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jeudi 19 septembre 2024

Les Grands Peintres - Jan van Eyck

Vous savez ce qu’il advient à ceux qui ne tiennent pas leur langue ?


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, une biographie partielle du peintre Jan van Eyck. Son édition originale date de 2015 ; il fait partie de la collection Les grands peintres. Il a été réalisé par Dimitri Joannidès pour le scénario, et par Dominique Hé pour les dessins et les couleurs. Il comprend quarante-six pages de bande dessinée. À la fin se trouve un dossier de six pages, consacré au peintre intitulé Peintre du monde d’après, composé de sept parties intitulées : Des origines mystérieuses, Le perfectionnement de la peinture à l’huile, Van Eyck et le pouvoir, Une révolution esthétique en marche, Aux origines du portrait, Le retable de l’agneau mystique (un destin contrarié), Van Eyck en héritage. La dernière page accueille une chronologie des peintres célèbres, une liste comprenant quatre-vingt-six artistes de Jan van Eyck à Andy Warhol.


Gand, le quatorze septembre 1426, une procession funéraire traverse lentement la ville. Un curieux fait remarquer à un autre qu’il s’agit de Hubert van Eyck. Son interlocuteur se demande ce qu’il va advenir du retable. Un autre encore plaint Joost Vijdt, car il l’avait commandé pour honorer la mémoire de son épouse. Un individu à la mine patibulaire intervient : papa Joost a surtout peur pour ses fesses, il ne pense qu’à ses affaires, car s’il ne finit pas le retable, il sera la risée de tous les puissants avec qui il fait des affaires, il pourra dire adieu à ses rêves d’éternité. Tout en partageant ces commentaires désagréables, il en a profité pour subtiliser la bourse d’un riche notable qui ne s’est aperçu de rien, tout entier accaparé par la procession. Jan van Eyck, le frère du défunt, se trouve dans une carriole à encore quelques minutes de Gand. Il arrive alors que la cérémonie commence tout juste dans la cathédrale. Il se souvient d’un jour d’été de l’an 1400 à Maastricht, alors que son frère était en train de dessiner de lui apprendre comment faire. Hubert avait fait promettre à Jan que s’il devenait peintre, il y mettrait toute son âme. Après la cérémonie, le peintre rallie la ville de Lille pour se présenter au duc de Bourgogne.



Philippe le Bon se déclare sincèrement désolé pour la mort du frère de Jan van Eyck. Ce dernier répond que c’est malheureusement dans l’ordre des choses. Toujours en présence de quelques conseillers et du bouffon, la discussion continue : van Eyck sait qu’il est le peintre du duc tout autant que son espion, mais voilà la mort de d’Hubert l’a profondément perturbé, et l’a poussé à s’interroger sur ce qu’il veut vraiment. Il se dit qu’il ferait peut-être mieux de retourner aux pinceaux. Le duc de Bourgogne répond qu’il a besoin de van Eyck, que son départ pour la terre sainte est prévu le mois prochain. Il promet de donner le double de ce qu’il a promis au peintre. Le bouffon ne perd rien de cet échange. Le lendemain, un geôlier va tirer Koenraad de son sommeil aviné et il le libère. Alors que van Eyck sort de la salle d’audience, le duc se demande s’il va le trahir, il ne serait pas le premier. À Gand, Joost Vijdt réfléchit à comment s’y prendre pour que van Eyck accepte de terminer le retable de l’Agneau, commencé par son frère.


Les auteurs ont choisi une période bien définie pour leur récit : de la mort de Hubert van Eyck en 1426, au retour de Jan van Eyck de son voyage en terre sainte en 1427, soit une année. Le début établit clairement l’enjeu du récit : le décès de son frère conduit Jan van Eyck à s’interroger sur ce qu’il souhaite faire de sa vie, partager son temps entre la peinture et des missions d’espionnage et de diplomatie au service du duc de Bourgogne, ou bien devenir peintre à plein temps. Le scénariste ne donne que très peu d’informations de contexte. Rien sur la commande de Joost Vijdt (1360-1439), c’est-à-dire le retable de l’Adoration de l’agneau mystique, sur la composition de ce polyptique. Rien sur les raisons et les circonstances dans lesquelles Jan van Eyck a rejoint Bruges, et est devenu le peintre de cour au service du duc de Bourgogne. D’un côté, ces informations ne manquent pas pour comprendre l’histoire et son enjeu ; d’un autre côté charge au lecteur de relever par lui-même les quelques éléments de contexte épars. Il comprend bien que le duc de Bourgogne attache une importance capitale à la technique de composition de la peinture dont se sert le peintre, et le chapitre consacré au perfectionnement de la peinture à l’huile dans le dossier de fin permet de mieux comprendre ce qu’il en est. De même le chapitre consacré à Van Eyck et le pouvoir permet de mieux comprendre comment Philippe le Bon en est venu à charger le peintre de missions diplomatiques. Par ailleurs, le lecteur apprend, toujours dans ce dossier, que le peintre avait déjà aidé son frère sur le chantier du retable, avant sa mort.



La couverture montre que le dessin s’inscrit dans une approche descriptive avec un haut niveau de détail, ne serait-ce que pour rendre hommage au retable de l’agneau mystique. Il en va de même dans les pages intérieures : il ne manque aucune pierre sur les murs de la forteresse de Gand, ni sur ceux de la cathédrale, toutes les armoiries sont présentes dans la salle d’audience ainsi que les broderies sur les tentures du trône, les brins de paille dans la geôle de Koenraad, les ferrures sur un coffre, les gravures sur chaque pièce dans un coffre, les planches sur le navire qui emmène van Eyck en terre sainte ainsi que les cordages, les arbres dans une vue éloignée de Grenade, chaque met sur la table de Mohammed al-Mutamassik, les mailles sur la cagoule en cotte de mailles d’un garde, les gravures sur les montant de bois des bancs, les motifs sur les tissus divers et variés, les pierreries sur les couronnes, etc. L’artiste apporte la même minutie pour les tenues vestimentaires, les coiffures, les accessoires, avec une mention spéciale pour le costume du bouffon du duc de Bourgogne. Le lecteur peut donc s’immerger dans cette époque, à différents endroits du globe, que ce soit la cathédrale de Gand, les rues de Bruges, le port de cette même ville, Grenade et ses bâtiments magnifiquement ouvragées, Constantinople et son port.


L’artiste s’inscrit dans une démarche similaire à celle du peintre, à savoir un naturalisme minutieux et d'une grande précision, tout en restant dans le domaine du dessin, avec des traits de contour encrés. Il réalise une mise en couleur également dans le registre naturaliste, avec un savoir-faire remarquable, pour rendre chaque case lisible. Les principaux éléments ressortent, structurant ainsi l’image, permettant de saisir l’objet principal du dessin, et ensuite de détailler chaque élément, par exemple chaque bâtiment de la ville de Constantinople vue depuis le pont d’un navire arrivant au port. À quelques reprises, il met en avant un élément avec un aplat de noir plus copieux : les silhouettes des porteurs de cercueil, la silhouette du duc de Bourgogne tout de noir vêtu, la pénombre régnant dans la geôle, un ciel nocturne chargé de nuages, etc. Par le biais du jeu des nuances d’une teinte, il souligne aussi le relief d’un vêtement, d’un corps, d’une allée, etc. Il réalise également des visions mémorables car le scénariste sait ménager des moments dépourvus de mots : l’étendue des champs à l’approche de Gand, la déambulation dans une ruelle de Bruges avec son sol en terre et les eaux usées s’écoulant au milieu, l’animation dans une taverne en sous-sol, un navire voguant sur une mer calme sous un ciel parsemé de nuages, Koenraad posant en tant que roi pour le retable de l’Adoration de l’agneau mystique, la reprise du reflet du miroir accroché au mur dans l’intérieur bourgeois des époux Arnolfini comme dans le tableau du même nom de 1434 (huile sur toile).



Le lecteur part peut-être avec un a priori sur le choix de narration : beaucoup de texte pour exposer la situation historique de l’époque, et développer différents points de vue sur le grand peintre, de ses années d’apprentissage, aux conditions de réalisation de ses chefs d’œuvre, en passant par sa technique ou ses relations avec les grands de ce monde à cette époque, en particulier ceux du pouvoir temporel. Conscient du nombre de pages limité qui lui est alloué, le scénariste a pris le parti de focaliser son propos sur une année charnière dans la vie de Jan van Eyck, et de s’en tenir aux circonstances concrètes menant le peintre à prendre une décision essentielle quant à la conduite de sa vie. Ainsi certains éléments peuvent sembler trop rapidement évoqués ou juste absents, en particulier le choix d’une huile siccative comme liant pour ses peintures, la composition des tableaux en quatre niveaux (littéral, allégorique, allusif et mystique), l’introduction de la nature dans ses compositions, etc. D’un autre côté, cela permet au scénariste de donner de la place aux dessins, de les laisser raconter sans être surchargés de cartouches de texte en tout petits caractères.


Le lecteur découvre le grand peintre au travers d’une de ses missions en tant que diplomate pour le compte de Philippe le Bon, auprès de Mohammed al-Mutamassik, c’est-à-dire une occupation qu’on n’attend pas pour un artiste. Il peut le voir dans sa relation avec son protecteur qui lui met à disposition une rente, le voir à l’œuvre dans la négociation diplomatique (sans bien savoir quelle langue est utilisée), et peindre. Les auteurs savent montrer ce qui motive Jan van Eyck, et ils mettent en scène un processus psychologique l’amenant à accorder la priorité à son art. D’un côté, le lecteur se rend compte qu’il aurait apprécié plus d’informations contextuelles, et il les trouve dans le dossier de fin. De l’autre côté, la lecture a été celle d’une vraie bande dessinée, plutôt que d’un exposé illustré, insufflant plus de vie aux personnages, avec une narration aérée et fluide.


Une tâche complexe que de donner vie à Jan van Eyck, considéré comme le fondateur du portrait occidental. Le dessinateur raconte ce morceau de biographie sur un an, dans un registre similaire à celui du peintre : descriptif, minutieux et réaliste, donnant ainsi une impressionnante consistance à cette époque, aux lieux et aux personnages. Le scénariste concentre son récit sur cette évolution dans le choix de vie du peintre, tout en mettant en scène un homme à la vie sortant de l’ordinaire.



mardi 5 décembre 2023

Africa Dreams T01 L'ombre du roi

Le roi vient de créer l’Ordre royal du Lion, qui récompensera ses fonctionnaires les plus zélés.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, indépendante de toute autre. Sa parution originale date de 2010. Il a été coscénarisé par Maryse & François Charles, dessiné et mis en couleurs par Frédéric Bihel. Il comprend quarante-six planches de bande dessinée. Cette série a fait l’objet d’une réédition en intégrale en 2021.


1960, musée colonial de Tervuren : un car scolaire s’arrête devant le bâtiment. Jean, un garçon d’une dizaine d’années, a le regard attiré par la sculpture d’une tête de lion. Les enfants descendent du car et le maître leur donne ses instructions. Ils vont traverser la route et visiter le musée. Il y a de nombreuses salles et il ne tient à perdre l’un d’eux. Aussi ils doivent se donner la main deux par deux. Jean n’écoute pas : il contemple la statue Éléphant monté par des Noirs, d’Albéric Collin. Il se fait rappeler à l’ordre par le maître et la classe commence la visite. Le maître commente : C’est leur grand roi Léopold II, dit le roi bâtisseur, qui a donné le Congo à la Belgique. Il l’avait acheté, de ses propres deniers, pour apporter la civilisation à ceux qui étaient alors des sauvages, et aussi pour entreprendre en Belgique des travaux colossaux qui allaient embellir cette petite patrie. En offrant aux citoyens ce pays quatre-vingt fois plus grand que le leur, Léopold II a légué à la Belgique un nouvel essor économique et une véritable prospérité. À présent, les élèves passent à l’étude de la faune du Congo belge, toujours en se donnant la main. Ils vont voir des félins : des lions, des léopards… et bien d’autres choses encore, voir comme ces grands fauves sont impressionnants. Jean reste fasciné devant un grand éléphant majestueux empaillé, puis devant la statue de Léopold II.



Au Congo oriental à la fin du XIXe siècle, un missionnaire dans sa longue robe blanche, avec un casque colonial, avance dans la brousse, sa valise à la main : Paul Delisle. Il avise deux autochtones à qui il demande où se trouve la plantation M’Bayo, et de quel côté se trouve la maison du maître. Les deux garçons s’enfuient en courant. Le père s’assoit, adossé contre un arbre, en se remémorant comment il est en est arrivé là. Dix ans plutôt, il se tenait dans le salon familial à Bruges, où sa mère annonçait à sa tante Adélaïde que Paul entrait au collège du Sacré-Cœur cette année. Quelques années plus tard, Paul a grandi et est maintenant adolescent, il se tient devant le directeur du séminaire. Ce dernier lui demande ce qu’il a fait de la lettre de son père remise par erreur : Paul répond qu’il l’a brûlée. Le directeur le félicite : Auguste Delisle, le père de Paul, a commis de lourdes fautes ! Il a préféré s’expatrier, abandonner son épouse et son fils plutôt que reconnaître ses torts et payer sa dette à la société. Pour les adultes, il est mort… Mort pour sa famille, mort pour ses amis et pour tous ceux qui l’ont connu bon, intègre et doué de capacités remarquables. Prier pour lui, c’est tout ce que l’on peut encore faire…


S’il a lu la série India Dreams (2002-2016, dix tomes) ou War & Dreams (2007-2009, quatre tomes) des mêmes auteurs, le lecteur peut entretenir quelques a priori sur cette nouvelle déclinaison des rêves (Dreams), ne serait-ce que parce que cette série n’est pas illustrée par Jean-François Charles, mais par un autre artiste. Lorsqu’il feuillète rapidement ce premier tome, il remarque d’abord que les pages sont réalisées en couleur directe, comme Charles, mais que le niveau de détails est très en dessous, et que l’artiste a choisi de laisser subsister quelques traits crayonnés fins et fragiles. En outre, la couverture annonce une vision colonialiste dans ce qu’elle a de plus stéréotypée, avec ce prêtre en longue bure blanche et casque colonial, mais équipé d’un fusil, et ce Congolais en pagne, fier de porter les armes et le barda du colon, avec une savane plus évoquée que vraiment décrite. Cette première impression évolue très rapidement dès les premières pages vers une autre perception. L’artiste manie habilement les pinceaux, avec des couleurs directes évocatrices, produisant régulièrement un effet impressionniste qui fonctionne bien. Les traits crayonnés ou les contours au pinceau viennent donner ce qu’il faut de consistance aux séquences ou aux cases qui le nécessitent. La narration visuelle s’avère consistante et porte sa part du récit avec clarté et un niveau de détails satisfaisant. À la rigueur, le lecteur peut trouver que l’artiste pourrait consacrer moins de cases à des gros plans sur les visages.



Après une introduction en 1960 à Tervuren, le récit passe à la fin du XIXe siècle, avec un retour dix ans auparavant. L’artiste se retrouve à représenter des lieux variés, les visuels emportant la conviction du lecteur. Ainsi la représentation du musée colonial de Tervuren (successivement musée du Congo belge en 1910, musée royal du Congo belge en 1952, musée royal de l'Afrique centrale en 1960, et enfin AfricaMuseum en 2018) transporte le lecteur devant cette statue d’éléphant à l’extérieur reproduite avec fidélité, puis dans les galeries avec les yeux d’enfant de Jean. La cinquième planche comprend une illustration en pleine page : une vision éthérée d’un paysage montagneux à la lisière de la jungle, une très belle aquarelle, produisant une rupture totale avec l’environnement urbain de 1960. Planches sept et huit, retour à Bruges avec de belles façades et de beaux intérieurs bourgeois. La planche douze est dépourvue de mot, alors que le jeune prêtre Paul Delisle avance seul dans la forêt, la lumière commençant à décliner, avec l’apparition fantomatique d’un éléphant. Puis l’artiste est amené à représenter la maison de brousse d’Augustin Delisle, le palais royal de Laeken, en 1878, avec une belle représentation d’une statue d’un lion, la façade extérieure du palais, et le bureau du roi Léopold II. De retour au Congo, le lecteur découvre de belles cases dédiées à nouveau à la demeure de brousse des Delisle, puis à un village incendié, et aux cases du village de Kandolo. Le lecteur prend son temps à plusieurs reprises pour admirer le rendu impressionniste de la jungle verdoyante, l’évocation de la construction de ponts de rondins au-dessus de torrents, l’horreur du village recouvert de cendre, les noirs de la Force Publique traquant un éléphant, une vision magnifique d’une montagne dans la brume, etc.


Certes, ce n’est pas Jean-François Charles qui illustre le récit, mais les planches valent quand même le détour. À une ou deux reprises, une anatomie peut sembler un peu gauche, mais pas plus. La position couchée d’Auguste Delisle blessé dans le dos semble peu compatible avec ladite blessure. Pour autant, l’artiste sait raconter en l’absence de mot, une page muette, plusieurs suites de cases sans mot. Le lecteur ressent les émotions et les états d’esprit des personnages, avec une belle empathie. La forte impression produite par la statue d’éléphant sur le jeune Jean, peut-être un diminutif de Jean-François (Charles). Le ressentiment du planteur Jean Delsaut vis-à-vis d’Auguste Delisle parce que ce dernier gère son exploitation d’une manière bien différente des autres. La suavité répugnante de Léopold II envers Stanley pour le manipuler sans vergogne, en jouant sur son ambition et sa sensibilité à la flatterie. Le choc des prises de consciences successives de Paul Delisle sur la réalité de ce qui se passe au Congo belge, en particulier la manière dont les Congolais sont maltraités, voire torturés. L’assurance d’Auguste Delisle quant à sa compréhension de ce qui se passe dans ce pays. Le lecteur finit par s’acclimater à la narration de Frédéric Bihel dont les images portent la sensibilité personnelle de l’artiste.



En fonction de sa familiarité avec l’époque, le lecteur se retrouve plus ou moins surpris avec l’histoire qui lui est racontée. Les scénaristes maintiennent une imprécision sur l’année exacte à laquelle Paul Delisle effectue son voyage au Congo belge. En revanche la rencontre entre Léopold II (1835-1909) et Henry Morton Stanley (1841-1904) permet de situer cette scène entre 1878 et 1884. Les auteurs rappellent les décisions prises par le roi des Belges : l’achat des terres du Congo avec sa fortune personnelle, et la décision d’exploiter ses ressources, caoutchouc et ivoires, avec la force de travail des autochtones, en recourant à des atrocités et une brutalité systématique, incluant tortures, meurtres et l'amputation des mains d'hommes, femmes et enfants, en cohérence avec la version de l’historien George Washington Williams (1849-1891) qui a rencontré Léopold II en 1889, puis qui s’est rendu au Congo belge. Dans une lettre ouverte au roi des Belges, il condamne l'oppression coloniale des populations congolaises, et dénonce le rôle joué par Stanley, parlant de crimes contre l’humanité pour décrire les pratiques de l’administration belge. Le lecteur fait l’expérience de ces pratiques par les yeux de Paul Delisle, sortant fraîchement du séminaire, et confrontant ce qu’il a appris et ce qu’on lui a dit sur son père et sur le Congo colonisé, à ce qu’il voit, dont il fait l’expérience directe. Le lecteur peut trouver sa prise de conscience un peu rapide, mais d’un autre côté, au vu de ce dont il est témoin, cela paraît plausible.


Un récit d’aventure à l’époque coloniale de l'état indépendant du Congo, à la fin du XIXe siècle ? Il y a un peu de ça, avec un regard adulte bénéficiant du recul des décennies passées, et de l’analyse politique et économique de la présence de la Belgique dans cette région du monde. Même le lecteur très attaché aux aquarelles de Jean-François Charles finit par tomber sous le charme de celle de Frédéric Bihel qui irradie leur charme propre et la sensibilité de l’artiste, en particulier pour l’impression faite par les paysages, et le ressenti des personnages. Le récit s’appuie sur des faits historiques avérés pour effectuer une reconstitution à charge de cette période, sous un angle humain et économique. Accablant.