… Le vin comme des gouttes de sang sur ses lèvres… Sombres… Lentes…
Ce tome fait suite à Sang-de-Lune, tome 5 : Sang-délire (1996) qu’il faut avoir lu avant. Son édition originale date de 1997. Il a été réalisé par Jean Dufaux pour le scénario, par Viviane Nicaise pour les dessins, par Laurence Herlich pour les couleurs. Il comprend quarante-sept pages de bande dessinée. Ce tome est le dernier de la série, et il y apporte une conclusion en bonne et due forme.
Clara de Leyrac accompagnée de Malepic arrive sur un marché : une commerçante lui répond que le boucher est parti ce matin, qu’elle n’est que son assistante. Clara répond qu’elle suppose qu’ils devront attendre. Sur la grand route il s’avance, son couteau passé à la ceinture. Son sourire est féroce, mais il aime la plaisanterie. Ses mains lavées laissent l’odeur des bêtes à ce qu’il touche. Un ange de lumière le suit, qui jette un éclat de rire sur chaque victime trouvée… Enfants, prenez garde ! Le boucher est sorti ! Il vous coupera en morceaux, menus mignons, si vous n’avez pas été sages… Il ignore la pitié, c’est son métier de débiter ! Oui, le boucher est sorti. Enfants, détournez-vous ! Il est sans pitié, c’est son métier de débiter. Malepic et Clara se tiennent devant une large rangée de stèles dans un cimetière : des enfants rien que des enfants. Elle lui dit qu’elle pense que ce pays est maudit, ce n’est pas pour rien qu’ils sont sur les terres des Sang-de-Lune.
Dans son bureau, maître Carcanpoix est en train de consigner des noms sur un livre de compte, dans l’écriture des Sang-de-Lune. Il ajoute donc le nom du petit Louis, fils de Marthe Brievaux, cordonnière de son état. En infraction à la loi de ce pays, pour avoir gardé chez lui un renardeau, paix à son âme. La liste s’allonge, il n’y a rien à faire ! Ils ne comprendront jamais, même si les peines deviennent de plus en plus lourdes. Le tintement d’une clochette retentit : son maître l’appelle. Coup de sonnette précis et clair : il lui semble que son maître a repris de la vigueur. En se rendant jusqu’à sa chambre, le notable passe à côté du groupe de médecins en train de commenter l’état du malade : ils se perdent en conjectures hétéroclites. Six semaines sans plus à cause du bézoard, l’œuf de Gemiani qui va lui faire reprendre des forces, les veines n’étant plus qu’une vaste patinoire où l’aiguille dérape, le cœur atteint à remplacer par une valve, etc. Il les dépasse et rentre dans la chambre où Sang-Tonnerre alité lui donne de ses nouvelles : son sang se glace, le cœur ne porte plus ses coups, il aspire au vide, ce vide qui est sa vie. Le vieil homme continue : une vie sans femme, il n’a pu ou voulu aimer. Et il souffre à présent de cette malédiction qui frappe tous les siens. Il va avoir cinquante ans, l’âge limite. Au-delà… Carcanpoix répond qu’il sait : La mort pour celui qui reste seul, ou pire une vie sénile, sans pouvoirs, ces pouvoirs qui font la grandeur des Sang-de-Lune. Sang-Tonnerre lui déclare qu’il a décidé de partir, en toute dignité. Aussi lui faut-il régler séance tenante les affaires qui l’occupent encore présentement. Ensuite…
Dernier tome de la série : le lecteur l’entame avec la ferme intention d’y trouver les révélations attenantes aux mystères présents depuis le début, ainsi que la résolution des intrigues. En effet les auteurs ont installé et développé une petite mythologie particulière : l’existence de deux familles antagonistes, dont l’une souffre d’une malédiction originale (la mort des mâles à cinquante ans causée par leur sang qui se glace, s’ils ne se sont pas mariés), une forme de capacité surnaturelle chez certains ayant comme effet secondaire de faire saigner du nez ceux à proximité lorsqu’ils s’en servent, une sorte d’organisation secrète qui d’un côté soutient la quête de vengeance de Clara de Leyrac et de l’autre s’assure du respect des lois coutumières, le rôle du tout aussi mystérieux Colonel, la forme très bizarre de réincarnation de Carcanpoix toujours vieux dans chacune de ses apparitions, l’existence d’un alphabet à base de lunes spécifique à la famille Sang-de-Lune, etc. Il faut attendre quelques pages pour avoir la confirmation que le boucher mentionné dans le titre appartient bien à la famille Sang-de-Lune. Les autres membres ayant donné leur nom aux tomes précédents font une apparition très particulière, sous forme de mannequins de cire : Sang-de-Lune, Sang-Marelle, Sang-Désir, Sang-Délire. Sang-Tonnerre reste alité pendant la majeure partie du récit. Les autres personnages récurrents sont également présents : Clara de Leyrac et Carcanpoix. En revanche, plus de chauffeur et même pas Néan, mais des corbeaux.
Dans le même temps, le lecteur se lance dans les pages, content de retrouver les dessins de l’artiste, notant que l’histoire passe par des moments sortant de l’ordinaire. La dessinatrice a continué de progresser et elle réalise des dessins d’une grande minutie, rendant tangible de nombreux éléments, faisant vivre des moments remarquables, qui sont parfaitement intégrés à la narration au point que leur naturel puisse masquer leur qualité. Dès la première planche, le lecteur prend le temps de regarder les cadavres d’animaux sur l’étal du boucher au marché, puis une magnifique case de la largeur de la page avec un point de vue au ras du sol qui met en valeur l’herbe et les fleurs de champs, puis ces deux personnages à bicyclette, leur allure neutralisant totalement la menace potentielle contenu dans le métier de boucher et son association avec une pure jeune femme qui ne pourrait que relever de l’emprise. Quelques pages plus loin c’est une demi-douzaine d’hommes dans une barque maniée par un gaffeur dans un marais, avec une rangée de pieux de bois vermoulus, les joncs, et la rive humide, dans une teinte d’un vert glauque, le lecteur sent l’humidité le gagner. Ce n’est qu’une petite case dans une page qui en compte sept, un petit garçon assis à même le sol d’une allée, en train de jouer à positionner des pièces géométriques en bois dans un cerceau, touchant, désarmant de naturel et de simplicité. Plus tard, une dizaine d’hommes sont réunis autour d’une grande table dans un salon bourgeois d’une belle demeure : une description d’intérieur tout en détails, du manteau de la cheminée au lustre, en passant par la magnifique carafe à vin, digne de Martin Jamar dans la série Voleurs d’empires (également écrite par Dufaux). Dans un registre très différent : les mannequins de cire en train de fondre, dégoulinant de manière obscène. Pour terminer par cette nuée dense de corbeaux, effrayante.
Le lecteur s’est rendu compte que la qualité de la narration visuelle allait croissante de tome, à la fois dans la précision et l’exactitude des représentations, à la fois dans la construction des prises de vue et dans la direction des acteurs. Carcanpoix reste toujours aussi infect, et même détestable, tout en s’étant fait plus humain, moins caricatural, un être humain plausible, et toujours aussi redoutable. Clara n’a rien perdu de sa pureté, tout en montrant une force de caractère visible dans ses postures, dans son assurance, jusque dans ce moment surnaturel qui confirme sa nature de renard garou. Plusieurs séquences s’impriment de manière durable dans l’esprit du lecteur par leur naturel et leur qualité : la promenade à vélo, Clara s’occupant d’un homme armé la menaçant d’un pistolet, la présentation des mannequins de cire, Lise retrouvant Sang-Boucher enchaîné dans un cachot, Sang-Boucher tombant sous le charme de Lise dans une scène vénéneuse, Carcanpoix commettant un crime odieux dans une cellule du couvent de Leyrac avec les magnifiques voutes en pierres de taille. Etc. Le talent de Viviane Nicaise s’est pleinement déployé, insufflant une vie et une consistance peu communes à chaque personnage, chaque endroit, chaque scène.
Le lecteur se sent tiraillé entre deux sensations au fur et à mesure des pages. D’un côté, il constate qu’il n’aura pas les réponses à toutes ses questions, en particulier sur les pouvoirs surnaturels, sur le Colonel, ou sur la capacité de Carcanpoix d’être présent à chaque génération. Cela peut avoir comme effet de générer une forme de frustration, voire qu’une partie implicite du contrat de lecture n’est pas remplie. De l’autre côté, l’intrigue connaît une résolution en bonne et due forme, qui peut être interprétée comme un signe que l’intérêt de la série réside ailleurs que dans une explicitation de certains mystères. Voilà qu’une lignée patriarcale est mise à mal par une unique femme, cette dernière ayant sciemment été un catalyseur de la mort de plusieurs hommes. Même l’emprise de Sang-Boucher sur Lise ne résiste pas à la vulnérabilité d’un enfant, ce qui lui donne la force de recouvrer sa volonté, de respecter ses propres valeurs morales. Une fois passée la bizarrerie de s’en prendre aux médecins, à l’instar de Molière dans Le médecin malgré lui (1666), les auteurs se focalisent sur la volonté propre de Clara de Leyrac, alimentée par son amour maternel envers son fils, sa transformation en renard pouvant être considérée comme une métaphore. Ils mettent également en scène que tout en continuant à qualifier de Maître les membres de la famille Sang-de-Lune, Carcanpoix ne sert que son propre intérêt personnel, et tous les moyens lui sont bons, les autres n’étant que des instruments à utiliser pour éliminer ceux qui lui résistent. De manière inattendue, Sang-Tonnerre fait usage de son intelligence avec discernement et un certain sens moral qui manquait aux autres membres de sa famille, ce qui modifie d’autant le point de vue du récit.
En fonction des attentes du lecteur, ce dernier tome peut s’avérer plus ou moins satisfaisant. Il l’est totalement pour la narration visuelle, d’une très grande qualité, focalisée avant tout sur sa fonction de raconter et donner corps à chaque endroit et chaque personnage. Rapidement, le lecteur se rend compte que de nombreux dessins s’apprécient également pour eux-mêmes, la minutie de la description, la justesse du moment décrit, la composition d’une scène. S’il fait partie de ceux qui veulent que tout soit expliqué, le lecteur ressort plutôt frustré de ce dernier tome, la mythologie de la série conservant la majorité de ses mystères dans un mode de C’est comme ça. S’il s’est plus attaché à la démarche de Clara de Leyrac, il prend grand plaisir à en découvrir à l’évolution, à voir comment une quête meurtrière de vengeance à l’échelle de plusieurs générations se trouve transformée en quelque chose de plus positif.



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