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mardi 13 septembre 2022

Carnets d'Orient T01 Djemilah

L’Orient est une femme qui nous échappera toujours.


Ce tome est le premier d’une série indépendante de toute autre. Il a été publié pour la première fois en 1987, après une prépublication en 1986 dans le magazine Corto Maltese. Il s’agit d’une bande dessinée en couleurs qui compte 58 planches en couleurs. Elle a été réalisée par Jacques Ferrandez, pour le scénario, les dessins, les couleurs. Ce tome a été réédité avec les quatre suivants dans Carnets d’Orient – Intégrale 1 : 1830-1954. Ce tome s’ouvre avec une introduction rédigée par Jean Daniel (1920-2020), écrivain et journaliste français, fondateur (1964), directeur et éditorialiste du Nouvel Observateur. Il loue la narration de l’auteur qui propose une chevauchée qui facilite l’explication de choses qui ne sont pas très simples.


Le 24 mai 1836. Joseph Constant ose à peine le croire, le voici en Afrique. Voilà le triangle d’Alger dit le capitaine. Forts, murailles crénelées, minarets des mosquées. El Djezaïr, comme l’appellent les Arabes. Des canots viennent à leur rencontre. Maltais, Mahonnais, Provençaux, des canailles de tous les pays du monde. Une cohue de tous les types de la Méditerranée qui s’agitent sur le débarcadère et se disputent les bagages des voyageurs en vociférant dans un langage qui est comme le détritus de toutes les langues. Rencontrer dans la réalité ce qui jusqu’alors n’a été pour lui que costumes d’opéra et dessins d’album est une des plus vives impressions qu’on puisse éprouver en voyage. Il est accueilli par Mario Puzzo, sur le quai. Celui-ci est habillé à la mode arabe. Le chaouch du port Omar ben Kada se charge de trouver des porteurs pour les affaires de Joseph, à grands coups de bâton. Les deux amis quittent le port et montent dans la ville, avec une magnifique vue du port derrière eux.



Joseph Constant vient de parcourir la ville. Il est tout étourdi de ce qu’il a vu. Il a débarqué au milieu du peuple le plus étrange. Mario est bien installé. Belle maison mauresque. Il fallait être fou comme lui pour installer un cours de dessin à Alger. Il craint qu’à part quelques officiers et administrateurs français, il n’ait pas beaucoup de clients. Il craint même qu’il ne soit difficile de rapporter d’ici beaucoup de dessins de ces Maures. Il lui faut faire ses croquis au vol à cause de la mauvaise opinion qu’ils ont sur les images. Depuis son voyage à Rome, il n’avait plus revu Mario. Il semble prendre fait et cause pour ce peuple, allant jusqu’à vivre à l’orientale. On jurerait un Turc. Constant rencontre quelques officiers français dans l’atelier de son ami peintre. Il découvre que Mario a des liaisons avec la plupart des femmes d’officiers dont il fait le portrait. Un soir, Mario emmène son ami visiter la ville : d’abord un café bondé, puis une maison close, où une petite femme l’entraîne dans une alcôve. C’est un moment d’une tendresse extraordinaire pour Joseph. Quelques jours après, les deux amis partent à cheval : ils se rendent dans la plaine de Mitidja, chez un colon, un ancien officier de Napoléon. Celui-ci évoque les attaques menées par les Hadjoutes.


Même sans l’introduction de Jean Daniel, le lecteur se doute bien qu’il ne s’agit pas d’une série banale. Publier des bandes dessinées en France sur l’histoire de l’Algérie relève d’une ambition, ne serait-ce que pour la sensibilité du thème. Il veut bien croire que l’auteur ne prend pas parti et se montre impartial. Il comprend dès les premières pages qu’il s’agit d’un roman, l’histoire d’un artiste qui s’éprend d’une belle autochtone inaccessible car promise à un autre, et qui va voyager pour la retrouver, se retrouvant emporté par les événements de l’Histoire. Il apprécie incontinent la narration visuelle : descriptive, avec des traits encrés bien nets et propres sur eux, un investissement visible pour reconstituer l’époque, et une mise en couleurs de type aquarelle, très agréable à l’œil, rehaussant le relief des vêtements, des visages, des paysages, des décors, et rendant compte des différentes ambiances lumineuses. Cela donne un récit romanesque très agréable à lire, focalisé sur les aventures d’un peintre blanc venant de la métropole française.



Bien évidemment, le lecteur n’est pas dupe : l’annonce de la neutralité du point de vue constitue une promesse fallacieuse, même si ce n’est pas fait sciemment. Aucun auteur ne peut rendre compte de la complexité de l’histoire d’un pays : il doit choisir les événements qu’il va évoquer, il doit choisir les points de vue par lesquels il va les aborder. Pour autant, il peut aussi entendre cette promesse comme la volonté de ne pas être manichéen. Avec le recul des années passées, le lecteur sait également que Jacques Ferrandez a consacré dix tomes pour la période allant de 1830 à 1962, publiés de 1987 à 2007, dont la moitié pour les années 1954 à 1962. Il sait également qu’il a déjà entamé la suite : Suites algériennes T01, première partie des années 1962 à 2019, publié en 2021. L’auteur s’est donc investi dans cette œuvre en la considérant comme un projet de longue durée. En effet la couleur locale ne se limite pas à des tenues vestimentaires exotiques et des balades touristiques, avec quelques termes locaux saupoudrés pour faire couleur locale. L’auteur sait utiliser le bon mot à bon escient de manière organique et le lecteur pourra éprouver l’envie de se renseigner plus avant sur des termes comme chaouch, plaine de Mitidja, les Hadjoutes, le bey de Constantine, Coulougli, la tribu des Beni Zitouna, Aïn Mahdi, les oukils (avocats fondés de pouvoir), ksar, sarouel, etc.


Bien sûr, il n’existe pas de témoin encore vivant de l’année 1836 dans cette région du globe, et la photographie n’avait pas encore été inventée. Pour autant, il est visible que l’artiste a effectué des recherches conséquentes pour pouvoir représenter avec précision et exactitude les tenues vestimentaires, les constructions d’Alger, les aménagements intérieurs. Sur ce plan, cette bande dessinée est un délice, car ses cases constituent des descriptions détaillées qui donnent à voir cette époque et ces lieux, les civils comme les militaires, les navires, les armes à feu et les armes blanches, etc. Le lecteur peut se projeter en confiance dans chaque scène et prendre le temps de savourer chaque détail représenté. Il se promène au milieu de la foule dans les rues d’Alger. Il accompagne Joseph dans une maison close.il chevauche dans le désert à ses côtés, à plusieurs reprises. Il aperçoit l’intérieur d’un riche harem, et il participe à une réception donnée par le gouverneur français avec les militaires en tenue d’apparat. Il rôtit au soleil, et il grelotte de froid sous la neige. Il campe dans le désert et il séjourne dans la ville de Constantine. Il séjourne dans une geôle et il regarde Joseph peindre confortablement dans son atelier orientalisant à Paris.



L’auteur a choisi une approche romanesque pour rendre compte de la situation de l’Algérie en 1836 : la conquête du pays par la France a débuté par le débarquement de l’armée d’Afrique à Sidi-Ferruch en juin 1830, et elle s’achèvera lors de la reddition formelle de l'émir Abdelkader au duc d'Aumale, le 23 décembre 1847. Au cours de sa quête pour retrouver sa bien-aimée, Joseph Constant va apprendre l’Arabe (une idée de graphie très ingénieuse dans les phylactères), va s’habiller comme un autochtone, va devenir l’interprète particulier d’Abd el Kader (Abdelkader ibn Muhieddine, 1808-1883), puis va être considéré comme un traître par ce dernier et réintégrer l’armée française. Du fait de la pagination limitée, Jacques Ferrandez doit effectivement faire des choix. Comme l’annonce l’introduction, le manichéisme n’est pas de mise : Joseph Constant est le protagoniste, mais il n’est pas un héros. Les Français ne sont pas un grand peuple civilisateur. Les Algériens ne sont pas un peuple unifié d’un seul tenant. L’auteur choisit de mettre en scène la première expédition de Constantine qui aboutit à une opération qui est un échec, en novembre 1836. Il évoque la suffisance du gouverneur français, la bêtise de certains militaires venus imposer les us et coutumes français parce qu’ayant une valeur universelle, mais aussi la férocité des Hadjoutes, les compromissions politiques de part et d’autre, les pertes en vie humaine lors des batailles militaires. La tonalité du récit n’est pas celle de la fatalité qui vient avec la connaissance après coup du déroulement de l’Histoire, plutôt celle du constat d’une situation complexe, de conflits inéluctables.


Ce premier tome se termine avec les mots de Joseph Constant : L’Orient est une femme qui tantôt s’offre, tantôt se refuse. L’Orient est une femme que nous voulons prendre et posséder en allant jusqu’au viol. L’Orient est une femme qui nous échappera toujours. Cela peut sembler une formulation un peu simpliste et romantique de la situation de ce pays à cette époque. Il faut avoir à l’esprit que cette formulation est celle du personnage, et pas le jugement de valeur de l’auteur. Ce dernier fait démarrer son récit alors que la France est bien engagée dans la conquête de l’Algérie, un territoire qui n’est pas le sien. La reconstitution historique s’avère remarquable, et la narration visuelle riche et précise. L’intrigue constitue un fil directeur permettant de voir plusieurs aspects de la situation au travers des yeux du personnage principal. Le tout forme un récit d’aventures adulte, et un point d’entrée accessible pour le profane, à cette période de l’Histoire de l’Algérie.



2 commentaires:

  1. Il est accueilli par Mario Puzzo - Je suppose qu'il n'y a là aucun clin d'œil à Mario Puzo, même de très loin...

    "Joseph Constant va apprendre l’Arabe (une idée de graphie très ingénieuse dans les phylactères)" - C'est dommage, aucune des images que tu proposes pour illustrer ton article ne représente cette "idée de graphie très ingénieuse". Je suppose que Ferrandez a donné un aspect arabisant à l'alphabet latin ? Tu peux m'en dire plus ? L'objectif n'est pas le même et la méthode est sans doute différente, mais ça m'a rappelé le dernier tome du "Marquis d'Anaon", dans lequel Vehlmann retranscrivait l'arabe en alphabet latin.

    Dix tomes quand même, en plus tout seul ; bel effort, surtout lorsque l'on cherche à s'imaginer les recherches que cela a dû représenter. Une série primée plusieurs fois, apparemment, dont le prix spécial du jury d'Historia "pour l'ensemble de la série".

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    1. Mario Puzo : je n'ai pas relevé de détails qui m'y fasse penser.

      C'est exactement ça : Ferrandez a donné un aspect arabisant à l'alphabet latin. Je n'ai pas d'images car il y en a très peu de disponibles sur internet, voire quasiment pas pour les premiers tomes. J'ai trouvé cette solution élégante et parlante, permettant de visualiser sans lourdeur la barrière de la langue, sans que le lecteur puisse l'oublier.

      Chaque tome est assorti d'une bibliographie différente de plusieurs livres, articles et ouvrages universitaires. Je suis très impressionné par le résultat d'autant que la série a débuté à la fin des années 1980, alors que les plaies étaient encore très sensibles, voire certaines à vif. L'article wikipedia précise que :

      Le terme officiellement employé à l'époque par la France était « événements d'Algérie ». L'expression « guerre d'Algérie » a été officiellement adoptée en France le 18 octobre 1999.

      Aussi je présume que chaque tome de la série a dû être scruté aussi bien par les lecteurs pieds noirs qu'algériens, et Jacques Ferrandez devait soupeser chaque choix, chaque formulation, chaque détail historique. Une sacrée pression.

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