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mardi 3 juin 2025

El Gaucho

On sert un roi lointain pour gagner une misère…


Ce tome contient une histoire complète et indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1995. Il a été réalisé par Hugo Pratt (1927-1995) pour le scénario et par Milo Manara pour les dessins, Christine Vernière pour les couleurs, Pomme Verte pour le lettrage. Avant d’être rassemblées en album, ces planches ont été publiées dans les numéros 179 à 184 de la revue (À suivre) entre décembre 1992 et mai 1993. L’album comprend cent-vingt-huit pages de bande dessinée. L’ouvrage s’ouvre avec un texte de Vincenzo Mollica évoquant la relation et la collaboration entre les deux auteurs., agrémenté d’une lettre de Pratt à Manara et de quelques croquis préalables de Pratt. Puis vient un texte de Michel Pierre qui apporte des éléments de contexte historique, en particulier sur le parcours de Tom Browne (le personnage principal du récit), sur l’armada de navires des Britanniques, sur la place de la franc-maçonnerie dans l’histoire de l’impérialisme anglais, l’opposition entre les loges d’obédience britannique et celles plus révolutionnaires animées par des Français (Indépendance de la Croix du Sud), et enfin les promesses d’affranchissement et de liberté pour les esclaves noirs des riches plantations. Il s’agit de la deuxième collaboration de ce duo de créateurs, après Un été indien (1987), Alfred du meilleur album étranger au festival d'Angoulême 1987.


Quelque part en Argentine en 1890, une troupe de soldats se dirige vers un groupe de tentes précaires au beau milieu d’une grande prairie. Le cavalier de tête annonce qu’ils arrivent à la Tolderia de Namuncura. Le gradé remercie son sergent et annonce qu’il est temp d’œuvrer pour la patrie. Le chef de tribu indique aux Indiens que c’est la fin, que ceux qui veulent partir le fassent maintenant. Lui reste ici avec Paraun. Tous les autres partent. Le commandant du détachement ordonne que personne ne tire sans son ordre. Arrivé devant les tentes, il descend de cheval et s’annonce : il est le capitaine Chiclana. Il est accueilli tranquillement par Manuel, l’Indien qui est resté. Le capitaine lui annonce qu’il va devoir le suivre jusqu’au fort, ce qu’accepte son interlocuteur en précisant qu’il viendra seul. Ce dernier propose que le capitaine entre dans la tente, pour qu’ils prennent un maté, éventuellement manger un chien si les soldats en attrapent un.



À l’intérieur, Manuel présente un vieil homme assis en tailleur : Paraun, un vieux de cent ans qui a encore toutes ses dents. Il fait observer que Paraun est huinca, comme le capitaine, un blanc et chrétien. Chiclana demande à Hermosid de venir, de prendre note qu’aujourd’hui dans la Tolderia du cacique Namuncura, ils ont trouvé un vieillard de race blanche. Puis il retourne à l’extérieur pour discuter avec Manuel. Le soldat entame la conversation avec le vieillard en lui demandant son nom. Ce dernier répond : Tambour, Tom Browne, du 71e chasseurs écossais sous le commandement du général William Carr Beresford. Il était tambour anglais pendant l’hiver 1806-1807, à l’époque il avait seize ans. À bord d’un navire militaire, deux gradés, un Anglais et un Écossais, observent la ville de Buenos Aires : pas de mouvement de troupes en vue. Ils sont ici pour combattre les Espagnols.


Deuxième collaboration entre Pratt & Manara : la scène d’ouverture plonge le lecteur dans un endroit non précisé, au milieu d’un troupe de soldats portant un uniforme spécifique, sans que le pays ne soit explicité. Il lui faut donc être attentif pour relever les bribes d’information qui lui permettront d’établir contexte. Le vieil homme indique qu’il était tambour anglais pendant l’hiver 1806-07, et qu’il avait seize ans, qu’il en a maintenant cent. Le très jeune soldat évoque le temps des invasions anglaises, ce à quoi Tod Browne parle du Río de la Plata devant Buenos Aires. En fonction de sa culture, le lecteur identifie alors le contexte historique, ou il peut aller se renseigner. Il s’agit de la prise de Buenos Aires lors des invasions britanniques du Río de la Plata, opération débutée en 1806. Ainsi au clair sur le contexte historique, il se trouve à même de situer les personnages apparaissant au fur et à mesure, sans être présentés : Home Riggs Popham (1762-1820) amiral britannique, Rafael de Sobremonte (1754-1827) vice-roi du Río de la Plata, William Pitt (1759-1806) premier ministre du Royaume-Uni, William Carr Beresford (1768-1854) commandant de l’armée britannique, et certains dont il est simplement fait mention comme Jacques de Liniers (1753-1810) Français succédant à Sobremonte en tant que vice-roi du Río de la Plata.



S’il a pris soin de lire le texte introductif de Michel Pierre, bien lui en a pris car ainsi averti, le lecteur en vaut deux et se trouve à même de comprendre l’échange inattendu sur l’influence des différentes Loges maçonniques présentes dans cette région du monde. L’autre thème majeur développé dans cette introduction concerne la liberté potentielle des peuples autochtones, et il s’apprécie par lui-même au cours de la lecture. Le récit commence avec la découverte d’un centenaire en bon état de santé, et il a encore toutes ses dents. Le lecteur peut imaginer qu’il va découvrir toute sa vie à travers le dix-neuvième siècle, ou qu’il s’agit du premier tome de ce qui aurait pu être une série au long cours. Les décennies ayant passé depuis sa parution, il sait qu’il s’agit d’une histoire complète et indépendante et il comprend vite qu’elle est focalisée sur la fin de l’année 1806 et l’année 1807. Après dix pages d’entrée en matière en 1906, il se retrouve sur le navire amiral de la flotte britannique, en tant que témoin privilégié de la discussion entre amiraux, pour enfin sortir sur le pont et faire connaissance avec les personnages principaux : un tambour de l’armée Tom Browne, un matelot bossu Matthew Falcon et une prostituée Molly Malone. Comme dans Un été indien, l’aventure souffle sur l’intrigue : siège d’une capitale, voyages en mer, séjour dans la jungle, filles faciles dansant la gigue ou le reel, pratiques vaudous, amour impossible entre individus de classes sociales trop éloignées, violences faites aux femmes, duels entre hommes, bataille rangée, jugement expéditif, etc. Aussi bien le scénariste que le dessinateur s’en donnent à cœur joie dans ces péripéties souvent cruelles et adultes.


En fonction de son inclination, le lecteur ressent plus d’intérêt pour l’histoire d’amour, ou pour la reconstruction historique, ou encore pour la manière dont les forces systémiques façonnent et contraignent les individus, et broient certaines catégories, à commencer par les faibles, que ce soient les esclaves, les peuples indigènes ou les femmes. Comme dans Un été indien, Manara s’astreint à une réelle discipline pour donner à voir ces aventures, sans se reposer sur l’érotisme qu’il maîtrise et qui a fait sa renommée. Le lecteur se trouve à la fête à chaque page. Pour les environnements, que ce soient les navires ou les paysages : les magnifiques trois-mâts de la marine britannique ancrés dans le Río Plata, les salons intérieurs où les gradés s’installent confortablement dans des fauteuils élancés, ou dans les cales sommaires où se trouvent les prostituées, sur le pont avec les cordages et les réas, sur un large fleuve s’enfonçant dans la jungle avec des nuées d’oiseaux, une mangrove, une grange dans la jungle abritant une cérémonie de Candomblé, dans la riche propriété des Perdiel, dans la campagne argentine, dans les rues de Buenos Aires lors de l’attaque, au pied d’un gibet, et de retour dans la tente des Indiens. Pour les personnages : le trait fin et délicat de l’artiste fait des merveilles pour décrire dans le menu détail les tenues vestimentaires aussi bien les uniformes que les toilettes féminines, pour donner vie aux personnages, aussi bien dans les combats que lors des danses, pour les faire habiter chaque endroit avec un naturel remarquable.



Le lecteur constate également que le scénariste a densifié son propos. Il laisse régulièrement les dessins porter la narration : la cérémonie Candomblé et le massacre qui s’en suit, la danse des prostituées pour les matelots avec le joueur de cornemuse, le viol abject d’Aureliana Perdriel, la prise de Buenos Aires. Il a l’art et la manière de doser les dialogues dans les phylactères pour conserver la fluidité de la lecture. Au-delà des péripéties et des événements historiques, il met en scène comment les puissants de ce monde règnent sur les sous-fifres dans une société de classe, où les uns se partagent les richesses du monde, et les autres souffrent. Les Indiens évoquent effectivement les promesses de liberté faites par les uns et les autres, et les retours de bâton probables qui rendent cette promesse non seulement illusoire, mais aussi dangereuse. Il montre à quel point la vie n’est pas juste : que ce soit pour l’homme né bossu et considéré comme un sous homme, ou pour les femmes subissant la violence et la bestialité des hommes, pour les populations autochtones soumises au joug des colons. Il termine son récit avec l’iniquité de la justice des hommes renforçant encore l’injustice intrinsèque de chaque vie, en fonction des conditions de sa naissance, des aléas des rencontres, des grands mouvements sociétaux et historiques.


Après le souffle de l’aventure d’Un été indien, le lecteur retrouve avec un plaisir anticipé la narration visuelle exquise, pleine de saveurs et élégante de Manara, à la fois canalisée dans la structure d’une solide intrigue, à la fois aiguillonnée par les tribulations et les rebondissements. De son côté, Pratt cède à ses habitudes : un contexte historique précis et savant, mais guère explicité, un regard perçant sur la condition humaine, et la portion congrue du libre-arbitre. Des aventures de haute volée.



mardi 20 mai 2025

Un été indien

Et les fous sont sacrés car ils rêvent les yeux ouverts…


Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 1987. Il a été réalisé par Hugo Pratt pour le scénario, et Milo Manara pour les dessins et les couleurs. Il s’agit de la première collaboration entre ces deux auteurs, qui sera suivi d’une seconde : El Gaucho (1995). Il comprend cent-quarante-quatre pages de bande dessinée. Avant d’être rassemblées en album publié par Casterman en 1987, les planches paraissent dans les numéros 1 à 5, puis 7 à 10 de la revue Corto Maltese entre mai 1985 et juillet 1986. Cette bande dessinée a reçu le prix du Meilleur album étranger du festival international de la bande dessinée d’Angoulême 1987.


La baie de Massachusetts, début du XVIIe siècle, sur la côte de l’océan, des mouettes dans un ciel avec des nuages. Deux jeunes indiens, un Hollandais et le neveu de Squando, repèrent une jeune femme en contemplation immobile devant l’océan. Ils s’en approchent. Le Hollandais la plaque au sol, elle se débat. Ils finissent par la maîtriser et ils la violent. Ils vont ensuite s’ébattre dans l’eau, également pour se laver. Un coup de fusil retentit : le Hollandais est stoppé net dans son mouvement, et il s’écroule dans les bras de son ami. Dans l’eau, l’Indien se tient immobile, interdit. Sur la plage, la jeune femme s’est relevée et n’ose pas bouger, se demandant ce qui vient de se passer. Les mouettes volent toujours dans le ciel. Abner a rechargé son fils et un deuxième coup de feu retentit : l’Indien s’écroule dans les flots à son tour. Sortant de l’abri des dunes, Abner se montre à découvert. Il tire le corps du Hollandais des flots et il le scalpe sous les yeux de Shevah. Il lui remet le scalp et elle se met à hurler sans fin. Il la gifle pour qu’elle se calme et il l’emmène. Elle finit par dire qu’elle ne peut pas retourner au village. Il la regarde à nouveau, et il finit par lui dire d’avancer. Elle reste immobile. Il retourne sur ses pas et il l’embrasse à pleine bouche, elle lui rend son baiser alors que les mouettes virevoltent autour d’eux. Elle perd conscience, il la porte dans ses bras et l’emmène.



Toujours portant Shevah, Abner parvient à la demeure isolée de la famille Lewis. La mère Abigail Lewis les voit arriver depuis la fenêtre. Elle se précipite pour ouvrir la porte. Abner indique à sa mère que des Indiens ont violé la jeune femme toujours inconsciente qu’il porte dans ses bras. Il ajoute qu’il s’agit de leurs voisins, la tribu de Squano. Elle réagit immédiatement : elle ordonne à Abner de faire chauffer de l’eau en quantité, puis de courir chercher sa sœur Phillis, pour lui demander de rapporter de la corne d’élan, il faut aussi qu’il prévienne ses frères. Il obéit promptement, après avoir déposé Shevah sur un lit. Puis il sort en courant à travers champ, faisant s’envoler les corbeaux. Il parvient au champ où Eliah appuie sur la charrue pendant que Jérémie tire le bœuf pour qu’il avance. Il leur annonce que leur mère leur demande de rentrer à la maison, et il continue en annonçant qu’il a tué deux Indiens pour défendre une fille du village, et qu’elle est à la maison. Eliah rétorque que le Hollandais lui devait deux peaux de renard, il veut savoir comment il va les récupérer maintenant.


L’association de deux créateurs de très grand renom, une bande dessinée créée en plein dans une phase de maturation de ce médium, confirmant son accession à l’âge adulte, tant dans la façon de s’exprimer que pour son lectorat. Le lecteur peut partir avec l’a priori que cette œuvre va cumuler les caractéristiques caricaturales de l’un et l’autre auteur : une forme de poésie hermétique sur fond de faits historiques pointus et des jeunes femmes dans des poses lascives pour un oui pour un non. Il découvre la première séquence, enchanté : neuf pages dépourvues de tout mot, d’une lecture facile, avec des dessins magnifiques et une narration visuelle impeccable. Le lecteur est le témoin des violences physiques faites à Shevah, sans voyeurisme, le viol restant masqué par les dunes. Indubitablement, le récit est inscrit dans une époque et un lieu très précis : il est question de cohabitation entre les colons et les Amérindiens, de tensions entre les Yankees et les Britanniques, et de chasse aux sorcières. Abigail Lewis raconte à ses enfants le procès en sorcellerie de Dorothy Talbye, avec l’épreuve de vérité (le supplice) d’être immergée ligotée dans une rivière, puis d’être menée à la potence. Ils mettent également en scène les pasteurs puritains en habit noir, et la pratique de marquer au fer rouge, le visage d’une femme d’une lettre infâmante comme Hester Pryne dans La Lettre écarlate (1850) de Nathaniel Hawthorne (1804-1864).



En effet, la narration visuelle est enchanteresse de bout en bout, et l’artiste restreint son inclination à dénuder les femmes dans des pratiques avilissantes. Il s’investit dans la reconstitution historique et le lecteur en savoure chaque détail. Cela commence doucement avec la tenue des Amérindiens, puis la robe et les bas de Shevah, la tenue de pionnier d’Abner Lewis et le modèle de son fusil. Puis le lecteur pénètre dans la maison des Lewis, : il en regarde son architecture, les poutres, l’âtre en pierre, le mobilier simple en bois, les ustensiles de cuisine, etc. Il fait de même dans les autres intérieurs : les fortifications de New Canaan avec les canons sur les tours, la demeure de Black père, la demeure de Pilgrim Black, la maison dans laquelle se sont réfugiés les Lewis pour se défendre contre l’attaque des Amérindiens, etc. Il prête la même attention aux costumes, c’est-à-dire les tenues vestimentaires aussi bien des Lewis, que des soldats à New Canaan, et celles des Amérindiens, y compris leurs parures. Ou encore le mécanisme des fusils. Manara semble prendre un grand plaisir à représenter chaque détail, avec son trait fin et élégant.


Les paysages réjouissent tout autant la rétine du lecteur. D’abord, les dunes, les vagues calmes de l’océan, la rare végétation, et le vol des mouettes. Puis les champs de maïs avec les corbeaux, l’étendue d’eau en pleine forêt avec l’écorce marquée des arbres, les racines apparentes, les feuilles tombant doucement, les champignons abondants et mêmes un cygne. Une prairie avec des papillons. Une nouvelle séquence en forêt dense, sur la rive d’une rivière, avec une vue du ciel sur les méandres du cours d’eau et la cime des arbres. Les flammes qui ravagent le champ de maïs. Le magnifique arbre à l’intérieur du mur d’enceinte de New Canaan. Bon, c’est vrai, les personnages féminins sont superbes comme à l’habitude de cet artiste, leurs expressions de visage peuvent paraître décalées quand elles sont soumises à la contrainte et la violence sous toutes ses formes. D’un autre côté, la nudité se trouve restreinte à un minimum, deux séquences faisant ressortir le regard masculin qui considère d’une part Phillis, de l’autre Shevah, comme des objets de plaisir. Comme à son habitude, il joue sur l’ambiguïté de montrer tout en condamnant ou en mettant en avant la perversité éhontée du personnage masculin. C’est d’ailleurs plutôt cette façon de voir que retient le lecteur dans le contexte d’un récit avec des personnages au comportement malsain, et des scènes complexes et impressionnantes. Le dessinateur parvient à donner à voir des scènes d’affrontement avec plusieurs points de vue des événements ponctuels, avec une clarté exemplaire.



Des personnages malsains : le scénariste s’attache à une cellule familiale assez déconcertante. Dans un premier temps, l’empathie du lecteur est tout acquise à la jeune femme violée, également à son sauveur Abner, toutefois dans une moindre mesure. Pour quelle raison a-t-il scalpé les deux violeurs après les avoir tués ? Côté de la famille des Lewis, une aide inconditionnelle est apportée à la victime. Côté village de New Canaan, le capitaine Brewster a l’air normal et animé de bonnes intentions, surtout par opposition au pasteur Pilgrim Black pervers assouvissant ses pulsions sur sa nièce, en toute impunité. Rapidement, les auteurs laissent sous-entendre des secrets par des paroles chargées d’implicite, par des attitudes légèrement décalées par rapport à la normale. En effet, le comportement d’Abner acquiert une dimension obsessionnelle, et il est révélé qu’il a eu des relations avec un autre membre de la famille. Suite à l’assaut donné par les Amérindiens, Abigail Lewis révèle l’histoire de famille à ses enfants, dévoilant ses aspects sordides. C’est pas mal non plus dans la famille Black.


Au cours de cette aventure de grande ampleur, avec attaque d’Amérindiens, incendie, charge contre le village fortifié, les auteurs mettent en scène la violence de la société faite aux femmes, souvent utilisées comme étant soumises à la volonté et aux caprices des hommes. Or cet asservissement occasionne des contrecoups pour tous : la maltraitance et les viols marquent durablement les femmes et leurs familles, sans oublier ceux qui les commettent. D’un côté, les hommes trouvent que c’est la voie de la nature que d’assouvir leurs envies printanières, de l’autre le consentement est inexistant. D’un côté le désir sexuel est mis en scène comme une pulsion irrépressible ; de l’autre côté la violence provoque des dommages irréparables et durables, brisant les individus. Le lecteur finit par mettre en parallèle cette violence des rapports imposés par les hommes aux femmes, avec la violence des affrontements entre les colons et les Amérindiens, comme deux expressions d’une unique force de destruction. Dans le même temps, il se souvient de son sourire en découvrant un Amérindien déclarer que : L‘amitié dure tant qu’on ne la brise pas. Une phrase faussement profonde qui semble contenir une dose d’autodérision, comme si les auteurs ne prenaient pas entièrement leur récit au sérieux, et qu’ils suggéraient qu’il s’agit avant tout d’une aventure.


L’union d’Hugo Pratt et Milo Manara fait hésiter le lecteur : va-t-il trouver deux puissances créatrices qui se neutralisent, ou un récit tellement ambitieux que le sens risque de lui en échapper ou que la forme soit trop absconse ? La première séquence le rassure d’entrée : une dizaine de pages muettes et magnifiques, et un acte immonde. Il s’immerge dans un récit historique, un conflit entre colons et Amérindiens, une narration visuelle formidable, superbe. L’association de ces deux créateurs semble avoir neutralisé leurs tendances les plus idiosyncrasiques, au profit d’un récit d’aventure élégant, et de thèmes sous-jacents adultes et provocateurs. Belle réussite.



lundi 8 juillet 2024

Jesuit Joe et autres récits

Je ne pars pas avec toi. Je vais dans la direction opposée.


Article coécrit avec Barbüz.

Ce tome regroupe trois histoires indépendantes : Jesuit Joe (parution initiale en 1980), La macumba du gringo (1977) et À l'ouest de l’Éden (1979). Ces histoires ont été réalisées par Hugo Pratt (1927-1995) pour le scénario, le dessin, et la couleur. Chacune compte quarante-huit planches, toutes en couleurs. L’édition de 2020 se termine avec une postface dense de sept pages, intitulée Évanescences, Transcendances, Immanences ; elle a été rédigée par le critique de cinéma et de bande dessinée franco-italien Francesco Boille.


Jesuit Joe

Quelque part dans une zone sauvage du grand Nord canadien, en plein hiver, Jesuit Joe toque à la porte d’une cabane : pas de réponse. Il y pénètre et découvre une enveloppe sur la table et un uniforme de caporal de la Gendarmerie royale du Canada dans l’armoire. Il s’installe, mange un biscuit puis se change, revêt l’uniforme, endosse le chaud manteau et allume une cigarette. Soudain, des coups de feu retentissent : trois hommes tirent sur Jesuit Joe depuis l’extérieur. Alors qu’ils s’approchent, Jesuit Joe se jette par la fenêtre et les abat tous les trois, chacun d’un seul coup. Il sort ensuite un couteau et les scalpe. Plus tard, il récupère un canoë caché dans la végétation et le met à flot. Il entend bientôt des bruits de tambour. Toujours silencieux, il rejoint la rive, met son canoë à sec et se dirige vers la source du bruit. Il découvre un Indien cree en train de danser autour d’un nouveau-né dans un porte-bébé dorsal…

L’histoire se déroule vraisemblablement au début des années 1930, bien que l’époque soit difficile à établir précisément. Elle met en scène Jesuit Joe, un métis, qui semble suivre un itinéraire précis, d’étape en étape, comme s’il était parfaitement préparé. Sa présence est inexpliquée, ses objectifs ne sont pas dévoilés. Ses actions semblent préméditées : il connaît les lieux, sait où tout se trouve dans la cabane et est au courant du contenu de la lettre.

Au fil des pages, le lecteur comprend que le personnage est l’agent d’une certaine vengeance ; il applique la peine capitale sans pitié. Son adresse au revolver est aussi stupéfiante que sa cruauté, puisqu’il scalpe toutes ses victimes. L’homme semble étranger aux notions de pardon et de compassion. Son visage reste absolument inexpressif du début à la fin ; insondable, indéchiffrable. Ses raisonnements décidément bien étranges l’amènent à commettre des actes choquants, en témoignent les scènes de l’oiseau (page 19) et de sa sœur (page33). En revanche, il prend parfois des risques fous pour sauver une vie, notamment celle du sergent Fox.

Le lecteur ne tarde pas à spéculer sur cet énigmatique personnage, véritable loup solitaire qui semble avoir été perturbé par son éducation catholique. Cet homme possède-t-il toute sa raison ? Au nom de qui ou de quoi agit-il ? D’où tire-t-il cette clairvoyance et cette lucidité déstabilisantes ? N’est-il qu’un déséquilibré qui s’empare d’un uniforme et que ce dernier le possède au point qu’il rende la justice lui-même ? Ou l’imperceptible touche de surnaturel fait-elle de lui plus que cela ? Il est question de folie et de messages divins : si Jesuit Joe refuse de croire que son grand-oncle était fou, lui accepte la possibilité de l’être sans sourciller (page 49). Le lecteur sera libre d’extrapoler : Pratt a-t-il voulu tacher de sang l’uniforme – déjà rouge – de la NWMP, qui a participé aux répressions de la rébellion métis du Nord-Ouest (1885) ?

La région est hostile, couverte de neige, et la densité de population y est très faible (avec beaucoup de nomadisme). Les quelques cabanes ou lieux communautaires y semblent éloignés les uns des autres.

Ce cadre est tout sauf fictif, bien que la traductrice – Christine Vernière – n’ait pas jugé bon d’utiliser les adaptations françaises des noms propres : par exemple, Artillery Lake au lieu de lac de l’Artillerie et le Slave pour le grand lac des Esclaves. L’action se déroule a priori dans l’Ontario. Fort Resolution et Fort Reliance ont semble-t-il bel et bien existé.

La linéarité de la narration est parfaite dans le sens où elle est absolument imperceptible malgré un seul et unique fil conducteur. Les talents de conteur de Pratt incitent plutôt le lecteur à succomber au mystère autour de cet intriguant personnage principal. Pratt exploite le silence par de nombreuses planches sans texte ; lorsqu’il y en a, les dialogues sonnent juste et sont naturels, sans maniérisme. Enfin, la chute est idéale en cela qu’elle vient s’ajouter aux questions qui agitent le lecteur.

Le lecteur admirera l’aspect épuré, voire minimaliste du dessin, réduit à l’essentiel. Pratt, c’est évidemment cette patte unique, instantanément identifiable. Le trait est fin, pas toujours continu ; les finitions sont aléatoires, mais l’ensemble reste toujours élégant, car Pratt ne cède jamais à la tentation de l’effet gratuit ou de la surenchère. Le canoë n’est pas à demi posé sur une grande zone entre verdâtre et grisâtre : il file doucement sur un large cours d’eau paisible, avec quelques feuilles à sa surface, avec la ligne des arbres sur la rive à contrejour. Il n’y a rien de superflu et rien ne manque. Les portraits sont simplifiés, mais restent expressifs. Les postures peuvent être symboliques, mais sans raideur dans le trait. Les arrière-plans sont la plupart du temps réduits à leur plus simple expression, c’est-à-dire une simple couche de couleur unie. Pour autant, le détail n’est jamais négligé : notons les ombres des boutons de la canadienne de Jesuit Joe, son uniforme ou encore les vêtements du Cree. L’artiste ne produit jamais plus de six cases par planche, agencées en gaufrier la plupart du temps. Il utilise d’abondantes touches de noir, de la simple tache à la bande plus ou moins large et longue. Ses compositions traduisent bien l’hostilité du climat : paysages désolés, feuilles mortes qui volent au vent, étendues enneigées, noirceur des plans d’eau, ciel gris, voire blanc.

Le lecteur suppose que Jesuit Joe doit comprendre une dimension ésotérique. Peut-être la personnalité et les valeurs du personnage principal, guidé par sa conception du monde très particulière ? Mais aussi une forme de connexion avec un savoir surnaturel, ce qui expliquerait qu’il savait ce que contenait la lettre sans ouvrir l’enveloppe. Il évoque également le fait que Louis Riel (1844-1885) était le frère de son grand-père. Cette information ne parlera qu’au lecteur familier avec ce chef métis, fondateur de la province du Manitoba, meneur de deux mouvements de résistance contre le gouvernement canadien, connu aussi pour ses visions messianiques et sa révélation divine. Jesuit Joe, un redresseur de torts à l’instinct infaillible, mais aussi un rebelle à sa manière, puisqu’il refuse la loi du gouvernement et suit la sienne.

La macumba du gringo

Quelque part dans le nord-est du Brésil, Mae Sabina, la prêtresse de Candomblé, se livre à une cérémonie occulte, avec chandelles et signe ésotérique sur un crâne pour tirer les cartes. Elle ne cache pas à Satãnhia – une jeune femme qui est venue la consulter – que le tirage n’est pas bon, pas bon du tout : la Lune appelle les fantômes. Elle explique à Satãnhia que son mec Gringo est lié à la carte de la Lune, le grand sommeil, la longue attente. Or la Lune est une carte de mauvais augure, son interlocutrice a une rivale, et cette rivale c’est la Mort. Sabina gifle Satãnhia, cette dernière se rebiffe en sortant un rasoir mécanique, puis le laisse tomber à terre et tombe à genoux, reposant sa tête sur les jambes de la sorcière. Ensuite elle lui confie la pedra cristalina que Gringo lui a donnée. Sabina poursuit sa divination : elle voit la mort, des soldats. Dans la jungle, un soldat tire et abat Gringo Vargas, un cangaçeiro. Ses deux comparses, Corisco et Dadã fuient à toutes jambes. Les soldats se lancent sur leur piste.

L’action se déroule au Brésil, vers 1938, dans la région Nord-Est du Brésil. Elle a pour contexte la fin de la révolte des cangaçeiros, des individus poussés au cangaço, c’est-à-dire une forme de banditisme nomade du fait des inégalités sociales abyssales dans le pays. Le dernier cangaçeiro, abattu par la police militaire en 1940, portait le nom de Corisco, qui est aussi celui de l’un des personnages de cette histoire. Quant à la macumba (et bien que ce mot n’apparaisse que dans le titre), le Larousse nous apprend que c’est « un culte proche du vaudou, pratiqué dans certaines régions du Brésil ». Au programme : répression, fantômes, araignées mortellement venimeuses et meurtres sanguinaires sur fond de passion et de folie.


Cet album compte de nombreux figurants (surtout des militaires), mais seulement quatre protagonistes principaux :

Satãnhia, une jeune femme qui éprouve pour son mari Gringo un amour passionnel. Fougueuse, fière, vêtue d’une robe rouge à volants, fumant le cigare et dégageant une sensualité à fleur de peau, elle rappelle instantanément la Carmencita du Carmen (1847) de Prosper Mérimée. (1803-1870). Elle véhicule un érotisme certain (pages 56, 68, 91 et 100). Forcément, son destin sera tragique.

Le second est Mae Sabina, la prêtresse de Candomblé (une religion afro-brésilienne pratiquée au Brésil) avec un talent divinatoire : elle tire les cartes du tarot à Satãnhia et essaie d’interpréter les signes. Si ses pouvoirs semblent bien réels (dont une connexion chamanique avec les araignées, dont une phoneutria, dite araignée bananière, au puissant venin), elle n’hésite pas à manier le fusil pour se défendre.

Gringo. Comme Jesuit Joe, Gringo est un métis, un "caboclo" au Brésil. Gringo est un cangaçeiro ; il en porte tous les oripeaux. Il est principalement mû par sa cause et fait peu de cas de la vie de son épouse.

Enfin, il y a Sabino ; c’est le frère de Satãnhia. C’est lui aussi un cangaçeiro. Il a développé une interprétation très personnelle sur les motivations de Judas Iscariote. Le lecteur peut y voir un délire interprétatif, une obsession messianique aux conséquences tragiques. Tenant un discours complètement halluciné, il n’a visiblement plus toute sa tête et veut être celui qui réussira à façonner au sein du cangaço un destin équivalent à celui de Jésus et de ses apôtres. L’archétype du fou de Dieu, en quelque sorte.

En dehors de l’originalité du propos (l’étonnant éclectisme et la remarquable culture générale de l’auteur seront soulignés), La macumba du gringo, c’est l’histoire d’une révolte dont la fin et l’anéantissement coïncident avec celle d’une vengeance ratée. C’est une œuvre linéaire elle aussi, mais il est fort probable que son côté complètement grand-guignolesque, le manque de plausibilité de son histoire et la volubilité progressivement intarissable des protagonistes à l’approche de la conclusion finissent par venir à bout de la motivation des lecteurs les moins patients.

S’il ne connaît pas les cangaçeiros, le lecteur devra se documenter sous peine de passer à côté des détails dont fourmille la partie graphique. Par exemple, ces chapeaux de cuir ornés de symboles divers que portaient les cangaçeiros. Ils étaient également réputés pour leurs odeurs corporelles fortes, c’est certainement pourquoi leurs têtes sont ici systématiquement auréolées de mouches. Le Brésil, c’est aussi un pays remarquable pour sa faune locale, et il est souvent considéré comme le pays des papillons, ce qui explique que Pratt en ait représenté tant dans cette histoire.

Par deux fois dans ce récit, la luminosité associée à l’humidité fait que les soldats et le fuyard sont représentés par des tâches noires allongées (pages 63, 82 et 83), évoquant des sculptures d’Alberto Giacometti (1901-1966), un moment visuel extraordinaire tirant vers l’abstraction, magique. Le bédéiste joue également avec des tâches de couleurs, deux formes irrégulières formant presque par magie les ailes de papillons (page 101).

Néanmoins, toutes les cases ne sont pas d’une clarté limpide, et même si le phénomène est rarissime, l’utilité et la lisibilité de certaines vignettes ne sont pas au-delà de tout soupçon (page 62). Enfin, ajoutons à cela une minutie et des finitions largement aléatoires, ainsi qu’une forme d’exagération dans l’expressivité des visages.

Contrairement à l’histoire précédente, ici la dimension surnaturelle de l’histoire est sans aucune équivoque, entre les pouvoirs évidents de Mae Sabina et la nature de revenant de Gringo. Cela étant, elle n’est pas une fin en soi et n’est au fond qu’un moyen détourné pour développer cette histoire de vengeance au-delà des frontières du plausible, presque jusqu’à une forme d’absurdité. Les spectres peuvent également être perçus comme la métaphore d’une culpabilité refoulée, de l’inconscient des personnages.


À l'ouest de l’Éden

Un fort perdu dans le désert. Un drapeau britannique flotte, attaché à son mât, deux crânes humains accrochés au sommet. Avec le recul, il s’agit du drapeau Red Ensign frappé d’un blason. Un soldat du Somali Camel Corps monte sur les remparts du fort et tire un coup de fusil en l’air. Le reste de la patrouille arrive à dos de dromadaires. Le lieutenant Abel Robinson du bataillon de frontière demande au soldat ce qu’il en est : celui-ci lui répond qu’ils sont tous morts. Son second ajoute qu’il fallait s’y attendre, car leur radio ne répond plus depuis trois jours. Le soldat montre au lieutenant où se trouvent les cadavres ; à leur vue, il va vomir contre un mur. Cela étant, son second lui lit une lettre trouvée près du cadavre du capitaine Spear, et vraisemblablement laissée là par Mad Mullah, le vengeur.

L’action se déroule au Somaliland, en décembre 1931 ; le pays fut une colonie britannique entre 1887 et 1960. Pratt nous conte ici une histoire de soldats (des membres du Somali Camel Corps) et de garnisons maudites dans le désert, sur fond de fantômes et de folie, en y injectant une variation sur le thème d’Abel et Caïn ainsi qu’un embryon de réflexion sur l’occupation d’un territoire par des forces armées étrangères (davantage que sur la colonisation).

À l'ouest de l’Éden est une pièce de théâtre aussi absurde que macabre. Elle reprend l’histoire tragique d’Abel et Caïn, les deux frères, y intègre de nombreuses références mythologiques et les réincarne en acteurs de leur époque et de leur lieu. Ainsi, le capitaine Adams est-il Adam, évidemment. Ewa, une femme africaine, incarne Ève, bien sûr. Le lieutenant Robinson est prénommé Abel. Quant à Caïn, il est représenté par deux hommes : un métis puis à la fin par un capitaine de l’armée britannique. Quant à Samaël, l’ange déchu et père de Caïn, il a dans ce récit l’apparence d’un sorcier africain. Enfin, Kayin fait le lien avec Ewa (une autre forme d’Ève), liant ainsi tradition juive et mythologie africaine, imposant au lecteur cette dimension mystique du récit.

Il s’ensuit, après une course-poursuite vaine et sans résultat, un véritable dialogue de sourds entre le lieutenant Robinson et toute une galerie de personnages, Robinson tentant de s’accrocher désespérément à une réalité cartésienne qu’il refuse de voir s’effilocher alors que ses interlocuteurs ont de toute évidence les deux pieds dans un autre monde. Comme le dit si bien Samaël lui-même en page 125, « Inutile d’essayer de comprendre ». En bon occidental, Robinson, malgré des accès de folie – ou de clairvoyance - refuse de subir une histoire qu’il ne comprend pas (page 136). Malgré son désarroi profond, il fait parfois montre d’une naïveté terriblement touchante, comme lorsqu’il propose à Adams de lui prêter son étoile filante.

Là encore, la culture de Pratt pourra donner le tournis du fait de la variété de ses centres d’intérêt. Par exemple, pour pleinement saisir les finesses des dialogues, il sera nécessaire de prendre connaissance des grandes lignes de la campagne du Somaliland (1900-1920) et de la vie de Mohammed Abdullah Hassan (1856-1920).

Ensuite, beaucoup de discussions évoquent le jardin d’Éden, le paradis, et tous les protagonistes désirent pouvoir y entrer. Il n’est donc pas dénué de sens d’en déduire que ce désert et ce fort abandonné plus spécifiquement représentent le purgatoire. Le propos est truffé de références à la Genèse, le premier livre de la Bible, et au livre d’Hénoch, entre autres. S’il veut comprendre un maximum d’éléments, le lecteur devra se documenter avant de s’attaquer à ce récit, qui est assurément le plus ardu des trois à décrypter.

L’érudition de l’auteur se retrouve jusqu’à dans le vocabulaire utilisé. Par exemple, Jamadar (le personnage du jamadar Dharam) était le grade le plus bas pour un officier dans l’armée indienne britannique.

Il est également intéressant de noter ce bref échange autour du pétrole, qui ne représente rien pour l’autochtone, mais qui fait immédiatement appel à une forme de savoir scientifique chez l’officier britannique, qui sait que la région « est pleine de pétrole (aujourd’hui, les réserves somaliennes en pétrole et en gaz sont estimées à trente milliards de barils). Rappelons également que cette histoire a été écrite en 1979, soit à l’époque du second choc pétrolier. Comme l’exprime Kayin : Combustion spontanée… Gaz… Je ne comprends pas et en plus je trouve ces mots très laids. Si tu avais un peu de bon sens, tu ne t’en servirais pas ! (page 140).

Les dialogues sont hallucinés ; les discrètes et rares touches d’humour pince-sans-rire ne parviennent aucunement à alléger le propos (page 118). Mais l’ensemble pourra demeurer trop fumeux si le lecteur reste lui-même ancré dans une forme de cartésianisme et qu’il refuse de regarder au-delà d’une simple attaque de fortin britannique par un mystérieux assaillant.

La partie graphique recèle de nombreuses trouvailles visuelles : le zoom arrière très décompressé sur le Red Ensign avec les crânes (page 105), en un gaufrier parfait, les contrastes entre la petite silhouette éloignée et les plans plus rapprochés (pages 111 et 112), ou encore le lieutenant Robinson et la lune (page 134).

Pratt continue à jouer avec le minimalisme, le sous-entendu visuel tirant vers le conceptuel, et vers l’abstraction. Le lieutenant Abel Robinson comme englobé dans un rond jaune, la forme indistincte de l’ample robe rouge de Lilith. Le motif récurrent de l’horizon : une bande noire irrégulière en bas de case pour figurer le sable proche, une autre bande irrégulière de couleur sable pour l’étendue jusqu’à l’horizon, une troisième bande irrégulière plus fine et plus claire pour la brume de chaleur, et une dernière bande de couleur intermédiaire entre les deux précédentes pour le ciel… et peut-être une vague silhouette en ombre chinoise pour le rebelle, un leitmotiv visuel de haute voltige.


Conclusion

Les éditeurs ont fait le choix de mettre le récit le plus accessible en premier, même s’il s’agit du dernier par ordre de parution et donc de réalisation. Pratt surnommait ces albums "la trilogie des religions". On y trouve un zeste de religion, effectivement, mais aussi beaucoup de folie et un soupçon plus ou moins prononcé de surnaturel. Si la religion est bien le déclencheur de ces tragédies, il s’agit aussi et surtout de révolte et de vengeance. Pratt, auteur de bande dessinée d’une culture générale peu commune, immortalise trois conflits aujourd’hui oubliés.

Jesuit Joe évoque en filigrane le destin des métis canadiens par l’un d’entre eux, qui va laisser une longue trace sanglante derrière lui. La macumba du gringo narre les derniers jours des cangaceiros, traqués par la police militaire brésilienne. À l'ouest de l’Éden conte les ultimes sursauts de la révolte des derviches somaliens contre l’occupant britannique.

Trois contextes, trois endroits, chacun avec son climat. La neige et le froid dans Jesuit Joe, le climat tropical et humide dans La macumba du gringo, et les étendues désertiques dans À l'ouest de l’Éden, comme si l’hostilité de la nature exacerbait la folie et l’illumination chez l’homme.

Ces trois histoires sont bien moins simples qu’il n’y paraît au premier abord. Le lecteur reste sur deux doutes à la fin du premier récit : Comment se termine-t-il vraiment, c’est-à-dire qui a tiré le dernier coup de feu ? Et comment Joseph Riel a-t-il su ce qui se trouvait dans l’enveloppe sans l’ouvrir ? Dans le second, il ne peut se résoudre à prendre au premier degré cette histoire de revenant, de vie après la mort, d’araignée et de discussion avec le spectre d’un récent défunt. Dans la dernière, la composante ésotérique prend une importance indéniable, comme un artifice secondaire, pour donner plus de goût à l’intrigue. D’ailleurs, l’interprétation qu’en fait Francesco Boille relève entièrement de ce point de vue. Ces évanescences, transcendances et immanences émanent selon lui de : Trois récits d’interprétation historique centrés sur la condition humaine des plus marginaux sous une forme onirique, trois histoires de rêve-mort, hautement symboliques […], le fond est profond, la forme est légère.

Les intrigues se déroulent de manière linéaire, avec, dans les deuxième et troisième, une explication en dernière scène qui vient rappeler ce qui s’est passé et l’éclairer avec des renseignements supplémentaires, de nature pragmatique, pour expliciter ce qui pouvait paraître arbitraire ou abscons au fil de l’eau.

Pages narrées en image, sans dialogue ni narrateur omniscient, juste quelques onomatopées, scènes d’action avec une prise de vue d’une clarté exemplaire, ou, à l’opposé, scènes contemplatives et totalement immersives, dessins épurés, savante mise en couleurs naturaliste, avec quelques touches très discrètes d’expressionnisme pour les camaïeux habillant les fonds de case… Hugo Pratt réalise des cases d’une beauté et d’une efficacité époustouflantes. Si le lecteur commence à se focaliser sur les détails, un trait ou une forme prise à part, il se dit que la main de l’artiste manque d’assurance, que les aplats de noir sont trop irréguliers, que les formes sont imprécises, que les fonds de case sont réduits à leur plus simple expression. Au fil des planches, le ressenti évolue : chaque chose est parfaitement à sa place, précisément définie. À l’opposé de dessins à l’allure naïve, il s’agit de l’essence de chaque élément qui est saisie.

Trois récits de quarante-huit pages, à l’intrigue immédiatement accessible en surface, car plus profonde qu’il n’y paraît, à la narration visuelle extraordinaire dans son évidence, dans sa maîtrise de l’essence, dans sa forme aboutie où chaque trait est signifiant et indispensable, un équilibre parfait entre description et évocation. Des histoires qui ne révèlent toute leur saveur qu’au lecteur acceptant de s’investir dans les dimensions ésotériques ou surnaturelles qu’elles charrient.