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jeudi 15 septembre 2022

Mister Mammoth 2

La vie est imparfaite. Ce n’est pas une énigme qu’on peut résoudre.


Ce tome est le second d’un diptyque ; il faut donc avoir lu premier avant : Mammoth T01. Sa première édition date de 2022. Matt Kindt a écrit le scénario, il a été dessiné et mis en couleur par Jean-Denis Pendanx. La traduction a été réalisée par Sidonie Van den Dries. Il compte quarante-six pages de bande dessinée.


Dans la grande mégapole, Weezie est venue rendre visite à Mister Mammoth dans son bureau de détective privé. Ce dernier lui explique les déductions qu’il a faites à partir de la photographie que son client William Carona lui a remise. Celle-ci est une mise en scène : la date prouve qu’elle a été prise il y a plusieurs mois, et non la semaine dernière. On ne le fait pas chanter pour lui soutirer de l’argent. Il n’y a pas de Mr. X. Weezie lui demande pour quelle raison il lui aurait menti. Il explique. Carona pense pouvoir berner Mammoth. C’est typique des gens qui ont de l’argent. C’est l’homme le plus riche de la ville. Mais l’argent c’est comme les empreintes digitales. Les gens peuvent mentir. L’argent, jamais. La peur de la vérité conduit à la dissimulation. Le mensonge est un indice en soi. C’est l’espace en creux qui dessine les contours de la vérité. Pourvu qu’on sache le voir. Dans la rue, une personne sans domicile fixe dort à même sur le trottoir avec dans sa main gauche un petit sachet en plastique transparent contenant un cachet avec un étrange logo imprimé dans la matière. Dans l’immeuble, Mister Mammoth est monté et visite un appartement en désordre où il trouve un document révélateur.



Sur les quais désertés de la plateforme d’une station de ligne souterraine du métro, le détective privé Quinlan va ouvrir une consigne. À l’intérieur, il trouve plusieurs liasses de billets, quelques petites pochettes plastiques avec des comprimés portant le même logo, et un mot manuscrit : effacer l’ardoise. Le soir, Mister Mammoth remonte une rue pentue et pénètre dans une échoppe portant l’enseigne Fortune Teller. Il rentre dans une pièce éclairée de rouge sombre, décorée avec des tentures rouges et des accessoires ésotériques. Il est accueilli par Julia, la voyante. Mammoth est étonné qu’elle ne soit pas surprise de le voir. Elle lui rappelle qu’elle est une voyante. Il lui montre une photographie où un homme et une femme en blouse de laborantin sont en train de manipuler des tubes à essai et des éprouvettes. Il lui demande si elle connait un dénommé Will. Elle lui répond qu’elle n’aime pas les questions. Elle lui prend sa main droite posée sur sa table ronde, et lui remonte la manche pour lui lire les lignes. Elle découvre cinq cicatrices parallèles qui courent tout le long de son avant-bras. Une image s’impose à l’esprit de Mammoth : un garçon assis sur un siège, un casque avec des électrodes sur sa tête, dans un laboratoire. Julia lui demande si ça va. Une autre image : le même jeune garçon assis tout seul à une table dans une très grande salle de bibliothèque. Une main qui se pose sur son épaule. Une aiguille qui s’enfonce dans son avant-bras.


La première partie est pleine de mystères et de questions, incitant le lecteur à établir par lui-même des liens de cause à effet, de faire des déductions pour donner du sens à l’intrigue, au comportement des personnages, à la suite des séquences, à identifier les schémas narratifs. Ce second tome présente les mêmes caractéristiques narratives que la première moitié. Pour commencer, il se lit avec une facilité déconcertante, à bonne allure, sans pour autant donner l’impression d’être creux. L’artiste réalise des dessins dans un registre descriptif et réaliste, avec un trait de contour assez fin, pas très appuyé, de rares aplats de noir, ce qui les rend très facile à lire. Chaque image semble naturelle et évidente. Au bout de quelques pages, cette facilité finit donner l’impression d’une faible quantité de cases par page, et d’une faible densité d’informations visuelles. Des cases de la largeur de la page, parfois avec un simple visage au centre. Il y a bien quelques cases comme ça, mais en fait le nombre de cases par page varie de deux à neuf le plus souvent entre cinq et sept. Les informations visuelles sont bien présentes, nombreuses et variées. Il suffit de regarder la deuxième planche et ses six cases : le sans domicile fixe allongé, sa couverture, son balluchon, son sac, la chaise à roulette, la borne incendie, la prise d’air, les déchets sur la chaussée, le petit sachet en plastique, le logo sur le comprimé, la façade de l’immeuble avec la gaine métallique, la fenêtre ouverte, la descente d’eau pluviale. La forme du récit incite le lecteur à consacrer un certain temps à la lecture du dessin en pleine page, en vis-à-vis pour repérer des indices.



Comme dans le premier tome, la narration visuelle apporte énormément d’informations de nature variée. Ne serait-ce que pour les lieux, le lecteur éprouve à chaque fois l’impression de s’y trouver aux côtés du ou des personnages : le bureau de détective dans une lumière tamisée, le quai de métro désert un peu inquiétant, le cabinet de madame Julia et sa chaude lumière rouge orangé, le palais où Mammoth apporte sa pierre sous une lumière crue du soleil, la grande pièce toute nue avec le grand tableau noir dans l’institut, le canot à moteur avec lequel Mammoth rejoint l’île sur une mer peu agitée, la salle d’étude et ses grands rayonnages dans le même institut, etc. Le lecteur se rend compte qu’il ralentit inconsciemment sa lecture à intervalle régulier pour prendre le temps de savourer une case comme la vue du dessus des toits du quartier où se trouve le bureau de Mammoth, l’urbanisme de la rue en pente, les rayonnages de la bibliothèque qui semblent infinis dans le souvenir du garçon, les couleurs du vase en verre, la grande toile noire dans son cadre, accrochée au mur, les créations du verrier qui scintillent au soleil, etc. Sous des dehors doux et simples, les pages racontent énormément de choses, avec une évidence déconcertante. Les personnages disposent tous d’une véritable identité graphique, à commencer par Mister Mammoth avec sa très haute taille et sa carrure imposante, mais aussi Weezie, Quinlan et William Carona. Les gestes et les postures s’inscrivent dans un registre réaliste, sauf pour les scènes relevant du feuilleton télévisé, où ils sont plus gracieux.


Le lecteur est d’autant plus attentif aux dessins qu’il reprend cette histoire, bien décidé à identifier les schémas en relevant les indices, à découvrir le fin mot de l’histoire, tout en savourant l’effet de surprise créé par chaque scène. Première scène : Mister Mammoth se livre à des déductions, prouvant qu’il est le meilleur détective du monde. Puis il va chercher des indices dans une sorte de laboratoire peut-être clandestin, et il va consulter une voyante, remontant la piste de fil en aiguille. Il s’agit bien d’une histoire à base d’enquête. Dès la page neuf, un souvenir resurgit, de ce garçon subissant un traitement éducatif non conventionnel et non consenti. Il ne fait pas beaucoup de doute dans l’esprit du lecteur qu’il s’agit de Mammoth enfant. En pages quinze et seize, Mammoth est de retour dans cet étrange endroit à l’écart, une sorte de grand palais totalement désert qu’il a peut-être construit lui-même. En page dix-sept, la charmante jeune femme héroïne de feuilleton télévisé menace un homme d’un pistolet, dans un grand salon luxueux, et elle l’abat, puis roule son cadavre dans un tapis. Un cartouche de texte précise : son mari l’a obligée à quitter la zone de quarantaine. Ça fait tilt pour le lecteur : effectivement il avait été question de cette histoire et la quarantaine était mentionnée dans la première partie, et il avait même laissée cette femme dans un quartier pouvant être Chinatown ou peut-être Hong-Kong.



C’est sûr : il y a une trame de fond logique sur laquelle s’agencent tous ses événements, mais elle n’est pas accessible par la simple déduction, pour le lecteur. Qu’importe, le récit s’avère riche d’autres composantes. Il y a la dimension polar : le scénariste en manie les codes avec une belle élégance, comme les remarques sur les gens riches et leurs abus, ou celles sur le mensonge, celle sur la vérité qui devient autre chose transformée par les souvenirs et le temps qui passe. Le lecteur relève également des interrogations plus philosophiques. La question sur la contrepartie de l’amour, du bonheur. Le caractère imparfait de la vie : ce n’est pas une énigme qu’on peut résoudre. La manière dont on ne peut pas se débarrasser des choses qui nous déplaisent. Le lecteur note que plusieurs termes écrits directement dans le dessin sont restés en anglais, comme Fortune Teller, Foresight, The perfect frame. Il se dit que la traductrice n’a pas forcément pu rendre compte de la polysémie de certains termes anglosaxons. Par exemple, Perfect Frame peut se concevoir littéralement comme le cadre parfait, un cadre de tableau, ou de manière littérale comme un contexte parfait, celui de l’enquête pour en apprendre plus sur soi, ou de manière imagée comme étant également le piège parfait pour faire porter le chapeau à quelqu’un. Il est vraisemblable que Kindt ait joué sur la polysémie d’autres termes en anglais et que ça ne puisse pas être reproduit à la traduction. Et puis… comme à son habitude le scénariste boucle son récit : avec une scène d’explication comme dans un polar où le détective expose ce qu’il a compris, en montrant littéralement le meilleur détective du monde à l’œuvre, et il tient ses promesses de bien plus de manières que ce à quoi s’attendait le lecteur. Sans oublier de refaire le lien entre les éléments disparates comme ce palais et la situation de l’actrice. Le lecteur peut trouver à redire sur un ou deux détails, comme la mort de l’institutrice que Mammoth aurait dû pouvoir empêcher, mais il est subjugué par les différents niveaux de résolution.


Il ne fait pas de doute que les auteurs ont conçu leur récit d’un seul tenant et que le choix de le publier en deux tomes est celui de l’éditeur pour des questions de viabilité commerciale. Cela ne retire rien au plaisir de la lecture. Jean-Denis Pendanx réalise une narration visuelle épatante par son accessibilité et sa facilité de lecture, et par sa richesse. Matt Kindt a construit un polar comme il sait en mitonner, avec une véritable enquête, avec une accroche irrésistible, celle de voir à l’œuvre le meilleur détective du monde, en manipulant avec dextérité les conventions du genre, tout en développant une réflexion touchante sur la réalité, sur le pouvoir des histoires, sur les limites de la mémoire, avec à la clef un véritable meurtre parfait.



2 commentaires:

  1. "cette facilité finit donner l’impression d’une faible quantité de cases par page, et d’une faible densité d’informations visuelles." - Je me demande si Kindt l'a fait sciemment et a traité son diptyque comme un exercice de style, sachant qu'on attendait de lui qu'il fasse une "bédé".

    "Il se dit que la traductrice n’a pas forcément pu rendre compte de la polysémie de certains termes anglosaxons." - Tu veux donc dire qu'elle a intentionnellement laissé le texte en anglais, c'est ça ? Afin d'éviter une mauvaise traduction ou de passer à côté de certains sens ?

    "les auteurs ont conçu leur récit d’un seul tenant et que le choix de le publier en deux tomes est celui de l’éditeur pour des questions de viabilité commerciale." - Je suppose quand même que Kindt savait que son récit allait être saucissonné.
    J'ai du mal à suivre ton commentaire de viabilité commerciale. Je pense que ceux qui ont lu le premier tome n'achèteront pas tous le second ; donc le second tome est forcément moins rentable. Je crois qu'un album plus épais permet d'économiser sur les frais de production ; c'est notamment la méthode des éditeurs de Comics en France (surtout Urban et Bliss), qui sortent des pavés pour arriver à des économies d'échelle.

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    1. Je me demande si Kindt l'a fait sciemment : je suis convaincu que oui. Après Mind MGMT et Dept. H, il s'est cantonné à des histoires courtes de quelques épisodes en comics (4 ou 6) et un peu décompressées à mes yeux. Je suis sur l'impression qu'il a fait de même pour ce projet format BD, en laissant de la place à Jean-Denis Pendanx pour qu'il fasse de belles cases.

      La traductrice a intentionnellement laissé quelques mots en anglais, pas beaucoup deux ou trois. Pour un lecteur de comics VO comme moi, la difficulté de traduction de Frame par un mot unique, avec des sens différents m'a sautée aux yeux.

      Viabilité commerciale : je suis parti avec l'idée en tête du franco-belge, et pas des comics. Mon impression est qu'il est parfois plus facile de vendre un album de 48 ou 64 pages pour une histoire traditionnelle (dans la terminologie actuelle, une histoire qui ne s'apparente pas à un roman graphique) en plusieurs tomes, qu'un album forcément plus cher qui fera plus réfléchir et hésiter à l'achat. C'est une impression : je ne dispose pas d'éléments issus d'une étude de marché pour la confirmer ou l'infirmer.

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