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dimanche 11 septembre 2022

La Porte de l'Univers

C’est de l’humour de vieux, place aux jeunes.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, ne nécessitant pas de connaissance préalable de l’œuvre de l’auteur. Il a été réalisé par Daniel Goossens, pour le scénario, les dessins et les couleurs. Cette bande dessinée bénéficie d’une introduction d’une page rédigée par Édouard Baer, et d’une courte phrase sur le bandeau en quatrième de couverture de Benoît Poelvoorde (La porte de l’univers… Voilà qui met en appétit). Il se termine avec une postface de six pages, écrite par l’auteur, essayant d’expliquer son humour.


Chapitre 1 : Robert Cognard. Ce monsieur est assis à sa table de travail : c’est un comique professionnel et il cherche de nouvelles idées de gags. Il est complètement à sec. Il n’a plus un gag en stock, lessivé. Que des redites. C’est la fin des haricots péteurs. Il se rend à la réunion de travail chez son employeur, mais il pousse la porte de la salle de réunion alors que celle-ci se termine, que tout le monde s’est déjà levé, et prend congé. Il s’adresse à Jean-Pierre, à Chantal, mais ils préfèrent l’éviter. Il se dirige vers le patron et il engage la conversation. Celui-ci lui propose de l’accompagner dans son bureau. Robert explique qu’il cherche du neuf, que ce n’est pas le tout de faire rire, qu’il faut également dénoncer la bêtise. Arrivé dans le bureau du patron, celui-ci explique que les gens sont exigeants, qu’ils veulent du nouveau, toujours du nouveau. Robert continue de soliloquer sur ses mollets poilus, mais le patron lui tend un chèque. Il lui conseille de prendre du bon temps, de s’amuser avec des filles. Il ne le vire pas, il lui offre la liberté, en conseillant à Robert de saisir sa chance. Le comique s’en va, les larmes aux yeux, citant Pierre Desproges : on peut rire de tout, mais pas de n’importe qui.



Robert Cognard est rentré chez lui. Il a relevé son courrier : les factures, les papiers d’huissiers, les convocations au tribunal, et il n’a plus le moindre gag en stock. Sa compagne Sheila a revêtu une robe pimpante assez courte. Une dispute s’en suit, et elle fait calmement sa valise, alors Robert s’emporte de plus en plus. Il se rend au bar et aborde une femme, lui racontant la blague de pourquoi Popeye avait des avant-bras musclés. Il finit par la raccompagner chez elle, tout râlant sur le fait que ça ne suffit plus de les faire rigoler, après, il faut allonger la friche. En entrant dans son appartement, il remarque une affiche de Corto Maltese. Il se lance dans un soliloque en s’adressant à la prostituée. Elle rêve d’être emmenée par un beau marin ? Elle aussi, elle est attirée par la lumière ? Il n’existe pas d’âme vraiment simple et pure ? Corto Maltese, c’est juste le prestige de l’uniforme. Le p’tit foulard, les p’tits galons, la casquette de marin… Les vrais marins, ça se pomponne pas. Ça a pas l’temps pour la galipette. Y a-t-il donc que lui de lucide ? Si Corto Maltese avait eu le même succès avec une casquette Pernod, il aurait dit Chapeau l’artiste ! C’est facile quand on est marin et beau. Lui, croit-elle qu’on lui ferait une gâterie à l’œil avec la casquette de Corto Maltese ? On ferait la fine mouche, oui !


Un nouvel album de Daniel Goossens : plus de quarante-cinq ans de métier avec des histoires publiées dès 1976 dans le magazine Pilote, et des albums dès 1979. Ici, il propose une histoire continue, plutôt qu’une série de scénettes, composée de douze chapitres : Robert Cognard ; Les Grands du rire ; Le Salon du rire ; La Taverne des artistes ; Le Procès ; Dans le pétrin ; La plus belle femme du monde ; Les Marines de l’Alabama ; Épilogue ; La Porte de l’univers ; Le Jugement dernier ; Dernier épilogue avant l’éternité. Toutes les caractéristiques qui font le charme de ce bédéaste sont bien présentes. Le lecteur identifie immédiatement sa manière de dessiner : des décors tracés d’un trait sûr, allant à l’essentiel, parfois avec plus de détails le temps d’une case ou deux. Le lecteur sait immédiatement où il se trouve : le bureau de Robert Cognard avec ses armoires métalliques à tiroir et son escabeau, la salle de réunion avec ses tables et ses fauteuils, le bureau du patron avec un mobilier plus couteux, le bel appartement du comique avec sa cheminée, un simple bar, un grand hall du bâtiment pour la convention, une salle de procès avec la barre des accusés, une cellule avec deux bat-flancs, une grande prairie avec des cowboys et des vaches, une navette spatiale. Les accessoires sont tout aussi parlants et bien choisis : la sacoche en cuir de Cognard, les tenues vestimentaires différenciées et faisant apparaître une facette de la personnalité du l’individu représenté, la coiffeuse de Sheila, le flacon de M. Propre, la reproduction des cieux d’un tableau de Vincent van Gogh, les différents modèles de fauteuil de bureau, le tutu rose, la selle de cheval, etc.



L’artiste a atteint un niveau remarquable dans la représentation des personnages, leur posture, leur langage corporel, la palette d’expression de leur visage, au point de transmettre l’émotion avec un naturel évident, même si la représentation peut être exagérée, ou caricaturale. Le lecteur ressent immédiatement une connexion avec Robert Cognard : un homme marqué par l’âge, sûrement la soixantaine, de petite taille, endurant, encore plein d’énergie, mais peut-être dépassé par l’époque, ne parvenant plus à lutter avec les nouvelles générations car il est vrai que l’humour se démode. Un homme qui essuie les échecs et qui les supporte sans se plaindre, un homme encore capable d’enthousiasme, un homme qui y croit encore. Quelqu’un qui essaye de se maintenir dans le coup, qui bosse pour proposer de nouvelles blagues, mais aussi quelqu’un avec les valeurs et la culture de sa génération. Il est impossible de rester de marbre devant cet individu avec des valeurs, avec une vraie envie de continuer, avec un tel cœur à l’ouvrage. Le lecteur souffre avec lui quand il se heurte au refus poli mais implacable du patron, à la froideur de sa compagne qui ne le soutient pas, à la médiocrité des blagues de ses pairs se contentant d’un humour bourgeois, alors que lui reste un ouvrier dans l’âme. Il sourit devant le général qui se vante de ses cinq étoiles alors que son interlocuteur n’en a que trois, ou encore devant ce dieu à la longue barbe blanche, au halo impeccable et à la longue robe blanche immaculée.


Et puis bien sûr, l’incongru et l’absurde sont fidèles au rendez-vous. Par exemple visuellement : Corto Maltese avec une casquette Pernod au lieu de sa casquette de marin, Robert jeune le pantalon et le slip baissés sur les chevilles en plein milieu d’un trottoir passant, Robert en tutu avec des mollets très poilus, le même Robert montant dans une fusée, etc. Sans oublier les caricatures de Corto Maltese à Capitaine Tintin & le jeune reporter Haddock, en passant par François Mitterrand avec sa belle écharpe rouge, Full Metal Jacket (1987) de Stanley Kubrick (1928-1999), ou une célèbre série policière télé. Ça dérape également dans l’absurde et dans l’incongru avec les réparties, à commencer par la citation erronée de Pierre Desproges (1939-1988) : on peut rire de tout, mais pas de n’importe qui. Ou encore ce détournement d’un aphorisme de Georges Brassens : Sans le talent, le travail n’est qu’une sale manie. En fonction de sa sensibilité, certaines blagues fonctionnent immédiatement sur le lecteur le faisant rire à haute voix, alors que d’autres le laissent interdit, entre platitude littérale et idiotie. Pourtant…



Pourtant arrive un moment où l’émotion l’emporte sur tout. En pleine plaidoirie pour se défendre d’un gag éculé qui a mal tourné, Robert Cognard explique que le vrai courage est de laisser tomber son pantalon dans la rue d’un seul coup, sans prévenir. Et il a eu ce courage à dix-sept ans, et il n’est pas sorti intact d’une telle expérience. Le lecteur éprouve un élan irrépressible de sympathie et de pitié l’emporter devant ce jeune homme humilié par l’indifférence des passants qui s’écartent, alors qu’il s’est littéralement mis à nu pour son art. Dans le chapitre huit, l’auteur réussit un autre exploit avec une élégance légère, celle de faire croire à l’élan d’amour pur entre son personnage principal et une vache faisant la figurante parmi un troupeau en arrière-plan dans un western. C’est ridicule, absurde et même idiot, et en même temps un drame d’une rare authenticité. Un peu plus loin, Robert Cognard parle de la société qui exige que les clowns se maquillent pour sortir, et le lecteur y voit l’écho de l’exigence que les femmes se maquillent, un écho pénétrant d’une exigence sociale implicite et lourde de sens. Le lecteur se prend d’une réelle affection pour Robert Cognard dont il ne doute pas un seul instant que tout le monde prononce son nom comme s’il ne comprenait pas la lettre G. À certains moments, il se dit que cet artiste comique qui n’y arrive plus vraiment, qui semble atteint par la limite d’âge, incarne ce qui pend au nez de l’auteur lui-même, ou peut-être ce qui lui a déjà été mis dans les dents, que sa carrière est derrière lui, et que son grand prix de la ville d’Angoulême date de 1997. Avec cette idée en tête, il relève quelques phrases. C’est de l’humour de vieux, place aux jeunes. Un comique, c’est pas un génie, nom d’une pastèque en slip ! C’est un écorché vif, prêt à se déculotter pour le public ! Je suis un comique, moi ! J’ai besoin de prendre des risques ! Je ne peux pas me contenter de vos petites vies tranquilles.


Puis le lecteur passe à la dernière partie : la postface écrite par l’auteur. Elle est constituée de six chapitres : Les aventures de Cognard - Les connivences - La connivence humaniste - Effets de manche et contenu intellectuel - Autres points de vue sur les mêmes phénomènes - De quoi je me moque et pourquoi ce n’est pas forcément partagé. L’auteur décortique ce qui le motive à s’exprimer, ce qui constitue son sens de l’humour. Le lecteur découvre ou retrouve les intentions de l’auteur qu’il a pu percevoir, ou qu’il n’a pas saisies au cours de cette bande dessinée. C’est une véritable profession de foi, sans fausse modestie, sans acrimonie non plus. C’est honnête et intelligent, sans prétention, sans donner de leçon, sans fard.


Un album de plus d’un bédéiste avec plus de quarante ans de métier ? Oui, bien sûr, c’est du Goossens. Pas seulement, car c’est un format long sous forme de douze scénettes, c’est une toujours aussi absurde et incongru, drôle et parfois impénétrable. C’est aussi une mise en abîme et une profession de foi directe. C’est abordable et enlevé. C’est un très grand cru.



samedi 3 avril 2021

De surprise en surprise

Sourire, c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gamma GT.


Ce tome est le onzième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il est publié pour la première fois en 2020. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch).


Dans un immense pôle d'échange de gare, une centaine de personnes sont tous en train de regarder l'écran de leur smartphone, totalement oublieux des individus autour d'eux, totalement étrangers les uns aux autres, une forme d'absence au lieu présent. L'infirmière accueille le fils quinquagénaire et sa mère à la porte de la chambre du père en leur demandant ne pas y rentrer car il désire être seul quelques instants pour faire son dernier selfie. Le serveur vient prendre la commande d'un couple au restaurant en leur signalant que c'est la journée sans plaisir, en solidarité avec toutes les personnes malheureuses dans le monde, et en leur demandant ce qui les tenterait le moins. Un homme se promène dans un parc et un chat se jette sur lui et le griffe. Il n'hésite pas un seul instant. Il sort son smartphone, trouve l'appli qui convient et répond aux questions : si le chat du voisin vous attaqué sans raison alors que vous passiez sous un arbre, que vous ne savez pas quoi faire pour vous en débarrasser et que vous souffrez atrocement, tapez 4. Un couple cinquantenaire ou sexagénaire est en train d'effectuer du ski de fond, et le mari consulte son téléphone qui lui propose pour la cinquième fois une publicité personnalisée pour un monte-escalier électrique. Il en déduit qu'il ferait peut-être mieux de foncer à l'hôpital pour faire un bilan motricité complet.


À bord d'un navire de guerre, le second vient trouver l'amiral pour l'informer que l'offensive suit son cours et qu'ils viennent de recevoir un message du commandant en chef des forces armées hostiles qui souhaite devenir de toute urgence son ami sur Facebook. À la porte d'entrée de leur pavillon, une quinquagénaire se tourne vers son époux pour savoir s'ils souhaitent intégrer l'a communauté des gens qui se schtroumpfent en schtroumpfs le week-end, alors que deux personnes déguisées en schtroumpfs se tiennent sur le pas de la porte. Dans un arbre de grande hauteur, un homme et une femme se tiennent suspendus par les pieds à une branche tout en dégustant un sandwich, le monsieur se félicitant d'avoir fait la connaissance de la dame sur un site de rencontre spécialisé. Une famille se trouve à bord d'un sous-marin amarré dans une rade, la dame faisant observer à son époux que même si c'était l'affaire du siècle sur eBay, leur camping-car était plus pratique. Dans les toilettes d'un immeuble de bureaux, deux cadres en chemise blanche et cravate rayée papotent, l'un recommandant à l'autre un produit pour la peau spécial entretien annuel d'évaluation. Un dirigeant reçoit un cadre dans une immense salle de réunion, très tard le soir. Il lui explique que sa philosophie est de sourire car c'est bon pour le cerveau, le système immunitaire, les triglycérides et les gammas GT, et excellent contre l'oxydation cellulaire et le diabète. Alors, son conseil, c'est de tout prendre avec le sourire, même ce qu'il va lui annoncer.



Quand il entame la découverte de nouveaux gags par Voutch, le lecteur sait qu'il va pouvoir se projeter dans des décors spacieux, s'y promener, profiter de l'espace, aussi bien en intérieur qu'en extérieur. Cela commence avec cet énorme pôle d'échange aux murs si éloignés qu'il n'y en a qu'un seul de visible, et que chaque individu dispose d'un à deux mètres de libre autour de lui. Par la suite, le lecteur ressent une liberté de mouvement dans le couloir haut de plafond de l'hôpital, les larges tables au restaurant, le grand hall d'entrée du pavillon recevant l'invitation à schtroumpher, les toilettes de l'entreprise, la grande salle de réunion vide, les très longs couloirs du musée avec une hauteur sous plafond incroyable, la très grande cuisine vide d'un célibataire, la largeur du lit dans lequel discute la dame avec son gigolo, etc. Il ressent la même liberté de mouvement dans les scènes d'extérieur : la grande allée du parc sans personne d'autre, la piste de ski de fond où le couple est seul, les montagnes dans le lointain derrière l'étendue d'eau de la rade, la page de sable blanc, la plage au coucher du soleil, le grand jardin potager, la forêt dans laquelle il n'y a pas de champignon, etc. Ces décors constituent une invitation à flâner, à savourer le calme. Comme d'habitude, la dimension des espaces intérieurs comme extérieurs produit un effet de relativisation de l'importance des personnages qui sont assez petits par rapport au décor. Ils ne deviennent pas insignifiants. Leurs actions et leurs propos sont bien au centre du gag, mais en même temps ils n'occupent pas tout l'espace, le monde ne tourne pas autour d'eux, ils ne définissent pas l'instant par leur présence, ils ne font que l'habiter temporairement, en n'étant pas tout à fait à la hauteur.


Le lecteur note bien que les environnements choisis par l'auteur sont donc tous de type propre et souvent luxueux, une représentation sciemment très partiale de la réalité, plutôt confortable et aisée. Comme dans les albums précédents, il remarque également qu'il s'agit de personnages blancs, et que les figurants ne reflètent pas la diversité. L'artiste n'a rien changé dans sa manière de représenter les individus : essentiellement des individus filiformes, avec une silhouette un peu trop longue, et un nez particulièrement trop long. Même s'ils ont l'air un peu mou et résigné à leur sort, ils conservent tous leur dignité, et pour quelques-uns leur suffisance, y compris les personnes âgées ridées et flétries. Même leur appendice nasal hypertrophié ne les rend pas ridicules. Le lecteur relève également que les quelques personnes en surcharge pondérale et les très riches ont quasiment systématiquement le mauvais rôle, sur le plan moral. Les personnages ont tous des attitudes adultes et posées, dépourvues de toute trace d'hystérie, d'agitation inutile. Ils sont habités par une forme de calme qui découle de la conscience de leur situation, de leurs limites, du fait qu'ils doivent faire face à une adversité sur laquelle ils n'ont pas de prise, leurs actions ou leurs émotions n'y changeront rien.



Dès la première image, le lecteur comprend que l'auteur s'en prend à l'omniprésence du téléphone portable, isolant les individus encore plus qu'avant. L'homme est totalement accaparé par son écran de portable dans la foule. Il faut qu'il fasse un ultime seflie avant de rendre l'âme plutôt que de voir ses proches. Il le consulte dans la rue, sur la plage, en faisant l'amour pour profiter d'une forme d'augmentation de la réalité, n'étant plus jamais complètement là dans l'instant présent. Impossible de résister à la dame en levrette consultant en même temps le temps moyen d'un premier rapport en Europe sur son téléphone, ni au monsieur griffé par le chat qui recours à son portable pour une marche à suivre, passant de l'assistance à l'assistanat, tout en s'en remettant à 100% à des avis anonymes, sans chercher à prendre une initiative par lui-même. Mais dans le même temps, l'hyperconnectivité permet de rencontrer des individus aux passions aussi bizarres que les siennes (le couple avec la tête en bas). Le lecteur est tenté de voir là une critique déguisée sur le phénomène des chambres d'écho qui permettent d'entretenir ses marottes envers et contre tout. Voutch continue également à mettre en scène la cruauté des rapports professionnels, le cynisme sans borne du capitalisme. Impossible de ne pas rire jaune en voyant le patron conseiller à un collaborateur de tout prendre avec le sourire alors qu'il se prépare à lui annoncer son licenciement, en entendant un autre patron expliquer que les résultats de l'année de son collaborateur sont de vrais records, mais que ce n'est pas pour autant qu'il en satisfait, ou encore la journaliste interrogeant un multimilliardaire qui a fait fortune en vendant des téléphones défectueux couplés à un réseau ne fonctionnant pas. Toute ressemblance avec la réalité est voulue, et rend l'humour très acide.



Sous des dehors très policés, l'humoriste montre la cruauté systémique du capitalisme. En particulier dans ce thème, il pointe du doigt les effets pervers de la compétitivité et les systèmes de notation. Un hôpital doit se séparer d'un patient parce qu'il est atteint d'une maladie incurable, ce qui va faire chuter le taux de guérison trimestriel de cet établissement. Un avocat intègre à sa plaidoirie qu'il a déjà perdu 4 procès et qu'un nouveau verdict défavorable serait désastreux pour sa carrière. Une responsable de chaîne télé explique à deux auteurs qu'elle ne peut pas accepter leur projet parce qu'il est à la fois drôle et intelligent, ce qui ne correspond pas du tout aux normes de qualité pour les programmes de la chaîne. Lors d'une promenade dans les bois pour ramasser les champignons où ils n'en trouvent aucun, le mari prend son épouse pour que leur sortie ne soit pas un échec, ne soit pas du temps gaspillé.


Le lecteur ressort de ces gags, à la fois ravi par les lieux agréables, avec e sourire aux lèvres du fait d'un humour taillé sur mesure, et avec un début de malaise généré par les travers d'une humanité dans laquelle il se reconnaît sans peine.



mardi 23 mars 2021

Chaque jour est une fête

Il y a quand même une bonne nouvelle…

Ce tome est le sixième dans la collection de dessins d'humour de Voutch. Il contient une centaine de gags, à raison d'un par page au format d'une illustration peinte, avec une brève répartie écrite en-dessous, parfois deux lignes de dialogue. Tous les gags sont réalisés par Voutch (de son vrai nom Olivier Vouktchevitch) et publié pour la première fois en 2014.


Dans le hall d'un aéroport, les voyageurs ont débarqué et récupéré leurs bagages, et ils se dirigent vers la sortie. Un homme et une femme attendent avec un écriteau sur lequel est marqué le mot Maman. Au troisième siècle, les astronomes d'Alexandrie ont classé les sept jours de la semaine d'après le temps que mettaient les astres qui leur sont associés pour retrouver la même place dans le ciel, du plus rapide (la Lune), au plus lent (Saturne). Une secrétaire de direction est assise derrière son bureau avec le combiné téléphonique dans la main, et tenu en joue par un individu avec un fusil. Elle lui demande son non, son numéro de téléphone, ainsi que la raison pour laquelle il désire tirer à bout portant une balle mdoum-mdoum dans la tête de monsieur Duvernois. Un cadre supérieur est assis à son bureau dans une vaste pièce avec 3 panières devant lui portant chacune étiquette : Pas très important, Pas du tout important, Aucune importance. Dans une immense salle de réunion, très haute de plafond, le PDG s'adresse à ses cadres en leur tenant le discours suivant : Oui, il nous est possible de dominer notre peur, même dans des conditions d'extrême danger, et ce stage l'a prouvé. Et maintenant, nous allons faire une minute de silence à la mémoire de Gomez, Martineau et Vanderboghen.


À l'époque de l'antiquité romaine, un conseiller s'adresse à l'empereur en commentant un schéma sur un petit tableau : le peuple aime les tyrans cruels et implacables, or vous êtes un tyran cruel et implacable, malheureusement le peuple vous perçoit à 94,7% comme un gros patapouf sympa. Deux détenus avec des tatouages tribaux discutent dans la cour de la prison, l'un d'eux expliquant qu'il n'a été vraiment été lui-même que 3 petites minutes dans toute sa vie. Bilan : 5 morts et 14 blessés dont 2 graves. Le gardien vient voir un prisonnier dans sa cellule en lui indiquant qu'il est trop tard pour réorienter sa vie, mais qu'il doit lui indiquer ce qu'il veut pour son dernier dîner. Un homme des cavernes explique à un autre que ce n'est pas un vrai bison, mais la représentation d'un vrai bison et que c'est pour ça qu'on ne peut pas le manger. Un mécène vient trouver un des peintres qu'il parraine pour lui faire observer que son choix de réaliser des œuvres s'inscrivant dans le néoconstructivisme allemand n'est pas des plus heureux en pleine Renaissance Italienne. En pleine nature, un scribe a installé son écritoire pour mettre au propre ses idées : les voix, le roi de France, les anglais, tout est bon, mais il reste un problème : Jeanne Darkowski. Faute d'images de l'épouvantable catastrophe, deux présentateurs s'apprêtent à mimer la tragédie du crash d'un avion l'avion avec à son bord 268 passagers moldaves inconscients du danger.



Il ne s'agit donc pas d'une bande dessinée, car il n'y a pas de narration séquentielle d'un dessin à l'autre, mais d'une collection d'illustrations humoristiques autonomes. La couverture donne une bonne idée de l'intérieur : une peinture à la gouache, avec une situation représentée dans le détail, et un décalage comique dans le comportement de l'individu. La résignation de ce monsieur qui essaye de trouver une bonne chose dans cette catastrophe peut faire penser à l'attitude apaisée des personnages de Jean-Jacques Sempé qui font contre mauvaise fortune bon cœur. Le lecteur remarque que ce peintre a une silhouette longiligne avec un cou étrangement long et courbé, les épaules tombantes. C'est une constante quasi systématique dans les illustrations de chaque gag. Les personnages donnent l'impression d'être peu présents, l'étirement de leur silhouette leur donnant une allure de brindille légère, un fétu conscient de ne pas peser lourd face à l'adversité, au fait qu'ils doivent se plier à l'existence d'un monde sur lequel ils ne pèsent rien. Le cou allongé donne l'impression d'une oie en train de regarder autour d'elle en essayant de rechercher un élément dans son environnement qui donnera du sens à ce qu'elle perçoit. Le dessinateur s'amuse également avec la forme de la tête : très allongée, avec un nez proéminent dont la longueur correspond au moins à deux tiers de la hauteur de la tête parfois plus. Il apparaît que ces moments ne sont habités que par des individus blancs. En revanche, il y en a de différents âges : des jeunes, des trentenaires, des quadragénaires, des retraités. Il arrive parfois qu'un personnage porte un embonpoint marqué, ou soit affligé d'un double menton, ou d'une peau distendue sous le menton du fait de l'âge. Le visage des personnes âgées est marqué par des rides profondes. La plupart des personnages dont un effort de toilette que ce soit les robes des dames ou les costumes des messieurs.


En regardant les personnages, le lecteur ne peut pas s'empêcher de penser à d'autres dessins humoristiques paraissant dans les mêmes magazines, il y a quelque chose de la sophistication des parisiennes longilignes de Kiraz, mais sans leur ingénuité, ni leur élégance parisienne. En regardant les personnages de Voutch, le lecteur voit sur leur visage et dans leur posture qu'ils ont conscience de l'imperfection de la vie, de la finitude de leur personne : ils y sont résignés. Ils se savent imparfaits, physiquement ou moralement. Ils savent que c'est le lot de tout individu, que c'est consubstantiel de la condition humaine et que personne ne peut rien y changer. Le lecteur y reconnaît sa propre limite à agir sur le cours des choses.



À partir du troisième gag, le lecteur observe que l'illustrateur aime beaucoup placer ses personnages dans un décor qui les écrase par sa taille. Un jeune cadre en costume cravate dans un bureau immaculé très haut de plafond, 6 cadres autour d'une table de réunion de la taille d'un demi-terrain de football, un empereur assis dans une cour aux colonnades hautes de plusieurs mètres, deux détenus au pied d'un mur d'enceinte très haut, un auteur assis sur une chaise avec un écritoire au milieu d'une prairie s'étalant à perte de vue, une mère et sa fille prenant le thé dans un établissement avec une verrière haute d'une dizaine de mètres, etc. Le lecteur est ravi de pouvoir se projeter dans ces lieux souvent magnifiques : une terrasse ouverte donnant sur l'océan, une forêt enneigée, une immense pelouse devant une demeure luxueuse, un magnifique salon à la décoration minimaliste avec une terrasse donnant sur les toits de New York, une immense salle de concert classique, une longue piscine devant une villa, une salle d'audience gigantesque dans une tribunal, etc. Il est tellement impressionné par ces lieux qu'il se demande s'il n'est pas en train d'attraper un torticolis tellement il doit lever les yeux pour apprécier la volumétrie de chaque endroit. Du coup, il ne fait plus forcément attention au fait qu'à intervalle régulier un gag place ses personnages dans un endroit aux dimensions plus normales.


De page en page, le lecteur est frappé par la variété des situations : des relations professionnelles au bureau, la Rome antique, la cour d'un centre de détention, la Renaissance italienne, un plateau de journal télé, le quai d'une gare de banlieue, le hall d'un aéroport, une chambre de torture médiévale, une cuisine, une grotte avec des peintures rupestres, un champ de bataille au vingtième siècle, une poissonnerie, une forêt préhistorique, la savane, etc. La curiosité du lecteur est donc constante : découvrir un nouveau lieu, parfois une nouvelle époque, une nouvelle situation et rire de l'absurdité d'une réflexion ou d'une réaction. Ces gags ne sont jamais agressifs, les personnages étant plutôt placides et un peu coincés, rendus très humains du fait de leur importance rendue très relative par le peu de place qu'ils prennent dans des environnements beaucoup plus impressionnants qu'eux. L'auteur joue alors sur le décalage entre les présupposés d'une situation et la réalité de son déroulement.



À chaque page, le lecteur commence par voir l'illustration dans son ensemble, puis il lit le texte en dessous, et il revient à l'illustration pour apprécier l'interaction entre les deux. Il y a peu de gags qui soient de nature visuelle. Le lecteur se projette donc dans un monde à l'apparence plutôt douce, aux côtés d'individus bien élevés et fréquentables, généralement dans le milieu de la bourgeoisie, voire de la haute bourgeoisie. Le texte associé à l'illustration fait apparaître un profond malaise, un comique absurde reposant une inadéquation, un décalage entre le statut et la position sociale du personnage, et son ressenti. Cela commence par ces deux quinquagénaires qui tiennent un panneau Maman à l'aéroport, évoquant le fait qu'ils seront incapables de la reconnaître. Il y a la violence latente de cet individu avec un fusil qui vient pour tuer un patron dans son bureau (mais en respectant l'autorité de la secrétaire particulière), le monsieur à son bureau à traiter des dossiers sans importance, le patron actant la mort de 2 cadres pendant un stage, le tyran cruel à l'image de marque pas assez cruelle, le pianiste qui a raté sa vocation, le couple qui divorce après 60 ans de mariage, le monsieur qui choisit sa compagne uniquement sur des critères utilitaires, le rhinocéros qui ne parvient pas à se mettre en position du lotus, etc. Le décalage naît également de la calme résignation des individus qui ont complètement intégré que les choses sont comme ça, et qu'ils n'y peuvent rien changer. Ils n'ont aucune maîtrise sur leur destin, ils le subissent. Leur placidité est en apparente contradiction avec l'énormité qu'ils énoncent si calmement, si factuellement, rien ne pouvant remettre en cause leur constat, ou entamer leur résolution, ou modifier le cours des choses. En creux, le lecteur peut voir transparaître des réalités sociales comme le carriérisme, les modes de management en entreprise, l'argent qui ne fait pas le bonheur, la vie inutile, la violence physique ou psychologique entre êtres humains, la frustration sexuelle, l'angoisse de l'avenir, l'incommunicabilité, la perte de contrôle sur son environnement, le conformisme bridant l'individualisation, l'inaccessibilité du bonheur, et peut-être tout simplement son inexistence.


Au vu des magnifiques illustrations et des personnages bon chic bon genre, voire bien nantis, ainsi que l'absence de diversité, le lecteur pourrait s'attendre à un humour inoffensif et consensuel. Il découvre rapidement qu'il n'en est rien. Ces individus se sont résignés à vivre avec leurs imperfections, leurs limites dont ils ont une conscience aigüe, subissant la cruauté inhérente à la condition humaine et l'acceptant comme étant inéluctable, souvent la répercutant sur leurs proches dans des comportements civils mais implacables. Le lecteur rit de ces situations rendues cocasses par la beauté des lieux et l'insignifiance de ces vies étriquées, futiles, pouvant facilement identifier certains de ses comportements les moins reluisants.