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mercredi 14 mai 2025

Le pape terrible T04 L'amour est aveugle

Et lui, il donne sa préférence à cet Italien avaleur de nouilles !


Ce tome est le dernier d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T03: La pernicieuse vertu (20013). Son édition originale date de 2019. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Luca Merli. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Le 21 février 1513, un nuage lugubre passe dans le ciel de Rome. Église San Pietro in Vincoli, sous la coupe de la famille Della Rovere, la grande cloche peinte en noir sonne le glas. Toute la ville prie pour l’âme de Jules II. Dix gardes suisses, ainsi que les peintres Michel-Ange et Raphaël, portent le vicaire de Dieu vers sa tombe. Placés à l’avant du cercueil, les deux artistes sont en train de se lancer des invectives, le second mettant en avant qu’il été le préféré du pape, traitant l’autre d’ivrogne pestilentiel, alors que le premier estime que lui était le préféré pour son talent. Raphael fait remarquer que lui au moins termine ses œuvres, alors que ça fait des années que Michel-Ange sculpte les quarante statues du tombeau du pape et qu’il n’en a terminé que quelques-unes. Son interlocuteur rétorque que oui, dont un Moïse si grandiose qu’il vaut bien tous les vains princes de Raphael, que ce dernier n’est pas un peintre, qu’il n’est qu’un marchant d’écume. Ils commencent à s’insulter et à se porter un coup de pied. Les gardes suisses mettent vite un terme à ce comportement, en menaçant de les castrer. De son côté, Nicolas Machiavel se rend dans l’établissement de Madame Imperia, mais il trouve porte close, et une voix lui répond que c’est fermé aujourd’hui, car ce sont les funérailles du saint père, jeûne sexuel. Il explique qu’il ne vient pas forniquer, qu’il apporte un trésor à la patronne.



Nicolas Machiavel est introduit à l’intérieur, et il trouve les prostituées en train de prier autour d’un autel improvisé devant une statue de la Vierge. Il parvient devant Madame Imperia qui est assise à l’écart, et il lui demande son nom véritable. Un peu décontenancée, elle répond qu’il y a des années qu’elle ne l’a pas prononcé : Marietta Corsini. Il s’agenouille devant elle et lui déclare qu’elle n’est pas une prostituée, mais une reine. Il lui déclare qu’il l’aime, et lui demande qu’elle soit sa femme. Elle rétorque qu’elle n’épousera qu’une montagne d’or. Il vide devant elle le sac qu’il a apporté : quatre kilos d’or. Il indique qu’il ne l’a pas volé, c’est Jules II qui le lui a donné. Il est le dernier accompagné d’une ombre à l’avoir vu vivant. Et il raconte. Il a été accueilli par le pape lui-même dans ses appartements privés. Jules II l’a convié à boire une coupe de marc, et il lui a confié une nouvelle d’importance. Alors que Machiavel boit, le pape lui annonce qu’il va mourir cette nuit. Il confirme : lui Jules II sera mort le lendemain matin. Et il lui remet un sac contenant quatre kilos d’or. Il explique qu’il ne ment qu’à ses ennemis, qu’il a restauré le saint pouvoir du Vatican, et qu’il peut maintenant quitter ce monde cruel et demeurer auprès de Dieu qu’il aime.


Dernier tome : le pape meurt le 21 février 1513 (conformément à la réalité historique), il est enterré, et Nicolas Machiavel (1469-1527) racontent les dernières semaines de cet individu hors du commun. C’est plié… Enfin… Pas tout à fait… Déjà parce que le scénariste a pris des libertés avec la véracité historique dans les tomes précédents, qu’il peut raconter ce qu’il veut, ensuite parce que l’élan vital de Giuliano Della Rovere a été ravivé dans le tome précédent, et que cet individu en impose par sa démesure. Alors même que son décès est acté dans la première planche, le lecteur se demande ce que lui réserve l’intrigue. De fait, ça démarre très fort avec une version très personnelle du Ve concile du Latran, et de son ouverture le trois mai 1512, en présence de quinze cardinaux et de soixante-quinze évêques. Puis vient la campagne militaire de Gaston de Foix (1489-1512) avec la progression très rapide de son armée. Enfin Machiavel part avec son épouse s’installer à la campagne. Le lecteur découvre surprise après surprise, parce que l’auteur continue de réarranger les faits historiques à sa sauce. Par exemple, le sermon spectaculaire de Latran est prononcé par Jules II, au lieu de Gilles de Viterbe (1469-1532) dans la réalité. L’attaque finale de Gaston de Foix se produit à Rome, sur la place du Vatican, au lieu de Ravenne. Aussi, Machiavel épouse Marietta Corsini en 1513, au lieu de 1501.



Habitué à cette réécriture de l’Histoire, le lecteur s’en accommode fort bien, d’autant qu’il s’est attaché à cette version plus grande que nature de Jules II et des autres, plutôt qu’une vie de pape officielle. Il ouvre le tome, et il découvre une première planche saisissante, évoquant la première du premier tome, avec un jeu de lumières dans les nuages. Il vérifie : il y a eu un changement de coloriste par rapport aux deux tomes précédents. Le travail du nouveau venu, Luca Merli, évoque celui de Sébastien Gerard dans le premier tome… en encore plus sophistiqué. La mise en couleurs vient nourrir les formes détourées, apporter des ambiances lumineuses, rehausser les reliefs, allant parfois jusqu’à représenter des éléments visuels complémentaires, comme en couleur directe. Le lecteur ralentit sciemment sa lecture pour savourer des visuels magnifiques : le crâne dans le ciel d’orage, la procession funéraire et les coups de pied que se donnent Raphael et Michel-Ange, les magnifiques appartements de Jules II avec les peintures réalisées par Raphael, la somptueuse tiare portée par le pape au concile, Louis XII en train de vitupérer contre trois conseillers de petite taille effrayés, les ébats de Machiavel et de la voluptueuse Marietta, les verdoyants jardins papaux, et le ciel comme habité par un visage en nuages dans la dernière page. Un régal à chaque page.


Sans oublier que Jodorowsky est égal à lui-même : il excelle dans le dosage de sa narration, entre texte et images, et dans la création moments spectaculaires à la tension paroxystique. Le lecteur n’est pas près d’oublier des moments chocs et visuels : l’hostie déversant du sang entre grand guignol et horreur mystique, le duel dans le bassin entre Gaston de Foix et Jules II pendant sept pages de sauvagerie et de pulsion animale, et la mort (totalement inventée) du même Gaston de Foix dans des circonstances frappant l’imagination. Dessinateur et coloriste réalisent des planches habitées par un souffle entre élan vital débridé et démence intérieure : le regard fou de Jules II alors que le sang dégouline sur son visage, le dénouement d’une vigueur débridée et pénétrante pour le corps à corps dans le bassin aquatique, la foudre frappant un cavalier et sa monture. Le lecteur ressent pleinement le déchaînement d’intenses émotions brutes et jubilatoires, parfois jouissives. Il en mesure encore mieux la puissance, lorsqu’il tourne la page et découvre un paysage bucolique et apaisé, ou toute la sensualité de la relation sexuelle entre Marietta & Nicolas.



Le lecteur se rend compte qu’il se trouve sous la coupe du suspense de l’intrigue, alors même qu’il en connaît l’issue… ou du moins le croit-il car le scénariste le manipule avec élégance, jouant sur sa propension à anticiper des événements annoncés. Il n’hésite pas non plus à introduire des coups de théâtre, entre réécriture assumée de l’Histoire et autres inventions comme un frère de Giuliano Della Rovere et son fils. Le lecteur retrouve les thèmes des précédents tomes : à commencer par l’homosexualité généralisée dans les rangs des hommes d’Église au Vatican, et la vitalité hors du commun du pape lui-même, avec une préférence affichée pour les jeunes hommes, ses choix ayant évolué depuis le premier tome. Mais voilà, même si le rôle de Machiavel a gagné en importance de tome en tome, Jules II reste bien le personnage principal. Le lecteur se rend compte qu’il s’est attaché à cet homme d’âge mur, qui a conservé toute sa vigueur dans la force de l’âge, un stratège remarquable, un fin tacticien, traversé de véritables transports émotionnels, de l’amitié à l’amour. Certes il est moralement condamnable : exercice du pouvoir uniquement pour assouvir ses pulsions de conquête et ses passions physiques… encore qu’il s’enorgueillisse d’avoir rendu toute sa gloire à l’Église. Il est doublement condamnable en tant que chef spirituel suprême de l’Église catholique, dont les actions en bafouent à chaque instant les croyances et les valeurs. Mais quand même…


L’appétit de vivre de Della Rovere, sa rouerie et ses victoires le rendent attachant : tenir tête aux cardinaux et aux armées de Louis XII, retourner leur allégeance par des ruses hors du commun. Quelle intelligence ! Quel panache ! À côté, Nicolas Machiavel apparaît comme terne et timoré, en tout cas pas à la hauteur d’un tel individu hors norme. En plus, il trouve son bonheur dans une banale relation hétérosexuelle, trouvant son épanouissement dans la normalité conventionnelle du mariage… Bon, pas tout à fait, puisque son amour a pour objet une voluptueuse mère maquerelle dont il fréquentait l’établissement : là encore les valeurs morales sont mises à mal. La scène finale met à nouveau en scène l’appétit de vivre du personnage principal : son énergie illimitée, sa capacité de dévoration (un peu domptée), son charisme magnétique. Quel homme ! Quel comédien ! Et quel monstre !


Tout est joué d’avance, et le scénariste commence par le port du cercueil. Pourtant l’intrigue s’avère pleine de surprise, de moments spectaculaires hors norme, portée par une narration visuelle riche et pleine d’emphase, une merveille. Impossible de résister à l’emprise monstrueuse de ce pape véritable force de la nature, à son plaisir de vivre et de triompher aussi bien de ses ennemis que de ses tragédies, avec une vision claire de ce qu’il veut, qui n’exclut pas une forme d’évolution. Une interprétation très libre et habitée de ce pape.



mercredi 30 avril 2025

Le pape terrible T03 La pernicieuse vertu

Le triomphe de Jules II fut non seulement militaire, mais aussi commercial…


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à Le Pape terrible T02: Jules II (2011). Son édition originale date de 2013. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


Maison close de Madame Imperia, en 1511, Nicolas Machiavel revient au Vatican, et il se fait déposer devant cet établissement. Il est accueilli par la Madame en personne. Elle lui indique que quatre diablesses l’attendent, les plus grosses qu’elle ait pu dénicher : quelques cinq cents kilos de chair. Il a tôt fait de se retrouver au lit avec elle : il s’ébat avec elles, les surnommant Jules II, Venise, France et Espagne. Après avoir assouvi ses désirs, il leur explique que ce fut une rude campagne de laquelle Jules est sorti vainqueur, malgré les violentes fièvres qui l’ont assailli. C’est peut-être à cause de celles-ci qu’il a eu tant d’amourettes… Pendant que leurs lèvres l’avalent, il leur raconte ça… Alphonse d’Este qui était à la tête d’une grande armée dotée d’une puissante artillerie, était un collaborateur fanatique de Louis XII. Il avait une sœur, Isabelle, dont l’époux, le marquis de Gonzague, fut capturé par les Vénitiens. Comme le pape avait signé un traité de paix avec Venise, Isabelle lui envoya une délégation de moins bénédictins, chargés de lui offrir de riches présents en échange de son aide.



Dans sa salle d’audience, le pape Jules II reçoit la délégation d’Isabelle d’Este. Il indique aux représentants de la marquise, qu’il la remercie, pour ses calices et ses chandeliers en or massif, mais ils ne compenseront pas le grave danger qu’il courrait à libérer son mari. Cet oiseau de malheur irait immédiatement se poser sur le bras de l’odieux Alphonse d’Este duc de Ferrare, ex-époux de Lucrèce Borgia, qu’il est sur le point d’excommunier. Le pape leur jette son calice à la tête, en leur criant de garder leur camelote. Il ajoute : Que François de Gonzague pourrisse dans les geôles vénitiennes ! L’un des émissaires se relève lentement en répondant calmement qu’avec tout le respect dû au représentant de Dieu sur Terre, la marquise a ajouté un autre présent : soixante-dix mille ducats d’or, qu’un autre émissaire dévoile en ouvrant une cassette. Le pape change de comportement : il reconnait que les arguments d’Isabelle sont persuasifs, et qu’ils l’ont convaincu. Il accepte ses présents, il fera libérer son mari… cependant, afin d’empêcher qu’il le trahisse à nouveau et prête main-forte à son beau-frère, il exige de recevoir en otage son fils Frédéric, dont on lui a dit qu’il venait d’avoir dix ans. Un mois plus tard, le jeune Frédéric arrive au Vatican, et il se présente devant le pape. Et à la vue de l’enfant, Jules II s’effondre sur son trône, foudroyé par l’amour.


À la fin du tome deux, Giuliano Della Rovere (1443-1513) promet à Nicolas Machiavel qu’il saura manipuler deux armées ennemies pour l’aider à expulser les Vénitiens. Il rappelle à son conseiller ses propres paroles : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Ses émissaires ont promis en France de collaborer avec Louis XII, à condition que le roi lui envoie encore soixante mille soldats, en échange Jules II l’aidera à conquérir le reste de l’Italie en expulsant larmée de Ferdinand d’Aragon. De l’autre côté, ils ont promis de collaborer avec le roi d’Espagne sous réserve que sa majesté envoie quatre-vingt mille soldats au pape, en échange de quoi le pape aidera Fernando le catholique à expulser l’armée française. À l’instar de Machiavel, le lecteur se demande comment Jules II va s’y prendre. Les prémices de cette phase sont narrées à posteriori par Machiavel aux quatre prostituées mises à sa disposition dans la maison de Madame Imperia. Le scénariste nourrit son récit d’éléments historiques : Louis XII (1462-1515), Isabelle d'Este (1474-1539) et son époux François II Gonzague (1466-1519) duc de Mantoue, leur fils Frédéric de Mantoue (1500-1540), Alphonse d’Este (1476-1534) frère d’Isabelle Il qui évoque le cinquième concile de Latran (1512-1517). Le lecteur retrouve également Michel-Ange (1475-1564) et il voit l’arrivée de Raphael (1483-1520, Raffaello Sanzio), l’un peignant le plafond de la chapelle Sixtine (1508-12) et l’autre la décoration des salles des appartements de Jules II (1508-11).



Comme pour le tome précédent, le lecteur constate rapidement que le scénariste accommode la véracité historique à sa sauce pour augmenter l’intensité dramatique de sa narration. Ainsi, le lecteur assiste à la mort d’Isabelle d’Este, victime d’une mauvaise araignée en 1511, alors que dans la réalité elle est décédée à Mantoue en 1539. En outre les auteurs ont interprété de manière très libérale sa description : physiquement attirante, bien que dodue, en particulier le deuxième qualificatif. D’un autre côté, certains faits sont attestés comme la concomitance du travail de Michel-Ange et de Raphael au Vatican, en revanche le lecteur peut s’interroger sur la réalité de leur rivalité, sur la séquence de sept pages au cours de laquelle le premier reproche au second, tout en le menaçant physiquement, de s’être rendu dans la chapelle Sixtine pour copier, ou plutôt piller ses nouvelles idées. En effet, le scénariste donne également une version très personnelle, une interprétation plus qu’orientée du pape Jules II. Les motivations de celui-ci résident dans la conquête guerrière et les relations homosexuelles, avec emprise et sans limite ou presque, le petit Frédéric de dix ans faisant partie des envies du pape. D’une certaine manière, en amour comme à la guerre (et en politique), tous les coups sont permis : assassinat, traquenards, chantage, manipulations, extorsions, etc. Avec le sort réservé aux membres de sa famille dans le tome précédent, la stratégie du pape entre dans une nouvelle phase, avec toujours le même objectif : l’accroissement de son pouvoir, sa corruption s’accroissant en conséquence. Cela se concrétise dans un cauchemar durant lequel Jules II atteint de fièvre lutte contre une femme constituant une allégorie de l’Église. Elle l’accuse : ce pape indigne ne prêche que mort, sang et ruine, il a fait de sa sainte Église une catin assoiffée de richesses. À vouloir s’emparer du monde, il le plonge dans le désordre. Il pense avoir plus de pouvoir que Dieu, il n’est pas un saint, il est un démon, il porte l’enfer dans sa chair !


Dès la première planche, le lecteur relève la meilleure complémentarité entre les dessins et la mise en couleurs. Sans reproduire la démarche de Sébastien Gérard dans le premier tome, le coloriste a augmenté la proportion de dégradés lissés, rehaussant ainsi le relief de chaque surface détourée, tout en respectant les traits de contour. Les ambiances instaurées par les couleurs apparaissent plus organiques, moins appliquées scolairement dans les contours. Le rendu bleu-gris de l’arrivée nocturne de Machiavel à la maison close, dans une case occupant les deux tiers de la page, donne une sensation de nuit tombée, encore un peu claire, avec le rai de lumière de la porte d’entrée, et les zones moins fortement éclairées des fenêtres, ainsi que des zones plus ou moins éclairées dans la rue. Puis Florent Bossard réalise un travail remarquable sur la peau de ces dames, à la fois en termes de texture, de relief, de zones plus sombres ou plus claires en fonction de l’éclairage. En fonction de sa sensibilité, le lecteur peut apprécier plutôt l’ambiance ombragée de la forêt pendant la chasse, les reflets sur l’eau du bassin privé du pape, les reflets sur le marbre de ses appartements, la sensation de terre sur le grand panorama montrant les deux armées se faisant face sur le champ de bataille, les nuances cramoisies apparaissant au fur et à mesure des affrontements et de la boucherie, les taches sur le tablier de Michel-Ange allongé peignant le plafond, les couleurs des costume des jouvenceaux accueillant les cinq cardinaux, etc.



Dans un même ordre d’idées, le lecteur se rend compte que le scénariste sait doser les phases d’exposition, et laisser les dessins raconter. L’artiste est maintenant parfaitement à l’aise avec les personnages et le travail de reconstitution historique. Il réalise des cases magnifiques pour mettre en valeur les situations imaginées par Jodorowsky : le frêle Machiavel chevauchant les imposantes prostituées avec leurs replis de chair, Jules II intraitable recevant les émissaires de la marquise Isabelle d’Este, le tête-à-tête à haut risque entre le pape et le jeune Frédéric, la même Isabelle dans les soubresauts de l’agonie sur son lit dans une case occupant les deux tiers de la page, la bataille entre les armées du pape et celle d’Alphonse d’Este et la boucherie qui en découle, le jeune Raphael ridiculisant le vieux Michel-Ange, le combat à main nue entre le pape nu et l’allégorie de l’Église tout aussi dévêtue, la soirée de débauche des cinq cardinaux, le triomphe rayonnant de Jules II au matin, etc. À l’évidence, Theo a trouvé ses marques et il prend grand plaisir à mettre en scène cette vision dégénérée de ce pape. Le scénariste continue à imaginer ce qu’un simple être humain peut ressentir à disposer d’un tel pouvoir entre ses mains, avec la possibilité de rationnaliser la satisfaction de ses plaisirs personnels, l’assouvissement de ses pulsions sans retenue, l’exultation de commander à des armées et de disposer aussi bien de la vie de ses soldats que de celle de l’ennemi. Il y a là un tel niveau de pouvoir, une telle possibilité de modeler le monde selon sa volonté, que cette démesure induit tout naturellement une forme de démence, de monstruosité dans le comportement de celui qui le manipule.


Sous réserve qu’il accepte que les auteurs tordent la réalité historique aux besoins de leur récit, le lecteur plonge dans l’exercice d’un pouvoir quasi omnipotent pour l’époque, avec la démesure que celui induit, aussi bien dans les événements que dans la manière de penser. Il a le plaisir de constater que la narration visuelle porte ce récit avec le spectaculaire nécessaire, dans la luxure et la violence, au travers de séquences et d’images mémorables (celle de la mort d’Isabelle d’Este reste longtemps en mémoire). Désinhibé.



mercredi 16 avril 2025

Le Pape terrible T02 Jules II

En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. – Nicolas Machiavel


Ce tome est le second d’une tétralogie, qui fait suite à une autre tétralogie : Borgia (2004-2010). Il fait suite à  Le Pape terrible T01: Della Rovere (2009). Son édition originale date de 2011. Il a été réalisé par Alejandro Jodorowsky pour le scénario, et par Theo (Theo Caneschi) pour les dessins, la mise en couleurs ayant été réalisée par Florent Bossard. Il comporte cinquante-deux pages de bande dessinée.


La nuit quelque part dans la campagne autour de Rome, Aldosi est descendu de son carrosse, et il demande à son compagnon Josaphat de garder les chevaux pendant qu’il va rendre visite à la sorcière. Celle-ci l’attend à la porte de son humble demeure, et elle demande au jeune éphèbe ce qu’il désire. Il répond d’un ton assuré qu’il veut un philtre qui puisse rendre fou d’amour un vieux tigre. Elle le fait entrer dans la pièce unique et elle commence à lui donner des instructions. Il doit verser sa liqueur vitale, dans un bol. Elle la mêlera à la semence d’un chien en rut. Elle mêle les deux spermes et elle ajoute armoise, absinthe, damiana et Yohimbine… et ces quatre champignons nés de l’excrément d’un crapaud-diable. Elle moud le tout avec la patte d’un bouc blanc. Elle dissout cette purée dans du vin et elle invoque le pouvoir de Metatron, Melach, Berol et Venibbel… Elle prononce ensuite une incantation magique : Kto moy noujnoy ! Kto moy rianoy ! Tot poka triaje ! Muie ! Elle termine en donnant une consigne à Aldosi : sept jours avant le solstice d’hiver, il doit donner ce vin à boire à son vieux tigre. Sa passion pour lui sera si grande qu’Adolsi obtiendra de lui ce qu’il désire. Le jeune éphèbe repart pleinement satisfait.



Le 14 décembre 1504, dans la cité du Vatican, Giuliano Della Rovere éternue dans son lit. Nu, son amant Aldosi lui apporte un vin chaud. Le pape Jules II boit le breuvage et peu de temps après il se sent mieux, beaucoup mieux. Il voit Aldosi comme nimbé lumière. Il continue : Incroyablement mieux, d’ailleurs le soleil brille en pleine nuit. Il voit Aldosi qui brille lui aussi comme un soleil. Il déclare que les parois de fer qui entouraient son cœur se dissolvent, il n’aurait jamais pensé pouvoir aimer ainsi. Aldosi est son âme. Le jeune homme est comme nimbé d’un halo de lumière, et il lévite à quelques dizaines de centimètres au-dessus du sol. Il demande au pape comment il peut le traiter de la sorte, s’il est son âme. Il ajoute que Giuliano a fait de lui son épouse mais en secret. Il lui demande s’il aurait honte de lui. Le pape répète qu’Aldosi est son âme. Son amant lui demande alors de le traiter d’égal à égal, de le reconnaître à la face du monde entier. Le pape le lui promet et lui demande trois jours pour réunir sa famille. Le 17 décembre, les cousins arrivent tous à la basilique Saint-Pierre du Vatican : Clemente, Leonardo, Guidobaldo, Francesco, Luchina, Felicia, Raffaelo, c’est-à-dire la chère famille de Giuliano Della Rovere. Ce dernier leur présente sa papesse, Julienne première. Devant leurs réactions horrifiées, il les traite de vautours imbéciles, de parasites odieux, et il exige qu’ils se mettent à genoux en signe de respect.


Au cours de la première saison dessinée par Milon Manara et consacrée aux Borgia dont le pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia) puis du premier tome de cette seconde saison, le lecteur a bien assimilé le fait que les auteurs plient la réalité historique à une sensibilité, à des émotions. D’un côté, ils suivent la chronologie connue. Ainsi, à la suite d’un événement tragique, le pape Jules II prend la décision de partir en guerre. Cela correspond à la réalité historique : il voulait faire évoluer l’État pontifical en une grande puissance, participant aux campagnes militaires. Le lecteur peut donc le voir s’attaquer à Bologne, en envoyant Domenico Luzio, Girolamo Bandello et le français Georges d’Amboise, au début de l’année 1505, contre le seigneur Giovanni Bentivoglio (1643-1508). Puis le pape dirige son armée contre Gian Paolo Baglioni (1470-1520), tyran de Pérouse, où là encore il mène lui-même son armée. Une rapide vérification permet de constater que ce n’est pas Jules II en personne qui a tué l’un ou l’autre, et d’ailleurs ils ne sont pas morts la même année, et si cela ne suffisait pas Baglioni est mort à Rome et pas à Pérouse. Par voie de conséquence, la flamboyante mise à mort de Bentivoglio est pure fiction. En allant par-là, la scène d’empoisonnement de tous les membres de la famille Della Rovere est tout aussi fantaisiste : Clemente est décédé en 1504, et Leonardo en 1520. La papesse Julienne première participe de la même licence artistique.



En entamant ce tome, le lecteur relève que Sébastien Gérard a cédé sa place à Florent Bossard : la mise en couleurs s’en trouve un peu moins modelée, les dégradés de nuances apparaissant plus simples dans leur gradation. La narration visuelle baisse d’un cran en termes de superbe, moins de couleur directe au sein d’une forme détourée d’un trait encré, moins de texture. Le dessinateur se montre toujours aussi impliqué dans sa narration, avec une approche réaliste et descriptive, rehaussé par moments d’élans romanesques et d’une touche de spectaculaire bien maîtrisée. Dès la première page, le lecteur se retrouve dans l’Italie de l’époque, avec ce modèle de voiture à cheval, les tenues vestimentaires et la flore de la région. Il peut ainsi prendre plaisir à regarder les meubles, les accessoires de diverse nature, les bâtiments, les uniformes militaires et les armes, les différents styles de coiffures, et les clins d’œil à l’œuvre de Michel-Ange (1475-1564). Ainsi la couverture du tome un reprenait la Piéta (1499), une statue en marbre à la basilique Saint-Pierre du Vatican à Rome. Ici, à l’occasion d’une coucherie entre Michel-Ange et son amant, le dessinateur décline la création d’Adam, telle qu’elle apparaît dans la peinture du plafond de la chapelle Sixtine, réalisée entre 1508 et 1512.


L’apparence des dessins reste inchangée : des traits de contour fins pour détourer les formes, certaines surfaces sont renforcées par des de petits traits secs, et des arrondis un peu torturés, un rendu qui ne cherche pas à faire joli ou à séduire, qui peut donner une sensation parfois un peu disgracieuse (ce qui s’avère en cohérence avec la nature perverse des individus). Toutefois ces petits traits apportent des textures et rehausse alors le relief. Le lecteur observe que l’artiste dose son degré de détails dessinés en fonction de la nature de la séquence ou du moment, tout en s’investissant fortement pour donner à voir concrètement chaque chose. Ainsi le lecteur prend le temps de regarder l’aménagement intérieur de la maison de la sorcière, le harnachement des chevaux, les boiseries et les moulures de la chambre du pape, les colonnades de la basilique Saint-Pierre, les riches broderies du vêtement papal, l’uniforme des gardes papaux, la décoration de la maison close fréquentée par Machiavel, la carrière de marbre de Carrare, l’atelier de Michel-Ange, le monastère de l’Escurial à Madrid… et les tiares papales. Ce dernier élément atteste de l’attention portée par l’artiste, à la reconstitution historique car Jules II avait la manie d’acheter des tiares pontificales et de les faire embellir.



Le lecteur se rend également compte que l’artiste a l’art et la manière de concevoir des cases ou des séquences mémorables par le moment et le cadrage choisis, ou par la construction de la suite de cases et la mise en scène. Cela commence par Aldosi nimbé d’un halo et lévitant à une dizaine de centimètres du sol, situation impressionnante pour elle-même. Quelques pages plus loin, vient le sourire plein de contentement de la papesse face au clan Della Rovere obligé de l’acclamer, un sourire d’une rare finesse. Puis le lecteur retrouve Nicolas Machiavel dans les bras de deux prostituées au physique plantureux, le cardinal français Georges d’Amboise sur son âne, l’incroyable duel au soleil opposant Jules II à Bentivoglio, Giuliano et Michel-Ange en train de lutter nus dans la chambre du pape, la table de festin dressée dans l’église Santa Maria In Cosmedin à Rome, le regard plein de rouerie du pape rappelant ses paroles à Machiavel : En politique, l’honnêteté et la vertu sont pernicieuses. Le lecteur se retrouve complètement immergé dans ce qu’il perçoit bien être une recréation historique, par différence avec une reconstitution historique.


La série mérite bien son nom : le pape s’avère terrible dans son exercice du pouvoir. Malgré son âge, il reste très vert et ses amants le sentent passer, avec un consentement sur lequel il est parfois possible de s’interroger en particulier pour Michel-Ange. Comme dans le tome précédent, l’homosexualité est dépeinte avec naturel, une forme d’amour comme un autre, avec tromperie, emprise, et en total opposition avec le dogme de l’Église catholique. Cela s’inscrit dans la volonté de puissance de Giuliani Della Rovere : sa charge de pape lui permet d’imposer ses décisions, de faire advenir ses choix, de modeler la réalité à sa guise, ou peu s’en faut. Le lecteur peut voir ses ambitions prendre de l’ampleur au fur et à mesure qu’il constate que chacune se réalise. Il décide de rendre officielle l’existence de la papesse et tout le monde obéit. Il décide d’affronter le tyran Bentivoglio en duel et il en sort vainqueur. Il décide de mener lui-même son armée pour conquérir Pérouse et il triomphe. Il mutile Gian Paolo Baglioni devant tout le monde, et il est acclamé. Chacune de ses décisions est couronnée de succès. Il en remontre même à Nicolas Machiavel en termes de stratégie politique. Le lecteur sent l’emprise de ce pape le gagner.


Ce deuxième tome confirme que cette saison se différencie de la première. Le lecteur s’est adapté au nouveau dessinateur, et il en apprécie les qualités : consistances des formes, qualité de la reconstitution historique, images mémorables, et prises de vue faisant honneur aux situations. Le scénariste continue à réviser la réalité historique en fonction de ses besoins, pour mettre en scène un homme maniant un pouvoir semblant sans limite, dont il fait usage pour remodeler l’ordre géopolitique. Un monde sous emprise.