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lundi 6 avril 2026

Les grandes batailles navales T04 Tsushima

Les coule-tout-seuls ! Cette flotte est consternante !


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, constituant le quatrième de cette série sur les batailles navales. Son édition originale date de 2017. Il a été réalisé par Jean-Yves Delitte, peintre officiel de la Marine, membre titulaire de l’académie des Arts & Sciences de la Mer, pour le scénario, par Giuseppe Baiguera pour les dessins, par Denis Béchu pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. Il se termine par un dossier historique de huit pages, rédigé par le scénariste, agrémenté de documents visuels comprenant sept chapitres et un glossaire. Les différentes parties portent les titres suivants : La disgrâce après la victoire, Trouver un allié, Une guerre peut en cacher une autre, Le nain jaune et l’ogre russe, L’armement de l’air moderne, Une nouvelle arme la torpille, Le jeu trouble des puissants, Une défaite annoncée.


En octobre 1904, à Saint-Pétersbourg dans l’Empire russe, un groupe de gradés et d’officiels est réuni sur une tribune, pour célébrer le départ de la flotte militaire qui prend le large, avec la foule sur le quai pour acclamer ce départ. Un peu éloignés des côtes, deux marins dans un petit voilier sont en train de ramener un filet de pêche. Ils commentent le départ, évoquant leur belle flotte de guerre qui prend le large. Il paraît qu’elle s’en va mater les nains jaunes qui de l’autre côté de leur bonne terre ont attaqué Port-Arthur ; il se dit même que le tsar a fait le déplacement avec tous ses généraux pour saluer le départ de ces fiers navires. Petro, le cousin de l’un des deux pêcheurs, est à bord du Kniaz Souvorov, le navire amiral. Ce moujik se trouve à bord d’un navire de guerre parce que les amiraux n’avaient pas assez de bras. Des paysans comme marins, il y a de quoi être pessimiste. Mais les temp sont durs, pour ce cousin, ça faisait plusieurs étés que ses champs ne donnent plus suffisamment de blé pour qu’il nourrisse sa famille.



À Port-Arthur, un clairon sonne la fin des combats. Malgré tout, dans les tranchées, le soldat Poutine arme son fusil et cherche une cible : il va en profiter pour tuer un macaque de plus. Un compagnon lui rappelle que ce sont eux qui se rendent aux Nippons, et non l’inverse, qu’ils doivent se montrer conciliant et courber l’échine. Poutine a sa cible dans son viseur et il tire, tuant un soldat japonais. Quelques instants après, une balle lui traverse le crâne et les soldats japonais se tiennent sur le bord de la tranchée, tenant les soldats russes en joue. En ce deux janvier 1905, la ville chinoise de Lüshunkou vient d’être prise aux Russes, par les Japonais après un siège débuté fin mai 1904. Quelques jours après, la nouvelle est annoncée au tsar Nicolas II (1868-1918) : ils se sont rendus, Port-Arthur est tombé. Le huit janvier 1905, la flotte russe mouille au large de l’île de Nosy Be à Madagascar, les matelots étant de corvée pour débarrasser les coques des navires des algues et des coquillages. Ils sont rejoints par le matelot Vladimir. Leurs discussions évoquent leur situation. Avec toutes les mers qu’ils ont parcourues depuis leur départ en octobre, ce sont des grappes de coquillages et des montagnes d’algues qui sont collées à la coque. Vladimir en attribue la faute à leurs gradés qui auraient pu aller au plus court plutôt que de contourner l’Afrique, en passant par le canal de Suez.


Venu à cet ouvrage pour se familiariser avec cette bataille navale, le lecteur en découvre progressivement le contexte, avant d’aboutir à son déroulé en fin de récit. Dans ce tome, le scénariste a choisi, comme souvent de consacrer un nombre de pages réduit pour raconter l’affrontement en lui-même : en l’occurrence quatre pages, la partie majoritaire de l’histoire étant consacrée au contexte de cet affrontement, ainsi qu’à des points de vue différenciés, à partir des personnages comme les matelots ou les gradés. Comme pour chaque tome, le scénariste se concentre sur les informations principales dans le fil de la bande dessinée pour rendre intelligibles les enjeux, et il développe certaines facettes dans le dossier historique. Le néophyte aura vraisemblablement envie de compléter certaines informations par des recherches personnelles, à commencer par Port-Arthur, une ville portuaire chinoise, appelée Lüshunkou située à la pointe sud de la péninsule du Liaodong, ayant porté le nom de Port-Arthur pendant l’occupation russe, puis de Ryojun pendant la période d’administration japonaise. En fonction de là où le porte sa curiosité, il pourra aussi éprouver l’envie d’en savoir plus sur l’ingénieur naval Louis-Émile (1840-1924, sur l’amiral Togo Heihachiro (1848-1934), sur le canon Paixhans, ou encore sur la force de Coriolis…



S’il est déjà un habitué de cette série consacrée aux batailles navales, le lecteur sait que le scénariste maîtrise l’art de la composition de son récit : un dosage habile et expert entre le point de vue des militaires, simples marins et quelques gradés, une alternance de lieux (par exemple ces deux pages dans les tranchées pendant le siège de Port-Arthur, ou la page entière consacrée à l’annonce de sa chute à l’empereur), des discussions permettant d’exposer des informations sur l’état du monde (contexte politique de la bataille à venir) de manière organique, la violence de la bataille et les êtres humains morts, et… l’absence totale de femme, même dans les salons de l’empereur. Afin de bien apprécier le récit, le néophyte doit maintenir une attention correcte tout du long, certaines informations pouvant sembler anecdotiques, tout en ayant une incidence réelle dans le déroulement des événements, sa curiosité devant se porter sur chaque dimension, aussi bien politique que technique. En fonction de ses convictions, il peut s’attacher plus à l’amiral devant mener à bien sa mission, en s’adaptant à des ordres qu’il approuve plus ou moins, ou bien au matelot Vladimir et à ses convictions déjà révolutionnaires. Il reconnaît aisément le nom inscrit sur le couvre-chef du marin en train d’écouter un discours de Lénine à Saint-Pétersbourg en juin 1905 : Potemkine, celui d’un cuirassé pré-dreadnought de la flotte de la mer Noire rentré dans l’histoire pour la mutinerie qui y eut lieu en juin 1905, pendant la Révolution de 1905.


Le lecteur a bien identifié que ce tome est illustré par un autre dessinateur que JY Delitte, il entame sa lecture en toute connaissance de cause. Baiguera réalise des dessins dans un registre réaliste et descriptif comme il se doit pour cette série historique, respectant ainsi le cahier des charges établi par le scénariste. Bien évidemment, il a effectué les recherches de références nécessaires pour représenter les navires, les uniformes et les armes avec la meilleure véracité historique, ainsi que les autres éléments d’époque comme le bateau de pêche russe, les tranchées de Port-Arthur, le palais du tsar, les rues en terre de Port-Arthur, et la façade du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg. L’horizon d’attente du lecteur est comblé sur ce plan-là : mise en scène des navires, de leur armement et de leur puissance de feu, des militaires des différentes marines vaquant à leurs occupations et accomplissant les corvées, ou explicitant les ordres venus du commandement. La bataille est rondement racontée, mettant en avant les tirs de canons et les impacts correspondants, ainsi que la disproportion entre la capacité destructrice des obus et la fragilité des corps humains. S’il s’est habitué à la dureté des représentations de Delitte, le lecteur peut trouver la mise en scène et les plans de prise de vues un peu communs, manquant de tranchant et de percutant. Pour autant la narration visuelle remplit sa fonction, à la fois par le rythme régulier, et par la qualité des informations apportées.



Régulièrement, le lecteur ressent la justesse d’une image : Petrov pensif accoudé au bastingage, la hargne de Poutine à vouloir tuer un soldat japonais, Vladimir un peu tire-au-flanc et donneur de leçon sur l’exploitation du prolétariat et la révolution, le capitaine Stanislav blasé et trop conscient du manque de moyens et de préparation de leur flotte, le cynisme des observateurs français et anglais, la beauté paradisiaque de la plage de Nosy Be, la population chinoise réduite à l’état de commodités à Port-Arthur, la rage au combat, etc. Les images montrent et soulignent plusieurs facettes du récit : les simples matelots dont la vie devient régie par des décisions arbitraires sur lesquelles ils n’ont aucune prise, le fait que les gradés russes ont conscience de l’état laissant à désirer des navires de la flotte, l’impréparation de cette mission, l’ennui sur les navires, etc. En arrière-plan, le lecteur devine ou comprend en fonction de ses connaissances, que la marine russe se repose sur ses lauriers, que l’impérialisme japonais a commencé à prendre corps en prenant pied sur le territoire chinois, que d’autres puissances, les Français et les Britanniques, veillent en coulisse à leurs propres intérêts, plutôt qu’à la paix. En revanche, il prend conscience de deux autres thèmes dans le dossier historique : l‘armement de l’air moderne avec des éléments chiffrés sur la portée ainsi que le poids et la vitesse des obus, et également sur la montée en puissance de la torpille.


Une bataille navale restée célèbre pour les connaisseurs, que ce tome permet aux néophytes de découvrir. La narration visuelle s’avère solide, plus qu’il n’apparaît à la surface, apportant de nombreuses informations dans une reconstitution historique bien documentée. La construction du récit présente plusieurs facettes de l’environnement historique menant à cet affrontement, à la fois sur les nations impliquées et sur les circonstances techniques et stratégiques. Le lecteur prolonge cette découverte avec le dossier historique bien construit et disposant de documents visuels intéressants. Paix aux hommes morts au combat.



jeudi 5 septembre 2019

Simirniakov

Aller de l'avant, c'est aussi prendre des risques.

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. La première édition date de 2019. Il a été écrit, dessiné et encré par Vincent Vanoli, auteur de bande dessinée ayant commencé sa carrière en 1989, ayant déjà réalisé plus de 35 histoires complètes en 1 tome, dont la précédente est La femme d'argile parue en 2018. Ce tome comprend 60 pages de bande dessinée en noir & blanc, avec des nuances de gris.

En 1853; en Russie, Simirniakov se lève et ouvre les rideaux de sa grande chambre au premier étage de sa riche demeure de propriétaire terrien. Il regarde les gens s'affairer en bas : étendre le linge, s'apprêter à aller travailler aux champs. Il part faire le tour de ses terres, sur son cheval Vladimir. Toujours en selle, il écoute les informations d'Oboïeski, celui qui administre son domaine : le risque de l'abolition du servage, la possibilité de l'anticiper en créant une forme de représentativité au sein des moujiks, les travaux de réparation de clôture à programmer. Simirniakov continue son chemin et croise des paysans qui lui disent qu'il faut construire une digue pour éviter les inondations. Ils se mettent à faire des mines pour se conformer à l'allure de moujiks que le propriétaire attend, et il demande à Kolia de faire son numéro de vol dans les airs (ce qu'il fait). Simirniakov promet de demander à Oboïeski de faire construire une digue et il poursuit son chemin. Le lendemain matin, Simirniakov s'est assis sur le bord de son lit et il observe l'extérieur à travers la fenêtre. Sa femme toque à la porte pour l'exhorter à se lever et à s'occuper de son domaine qui en a bien besoin, Oboïeski ne pouvant pas s'occuper de tout.

Simirniakov finit par sortir faire un tour à cheval et passer au milieu des champs où travaillent les moujiks, mais sans s'arrêter. Il rentre chez lui où il est attendu par son personnel de maison et sa femme, car il a des invités pour le repas. Au milieu des banalités échangées, sa femme lui rappelle que ses filles reviennent à la maison le lendemain, et qu'elle partira en voyage en Europe avec elles en septembre. Sitôt le repas terminé, son fils Nounourskine indique qu'il sort faire la fête ce soir même. Il sort sur le pas de la porte et appelle le cocher André pour qu'il amène le tarantass. Arrivé au village, Nounourskine demande à André d'aller chercher des tziganes pour qu'ils jouent de la musique, et il retrouve son ami Sarvoskine pour faire la fête dans une auberge, avec leurs potes. Déjà bien éméchés, ils décident de poursuivre leurs libations dans les bois. L'un d'entre eux trouve une bonne idée de mettre le feu à l'isba qu'ils viennent de quitter, ce que fait Nournourskine. Le lendemain, Siminiakov fait l'effort de se lever et d'aller jusqu'à son balcon. Il se fait héler par sa femme qui lui dit que son cheval Vladimir ne veut pas être attelé. Elle prend un autre cheval. Une fois prêt, Simirniakov sort et harnache Vladimir pour aller se promener jusqu'à la Cabane aux Corbeaux. Chemin faisant, ils discutent sur la langueur qui s'empare souvent de Simirniakov.


En choisissant cette bande dessinée, le lecteur ne sait pas trop à quel genre de récit s'attendre, si ce n'est qu'il sera raconté de manière très personnelle par l'auteur. Il comprend rapidement qu'il s'agit d'une sorte de roman mettant en scène un riche propriétaire terrien, et ses relations avec sa famille, ainsi que ses états d'âme sur son existence. En termes de narration personnelle, il est servi dès la première page. Sur le plan de l'histoire, Vincent Vanoli utilise les outils classiques du roman. En termes de narration visuelle, le lecteur est tout de suite frappé par les idiosyncrasies. Il voit que l'artiste a choisi un rendu global plutôt dense, qui peut aller jusqu'à donner une impression générale de fouillis par endroit. La première case est de la largeur de la page, et il n'y a quasiment aucune surface blanche, du fait de nuances de gris appliquées sur presque toutes le surfaces pour apporter une impression de texture aux murs, au sol et aux meubles. L'avantage est que la cellule de texte à fond blanc ressort bien. La quatrième case occupe plus d'un tiers de la page et comporte elle aussi de nombreuses informations visuelles : la façade de la demeure à étage où toutes les poutres sont dessinées avec leur nervure, les 2 femmes en train d'étendre le linge, et un groupe de 8 paysans avec 2 chevaux en train de se houspiller.

Le lecteur s'immerge donc dans un monde étrange. Les personnages sont affublés de nez difformes au-delà de toute plausibilité morphologique. Il suffit de regarder les nez pour s'en rendre compte. Celui de Simirniakov mesure bien 15 centimètres de long avec une extrémité enroulé comme un escargot. C'est le modèle arboré par la plupart des personnages. Le lecteur peut aussi trouver des nez bien droits dont la longueur ferait rougir Pinocchio, et des nez bien ronds empruntés à Obélix et compagnie. S'il se livre au même examen pour les visages, il découvre des formes possibles d'un point de vue morphologique, des ronds parfaits, des oreilles aussi grandes que la tête, des visages trop étroits au niveau de la mâchoire supérieure, des sourcils qui ressemblent parfois à des bouts de coton collés au-dessus des yeux, des implantations capillaires impossibles, des barbes défiant la gravité, des vêtements souvent informes (sorte de grande robe unisexe très évasée vers le bas). Le lecteur sent que le dessinateur s'amuse bien à donner une apparence incongrue à ses personnages, avec un degré d'investissement incroyable au vu du nombre de personnages qu'il dessine, étant tous différents.


Avec les deux premières scènes, le lecteur s'immerge dans une forme de conte : l'enjeu n'est pas une reconstitution historique visuellement authentique (même si l'année est précisée : 1853) et il y a quelques remarques qui introduisent des éléments anachroniques. Il s'agit donc plus d'un regard décalé sur l'histoire d'un riche propriétaire terrien lassé de jouer son rôle. L'auteur promène le lecteur dans différents endroits : la demeure de Simirniakov, les champs, un bar, les écuries, le monastère du starets, une gare, un quartier populaire urbain, une maison servant de salle de réunion pour l'agitateur. À chaque fois, l'artiste effectue des représentations minutieuses pas forcément exactes, bourrées de détails, et s'amuse même avec un effet fish-eye. Dans un entretien, Vincent Vanoli a indiqué qu'il s'était inspiré des tableaux de Pieter Brueghel l'Ancien (1529-1565) pour la composition de certaines pages. Un peu dérouté au départ, le lecteur s'adapte rapidement aux idiosyncrasies visuelles de la narration, et n'en fait qu'à sa guise : consacrant plus de temps à telle case ou telle page pour en apprécier les facéties visuelles, passant moins de temps sur d'autres trop accaparé par l'intrigue ou la comédie.

Vincent Vanoli introduit également des références littéraires explicites, un personnage nommant Ivan Tourgueniev (1818-1883), Anton Tchekov (1860-1904), Léon (Lev Nikolaïevitch) Tolstoï (19828-1910), immédiatement suivi par une touche de dérision : mon préféré Tostoïevski. De la même manière, l'auteur incorpore également des références à de vrais faits historiques comme la guerre de Crimée (1853-1856). Certains personnages font également référence à des événements pas encore survenus comme l'abolition du servage en Russie en 1861, ou encore la révolution russe en 1917. D'autres se mettent à fredonner des chansons des Beatles. Le lecteur comprend que l'intention de l'auteur est de composer une histoire à la manière d'un roman russe, tout en y incorporant une bonne dose d'absurde et des facéties tant visuelles que dialoguées, ramenant au principe d'un conte haut en couleurs, à la vraisemblance malmenée, mais à la logique interne rigoureuse. Effectivement, cette bande dessinée peut se lire comme un roman russe (ou une parodie de roman russe) : une riche famille, un père à l'âme tourmentée par une remise en question, des paysans sous le joug du servage, une épouse uniquement préoccupée par ses obligations sociales, un fils aîné uniquement préoccupé de jouir de la vie sans égard pour les conséquences de ses actes, trois filles dont la présence réchauffe le cœur du père… et un cheval qui parle pour permettre au père d'énoncer tout haut ses états d'âme et à l'auteur de rabrouer son personnage principal par la voix de son cheval.


Vincent Vanoli réalise également le portrait d'une société, ou d'un système économique avec un regard moqueur : le riche propriétaire qui souhaite se libérer du fardeau de diriger son exploitation, le régisseur qui qui fait son travail consciencieusement et pallie les manquements de son maître sans chercher à le supplanter, les moujiks conscients de la forme d'exploitation qu'ils subissent sans chercher à se révolter pour autant. Au travers de ces 3 positions sociales, l'auteur en profite pour évoquer l'âme russe, en tournant en dérision ce mélange de résignation et d'envie de changement. Vincent Vanoli ne s'en tient pas à une simple fable caustique sur un système social : à plusieurs reprises, il pousse la réflexion plus loin que le simple constat. Le lecteur se rend compte que l'évocation anachronique des bouleversements sociaux à venir fait ressortir avec force l'obsolescence du modèle en place, mais aussi le manque de discernement des protagonistes persuadés de l'immuabilité de ce modèle et de sa pérennité. Avec un regard pénétrant, Vanoli décortique aussi bien l'avantage pour les patrons de mettre en place la libre concurrence entre les individus qui s'écharpent entre eux pour des miettes plutôt que de s'unir contre les patrons, que la docilité et la tiédeur des ouvriers qui préfèrent la sécurité d'un système de classes éprouvé plutôt que l'incertitude de l'inconnu, l'arnaque sans nom de la théorie du ruissellement (passage très savoureux), le lyrisme romantique de Simirniakov à l'abri du besoin matériel, ou encore discrètement la religion en tant qu'opium du peuple, tout ça avec une verve sarcastique piquante, sans être cynique.

S'il connaît déjà cet auteur, le lecteur est assuré de découvrir une bande dessinée atypique, et ce n'est rien de le dire. Sous des dehors de roman russe, Vincent Vanoli effectue la description d'une société de manière facétieuse que ce soit par les dessins comprenant diverses exagérations et déformations tout en conservant la priorité à la narration visuelle, ou par l'usage d'anachronismes choisis avec soin pour leur capacité révélatrice. Le tout forme un récit cohérent et savoureux, drôle et critique, intelligent atypique.