumant à la main, et le personnage principal en retrait, en arrière-plan. Il faut prêter attention pour se rendre compte qu'il tient lui aussi un pistolet dans la main gauche. Cette couverture semble promettre un récit entre polar et espionnage dans un endroit exotique, avec des femmes peu farouches, et une violence bien présente. La page d'ouverture du récit montre la même jeune femme dénudée sur un lit, accrochant immédiatement le lecteur mâle avec la promesse d'un peu de voyeurisme et de sexe (la violence peut alors attendre quelques pages).


Passée cette première page, le lecteur découvre tout ce qui fait le charme de cette bande dessinée. Il est invité à assister à la réception donnée par l'ambassadeur. Cela commence par un plan large dans les jardins, où il est possible de détailler les toilettes de ces dames, puis un échange de politesse entre l'ambassadeur et le général, une coupe de champagne à la main. Le lecteur peut admirer l'architecture intérieure de la pièce, puis les modèles de voitures d'époque amenant de nouveaux invités. La séquence suivante propose de faire un tour sur le port, avec une luminosité magnifique, sans être écrasante, et de parcourir quelques rues de la ville de Puerto Cabello dans une calèche. L'établissement La Perle Noire bénéficie d'un ombrage reposant, et ses pensionnaires sont aguicheuses sans être vulgaires ou dénudées. La demeure de la baronne de Treille est somptueuse et l'eau de la piscine miroite au soleil.

De séquence en séquence, le lecteur oublie l'impression donnée par la couverture et la première page pour profiter de ce séjour dans ce pays au climat propice pour prendre son temps, apprécier la douceur de la vie. Il se rend compte que les auteurs lui ont réservé une forme de tourisme exceptionnelle. Il ne s'agit pas d'un tourisme de masse, au milieu d'une foule d'individus soucieux d'en avoir pour leur argent. Il ne s'agit pas non plus d'un tourisme de carte postale, édulcoré et aseptisé, car Charles-Albert Lafleur ressent la chaleur et transpire, et il emmène le lecteur aussi bien dans des villas luxueuses que dans des endroits ordinaires. Le lecteur peut ainsi apprécier l'exotisme de ce pays fictif, au travers de la tranquillité des demeures des riches, comme des particularités de l'installation portuaire, jusqu'à un envol de perroquets. Il se rend vite compte qu'il est sous le charme de l'ambiance lumineuse, générant en lui le ressenti propre aux endroits chauds et ensoleillés, proches de la mer.

À chaque page, les créateurs réalisent un travail envoûtant sur les couleurs. Ils construisent chaque case, en détourant les personnages (et leurs caractéristiques, comme leurs vêtements ou leur visage) avec un trait un peu épais, faisant bien ressortir leur silhouette par rapport au décor, sans chercher à être photoréaliste, sans accumuler tant et plus de détails. Les décors et les environnements naturels sont représentés avec des traits plus fins, et un degré de détails plus élevé (par exemple le gréement des navires), ce qui les rend très concrets (renforçant la dimension touristique). Ils traitent les personnages d'une manière différente, avec s'attachant plus à l'impression qu'ils donnent, plutôt qu'à chaque ride ou grain de peau. Le lecteur se rend compte que Warnauts & Raives n'idéalisent pas l'apparence de leurs protagonistes. Lafleur lui-même est un peu enveloppé, avec un léger embonpoint. La baronne de Treille et Heather Clark ont des silhouettes élancées et élégantes, mais leurs visages arborent des expressions d'adultes, où le lecteur voit passer de manière fugace de la rancœur, de l'ennui, de la veulerie. Le décalage de précision entre personnages et décors rend les premiers plus vivants, et moins figés.

Warnauts & Raives habillent ensuite chaque forme ainsi détourée à l'aide d'aquarelles somptueuses. Elles servent à la fois à souligner le volume de chaque forme par les nuances de teinte, à rendre les variations lumineuses, et à ajouter des textures. L'effet produit est à la fois somptueux et léger. Le lecteur n'a pas l'impression de regarder un tableau académique figé, mais son regard se laisse hypnotiser par ces teintes qui rendent comptent de la lumière changeante, de la vivacité des couleurs tropicales, de la richesse de nuances que recèle chaque surface.


Le plaisir des yeux est augmenté par le format européen de cette bande dessinée (32,5cm * 24,2cm dans sa version d'origine) et des prises de vue qui savent laisser la part belle aux paysages dans de nombreuses séquences. Ce dernier atout atteste de la collaboration entre les 2 créateurs qui ont construit leur narration de manière à mettre en valeur les différents environnements. Au fil des séquences, le lecteur constate également qu'il y a de nombreuses séquences dépourvues de texte et de dialogue, une dizaine de pages muettes, et de nombreuses cases sans texte. Les auteurs laissent les images raconter l'histoire. Cela a de fait une incidence sur la forme narrative, riche en images, plus économe en mots. Éric Warnauts adopte une narration elliptique dans laquelle les informations ne sont pas répétées. Cela peut dans un premier temps décontenancer le lecteur qui se laisse porter par la nonchalance du climat et la beauté de l'environnement, sans trop se focaliser sur ce qui ressemble à des informations secondaires, voire sans incidence directe sur l'intrigue.

Par exemple, le lecteur ne s'attache pas trop à la crainte de l'ambassadeur qu'il n'y ait pas eu de chambre disponible au Royal Plazza pour le diplomate envoyé par Paris. Néanmoins il faut qu'il garde à l'esprit le motif du fort taux d'occupation des chambres, car il s'agit d'un élément du contexte dans lequel se déroule le récit, une information sur les enjeux économiques qui sous-tendent l'enquête. Les auteurs ne s'adressent donc pas à des enfants, mais à des adultes capables de repérer les informations et de les relier entre elles. Les auteurs n'ont pas choisi leurs personnages pour leur prestance ou la dimension romantique de leur fonction sociale, ils les ont choisis parce qu'ils participent de manière organique à l'intrigue. Au fil des séquences, il est question des amours d'Evelyn, la femme de l'ambassadeur, mais aussi des intérêts économiques des puissances étrangères en place. Il se dessine en creux les accords commerciaux entre nations, avec des rivaux souhaitant prendre leur part du gâteau.

La narration est également de type adulte par la façon dont elle met en scène les personnages. Il n'y a pas de longues tirades explicatives ou des introductions bien pratiques. Le lecteur n'apprend pas pourquoi ou comment Charles-Albert Lafleur a acquis son surnom d'Orfèvre. En se retrouvant, lui et Maman Jo ne se remémorent pas les circonstances dans lesquelles ils se sont rencontrées, ils se contentent d'apprécier le plaisir de retrouver un ancien ami. Lorsque Lafleur pose des questions à la baronne de la Treille ou à Heather Clarke, il ne s'agit pas d'un long interrogatoire avec des cases alignant des têtes en train de parler. Il pose des questions brèves et détournées, pour lesquelles le lecteur ressent qu'il a une idée en tête. Lors de la première entrevue avec la baronne au bord de la piscine, Louis Debus fait les présentations, puis il laisse Lafleur mener la discussion, sans plus intervenir. Le lecteur peut juste constater ses réactions en regardant les émotions sur son visage (pas sûr qu'il comprenne où Lafleur veut en venir, ni qu'il apprécie ses méthodes feutrées).

Le lecteur s'en remet donc entièrement à la compétence des auteurs, à la beauté enchanteresse des lieux et à la présence réelle des personnages rencontrés. Il se souvient de la scène d'ouverture, si aguichante au point d'en être de mauvais aloi. Mais il ne faut pas oublier qu'il y a bien une intrigue et qu'elle s'inscrit dans le genre policier. Cette séquence d'ouverture si provocatrice et racoleuse rappelle au lecteur la force des passions, ainsi que les actions violentes qu'elles peuvent déclencher. Sous des dehors affables, Maman Jo tient bien un commerce de prostitution et elle ne perd pas le sens des affaires. Derrière le sourire de circonstances des employés de maison de couleurs, il y a bien de vrais individus qui n'acceptent pas la domination de l'homme blanc comme un fait accompli, une condition sociale inéluctable à subir passivement. La charmante Heather Clarke entretient un gigolo (Juan) qui refuse de se soumettre comme un esclave.


Non seulement les auteurs évoquent les rapports économiques présents dans cette république fictive, mais ils mettent également en scène les rapports de classe, et les sentiments. Les blancs ne sont pas montrés à leur avantage, entre les hommes d'affaire qui aimeraient bien s'approprier les profits du concurrent, l'ambassadeur qui s'assure que les affaires peuvent se faire sans anicroche, et leurs épouses riches et oisives qui entendent bien profiter des douceurs locales. Ce récit s'inscrit donc dans la tradition du polar qui permet de sonder les rouages de la société, de mettre en lumière des rapports de force structurels. Les auteurs s'approprient les codes du polar et les asservissent à leur récit en y apportant leur propre sensibilité. Il y a bien des femmes fatales en maillot de bain, mais elles ont leur propre personnalité, leur propre statut social, et leurs propres motivations. Il ne s'agit pas de belles jeunes femmes génériques, présentes uniquement pour que le lecteur mâle puisse se rincer l'œil. Il y a bien des rapports de force physique, mais la violence n'est pas le moteur du récit. Elle n'intervient qu'à de rares moments, d'une manière inattendue et sèche.

Lorsque le lecteur découvre une scène nocturne au cours de laquelle des coups de feu sont échangés dans un endroit désaffecté, il lui faut un moment pour se rappeler qu'il est dans un polar et que cette séquence y tient une place légitime. Les auteurs ont trouvé leur propre positionnement : plutôt dans l'esprit hardboiled, avec un personnage central plongé au cœur de la société dans de ce qu'elle de plus répugnant, mais peu porté sur la violence physique. Ils sont plutôt éloignés du style énigme meurtrière où un enquêteur résout tout par des interrogatoires et des déductions perspicaces. En fin de tome, le lecteur prend conscience du travail d'orfèvre des auteurs dont toute la portée du récit ne se découvre que par l'effet cumulé des petits détails de nature diverse et variée. Ils se sont également livré à une reconstitution historique solide, elle aussi en retrait. Le lecteur peut l'observer dans les décors, les bâtiments, les voitures, ou encore au détour d'une phrase banale (par exemple une réplique qui évoque la Malle des Indes, c’est-à-dire le nom de la liaison postale mise en place par les autorités du Royaume Uni pour acheminer le courrier vers Mumbai au dix-neuvième siècle).


Ce premier tome de la série consacrée à l'Orfèvre est tout d'abord un véritable régal pour les yeux, avec des dessins nourris par des couleurs en peinture directe, somptueux, sans être figés. L'ambiance lumineuse est magnifique de bout en bout et donne une envie irrépressible de partir en vacances au soleil, dans les îles. Le lecteur se laisse gagner par la douceur de vivre qui se dégage de cette ambiance, au point d'en oublier l'intrigue. Elle se rappelle à lui de belle manière, sous la forme d'un polar adulte évoquant la condition humaine et la société de l'époque.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire