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lundi 13 janvier 2025

Lefranc T32 Les juges intègres

La notion de faux met en étroite relation les quatre termes suivants : copie, imitation, faux et contrefaçon.


Ce tome fait suite à Lefranc - Tome 31 - La Rançon (2020), par Régric & Roger Seiter, qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par François Corteggiani pour le scénario, par Christophe Alvès pour les dessins, et par Bonaventure pour les couleurs. Il comprend cinquante-quatre pages de bande dessinée.


Il est une heure du matin. Gand, la capitale de la Flandre-Orientale, s’est endormie sous la pluie qui tombe régulièrement depuis plus de trois heures, le château de Gérard le Diable veillant sur son sommeil. Sur le fond d’un ciel opaque zébré par intermittence d’éclairs fulgurants, la cathédrale Saint-Bavon découpe son altière silhouette. Tout semble calme à l’intérieur de l’ancienne collégiale qui, placé en son temps sous le vocable de Saint-Jean, n’était à sa création qu’une chapelle érigée en ce lieu, au dixième siècle, par Transmarius, évêque de Tournai et de Noyon. Mais, alors qu’à l’abri des solides murs, le gardien de service achève sa ronde d’inspection parmi les majestueux couloirs sombres de l’édifice gothique, sa torche éclairant son parcours. Tout à coup… Non loin de la chapelle Vijd où repose le polyptyque de l’Agneau mystique, œuvre des frères Hubert et Jan Van Eyck, un intrus s’avance sur le gardien et l’assomme d’un violent coup sur le crâne. L’assaillant s’étonne qu’il y ait encore un gardien. Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille. Puis après avoir ligoté et bâillonné ce dernier, il repart vers son but, s’étant emparé de sa torche, hésitant quelque peu dans les couloirs. Finalement il parvient devant son objectif : le polyptyque de l’Agneau mystique.



Trois quarts d’heure plus tard, l’homme ressort de Saint-Bavon avec un volumineux et mystérieux paquet enveloppé dans une toile cirée, le dissimulant aux yeux d’éventuels curieux. Puis, se retournant pour contempler une dernière fois la cathédrale à laquelle il vient de dérober un de ses joyaux, il s’éloigne, la pluie ayant cessé depuis peu, sur le sol humide et glissant, sans se douter que, dissimulé derrière un mur du bâtiment religieux, quelqu’un l’observe… puis discrètement le suit. Ce dernier observe le voleur aborder le conducteur d’une voiture Nash Airflyte Wagon Street Rod. Celui-ci tire sur le voleur après avoir récupéré le paquet emballé. Le corps tombe la rivière La Lys. Quelques jours plus tard à Paris, Guy Lefranc est pris dans les embouteillages, au volant de son Alfa-Romeo. Il est en retard pour son rendez-vous avec Mélanie, la secrétaire du journal Le Globe. Cette dernière attend dans la rue, devant les énormes rouleaux de papier à destination des presses. Elle est abordée par un dragueur à la mise impeccable, qu’elle rembarre gentiment. Enfin, Lefranc arrive et klaxonne, la libérant de l’importun. Ils se rendent à la galerie Marleb, pour l’exposition Machiel : elle regroupe les tableaux qui lui ont été dérobés et avaient disparu durant la dernière guerre et ont été retrouvés par l’armée américaine, en avril 1945.


Les juges intègres : en fonction de sa culture, le lecteur identifie immédiatement ce que désigne le titre, ou il s’interroge sur qui sont ces juges. Le récit lève le doute dès la séquence d’ouverture : il s’agit du panneau inférieur du retable de L'Adoration de l'agneau mystique (1432), des frères Hubert & Jan van Eyck, volé le 10 ou 11 avril 1934. Le lecteur découvre rapidement qu’il s’aventure dans une histoire avec une dimension historique prépondérante et dense. Il ressent vite que le sujet passionne le scénariste, et que celui-ci éprouve des difficultés à tout faire tenir. Il est question de tableaux de maître et de peintres remarquables : L’adoration de l’agneau mystique, Pieter de Hooch (1629-1684/94), Carel Fabritius (1622-1654), Frans Hals (1580/83-1666), de la pratique de Michel-Ange copiant des dessins de maîtres, Les époux Arnolfini de Jan van Eyck, et même des tableaux fictifs comme La duchesse van Hamramon dans son boudoir. En cours de route, le lecteur bénéficie d’une explication sur les distinctions à établir entre copie, imitation, faux, contrefaçon. Il est également question des Monuments Men (Monuments, Fine Arts, and Archives program, groupe créé en juin 1943 par le général Eisenhower), de Rose Valland (1898-1980), et d’un groupe dénommé Oustachi. Arrivé à la dernière page, le lecteur a encore en tête cette immersion dans une époque très particulière, et il peut peut-être passer à côté de l’hommage à Erwin Drèze (1960-2020) qui est présenté à Guy Lefranc.



Comme d’habitude dans cette série, le dessinateur a fort à faire, entre reconstitution historique, situations diverses et variées, et quelques discussions copieuses, avec exposition. Le lecteur sourit dès la séquence d’ouverture, car les auteurs prennent un malin plaisir à manier des cases avec un texte redondant par rapport ce que montre déjà l’image. Le summum étant atteint dans la troisième case de la deuxième planche, et le cartouche : Aussitôt, le voleur traîne le corps du gardien dans un recoin tranquille ; c’est exactement ce que montre l’image. Dans le même temps, le lecteur se dit que les images en montrent beaucoup plus. Elles donnent à voir le château de Gérard le Diable, sa façade donnant sur un canal qui est l'ancien cours du fleuve Escaut ; puis elles montrent l’intérieur du château en s’attardant sur une sculpture de saint, sur un escalier, sur les boiseries d’une porte, et enfin sur le retable. Une fois le voleur ressorti dans la rue avec son butin emballé sous le bras, le lecteur peut voir les rails du tramway, ainsi que les façades des maisons avoisinantes fidèlement reproduites, ou encore la balustrade en fer forgé protégeant d’une chute dans la Lys. Son appétit visuel ainsi mis en éveil, il se repaît des cases montrant avec soin et fidélité les rues de Paris, l’église de la Madeleine dans la perspective d’un boulevard, le Louvre avec ses jardins à la française au premier plan, puis une autre façade du Louvre vu depuis la Seine, les grilles du jardin des Tuileries, une rue de Bruges, un hôtel proche d’un canal de Gand, les abords de Laethem-Saint-Martin, une vue imprenable sur le château (fictif) de Varlech (une version relocalisé du château breton bien réel de Fort La Latte, déplacé en Normandie) et de plusieurs de ses salles.


Dans l’horizon d’attente du lecteur figure également les véhicules d’époque. L’artiste représente fidèlement les différents modèles que le scénariste prend soin de nommer dans les cartouches de texte afin que le lecteur puisse se renseigner dessus s’il ne les connaît pas : Alfa-Romeo (voiture de Guy Lefranc), Nash Airflyte Wagon Street Rod, fourgon Renault Goélette, Dauphine, Jaguar 2.4 MK1, Ford Anglia, DC Citroën. Parmi les caractéristiques de la série, se trouve également l’apparence même du personnage principal : Guy Lefranc est impeccablement vêtu de de sa veste bleue, de sa chemise blanche et de sa cravate rouge, avec sa coiffure qu’aucune péripétie ne vient déranger. Une fois n’est pas coutume : il ne voyage pas trop loin puisque son aventure l’emmène en Belgique et en Normandie. Outre l’investissement conséquent et constant pour représenter chaque lieu, chaque environnement, le dessinateur met en scène des acteurs normaux, à la tenue vestimentaire correspondant à leur position sociale et à leur profession, comme la toilette sophistiquée de Marie Portefaix conservatrice du Louvre, une tenue blanche d’infirmière, un uniforme strict de policier belge, les uniformes militaires américains de la seconde guerre mondiale, les uniformes de pompier belge, le costume cravate onéreux d’Arnold Fischer, ou encore les différentes toilettes de Mélanie. En termes de narration visuelle, le lecteur ressort fort impressionné par la capacité de l’artiste à concevoir des prises de vue intéressantes et variées pour les discussions comprenant des expositions développées.



De son côté, le scénariste respecte également d’autres caractéristiques de la série, à commencer par la place des femmes, réduite à la portion congrue. Enfin… D’un côté, la mise en scène de Mélanie, la secrétaire du Globe, confine à la carricature, quand elle annonce à Guy Lefranc qu’avant de se lancer dans les recherches qui lui a confiées, elle doit aller chez le coiffeur car elle a besoin de se changer les idées. D’un autre côté, c’est elle qui a pris l’initiative de l’emmener à l’exposition Machiel à la galerie Marieb. En outre, elle exécute ses missions professionnelles avec rigueur et diligence, tout comme le font l’infirmière, la réceptionniste, etc. Par ailleurs, la conservatrice Marie Portefaix apparaît comme une experte dans son domaine, personne ne lui arrivant à la cheville, faisant preuve en outre d’un courage remarquable après son agression qui l’a envoyée à l’hôpital, et d’humour, déstabilisant ainsi Lefranc qui s’attendait à trouver une pauvre victime fragile prostrée. Dans un autre ordre d’idée, le scénariste incorpore une légère touche de continuité avec le personnage de Marco Di Angelo apparu pour la première fois dans Le principe d’Heisenberg (2017). Les auteurs rendent également un discret hommage à un autre reporter avec une houppette, la couverture et la séquence en canot à moteur évoquant visuellement L’île noire (1938/1966). Pour finir, l’intrigue s’avère palpitante, reposant sur l’énigme du vol de tableaux identifiés comme des faux, dans un objectif plausible et très bien trouvé. Il ne demeure qu’une question : que voulait dire Bob Garcia à Guy Lefranc en page vingt-deux ?


Excellente pioche que ce tome trente-deux, à la fois pour la narration visuelle impeccable et minutieuse, et pour l’intrigue très prenante. L’implication des auteurs rayonne littéralement de chaque page, entraînant le lecteur dans une enquête riche et sophistiquée, et une narration visuelle nourrie et roborative. Une réussite du genre.



jeudi 3 octobre 2024

Les grands peintres - Bosch : Le jugement dernier

L’essentiel est d’avoir un bon fixatif.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une biographie partielle du peintre Jérôme Bosch. Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Griffo (Werner Goelen) pour le scénario et les dessins, par Florent Daniel pour les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, rédigé par Dimitri Joannidès, composé de huit parties intitulées : Le joueur de symboles, Une vie des origines entourées de mystère, De multiples sources d’inspiration, Bosch aux origines de la bande dessinée, La reconnaissance d’un art énigmatique, Le jardin des délices fête des métamorphoses, Une sagesse parfois timorée, Un diable caché dans les détails.


Bois-le-Duc, anno domini 1459, la nuit, dans la maison familiale, Jérôme van Aken se réveille en sursaut, étant la proie des cauchemars. Il réveille également ses deux frères qui dorment dans le même lit, et ses parents qui dorment dans un autre lit dans la même pièce. Ses frères se plaignent de ses maudits cauchemars, car ils ont envie de dormir. Sa mère se lève et le prend par la main, pour l’emmener dormir dans la cuisine, en traversant la cour. Il lui demande de ne rien en faire, car c’est la cachette des démons, il a peur. Elle le laisse dans la cuisine en lui demandant d’arrêter ses histoires car elle va finir par croire qu’il est vraiment possédé par le diable ! Elle lui dit de répéter la prière qu’elle lui a apprise, qu’elle commence pour lui remettre en mémoire, et elle s’en va en fermant la porte. Il s’exécute et récite la prière tout en voyant les ustensiles de cuisine s’animer, se mettre à voler dans la pièce. Les couteaux et tous les instruments tranchants vont se ficher dans la porte à côté de lui, et les démons commencent à apparaître, sortant de partout. Revenue auprès de son époux Antoine, la mère lui dit que Jérôme l’inquiète : ses visions démoniaques deviennent de plus en plus fréquentes, il faut en parler à l’abbé. Antoine répond en lui montrant les dessins de leur fils : l’an prochain, dès qu’il aura l’âge, le père le prendra dans son atelier.



À Gand en 2016, la professeure Mathilde de Vlaeminck donne un cours aux étudiants sur Hieronimus Bosch. Elle explique que : En contemplant son œuvre, on peut constater que Hieronimus Bosch était un conteur d’histoires uniques. Durant les sessions précédentes, ils ont vu que des dizaines d’auteurs ont commenté ses tableaux rivalisant d’érudition, admiratifs devant l’universalité d’un langage accessible à tous. Exactement comme on peut apprécier la musique sans savoir lire une partition. Parce que la relation d’un amateur d’art à l’objet d’art est une relation d’amour. Elle continue : L’homme du XVIe siècle doit nous être intelligible en fonction de ses propres idées, et non des siennes. Cet homme du moyen âge se situait entre une dévotion quasi enfantine et le fanatisme du fameux Malleus Maleficarum. Avec Bosch, c’est le dessous du moyen âge qui se vide ! Hieronimus Bosch était le maître qui donnait un visage à tous ces fantasmes, comme s’il les avait vraiment vus. Bosch, le peintre des diables, était un dompteur qui cherchait à dominer ses démons en les peignant.


Pas facile de réaliser une bande dessinée sur Jérôme van Aken, dit Hieronymus Bosch, car les éléments biographiques sont assez limités et proviennent de documents établis tardivement. L’auteur est un bédéiste chevronné, ayant commencé sa carrière en 1975, et ayant travaillé avec des scénaristes comme Jean Dufaux, Patrick Cothias, Stephen Desberg, Rodolphe, Valérie Mangin, Jean Van Hamme, Yves Swolfs, etc. Il a choisi de focaliser son récit sur une courte période de la vie du peintre, après une scène en 1459, le récit passe en 1468, enfin… Le lecteur observe qu’il est difficile de se fier aux dates indiquées dans les cartouches car la première indique 1469, la seconde 1468 alors que Bosch est visiblement plus âgé avec du poil au menton, puis 1463 alors qu’il s’agit de scènes se déroulant juste après celle étiquetée en 1468. Puis quand il fait le calcul avec la date de naissance du peintre, entre 1450 et 1453, cela ne semble pas correspondre en termes d’âge, et en termes de production des premiers tableaux. Quoi qu’il en soit, avec l’apparition d’un ange incarné en hibou, le lecteur interprète la narration comme relevant du conte, et que tous les éléments factuels ne doivent pas être pris au premier degré. La seconde ligne temporelle est fixe : en 2016 à Gand, dans une université ayant la responsabilité d’un tableau célèbre, peut-être La tentation de Saint Antoine, ou Le jugement dernier, qui ont, tous les deux, été peints après 1495 (autre exemple de la relativité des dates annoncées).



Les dates fluctuantes n’empêchent pas le lecteur de faire connaissance avec Jérôme van Acken, en proie à un terrible cauchemar. Le dessinateur commence par montrer une vue générale de Bois-le-Duc, puis la grande pièce principale du foyer de la famille. Il détoure les objets avec un trait fin et assuré, alliant les arrondis avec les tracés plus secs et droits. Il représente les décors et les accessoires de manière réaliste, avec un bon niveau de détails. Dans la première séquence, le lecteur peut prendre le temps de regarder chaque ustensile de cuisine : les assiettes, les couteaux, les bols et les saladiers, les chaudrons, la cruche, les pots, la table, le soufflet, le balais, l’âtre, les pinces, les râteliers, le hachoir, la pique, la broche, etc. Par la suite, le dessinateur représente le coffre en bois à côté du lit des parents, l’atelier dans lequel Jérôme apprend son métier, une clairière riante, une petite chaumière au milieu des ruines d’une église dont il ne reste que deux pans de mur, l’intérieur de la chaumière avec toutes les cornues du mage, la façade de l’hôtel particulier d’un riche marchand à Anvers, une geôle. Bien sûr, le lecteur attend avec impatience l’apparition des démons : il est servi dès la troisième planche. L’artiste prend visiblement un grand plaisir à les représenter. Dans la première scène, les démons sortent de leur cachette au fur et à mesure avec des caractéristiques grotesques : roulant des yeux, un nez métallique, des lunettes sur un museau de taupe, le célèbre entonnoir sur la tête, et même une trompe fichée dans un postérieur. Le lecteur s’amuse à détailler les apparitions suivantes pour voir les caractéristiques grotesques imaginées par l’artiste, ou reprises du peintre.


Ce fil narratif correspond a priori à celui qui a attiré le lecteur : découvrir la vie de Jérôme / Hieronymus / Jheronimus Bosch, ou en apprendre plus sur son compte. L’auteur a choisi un point de vue bien défini : mettre en scène le jeune homme en proie à des visions de démons et voir comment il réagit à ces apparitions qui, pour lui, prennent vie et se répandent dans le monde. L’auteur intègre les croyances religieuses de l’époque : le risque que l’enfant soit déclaré possédé par l’abbé, la conviction que les démons existent bel et bien de manière concrète et incarnée, une référence au Malleus Maleficarum (traité de démonologie des Dominicains et inquisiteurs Henri Institoris et Jacques Sprenger, publié en en 1486, Oups ! une autre date venant infirmer celles du récit), la mention de Philippe le Beau (1478-1506), une autre au mouvement religieux des Adamites. En fonction de sa sensibilité ou de ses convictions, le lecteur peut y voir une interprétation psychanalytique, psychiatrique ou spirituelle, mystique. Dans la dernière page, Jérôme Bosch lui-même effectue une synthèse : Certains exégètes ont même cru voir un langage codifié dans ses tableaux. Il en irait de messages alchimistes, astrologiques, judéo gnostiques, rosicrucien, voire carrément hérétiques. Tout cela peint sous l’influence de drogues hallucinatoires ! Et il conclut : Rien de tout cela, sire. En réalité, il est surtout un dompteur de diables, il les chasse, il les peint et il les enferme dans ses tableaux. L’essentiel est d’avoir un bon fixatif.



En alternance avec la vie de Jérôme Bosch, le lecteur découvre Mathilde de Vlaeminck, responsable de la restauration d’un tableau de Bosch, et mystifiée par la composition du vernis (ou du fixatif). Le directeur van der Kercke s’en remet à elle, plutôt qu’au technicien Bernard qui préconise d’attendre les résultats de l’analyse dudit vernis. La narration visuelle s’avère très agréable : également dans un registre descriptif, avec un bon niveau de détails et de précision, des individus ordinaires avec des mimiques plus en retenue, et une séquence de cauchemar impressionnante où Mathilde déambule dans la rue et se retrouve assaillie par des démons. Le lecteur sourit en voyant que l’attention de Mathilde est attirée par un joueur de flute traversière dans la rue, évoquant la légende allemande du joueur de flûte de Hamelin, ici il semble plutôt attirer les démons. Le lecteur reste un peu perplexe quant au fond de ce deuxième fil narratif. Il est relié en direct au premier par le tableau du peintre, et par les démons qui en sortent, ainsi que par le miracle qui permet de les y faire retourner. Cela semble indiquer que la force de l’œuvre de Jérôme Bosch perdure jusqu’à aujourd’hui : le talent artistique par lequel il a réalisé ces images saisissantes, inégalé, inégalable, dangereux d’y toucher au risque que les mêmes démons ne répandent à nouveau sur terre, sans personne sachant comment les juguler.


Une étrange bande dessinée : la promesse implicite de découvrir une biographie, peut-être partielle, du célèbre peintre. La réalité : une chronologie mise à mal, laissant penser qu’il faut prendre le récit comme un conte, une narration visuelle vivante et concrète avec un humour discret et léger. L’auteur se demande comment Jérôme Bosch a pu être amené à réaliser des peintures aussi radicales, littéralement habitées par des démons, et il propose une vie intérieure de l’artiste qui laisse la place à plusieurs interprétations par le lecteur, tout en montrant que les individus contemporains sont toujours sous le charme de ce grand maître au talent inégalé.



jeudi 19 septembre 2024

Les Grands Peintres - Jan van Eyck

Vous savez ce qu’il advient à ceux qui ne tiennent pas leur langue ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une biographie partielle du peintre Jan van Eyck. Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Dimitri Joannidès pour le scénario, et par Dominique Hé pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, consacré au peintre intitulé Peintre du monde d’après, composé de sept parties intitulées : Des origines mystérieuses, Le perfectionnement de la peinture à l’huile, Van Eyck et le pouvoir, Une révolution esthétique en marche, Aux origines du portrait, Le retable de l’agneau mystique (un destin contrarié), Van Eyck en héritage. La dernière page accueille une chronologie des peintres célèbres, une liste comprenant quatre-vingt-six artistes de Jan van Eyck à Andy Warhol.


Gand, le quatorze septembre 1426, une procession funéraire traverse lentement la ville. Un curieux fait remarquer à un autre qu’il s’agit de Hubert van Eyck. Son interlocuteur se demande ce qu’il va advenir du retable. Un autre encore plaint Joost Vijdt, car il l’avait commandé pour honorer la mémoire de son épouse. Un individu à la mine patibulaire intervient : papa Joost a surtout peur pour ses fesses, il ne pense qu’à ses affaires, car s’il ne finit pas le retable, il sera la risée de tous les puissants avec qui il fait des affaires, il pourra dire adieu à ses rêves d’éternité. Tout en partageant ces commentaires désagréables, il en a profité pour subtiliser la bourse d’un riche notable qui ne s’est aperçu de rien, tout entier accaparé par la procession. Jan van Eyck, le frère du défunt, se trouve dans une carriole à encore quelques minutes de Gand. Il arrive alors que la cérémonie commence tout juste dans la cathédrale. Il se souvient d’un jour d’été de l’an 1400 à Maastricht, alors que son frère était en train de dessiner de lui apprendre comment faire. Hubert avait fait promettre à Jan que s’il devenait peintre, il y mettrait toute son âme. Après la cérémonie, le peintre rallie la ville de Lille pour se présenter au duc de Bourgogne.



Philippe le Bon se déclare sincèrement désolé pour la mort du frère de Jan van Eyck. Ce dernier répond que c’est malheureusement dans l’ordre des choses. Toujours en présence de quelques conseillers et du bouffon, la discussion continue : van Eyck sait qu’il est le peintre du duc tout autant que son espion, mais voilà la mort de d’Hubert l’a profondément perturbé, et l’a poussé à s’interroger sur ce qu’il veut vraiment. Il se dit qu’il ferait peut-être mieux de retourner aux pinceaux. Le duc de Bourgogne répond qu’il a besoin de van Eyck, que son départ pour la terre sainte est prévu le mois prochain. Il promet de donner le double de ce qu’il a promis au peintre. Le bouffon ne perd rien de cet échange. Le lendemain, un geôlier va tirer Koenraad de son sommeil aviné et il le libère. Alors que van Eyck sort de la salle d’audience, le duc se demande s’il va le trahir, il ne serait pas le premier. À Gand, Joost Vijdt réfléchit à comment s’y prendre pour que van Eyck accepte de terminer le retable de l’Agneau, commencé par son frère.


Les auteurs ont choisi une période bien définie pour leur récit : de la mort de Hubert van Eyck en 1426, au retour de Jan van Eyck de son voyage en terre sainte en 1427, soit une année. Le début établit clairement l’enjeu du récit : le décès de son frère conduit Jan van Eyck à s’interroger sur ce qu’il souhaite faire de sa vie, partager son temps entre la peinture et des missions d’espionnage et de diplomatie au service du duc de Bourgogne, ou bien devenir peintre à plein temps. Le scénariste ne donne que très peu d’informations de contexte. Rien sur la commande de Joost Vijdt (1360-1439), c’est-à-dire le retable de l’Adoration de l’agneau mystique, sur la composition de ce polyptique. Rien sur les raisons et les circonstances dans lesquelles Jan van Eyck a rejoint Bruges, et est devenu le peintre de cour au service du duc de Bourgogne. D’un côté, ces informations ne manquent pas pour comprendre l’histoire et son enjeu ; d’un autre côté charge au lecteur de relever par lui-même les quelques éléments de contexte épars. Il comprend bien que le duc de Bourgogne attache une importance capitale à la technique de composition de la peinture dont se sert le peintre, et le chapitre consacré au perfectionnement de la peinture à l’huile dans le dossier de fin permet de mieux comprendre ce qu’il en est. De même le chapitre consacré à Van Eyck et le pouvoir permet de mieux comprendre comment Philippe le Bon en est venu à charger le peintre de missions diplomatiques. Par ailleurs, le lecteur apprend, toujours dans ce dossier, que le peintre avait déjà aidé son frère sur le chantier du retable, avant sa mort.



La couverture montre que le dessin s’inscrit dans une approche descriptive avec un haut niveau de détail, ne serait-ce que pour rendre hommage au retable de l’agneau mystique. Il en va de même dans les pages intérieures : il ne manque aucune pierre sur les murs de la forteresse de Gand, ni sur ceux de la cathédrale, toutes les armoiries sont présentes dans la salle d’audience ainsi que les broderies sur les tentures du trône, les brins de paille dans la geôle de Koenraad, les ferrures sur un coffre, les gravures sur chaque pièce dans un coffre, les planches sur le navire qui emmène van Eyck en terre sainte ainsi que les cordages, les arbres dans une vue éloignée de Grenade, chaque met sur la table de Mohammed al-Mutamassik, les mailles sur la cagoule en cotte de mailles d’un garde, les gravures sur les montant de bois des bancs, les motifs sur les tissus divers et variés, les pierreries sur les couronnes, etc. L’artiste apporte la même minutie pour les tenues vestimentaires, les coiffures, les accessoires, avec une mention spéciale pour le costume du bouffon du duc de Bourgogne. Le lecteur peut donc s’immerger dans cette époque, à différents endroits du globe, que ce soit la cathédrale de Gand, les rues de Bruges, le port de cette même ville, Grenade et ses bâtiments magnifiquement ouvragées, Constantinople et son port.


L’artiste s’inscrit dans une démarche similaire à celle du peintre, à savoir un naturalisme minutieux et d'une grande précision, tout en restant dans le domaine du dessin, avec des traits de contour encrés. Il réalise une mise en couleur également dans le registre naturaliste, avec un savoir-faire remarquable, pour rendre chaque case lisible. Les principaux éléments ressortent, structurant ainsi l’image, permettant de saisir l’objet principal du dessin, et ensuite de détailler chaque élément, par exemple chaque bâtiment de la ville de Constantinople vue depuis le pont d’un navire arrivant au port. À quelques reprises, il met en avant un élément avec un aplat de noir plus copieux : les silhouettes des porteurs de cercueil, la silhouette du duc de Bourgogne tout de noir vêtu, la pénombre régnant dans la geôle, un ciel nocturne chargé de nuages, etc. Par le biais du jeu des nuances d’une teinte, il souligne aussi le relief d’un vêtement, d’un corps, d’une allée, etc. Il réalise également des visions mémorables car le scénariste sait ménager des moments dépourvus de mots : l’étendue des champs à l’approche de Gand, la déambulation dans une ruelle de Bruges avec son sol en terre et les eaux usées s’écoulant au milieu, l’animation dans une taverne en sous-sol, un navire voguant sur une mer calme sous un ciel parsemé de nuages, Koenraad posant en tant que roi pour le retable de l’Adoration de l’agneau mystique, la reprise du reflet du miroir accroché au mur dans l’intérieur bourgeois des époux Arnolfini comme dans le tableau du même nom de 1434 (huile sur toile).



Le lecteur part peut-être avec un a priori sur le choix de narration : beaucoup de texte pour exposer la situation historique de l’époque, et développer différents points de vue sur le grand peintre, de ses années d’apprentissage, aux conditions de réalisation de ses chefs d’œuvre, en passant par sa technique ou ses relations avec les grands de ce monde à cette époque, en particulier ceux du pouvoir temporel. Conscient du nombre de pages limité qui lui est alloué, le scénariste a pris le parti de focaliser son propos sur une année charnière dans la vie de Jan van Eyck, et de s’en tenir aux circonstances concrètes menant le peintre à prendre une décision essentielle quant à la conduite de sa vie. Ainsi certains éléments peuvent sembler trop rapidement évoqués ou juste absents, en particulier le choix d’une huile siccative comme liant pour ses peintures, la composition des tableaux en quatre niveaux (littéral, allégorique, allusif et mystique), l’introduction de la nature dans ses compositions, etc. D’un autre côté, cela permet au scénariste de donner de la place aux dessins, de les laisser raconter sans être surchargés de cartouches de texte en tout petits caractères.


Le lecteur découvre le grand peintre au travers d’une de ses missions en tant que diplomate pour le compte de Philippe le Bon, auprès de Mohammed al-Mutamassik, c’est-à-dire une occupation qu’on n’attend pas pour un artiste. Il peut le voir dans sa relation avec son protecteur qui lui met à disposition une rente, le voir à l’œuvre dans la négociation diplomatique (sans bien savoir quelle langue est utilisée), et peindre. Les auteurs savent montrer ce qui motive Jan van Eyck, et ils mettent en scène un processus psychologique l’amenant à accorder la priorité à son art. D’un côté, le lecteur se rend compte qu’il aurait apprécié plus d’informations contextuelles, et il les trouve dans le dossier de fin. De l’autre côté, la lecture a été celle d’une vraie bande dessinée, plutôt que d’un exposé illustré, insufflant plus de vie aux personnages, avec une narration aérée et fluide.


Une tâche complexe que de donner vie à Jan van Eyck, considéré comme le fondateur du portrait occidental. Le dessinateur raconte ce morceau de biographie sur un an, dans un registre similaire à celui du peintre : descriptif, minutieux et réaliste, donnant ainsi une impressionnante consistance à cette époque, aux lieux et aux personnages. Le scénariste concentre son récit sur cette évolution dans le choix de vie du peintre, tout en mettant en scène un homme à la vie sortant de l’ordinaire.