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lundi 19 janvier 2026

La vallée des oubliées

La justice et la vengeance sont des choses différentes, petit…

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Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Pierre Dubois pour le scénario Alain Henriet pour les dessins, et Usagi (Patricia Tilkin) pour la mise en couleurs. Il comprend cent-quarante-deux pages de bande dessinée.


Quand, à travers les vallées perdues, on voit au loin chevaucher deux cavaliers, l’un derrière l’autre, on sait que l’un poursuit l’autre. À moins qu’il ne soit qu’une ombre, un fantôme que le premier veut fuir… Sur un large chemin dans une vallée arborée, un jeune cavalier avance à une allure tranquille. Il passe au milieu d’un troupeau de paisibles vaches Highland. Il finit par entrer dans Sabbath City, une petite ville avec sa rue principale en terre et les bâtiments en bois. Il remarque les trois montures attachées à la barre devant le saloon. Il y attache la sienne et y pénètre. Il se rend au comptoir et demande un whisky qu’il boit tranquillement, tout en examinant le reflet de la salle dans le grand miroir. Il repère un individu bien portant en train de lever son verre et tenant une dame de petite vertu par la taille, il se vante d’être en train de gagner aux cartes, et il offre sa tournée. Clark pose son verre et dirige vers sa table. Il salue Hart en lui demandant s’il triche toujours. Son interlocuteur ne se démonte pas, reste tranquillement assis et lui rappelle les faits : le fait que Clark ait déçu Winter, leur employeur, qu’il a récolté ce qu’il a semé, œil pour œil et dent pour dent, vengeance sur vengeance. Le jeune cowboy répond qu’il y a eu des coups de trop, et que ce n’était plus la guerre ; il veut savoir où se trouve Winter. Hart se lève et propose de conclure la discussion, tout en mettant sa main sur la crosse de son revolver. Soudain Wells, un autre membre de la bande, fait irruption en disant qu’il est temps de partir. Clark abat Hart et tire sur Wells sans le toucher, ce dernier ressortant.



Lorsqu’il se retrouve à l’extérieur, Clark voit la bande s’enfuir en galopant. Une personne leur tire dessus en disant qu’ils ont pillé la banque. Avec fracas, l’attelage de quatre chevaux blancs passe, en tirant la diligence couchée sur le côté. Le shérif arrive à cheval en expliquant qu’il a envoyé Harvey chercher du renfort, et qu’il fait appel aux volontaires : il faut faire vite ou ils les perdront. Mais les fuyards ont mis le feu à une cariole et des caisses en bois, qui forment un barrage au milieu de la grand-rue et l’incendie menace déjà de se propager aux bâtiments : il faut s’en occuper de toute urgence. Clark décide de fausser compagnie à la foule en prenant une ruelle transversale, partant en passant par le cimetière. Il finit par rejoindre la route et il remarque un foulard rouge attaché à un arbre : il comprend que Winter a laissé ce souvenir à son attention. Il avance tranquillement sur le chemin, et se rend compte que les habitants de Sabbath City sont déjà aux trousses des pillards. Il quitte la route principale pour prendre de la hauteur et il comprend que la bande a laissé quelques gars derrière en guet-apens pour couvrir la retraite. Les villageois vont tomber dans le piège.


Un beau jeune homme, Clark, au passé condamnable, s’étant révolté contre Winter un chef d’une bande de pillards, sanguinaire, sans foi ni loi, habile avec une arme à feu, et solitaire dans sa quête de vengeance, le lecteur comprenant que sa famille a été massacrée sur les ordres de Winter. C’est parti pour une histoire de vengeance avec un héros mâle et fringuant, téméraire et plus futé que les autres. Au bout d’un trentaine de pages, il sauve un Amérindien, Shee-Ke-Ah, grièvement blessé, et au bout d’une quarantaine de pages, il est lui-même grièvement blessé. Et recueilli par un groupe de femmes vivant à l’écart dans la vallée des oubliées. Une trame classique avec un personnage principal tenant un premier rôle tout aussi classique. La première planche offre un spectacle très sympathique au lecteur : superbe paysage, avec le relief particulier de cet endroit, une végétation identifiable, une succession de paysages invitant à la promenade, ou à la balade à cheval, ce très beau relief vallonné, le large chemin dans la forêt clairsemée, le troupeau de vaches avec ces longues cornes si caractéristiques, le village de l’Ouest avec ses baraques en bois. Par la suite, les auteurs vont encore offrir de belles promenades au lecteur : le cimetière aux tombes très sommaires, de nouvelles chevauchées dans d’autres paysages naturels, la découverte du village fortifié de la vallée des oubliées, etc.



Certes, il est question de violence, des coups de feu sont échangés, des hommes meurent, des victimes innocentes sont abattues sans état d’âme. D’un autre côté, la narration visuelle apparaît très propre sur elle : traits de contour précis et réguliers, rehaussés par des traits tout aussi propres pour marquer les textures et renforcer le relief à l’intérieur des formes délimitées. L’artiste montre les choses de manière factuelle, sans verser dans l’expressionnisme ou l’impressionnisme, des représentations descriptives minutieuses et détaillées. Le lecteur peut ainsi s’attarder sur la végétation et les plantes, les poches sur la selle du cheval, la forme des bouteilles au comptoir, les différences de morphologie des troncs d’arbre, la variété des robes de ces dames oubliées à l’exception de la salopette pour la jeune adolescente Do, les accessoires et outils visibles au fur et à mesure de la découverte du village fortifié, le bardas du colporteur Scurly et sa toque de fourrure, la nourriture du petit-déjeuner à la table de Ma Joe, l’ameublement sommaire de la chambre d’hôtel à Warlock, etc. Ce rendu graphique donne l’impression que tout est propre, neuf même si parfois rustique, et souvent bien rangé, bien ordonné. Toutefois…


Toutefois, cette bande dessinée raconte et montre des moments durs dont l’apparence propre des dessins n’atténuent pas la brutalité. Certes, en page treize quand Clark abat Hart, il est en état de légitime défense, et la petite touche rouge qui apparaît dans le dos du pillard semble plus une convention visuelle qu’une description factuelle. De même l’incendie en pleine rue impressionne par la hauteur des flammes, sans vraiment dégager une chaleur intense ou donner la sensation d’être menaçant au point de se propager rapidement. Le ressenti du lecteur se trouve modifié en page vingt-deux quand il voit de manière toute aussi factuelle une balle traverser la tempe droite d’un homme et le sang gicler de l’autre côté du visage. L’extraction, sans anesthésie bien sûr, de la balle dans le torse de Shee-Ke-Ah, conscient tout du long, s’avère également visuellement éprouvante. Quand les bushwhackers à cheval tirent calmement sur deux femmes puis un enfant à quelques mètres, leur cruauté et leur manque d’empathie frappent le lecteur de plein fouet : la violence a perdu son caractère aseptisé et propre, pour devenir des actes ignominieux sur des individus sans défense, la manifestation immonde de l’exercice de la force par des individus dépourvus de toute considération pour n’importe quel autre être humain, une abomination abjecte.



Le lecteur prend ainsi conscience de la qualité d’une narration visuelle impeccable. L’artiste dessine avec un souci des éléments concrets, de montrer chaque environnement de manière détaillée, qu’il s’agisse d’un moment bucolique ou poétique, ou d’actes barbares dans une lutte sans merci, ou une action d’extermination. Il n’y a qu’à voir la quarantaine de pillards chargeant à cheval sur le village fortifié de Ladies’ Valley, chacun différent de l’autre, tous positionnés de manière à ce que les autres disposent d’assez de place pour évoluer : une vraie composition prenant en compte les paramètres concrets d’une telle situation. Dans le même ordre d’idée, l’assaut sur Ladies’ Valley se déroule pendant une vingtaine de pages, et la conception du plan de prise de vues intègre la disposition relative de chaque bâtiment, le déplacement de chacun, la progression du groupe, la formation de poches de résistance, les modalités d’attaque en fonction des constructions et de leur fonction. Une séquence qui doit sa qualité narrative aussi bien au scénariste qu’au dessinateur.


Rapidement, le lecteur se rend compte que l’intrigue présente des caractéristiques qui la différencie d’un récit classique d’un héros viril prompt à sauver la veuve et l’orphelin, et à châtier les prédateurs. Clark se révèle incapable de tout arrêter tout seul, voire il sait quand son intervention sera inefficace, et il évite alors de se mettre en danger. Alors qu’il vient de faire la preuve qu’il connaît bien la stratégie habituelle de Winter et de ses bushwhackers, il se fait quand même avoir dans un guet-apens similaire en tout point. Il ne doit son salut qu’à l’intervention des femmes de Ladies’ Valley, entre autres à une adolescente et une squaw âgée. Il découvre même qu’elles tirent à l’arme à feu, aussi bien que lui. Il se fait avoir une autre fois par une femme qui l’a mené par le bout du nez. Il a également beaucoup de choses à apprendre de Scurly, aventurier chevronné. Il se montre impitoyable et agressif, qualités qui lui permettent de survivre et de mener sa vengeance à son terme, et même d’envisager sa poursuite… pas tout à fait le héros au cœur pur et aux valeurs morales irréprochables. Le lecteur familier du scénariste remarque qu’en toile de fonds, il reprend le principe du riche propriétaire terrien (ici il s’appelle Henry Adams Martineau) qui harcèle les petits fermiers, jusqu’à les éliminer si nécessaire pour agrandir son exploitation, intrigue similaire à celle de Texas Jack (2018) avec Dimitri Armand.


Un western dont les dessins clairs et propres donnent l’impression d’une lecture tout public, pour une intrigue linéaire mettant en scène un héros au cœur pur. À la lecture, le récit prend plus de saveurs, apparaît plus adulte, entre ce jeune homme vaillant et intrépide, animé par un solide désir de vengeance, ne devant sa survie qu’à un groupe de femmes et un mentor plus âgé, des dessins qui montrent toute l’horreur des tueries et des exécutions sommaires, contrastant avec la beauté et la richesse des paysages. Une chevauchée mouvementée, conflictuelle, sous l’emprise de la loi du plus fort.



dimanche 11 septembre 2022

La Porte de l'Univers

C’est de l’humour de vieux, place aux jeunes.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable de l’œuvre de l’auteur. Il a été réalisé par Daniel Goossens, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Cette bande dessinée bénéficie d’une introduction d’une page rédigée par Édouard Baer, et d’une courte phrase sur le bandeau en quatrième de couverture de Benoît Poelvoorde (La porte de l’univers… Voilà qui met en appétit). Il se termine avec une postface de six pages, écrite par l’auteur, essayant d’expliquer son humour.


Chapitre 1 : Robert Cognard. Ce monsieur est assis à sa table de travail : c’est un comique professionnel et il cherche de nouvelles idées de gags. Il est complètement à sec. Il n’a plus un gag en stock, lessivé. Que des redites. C’est la fin des haricots péteurs. Il se rend à la réunion de travail chez son employeur, mais il pousse la porte de la salle de réunion alors que celle-ci se termine, que tout le monde s’est déjà levé, et prend congé. Il s’adresse à Jean-Pierre, à Chantal, mais ils préfèrent l’éviter. Il se dirige vers le patron et il engage la conversation. Celui-ci lui propose de l’accompagner dans son bureau. Robert explique qu’il cherche du neuf, que ce n’est pas le tout de faire rire, qu’il faut également dénoncer la bêtise. Arrivé dans le bureau du patron, celui-ci explique que les gens sont exigeants, qu’ils veulent du nouveau, toujours du nouveau. Robert continue de soliloquer sur ses mollets poilus, mais le patron lui tend un chèque. Il lui conseille de prendre du bon temps, de s’amuser avec des filles. Il ne le vire pas, il lui offre la liberté, en conseillant à Robert de saisir sa chance. Le comique s’en va, les larmes aux yeux, citant Pierre Desproges : on peut rire de tout, mais pas de n’importe qui.



Robert Cognard est rentré chez lui. Il a relevé son courrier : les factures, les papiers d’huissiers, les convocations au tribunal, et il n’a plus le moindre gag en stock. Sa compagne Sheila a revêtu une robe pimpante assez courte. Une dispute s’en suit, et elle fait calmement sa valise, alors Robert s’emporte de plus en plus. Il se rend au bar et aborde une femme, lui racontant la blague de pourquoi Popeye avait des avant-bras musclés. Il finit par la raccompagner chez elle, tout râlant sur le fait que ça ne suffit plus de les faire rigoler, après, il faut allonger la friche. En entrant dans son appartement, il remarque une affiche de Corto Maltese. Il se lance dans un soliloque en s’adressant à la prostituée. Elle rêve d’être emmenée par un beau marin ? Elle aussi, elle est attirée par la lumière ? Il n’existe pas d’âme vraiment simple et pure ? Corto Maltese, c’est juste le prestige de l’uniforme. Le p’tit foulard, les p’tits galons, la casquette de marin… Les vrais marins, ça se pomponne pas. Ça a pas l’temps pour la galipette. Y a-t-il donc que lui de lucide ? Si Corto Maltese avait eu le même succès avec une casquette Pernod, il aurait dit Chapeau l’artiste ! C’est facile quand on est marin et beau. Lui, croit-elle qu’on lui ferait une gâterie à l’œil avec la casquette de Corto Maltese ? On ferait la fine mouche, oui !


Un nouvel album de Daniel Goossens : plus de quarante-cinq ans de métier avec des histoires publiées dès 1976 dans le magazine Pilote, et des albums dès 1979. Ici, il propose une histoire continue, plutôt qu’une série de scénettes, composée de douze chapitres : Robert Cognard ; Les Grands du rire ; Le Salon du rire ; La Taverne des artistes ; Le Procès ; Dans le pétrin ; La plus belle femme du monde ; Les Marines de l’Alabama ; Épilogue ; La Porte de l’univers ; Le Jugement dernier ; Dernier épilogue avant l’éternité. Toutes les caractéristiques qui font le charme de ce bédéaste sont bien présentes. Le lecteur identifie immédiatement sa manière de dessiner : des décors tracés d’un trait sûr, allant à l’essentiel, parfois avec plus de détails le temps d’une case ou deux. Le lecteur sait immédiatement où il se trouve : le bureau de Robert Cognard avec ses armoires métalliques à tiroir et son escabeau, la salle de réunion avec ses tables et ses fauteuils, le bureau du patron avec un mobilier plus couteux, le bel appartement du comique avec sa cheminée, un simple bar, un grand hall du bâtiment pour la convention, une salle de procès avec la barre des accusés, une cellule avec deux bat-flancs, une grande prairie avec des cowboys et des vaches, une navette spatiale. Les accessoires sont tout aussi parlants et bien choisis : la sacoche en cuir de Cognard, les tenues vestimentaires différenciées et faisant apparaître une facette de la personnalité du l’individu représenté, la coiffeuse de Sheila, le flacon de M. Propre, la reproduction des cieux d’un tableau de Vincent van Gogh, les différents modèles de fauteuil de bureau, le tutu rose, la selle de cheval, etc.



L’artiste a atteint un niveau remarquable dans la représentation des personnages, leur posture, leur langage corporel, la palette d’expression de leur visage, au point de transmettre l’émotion avec un naturel évident, même si la représentation peut être exagérée, ou caricaturale. Le lecteur ressent immédiatement une connexion avec Robert Cognard : un homme marqué par l’âge, sûrement la soixantaine, de petite taille, endurant, encore plein d’énergie, mais peut-être dépassé par l’époque, ne parvenant plus à lutter avec les nouvelles générations car il est vrai que l’humour se démode. Un homme qui essuie les échecs et qui les supporte sans se plaindre, un homme encore capable d’enthousiasme, un homme qui y croit encore. Quelqu’un qui essaye de se maintenir dans le coup, qui bosse pour proposer de nouvelles blagues, mais aussi quelqu’un avec les valeurs et la culture de sa génération. Il est impossible de rester de marbre devant cet individu avec des valeurs, avec une vraie envie de continuer, avec un tel cœur à l’ouvrage. Le lecteur souffre avec lui quand il se heurte au refus poli mais implacable du patron, à la froideur de sa compagne qui ne le soutient pas, à la médiocrité des blagues de ses pairs se contentant d’un humour bourgeois, alors que lui reste un ouvrier dans l’âme. Il sourit devant le général qui se vante de ses cinq étoiles alors que son interlocuteur n’en a que trois, ou encore devant ce dieu à la longue barbe blanche, au halo impeccable et à la longue robe blanche immaculée.


Et puis bien sûr, l’incongru et l’absurde sont fidèles au rendez-vous. Par exemple visuellement : Corto Maltese avec une casquette Pernod au lieu de sa casquette de marin, Robert jeune le pantalon et le slip baissés sur les chevilles en plein milieu d’un trottoir passant, Robert en tutu avec des mollets très poilus, le même Robert montant dans une fusée, etc. Sans oublier les caricatures de Corto Maltese à Capitaine Tintin & le jeune reporter Haddock, en passant par François Mitterrand avec sa belle écharpe rouge, Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick (1928-1999), ou une célèbre série policière télé. Ça dérape également dans l’absurde et dans l’incongru avec les réparties, à commencer par la citation erronée de Pierre Desproges (1939-1988) : on peut rire de tout, mais pas de n’importe qui. Ou encore ce détournement d’un aphorisme de Georges Brassens : Sans le talent, le travail n’est qu’une sale manie. En fonction de sa sensibilité, certaines blagues fonctionnent immédiatement sur le lecteur le faisant rire à haute voix, alors que d’autres le laissent interdit, entre platitude littérale et idiotie. Pourtant…



Pourtant arrive un moment où l’émotion l’emporte sur tout. En pleine plaidoirie pour se défendre d’un gag éculé qui a mal tourné, Robert Cognard explique que le vrai courage est de laisser tomber son pantalon dans la rue d’un seul coup, sans prévenir. Et il a eu ce courage à dix-sept ans, et il n’est pas sorti intact d’une telle expérience. Le lecteur éprouve un élan irrépressible de sympathie et de pitié l’emporter devant ce jeune homme humilié par l’indifférence des passants qui s’écartent, alors qu’il s’est littéralement mis à nu pour son art. Dans le chapitre huit, l’auteur réussit un autre exploit avec une élégance légère, celle de faire croire à l’élan d’amour pur entre son personnage principal et une vache faisant la figurante parmi un troupeau en arrière-plan dans un western. C’est ridicule, absurde et même idiot, et en même temps un drame d’une rare authenticité. Un peu plus loin, Robert Cognard parle de la société qui exige que les clowns se maquillent pour sortir, et le lecteur y voit l’écho de l’exigence que les femmes se maquillent, un écho pénétrant d’une exigence sociale implicite et lourde de sens. Le lecteur se prend d’une réelle affection pour Robert Cognard dont il ne doute pas un seul instant que tout le monde prononce son nom comme s’il ne comprenait pas la lettre G. À certains moments, il se dit que cet artiste comique qui n’y arrive plus vraiment, qui semble atteint par la limite d’âge, incarne ce qui pend au nez de l’auteur lui-même, ou peut-être ce qui lui a déjà été mis dans les dents, que sa carrière est derrière lui, et que son grand prix de la ville d’Angoulême date de 1997. Avec cette idée en tête, il relève quelques phrases. C’est de l’humour de vieux, place aux jeunes. Un comique, c’est pas un génie, nom d’une pastèque en slip ! C’est un écorché vif, prêt à se déculotter pour le public ! Je suis un comique, moi ! J’ai besoin de prendre des risques ! Je ne peux pas me contenter de vos petites vies tranquilles.


Puis le lecteur passe à la dernière partie : la postface écrite par l’auteur. Elle est constituée de six chapitres : Les aventures de Cognard - Les connivences - La connivence humaniste - Effets de manche et contenu intellectuel - Autres points de vue sur les mêmes phénomènes - De quoi je me moque et pourquoi ce n’est pas forcément partagé. L’auteur décortique ce qui le motive à s’exprimer, ce qui constitue son sens de l’humour. Le lecteur découvre ou retrouve les intentions de l’auteur qu’il a pu percevoir, ou qu’il n’a pas saisies au cours de cette bande dessinée. C’est une véritable profession de foi, sans fausse modestie, sans acrimonie non plus. C’est honnête et intelligent, sans prétention, sans donner de leçon, sans fard.


Un album de plus d’un bédéiste avec plus de quarante ans de métier ? Oui, bien sûr, c’est du Goossens. Pas seulement, car c’est un format long sous forme de douze scénettes, c’est une toujours aussi absurde et incongru, drôle et parfois impénétrable. C’est aussi une mise en abîme et une profession de foi directe. C’est abordable et enlevé. C’est un très grand cru.