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mercredi 31 janvier 2018

Abymes 3/3

Libre arbitre

Ce tome est le troisième d'une trilogie qui forme une histoire complète et indépendante de tout autre. Il est initialement paru en 2013, un mois après le deuxième tome qu'il faut avoir lu avant. Le scénario est de Valérie Mangin, les dessins, l'encrage et la mise en couleurs de Denis Bajram.

En 1993, Valérie Mangin découvre chez un libraire le tome 1 d'une série appelée "Abymes", dessiné par Griffo et écrite par une homonyme. Elle rentre dans sa chambre de pensionnat et la lit. Avec son ami Sylvio, elle envisage d'entrer à l'École Nationale des Chartes. Puis elle va assister à une conférence sur a bande dessinée à la Sorbonne, passant à coté de Xavier Dorison, et d'un monsieur portant un bandana bleu/noir, orné de têtes de mort blanches (sans les voir).

La même année, elle va voir le film (fictif) "Le mystère Balzac" d'Henri-Georges Clouzot, elle soutient et obtient sa thèse. Elle se met à la recherche d'un autre exemplaire de "Abymes, première partie" parce qu'elle a perdu le sien, en vain cette BD n'a jamais existé. Elle se rend à une séance de dédicaces où le dessinateur s'appelle Denis Bajram. Ensemble ils vont mettre la main sur ce troisième tome déjà fini, dès années avant sa parution en 2013, ce tome même que le lecteur est train de lire.

Dès la quatrième de couverture du premier tome de la trilogie, le lecteur savait que le troisième tome est consacré à Valérie Mangin elle-même, la scénariste de la série, avec des dessins de Denis Bajram, son mari dans la vie civile. Ce qu'il ne pouvait pas imaginer, c'est que les époux Bajram effectuent une reconstitution fidèle de leur vie entre 1993 et 2013.



Bajram reproduit avec application et minutie les quartiers de Paris fréquentés par lui-même et sa future épouse. Il travaille à l'infographie en dessinant à partir de photographies des rues du quartier Latin avec leurs façades. Pour des lecteurs ayant fréquenté ces pâtés de maison, le résultat est magique car il a l'impression de les arpenter de nouveau. Comme Griffo et Loïc Malnati, Bajram a pris grand soin d'effectuer une reconstitution historique. Certes il s'agit d'un passé moins lointain, mais le lecteur peut constater que le libraire fume dans sa librairie (chose impensable de nos jours).

Bajram ne se contente pas de piocher des photographies sur un site internet offrant des vues de la rue en situation réelle. Il les retravaille pour établir une homogénéité visuelle entre les scènes d'extérieur et les scènes d'intérieur. Les monuments sont superbes, le lecteur peut ainsi faire un peu de tourisme. Il doit aussi rétablir les commerces qui ont depuis disparu ou changé d'enseigne, comme la librairie "Fantasmagories" (et même les albums BD importants de l'époque, Benoît Peeters et François Schuiten étant évoqués par exemple). Sur ce point il faut vraiment être attentif pour déceler un anachronisme (un seul : la station vélib', mal retouchée page 3, et peut-être la flamme devant Beaubourg).

La qualité de cette reproduction devient troublante et presque gênante pour les scènes d'intérieur. En effet le scénario se focalise sur l'histoire personnelle du couple, et le lecteur peut ainsi découvrir l'intimité de leurs lieux de résidence successifs, jusqu'au moindre détail de leur aménagement intérieur (y compris la table à dessin). Denis Bajram utilise les capacités de l'infographie pour réaliser des planches pouvant contenir jusqu'à 11 cases par page, avec un degré de netteté exceptionnel dans le détail. Les possibilités offertes en termes de couleurs permettent de conserver une lisibilité optimale à chaque case, et à chaque détail ou accessoire sans qu'aucun ne se perde. Les individus sont dessinés avec un degré de simplification du visage, en léger décalage avec le rendu presque photographique des décors. Ce parti pris graphique les fait mieux ressortir de leur environnement et les rapproche du lecteur.

En fonction de sa familiarité avec les lieux évoqués (le quartier Latin, Bayeux, Bruxelles) ou les créateurs et éditeurs mis en scène (Xavier Dorison, Éric Verhoest, Arleston, etc.), le lecteur ressentira une sensation d'immersion allant de très grande, à totale. Il devient même gênant d'assister aux premiers ébats entre Valérie et Denis, un tel degré d'intimité que le lecteur éprouve la sensation d'être avec eux, à un moment où il est de trop. Cette sensation de voyeurisme est accentuée par la réalité des autres anecdotes. Lorsque Bajram (le personnage) indique qu'il ne fait plus signature avec dessin lors des conventions ou salon de BD, le lecteur se rappelle cette même déclaration dans la vie réelle qui est de notoriété publique, avec son argumentaire très convaincant du point de vue de cet auteur.



Valérie Mangin (peut-être avec l'aide de son époux pour quelques aspects du scénario) a donc décidé de se mettre en scène avec lui et de raconter leur vie commune depuis leur première rencontre (et même un peu avant), jusqu'à la parution du présent album (et même très longtemps après). Le lecteur commence par apprécier la qualité de la reconstitution historique, puis de par apprécier de disposer d'informations de l'intérieur sur la genèse de l'album, sur l'histoire de ses auteurs. Il apprécie la composition rigoureuse de la trilogie avec une structure sous-jacente de contrepoints, effectués par les rappels du sort d'Honoré de Balzac dans le premier album (et les époux Bajram qui achètent sa maison pour y loger), et les rappels du film "Le mystère Balzac" d'Henri Georges Clouzot (que Valérie va voir au cinéma).

Mais au bout d'une quinzaine de pages, le lecteur s'impatiente. Ce que découvrent Valérie Mangin et Denis Bajram, il le sait déjà puisqu'il est en train de lire l'album en question. Les rappels sur les 2 premiers tomes finissent par lasser puisqu'il les a déjà lus. Arrivé à 5 pages de la fin, il se rend compte que tout le reste de l'album est conçu pour arriver à un effet de mise en abyme à l'infini, certes parfait dans sa réalisation (grâce aux capacités infinies de l'infographie) et dans sa narration (puisqu'il est l'aboutissement des 3 tomes), mais un peu artificiel. Certes il s'agit d'une mise en abyme parfaite, mais fallait-il vraiment que les époux Bajram réalisent un album complet sur leur propre vie, juste pour le plaisir de faire s'incarner une figure de style à la perfection ?

La coda de 4 pages est sympathique, mais insiste aussi fortement sur la nature nombriliste du récit. Le lecteur a l'impression que Valérie Mangin réchauffe la structure très intelligente de Universal War One de Denis Bajram. Mais voilà que cette coda contient une citation de Clouzot et une de Balzac. Le lecteur est alors tiré son immersion dans la vie privée de ce couple et se rappelle qu'il lit une fiction. Certes ce n'était pas très passionnant de lire les phylactères de Valérie et Denis expliquant ce qu'ils étaient en train de vivre dans cette mise en abyme vertigineuse, mais ce n'était pas eux. Il s'agit de personnages de fiction, d'une recréation, d'une autofiction, ou peut-être même d'autre chose.

Valérie Mangin a souvent exprimé son admiration pour le scénariste anglais Alan Moore, entre autres pour la construction rigoureuse, enchâssée dans un réseau de liens et de références internes omniprésentes de Watchmen. Or ces 2 citations finales montrent au lecteur que cette trilogie est d'un seul tenant et qu'elle a été conçue comme un tout dès le départ. Elles rappellent également qu'il s'agit plus d'une fiction que d'un journal intime puisque dans cet environnement, Balzac est mort décapité, et Clouzot est mort en 1946 (au lieu de 1977 en réalité).



Le lecteur se rappelle alors que les 2 premiers tomes proposaient plusieurs niveaux de lecture, avec l'emploi de la figure de style de la mise en abyme, et un thème sur la création de fiction. En regardant ce troisième de ce point de vue, le lecteur constate que Valérie Mangin a abordé la création dans un troisième média : la bande dessinée. De ce point de vue, cette bande dessinée développe les modalités concrètes de la réalisation d'une BD, mais aussi les liens que sa création entretien avec la vie des auteurs.

Le lecteur prend aussi conscience que le thème principal est celui du libre arbitre. Les atermoiements répétitifs et dramatisées de Valérie (le personnage) prennent une autre dimension dans le cadre élargi du libre arbitre. Les auteurs mettent en scène bien plus qu'une simple mise en abyme (parfaitement exécutée) de leur propre vie. Ils mettent cette figure de style au service de leur ambition philosophique. Les personnages constatent que leur réalité se conforme au futur décrit dans ce troisième album qu'ils ont lu avant même d'avoir l'idée de le réaliser. Ils présentent donc une vision de la vie où tout est écrit à l'avance de manière immuable. S'il existe un être suprême capable de tout calculer (une sorte de Dieu horloger), alors il peut dire avec exactitude de quoi sera fait chaque seconde de chaque individu, en utilisant ce modèle mathématique capable de gérer toutes les variables et tout l'historique de chacune de ces variables. Mais pour l'individu fini (chaque être humain), même si tout est écrit (et ici même connu à l'avance), la vie n'en perd rien en saveur, tant que chacun instant n'a pas été vécu, générant les sensations et les états d'esprit correspondants.

L'appréciation de ce troisième dépend fortement de ce que le lecteur en attend. En surface il s'agit de parfaire la mise en œuvre d'une figure de style (la mise en abyme) sur la base d'une autofiction qui peut sembler parfois trop nombriliste et trop proche de la réalité intime des auteurs, 4 étoiles. En acceptant le questionnement philosophique du récit, il s'agit d'une aventure littéraire peu commune où la mise en abyme est un outil parfaitement maitrisé, au service d'une interrogation majeure sur la nature de la vie.


Avec ce point de vue, le lecteur se rend compte que le scénario de Valérie Mangin est pensé et conçu au millimètre près, que le choix de Balzac, puis Clouzot n'a rien de fortuit ou d'arbitraire. À l'instar de Watchmen (dans un récit d'une moindre ampleur en termes de pagination), les éléments de la narration se répondent d'une séquence à une autre, d'un tome à l'autre, pour former un réseau narratif très riche d'une grande beauté. Indispensable.

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