Certains mensonges sont plus justes que bien des vérités.
Ce tome contient une histoire complète indépendante de toute autre. Son édition originale date de 2016. Il a été réalisé par Thomas Cadène pour le récit, et par Grégory Mardon pour les dessins et les couleurs. Il comprend cent-trente planches de bande dessinée. La dernière page explique qu’un certain nombre de marques sont reproduites dans cet ouvrage, des marques déposées ou enregistrées, à l’Institut National de la Propriété Industrielle (INPI), et cette vingtaine de marques sont citées dans leur ordre d’apparition dans le récit, de Twitter à Deezer, en passant par Mediapart, Chatroulette, France Inter ou Counter-strike.
La nuit, le réveil du téléphone se déclenche dans un appartement où les vêtements ont été laissés en désordre. Jean Libonnet, la trentaine dans un an, se lève, et pousse délicatement la souris de son ordinateur pour que l’écran se rallume. Plusieurs fenêtres s’ouvrent : Sarkozy en plein discours, la liste des actualités les plus consultées, la photographie d’une belle jeune femme aguicheuse en bikini, les derniers posts sur Twitter, un morceau de The Kills, l’évolution de la production de pétrole dans plusieurs états américains. Après avoir absorbé ces informations, Jean se gratte les fesses, puis va prendre sa douche, prend son petit-déjeuner en lisant le journal, s’habille, et répond à son téléphone, pour dire qu’il descend tout de suite. Dehors, son collègue Didier l’attend dans l’utilitaire de service de la commune. Jean monte à l’intérieur, propose d’augmenter un peu le chauffage, et le conducteur l’informe qu’aujourd’hui ils démontent le marché traditionnel et préparent la semaine du goût et des saveurs. Il ajoute qu’il aurait dû venir hier soir, Pierre a mis le bazar, c’était dingue. Jean répond à sa question en lui expliquant qu’il a surfé, maté une série et dodo, il était crevé. Didier remarque que son Internet, c’est pire qu’une meuf.
Arrivés sur place, Didier et Jean se mettent au boulot pour démonter les chalets, avec les quatre autres déjà sur place. Pendant une pause, Jean consulte Twitter, et explique à un collègue que c’est pas compliqué, c’est juste qu’on suit des gens qui disent des trucs, donc c’est beaucoup d’informations ou de réflexions sur l’actualité. L’autre reconnaît qu’il ne voit pas trop, et il parie que ça sera passé de mode, il ne voit pas comment il arrive à suivre. Rentré chez lui à la fin de la journée, Jean passer à nouveau sa soirée devant son ordinateur, à mater des films adultes, à consulter les informations, à scroller sur Twitter, à mater deux séries. Puis il consulte les sites de Mediapart, de Reporterre, de Reddit, et il va tenter deux ou trois chats qui se terminent en queue de poisson, jusqu’à discuter avec un Américain se trouvant à côté de Jackson Lake dans Wyoming. Le lendemain matin, il est réveillé par une autre chanson, et il rejoint son collègue dans l’utilitaire. Une autre journée avec des missions banales et satisfaisantes. Le soir, Jean et Didier vont descendre quelques verres au café de la Place tenu par Jeanne. Carine y assure le service, aidant ses parents en salle. Elle leur explique qu’elle va bosser à la mairie comme eux, sauf qu’elle sera dans un bureau.
Un titre déconcertant de sincérité, et en même temps une promesse qui n’engage que le lecteur, et celui-ci sait pertinemment qu’il va lire une fiction, pas un reportage à vif sur la vraie vie. En effet, ça commence avec la vie banale, ou tout du moins quotidienne de ce fonctionnaire, agent de service d’une mairie de province qui effectue des tâches essentiellement ouvrières, participant à la vie de la commune. C’est aussi sa vie privée, devant l’écran de son ordinateur le soir, mangeant seul, allant boire un coup de temps en temps avec les collègues, téléphonant de temps à autres à sa mère. Les dessins retranscrivent parfaitement cette vie si vraie, sans panache, sans spectaculaire, ancrée dans un réel concret et banal, avec une forme de simplification par rapport à une représentation détaillée de type photoréaliste, montrant les gestes de la vie quotidienne, les émotions mesurées, le plaisir d’être avec un collègue qu’on apprécie, la curiosité, et parfois la fascination face au monde virtuel qui s’affiche à l’écran. Le lecteur jette un coup d’œil à la date de parution de l’album : 2016. Internet était bien installé et accessible, le téléphone portable s’était largement diffusé, sans être encore totalement hégémonique, pas encore un instrument de chaque instant. Et visiblement l’universalité des réseaux sociaux n’était pas encore advenue.
Le premier contact visuel, l’image de couverture, peut s’avérer déconcertant : une scène de nuit, la couleur de feu très rouge passant ainsi dans un registre expressionniste, la silhouette aux détails gommés de la jeune femme en arrière-plan, et le tout premier plan occupé par le téléphone portable dans une posture qui indique qu’il s’agit de la prise d’une photographie. Tout du long du récit, le dessinateur est confronté à la question de mettre en scène les échanges dématérialisés, une gageure que d’essayer de rendre des pages de dessins aussi intéressantes que des pages d’écran. Bon, petit avantage, il s’agit de l’expérience en ligne de 2016, mais quand même. Dès les planches deux et trois, l’artiste propose une mise en page intéressante et qui fonctionne : la superposition partielle de différents écrans, ce qui produit un effet de simultanéité, évoquant le flux sans fin d’Internet, ainsi que sa diversité, entre les fils d’actualités, les images à la sensibilité ouvertement érotique ou de manière subliminale, une conversation en ligne sur un réseau social, un graphique d’informations techniques. Plus tard, il s’agit de vidéo à caractère pornographique à volonté, des jeux vidéo, un jeu en ligne (Counter-strike), des séries télé à ne plus savoir qu’en faire, des photographies anonymes sans contexte, etc. Le lecteur contemporain peut ressentir une forme de trop peu devant ces possibilités, tout en retrouvant cette sensation sans équivalent de potentiel infini, de formes variées, et en même temps d’interactions canalisées, et même répétitive. Il peut également éprouver la sensation ludique d’identifier les références, aux hommes politiques, à Alain Finkielkraut, à l’émission Humeur vagabonde dont Benoît Peeters est l’invité.
Quel plaisir de retrouver les cases de cet artiste : elles sont immédiatement accessibles, d’une lisibilité évidente, avec un équilibre organique entre ce qui est représenté et ce qui est sous-entendu, le naturel des personnages, même quand il utilise des conventions graphiques. La ville de province dans laquelle se déroule l’histoire n’est pas nommée, son anonymat participant à inscrire la vie des personnages dans une forme de banalité et de normalité. Le lecteur regarde les rues, les maisons de deux ou trois étages, les rues au tracé parfois biscornu, le mobilier urbain dépourvu de caractéristique remarquable, le bâtiment de la mairie très classique, le café de la Place (un nom tout aussi impersonnel), il y voit une ville de France basique, ce qui ne l’empêche pas d’être agréable. Petite particularité : elle semble être située à quelques dizaines de kilomètres d’une côte maritime. Les moments du quotidien apparaissent tout aussi organiques et normaux, que ce soit une pause entre collègues, la préparation d’un repas, un petit-déjeuner pris en solitaire, etc. Dans le même temps, le lecteur ressent que le dessinateur porte un regard amical sur ses personnages, dépourvu de jugement. Les émotions affleurent sur leur visage, dans un geste un peu appuyé. Même quand les yeux de Carine se remplissent littéralement de larmes, le lecteur y voit l’expression d’un sentiment profond, sans s’appesantir sur la convention graphique utilisée. Si sa sensibilité le porte par-là, il voit bien que la narration visuelle recèle de nombreuses richesses graphiques : la représentation géométrique des tétrominos dans une case, l’éclairage exclusivement jaune des silhouettes fumant à l’extérieur, éclairées par la lumière du café, des pages muettes, la grille en trois cases par trois bandes pour certaines planches, deux cases avec une case vierge et blanche en occupant les deux tiers, des vues subjectives pendant les parties de jeu vidéo, et bien sûr cette séquence rougeoyante au bord de la plage.
La narration visuelle coule tellement de source, que le lecteur en oublierait presque que le récit a été réalisé par deux créateurs. Le scénariste a choisi un titre à la promesse irrésistible : donner à voir la vraie vie. Au départ, l’intrigue laisse à penser qu’il s’agit d’une forme d’oxymore : l’alliance de la vraie vie, celle banale de tous les jours, et de la vie dématérialisée, celle qui permet d’établir des contacts plus profonds avec des êtres humains partout sur la planète sans jamais les rencontrer, sans jamais savoir qui ils sont. D’ailleurs, Jean passe tellement de temps fasciné et absorbé par ces contacts dématérialisés qu’il ne dort plus assez, qu’il en devient tout le temps fatigué. Les auteurs savent évoquer tout naturellement le caractère monotone de son environnement de la vie physique, dans lequel il n’y a presque jamais de nouvelles têtes. Un changement significatif finit par survenir avec le retour de Caroline, une jeune femme dans la ville et qui va travailler à la mairie, et la relation qui se développe entre elle et Jean. Mais voilà qu’elle souhaite en savoir plus sur sa vie virtuelle, la relation avec qui il joue à Counter-strike, et ce mystérieux correspondant américain habitant dans le Wyoming. Cela donne l’occasion au personnage principal et donc aux auteurs de faire observer que Caroline ayant grandi dans un bar, elle est bien placée pour savoir que l’humanité n’a pas attendu Internet pour commenter des insanités, et aussi que pour lui il n’y a pas de solution de continuité entre sa vie matérielle et sa vie numérique. Puis survient un deuxième changement majeur. Loin de générer un hiatus, il fournit une nouvelle perspective sur cette vraie vie, à la fois comme un événement banal et tragique de la vraie vie, à la fois par ses répercussions sur les amis du monde virtuel, et les conséquences bien concrètes dudit événement sur ces êtres humains qu’il n’a jamais rencontrés.
La vraie vie : un titre contenant une promesse irrésistible, un ouvrage qui donne accès à cette vraie vie. Une narration visuelle qui tient cette promesse à chaque page, avec un naturel et une discrète élégance attestant de la profonde empathie de l’artiste pour les personnages. Un employé municipal menant une vie normale et sans ambition, entre quotidien banal et surf sur Internet et les réseaux sociaux. En effet, une plongée dans la vraie vie y compris dans sa dimension dématérialisée (en 2016) et la possibilité de connexions humaines réelles. Émouvant.




