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mercredi 14 mai 2025

Le pape terrible T04 L'amour est aveugle

Et lui, il donne sa préférence à cet Italien avaleur de nouilles !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T03: La pernicieuse vertu (20013). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Luca Merli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le 21 février 1513, un nuage lugubre passe dans le ciel de Rome. Église San Pietro in Vincoli, sous la coupe de la famille Della Rovere, la grande cloche peinte en noir sonne le glas. Toute la ville prie pour l’âme de Jules II. Dix gardes suisses, ainsi que les peintres Michel-Ange et Raphaël, portent le vicaire de Dieu vers sa tombe. Placés à l’avant du cercueil, les deux artistes sont en train de se lancer des invectives, le second mettant en avant qu’il été le préféré du pape, traitant l’autre d’ivrogne pestilentiel, alors que le premier estime que lui était le préféré pour son talent. Raphael fait remarquer que lui au moins termine ses œuvres, alors que ça fait des années que Michel-Ange sculpte les quarante statues du tombeau du pape et qu’il n’en a terminé que quelques-unes. Son interlocuteur rétorque que oui, dont un Moïse si grandiose qu’il vaut bien tous les vains princes de Raphael, que ce dernier n’est pas un peintre, qu’il n’est qu’un marchant d’écume. Ils commencent à s’insulter et à se porter un coup de pied. Les gardes suisses mettent vite un terme à ce comportement, en menaçant de les castrer. De son côté, Nicolas Machiavel se rend dans l’établissement de Madame Imperia, mais il trouve porte close, et une voix lui répond que c’est fermé aujourd’hui, car ce sont les funérailles du saint père, jeûne sexuel. Il explique qu’il ne vient pas forniquer, qu’il apporte un trésor à la patronne.



Nicolas Machiavel est introduit à l’intérieur, et il trouve les prostituées en train de prier autour d’un autel improvisé devant une statue de la Vierge. Il parvient devant Madame Imperia qui est assise à l’écart, et il lui demande son nom véritable. Un peu décontenancée, elle répond qu’il y a des années qu’elle ne l’a pas prononcé : Marietta Corsini. Il s’agenouille devant elle et lui déclare qu’elle n’est pas une prostituée, mais une reine. Il lui déclare qu’il l’aime, et lui demande qu’elle soit sa femme. Elle rétorque qu’elle n’épousera qu’une montagne d’or. Il vide devant elle le sac qu’il a apporté : quatre kilos d’or. Il indique qu’il ne l’a pas volé, c’est Jules II qui le lui a donné. Il est le dernier accompagné d’une ombre à l’avoir vu vivant. Et il raconte. Il a été accueilli par le pape lui-même dans ses appartements privés. Jules II l’a convié à boire une coupe de marc, et il lui a confié une nouvelle d’importance. Alors que Machiavel boit, le pape lui annonce qu’il va mourir cette nuit. Il confirme : lui Jules II sera mort le lendemain matin. Et il lui remet un sac contenant quatre kilos d’or. Il explique qu’il ne ment qu’à ses ennemis, qu’il a restauré le saint pouvoir du Vatican, et qu’il peut maintenant quitter ce monde cruel et demeurer auprès de Dieu qu’il aime.


Dernier tome : le pape meurt le 21 février 1513 (conformément à la réalité historique), il est enterré, et Nicolas Machiavel (1469-1527) racontent les dernières semaines de cet individu hors du commun. C’est plié… Enfin… Pas tout à fait… Déjà parce que le scénariste a pris des libertés avec la véracité historique dans les tomes précédents, qu’il peut raconter ce qu’il veut, ensuite parce que l’élan vital de Giuliano Della Rovere a été ravivé dans le tome précédent, et que cet individu en impose par sa démesure. Alors même que son décès est acté dans la première planche, le lecteur se demande ce que lui réserve l’intrigue. De fait, ça démarre très fort avec une version très personnelle du Ve concile du Latran, et de son ouverture le trois mai 1512, en présence de quinze cardinaux et de soixante-quinze évêques. Puis vient la campagne militaire de Gaston de Foix (1489-1512) avec la progression très rapide de son armée. Enfin Machiavel part avec son épouse s’installer à la campagne. Le lecteur découvre surprise après surprise, parce que l’auteur continue de réarranger les faits historiques à sa sauce. Par exemple, le sermon spectaculaire de Latran est prononcé par Jules II, au lieu de Gilles de Viterbe (1469-1532) dans la réalité. L’attaque finale de Gaston de Foix se produit à Rome, sur la place du Vatican, au lieu de Ravenne. Aussi, Machiavel épouse Marietta Corsini en 1513, au lieu de 1501.



Habitué à cette réécriture de l’Histoire, le lecteur s’en accommode fort bien, d’autant qu’il s’est attaché à cette version plus grande que nature de Jules II et des autres, plutôt qu’une vie de pape officielle. Il ouvre le tome, et il découvre une première planche saisissante, évoquant la première du premier tome, avec un jeu de lumières dans les nuages. Il vérifie : il y a eu un changement de coloriste par rapport aux deux tomes précédents. Le travail du nouveau venu, Luca Merli, évoque celui de Sébastien Gerard dans le premier tome… en encore plus sophistiqué. La mise en couleurs vient nourrir les formes détourées, apporter des ambiances lumineuses, rehausser les reliefs, allant parfois jusqu’à représenter des éléments visuels complémentaires, comme en couleur directe. Le lecteur ralentit sciemment sa lecture pour savourer des visuels magnifiques : le crâne dans le ciel d’orage, la procession funéraire et les coups de pied que se donnent Raphael et Michel-Ange, les magnifiques appartements de Jules II avec les peintures réalisées par Raphael, la somptueuse tiare portée par le pape au concile, Louis XII en train de vitupérer contre trois conseillers de petite taille effrayés, les ébats de Machiavel et de la voluptueuse Marietta, les verdoyants jardins papaux, et le ciel comme habité par un visage en nuages dans la dernière page. Un régal à chaque page.


Sans oublier que Jodorowsky est égal à lui-même : il excelle dans le dosage de sa narration, entre texte et images, et dans la création moments spectaculaires à la tension paroxystique. Le lecteur n’est pas près d’oublier des moments chocs et visuels : l’hostie déversant du sang entre grand guignol et horreur mystique, le duel dans le bassin entre Gaston de Foix et Jules II pendant sept pages de sauvagerie et de pulsion animale, et la mort (totalement inventée) du même Gaston de Foix dans des circonstances frappant l’imagination. Dessinateur et coloriste réalisent des planches habitées par un souffle entre élan vital débridé et démence intérieure : le regard fou de Jules II alors que le sang dégouline sur son visage, le dénouement d’une vigueur débridée et pénétrante pour le corps à corps dans le bassin aquatique, la foudre frappant un cavalier et sa monture. Le lecteur ressent pleinement le déchaînement d’intenses émotions brutes et jubilatoires, parfois jouissives. Il en mesure encore mieux la puissance, lorsqu’il tourne la page et découvre un paysage bucolique et apaisé, ou toute la sensualité de la relation sexuelle entre Marietta & Nicolas.



Le lecteur se rend compte qu’il se trouve sous la coupe du suspense de l’intrigue, alors même qu’il en connaît l’issue… ou du moins le croit-il car le scénariste le manipule avec élégance, jouant sur sa propension à anticiper des événements annoncés. Il n’hésite pas non plus à introduire des coups de théâtre, entre réécriture assumée de l’Histoire et autres inventions comme un frère de Giuliano Della Rovere et son fils. Le lecteur retrouve les thèmes des précédents tomes : à commencer par l’homosexualité généralisée dans les rangs des hommes d’Église au Vatican, et la vitalité hors du commun du pape lui-même, avec une préférence affichée pour les jeunes hommes, ses choix ayant évolué depuis le premier tome. Mais voilà, même si le rôle de Machiavel a gagné en importance de tome en tome, Jules II reste bien le personnage principal. Le lecteur se rend compte qu’il s’est attaché à cet homme d’âge mur, qui a conservé toute sa vigueur dans la force de l’âge, un stratège remarquable, un fin tacticien, traversé de véritables transports émotionnels, de l’amitié à l’amour. Certes il est moralement condamnable : exercice du pouvoir uniquement pour assouvir ses pulsions de conquête et ses passions physiques… encore qu’il s’enorgueillisse d’avoir rendu toute sa gloire à l’Église. Il est doublement condamnable en tant que chef spirituel suprême de l’Église catholique, dont les actions en bafouent à chaque instant les croyances et les valeurs. Mais quand même…


L’appétit de vivre de Della Rovere, sa rouerie et ses victoires le rendent attachant : tenir tête aux cardinaux et aux armées de Louis XII, retourner leur allégeance par des ruses hors du commun. Quelle intelligence ! Quel panache ! À côté, Nicolas Machiavel apparaît comme terne et timoré, en tout cas pas à la hauteur d’un tel individu hors norme. En plus, il trouve son bonheur dans une banale relation hétérosexuelle, trouvant son épanouissement dans la normalité conventionnelle du mariage… Bon, pas tout à fait, puisque son amour a pour objet une voluptueuse mère maquerelle dont il fréquentait l’établissement : là encore les valeurs morales sont mises à mal. La scène finale met à nouveau en scène l’appétit de vivre du personnage principal : son énergie illimitée, sa capacité de dévoration (un peu domptée), son charisme magnétique. Quel homme ! Quel comédien ! Et quel monstre !


Tout est joué d’avance, et le scénariste commence par le port du cercueil. Pourtant l’intrigue s’avère pleine de surprise, de moments spectaculaires hors norme, portée par une narration visuelle riche et pleine d’emphase, une merveille. Impossible de résister à l’emprise monstrueuse de ce pape véritable force de la nature, à son plaisir de vivre et de triompher aussi bien de ses ennemis que de ses tragédies, avec une vision claire de ce qu’il veut, qui n’exclut pas une forme d’évolution. Une interprétation très libre et habitée de ce pape.



mercredi 30 avril 2025

Le pape terrible T03 La pernicieuse vertu

Le triomphe de Jules II fut non seulement militaire, mais aussi commercial…


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T02: Jules II (2011). Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Maison close de Madame Imperia, en 1511, Nicolas Machiavel revient au Vatican, et il se fait déposer devant cet établissement. Il est accueilli par la Madame en personne. Elle lui indique que quatre diablesses l’attendent, les plus grosses qu’elle ait pu dénicher : quelques cinq cents kilos de chair. Il a tôt fait de se retrouver au lit avec elle : il s’ébat avec elles, les surnommant Jules II, Venise, France et Espagne. Après avoir assouvi ses désirs, il leur explique que ce fut une rude campagne de laquelle Jules est sorti vainqueur, malgré les violentes fièvres qui l’ont assailli. C’est peut-être à cause de celles-ci qu’il a eu tant d’amourettes… Pendant que leurs lèvres l’avalent, il leur raconte ça… Alphonse d’Este qui était à la tête d’une grande armée dotée d’une puissante artillerie, était un collaborateur fanatique de Louis XII. Il avait une sœur, Isabelle, dont l’époux, le marquis de Gonzague, fut capturé par les Vénitiens. Comme le pape avait signé un traité de paix avec Venise, Isabelle lui envoya une délégation de moins bénédictins, chargés de lui offrir de riches présents en échange de son aide.



Dans sa salle d’audience, le pape Jules II reçoit la délégation d’Isabelle d’Este. Il indique aux représentants de la marquise, qu’il la remercie, pour ses calices et ses chandeliers en or massif, mais ils ne compenseront pas le grave danger qu’il courrait à libérer son mari. Cet oiseau de malheur irait immédiatement se poser sur le bras de l’odieux Alphonse d’Este duc de Ferrare, ex-époux de Lucrèce Borgia, qu’il est sur le point d’excommunier. Le pape leur jette son calice à la tête, en leur criant de garder leur camelote. Il ajoute : Que François de Gonzague pourrisse dans les geôles vénitiennes ! L’un des émissaires se relève lentement en répondant calmement qu’avec tout le respect dû au représentant de Dieu sur Terre, la marquise a ajouté un autre présent : soixante-dix mille ducats d’or, qu’un autre émissaire dévoile en ouvrant une cassette. Le pape change de comportement : il reconnait que les arguments d’Isabelle sont persuasifs, et qu’ils l’ont convaincu. Il accepte ses présents, il fera libérer son mari… cependant, afin d’empêcher qu’il le trahisse à nouveau et prête main-forte à son beau-frère, il exige de recevoir en otage son fils Frédéric, dont on lui a dit qu’il venait d’avoir dix ans. Un mois plus tard, le jeune Frédéric arrive au Vatican, et il se présente devant le pape. Et à la vue de l’enfant, Jules II s’effondre sur son trône, foudroyé par l’amour.


À la fin du tome deux, Giuliano Della Rovere (1443-1513) promet à Nicolas Machiavel qu’il saura manipuler deux armées ennemies pour l’aider à expulser les Vénitiens. Il rappelle à son conseiller ses propres paroles : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Ses émissaires ont promis en France de collaborer avec Louis XII, à condition que le roi lui envoie encore soixante mille soldats, en échange Jules II l’aidera à conquérir le reste de l’Italie en expulsant larmée de Ferdinand d’Aragon. De l’autre côté, ils ont promis de collaborer avec le roi d’Espagne sous réserve que sa majesté envoie quatre-vingt mille soldats au pape, en échange de quoi le pape aidera Fernando le catholique à expulser l’armée française. À l’instar de Machiavel, le lecteur se demande comment Jules II va s’y prendre. Les prémices de cette phase sont narrées à posteriori par Machiavel aux quatre prostituées mises à sa disposition dans la maison de Madame Imperia. Le scénariste nourrit son récit d’éléments historiques : Louis XII (1462-1515), Isabelle d'Este (1474-1539) et son époux François II Gonzague (1466-1519) duc de Mantoue, leur fils Frédéric de Mantoue (1500-1540), Alphonse d’Este (1476-1534) frère d’Isabelle Il qui évoque le cinquième concile de Latran (1512-1517). Le lecteur retrouve également Michel-Ange (1475-1564) et il voit l’arrivée de Raphael (1483-1520, Raffaello Sanzio), l’un peignant le plafond de la chapelle Sixtine (1508-12) et l’autre la décoration des salles des appartements de Jules II (1508-11).



Comme pour le tome précédent, le lecteur constate rapidement que le scénariste accommode la véracité historique à sa sauce pour augmenter l’intensité dramatique de sa narration. Ainsi, le lecteur assiste à la mort d’Isabelle d’Este, victime d’une mauvaise araignée en 1511, alors que dans la réalité elle est décédée à Mantoue en 1539. En outre les auteurs ont interprété de manière très libérale sa description : physiquement attirante, bien que dodue, en particulier le deuxième qualificatif. D’un autre côté, certains faits sont attestés comme la concomitance du travail de Michel-Ange et de Raphael au Vatican, en revanche le lecteur peut s’interroger sur la réalité de leur rivalité, sur la séquence de sept pages au cours de laquelle le premier reproche au second, tout en le menaçant physiquement, de s’être rendu dans la chapelle Sixtine pour copier, ou plutôt piller ses nouvelles idées. En effet, le scénariste donne également une version très personnelle, une interprétation plus qu’orientée du pape Jules II. Les motivations de celui-ci résident dans la conquête guerrière et les relations homosexuelles, avec emprise et sans limite ou presque, le petit Frédéric de dix ans faisant partie des envies du pape. D’une certaine manière, en amour comme à la guerre (et en politique), tous les coups sont permis : assassinat, traquenards, chantage, manipulations, extorsions, etc. Avec le sort réservé aux membres de sa famille dans le tome précédent, la stratégie du pape entre dans une nouvelle phase, avec toujours le même objectif : l’accroissement de son pouvoir, sa corruption s’accroissant en conséquence. Cela se concrétise dans un cauchemar durant lequel Jules II atteint de fièvre lutte contre une femme constituant une allégorie de l’Église. Elle l’accuse : ce pape indigne ne prêche que mort, sang et ruine, il a fait de sa sainte Église une catin assoiffée de richesses. À vouloir s’emparer du monde, il le plonge dans le désordre. Il pense avoir plus de pouvoir que Dieu, il n’est pas un saint, il est un démon, il porte l’enfer dans sa chair !


Dès la première planche, le lecteur relève la meilleure complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs. Sans reproduire la démarche de Sébastien Gérard dans le premier tome, le coloriste a augmenté la proportion de dégradés lissés, rehaussant ainsi le relief de chaque surface détourée, tout en respectant les traits de contour. Les ambiances instaurées par les couleurs apparaissent plus organiques, moins appliquées scolairement dans les contours. Le rendu bleu-gris de l’arrivée nocturne de Machiavel à la maison close, dans une case occupant les deux tiers de la page, donne une sensation de nuit tombée, encore un peu claire, avec le rai de lumière de la porte d’entrée, et les zones moins fortement éclairées des fenêtres, ainsi que des zones plus ou moins éclairées dans la rue. Puis Florent Bossard réalise un travail remarquable sur la peau de ces dames, à la fois en termes de texture, de relief, de zones plus sombres ou plus claires en fonction de l’éclairage. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier plutôt l’ambiance ombragée de la forêt pendant la chasse, les reflets sur l’eau du bassin privé du pape, les reflets sur le marbre de ses appartements, la sensation de terre sur le grand panorama montrant les deux armées se faisant face sur le champ de bataille, les nuances cramoisies apparaissant au fur et à mesure des affrontements et de la boucherie, les taches sur le tablier de Michel-Ange allongé peignant le plafond, les couleurs des costume des jouvenceaux accueillant les cinq cardinaux, etc.



Dans un même ordre d’idées, le lecteur se rend compte que le scénariste sait doser les phases d’exposition, et laisser les dessins raconter. L’artiste est maintenant parfaitement à l’aise avec les personnages et le travail de reconstitution historique. Il réalise des cases magnifiques pour mettre en valeur les situations imaginées par Jodorowsky : le frêle Machiavel chevauchant les imposantes prostituées avec leurs replis de chair, Jules II intraitable recevant les émissaires de la marquise Isabelle d’Este, le tête-à-tête à haut risque entre le pape et le jeune Frédéric, la même Isabelle dans les soubresauts de l’agonie sur son lit dans une case occupant les deux tiers de la page, la bataille entre les armées du pape et celle d’Alphonse d’Este et la boucherie qui en découle, le jeune Raphael ridiculisant le vieux Michel-Ange, le combat à main nue entre le pape nu et l’allégorie de l’Église tout aussi dévêtue, la soirée de débauche des cinq cardinaux, le triomphe rayonnant de Jules II au matin, etc. À l’évidence, Theo a trouvé ses marques et il prend grand plaisir à mettre en scène cette vision dégénérée de ce pape. Le scénariste continue à imaginer ce qu’un simple être humain peut ressentir à disposer d’un tel pouvoir entre ses mains, avec la possibilité de rationnaliser la satisfaction de ses plaisirs personnels, l’assouvissement de ses pulsions sans retenue, l’exultation de commander à des armées et de disposer aussi bien de la vie de ses soldats que de celle de l’ennemi. Il y a là un tel niveau de pouvoir, une telle possibilité de modeler le monde selon sa volonté, que cette démesure induit tout naturellement une forme de démence, de monstruosité dans le comportement de celui qui le manipule.


Sous réserve qu’il accepte que les auteurs tordent la réalité historique aux besoins de leur récit, le lecteur plonge dans l’exercice d’un pouvoir quasi omnipotent pour l’époque, avec la démesure que celui induit, aussi bien dans les événements que dans la manière de penser. Il a le plaisir de constater que la narration visuelle porte ce récit avec le spectaculaire nécessaire, dans la luxure et la violence, au travers de séquences et d’images mémorables (celle de la mort d’Isabelle d’Este reste longtemps en mémoire). Désinhibé.



mercredi 16 avril 2025

Le Pape terrible T02 Jules II

En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. – Nicolas Machiavel


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à  Le Pape terrible T01: Della Rovere (2009). Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La nuit quelque part dans la campagne autour de Rome, Aldosi est descendu de son carrosse, et il demande à son compagnon Josaphat de garder les chevaux pendant qu’il va rendre visite à la sorcière. Celle-ci l’attend à la porte de son humble demeure, et elle demande au jeune éphèbe ce qu’il désire. Il répond d’un ton assuré qu’il veut un philtre qui puisse rendre fou d’amour un vieux tigre. Elle le fait entrer dans la pièce unique et elle commence à lui donner des instructions. Il doit verser sa liqueur vitale, dans un bol. Elle la mêlera à la semence d’un chien en rut. Elle mêle les deux spermes et elle ajoute armoise, absinthe, damiana et Yohimbine… et ces quatre champignons nés de l’excrément d’un crapaud-diable. Elle moud le tout avec la patte d’un bouc blanc. Elle dissout cette purée dans du vin et elle invoque le pouvoir de Metatron, Melach, Berol et Venibbel… Elle prononce ensuite une incantation magique : Kto moy noujnoy ! Kto moy rianoy ! Tot poka triaje ! Muie ! Elle termine en donnant une consigne à Aldosi : sept jours avant le solstice d’hiver, il doit donner ce vin à boire à son vieux tigre. Sa passion pour lui sera si grande qu’Adolsi obtiendra de lui ce qu’il désire. Le jeune éphèbe repart pleinement satisfait.



Le 14 décembre 1504, dans la cité du Vatican, Giuliano Della Rovere éternue dans son lit. Nu, son amant Aldosi lui apporte un vin chaud. Le pape Jules II boit le breuvage et peu de temps après il se sent mieux, beaucoup mieux. Il voit Aldosi comme nimbé lumière. Il continue : Incroyablement mieux, d’ailleurs le soleil brille en pleine nuit. Il voit Aldosi qui brille lui aussi comme un soleil. Il déclare que les parois de fer qui entouraient son cœur se dissolvent, il n’aurait jamais pensé pouvoir aimer ainsi. Aldosi est son âme. Le jeune homme est comme nimbé d’un halo de lumière, et il lévite à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. Il demande au pape comment il peut le traiter de la sorte, s’il est son âme. Il ajoute que Giuliano a fait de lui son épouse mais en secret. Il lui demande s’il aurait honte de lui. Le pape répète qu’Aldosi est son âme. Son amant lui demande alors de le traiter d’égal à égal, de le reconnaître à la face du monde entier. Le pape le lui promet et lui demande trois jours pour réunir sa famille. Le 17 décembre, les cousins arrivent tous à la basilique Saint-Pierre du Vatican : Clemente, Leonardo, Guidobaldo, Francesco, Luchina, Felicia, Raffaelo, c’est-à-dire la chère famille de Giuliano Della Rovere. Ce dernier leur présente sa papesse, Julienne première. Devant leurs réactions horrifiées, il les traite de vautours imbéciles, de parasites odieux, et il exige qu’ils se mettent à genoux en signe de respect.


Au cours de la première saison dessinée par Milon Manara et consacrée aux Borgia dont le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia) puis du premier tome de cette seconde saison, le lecteur a bien assimilé le fait que les auteurs plient la réalité historique à une sensibilité, à des émotions. D’un côté, ils suivent la chronologie connue. Ainsi, à la suite d’un événement tragique, le pape Jules II prend la décision de partir en guerre. Cela correspond à la réalité historique : il voulait faire évoluer l’État pontifical en une grande puissance, participant aux campagnes militaires. Le lecteur peut donc le voir s’attaquer à Bologne, en envoyant Domenico Luzio, Girolamo Bandello et le français Georges d’Amboise, au début de l’année 1505, contre le seigneur Giovanni Bentivoglio (1643-1508). Puis le pape dirige son armée contre Gian Paolo Baglioni (1470-1520), tyran de Pérouse, où là encore il mène lui-même son armée. Une rapide vérification permet de constater que ce n’est pas Jules II en personne qui a tué l’un ou l’autre, et d’ailleurs ils ne sont pas morts la même année, et si cela ne suffisait pas Baglioni est mort à Rome et pas à Pérouse. Par voie de conséquence, la flamboyante mise à mort de Bentivoglio est pure fiction. En allant par-là, la scène d’empoisonnement de tous les membres de la famille Della Rovere est tout aussi fantaisiste : Clemente est décédé en 1504, et Leonardo en 1520. La papesse Julienne première participe de la même licence artistique.



En entamant ce tome, le lecteur relève que Sébastien Gérard a cédé sa place à Florent Bossard : la mise en couleurs s’en trouve un peu moins modelée, les dégradés de nuances apparaissant plus simples dans leur gradation. La narration visuelle baisse d’un cran en termes de superbe, moins de couleur directe au sein d’une forme détourée d’un trait encré, moins de texture. Le dessinateur se montre toujours aussi impliqué dans sa narration, avec une approche réaliste et descriptive, rehaussé par moments d’élans romanesques et d’une touche de spectaculaire bien maîtrisée. Dès la première page, le lecteur se retrouve dans l’Italie de l’époque, avec ce modèle de voiture à cheval, les tenues vestimentaires et la flore de la région. Il peut ainsi prendre plaisir à regarder les meubles, les accessoires de diverse nature, les bâtiments, les uniformes militaires et les armes, les différents styles de coiffures, et les clins d’œil à l’œuvre de Michel-Ange (1475-1564). Ainsi la couverture du tome un reprenait la Piéta (1499), une statue en marbre à la basilique Saint-Pierre du Vatican à Rome. Ici, à l’occasion d’une coucherie entre Michel-Ange et son amant, le dessinateur décline la création d’Adam, telle qu’elle apparaît dans la peinture du plafond de la chapelle Sixtine, réalisée entre 1508 et 1512.


L’apparence des dessins reste inchangée : des traits de contour fins pour détourer les formes, certaines surfaces sont renforcées par des de petits traits secs, et des arrondis un peu torturés, un rendu qui ne cherche pas à faire joli ou à séduire, qui peut donner une sensation parfois un peu disgracieuse (ce qui s’avère en cohérence avec la nature perverse des individus). Toutefois ces petits traits apportent des textures et rehausse alors le relief. Le lecteur observe que l’artiste dose son degré de détails dessinés en fonction de la nature de la séquence ou du moment, tout en s’investissant fortement pour donner à voir concrètement chaque chose. Ainsi le lecteur prend le temps de regarder l’aménagement intérieur de la maison de la sorcière, le harnachement des chevaux, les boiseries et les moulures de la chambre du pape, les colonnades de la basilique Saint-Pierre, les riches broderies du vêtement papal, l’uniforme des gardes papaux, la décoration de la maison close fréquentée par Machiavel, la carrière de marbre de Carrare, l’atelier de Michel-Ange, le monastère de l’Escurial à Madrid… et les tiares papales. Ce dernier élément atteste de l’attention portée par l’artiste, à la reconstitution historique car Jules II avait la manie d’acheter des tiares pontificales et de les faire embellir.



Le lecteur se rend également compte que l’artiste a l’art et la manière de concevoir des cases ou des séquences mémorables par le moment et le cadrage choisis, ou par la construction de la suite de cases et la mise en scène. Cela commence par Aldosi nimbé d’un halo et lévitant à une dizaine de centimètres du sol, situation impressionnante pour elle-même. Quelques pages plus loin, vient le sourire plein de contentement de la papesse face au clan Della Rovere obligé de l’acclamer, un sourire d’une rare finesse. Puis le lecteur retrouve Nicolas Machiavel dans les bras de deux prostituées au physique plantureux, le cardinal français Georges d’Amboise sur son âne, l’incroyable duel au soleil opposant Jules II à Bentivoglio, Giuliano et Michel-Ange en train de lutter nus dans la chambre du pape, la table de festin dressée dans l’église Santa Maria In Cosmedin à Rome, le regard plein de rouerie du pape rappelant ses paroles à Machiavel : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Le lecteur se retrouve complètement immergé dans ce qu’il perçoit bien être une recréation historique, par différence avec une reconstitution historique.


La série mérite bien son nom : le pape s’avère terrible dans son exercice du pouvoir. Malgré son âge, il reste très vert et ses amants le sentent passer, avec un consentement sur lequel il est parfois possible de s’interroger en particulier pour Michel-Ange. Comme dans le tome précédent, l’homosexualité est dépeinte avec naturel, une forme d’amour comme un autre, avec tromperie, emprise, et en total opposition avec le dogme de l’Église catholique. Cela s’inscrit dans la volonté de puissance de Giuliani Della Rovere : sa charge de pape lui permet d’imposer ses décisions, de faire advenir ses choix, de modeler la réalité à sa guise, ou peu s’en faut. Le lecteur peut voir ses ambitions prendre de l’ampleur au fur et à mesure qu’il constate que chacune se réalise. Il décide de rendre officielle l’existence de la papesse et tout le monde obéit. Il décide d’affronter le tyran Bentivoglio en duel et il en sort vainqueur. Il décide de mener lui-même son armée pour conquérir Pérouse et il triomphe. Il mutile Gian Paolo Baglioni devant tout le monde, et il est acclamé. Chacune de ses décisions est couronnée de succès. Il en remontre même à Nicolas Machiavel en termes de stratégie politique. Le lecteur sent l’emprise de ce pape le gagner.


Ce deuxième tome confirme que cette saison se différencie de la première. Le lecteur s’est adapté au nouveau dessinateur, et il en apprécie les qualités : consistances des formes, qualité de la reconstitution historique, images mémorables, et prises de vue faisant honneur aux situations. Le scénariste continue à réviser la réalité historique en fonction de ses besoins, pour mettre en scène un homme maniant un pouvoir semblant sans limite, dont il fait usage pour remodeler l’ordre géopolitique. Un monde sous emprise.



mercredi 2 avril 2025

Le pape terrible T01 Della Rovere

Aldosi a le Paradis dans sa bouche.


Ce tome est le premier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Son édition originale date de 2009. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Sébastien Gérard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le Vatican, 18 août 1503. Victime d’un malaise mystérieux, le saint-père Alexandre VI se meurt. Rome, 17 août. La ville semble possédée par le Diable. Les putains sortent de leur tanière et envahissent les rues. Les soûleries se multiplient dans les recoins obscurs. Les Romains forniquent comme des bêtes sans âme. Sans aucune pudeur, les religieux s’exhibent avec leurs maîtresses couvertes de bijoux. Chacun sait qu’aux premières lumières de l’aube, le deuil commencera… Dans une auberge, le patron et un bon client se lamentent d’avance : À partir de demain les tavernes seront fermées, dix jours de deuil rigoureux, chasteté et jeûne obligatoires sous peine d’excommunication. Le lendemain les cloches aboient comme des chiennes tristes, Aldosi, nu, se lève car il est impossible de dormir avec ce vacarme. Il regarde par la fenêtre et il juge le spectacle du cortège : un carnaval sordide, vautours hypocrites ! Il va réveiller Giuliano Della Rovere, pendant que Josaphat, un grand noir, se lève lui aussi et s’étire. Aldosi rappelle qu’on enterre l’ennemi juré de son amant, que Rodrigo Borgia est mort d’une lésion cardiaque, que Dieu est avec Giuliano qu’il va enfin pouvoir être pape. Della Rovere se lève, ceint un linge autour de sa taille, et donne cinq pièces d’argent à Josaphat, une pour chaque fois où cette nuit il l’a…



Alors que Josaphat sort pour aller s’occuper des chevaux de Giuliano Della Rovere, ce dernier raconte à son jeune amant Aldosi comment il a éliminé le précédent pape. Sachant que le pape Pie XII allait se méfier de lui, il a fondé son plan sur sa méfiance. Par excès de ruse, Pie XII est tombé dans le piège de Della Rovere : il a bu du vin de messe empoisonné. Le cardinal montre la jarre truquée à son giton. Une fois habillé de sa robe de cardinal, il se rend aux obsèques avec Aldosi : ils décrivent avec cruauté certains participants, comme Georges d’Amboise, ce dindon couvert de bijoux qui affiche avec ostentation un train digne d’un futur pape et qu’accompagne le cardinal Louis d’Aragon de sang royal. Ou ce nain poilu et puant, l’espagnol Bernardino de Carvajal, il parait qu’il est venu avec six mules chargées de lingots d’or. Aldosi se désole que son chéri, le cardinal Della Rovere, aient de nombreux partisans dont la moitié sont des ex-amants, mais qu’il ne soit pas assez riche. Le cardinal le rassure en l’exhortant à la patience et à la persévérance : pour gagner il faut parfois savoir accepter de perdre… Il ajoute qu’il espère que son giton n’a pas la bouche sèche après la beuverie d’hier, son destin dépend de l’humidité buccale de son amant. Le lendemain matin, Della Rovere se rend chez le cardinal Francesco Piccolomini Todeschini pour lui imposer sa volonté.


Par la force des choses, la comparaison avec la série précédente s’impose au lecteur : Milo Manara a cédé la place à Theo, les Borgia ont laissé la place à Della Rovere et les membres de sa famille. Le lecteur a également gardé à l’esprit les faits racontés dans le tome quatre de la série Borgia, en particulier les circonstances du décès de César Borgia, ou Micheletto fendant en deux la jarre qui a contenu le vin empoisonné de la communion. Le scénariste fait un usage libéral de la licence poétique : il contredit certains de ses choix pour la conclusion de la série initiale, et il accommode à nouveau quelques faits histoires à sa sauce pour mieux servir l’histoire. Par exemple, les conditions du décès de Pie III : Francesco Todeschini Piccolomini décède à cause de la goutte, et non comme il est décrit dans ce tome des conséquences d’un assassinat bien camouflé. En outre, il meurt à soixante-quatre ans, et non à l’âge de quatre-vingt ans, âge qu’il s’attribue. Le lecteur doit donc garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une bande dessinée de nature historique, mais d’une fiction historique, dans laquelle les faits sont modifiés selon la fantaisie du scénariste. Par ailleurs, il peut entamer sa lecture avec l’a priori que la famille Della Rovere relève de Borgia du pauvre. Le patriarche lui-même le dit aux membres de son clan : ils sont loin d’avoir le talent, la cruauté et la rapacité des Borgia. Et la narration visuelle ?



S’il vient avec la ferme intention de retrouver les dessins de Milo Manara, le lecteur s’enferme tout seul dans une position vouée à l’échec. En revanche, il est possible de considérer que cette nouvelle série constitue une deuxième saison consacrée à un pape et une famille différents : ainsi le changement d’artiste participe à donner une identité propre à ces nouveaux protagonistes. S’étant ainsi détaché de la première saison, il peut regarder les dessins de Theo pour eux-mêmes et en apprécier les qualités. La première caractéristique qui marque ses yeux réside dans la mise en couleurs. Celle-ci commence dans des tons ocre et mordoré pour le corps du pape Alexandre VI rendant son dernier soupir, se mariant en harmonie avec les tons du ciel au-dessus de Rome. La même couleur chaude et crépusculaire baigne les scènes de débauche, en en faisant une vision entre pulsions désinhibées et douceur onirique. L’œil ainsi attiré, l’attention du lecteur se trouve éveillée sur la mise en couleurs. Il apprécie comment elles habillent les surfaces détourées, soulignent les reliefs, établissent une ambiance émotionnelle en fonction de l’éclairage et de la luminosité, mettent en valeur l’or et la pourpre, ainsi que les flammes.


Envoûté par les couleurs, le lecteur en revient aux dessins. Il commence par apprécier les fins traits de contour, ainsi que le détail au bon endroit. Les pompons en bas d’une draperie, l’arc en fer forgé au-dessus de la margelle d’un puits, les cordelettes pour retenir les rideaux du lit du cardinal, les motifs sur la tiare papale, les sculptures sur les chapiteaux des piliers d’un palais, les coulures de cire sur les bougies, la dentelle d’une robe de cardinal, les végétaux dans une vasque d’ornementation, le linge à sécher sur une corde, les poils sur les pattes d’une araignée, une barque à fond plat sur un fleuve, les plis de la robe du marié, les gravures sur le front du masque de César Borgia, l’anneau papal, etc. Il y a beaucoup à voir dans les dessins de Theo, ainsi qu’une atmosphère également empreinte de folie, à sa manière. Le clan Della Rovere est peut-être une version abâtardie des Borgia, ce qui n’empêche pas la décadence de faire ressentir la nausée. Le lecteur retrouve l’usage du poison bien pratique pour éliminer les gêneurs : avec le soubresaut effroyable d’Alexandre VI, ou encore la bouche écumante de Bernardino de Carvajal (1456-1523). Les souffrances physiques infligées avec cruauté : des doigts coupés avec des phalanges ensanglantées, un corps transpercé par une lance. Le dessinateur s’y entend pour mettre en scène l’horreur physique.



Dans le domaine des perversions sexuelles, le clan Della Rovere fait moins fort que les Borgia, ou plus dans un unique registre. Il y a bien les scènes de débauches le temps de deux planches avant les dix jours de deuil rigoureux, où l’artiste n’est pas en reste pour représenter des femmes accortes et des hommes lubriques. Par la suite, les différents membres du clergé montrent une préférence monomaniaque pour les relations homosexuelles, et le lecteur peut mesurer l’appareil de Josaphat, en comparer la taille avec celui d’Aldosi, et voir l’extase sur le visage d’un homme de quatre-vingts ans bénéficiant d’une gâterie, ou encore être témoin de la vigueur de Giuliano Della Rovere. Scénariste comme dessinateur mettent en scène ces relations comme une pratique normale, dans ce cercle de la société, sans jugement de valeur sur les relations entre hommes, mais avec une franchise qui dit clairement la dépravation de ces religieux. En peu de pages, le lecteur se trouve convaincu et conquis par la narration visuelle : la beauté des sites prestigieux du Vatican, la beauté des paysages naturels alentours, l’élégance des personnages dans leurs beaux habits, et la force de leurs passions aussi bien pour le pouvoir que pour les ébats. L’artiste donne corps au scénario fougueux et perverti, en phase avec le scénariste.


Ainsi une nouvelle famille accède au pouvoir spirituel à Rome, ce qui lui donne un pouvoir temporel tout aussi étendu, et une nouvelle ère commence, avec des individus prêts à tout pour se maintenir au pouvoir de façon pérenne, malgré les exigences et les intrigues des autres parties impliquées. Le dogme de la religion est foulé au pied par tous, l’Église étant réduite à servir d’instrument pour accéder au pouvoir et pour le manier. Le scénariste jette l’anathème sur les individus, non sur la religion en elle-même. En diminuant la part consacrée aux perversions, il dispose de plus de place pour l’intrigue, et pour les motivations des personnages. Ceux-ci semblent vivre sans aucune difficulté l’absence de valeurs morales et l’absence de sens du credo religieux, ayant totalement intégré le fonctionnement systémique de la société dans laquelle ils évoluent, celle-ci étant normale pour eux. Ainsi il est normal pour Giuliano Della Rovere de marcher dans les pas de Rodrigo Borgia, de convoiter le poste de pape, et de faire usage du pouvoir exclusivement comme d’un instrument de domination. Il est normal pour Aldosi de servir de giton au pape, de l’aider dans sa conquête du pouvoir et de s’y maintenir, jusqu’à se marier avec lui dans une belle robe blanche (et de le tromper). Tout aussi normal, Nicolas Machiavel (1469-1527) qui accomplit une mission pour le pape Jules II avec pour motivation de servir à l’unification et à la grandeur de l’Italie. À nouveau, sans trop savoir comment, quasiment à son corps défendant, le lecteur se rend compte qu’il a pris le parti de Giuliano Della Rovere dans sa conquête du pouvoir, dans son obsession de le conserver à tout prix, dans son implication pleine et entière pour se montrer à la hauteur de cette ambition, dans son système de doule-pensée où ses actions sont totalement décorrélées des croyances de la Foi dont il est le plus haut représentant sur Terre.


Un autre clan de dégénérés ? En moins flamboyant ? Impossible de faire aussi bien que les Borgia dans la dépravation obscène. Pourtant les Della Rovere se défendent bien en la matière, dans la poursuite du même objectif, celui du pouvoir et de sa pérennité. Jodorowsky continue de sonder l’âme humaine mettant à l’œuvre ses capacités les plus sombres pour accomplir ses ambitions. Theo apporte une saveur personnelle et différentes à cette nouvelle papauté, avec une opulence habitée par un feu intérieur malsain. Contempler l’abîme.



mardi 16 avril 2024

Pensées profondes

Non est le point de départ d’un chemin rempli d’opportunités.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2024. Il a été réalisé par Anne-Laure Reboul pour le scénario, et par Régis Penet pour les dessins et les couleurs. Il comprend soixante-dix-neuf pages de bande dessinée.


Préambule : Louise écrit dans son journal. Elle a un quart de siècle aujourd’hui et un immense élan de gratitude envers la vie. Si elle doit établir un bilan, à vingt-cinq ans, elle a un emploi stable, une amie fidèle et fantasque et un compagnon amoureux comme au premier jour. Certes elle ne nie pas que l’on peut toujours s’améliorer. Il ne s’agit pas de se reposer sur ses lauriers : ce serait verser dans la paresse ou l’orgueil, et elle ne veut ni l’un ni l’autre. Non, elle doit tendre vers le meilleur tout en restant une belle personne. Par exemple, ce travail à la mairie, il faut avouer qu’elle s’y encroûte un peu. Ne serait-elle pas plus utile si elle mettait ses qualités professionnelles au service d’une boîte de com, par exemple ? C’est comme Rozanne. Elle l’adore, mais il faut bien convenir que ça ne vole pas très haut. Elle écrit ces lignes avec beaucoup d’amour. Mais elle est consciente de ses limites et s’ouvrir à d’autres cercles que son groupe d’alcooliques altermondialistes (à leur âge, c’est ridicule) contribuerait à l’élever un peu plus. Ils ne sentent pas toujours très bon. En vérité, pourquoi devrait-elle perdre son temps avec ces révolutionnaires d’arrière-cuisine ? Qu’est-ce qui l’oblige à écouter leurs diatribes incohérentes et leurs petits trucs et astuces pour conserver le RSA ? C’est tellement petit ! Et en parlant de petitesse, c’est la transition parfaite pour faire un état des lieux sur sa vie de couple. Petitesse des conversations ! Petitesse des repas dans la belle-famille ! Petitesse de leur appartement si pratique et si laid, il ne faut pas avoir peur des mots ! Petitesse de leurs aspirations communes, qui se limitent à décider où l’on va diner ce soir ! Elle a vingt-cinq ans aujourd’hui, et, pour des questions de survie, elle doit s’extirper de cette existence de nul ! Allez, en selle, Louise ! Aujourd’hui c’est le premier jour du reste de sa vie 



Rester bons amis : Louise et son amoureux transi sortent du restaurant où ils ont dîné, et ils rentrent à pied vers son immeuble. Dans son for intérieur, elle s’admoneste : échec cuisant, très chère. Elle se parle à elle-même : elle avait pourtant tout bien préparé, et ce, depuis des jours. Mais non, la lâcheté a pris les rênes de la conversations (d’un ennui, d’un ennui !) de l’entrée jusqu’au digestif. Mille fois, elle aurait eu l’occasion d’annoncer la fin de cette histoire, et mille fois, elle a préféré se taire. À ce train-là, elle va finir par porter ses enfants. Cette perspective est-elle envisageable ? Non. Il faut qu’elle se décide à agir. L‘amoureux interrompt ses pensées en lui disant qu’il a bien remarqué son air et qu’il est sûr qu’elle pense à Véronique du service urbanisme. Elle lui répond qu’il la connaît bien, et elle repart dans son monologue intérieur en se morigénant d’être aussi nulle.


D’un côté un titre évoquant une forme de réflexion sur soi, de l’autre un dessin avec des annotations plutôt sur le ton de la dérision. En quatrième de couverture, un dessin de Louise perdue dans ses pensées profondes, entourée de termes évoquant les différentes formes de pression auxquelles elle est soumise : sororité douloureuse, victime de l’univers, conquête du monde, belle personne, ambition dévorante, surmoi tyrannique, injonctions sociétales, plans machiavéliques, échecs retentissants, stratégie bienveillante, affirmation de soi. Le préambule de deux pages montre Louise en train d’écrire dans son journal, d’abord allongée sur le lit, puis assise à une table. Le lecteur la voit commencer sereine, puis s’échauffer au fur et à mesure qu’elle devient plus critique envers elle-même, ou qu’elle aborde des sujets qui l’énervent. Pour enfin arborer un air résolu : c’est le premier jour du reste de sa vie. L’ouvrage se compose ensuite de cinq chapitres et d’un épilogue. Dans le premier, le lecteur peut voir Louise faire tout ce qu’elle peut, surtout dans sa tête, pour rompre avec son amoureux, transi et stupide comme le précise la couverture. Puis elle plonge dans les affres de l’angoisse parce qu’elle a menti sur ses toutes les lignes dans un curriculum pour répondre à une offre d’emploi. Ensuite elle se retrouve dans des toilettes nauséabondes alors qu’elle essaye de faire bonne impression dans une soirée chez un potentiel employeur très influent. Elle se retrouve après à voyager dans un bus avec une très grosse dame qui s’assoit à côté d’elle. Et enfin, elle savoure sa liberté reconquise avec le pouvoir de dire non.



De prime abord, les dessins présentent une forme épurée, très facile à saisir par l’œil, avec une légère touche féminine dans la délicatesse des personnages, et une discrète influence manga très bien assimilée dans les visages, avec l’œil un peu plus grand. Le lecteur remarque rapidement que le dessinateur se plaît à ne pas dessiner la bouche de Louise. Cela fait sens : ce choix donne plus d’importance à son flux de pensée, en soulignant le fait qu’elle n’exprime pas à haute voix ce flux de doutes et de réflexions. Il est impossible de résister aux mimiques de Louise, qui, elles aussi, traduisent plus son état d’esprit qu’elles ne sont descriptives de la réalité physique de ses expressions de visage. Cela vient encore renforcer le ressenti de l’héroïne par comparaison avec les visages des autres personnages, qui restent dans une gamme d’expression modérée. L’artiste utilise une direction d’acteurs qui reste dans un registre naturel pour les mouvements et les postures, sans caricature comique, même quand Louise se retrouve dans des toilettes empuanties et qu’elle ne veut, pour rien au monde, être rendue responsable de ces effluves nauséabonds dont elle n’est pas à l’origine. Il sait donner une forme spécifique à chaque tenue vestimentaire en quelques lignes élégantes : le manteau clair de Louise et celui foncé de son amoureux avec des coupes bien distinctes, un sweatshirt avec une écharpe bariolée (même si la mise en couleurs se limite à la bichromie) pour Rozanne, le short et le long teeshirt de Louise devant son ordinateur chez elle, sa belle petite robe pour la soirée, la tenue décontractée de hôte, son sweatshirt noir et pantalon noir pour se rendre à entretien, son élégant tailleur pour promouvoir son livre, etc.


Le lecteur remarque que l’artiste représente avec la même précision légère les différents décors : la façade d’un restaurant, une rue avec ses immeubles, une terrasse de café, le bureau de Louise, sa voiture, la maison de son hôte, sa salle à manger et bien sûr ses toilettes, l’intérieur d’un bus, ou encore la salle de bain de l’appartement de Louise. Il note, ici et là, quelques accessoires du quotidien : le panneau des boutons de la cabine de l’ascenseur, la table de chevet avec ses pieds incurvés, le plan de travail de la cuisine de Louise, le panier en osier dans la salle de bain de son hôte, les barres de maintien dans le bus, ou encore le meuble de salle de bain de Louise dans lequel elle range tous ses produits. D’une certaine manière, Louise présente la nudité de son esprit au lecteur : son flux de pensées, sans filtre ni fard, ses pensées plutôt intimes que profondes, ou alors profondes dans le sens où elles proviennent des profondeurs de sa personnalité. Il découvre également la nudité de son corps dans la première histoire lors d’une relation sexuelle avec son stupide amoureux transi et dans la dernière histoire alors qu’elle prend un bain. Ces représentations ne génèrent pas de ressenti érotique, dans la mesure où son corps est représenté avec des traits de contour rapide, sans s’appesantir sur ses organes sexuels, quasiment chastement.



Le lecteur prend immédiatement Louise en sympathie, avec une petite pointe de pitié, parce qu’elle ne sait pas dire non, ou plutôt elle ne parvient pas à exprimer son désaccord, et même plus simplement sa volonté. Elle se met toute seule dans une situation intenable en ne parvenant pas à dire à son amoureux qu’elle souhaite le quitter. Pour se faire pardonner à l’avance de la souffrance qu’elle va lui occasionner, elle décide de lui offrir une partie de jambe en l’air mémorable, allant même jusqu’à lui demander d’entrer par la petite porte. Elle se laisse convaincre par sa meilleure amie de mentir effrontément sur son curriculum vitae en se vantant de compétences dont elle n’a pas le moindre début (spécialiste de l’art persan du Xe siècle, parlant couramment le mandarin). Elle se retrouve acculée dans les toilettes empuanties de la propriété d’un potentiel employeur. Sa voisine de bus est persuadée que Louise souffre d’incontinence urinaire. Pour couronner le tout, elle finit par accepter la présence de squatteurs envahissants dans son propre appartement, faute de n’avoir pas su dire non, ou au moins imposer des limites.


Le lecteur ressent une forte empathie pour cette jeune femme voulant bien faire, ne souhaitant pas faire du mal à autrui, tout en étant conscience de ses propres limites, de la médiocrité moyenne de sa vie. En même temps, il ne parvient pas à la plaindre car dans le préambule, elle brosse un portrait très positif de sa situation : emploi stable, amie fidèle, compagnon très amoureux, et un appartement confortable. Il se reconnaît bien en elle quand elle s’empêtre dans des raisonnements alambiqués qui la conduise à l’autodénigrement, à se conduire en dépit du bon sens, à rendre une situation désagréable de plus en plus humiliante pour elle et pour son amour propre. Il identifie bien ce sentiment très particulier : avoir conscience de sa propre gêne, et la sensation que chaque effort, chaque action pour s’en défaire ne fait qu’aggraver la situation.


Les auteurs donnent accès aux pensées profondes d’une jeune femme ayant tout pour être heureuse, sauf la confiance en elle, et le recul nécessaire pour éviter de s’enfoncer toute seule. Le lecteur se trouve immédiatement séduit par les dessins fluides et faciles d’accès, par l’intimité avec Louise à la fois émotionnelle et physique. Il compatit de tout cœur, partagé entre un vague sentiment de supériorité sur cette jeune femme qui se fait des nœuds au cerveau, et celui d’être lui aussi passé par ces pensées profondes qui participent à rendre la situation plus humiliante. Trop navrant, trop vrai.



lundi 7 août 2023

Autopsie d'un imposteur

Tout ce qui le rendait si impressionnant a disparu en un instant.


Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre. Sa première édition date de 2021. Il a été réalisé par Thomas Campi pour les dessins et les couleurs, Vincent Zabus pour le scénario et Maïté Verjux pour le lettrage. Il comporte soixante-seize pages de bande dessinée. Les auteurs avaient déjà collaboré ensemble pour L’éveil (2020).


Prologue : en début d’automne 1957, un jeune homme à la belle allure se promène dans les rues de Bruxelles. Le narrateur omniscient commente. Voici Louis Dansart, le personnage central de ce récit. Un étudiant en dernière année de droit dont les pas résonnent sur le pavé bruxellois en cette chaude journée d’été. Il ne sait pas pourquoi il s’intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n’en vaut pas la peine. Regardez-le… Comme tous les jours, il rêve de l’exposition universelle qui s’annonce. Un moment où il en est convaincu, l’histoire basculera et donnera sa chance à des gars comme lui. Comme tous les jours, il passe par les rues chics de la capitale pour observer les bourgeois. Avec attention, il les regarde dépenser leur argent, traque leurs tics langagiers, scrute leur façon de marcher. S’il osait, il se laisserait même aller à les imiter. Eux. Les riches. Toutes les nuits, dans sa mansarde puante, Louis Dansart ne rêve que d’une chose : devenir comme eux, devenir l’un d’eux. Toutes les nuits, il rêve de moment où il en sera fini des repas frugaux et des nuits froides. Louis se retourne dans son lit et demande au narrateur de se taire, car il aimerait dormir. Le narrateur en profite pour lui demander pourquoi : il veut être en forme, demain, pour commencer son ascension sociale, c’est ça ? Réponse : exactement, alors il faut le laisser pioncer.



Le lendemain matin, le narrateur reprend ses questionnements et demande à Luis Dansart ce qu’il fait au petit marin, devant la vitrine de Chez Degand. Il sait pourtant qu’il n’a pas les moyens, alors que l’homme qui pénètre dans la boutique les a. Il conseille au jeune homme de ne pas y entrer, car ce n’est pas une bonne idée, il devrait lui faire confiance. Le jeune homme n’en a cure et il pousse à son tour la porte. Bon… Tant pis pour lui. Odette, une vendeuse s’approche et lui demande s’il veut essayer le costume qu’il est en train de regarder. La réponse est positive, Louis l’essaye et il sourit béatement à son reflet dans le miroir en pied. Le patron sort de l’arrière-boutique et pénètre dans l’espace de vente. Il jette un coup d’œil rapide à Louis, il prend la veste avec laquelle il est entré et il effectue des commentaires pour l’édification d’Odette : le col élimé, les coudières mal assorties, et la coupe ! Il ne porterait pas ça même pour sortir ses poubelles. Et en plus ça sent. Il a bien jugé Louis : un blanc-bec sans le sou qui veut se donner des grands airs pour séduire les belles vendeuses. Louis reprend sa veste et sort, humilié et rageur. La voix du narrateur reprend : il l’avait prévenu, et il reprend le terme d’odeur employé par le patron. C’est dingue, Louis a beau se laver, mettre du parfum, il a toujours l’impression qu’elle est là, qu’elle transpire de lui. Peut-être parce que c’est l’odeur de son enfance ? L’odeur de la pauvreté, l’odeur de la honte. Et toujours cette impression que les passants la sentent, eux aussi, non ?


Quel étrange début : un narrateur omniscient (ou presque car il n’a pas connaissance de tout le déroulement du récit) commence par dire qu’il ne sait pas pourquoi il s’intéresse à ce type, ni pourquoi il prend la peine de raconter son histoire aux lecteurs. Il n’en vaut pas la peine. Puis, Louis Dansart, le personnage principal, répond au commentaire du narrateur omniscient, comme s’il entendait ses commentaires dans son esprit. Effectivement, par la suite, le narrateur fait preuve d’un mépris certain pour le manque de rectitude morale de Louis. Puis, apparaît Monsieur Albert, le responsable d’un réseau de prostitution aussi huppé que secret, qui semble facilement anticiper certains choix de Louis, qui semble parfois se déplacer avec une rapidité surnaturelle, qui conçoit Louis comme son personnage, et qui, en donnant une forme de théâtralité à son quotidien, concède un certain prix à la vie. Sans cela, il préfèrerait mourir. Pour cet écrivain frustré, il est plaisant de jouer avec ceux qui l’approchent comme s’ils étaient ses personnages. Lors de sa dernière apparition, il se conduit comme s’il jouait devant des spectateurs. Le scénariste semble s’amuser avec une mise en abîme à tiroir : il est ce narrateur omniscient persifleur, Monsieur Albert cite régulièrement William Shakespeare (1564-1616) laissant à penser que le scénariste a relu ses pièces récemment, Monsieur Albert voit Louis Dansart comme un personnage ce qu’il est pour les auteurs.



Avec une telle entrée en la matière, le lecteur se dit que Louis Dansart doit être un arriviste, prêt à profiter des autres pour sortir de sa condition sociale et s’élever sur l’échelle en marchant sur les autres. La couverture montre un beau jeune homme pris à parti par des individus portant un masque d’animal : il attire la sympathie du lecteur en se trouvant en position d’infériorité. La première page du prologue se présente sous la forme d’un dessin en pleine page. Le lecteur commence par remarquer l’importance donnée au décor : les façades de bâtiments se trouvant en arrière-plan. L’artiste a pris le temps de soigner leur représentation : les fenêtres, les rambardes des balcons, l’auvent de l’hôtel. Sur la seconde page, le nom de l’hôtel apparaît : Hôtel Métropole, et si l’envie lui en prend le lecteur peut effectuer une rechercher et constater que l’artiste en reproduit fidèlement la façade. Par la suite, le regard du lecteur s’attarde sur l’aménagement du petit appartement de Louis, les cinq étages de son immeuble qui s’élèvent au-dessus des constructions à deux étages qui l’entourent, la magnifique salle de réception du club dans lequel Camille s’acoquine avec des clients, la brasserie dans laquelle Louis fait le service, le très bel escalier d’un immeuble bourgeois, les magnifiques pelouses de l’université, la modeste cabane au fond des bois, d’autres rues de Bruxelles avec un tramway, et bien sûr l’Atomium pour l’exposition universelle de 1958.


La reconstitution de la période historique se voit plus encore dans les tenues vestimentaires, à commencer par la chemise blanche et la veste, peut-être plus de toute première jeunesse de Louis. En passant, le lecteur peut faire le constat que le trio pantalon + chemise + veste n’a pas beaucoup évolué pour ces messieurs, et que les robes de ces dames présentent plus de variété et font effectivement un peu datées vues du début du troisième millénaire. L’artiste représente les individus avec des morphologies normales : une belle silhouette affinée et élégante pour Louis, un corps jeune pour Camille avec des gestes naturels dépourvus de toute pudibonderie ou de pudeur (avec même un geste très nature pour s’essuyer le sexe après l’amour), un corps portant les outrages de l’âge pour des bourgeoises ayant atteint la cinquantaine. Seul Monsieur Albert présente une caractéristique physique exagérée : un nez pointu et allongé, ce qui renforce encore sa nature métaphorique. La narration visuelle s’avère très facile d’accès, avec des cases alignées en bande, présentant la caractéristique d’être sans bordure encrée. Elle se situe dans une veine réaliste, avec de ci de là une petite exagération pour souligner un mouvement (Louis en train de courir avec ses pieds qui ne touchent pas terre), une ambiance lumineuse (parfois des scènes plus sombres), et uniquement les expressions de visage de Monsieur Albert qui sont un peu appuyées, en cohérence avec le fait qu’il donne une forme de théâtralité à son quotidien, qu’il agit parfois comme s’il était sur scène.



Le scénariste souligne ce positionnement de Monsieur Albert en lui faisant citer régulièrement William Shakespeare, dont certaines des plus célèbres, comme Le temps est le souverain des hommes, car il est leur créateur comme il est leur tombeau, et il octroie ce qu’il veut, et non ce qu’ils demandent. Il est précisé à la fin qu’il a eu recours aux textes traduits par François-Victor Hugo (1828-1873). À l’occasion du refuge dans une modeste cabane en bois, le narrateur effectue une comparaison avec le célèbre conte de Blanche-Neige. Plus loin, il compare Louis Dansart à Rastignac, personnage récurrent de La comédie humaine d’Honoré de Balzac (1799-1850). Le lecteur se rend compte que ses références littéraires trouvent leur place dans un ouvrage qui s’apparente à un roman littéraire. Au fil des séquences, les dialogues entre le personnage principal et le narrateur, ainsi que les remarques de Monsieur Albert jettent un éclairage sur différentes facettes de la vie de Louis Dansart, sur son comportement, et sa manière d’envisager son ascension sociale. Ainsi sa personnalité se dévoile : sa certitude que l’Exposition universelle sera l’occasion d’un événement favorable pour sa personne, sa conscience de classe qui s’accompagne d’un sentiment d’infériorité vis-à-vis de la classe bourgeoise et d’une forme de jalousie vindicative, la confrontation de ses idéaux particuliers au principe de réalité, le sentiment insupportable de devoir tout le temps compter en dépensant, la culpabilité de faire commerce de son corps, la monotonie implacable du quotidien, le retour au milieu de son enfance comme environnement protecteur, le sentiment de n’exister que par le regard des autres, etc.


De façon organique et discrète, les auteurs abordent de nombreuses facettes de la vie intérieure de leur personnage, de sa frustration, de ses conflits moraux entre ses aspirations et les moyens auxquels il recourt. Il souhaite à tout prix renier ses origines campagnardes et modestes, nier cette partie de son histoire personnelle, donc nier une partie de lui-même. En devenant un gigolo, il se retrouve dans un paradoxe à rendre fou. D’un côté, il vit de ses charmes, une source de revenus confortable lui permettant de s’offrir ses études et de côtoyer cette société qui lui fait tant envie ; de l’autre côté, il est convaincu que tout le monde connaît son activité, ce qui lui barre l’accès à cette même société, lui coupe son désir, et l’émascule d’une certaine manière. Dans le même temps, Monsieur Albert incarne également ce paradoxe. Louis le considère comme un individu vivant de proxénétisme, pervers, mais ce même individu lui cite Shakespeare ! Shakespeare : Il n’y a de bien et de mal que selon l’opinion qu’on a. Louis a l’impression en acceptant de travailler pour lui, de passer un pacte avec le Diable, avec un individu qui s’est affranchit du bien et du mal, qui se place au-dessus, et donc qui fait le mal pour le jeune homme. Lors de sa dernière apparition, il effectue une autre citation : La vie n’est qu’un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s’agite durant son heure durant sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien… Voilà qui ôte tout sens et toute valeur aux actions de Louis, proposant une autre perspective sur sa vie.


Le titre suggère une histoire qui va analyser comment un individu s’est fait passer pour ce qu’il n’était pas. La narration visuelle s’avère séduisante et évocatrice, parfois doucement vénéneuse. Louis Dansart finit par se résoudre à compromettre ses beaux idéaux, la fin justifiant les moyens, mais aussi une forme de passage à l’âge adulte en faisant l’expérience que les idéaux ne font pas le poids face au principe de réalité. L’imposture dévoile alors une autre nature que celle de s’imposer dans une classe sociale, celle d’un être humain qui se trompe lui-même dans ses mœurs, dans sa conduite, afin de se croire plus fort qu’il n’est de se faire passer à ses propres yeux pour une autre personne. Une bande dessinée littéraire à la lecture facile, à la profondeur étonnante.



jeudi 31 mai 2018

The Dream - tome 1

Toujours intéressant l'envers du décor.

Ce tome est le premier d'une série indépendante de toute autre. Il est initialement paru en janvier 2018, écrit par Jean Dufaux, dessiné, encré et mis en couleurs par Guillem March. Dufaux est un scénariste réputé et prolifique de BD franco-belge ayant œuvré dans de nombreux genres. March est un dessinateur espagnol de bandes dessinés et de comics, ayant travaillé pour DC Comics, sur des séries comme Batman, Catwoman et Gotham City Sirens.

Dans un quartier de Broadway, une belle jeune femme blonde (Megan) se rend dans une boîte de nuit qu'on lui a recommandée pour son spectacle pornographique. Lorsqu'elle y pénètre, elle constate effectivement qu'il ne s'agit pas d'un établissement pour touristes. Elle envoie paître sans ménagement un jeune cadre qui essayait de la draguer, et s'installe pour profiter du spectacle. Jude entre en scène, nu, un beau jeune homme à la musculature bien dessinée sans être gonflée. Sa partenaire Ona le rejoint sur scène. Ils commencent à onduler au son des bongos, puis à s'accoupler en rythme. Les clients sont en transe devant le spectacle. Une jeune femme commence à entamer le mouvement pour rejoindre les artistes sur scène. Elle est arrêtée par son compagnon qui a remarqué l'entrée dans la boîte d'une femme asiatique (Sina Songh), accompagnée de 3 gardes du corps dont Owen Di. Elle se met à fumer malgré l'interdiction, alors que le patron lui-même vient lui offrir à boire, offert par la maison.

Megan sort pour fumer et demande au videur de lui indiquer la loge de Jude, après lui avoir graissé la patte. Elle va s'installer dans sa loge, sur son canapé, et l'attend. En arrivant, Jude lui demande ce qu'elle fait là après lui avoir dit qu'elle n'a pas le droit de fumer dans les loges. Megan ne se démonte pas et lui indique qu'elle est venue le recruter pour le premier rôle dans un film réalisé par Saul Epstein. Elle lui indique que si tout travail mérite salaire, Jude doit encore faire la preuve qu'il mérite un travail. Il s'agit d'un film retraçant un mois de la vie du poète Jon Keats (1795-1821). Jude ayant pris sa douche et s'étant habillé, ils sortent par l'arrière du bâtiment, où les attend Ona appuyée sur sa grosse moto. Mais sur ces entrefaites, Sina Songh arrive avec ses gardes du corps et l'un d'eux interpelle Ona. Elle ne se laisse pas faire, il la frappe, la met à terre et lui casse 2 ou 3 côtes à coup de pied. Sina Songh indique à Jude qu'il doit la suivre. Elle l'emmène pique-niquer sur a plage, et exige de faire l'amour avant sous la surveillance d'Owen Di.


Difficile de résister à la séduction vénéneuse de la couverture qui montre une belle femme élancée, avec un individu en serviette de bain qui s'avance vers elle, sa silhouette se reflétant dans le miroir. De plus le lecteur a l'assurance d'un scénario de bonne qualité du fait de l'expérience de Jean Dufaux. Un rapide feuilletage du tome montre des dessins très soignés, avec une mise en couleurs sophistiquée évoquant l'aquarelle, mais peut-être réalisée à l'infographie. Le début du récit installe rapidement la dynamique : un travailleur du sexe (Jude) est recruté par une rabatteuse (Megan) pour tourner dans un film à gros budget, sous réserve de passer quelques tests. Dans le même temps, une jeune héritière (Sina Songh) profite de l'agent de papa (Hue Songh) pour contraindre Jude à devenir son amant. Il s'agit donc d'un thriller, avec une touche de polar, et une ambiance de violence et de sexe, servi par des dessins très agréables à l'œil.

Guillem March est connu pour son travail sur des séries de premier plan de DC Comics, mais aussi pour ses pinups aux poses lascives et suggestives, en particulier avec une couverture polémique de Catwoman. Dès la première page, le lecteur a le plaisir de voir que pour cet album, il a adopté un mode de représentation correspondant à une bande dessinée franco-belge, dans un registre descriptif plus dense. Le lecteur peut donc admirer les lumières de la ville dans la perspective de la rue du quartier de Broadway, avec une belle teinte rose générée par les néons. La rue à l'arrière de la boîte présente un urbanisme réaliste, avec des façades réalistes, baignant dans une lumière jaunâtre un peu grisâtre correspondant bien à ce type de rue. Si le lecteur lève la tête (euh, non pardon, regarde le haut de la case supérieure en page10), il peut voir les nuages rétro-éclairés par la lumière lunaire. Le lecteur éprouve la sensation de se trouver aux côtés de Sina & Jude sur la plage. Juste après il découvre Megan et Jude en train de prendre un verre à une terrasse de café, protégé par un parasol, d'un chaud et doux soleil d'été. L'effet est remarquable, avec des ombres projetées des feuilletages, représentées à l'aquarelle, transcrivant avec délicatesse l'impression ressentie sous cet ombrage discret et changeant.


Tout du long du récit, Guillem March donne à voir des endroits bien consistants, avec un fort niveau de détails, sans donner l'impression de surcharger les cases. Le lecteur se projette avec plaisir dans ces endroits qui échappent aux stéréotypes visuels, qui existent avec conviction et qui sont réellement habités, utilisés, parcourus par les personnages. Ce ressenti est accentué par la mise en couleurs sophistiquée, sans être clinquante. March utilise des couleurs un peu délavées, avec un premier effet d'ambiance, grâce à une teinte majoritaire par séquence, un rose tirant sur le violet pour le spectacle dans la boîte de nuit, une teinte jaune entre beurre frais et topaze pour la loge de Jude, un gris bleuté pour le premier essai de film avec Pakap Salem, un jaune plus vif pour la boîte très spéciale The Butcher. Il utilise également les couleurs pour faire ressortir les surfaces les unes par rapport aux autres, et pour apporter des textures aux tissus ou aux surfaces. Le lecteur apprécie aussi la manière dont les couleurs l'informent sur la qualité de l'éclairage naturel ou artificiel, la chaude lumière en terrasse, ou la lumière très cru du restaurant dans lequel Jude fait la connaissance d'Hue Songh, le père de Sina.

Guillem March apporte le même soin pour camper les personnages. Il leur attribue des silhouettes athlétiques sans être celles de culturistes, avec des visages facilement mémorisables, sans être exagérés. Le lecteur peut percevoir l'état d'esprit de chaque protagoniste dans son visage et sa posture. L'artiste s'investit tout autant dans les tenues vestimentaires : les robes de Sina Songh, les toilettes élégantes de Megan, les tenues décontractées de Jude, les fringues gothiques de The Strange, le costume strict d'Owen Di. Au travers des dessins, le lecteur plonge donc un monde riche, lui permettant de s'immerger dans ces milieux, ces endroits allant de boîte de nuit, en plage tranquille, en passant par un superbe appartement sur un bateau. Ces endroits présentent une telle consistance que le lecteur finit par se demander où ils se situent, comment Jude peut avoir une petite maison sur la plage, en étant aussi proche de Broadway. Il accepte de supposer que les séquences sont distantes de plusieurs heures, et que les auteurs n'ont pas souhaité consacrer des cases à expliquer les déplacements.


Dès la première séquence, le scénario montre explicitement que Jude est un travailleur du sexe, et que ce métier joue un rôle essentiel dans l'intrigue, et ne se résume pas à une simple excuse pour montrer des corps dénudés. Du coup, les auteurs ont dû faire des choix quant à la représentation de cette nudité. Ils ont choisi une forme de compromis, avec une nudité frontale (et dorsale aussi), montrant les fesses et les torses nus, mais pas les organes sexuels masculins ou féminins situés au niveau du pelvis. Il y a également des relations sexuelles, mais sans gros plans de pénétration. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut en être déçu, ou au contraire estimer que cela est déjà trop. Néanmoins ce choix fait sens dans l'histoire. Guillem March et Jean Dufaux font en sorte de ne pas stigmatiser ce métier, de ne pas être dans le registre de la pornographie, de rester dans une forme d'érotisme qui n'est pas racoleur. Ainsi la narration n'a rien de sordide, mais n'édulcore pas non plus la nature du métier de Jude. Il y a 3 scènes de relations sexuelles explicites, permettant d'admirer la musculature de Jude, et la poitrine de sa partenaire.

Le lecteur s'immerge donc totalement dans l'historie grâce à des planches superbes, denses et gracieuses, à la séduction palpable. Il découvre un récit basé sur un mystère. Quelle est cette mystérieuse organisation Invisible Art Production ? Quel est son but ou son objectif ? D'où proviennent ces fonds conséquents ? Il n'y a pas de réponse dans ce tome. Jean Dufaux met en place les différentes phases d'initiation de Jude, avec un soupçon de surnaturel, et une touche d'horreur. Là encore le lecteur prend les choses comme elles viennent, sans trop savoir comment se positionner. Le portrait psychologique de Jude reste superficiel, et celui de Megan encore plus. Le scénariste s'amuse avec quelques thèmes comme le pouvoir de l'argent (le comportement de Sina Songh, ou celui de son père), l'attrait d'un milieu sulfureux (le monde des travailleurs du sexe). Il pimente son récit d'un peu de violence (la ratonnade d'Ona, les méthodes de gangster d'Hue Songh), et de surnaturelle (les capacités de The Strange, peut-être un succube). À la fin, la situation de Jude a avancé, sans qu'il ait commencé à travailler pour IAP. Le lecteur comprend également que la mission de Megan vis-à-vis de lui est arrivée à son terme. Et c'est tout.


Effectivement s'il s'en tient à l'intrigue, le lecteur se retrouve un peu déçu par une narration visuelle magnifique, mais une histoire qui n'aboutit pas vraiment. Il y a bien eu une ou deux références culturelles comme à Mad Men, à Kiera Knghtley, ou aux 4 réalisateurs borgnes (John Ford, Fritz Lang, Raoul Walsh, André de Toth). Il jette alors un dernier coup d'œil au titre : le rêve. Effectivement, Megan promet le rêve de la célébrité à Jude, mais sans que le récit n'aille jusqu'à sa concrétisation dans ce tome. Le lecteur voit aussi qu'il y a quelques commentaires sur la nature du désir, assouvi ou inassouvi, sur le désir physique qui rend les hommes idiots. Au fil des pages, son esprit à également enregistré quelques phrases qui sonnent comme des observations sur la nature de la vie. Les personnages évoquent en passant que connaître l'envers du décor est toujours intéressant, que la valeur de chaque individu est estimée comme s'il était un produit, que les plus forts finissent toujours par se heurter à plus forts qu'eux, que tout se résume à une transaction monétaire. Sous réserve d'être sensible à cette fibre, le lecteur découvre alors une interrogation sur le sens de la vie, sur ce que l'individu doit sacrifier pour essayer de réaliser ses rêves, sur l'obligation de devoir se vendre comme un produit. Sous des dehors de récit facile et joli, il apparaît une vision noire de la vie et de ses nécessités.


Ce premier tome tient ses promesses d'une histoire mettant en scène un professionnel du sexe, dans la recherche de l'atteinte de son rêve. Guillem March réalise des planches somptueuses et fluides, emmenant le lecteur dans le monde de Jude et de Megan. Jean Dufaux donne l'impression de dérouler un mystère s'apparentant à un artifice bien pratique, avec des personnages un peu superficiels, le tout saupoudré d'un peu de violence, de sexe et de surnaturel pour faire bonne mesure. La fin donne l'impression d'avoir lu un chapitre qui ne se suffit pas à lui-même. Mais sous les apparences, les auteurs évoquent la condition humaine, dans sa noirceur et son désir sans espoir d'être un jour assouvi.