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jeudi 28 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-L'homme qui sauva l'Amérique (5)

Jessica Ruppert voulait juste donner une place égale à chacun d’entre nous…


Ce tome est le cinquième et dernier du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4) (2021) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend quatre-vingt-six planches de bande dessinée.


Dans un appartement une demi-douzaine de personnes célèbrent la future mise en ligne du site d’information The Spyder, fixée à dans deux mois. Ils évoquent le choix du nom : Spider comme une araignée mais avec le Y de Spy l’espion, d’un autre côté, vaguement inquiétant pour les dirigeants, et en même temps totalement rassurant pour les braves gens. La date est fixée au deuxième anniversaire du onze septembre. Lucy Bulmer estime que ça semble une bonne date pour lancer un blog qui vise à revivifier la démocratie et la bienveillance dans ce pays. Les invités s’en vont, et Lucy et son conjoint sont enfin seuls. Il va se coucher et elle jette un dernier coup d’œil au site avant de le rejoindre : il y a un unique message en attente. Son conjoint éteint la lumière, elle l’ouvre avec précaution car elle a repéré qu’il émane de Domenico Coracci, un homme qui a été son compagnon alors qu’elle était encore mineure.



Domenico Coracci comme par s’excuser, convaincu que Lucy Bulmer ne doit avoir trop envie qu’ils se causent, qu’elle a sans doute refait sa vie avec un autre homme, et c’est bien, mille fois mérité. Il continue : Lui, c’e n’est pas aussi chouette que ça. Sa famille ne veut plus entendre parler de lui et ses anciens potes, ben… S’ils savaient où il traîne ses guêtres, ils lui feraient direct la peau. Il ne lui reste plus qu’elle, Lucy, qui le déteste pas trop… enfin il espère ? Et comme il a besoin de causer à quelqu’un, il lui envoie ce message comme une bouteille à la mer… Qu’elle la ramasse, fasse semblant de ne pas l’avoir vue, ou qu’elle réponde si elle en a envie, peu importe à Domenico. Faut juste que ces pensées qui s’agitent dans sa caboche en sortent, sinon il va devenir dingo. Il continue : Il écrit à Lucy depuis la guerre. Jamais il n’aurait imaginé se battre pour autre chose que le groupe dans lequel elle l’a connu il y a deux ans. Mais voilà, elle a fait de lui ce genre de gars : un type qui pense aux autres et se bat pour son pays. Alors, après le onze septembre, il a eu besoin d’aller trucider les terroristes qui ont fait tant de mal. Il s’est engagé dans les Marines, même si les agents du programme de protection des témoins ont paniqué en apprenant ça. Et au début, c’était cool. La libération de l’Irak, c’était pile le genre de trucs qu’elle aime et qu’elle lui a appris à aimer, Lucy ; ils faisaient du bien aux gens. Les Irakiens les ont accueillis en libérateurs. Rien qu’à voir l’excitation et le bonheur dans leurs yeux, il pouvait imaginer comment ils avaient souffert avec Saddam et sa clique. Et puis les Américains ont gagné la guerre. Et puis, ils sont restés sur place, parce que l’Irak avait besoin d’eux pour se reconstruire, pour devenir une démocratie et former une nouvelle armée pour lutter contre les Islamistes.


Bon ben, de toute façon, ce n’est pas possible : les attentes du lecteur atteignent des niveaux tellement élevés, de la faute des auteurs eux-mêmes qui ont fait un boulot tellement excellent précédemment, qu’ils se sont mis eux-mêmes dans une situation impossible. D’abord, la pagination même étendue à plus de quatre-vingts pages reste trop réduite pour que chaque personnage dispose de son moment pour resplendir. C’est malheureusement le cas pour Xuan-Mai Logan. En revanche, pour la plus grande joie du fidèle lecteur Angelo Frazzy en personne effectue une courte apparition. En fonction de ses préférés, le lecteur regrettera tel ou tel protagoniste, par exemple la sénatrice Deborah Daniels qui semblait tellement prometteuse, sans même parler de ceux laissés en arrière, à l’état de cadavre. Et puis il reste le cas particulier du héros empêché depuis le premier tome du premier cycle : y a intérêt à ce que Joshua Logan envoie au tapis des ordures ! Dans le même ordre d’idée, vivement que le pouvoir des innocents puisse enfin donner sa pleine puissance et rétablir une forme de justice sociale ! Le lecteur se rend compte que ses attentes comprennent bien d’autres exigences tournant autour de la justice, ou en tout cas de son rétablissement pour combattre l’injustice, ainsi que quelques valeurs morales comme l’empathie, l’entraide, et pourquoi pas l’égalité et la fraternité. Ha, hum…



Ah oui, c’est vrai, il y a également une intrigue à mener à son terme : que va-t-il advenir des enfants de Jessica ? Des marcheurs ? Du président Lou Mac Arthur et de sa trahison ? Sans oublier les personnages principaux ? Le lecteur comprend progressivement que tous les fils narratifs vont se rejoindre, avec la culmination du suspense à l’occasion de l’enterrement d’un des principaux personnages, ou juste après. D’un côté, il s’agit d’une construction narrative très efficace menant à un sommet d’intensité ; de l’autre, cela induit une progression mécanique, laissant supposer que le lecteur sera laissé juste après. Oui, il y a de cela, avec une enfilade de moments soigneusement conçus et ordonnés par le scénariste, retours en arrière compris. Cette dernière partie commence avec la naissance du site en ligne The Spyder : à la fois un moment essentiel et déterminant dans la vie du Lucy Bulmer, à la fois une pièce du puzzle dans l’intrigue permettant d’expliquer plusieurs situations, que ce soit la personnalité de Lucy Bulmer, ou le sort d’Angelo Frazzy. Les narrateurs font immédiatement la preuve de la sophistication de leur narration : un moment tout à fait naturel servant le récit de plusieurs manières. Le dessinateur donne un naturel parfait à la séquence : que ce soient les potes en train de descendre une bière, assis sur le canapé, ou le chat perché sur les épaules de Lucy, ou encore son regard captif et inquiet en découvrant un message de son ancien amant.


Tout du long de ce dernier album, le lecteur déguste ces moments parfaitement normaux : des mains qui tapotent sur un clavier, des touristes qui font trempette dans un la piscine d’un hôtel de luxe, un jeune homme dans un magnifique costume blanc immaculé répondant avec humour à des questions dans une émission de plateau, un chien couché par terre devant deux personnes assises sur un canapé, des personnes accablées par la tristesse du deuil défilant devant un cercueil, trois personnes dégustant des pancakes avec du sirop d’érable servis par une jeune femme souriante, une équipe de techniciens en train de monter une scène, une équipe de sécurité privée sécurisant la zone, une politicienne prenant la parole au micro, ou encore un hélicoptère passant dans le ciel. Pour chacune de ces images, le contexte leur apporte des dimensions supplémentaires, tout en conservant leur normalité initiale, une forme de polysémie narrative, d’intégration de plusieurs facettes dans une seule et même case. Des mains qui tapotent sur un clavier : simplement Lucy dans son salon qui prend connaissance d’un courriel dont l’identité de l’émetteur la trouble au plus haut point, ou Domenico en treillis militaire assis sur son lit de camp qui écrit des propos intimes, ou le compagnon de Lucy avec une mine déterminée qui saisit un article sur The Spyder pour dénoncer l’imposture du neveu d’Angelo Frazzy, ou un agent du FBI qui effectue une recherche de géolocalisation d’un appel. Les auteurs mettent en scène à quatre reprise une activité très banale présentant un intérêt visuel quasi nul, pour mettre en place une forme de réponse en écho, et de jeu des différences, en plus de donner une information premier degré servant l’intrigue.



Comme à chaque tome, le lecteur ressent également les émotions qui se dégagent de séquences aussi bien d’action, que d’intimité. Dans le premier groupe : un attentat avec une ceinture de C4 autour du ventre, l’assaut donné à un supermarché par des mercenaires contre des marcheurs pacifistes, des centaines de protestants regroupés dans un stade par les forces de l’ordre, les gens qui se succèdent devant le cercueil pour rendre un dernier hommage à une personnalité politique populaire défunte, un rassemblement sous haute tension de d’individus armés et prêts à en découdre attendant la harangue de leur meneur qui vient d’être libéré de prison, etc. Dans le deuxième groupe, un jeune soldat comprenant qu’il est en train d’être recruté par une entreprise de mercenaires à quelques kilomètres du théâtre des opérations, un jeune homme accablé par le décès de la politicienne qui incarnait ses espoirs, l’assurance suffisante de Marino Frazzy devant les caméras de télé, le président des États-Unis accusant le coup d’avoir trahi ses idéaux et son mentor, la force de la révélation pour une jeune femme de savoir ce qu’elle doit faire et ce qu’elle veut, la prise de confiance d’une jeune politicienne effectuant une véritable profession de foi sociale devant une foule, etc. Autant de moments magiques.


Par la force des choses, le lecteur ressort de ce tome de conclusion avec l’envie qu’il y en ait encore, qu’il y en ait plus, ce qui est un bon indicateur de la qualité du récit, de l’attachement aux personnages, du potentiel des différentes situations, de la profondeur des thématiques. D’un autre côté, les auteurs tiennent la promesse implicite d’apporter une conclusion en bonne et due forme, de mener à leur terme les principales intrigues secondaires, et même de se positionner. Le pouvoir des innocents ? Il existe, il s’incarne dans des personnages, dans des actions. Le lecteur conserve sa liberté de penser quant à sa puissance, son efficacité, face à d’autres forces à l’œuvre. En fonction de ses propres convictions, de ses valeurs, de ses engagements, le lecteur peut en venir à se poser la question sur les actions des personnages : Tout ça pour ça ? Oui. Et quelle est l’alternative ? Lesdits innocents devaient-ils s’y prendre autrement ? Aurait-il été préférable qu’ils s’abstiennent d’agir ? Faut-il se résigner ? Que faire face à l’injustice ? Accepter, se résigner, s’indigner, lutter, se révolter ?


Dernier tome : tellement de choses à raconter, tellement de fils narratifs à mener à bien, tellement d’attentes chez le lecteur. Malheureusement les innocents disposent d’un pouvoir relatif : bien réel, prenant une forme qui connaît des limites. Les auteurs prennent soin du lecteur, en prenant soin des personnages. Ils l’emmènent jusqu’au bout de la marche de protestation, se confrontant aux obstacles sur le chemin, affrontant les confrontations, qu’elles mettent face à face des groupes, ou des individus. Le sort de l’Amérique est en train les mains de ses citoyens, qu’ils soient innocents ou pas.



jeudi 14 mai 2026

Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Guerre civile (4)

Faut faire plus que ça. Rétablir la vérité sur ce qui s’est passé aujourd’hui.


Ce tome est le quatrième du troisième et dernier cycle de la série ; il fait suite à Le pouvoir des innocents, cycle III: Les enfants de Jessica-Sur la route (3) (2019) qu’il faut avoir lu avant. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Luc Brunschwig pour le récit, et par Laurent Hirn pour le dessin et la couleur. Il comprend soixante-deux planches de bande dessinée.


La clé tourne dans la serrure de la cellule de Joshua Logan : les policiers sont venus le chercher, car c’est l’heure de son transfert au tribunal. À l’ouest de Washington dans une zone naturelle, les marcheurs se sont arrêtés pour faire une halte et se laver dans un cours d’eau, dans deux zones distinctes non mixtes. Le bain des hommes est filmé par l’éditorialiste numérique The Spyder. Dans l’eau, Domenico Coracci est très fier de lui : il vient d’attraper un poisson, un tout petit de quelques centimètres. La journaliste effectue des commentaires taquins au profit de ses abonnés, remarquant que même en zoomant à mort, ce poisson est riquiqui. Il se tourne vers elle, un peu agacé par le fait qu’elle a toujours les mots qui font plaisir. Lucy Bulmer explique qu’elle filme dans la zone réservée aux hommes, car si elle ne filme que les zones réservées aux femmes, le FBI et les espions du net vont finir par comprendre qu’elle en est une aussi. Ils continuent à s’envoyer de gentilles piques, et elle finit par partir. L’inspecteur Coltrane a suivi la scène et il s’approche de Domenico qui est sorti de l’eau. Il fait une remarque : les gens disent que Coracci et madame Bulmer sont sortis ensemble il y a quelques années. Son interlocuteur n’opposant pas un démenti, Coltrane explique que si c’est vrai, il aimerait lui poser deux ou trois questions.



Le directeur de la prison a décidé que Colin Strongstone va voyager dans le même fourgon pénitentiaire que Logan. Il est escorté par l’un des gardes et lui fait le retour de ce que Logan lui a raconté, c’est-à-dire qu’il leur a menti sur lui et ce qu’il pense pendant des années, et là Logan s’apprête à déballer sa vérité devant un juge et dans un livre. Strongstone ne comprend pas pourquoi il devrait l’aider en témoignant en sa faveur. Le gardien lui dit de faire comme il le sent. Il n’a qu’à dire au juge que son projet de réinsertion est fantastique ou c’est nul, au point où ils en sont ils s’en cognent. Il continue : l’important c’est que Strongstone soit avec lui et qu’il continue d’ouvrir grands ses yeux et ses oreilles. Il veut qu’il lui rapporte tout ce que lui et son avocat vont dire et faire. Le jeune homme monte dans le fourgon et s’y assoit. Au bord du fleuve, Coltrane explique sa situation à Coracci. Avec son chien Sindhu, il est chargé de la protection d’Amy Ruppert, la fille de la secrétaire d’État, et la jeune fille s’attache de plus en plus à lui, il le sent. Il n’y a rien eu de concret, mais il le voit bien… À sa façon de le regarder, de lui sourire. Et c’est un problème : il est son garde du corps, ce n’est pas très éthique de jouer à ça avec elle… Et puis Amy est différente ! Son esprit est celui d’une enfant de douze ans…


Aaargh !!! Les auteurs tiennent le petit cœur du lecteur dans leurs mains habiles et ils en font ce qu’ils veulent. Avant-dernier tome d’une série de trois cycles de cinq, les enjeux tiennent le lecteur sur le bord de son siège. Une fois encore Joshua Logan se retrouve dans une position qui pourrait conduire au rétablissement de la vérité… Bon d’accord, cette fois-ci le lecteur n’y croit plus… Quoi que… Non ? Si ? Aaargh ! Les auteurs font vraiment trop bien leur boulot. Concernant les autres personnages, ça fait plaisir de voir Domenico Coracci et Lucy Bulmer retrouver leur connivence… Mais elle est mariée, au fait… Et la pauvre Amy Ruppert, fragile du fait de son retard de développement cognitif, va-t-elle être dévastée en comprenant que sa relation avec l’inspecteur Coltrane est impossible ? Bon, le sort de Jessica Ruppert semblait clair à l’issue du précédent tome, et… le lecteur se rend compte qu'il obtient ce qu’il souhaitait au cours du second cycle, c’est-à-dire d’en apprendre plus sur cette politicienne atypique. Sans même parler des autres personnages qui ont progressivement gagné leur place dans le cœur du lecteur, Cyrus Chapelle & Adam Füreman, le chien Sindhu… Et le lecteur aurait bien aimé que l’imposant directeur de la banque centrale de Chine, l’honorable Miao Xiang, soit de retour. L’artiste a l’art et la manière de les représenter, d’en faire des êtres humains à la fois banals et plausibles, et uniques et vivants, avec une direction d’acteur naturaliste et normale.



Les auteurs entremêlent plusieurs fils narratifs : celui des marcheurs pour protester comptant en leur sein Domenico Coracci, Lucy Bulmer, Amy Ruppert et l’inspecteur Coltrane, celui de l’avocat se rendant au procès, celui de Jessica Ruppert, et bien sûr celui de Joshua Logan. Cette construction chorale s’avère sophistiquée, avec un ou deux retours en arrière sur le passé de la secrétaire d’État, et deux points de jonction entre deux fils narratifs. Dès la première page, le lecteur peut faire l’expérience de la connivence entre l’artiste et le scénariste, avec ces deux moitiés de page très visuelles : le long couloir mal éclairé devant la cellule de Logan, la baignade détendue à l’air libre sous un beau soleil. Régulièrement, il sent ses yeux ralentir insensiblement pour profiter d’une case ou d’un environnement particulier : le carrelage en damier de la salle de bains de Chapelle dans une prise de vue du dessus, l’injection d’un produit anesthésiant avec une seringue dans le cou d’une victime prise par surprise, un tir au bazooka depuis un toit dans Washington, un face à face sur un pont entre la shérif et les forces de l’ordre, et les marcheurs de l’autre, les marcheurs qui continuent d’avancer dans un épais nuage de gaz lacrymogène (et les yeux bien rouges après coup), un témoignage dans une grande salle d’audience, de cieux teintés de rose alors que le soleil se couche, la neutralisation nocturne d’un shérif et de son équipe, une intrusion dans une demeure luxueuse, etc. Il ressent également que l’artiste rehausse discrètement un moment ou un détail par la couleur, outre celles du ciel en fonction du moment de la journée : l’éclairage un peu rose de la salle de bain, le vert vif du liquide dans la seringue, la monture bien rouge des lunettes de la shérif, le blanc intense de la flamme d’un chalumeau pour menacer une prisonnière, le jaune du taxi newyorkais et de la chemise de son chauffeur ressortant sur les teintes sépia de la séquence, jaune repris ensuite pour le teeshirt de Meryl Ruppert et pour un combiné de téléphone filaire, les reflets dorés des couloirs du palais de justice, le rose d’un drap, le violet des néons d’un café, le rouge et le bleu des feux à éclats des voitures de police, etc.


Bien sûr, les qualités visuelles narratives sont toujours à leur haut niveau. Le dessinateur travaille chaque mise en scène et chaque prise de vue pour que le lecteur puisse comprendre aisément chaque situation et chaque action, pour qu’il puisse s’y projeter. Il se sent un observateur privilégié des retrouvailles entre Lucy et Domenico sans ressentir de voyeurisme, lors de cette forme de batifolage dans l’eau qui leur arrive jusqu’à la taille.il voit toute la violence de l’agression soudaine à la seringue. Il remarque comment le bédéaste sait gérer les plans rapprochés sur certains détails pour rendre l’action compréhensible, par exemple le petit explosif sur la serrure du fourgon pénitentiaire. L’incroyable séquence où Logan doit lire un texte face caméra, ce qu’il fait avec soumission, et un des hommes cagoulés doit lui rappeler qu’il doit adopter la posture du leader charismatique d’un mouvement héroïque de résistance qui porte son nom. L’avancée des marcheurs face au gaz lacrymogène impose le respect par leur détermination et leur capacité à affronter cette souffrance physique sans fléchir. Impossible de résister à l’incrédulité de Colin Strongstone qui doit s’affubler d’un anneau dans le nez et d’un autre à travers la lèvre pour passer inaperçu. L’attaque des voitures de police pour les neutraliser, et celle du supermarché donnent l’impression d’y être et de ressentir la tension et l’inquiétude.



L’intrigue est imparable dans son déroulement, implacable pour les personnages et pour le lecteur. Vite le tome suivant… et en même temps difficile de croire et d’accepter qu’il ne reste plus qu’un unique tome. La question de la vérité reste au cœur des enjeux de l’histoire, avec l’évidence que tout le monde a son propre intérêt à instrumentaliser les faits, à établir sa propre version, à matraquer une post vérité qui occulte complètement les faits et même les doutes qui sont totalement inaudibles dans les deux sens du terme : à la fois invisibilisés par les versions officielles, à la fois tellement contraires à celles-ci qu’ils apparaissent comme des affabulations. En conséquence de quoi, les actions de Joshua Logan et de Jessica Ruppert semblent vouées à l’échec avant même d’avoir commencé. Par comparaison, Amy, Domenico et Coltrane ont entrepris une action qui engendre des réactions, et qui semble progresser vers un objectif clair. Comme si la précédente génération était engluée dans la stase du passé, et que la jeune génération peut encore agir et avoir un effet sur le monde. À nouveau, le lecteur garde en tête le titre de la série, et regarde les personnages en se demandant lesquels peuvent être qualifiés d’innocent et quel est leur pouvoir en ce bas monde.


Arrivé à ce stade de la série, le lecteur ne se pose plus de questions. Il veut en connaître le dénouement, tout en redoutant ce qui peut arriver à des personnages qui lui sont devenus familiers, et certains très chers. Il sait qu’il va retrouver une narration élégante et efficace : c’est bien le cas, il ne peut pas lâcher ce tome en cours de route. L’intrigue met en danger les personnages de manière différente et pleine de suspense. La dimension visuelle fait preuve d’une maîtrise narrative remarquable, avec des moments mémorables. Irrésistible et impitoyable.