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mercredi 25 février 2026

Homo economicus - Une brève histoire de l'économie

La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes.


Ce tome contient un exposé complet, indépendant de tout autre, ne nécessitant pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2025. Il s’agit de l’adaptation d’un texte de l’économiste Daniel Cohen (1953-2023), originellement intitulé : Une brève histoire de l’économie (paru en 2024). Elle a été réalisée par Aude Massot pour le scénario, les dessins, les couleurs, aidée par Laurence Trouvé pour ces dernières. Il comprend cent-quatre-vingt-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec dix conseils pour être heureux, sur deux pages, d’après Bruno Frey, une postface de deux pages, rédigée par Julia Cagé (professeur d’Économie à Sciences Po Paris et lauréate du prix Yrjö-Jahnsson), un index d’une page recensant les termes allant de Agriculture à Valeur-travail, et des remerciements de l’autrice.


Daniel Cohen et sa fille Pauline sont en train de visiter le Louvre. Ils sont tous les deux assis sur un banc, en train de contempler le tableau La Marchande de fruits et légumes (1630), de Louise Moillon (1609-1696). Le professeur ne peut pas s’empêcher de faire remarquer que la croissance économique est la religion du monde moderne. Elle lui demande si ce week-end passé ensemble pourrait se dérouler sans cours d’économie. Il continue quand même : cela fait des années qu’il réfléchit aux moyens de rendre la société plus juste. Elle lui fait remarquer qu’elle a l’impression qu’ils sont face à une fatalité : la croissance économique est la seule perspective de la société. Elle ne voit pas comment ils pourraient s’en défaire, et elle trouve ça un peu désespérant. Il poursuit : Hélas la culture et les problèmes métaphysiques ne sont pas devenus les enjeux majeurs de leur époque. La prospérité matérielle reste la principale préoccupation des sociétés modernes. Alors même qu’elles sont six fois plus riches qu’au siècle dernier. Longtemps le seul problème économique de l’humanité a été celui de se nourrir. Et longtemps, de la nuit des temps jusqu’à l’invention de l’agriculture (il y a dix mille ans), l’homme s’est alimenté en prenant librement ce que la nature lui offrait



Le brillant anthropologue Claude Lévi-Strauss décrit magnifiquement les sociétés primitives. On sait aujourd’hui que les peuples qualifiés de primitifs, ignorant l’agriculture et l’élevage, vivant principalement de chasse et de pêche, de cueillette et de ramassage de produits sauvages, ne sont pas tenaillés par la crainte de mourir de faim et l’angoisse de ne pouvoir survivre dans un milieu hostile. Leur petit effectif démographique, leur connaissance prodigieuse des ressources naturelles leur permettent de vivre dans ce que l’on hésiterait sans doute à nommer l’abondance. Ils disposent de plus de loisir qui leur permettent de faire une large place à l’imaginaire, d’interposer entre eux et le monde extérieur, comme des coussins amortisseurs, des croyances, des rêveries, des rites, en un mot toutes ces forces que l’on dirait religieuses et artistiques. Comme dans le jardin d’Éden, les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivent dans l’abondance et l’insouciance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous. Cette image idéale des structures sociales d’hier doit toutefois être prise comme un mythe dont il ne faut pas être dupe, mais qui montre l’incroyable flexibilité des humains dans leur manière de penser le monde qu’ils habitent.


Une entreprise ambitieuse et de belle ampleur : réaliser une adaptation en bande dessinée d’un exposé constituant une brève histoire de l’économie. Ambitieux parce que le texte est déjà écrit et complet et qu’il faut trouver comment en faire une bande dessinée qui dépasse le stade de texte illustré avec des images redondantes. De belle ampleur puisqu’en effet l’ouvrage part de la préhistoire pour parvenir jusqu’à l’époque (très) contemporaine (il est question d’intelligence artificielle), avec même une ouverture sur des perspectives constructives pour le proche avenir, ce qui est encore plus ambitieux au vu de l’état de la planète au moment de la rédaction de l’article original. L’adaptatrice reprend un dispositif éprouvé, utilisé dans la majorité des ouvrages vulgarisateur de la collection La petite bédéthèque des savoirs : mettre en scène un avatar de l’auteur, en l’occurrence l’économiste lui-même, qui bénéficie ici d’un interlocuteur pour réagir et relancer la conversation, à savoir sa propre fille. Tout est prêt pour un exposé en neuf chapitres, certains comprenant des sous-chapitres, en particulier ceux consacrés à la mondialisation, et à la révolution numérique.



Dès les premières pages, le lecteur apprécie la fluidité de la narration. Il ressent que l’adaptatrice a su conserver la logique de l’exposé de l’économiste, qu’elle l’a assimilée, et qu’elle l’a retranscrit avec intelligence. Dans l’introduction et le premier chapitre, il constate l’efficacité et la pertinence de l’avatar de Daniel Cohen et l’apport des remarques de celui de sa fille. Il fait l’expérience de la diversité des représentations visuelles. Certes certains passages semblent être l’intégration en l’état du texte de l’exposé, pour autant les dessins dépassent un simple état utilitaire ou fonctionnel, ou même celui de gag ajouté pour conserver artificiellement l’attention du lecteur. L’artiste fait usage de plusieurs modes narratifs. Le lecteur apprécie d’entrée de jeu de pouvoir accompagner ainsi le père et la fille. Cela apparaît comme une évidence de voir l’économiste faire son cours (sa fille a raison sur la nature de sa discussion) libéré des limites d’une salle de classe ou d’un amphithéâtre, pouvant voir ses propos illustrés par une reconstitution historique vivante, ou bien même se retrouver dans le passé à rencontrer d’autres économistes célèbres. Elle fait donc également usage de mises en situation à des époques différentes, aussi bien impersonnelles avec une foule d’anonymes, que des personnages historiques identifiés et nommés. Enfin, elle utilise différentes formes d’infographies, que ce soient des cartes géographiques, ou bien une sorte de jeu de l’oie. Ces différentes approches visuelles se complémentent et leur variété participe à maintenir l’attention du lecteur, et à offrir des points de vue diversifiés.


Suivant les explications données par le père à la fille, le lecteur découvre donc les neuf chapitres : I Genèse, II Prométhée libéré, III Prospérité et dépression, IV L’âge d’or, V Le nouveau capitalisme financier, VI La mondialisation, VII, La révolution numérique, VIII Le krach écologique, IX Le bonheur intérieur brut. Tout commence avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs, et ce constat qui fait rêver : avant l’agriculture et l’élevage, ces sociétés vivent dans l’abondance, ne travaillant que deux à quatre heures par jour pour assurer la subsistance de tous… Deux à quatre heures par jour !!! L’illustratrice se tient éloignée des images d’Épinal faussement nostalgique d’un passé fantasmé, mettant plutôt à profit les vestiges graphiques de l’époque (art pariétal ou décors de poterie), ou réalisant une forme de reconstitution historique avec des dessins simplifiés et expressifs, et la volonté de donner à voir ce que pouvait être le travail à l’époque. Puis vient la première théorie économique de l’ouvrage : la loi de Malthus, du nom de l’économiste britannique Thomas Robert Malthus (1766-1834). À nouveau, l’autrice conçoit des mises en scène imaginative pour exposer le lien entre la population et le volume de production nécessaire, allant d’un globe terrestre assailli de silhouettes humaines, à des cigognes bientôt au chômage.



L’exposé passe alors au processus de l’industrialisation, et fait appel à plusieurs économistes célèbres Adam Smith (1723-1790), Karl Marx (1818-1883), Joseph Schumpeter (1883-1950). Sont forcément cités la main invisible, le capital et le progrès technique. Par la suite, l’adaptatrice met également en scène Milton Friedman (1912-2006), Ben Bernanke (1953-), Jean Monnet (1888-1979), François Perroux (1903-1987), Jean Fourastié, économiste (1907-1990), Alfred Sauty, Bruno Latour (1947-2022). Elle fait appel à eux conformément à l’article originel, et aussi dans une perspective de commentaire et d’explication historique, avec une ressemblance satisfaisante pour que le lecteur les identifie sans difficulté. Bien évidemment, impossible de tenir à l’écart la naissance de l’ultralibéralisme et les chantres du libéralisme économique : le lecteur doit affronter Ronald Reagan (1911-2004) et Margaret Thatcher (1925-2013). Toujours servi par une narration visuelle riche et inventive, l’exposé entre dans l’ère du capitalisme financier, en intégrant le phénomène de transition démographique, passe au stade de la mondialisation, en évoquant les stratégies de production d’un pays pour se positionner par rapport aux autres, et le développement de l’Inde, de la Chine, du Japon.


Ayant survécu à la crise de vingt-neuf, ayant prospéré pendant les trente glorieuses, s’étant accroché à ce qu’il pouvait à l’ère de la mondialisation, voilà le lecteur arrivé au temps présent. S’il entretenait des doutes au début de sa lecture, la suite lui a permis d’acquérir des certitudes quant au placement idéologique des auteurs. Fort de cette compréhension, il peut porter un regard critique sur la présentation de ce qui se joue au temps présent, à l’heure de la révolution numérique. Il peut ainsi distinguer ce qui relève de l’analyse, et ce qui s’inscrit plus dans le jugement de valeur. Il peut être frappé par la pertinence de la prise de recul, par exemple : En termes économiques, on peut dire que la révolution numérique permet d’industrialiser la société postindustrielle. Une expression en apparence contradictoire qui permet de désigner le processus de rationalisation visant à réduire au maximum le coût de l’interaction entre les humains. Tout en confrontant ses convictions ou ses valeurs au point de vue sur la taylorisation de l’affect et sur les risques d’effondrement.


Accessible et passionnant de bout en bout : un tour de force. Un exposé formidable sur les mécanismes économiques à l’œuvre à l’échelle de l’humanité, une vulgarisation qui met à profit les possibilités extraordinaires de la bande dessinée pour remettre en perspective une succession d’analyses et de théories économiques, avec une vision humaniste affichée. Le lecteur en ressort avec une meilleure compréhension de l’histoire de l’économie, de ses théories appuyées sur le contexte économique de leur époque, et une vision plus juste de certains économistes. Qui aurait cru qu’Adam Smith soit l’auteur de la phrase suivante ? Aucune société ne peut prospérer et être heureuse dans laquelle la plus grande partie des membres est pauvre et misérable.



lundi 1 septembre 2025

Paysans, le champ des possibles

Le champ des possibles, c’est reconquérir sa souveraineté, on autonomie d’être, sa capacité à penser.


Ce tome correspond à un reportage auprès de nombreux acteurs, il ne nécessite pas de connaissances préalables. Son édition originale date de 2023. Il a été réalisé à partir du travail documentaire de Marie-France Barrier, par Céline Gandner pour le scénario, et par Marie Jaffredo pour les dessins et les couleurs. Il comporte cent-cinq pages de bande dessinée. Il s’ouvre avec un texte rédigé par Michel Welterlin, directeur de la collection Témoins du monde. Il se termine avec les remerciements des trois autrices, une présentation de leur parcours, et la liste des ouvrages parus dans cette collection.


Elle se sent Perce-Neige, pas celle qui fait le printemps, celle qui l’annonce. Le lierre, il fleurit en octobre. C’est tard, oui. Mais il offre aux abeilles, bien contentes, de quoi butiner toute l’année. Alors pourquoi Perce-Neige ? Elle fleurit parmi les premiers et, Marie-France a eu le sentiment de s’être éveillé très tôt à ces réflexions environnementales. Ce n’est ni bien ni mal. Là, elle se tient collée contre le tronc d’un très grand arbre, il a bien trois cents ans. C’est son spot secret, à elle, son paysage. Elle lui parle comme un confident. Les arbres sont des traits d’union entre les énergies cosmiques qui viennent du fin fond de l’univers et les énergies telluriques nichées au cœur de la terre. Ce sont des alchimistes qui font le lien entre le visible et l’invisible, et transforment la lumière et le CO2 pour nourrir les êtres humains, les abriter les chauffer, les éclairer. Et eux, petits humains qui sont si dépendants d’eux, pourquoi se sont-ils tant éloignés de ces génies généreux ? Ils se sont crus au sommet de la création quand ils ne sont qu’un infime maillon de cette chaîne du vivant.



Marie-France aimerait tellement participer à leurs retrouvailles, se réconcilier avec l’Arbre, ce grand chef d’orchestre de la nature. Comme il est beau, ce vieux frère, toujours à grandir vers la lumière ! Nichée au creux d’un arbre, c’est là où elle se sent le mieux. Elle a comme l’impression d’être à la maison, d’être en famille. Depuis toute petite, elle cherche sa juste contribution au monde, elle a envie d’être au service de la vaste communauté des terriens. Elle a comme l’intuition d’une mission à accomplir. Alors voilà, tout comme le font les arbres, elle va elle aussi prendre soin de la terre nourricière. Elle a besoin de se rebrancher, de mettre les mains dans la terre. Voilà dix ans qu’elle fait du documentaire et, là, elle a besoin d’autre chose, de plus concret, de plus engagé. La voilà partie pour une nouvelle aventure de vie : douze semaines de formation au maraîchage biologique en Sologne, qui sait, un nouveau chapitre d’existence s’ouvre peut-être. Marie-France se rend à la ferme de Sainte Marthe. En arrivant, elle y découvre qu’il y a plein de gens comme elle. Elle n’est pas si isolée dans ses questionnements et son appel à la terre. Ici elle n’est pas une bizarrerie. Elle perçoit des profils et des âges très différents. Mais ils sont tous novices du monde agricole. Retourner à l’école pour retrouver une position d’apprenante. C’est revitalisant. Le premier jour, chacun se présente et partage la raison de sa venue. C’est très excitant pour tout le monde. Comme un saut dans le vide.


Marie-France Barrier est documentariste de profession, et elle a réalisé, entre autres, les films Le champ des possibles (2017) et Le temps des arbres (2020), dont s’inspire le présent ouvrage, où les autrices la mettent en scène. La séquence d’ouverture expose ainsi sa motivation ainsi que sa démarche. Impressionnée par les arbres, et consciente de la position intenable de l’être humain séparé du monde végétal, elle décide de prendre soin de la terre nourricière en commençant par un stage de formation en maraîchage. Toutefois, elle fait rapidement le constat qu’elle n’est pas faite pour ce métier. En revanche, elle a fait l’expérience qu’il y a tant de belles histoires à raconter autour de ce monde agricole qui se réinvente, qui cherche des solutions, qui explore le champ des possibles pour faire pousser un avenir fertile et résilient. Elle reprend donc la route pour aller écouter et recueillir la parole des anciens agriculteurs, viticulteurs et éleveurs qui ont grandi dans le moule de l’agriculture industrielle et qui se sentent prêts à s’en détacher pour en imaginer un autre. Les autrices mettent ainsi en scène ces rencontres, la parole d’un céréalier, d’un éleveur laitier, des membres d’une ferme collective, d’un scieur mobile, d’un propriétaire forestier, d’un paysan, d’un couple de viticulteurs, avec une grande importance donnée aux images.



En entamant ce genre d’ouvrage, le lecteur peut nourrir un a priori sur sa forme : des longs pavés de texte explicatifs pour exposer les faits et les connaissances, et des images réduites au rôle de faire-valoir. Il y a bien des phases d’exposition consistantes, sans pour autant que se produise l’effet de pavés indigestes par trop de didactisme magistral. Chaque entretien prend la forme d’une rencontre avec un professionnel personnellement impliqué dans la mise en œuvre de méthodes différentes offrant une alternative viable à l’agriculture industrialisée, avec une part prépondérante donnée au témoignage plutôt qu’à l’exposé. La première page de bande dessinée peut faire hésiter le lecteur : un petit dessin de perce-neige en bas à droit de la page, sur fond gris, avec trois cartouches de texte, c’est-à-dire plus de texte que d’image. Dans les trois pages suivantes : une illustration pleine page, pour un arbre et Marie-France en relation avec. Puis le lecteur découvre des cases disposées en bande sans bordure encrée. Des dessins au rendu doux, dans un registre naturaliste un peu simplifié, avec des couleurs dans un mode réaliste avec des teintes un peu estompées. La dessinatrice apporte bien sûr un soin particulier aux plantes et aux arbres. D’ailleurs elle réalise quarante illustrations en pleine page ayant pour objet la nature, que ce soient des plantes ou des paysages.


Le lecteur voit bien que cet ouvrage est consacré à la culture, à la terre et à son travail, aux plantes et aux arbres. Les dessins ne parlent que de ça : il peut ainsi contempler ces paysages et ces activités dans leur variété. Les trajets dans de petites routes de campagne, les rangées de salades, la qualité de la terre arable éprouvée à pleine main avec ses vers de terre, les sillons bien parallèles, les vaches, l’herbe et les fleurs, les haies qui délimitent des parcelles de petite taille, les forêts de hauts arbres, la terre devenue aride et nue, le savant travail de sciage d’un arbre de gros diamètre, les tristes forêts de culture de résineux, les écureuils, les champignons… Puis des paysages moins communs : une parcelle cultivée autour de l’arbre et avec lui, des moutons qui profitent des arbres fourragers, des arbres plantés dans une parcelle de vignes pour rompre avec la monoculture, la prolifération de la faune dans une mare, etc. Grâce aux dessins, le lecteur peut constater par lui-même l’existence de ces cultures d’une approche différente, ainsi que leurs répercussions sur la faune et la flore. À l’évidence, l’artiste s’est richement documenté pour pouvoir transcrire ces modes de culture sortant du modèle de l’agriculture industrielle. Elle les représente avec une évidence dont la plausibilité atteste d’une observation éclairée de ces sites.



Recueillir la parole d’agriculteurs, viticulteurs et éleveurs qui se sont détachés de l’agriculture industrielle, c’est ainsi que Marie-France va d’abord rencontrer Olivier, pays de Caux, céréalier depuis 20 ans, 45 ans, 300ha de céréales. Puis Frédéric, Sarthe, éleveur laitier, la quarantaine, environ 50 vaches et 60ha. Visiter une ferme collective, 11 ingénieurs agronomes, 80ha, village La Tournerie dans le Limousin. Et Étienne, proche de la retraite, Castelnau-de-Brassac, au-dessus de Castres, scieur mobile. Xavier, 56 ans, comptable, propriétaire forestier, a acquis 110ha près du plateau de Millevaches près de Limoges. Jack, coteaux du Gers, ferme familiale, 56 ans, paysan, 150ha. Delphine et Benoît, viticulteurs, Bordelais, couple de vignerons explorateurs, 8ha. Il s’agit de professionnels installés depuis plusieurs années, mettant en œuvre leurs convictions, et vivant de leur travail, sans perte financière par rapport à leurs pratiques précédentes. Dans un premier temps, la journaliste semble mettre en avant des convictions personnelles peut-être naïves sous un certain angle : Les arbres en tant que traits d’union entre les énergies cosmiques qui viennent du fin fond de l’univers et les énergies telluriques nichées au cœur de la terre, le paysan qui travaille avec le vivant est plus qu’un sage, c’est un super-héros, reconquérir sa souveraineté, son autonomie d’être, sa capacité à penser. Ou encore : Chacun d’entre nous sait mieux que quiconque ce qui est le mieux pour soi.


Toutefois ces convictions cèdent immédiatement le pas aux expériences concrètes racontées par chaque professionnel rencontré. La découverte d’acteurs d’un monde agricole qui se réinvente, qui cherche des solutions, qui explore le champ des possibles pour faire pousser un avenir fertile et résilient. Il n’y a rien de naïf dans leurs histoires, dans leur expérience de vie, ni rien de manichéen, encore moins de magique. C’est du concret, le retour de l’expérience. Au fil de ces rencontres, la journaliste évoque tous les questionnements qui accompagnent cette mise en œuvre d’alternatives : le rendement, la résistance aux maladies, la viabilité économique, et les aspects écologiques de base comme la biodiversité et la compatibilité de la production avec les rythmes naturels et les écosystèmes, et même ce concept un peu flou de bon sens paysan en lui rendant du sens, sans angélisme, sans moralisme. Le lecteur en ressort tout ragaillardi d’avoir ainsi pu découvrir des alternatives viables, à un mode de production dont il peut se sentir prisonnier parce qu’il n’y aurait pas de possibilité de faire autrement.


Un ouvrage écolo et petites fleurs ? Au contraire, des reportages avec les pieds dans la boue, les mains dans la terre, et une complémentarité entre expérience de terrain et connaissances théoriques. La narration visuelle donne à voir une multiplicité de paysages agricoles, dans leur diversité et leur richesse. Les autrices permettent au lecteur de découvrir, de rencontrer et d’écouter des paysans et des éleveurs passionnants, dont le parcours professionnel dans l’agriculture industrielle les a amenés à avoir la curiosité de chercher et de mettre en œuvre des alternatives pragmatiques et viables. Passionnant.



mercredi 28 février 2024

Circuit court: Une histoire de la première AMAP

Cette ferme, elle a toujours su s’adapter aux événements et aux situations.


Ce tome contient un reportage complet, indépendant de tout autre, ne nécessitant aucune connaissance préalable sur les AMAP. Sa première édition date de 2023. Il a été réalisé par Tristan Thil pour le récit, et par Claire Malary pour les dessins et la couleur. Il comprend cent vingt-deux pages de bande dessinée. Il se termine avec les remerciements des auteurs.


Baie de Minamata au Japon en 1957. Depuis toujours, pour les remercier d’éloigner les rats qui rongent leurs filets, les pêcheurs donnent aux chats du port les poissons trop petits ou abimés pour être vendus. Depuis quelque temps, à Minamata, un mal étrange se répand. Les filets des pécheurs sont grignotés, faute de chats, qui disparaissent, atteints d’un mal qui rend fou de douleur, et pousse au suicide. Depuis quelque temps, à Minamata, le mercure de l’usine pétrochimique Chisso se mêle aux eaux poissonneuses de la baie. C’est la première fois que des humains sont atteints, à cette échelle, en tant que maillon d’une chaîne élémentaire. Les signes cliniques de la maladie de Minamata sont principalement neurologiques. Ataxie, difficulté d’élocution, troubles visuels et auditifs, convulsions, coma, paralysies motrices, retards mentaux, décès. Le mercure de Chisso s’infiltre partout, jusqu’à traverser la barrière placentaire réputée infranchissable. Les victimes se comptent par milliers, et sur plusieurs générations. Dans les années 1960, les mères de famille japonaises, marquées par ce mal étrange et préoccupées par l’industrialisation de l’agriculture qui a massivement recours aux produits chimiques, se regroupent pour former les Teikei. Le principe est aussi simple que révolutionnaire : en échange d’assurer aux paysans une sécurité financière en achetant leurs productions par souscription, ceux-ci s’engagent à fournir des aliments sains et sans produits chimiques. Un système alternatif, simple de distribution directe et qui émancipe de l’économie de marché. En France, c’est au début des années 2000 que se développent les AMAP : les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne.



La première AMAP de France commence aux Olivades, dans le Var, la ferme de Daniel et Denise Vuillon. Au temps présent, sur l’autoroute, les auteurs prennent la sortie quatorze, en direction de Ollioules-Chateauvallon. Il traverse une zone commerciale avec un énorme hypermarché et un établissement de restauration rapide. Ils pénètrent dans le domaine des Olivades : passer les remparts de bambous, franchir les douves par le pont-levis qui mène à cette ferme flanquée d’une tour qui se prendrait volontiers pour un donjon. Arriver aux Olivades, c’est un peu comme pénétrer dans une citadelle verte assiégée par le béton. Tristan et Claire sortent de leur voiture et s’approchent de la maison qui semble vide. Ils décident de se diriger vers la serre ils sont accueillis par le chien, puis la voix de Daniel s’élève pour indiquer qu’il se trouve au bout du rang de tomates. Oui, mais lequel ?


Le sous-titre et le texte de la quatrième de couverture s’avèrent explicitent : cette bande dessinée raconte l’histoire de la première AMAP en France, celle des Olivades, une Association pour le Maintien d’une Agriculture paysanne. Les auteurs ont adopté une trame directe : ils racontent leur rencontre avec Denise & Daniel Vuillon, et transcrivent le récit quasi chronologique qu’ils font de l’histoire de leur entreprise. Daniel évoque la ferme telle que son père l’a développée, et que lui son fils a reprise par la suite. Cette rencontre se déroule dans le domaine des Olivades, situé à proximité d’Ollioules, une commune à l'ouest de Toulon dans le Var. Pour autant l’histoire commence au Japon dans les années 1960, et il emmène le lecteur pour un séjour aux États-Unis à l’occasion du passage à l’an 2000, dans les rayons de l’hypermarché Mammouth qui a ouvert à proximité d’Ollioules, à Monaco en Bretagne. Au fil des décennies, le lecteur retrouve des marqueurs économiques, sociologiques et sanitaires : l’ouverture progressif du marché agricole à l’Europe, d’abord à l’Italie, puis à l’Espagne, le développement des hypermarchés (dont la marque Mammouth disparue depuis) et leur mode d’achat en très grosse quantité, puis en encore plus grosses quantités au travers de centrales d’achats, l’imposition de critères sur les fruits et légumes limitant de fait les variétés vendues, l’encéphalite spongiforme bovine et la maladie de Creutzfeldt-Jakob, l’avènement d’internet, la vie et la mort des coopératives agricoles, la naissance d’ATTAC (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne), etc. En fonction de sa familiarité avec ces événements, le lecteur est ainsi amené à les reconsidérer avec la connaissance que donne le recul des décennies passées.

Le lecteur découvre la première page : elle baigne dans des teintes vertes, céladon, amande, prasin, sauge, tirant parfois vers le gris bis, lin, plomb, souris. D’un côté, cela donne une forte unité et cohérence visuelle à l’ensemble de l’ouvrage ; de l’autre côté, il peut craindre une certaine forme d’homogénéité à la longue. Il fait l’expérience de l’effet de la mise en couleurs : une complémentarité avec les traits de contours et les traits utilisés pour apporter du relief et de la texture des éléments détourés. Ces différentes nuances de teinte augmentent le relief, permettent de faire ressortir une forme par rapport aux autres, de créer différents plans, et de rendre compte de la luminosité du moment. À l’opposé d’un effet de monotonie, la mise en couleurs habille et apporte de la consistance aux formes. Les traits de contour dessinent des formes assez simples, rendant la lecture immédiate. Le lecteur apprécie le juste dosage entre les cases, les dialogues et les cartouches de texte, l’ensemble engendrant une lecture fluide et agréable.


L’artiste ne se contente pas de coller une tête en train de parler dans les cases en guise de mise en scène des propos de Denise & Daniel Vuillon. Les pages montrent les différents endroits où se déroulent les discussions, ainsi que de nombreuses mises en situation, variées. La scène introductive se déroule dans un petit village côtier japonais, avec une belle vue de la baie, et des usines dont les rejets la polluent. Par la suite, le lecteur se retrouve dans des environnements diversifiés : sous les serres tunnels pour voir les cultures, une vue de dessus des terres de l’exploitation agricoles, sur une plage pour récolter des algues, au niveau du canal de Provence pendant les travaux de sa réalisation, dans un blocage sur autoroute pour empêcher la progression des camions espagnols, dans un hypermarché, dans la cuisine familiale, en train de faire les courses dans un petit centre-ville, dans la grande salle du Louis XV à l’hôtel de Paris à Monaco, à New York, dans une AMAP étatsunienne (CSA : Community-supported agriculture) à visiter l’exploitation. Les dessins montrent de nombreuses activités liées à l’agriculture paysanne, de la conduite du tracteur à la récolte des courges. La tendance naturelle du lecteur peut être de se focaliser sur les échanges et les discussions constituant l’exposé historique de la première AMAP, sans prêter une attention aussi grande aux dessins. Pourtant, il finit par se rendre compte que la narration visuelle ne se réduit pas à un support prétexte et redondant : elle montre et raconte des circonstances, des environnements, des gestes, des actions en correspondance directe avec les discussions, les enrichissant, preuve d’une coordination remarquable entre artiste et scénariste.



Dans cet exposé incarné et concret au travers des images, le lecteur découvre l’histoire de l’exploitation agricole des Olivades au fil de cinq décennies mouvementées. Le scénariste commence par donner d’entrée de jeu la définition et l’objection de l’agriculture paysanne, et les rappelle à quelques reprises, c’est-à-dire nourrir en apportant deux choses essentielles : la santé et le plaisir. Les repères historiques font partie intégrante de cette histoire puisque les paysans de l’installation doivent adapter leur modèle économique à chaque changement : ouverture à la concurrence européenne ou spécifications de la grande distribution. À chaque nouveau risque, chaque nouvel obstacle, le lecteur est curieux de savoir comment l’entreprise va pouvoir y faire face, lutter face à des entreprises mondialisées, ou des institutions capables de les exproprier. Il sourit en se rendant compte que la solution vient des États-Unis, s’inspirant donc du Teikei japonais : le libéralisme économique donnant naissance à une forme de relation économique permettant de retrouver le juste équilibre en le prix payé et le coût de la production. En outre, il mesure à quel degré il a pu intégrer le modèle économique hégémonique des grandes surfaces : Les Olivades, c’est l’histoire d’une aventure, d’une remise en question d’un modèle qui semble unique au point d’avoir l’impression qu’il n’y avait jamais eu que ça, qu’il n’y avait pas d’alternative. Il constate l’intelligence du chapitrage en saisons : automne (1973-1987), hiver (1988-1999), printemps (2000-2020), été (2022-). Enfin il lui tarde d’essayer les recettes figurants dans l’ouvrage : Tomates à la provençale, Soupe au potimarron et au pistou, Risotto au potimarron, Aubergines alla Darmigiana. Il ne peut qu’acquiescer aux constats de bon sens : le premier travail du paysan est donc de nourrir la terre, et c’est la terre ensuite qui nourrit la plante. Ou encore : La vraie nourriture est celle qui est en lien avec la terre, avec le terroir, avec une terre qui doit être vivante.


À part s’il est déjà convaincu par le principe des AMAP et s’il sait ce que c’est, il est possible que le lecteur n’envisage pas la lecture de ce tome. S’il s’embarque avec les auteurs, il découvre l’histoire de la première association pour le maintien d’une agriculture paysanne, celle des Olivades dans le Var. La narration visuelle s’avère très facile d’accès tout en portant une part significative du récit, et le récit très vivant, à la fois par les remarques de Denise & Daniel Vuillon, à la fois par les grands événements ayant marqué l’évolution de l’agro-alimentaire. Passionnant.