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mercredi 25 février 2026

Homo economicus - Une brève histoire de l'économie

La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes.


Ce tome contient un exposé complet, indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Il s’agit de l’adaptation d’un texte de l’économiste Daniel Cohen (1953-2023), originellement intitulé : Une brève histoire de l’économie (paru en 2024). Elle a été réalisée par Aude Massot pour le scénario, les dessins, les couleurs, aidée par Laurence Trouvé pour ces dernières. Il comprend cent-quatre-vingt-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec dix conseils pour être heureux, sur deux pages, d’après Bruno Frey, une postface de deux pages, rédigée par Julia Cagé (professeur d’Économie à Sciences Po Paris et lauréate du prix Yrjö-Jahnsson), un index d’une page recensant les termes allant de Agriculture à Valeur-travail, et des remerciements de l’autrice.


Daniel Cohen et sa fille Pauline sont en train de visiter le Louvre. Ils sont tous les deux assis sur un banc, en train de contempler le tableau La Marchande de fruits et légumes (1630), de Louise Moillon (1609-1696). Le professeur ne peut pas s’empêcher de faire remarquer que la croissance économique est la religion du monde moderne. Elle lui demande si ce week-end passé ensemble pourrait se dérouler sans cours d’économie. Il continue quand même : cela fait des années qu’il réfléchit aux moyens de rendre la société plus juste. Elle lui fait remarquer qu’elle a l’impression qu’ils sont face à une fatalité : la croissance économique est la seule perspective de la société. Elle ne voit pas comment ils pourraient s’en défaire, et elle trouve ça un peu désespérant. Il poursuit : Hélas la culture et les problèmes métaphysiques ne sont pas devenus les enjeux majeurs de leur époque. La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes. Alors même qu’elles sont six fois plus riches qu’au siècle dernier. Longtemps le seul problème économique de l’humanité a été celui de se nourrir. Et longtemps, de la nuit des temps jusqu’à l’invention de l’agriculture (il y a dix mille ans), l’homme s’est alimenté en prenant librement ce que la nature lui offrait



Le brillant anthropologue Claude Lévi-Strauss décrit magnifiquement les sociétés primitives. On sait aujourd’hui que les peuples qualifiés de primitifs, ignorant l’agriculture et l’élevage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage de produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile. Leur petit effectif démographique, leur connaissance prodigieuse des ressources naturelles leur permettent de vivre dans ce que l’on hésiterait sans doute à nommer l’abondance. Ils disposent de plus de loisir qui leur permettent de faire une large place à l’imaginaire, d’interposer entre eux et le monde extérieur, comme des coussins amortisseurs, des croyances, des rêveries, des rites, en un mot toutes ces forces que l’on dirait religieuses et artistiques. Comme dans le jardin d’Éden, les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivent dans l’abondance et l’insouciance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous. Cette image idéale des structures sociales d’hier doit toutefois être prise comme un mythe dont il ne faut pas être dupe, mais qui montre l’incroyable flexibilité des humains dans leur manière de penser le monde qu’ils habitent.


Une entreprise ambitieuse et de belle ampleur : réaliser une adaptation en bande dessinée d’un exposé constituant une brève histoire de l’économie. Ambitieux parce que le texte est déjà écrit et complet et qu’il faut trouver comment en faire une bande dessinée qui dépasse le stade de texte illustré avec des images redondantes. De belle ampleur puisqu’en effet l’ouvrage part de la préhistoire pour parvenir jusqu’à l’époque (très) contemporaine (il est question d’intelligence artificielle), avec même une ouverture sur des perspectives constructives pour le proche avenir, ce qui est encore plus ambitieux au vu de l’état de la planète au moment de la rédaction de l’article original. L’adaptatrice reprend un dispositif éprouvé, utilisé dans la majorité des ouvrages vulgarisateur de la collection La petite bédéthèque des savoirs : mettre en scène un avatar de l’auteur, en l’occurrence l’économiste lui-même, qui bénéficie ici d’un interlocuteur pour réagir et relancer la conversation, à savoir sa propre fille. Tout est prêt pour un exposé en neuf chapitres, certains comprenant des sous-chapitres, en particulier ceux consacrés à la mondialisation, et à la révolution numérique.



Dès les premières pages, le lecteur apprécie la fluidité de la narration. Il ressent que l’adaptatrice a su conserver la logique de l’exposé de l’économiste, qu’elle l’a assimilée, et qu’elle l’a retranscrit avec intelligence. Dans l’introduction et le premier chapitre, il constate l’efficacité et la pertinence de l’avatar de Daniel Cohen et l’apport des remarques de celui de sa fille. Il fait l’expérience de la diversité des représentations visuelles. Certes certains passages semblent être l’intégration en l’état du texte de l’exposé, pour autant les dessins dépassent un simple état utilitaire ou fonctionnel, ou même celui de gag ajouté pour conserver artificiellement l’attention du lecteur. L’artiste fait usage de plusieurs modes narratifs. Le lecteur apprécie d’entrée de jeu de pouvoir accompagner ainsi le père et la fille. Cela apparaît comme une évidence de voir l’économiste faire son cours (sa fille a raison sur la nature de sa discussion) libéré des limites d’une salle de classe ou d’un amphithéâtre, pouvant voir ses propos illustrés par une reconstitution historique vivante, ou bien même se retrouver dans le passé à rencontrer d’autres économistes célèbres. Elle fait donc également usage de mises en situation à des époques différentes, aussi bien impersonnelles avec une foule d’anonymes, que des personnages historiques identifiés et nommés. Enfin, elle utilise différentes formes d’infographies, que ce soient des cartes géographiques, ou bien une sorte de jeu de l’oie. Ces différentes approches visuelles se complémentent et leur variété participe à maintenir l’attention du lecteur, et à offrir des points de vue diversifiés.


Suivant les explications données par le père à la fille, le lecteur découvre donc les neuf chapitres : I Genèse, II Prométhée libéré, III Prospérité et dépression, IV L’âge d’or, V Le nouveau capitalisme financier, VI La mondialisation, VII, La révolution numérique, VIII Le krach écologique, IX Le bonheur intérieur brut. Tout commence avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs, et ce constat qui fait rêver : avant l’agriculture et l’élevage, ces sociétés vivent dans l’abondance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous… Deux à quatre heures par jour !!! L’illustratrice se tient éloignée des images d’Épinal faussement nostalgique d’un passé fantasmé, mettant plutôt à profit les vestiges graphiques de l’époque (art pariétal ou décors de poterie), ou réalisant une forme de reconstitution historique avec des dessins simplifiés et expressifs, et la volonté de donner à voir ce que pouvait être le travail à l’époque. Puis vient la première théorie économique de l’ouvrage : la loi de Malthus, du nom de l’économiste britannique Thomas Robert Malthus (1766-1834). À nouveau, l’autrice conçoit des mises en scène imaginative pour exposer le lien entre la population et le volume de production nécessaire, allant d’un globe terrestre assailli de silhouettes humaines, à des cigognes bientôt au chômage.



L’exposé passe alors au processus de l’industrialisation, et fait appel à plusieurs économistes célèbres Adam Smith (1723-1790), Karl Marx (1818-1883), Joseph Schumpeter (1883-1950). Sont forcément cités la main invisible, le capital et le progrès technique. Par la suite, l’adaptatrice met également en scène Milton Friedman (1912-2006), Ben Bernanke (1953-), Jean Monnet (1888-1979), François Perroux (1903-1987), Jean Fourastié, économiste (1907-1990), Alfred Sauty, Bruno Latour (1947-2022). Elle fait appel à eux conformément à l’article originel, et aussi dans une perspective de commentaire et d’explication historique, avec une ressemblance satisfaisante pour que le lecteur les identifie sans difficulté. Bien évidemment, impossible de tenir à l’écart la naissance de l’ultralibéralisme et les chantres du libéralisme économique : le lecteur doit affronter Ronald Reagan (1911-2004) et Margaret Thatcher (1925-2013). Toujours servi par une narration visuelle riche et inventive, l’exposé entre dans l’ère du capitalisme financier, en intégrant le phénomène de transition démographique, passe au stade de la mondialisation, en évoquant les stratégies de production d’un pays pour se positionner par rapport aux autres, et le développement de l’Inde, de la Chine, du Japon.


Ayant survécu à la crise de vingt-neuf, ayant prospéré pendant les trente glorieuses, s’étant accroché à ce qu’il pouvait à l’ère de la mondialisation, voilà le lecteur arrivé au temps présent. S’il entretenait des doutes au début de sa lecture, la suite lui a permis d’acquérir des certitudes quant au placement idéologique des auteurs. Fort de cette compréhension, il peut porter un regard critique sur la présentation de ce qui se joue au temps présent, à l’heure de la révolution numérique. Il peut ainsi distinguer ce qui relève de l’analyse, et ce qui s’inscrit plus dans le jugement de valeur. Il peut être frappé par la pertinence de la prise de recul, par exemple : En termes économiques, on peut dire que la révolution numérique permet d’industrialiser la société postindustrielle. Une expression en apparence contradictoire qui permet de désigner le processus de rationalisation visant à réduire au maximum le coût de l’interaction entre les humains. Tout en confrontant ses convictions ou ses valeurs au point de vue sur la taylorisation de l’affect et sur les risques d’effondrement.


Accessible et passionnant de bout en bout : un tour de force. Un exposé formidable sur les mécanismes économiques à l’œuvre à l’échelle de l’humanité, une vulgarisation qui met à profit les possibilités extraordinaires de la bande dessinée pour remettre en perspective une succession d’analyses et de théories économiques, avec une vision humaniste affichée. Le lecteur en ressort avec une meilleure compréhension de l’histoire de l’économie, de ses théories appuyées sur le contexte économique de leur époque, et une vision plus juste de certains économistes. Qui aurait cru qu’Adam Smith soit l’auteur de la phrase suivante ? Aucune société ne peut prospérer et être heureuse dans laquelle la plus grande partie des membres est pauvre et misérable.



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